mercredi 30 septembre 2009

Pourquoi les pyramides égyptiennes ont-elles été construites sur la rive occidentale du Nil ? Le point de vue de l'architecte Daniel Ramée (XIXe s.)

Dans son Histoire générale de l'architecture, tome premier, 1860, l'architecte Daniel Ramée (1806-1887) développe abondamment sa théorie sur le symbolisme "profond et significatif" des pyramides. Si l'on manifeste quelque intérêt pour ces considérations, on pourra en prendre connaissance à partir du lien ci-dessous.
Je n'ai pour ma part retenu que les éléments descriptifs qui suivent. On notera en particulier l'interprétation que donne l'auteur des "ventilateurs" de la Chambre du Roi.


Illustration extraite de l'ouvrage de D.Ramée



"La conception, et plus encore l'exécution d'œuvres architectoniques telles que les pyramides, laissent supposer qu'à cette époque l'Égypte était déjà en très grand progrès sur son état social primitif, lorsqu'elle n'était encore gouvernée que par des chefs de familles. Ses gigantesques constructions font encore supposer qu'elle possédait une population nombreuse, compacte, habituée aux travaux, durs et pénibles, et exercée dans l'industrie et les arts mécaniques. Les rois, de leur côté, devaient exercer un grand ascendant moral pour disposer ainsi de l'activité et des bras de leurs sujets. Ces pyramides indiquent aussi une grande expérience dans l'art de construire et une science de ses règles qui ne peuvent être acquises qu'à la suite d'une longue série d'années de pratique. Ce qui étonne surtout, c'est comment ces blocs immenses de pierre et de granit ont pu être transportés, posés et montés. Vers l'époque de la construction de ces pyramides, la puissance des rois d'Égypte s'étendait même au delà de la vallée du Nil ; les mines de cuivre de Ouady-Magara, dans la péninsule du Sinaï, étaient déjà exploitées : on y retrouve des hiéroglyphes du roi Choufou et un monument où il est représenté faisant décapiter des ennemis.

(...) Les pyramides sont des monuments très anciens, mais non primitifs, dans l'acception imparfaite donnée à ce mot : ils sont primitifs, dans le sens que l'Égypte n'en possède pas qui leur soient antérieurs. Il ne faut pas croire que ces immenses constructions ne manifestent rien de supérieur en fait d'art et de science : on s'aperçoit du contraire en les étudiant avec attention, et on voit facilement que leur conception, leur symbolisme, ainsi que leur exécution, supposent une civilisation ancienne et très avancée. Beaucoup d'égyptophiles ne font hommage qu'à la XVIIIe dynastie de la naissance réelle de l'art égyptien ; le mot de renaissance serait plus exact et plus vrai. Cette renaissance devait naturellement s'opérer après l'expulsion des Hyksos, de ces Sémites barbares, ennemis du travail, des sciences et des arts. Les hypogées de Météharra, de la VIe dynastie, et ceux de Beni-Hassan, de la XIIe, prouvent surabondamment, par leurs élégants piliers et leurs gracieuses colonnes à faisceau, qu'à ces époques reculées l'Architecture était déjà entrée dans un développement surprenant. Or, les pyramides, et surtout celles de Memphis, dans leur genre, prouvent de leur côté un développement tout aussi avancé dès leur édification.

Toutes les pyramides d'Égypte sont situées sur la rive gauche ou occidentale du Nil : il n'y en a pas une seule sur la rive opposée. Tous les obélisques égyptiens, au contraire, sont érigés, par couples, sur la rive droite ou orientale du fleuve ; on n'en trouve pas un seul de l'autre côté du Nil. La situation topographique de ces deux sortes de monuments n'est assurément pas fortuite ; elle est raisonnée, elle a un but. Nous partageons l'opinion que nous a exprimée M. Prisse : les obélisques sont consacrés au soleil, le représentant du principe actif, mâle ou générateur ; ils saluaient son lever sur la rive orientale du Nil. Les pyramides, de leur côté, représentaient le principe passif ou femelle : elles sont situées sur la rive occidentale du fleuve, où s'abaisse et se couche le soleil au déclin du jour, quand cessent ses rayons vivificateurs. Alors aussi la terre, cette grande et bonne mère, se repose pour puiser de nouvelles forces dans le sommeil qui enveloppe la nature pendant l'absence du soleil, le père. Les deux genres de monuments en question étaient donc destinés à représenter et à enseigner ce travail du soleil et de la terre, travail réel de la nature établi par Dieu, prouvé par la science des Égyptiens, et retrouvé, expliqué et démontré de nouveau par les découvertes de la science moderne, mais ignoré par les races sémitiques et par le moyen âge.
Le symbolisme des pyramides est profond et significatif ; il révèle la science des Égyptiens et son application à leur théologie qui les éleva au monothéisme le plus pur, le plus vrai et le plus ancien, et qui prouve en outre qu'ils étaient en possession de la connaissance de la synthèse de l'univers.
(...) Les occupations agricoles de la vallée du Nil avec les inondations annuelles du fleuve donnaient suffisamment de travaux à la population de l'Égypte pour ne pas faire supposer, comme on l'a souvent fait dans l'antiquité et de nos jours par ignorance ou naïveté, que les pyramides et les autres grands monuments de ce pays n'ont été édifiés uniquement que dans le but d'occuper au profit du despotisme une immense multitude de bras sans ouvrage, et de la distraire de préoccupations sociales. Les dimensions colossales et le nombre prodigieux des édifices égyptiens ne sont dus qu'à la grandeur de la conception théologique, au sentiment religieux, à la magnificence de l'ordre politique, et enfin au vaste génie de la nation égyptienne et de ses chefs. Sous un gouvernement vrai, honnête, où règnent l'harmonie et des lois à l'instar de celles du monde, le travail incessant pour le peuple est inutile ; chaque corps de métier y trouve l'exercice suffisant de son activité morale et matérielle. Alors aussi il est inutile que les gouvernants s'ingénient tous les jours à concevoir des travaux superflus et ruineux pour la nation, dans le seul but d'occuper des multitudes d'ouvriers, pour les empêcher de réfléchir aux causes de leur misère ou de leur détresse, et aux moyens d'y remédier. L'antiquité ne connaissait ni cet état-là, ni ces moyens d'expédient.

(...) si les sommets des obélisques étaient dorés et surmontés d'une sphère également dorée, représentant Amon, le principe des quatre éléments, il n'en était point ainsi du sommet des pyramides. On sait positivement par quelques monuments égyptiens de peinture, que le sommet des pyramides est figuré en noir. Ce sommet noir est l'image la plus fidèle de la théorie de la création telle qu'elle existait chez les Égyptiens : ils se figuraient l'être primordial comme étant une réunion obscure des quatre éléments qui se séparèrent lors de la création. Dans le dialogue d'Isis avec Horus, il est dit littéralement ce qui suit de la création : "Il s'opéra une séparation du sein de l'union qui était encore dans les ténèbres."
Le revêtement était poli, luisant, ce qui empêchait le sable de s'y fixer, et ensuite ce poli donnait de loin, et de tous côtés, un brillant excessif à la pyramide, qui la faisait distinguer à grande distance, comme il convenait à un monument du culte.

(...) Il y a dans la grande pyramide de Gizeh deux ventilateurs qui, de la chambre dite du Roi, aboutissent à l'extérieur : l'un au nord, a 70m91 de longueur ; l'autre au midi, de 53m10 de longueur. Ils ont environ 22 centimètres carrés, et leur issue extérieure est à une hauteur inclinée ou oblique de 108m85 de la base de l'édifice. La naissance intérieure de ces ventilateurs est à 91 centimètres au-dessus du sol de la salle du Roi. Est-il croyable que ces ventilateurs n'étaient destinés qu'à procurer de l'air aux momies de rois déposées dans la salle en question ? Ce qui est plus probable et beaucoup plus certain, c'est que ces ventilateurs avaient pour but de rendre cette salle temporairement habitable aux prêtres et aux savants qui venaient, à certaines époques, y faire des cérémonies et des expériences se rapportant au but de la pyramide, qui était un temple à la terre et le dépôt officiel de tous les étalons des mesures astronomiques et itinéraires du pays."

mardi 29 septembre 2009

“On ne peut comprendre comment il a été possible de monter si haut des pierres aussi grandes” (Louis Moréri - XVIIe s.- à propos des pyramides de Guizeh)



Louis Moréri
 illustration de De Troyes - gravure de Gérard Edelinck (Wikimédia commons)

Louis Moréri (1643-1680) était docteur en théologie. Le fruit de son érudition fut Le Grand dictionnaire historique, ou le mélange curieux de l’histoire sacrée et profane, qui contient en abrégé l’histoire fabuleuse des dieux et des héros de l’Antiquité païenne, dont est extrait le texte ci-dessous. Initialement publié en un seul volume, cet ouvrage fit l’objet de nombreuses rééditions, dont la dernière (1759) en dix volumes.
À noter, dans ce texte, les observations de l’auteur sur l’”encoche” dont il a été plusieurs fois question dans ce blog et qui est appelée ici “brèche ou petite chambre de quelques pieds de profondeur”. Louis Moréri lui attribue une fonction probable de support pour les machines utilisées pour “tirer” les matériaux de construction.
Deuxième point plus particulièrement notable : la mention d’une “autre chambre”, non pas en dessous, ni au-dessus (comme une chambre “de décharge”), mais “à côté” de la Chambre du Roi, au “plus haut endroit où l’on puisse aller au-dedans de la pyramide”. De quelle pièce s’agit-il ? L’auteur a-t-il commis ici une erreur dans la configuration de l’espace intérieur de la Grande Pyramide ?
Dans la mesure où, quelles que soient les époques, une encyclopédie ou un (grand) dictionnaire est, peu ou prou, le reflet des connaissances généralement admises au moment de sa publication, on peut logiquement se demander à quelle(s) source(s) Louis Moréri a puisé ses informations. Celles-ci - est-il besoin de le préciser ? - ne sont pas anodines et mériteraient un meilleur éclairage. Merci par avance aux égyptologues aguerris qui pourront guider notre réflexion.



“Pyramides : superbes monuments de l’antiquité, élevés par les rois d'Ėgypte. Elles sont à deux milles du Caire, et on commence à les voir dès qu'on est sorti de la petite ville de Dezize, qui en est à six milles. Ce qui les fait paraître de si loin, c'est qu'elles sont situées sur un terrain pierreux et infertile, qui est beaucoup plus élevé que la plaine. L'on ne peut voir sans étonnement ces masses énormes, que l’on n'admire pas tant pour la dépense incroyable qu'il a fallu faire pour achever un bâtiment si prodigieux, que parce qu'on ne peut comprendre comment il a été possible de monter si haut des pierres aussi grandes que celles que l'on y voit, dans le temps où la plupart des inventions mécaniques étaient inconnues.
Il y a trois grosses pyramides distantes les unes des autres d'environ deux cents pas, mais l'on ne saurait entrer que dans la plus grande, qui est du côté du nord. Elle est d'une élévation si prodigieuse qu'on dit qu'elle a 520 pieds de hauteur, et de largeur 682 en carré. Quelques-uns tiennent qu'elle fut bâtie il y a plus de 3000 ans, par un roi d'Ėgypte appelé Cophtus, par d'autres Cheospes, ou Chemnis, et disent que cette dépense lui fut inutile parce qu'ayant opprimé le peuple, par la longue fatigue de ce bâtiment, on le menaça de brûler son corps après sa mort ; ce qui l’empêcha d'y choisir sa sépulture et l'obligea de commander qu'on l’enterrât dans un autre lieu secret.
Plusieurs ne savent d'où on a pu tirer ces grosses pierres, et en si grande quantité, parce qu'on ne voit que du sable aux environs ; mais ils n'ont pas pris garde que sous ce sable, il y a de la roche vive qui fournissait ces pierres, outre qu'il y a plusieurs montagnes fort peu éloignées, où la pierre ne manque pas. Quelques-uns disent aussi qu'on en amenait de Saïd, c'est-à-dire de la haute Ėgypte, sur le Nil.
On dit que ce prince employa pendant vingt-trois années trois cent soixante mille ouvriers à ce travail.
Pline, qui en parle, ajoute qu'il y fut dépensé dix-huit cents talents seulement en raves et en oignons, les anciens Ėgyptiens étant grands mangeurs de raves et de légumes.
Plusieurs croient que ces pyramides étaient autrefois plus élevées sur terre qu'elles ne le sont présentement, et que le sable a caché une partie de leur base. Cela pourrait être, puisque le vent de tramontane soufflant de ce côté-là avec plus de violence qu'aucun autre vent, il y a plus porté de sable que n'ont fait les autres vents aux autres côtés.
L'ouverture de la grande pyramide où l'on peut entrer est un trou presque carré d'un peu plus de trois pieds de haut. II est relevé du reste du terrain, et l’on y monte sur des sables que le vent jette contre, et qui le bouchent souvent ; en sorte qu'on est obligé de le faire ouvrir. On dit qu'autrefois, il y avait auprès de l’entrée une grosse pierre, qu'on avait taillée exprès pour boucher cette ouverture, lorsque le corps devait être mis dedans. Cette pierre la fermait si juste qu'on n'aurait pu reconnaître qu'on l'eût ajoutée ; mais un bacha la fit enlever, quelque grande qu'elle fût, afin qu'on ne pût fermer cette pyramide.
Sa forme est carrée, et en sortant de terre elle a onze cent soixante pas, ou cinq cent quatre-vingts toises de circuit. Toutes les pierres qui la composent ont trois pieds de haut et cinq ou six de longueur, et les côtés qui paraissent en dehors sont tous droits, sans être taillés en talus : chaque rang se retire en dedans de neuf ou dix pouces, afin de venir se terminer en pointe à la cime ; et c'est sur ces avances que l'on grimpe pour aller jusqu'au sommet.
Vers le milieu il y a à l'un des coins des pierres qui manquent, et qui font une brèche ou petite chambre de quelques pieds de profondeur. Elle ne perce pourtant point jusqu'au dedans : on ne sait si les pierres en sont tombées, ou si elles n’y ont jamais été mises. Il y a grande apparence qu'on se servait de cet endroit pour assurer les machines qui tiraient les matériaux en haut. C'est encore une raison qui a obligé de bâtir la pyramide avec des degrés à chaque rang, puisque si les pierres eussent été taillées en talus, et posées l'une sur l'autre sans qu'il y fût demeuré aucun rebord, il aurait été absolument impossible de conduire jusqu'à son sommet les lourdes masses qu'on y a portées. On se repose ordinairement dans cette brèche, le travail étant grand à s'élancer ainsi trois pieds chaque fois, pour monter jusqu'au faîte.
Il y a environ deux cent huit degrés formés par le rebord de ces grosses pierres, dont l’épaisseur fait la hauteur de l'un à l'autre. Ce qui semble être pointu d'en-bas a quinze ou seize pieds de carré, et fait une plate-forme qui peut contenir quarante personnes. On a remarqué qu'un homme bien fort étant sur cette plate-forme ne pouvait jeter une pierre au-delà de la pyramide, mais seulement sur le douzième degré, ou un peu plus bas ; mais il n'est pas vrai qu'on ne puisse tirer une flèche plus loin que la pyramide ; car il est certain qu'une flèche tirée d'un bon bras passera facilement trois cent quarante et un pieds, qui font la largeur de la moitié de la pyramide. Ceux qui y montent découvrent de-là une partie de l'Ėgypte, et le désert sablonneux qui s'étend dans le pays de Barca, et ceux de la Thébaïde de l'autre côté. Le Caire ne paraît presque pas éloigné de ce lieu, quoiqu'il en soit à neuf milles.
On entre aussi dans la même pyramide, et il faut se pourvoir de lumières pour cela. On passe la première entrée en se courbant, et l'on trouve comme une allée, qui va en descendant environ 80 pas. Elle est voûtée en dos d'âne, et apparemment toute entière dans l’épaisseur du mur, puisqu'on n'y voit rien qui ne soit solide de tous côtés. Cette allée a assez d'élévation et de largeur pour y pouvoir marcher, mais son pavé baisse encore bien plus droit qu'un glacis, sans avoir aucun degré, et la pierre n'a que de légères piqûres, de pas en pas, pour retenir les talons ; de sorte que pour s'empêcher de tomber, on est obligé de se tenir avec les mains aux deux côtés du mur. Les pierres sont si bien unies ensemble qu'à peine peut-on apercevoir les joints. Au bout de cette allée, on trouve un passage qui n'a d'ouverture que ce qu'il en faut pour laisser passer un homme. Il est ordinairement rempli de sable, qui n'est pas sitôt poussé par le vent dans la première ouverture qu'il suit le penchant de la pierre, et se vient tout rassembler en ce lieu-là. Lorsqu'on a ôté ce sable et qu'on a passé ce trou, en se traînant huit ou dix pas sur le ventre, on voit une voûte à la main droite qui semble descendre à côté de la pyramide. On trouve aussi un grand vide, avec un puits d'une grande profondeur. Ce puits va en bas par une ligne perpendiculaire à l’horizon, qui ne laisse pas de biaiser un peu ; et quand ceux qui y descendent sont environ à soixante-sept pieds, comptant de haut en bas, ils trouvent une fenêtre carrée qui entre dans une petite grotte creusée dans la montagne, qui en cet endroit n'est pas de pierre vive : ce n'est qu'une espèce de gravier fortement attaché l'un contre l'autre. Cette grotte s'étend en long, de l’orient à l’occident ; et de-là à quinze pieds, en continuant de descendre en bas, est une coulisse fort penchante, et entaillée dans le roc. Elle approche presque de la ligne perpendiculaire, et est large environ de deux pieds et un tiers, et haute de deux pieds et demi. Elle descend cent vingt-trois pieds en bas, après quoi elle est remplie de sable et de fiente de chauves-souris. On croit que ce puits avait été fait pour y descendre les corps que l'on déposait dans les cavernes qui sont sous la pyramide.
Après qu'on est arrivé à ce grand vide où le puits est à la gauche, on est obligé de monter sur un rocher, dont la hauteur est de vingt-cinq ou trente pieds. Au-dessus est un espace long de dix ou douze pas ; et quand on l’a traversé, on monte par une ouverture qui n'est pas plus large que le passage où l'on est obligé de se traîner, mais qui a pourtant assez d'élévation pour y marcher, sans qu'on se baisse. Il n'y a point de degrés non plus qu'au reste : on y fait seulement des trous de chaque côté, qui sont de distance en distance. On y met les pieds en s'écartant un peu, et l'on s'appuie contre les murs, qui sont des pierres de taille fort polies, et jointes ensemble avec autant d'adresse que toutes les autres. Les niches vides que l'on y voit, de trois en trois pieds, et qui en ont un de largeur, et deux de hauteur, donnent lieu de croire qu'elles étaient autrefois remplies d'idoles. Ce passage est haut de quatre-vingts pas, et on n'y saurait monter sans beaucoup de peine.
On trouve au-dessus un peu d'espace de plain-pied, et ensuite une chambre qui a trente-deux pieds de long et seize de large. Sa hauteur est de dix-neuf pieds ; et au lieu de voûte, elle a un plancher ou lambris tout plat. II est composé de neuf pierres, dont les sept du milieu sont larges chacune de quatre pieds, et longues de seize. Les deux autres qui sont à l'un et à l'autre bout, ne paraissent larges que de deux pieds seulement : cela vient de ce que l'autre moitié de chacune est appuyée sur la muraille. Elles sont de la même longueur que les sept autres, et toutes les neuf traversent la largeur de cette chambre, ayant chacune un bout appuyé sur la muraille qui est de l'autre côté. Cette chambre, dont les murs sont fort unis, ne reçoit aucun jour ; et dans le bout qui est opposé à la porte, il y a un tombeau vide, fait tout d'une pièce. Il est long de sept pieds, et large de trois, et a trois pieds quatre pouces de hauteur, et cinq pouces d'épaisseur.
La pierre en est d'un gris tirant sur le rouge pâle, et à peu près semblable au porphyre. Quand on la frappe, elle rend un son clair, comme une cloche. Elle est fort belle, lorsqu'elle est polie, et d'ailleurs si dure que le marteau a peine à la rompre.
Il y a une autre chambre à côté de celle-ci, mais plus petite , et sans aucun sépulcre. C'est là le plus haut endroit où l'on puisse aller au-dedans de la pyramide, qui n'a pour toute ouverture que le passage d'en-bas, au-dessus duquel est une pierre en travers, qui a onze pieds de long et huit de large.
Vers cette entrée est un écho qui répète les paroles jusqu'à dix fois. Le défaut de jour dans toute la pyramide est cause qu'on y respire un air extrêmement étouffé. La flamme des flambeaux que l’on y porte paraît toute bleue, et l'on s'en fournit toujours d'un fort bon nombre, puisque s'ils venaient à s'éteindre lorsqu'on est monté bien haut, il serait absolument impossible d'en sortir.
Les deux autres pyramides ne sont ni si hautes, ni si grosses que la première. Elles n'ont aucune ouverture ; et quoiqu'elles soient aussi bâties par degrés, on n'y peut monter, à cause que le ciment dont  l'une et l'autre est enduite, n'est pas assez tombé. Elles paraissent d'en-bas tout-à-fait pointues dans leur sommet.
On attribue ces superbes monuments à celui des Pharaons qui fut englouti dans la mer Rouge. On prétend que les deux moindres étaient pour la reine sa femme, et pour la princesse sa fille, et que leurs corps y ayant été mis, on les a fermées ensuite, en sorte que l’on ne peut reconnaître de quel côté en était l’entrée. La grande était, dit-on, destinée pour ce monarque ; et comme il n'a pas eu besoin de tombeau, elle est toujours demeurée ouverte.
Devant chacune des trois pyramides, il paraît des restes de certains bâtiments carrés qui semblent avoir été des temples.
À quelques pas de la pyramide ouverte, on voit une idole que les Arabes appellent Abou-elhaoun, c'est-à-dire père de Colonne ; et Pline l'appelé Sphinx. C'est un buste taillé dans le roc vif, qui semble être de cinq pierres ajustées les unes sur les autres ; mais y regardant attentivement, on reconnaît que ce qui paraissait être les jointures des pierres ne sont que des veines de roc. Ce
buste représente un visage de femme, avec son sein ; mais il est d'une prodigieuse grandeur, ayant vingt-six pieds de haut. Et depuis son oreille jusqu'à son menton, il y a quinze pieds. Le haut de sa tête est ouvert ; et ce trou par où un homme peut entrer aisément va s'étrécissant en-dedans jusqu'au sein, où il finit. Les Païens adoraient cette idole, et la consultaient pour en recevoir des oracles au soleil levant. Ce qui fait présumer que celui qui voulait séduire le peuple par ses fausses prédictions montait la nuit avec une échelle sur la tête de ce Sphinx, et descendait dans le trou, d'où sa voix sortait dès que le soleil était levé. Les anciens Ėgyptiens
croyaient que le corps du roi Amasis était enfermé dedans ; d'autres disent que ce fut un roi d'Ėgypte qui fit tailler cette figure, en mémoire d'une certaine Rhodopé, Corinthienne, qu'il aimait fort.
II y a une autre pyramide à seize ou dix-sept milles du Caire, qu'on appelle la pyramide des momies, à cause qu'elle est proche du lieu où elles se trouvent. Elle est aussi grande que les deux moindres des trois dont il vient d'être parlé, mais bien plus rompue. Elle a cent quarante-huit degrés de grosses pierres pareilles à celles des autres, et il manque un espace à son sommet, qui semble n’avoir jamais été achevé. Son ouverture qui est du côté du nord, a trois pieds et demi de largeur, et quatre de hauteur. On descend au-dedans encore plus bas qu'à la grande pyramide, et il n'y a rien à observer qu'une salle au fond, dont le plancher est d'une élévation extraordinaire.”

Source : Gallica








lundi 28 septembre 2009

"Opération Khéops"

Illustration extraite des
Annales de l'Institut technique du Bâtiment et des Travaux Publics
Flash-back sur l'année 1986 : dans le cadre d'un mécénat technologique EDF, avec la collaboration technique de la Compagnie de Prospection Géophysique Française (CPGF), une prospection par application de la microgravimétrie a été entreprise pour analyser certaines parties de la structure interne de la pyramide de Khéops, sur la base d'anomalies architecturales détectées par les architectes Jean-Patrice Goidin et Gilles Dormion, impliquant l'éventuelle existence de cavités au voisinage des circulations internes de la pyramide.
Au programme :
- des mesures microgravimétriques dans la Chambre du Roi et ses chambres de décharge, la galerie d'accès à la Chambre de la Reine et les deux extrémités de la Grande Galerie (218 stations effectuées) ;
- un examen approfondi des chambres de décharge ;
- des microforages dans le couloir de la Chambre de la Reine.
Résultats communiqués :
- détermination d'une densité moyenne de la pyramide : elle est de l'ordre de 1,95 t/m³. Cette valeur étant majorée de 5 % pour tenir compte de l'effet de la vallée du Nil, la densité moyenne (granit compris) fut alors estimée à 2 t/m³. Compte tenu de la densité du calcaire local (2,06), du calcaire de Tourah (2,6) et d'éventuels remblais (1,8), l'hypothèse fut avancée d'une "pyramide homogène constituée essentiellement de calcaire local" ;
- repérage d'anomalies locales au sein de la pyramide, la gravimétrie permettant de localiser des anomalies de masse et non directement des cavités ;
- existence supposée d'anomalies de masse situées vers l'ouest de la galerie d'accès à la Chambre de la Reine, plutôt en dessous ; coïncidence observée de la partie droite de ces anomalies avec celles de structure observées par J.-P. Goidin et G. Dormion : à cet endroit ont été implantés trois microforages de contrôle. Les microforages ont été réalisés avec les caractéristiques suivantes : hauteur d'attaque à 30 cm environ au-dessus du plancher ; inclinaison verts le bas entre 30 et 40° sur l'horizontale ; longueur de "foration" entre 2,35 m et 2,65 m ; écartement des forages de 1,30 m.
Les principaux résultats ont été résumés comme suit par Yves Lemoine (*):
a) mise en évidence d'un premier bloc de calcaire très dur d'environ 2 coudées (2x53 cm) de large ;
b) au-delà, présence de 1 ou 2 blocs d'une coudée de large, en calcaire plus tendre, les joints étant en général très serrés ;
c) sur ces blocs et "avant" de déboucher dans le sable, les microsondages 1 et 3 ont mis en évidence du mortier ;
d) mise en évidence d'une importante couche de sable, d'une épaisseur variant entre 10 et 40 cm selon l'emplacement des sondages ;
e) au-delà du sable, la maçonnerie calcaire a été retrouvée sur les sondages 1 et 2. Pour le sondage 3, la longueur unitaire des tiges de 30 cm n'a pas permis d'aller au-delà d'une longueur totale de 2,55 m.

"En conclusion, affirme Yves Lemoine, les microforages, réalisés dans des conditions d'environnement très difficiles, ont confirmé l'existence d'une anomalie de masse appréciable dans la zone de coïncidence entre les microgravimétries et les anomalies de construction signalées par les architectes."


La "spirale" de Huy Duong Bui

La communication sur le bilan exact de ces découvertes est restée plutôt discrète. De même pour une autre batterie de mesures, effectuée au début de l'année 1987 et consacrée non plus à la recherche d'une hypothétique cavité, mais à la structure de la pyramide. "Vers la fin des années 80, raconte Huy Duong Bui, directeur de recherches au CNRS et membre de l'Académie des Sciences, mon directeur m’a confié un travail sur la pyramide de Khéops. La présence d’une cavité probable avait été pressentie par des architectes français. J’ai été chargé, en collaboration avec l’ex-CPGF (Compagnie de Prospection Géophysique Française) qui faisait des mesures de microgravité, de mener des études mathématiques et numériques afin de retrouver ces cavités pouvant abriter le tombeau du Pharaon. Devant les résultats négatifs de cette prospection, vous imaginez ma déception et celle de tous ceux qui comptaient sur les retombées médiatiques en cas de découverte… Puis j’ai eu l’idée de reconstituer la densité de la pyramide entière avec les mesures gravimétriques déjà prises et j’ai découvert avec la CPGF une sorte de spirale de déficit de densité, à l’intérieur de la pyramide !" (X-Info, avril 2008) 
Lorsqu'en 2002, lors d’une conférence à Paris, Henri et Jean-Pierre Houdin ont présenté leur théorie de construction de la Grande Pyramide "par l'intérieur", le lien était fait entre cette théorie et la "spirale" de Huy Duong Bui.

(*) lors d'une séance d'étude, le 23 octobre 1986, consacrée aux "Aspects techniques et physiques de l'opération Khéops" et relatée dans les Annales de l'Institut technique du Bâtiment et des Travaux Publics, n° 454, mai 1987, série Architecture et Urbanisme 72 (merci à Manuel Minguez pour m'avoir communiqué ce document)

dimanche 27 septembre 2009

Des "miracles réduits à leur juste valeur"

Carsten Niebuhr

Dans son Voyage en Arabie et en d'autres pays de l'Orient, Tome 1 (1780), l'explorateur et géographe danois Carsten Niebuhr (1733-1815) relate ces observations effectuées sur le site de Guizeh :

"Parmi les antiquités de l'Égypte, les plus étonnantes sont sans doute les pyramides. Si l'œil n'est pas flatté par la vue de ces masses énormes, il en est au moins singulièrement frappé.
(...) Arrivé au pied de ces masses prodigieuses, le voyageur est étonné et son imagination paraît s'exalter. C'est la raison, je crois, pourquoi on trouve au premier aspect les pyramides beaucoup plus hautes qu'elles ne le font en effet. Mon premier soin fut de les mesurer, et après l'avoir fait avec autant d'exactitude qu'il était possible, au milieu de la foule d'Arabes inquiets et ombrageux qui m'environnait, j'ai trouvé la hauteur de la plus grande et de la première de ces pyramides, de 440 pieds. Le résultat de mon opération me surprit, par sa différence avec les mesures de tant d'autres voyageurs ; de sorte que je me fis de la peine, pendant un temps, de publier la mienne.
(...) Ces masses énormes sont construites d'une pierre calcaire molle, de la même nature que le roc sur lequel elles sont assises. Il est donc à présumer que toutes les pierres de taille ont été prises sur le lieu même, et travaillées avec peu de peine et de dépense. C'est ainsi par un goût pour le merveilleux, ordinaire aux voyageurs, qu'on a parlé de l'énormité des frais et du travail que ces montagnes de pierre de taille doivent avoir coûté. Avec le secours de la physique et de l'histoire naturelle, les miracles de toute espèce se réduisent à leur juste valeur.
Pour augmenter la haute opinion que ces écrivains tâchaient d'inspirer de la magnificence de ces monuments, ils ont soutenu que les pyramides avaient été revêtues de marbre tout autour. Mais, malgré mes recherches, je n'ai pu découvrir aucune trace, ni même aucun indice d'un tel revêtissement. À côté de la troisième pyramide, on trouve, il est vrai, des morceaux de granit parmi les décombres, mais ces pièces ne sont ni assez grandes ni assez nombreuses pour faire croire qu'une partie seulement de la pyramide ait pu en être couverte. Ces blocs ont servi peut-être d'ornements, et ont contenu des inscriptions dont les pyramides elles-mêmes ne montrent aujourd'hui aucun vestige.
(...) Le fameux Sphinx s'enfonce de plus en plus dans le sable, et la plus grande partie de son corps est déja ensevelie. Il paraît entièrement taillé dans le roc sur lequel la pyramide est située: ce qui confirme ma conjecture touchant l'endroit d'où l'on a tiré les pierres pour bâtir les pyramides. J'ai mesuré le menton du Sphinx ; il a dix pieds six pouces de haut : le visage a près de dix-huit pieds de longueur.
La mémoire de ceux qui ont construit ces monuments monstrueux a péri il y a plusieurs milliers d'années : les pyramides se dégradent visiblement et périront à leur tour ; quoiqu'à juger de l'avenir par le passé, il s'écoulera encore plusieurs milliers d'années avant leur entière destruction.
"

Illustration extraite de Wikimedia commons (source : J. P. Trap: Berømte danske mænd og kvinder, 1868)

Sur un air de rap

L'un des interprètes s'appelle Akhénaton, un autre Khéops, un autre encore Khéphren : le groupe de rap français IAM a trouvé dans la pyramide de Khéops l'inspiration pour un titre de l'un de ses albums.
On aime ou on n'aime pas... On apprécie ou on reste pour le moins insensible à ce type d'expression "musicale"... Quoi qu'il en soit, il ne me semble pas totalement superflu de faire une place ici à cette démarche où l'égyptologie est réduite à sa plus simple expression, avec néanmoins un langage censé s'adresser aux jeunes générations.



Le pharaon, le dieu vivant de l'Égypte parle maintenant
Khéops est divin, grand, puissant, obscur, fantastique, 
magique, royal, sublime, grandiose
Quand on prononce son nom le prêtre courbe la tête
Les simples mortels se prosternent
Khéops
Voici le tombeau de pharaon
La pyramide qu'il fit construire pour y soutenir un siège de millénaires
Khéops, pharaon de la quatrième dynastie, appartient à l'horizon (x4)
D'emblée il atteignit avec 146 mètres de haut le point culminant de l'ambition humaine
Pour cette fantastique construction
La foi des ouvriers de Khéops a entassé 3 millions de blocs de pierre 
dont certains pèsent 30 tonnes
Au pied de ces montagnes de pierre, tout paraît minuscule
Khéops, pharaon de la quatrième dynastie, appartient à l'horizon (x4)
Qui es-tu ?
Je suis Khéops, roi du sud et du nord
Chef de tous les vivants à jamais
Maître de la terreur, seigneur du désert, seigneur du ciel
J'ai choisi pour l'ibis un proverbe arabe qui dit :
L'univers redoute le temps mais le temps redoute les pyramides
Écoutez-moi maintenant, écoutez-le, 
celui qu'on appelle Khéops, essayez d'entendre
Khéops, pharaon de la quatrième dynastie, appartient à l'horizon (x4)
Pharaon pouvait poursuivre son obscur voyage vers l'éternité.

Des "travailleurs libres, pliés à la solidarité d'un travail commun"


Dans un cours intitulé La Solidarité, donné au Collège de France en 1927-1928, Charles Gide (1847-1932) affirmait :
"L'esclavage n'a pas été la seule forme de la solidarité forcée. Il n'est pas probable que les hommes que nous voyons sur les bas-reliefs et peintures de l'antique Égypte, attelés une centaine ensemble pour ébranler les pierres gigantesques qui devaient servir à la construction des Pyramides, et coordonnant leurs efforts à la cadence d'instruments d'airain, fussent des esclaves ; c'étaient probablement des travailleurs libres, mais qui étaient pliés à la solidarité d'un travail commun."
Illustration extraite du site de l'Université de Montpellier1

Le point de vue d'Aristote



Kαὶ τὸ πένητας ποιεῖν τοὺς ἀρχομένους τυραννικόν, ὅπως ἥ τε φυλακὴ τρέφηται καὶ πρὸς τῷ καθ᾿ ἡμέραν ὄντες ἄσχολοι ὦσιν ἐπιβουλεύειν. Παράδειγμα δὲ τούτου αἵ τε πυραμίδες αἱ περὶ Αἴγυπτον καὶ τὰ ἀναθήματα τῶν Κυψελιδῶν καὶ τοῦ ᾿Ολυμπίου ἡ οἰκοδόμησις ὑπὸ τῶν Πεισιστρατιδῶν, καὶ τῶν περὶ Σάμον ἔργων τὰ Πολυκράτεια (πάντα γὰρ ταῦτα δύναται ταὐτόν, ἀσχολίαν καὶ πενίαν τῶν ἀρχομένων).

Un autre principe de la tyrannie est d'appauvrir les sujets, pour que, d'une part, sa garde ne lui coûte rien à entretenir, et que, de l'autre, occupés à gagner leur vie de chaque jour, les sujets ne trouvent pas le temps de conspirer. C'est dans cette vue qu'ont été élevés les pyramides d'Égypte, les monuments sacrés des Cypsélides, le temple de Jupiter Olympien par les Pisistratides, et les grands ouvrages de Polycrate à Samos, travaux qui n'ont qu'un seul et même objet, l'occupation constante et l'appauvrissement du peuple.

La Politique, livre V, 1313b

Traduction J. Barthélemy-Saint-Hilaire, Ladrange, Paris, 1874
source : Musagora
Illustration : Aristote peint par Raphaël (Wikimedia commons)

samedi 26 septembre 2009

Les pyramides : un art "inutile", selon un philosophe allemand du XVIIIe siècle

Dans son ouvrage Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, traduit de l'allemand par Edgard Quinet (Paris, 1827-1828), le philosophe allemand Johann Gottfried von Herder (1744-1803) relativise à l'extrême l'ingéniosité des Égyptiens dans l'art de construire les pyramides, des monuments "inutiles" qui supportent mal la comparaison avec "une montagne érigée par la nature".
 


Les pyramides et les obélisques sont moins propres, selon moi, à exciter l'étonnement. Dans toutes les parties du monde, même à Otahiti, on a érigé des pyramides sur les tombeaux, moins pour servir d'emblème à l'immortalité de l'âme, que pour attester les longs souvenirs que la mort laisse après elle. Les premiers vestiges que l'on en trouve, sont ces grossiers monceaux de pierres que, dès l'antiquité la plus reculée, diverses nations ont élevés pour consacrer la mémoire des événements passés. Naturellement ces pierres amoncelées prirent, pour plus de solidité, la forme pyramidale ; quand enfin l'art s'appliqua à cette coutume devenue universelle, comme rien ne laisse dans la pensée humaine une empreinte plus profonde que le moment où l'on dépose dans le tombeau l'ami que l'on chérissait, le monceau de pierres, qui peut-être dans l'origine n'était là que pour protéger ses restes contre la rapacité des bêtes féroces, se changea peu à peu tantôt en une pyramide, tantôt en une colonne, où il entra plus ou moins d'art et de magnificence. Or, si les Égyptiens ont surpassé les autres peuples dans ces sortes de constructions, une même cause a déterminé le caractère massif de leurs temples et de leurs catacombes : d'abord, ils ne manquaient pas de matériaux pour de tels monuments, puisque l'Égypte en grande partie n'est réellement qu'un immense rocher, ni de bras pour les construire, puisque le Nil, en fécondant le sol, abrégeait le soin de la culture. Ajoutez à cela la sobriété des anciens Égyptiens, surtout la soumission craintive de ces populations que le caprice d'un roi condamnait pour des siècles à ériger ces tombeaux. Quand les noms des individus n'étaient que ceux des tribus, leurs vies se consumaient sans valeur, effacées et perdues dans la foule. Les sueurs de tant d'hommes coulaient alors soit pour assurer au monarque la même immortalité qu'à ces monceaux de pierres, soit pour complaire à ses idées religieuses en retenant dans un cadavre embaumé son âme près de lui échapper ; mais, comme tous les arts inutiles, ces monuments finirent par ne plus exciter que des rivalités entre les rois qui cherchaient à s'imiter ou à se surpasser l'un l'autre. Dans cette lutte, les générations s'épuisaient en silence, sans que leur patience manquât jamais. Ainsi, selon toute vraisemblance, ont été élevés les pyramides et les obélisques de l'Égypte ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils remontent aux temps les plus reculés ; car plus tard les nations, employées à des travaux plus utiles, ne pensèrent pas à en construire de nouveaux. Loin d'attester le bonheur et le génie éclairé de cette terre antique, les pyramides sont donc une preuve incontestable de la superstition et de l'ignorance des peuples qui les ont construites et des rois qui les leur ont commandées. Vainement cherche-t-on dans leurs obscures enceintes et sur les débris des obélisques ou des mystères imposants ou des trésors de sagesse. Si l'on parvenait à déchiffrer les hiéroglyphes dont ces derniers sont revêtus, que faire d'une chronique d'événements oubliés, ou peut-être d'une apothéose symbolique des fondateurs ? Et pour finir, que sont ces masses à côté d'une montagne érigée par la nature ?
D'ailleurs, le système hiéroglyphique des Égyptiens, au lieu d'être la marque d'une profonde sagesse, atteste plutôt l'ignorance de ce peuple. C'est le premier essai de la pensée humaine qui cherche, en s'éveillant, des signes pour exprimer ses idées : les sauvages les plus grossiers de l'Amérique ont des hiéroglyphes qui répondent à toutes les circonstances ; par exemple, fut-il impossible aux Mexicains de signaler par des symboles l'événement le plus inouï jusque-là, l'arrivée des Espagnols ? Mais quelle pauvreté d'idées, quelle stérilité d'imagination dans un peuple qui, pendant des siècles, a pu conserver des signes si imparfaits, sans cesser de les graver à grand'peine sur des murailles et des rochers ; quelle ignorance dans la nation, quelle inertie dans cette foule de mystérieux lettrés que des milliers d'années n'ont point lassés de ces figures d'oiseaux, ni des traits bizarres qui les entourent ; car le second Hermès, l'inventeur des lettres, ne parut que longtemps après ; bien plus, il n'était pas Égyptien.

Illustration extraite de Wikimedia commons

Construction "façon pyramides"

Jean-Pierre Houdin m'a autorisé à diffuser la vidéo ci-dessous (images accélérées, sans commentaires), réalisée par son épouse dans une rue du Caire en 2005-2006.
Ce document apparaît comme une illustration étrangement significative et inattendue - avec un intervalle de quelque 45 siècles - du processus de construction de la Grande Pyramide (au moins dans ses grandes lignes), tel que Jean-Pierre Houdin le développe dans sa théorie Khéops révélé.


envoyé par mchartier.

vendredi 25 septembre 2009

Âmes sensibles, s'abstenir !

Dans son ouvrage Principes de psychologie individuelle et sociale, ouvrage traduit de l'espagnol, avec une préface, par Auguste Dietrich, Paris, 1903, le sociologue argentin Carlos Octavio Bunge (1875-1918) décrit les conditions de travail sur le chantier des pyramides en ces termes :
Ainsi, la reconstruction de la formation des premières sociétés humaines nous démontre que, par la discipline et la division du travail, une société ou nation représente une force plus grande
que celle que constitueraient ses individus, isolés ou indépendants. On raconte en effet qu'un ambassadeur ayant demandé à un Pharaon comment on avait construit les Pyramides, les monuments les plus durables du pouvoir et de la richesse de l'antique Orient, le Pharaon répondit, en montrant une baguette à fouetter les esclaves : "Avec ceci." Il avait raison, et il aurait eu plus raison encore s'il avait présenté le sceptre autocratique, le symbole de la race, qui était à son tour symbole du pouvoir national qui châtie les épaules des sujets. On pourrait m'objecter que la baguette ne fit que canaliser la force des millions d'esclaves travailleurs, sans l'augmenter ; que, à dire vrai, la baguette ne créa pas ces forces : que, libres et de leur propre initiative, ces travailleurs auraient pu aussi construire les Pyramides. Mais rien de plus faux. Dans un grand ensemble d'hommes il n'y a d'autre force humaine que la tyrannie nationale, capable d'imposer, dans la division du travail, un labeur aussi dur que le transport de la pierre ; libre et de sa propre initiative, personne ne s'y serait soumis.
Mais il y a plus. En supposant qu'elles se fussent soumises, les forces de tous les travailleurs n'auraient pas été efficientes, sans le stimulant du fouet. De récentes expériences de Féré, Mosso, Schiff et autres physiologistes, démontrent que les sensations périphériques augmentent le pouvoir dynamique des hommes.

Pour resituer quand même cette citation dans son contexte, on pourra consulter l'étude de Norberto Aldo Conti : ICI
Illustration (portrait de C.O. Bunge) extraite de Wikipedia commons

Des étoiles plein les yeux

Illustration extraite du documentaire ci-dessous
(BBC Worldservice)

Nous connaissons les débats suscités par les théories basant l'architecture des pyramides sur l'astronomie ("le ciel sur la terre"), avec, en corollaire, la fonction de "puits aux étoiles" assignée aux shafts (conduits dits d'aération).
Robert Bauval, auteur du Mystère d'Orion et du Code mystérieux des pyramides, est, entre autres, au cœur des débats, sa théorie étant, très sommairement, que les Égyptiens bâtirent leurs pyramides de telle sorte que leur implantation soit l'exact reflet d'une carte du ciel englobant la constellation d'Orion.
Le document vidéo ci-dessous, scindé en trois parties pour des raisons d'insertion sur Internet (ici : Daily Motion, proposé par pierre-27), a été produit par la BBC. Il résume, me semble-t-il, la théorie en question, en faisant (une petite) place également aux points de vue contradictoires exprimés notamment par Vivian Davies et Ali Hassan.
Je publie ce documentaire pour esquisser une première approche de la théorie de Robert Bauval. Bien entendu, il ne remplacera jamais la consultation des ouvrages de l'auteur, mais il n'en propose pas moins un digest bien ficelé et réellement évocateur.

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie


jeudi 24 septembre 2009

Vers l’imagerie sismique passive de la Grande Pyramide de Khéops

En complément de la note de ce blog relative à l'expérience en laboratoire sur la structure interne de la Grande Pyramide, Philippe Roux, responsable de ce programme au Laboratoire de Géophysique Interne et Tectonophysique (LGIT) de Grenoble, porte à notre connaissance ce communiqué :


Notre projet a pour objectif de combiner les récents progrès en géophysique et en imagerie acoustique pour imager la structure interne de la Grande Pyramide de Khéops et permettre la détection éventuelle de cavités ou passages inexplorés. Ce projet est le résultat d’une collaboration entre trois laboratoires experts dans le domaine de la géophysique (LGIT et IPGP) et de l’imagerie acoustique (LOA).
Depuis 30 ans, de nombreuses études scientifiques ont eu pour but de détecter de nouvelles cavités dans la pyramide. Ces études se sont appuyées sur quatre technologies : le Ground Penetrating Radar, la gravimétrie, la résistivité et le SONAR acoustique. Parmi ces technologies, les trois premières sont limitées par leur rayon d’action. L’utilisation d’un SONAR s’est révélée prometteuse mais l’interprétation des échos reçus est complexe avec un seul émetteur-récepteur.
De nos jours, très peu d’expériences scientifiques sont autorisées sur le site de Khéops par les autorités égyptiennes. Une condition impérative est d’opérer de façon non invasive dans la pyramide en évitant de creuser des trous pour placer les instruments de mesure au plus près des zones à étudier.
Étant donné cette contrainte majeure, l’approche de notre projet est différente. Nous nous appuierons sur les récents progrès en prospection géophysique et en imagerie acoustique pour construire un outil scientifique capable d’imager de façon complètement passive, via l’extérieur de la Grande Pyramide de Khéops, son architecture interne. Pour ce faire, nous combinerons trois outils novateurs dans le domaine de l’archéologie:
1- La sismique passive
La sismique passive consiste à remplacer les sources actives classiquement utilisées en prospection pétrolière, par exemple, par des corrélations de bruit sismique ambiant. Ces dernières années, des travaux ont démontré que les premiers échos de la fonction de Green entre deux sismomètres pouvaient être obtenus par simple corrélation du bruit ambiant enregistré simultanément sur ces deux capteurs. Cette technique de corrélation est d’autant plus efficace que le milieu de propagation est bruité et diffus comme c’est le cas sur la Pyramide de Khéops.
2- L’imagerie acoustique 3D via un réseau dense de capteurs
Comme dans tout problème d’inversion, une étape nécessaire pour obtenir une image du milieu à partir des données consiste à modéliser les observations. Ce problème de modélisation devient plus compliqué dans la pyramide, car elle se comporte comme une cavité 3D complexe pour les ondes élastiques. En effet, la pyramide repose sur un socle calcaire très dur qui empêche la fuite des ondes dans le sol. Les ondes acoustiques/élastiques sont ainsi piégées dans la pyramide avant de disparaître du fait de l’atténuation et de la diffusion. La faisabilité de notre inversion dépend de trois paramètres clés :
- (1) nous travaillons à basse fréquence (10-200 Hz) pour limiter les problèmes de diffusion aléatoire (et donc de complexité) à l’intérieur de la Pyramide ;
- (2) nous ne modélisons que les premiers échos déterministes qui proviennent d’une ou deux réflexions sur les parois de la pyramide, car ces échos seront nécessaires dans l’élaboration d’un modèle de vitesse raisonnable en onde P et S à l’intérieur de la pyramide ;
- (3) nous enregistrons les signaux acoustiques sur un grand nombre de capteurs répartis sur chacune des faces de la pyramide pour identifier spatialement sans ambiguïté les échos réfléchis et diffusés.
3- Une étape indispensable : une maquette a l’échelle du laboratoire
Nous devons garder à l’esprit le fait qu’aucun déploiement d’un grand nombre de capteurs sismiques ne sera autorisé sur la pyramide sans la démonstration claire du succès de notre algorithme d’inversion. Dans ce but, l’essence de notre projet est de développer au LGIT une démonstration en laboratoire sur une maquette au 1/200ème de la Grande Pyramide en utilisant 64 accéléromètres miniatures. L’avantage de la petite
échelle est de permettre une étude exhaustive des paramètres physiques liés à notre problème d’inversion, en particulier :
- (1) la qualité de la reconstruction des fonctions de Green inter-éléments à partir des corrélations du bruit acoustique ambiant ;
- (2) la comparaison des fonctions de Green obtenus expérimentalement avec les résultats des simulations numériques ;
- (3) les performances du processus d’inversion et d’imagerie en fonction du nombre et de la position des accéléromètres sur la pyramide ;
- (4) compte tenu de la résolution spatiale de notre image, la faisabilité de la détection d’une chambre inconnue dans la pyramide à échelle réelle.
Le projet durera trois ans et sera développé en deux phases nécessitant l’expertise des chercheurs des trois laboratoires.
Phase I : Expériences de sismique passive sur une maquette de la Grande Pyramide à l’échelle du laboratoire (0-24 mois).
Phase II : Problème inverse et imagerie à l’aide d’une simulation numérique élastique à 3D aux différences finies (12-36 mois).

Philippe Roux, LGIT, Grenoble
Collaborateurs : Michel Campillo, LGIT Grenoble ; Jean Virieu, LGIT Grenoble ; Mathias Fink, LOA, Paris ; Albert Tarantola, IPGP, Paris

Fonction des conduits dits "d'aération" de la pyramide de Khéops : la théorie d'Anthony P. Sakovich

Illustration extraite de l'article

Diverses sont les tentatives d'explication du rôle des conduits qui débouchent dans les chambres du Roi et de la Reine de la Grande Pyramide. Quelle fut leur fonction, leur utilité ? Aération ? Orientation vers des constellations stellaires pour guider l'esprit (Akh) du pharaon défunt vers les "Impérissables" ?
«Aucune de ces théories ne présente d'évidence suffisante, ni culturelle, ni physique», précise le chercheur indépendant Anthony P. Sakovich, dans un article publié en 2005-2006 par la revue du Centre de Recherches Américain du Caire.
Pour comprendre la raison de la présence des conduits en question, ajoute-t-il, il est indispensable de se remettre en esprit les cultes et croyances inspirés par la cosmogonie de l'Égypte ancienne au temps de Khéops. Cette "vision du monde" reposait sur les trois divinités principales vénérées à l'époque de la Quatrième Dynastie : Horus, Hathor et Rê (le culte d'Osiris et d'Isis n'était pas encore apparu). Y était associé Khnoum (illustration ci-contre), dont le nom est mentionné dans le cartouche de Khéops dans sa pyramide, ce dieu étant le "Maître de l'eau fraîche", contrôlant les cataractes et la crue du Nil en ouvrant la caverne de Hapy où se trouvait l'Inondation. Or «aucune de ces divinités, commente A.P. Sakovich, n'a de lien particulier avec les étoiles».
Dans la symbolique égyptienne, le tumulus, à commencer par le Tertre Primordial, émergeant des eaux du Nil, représente la création ou la "re-naissance" après la mort : les eaux, inondant les terres, sont créatrices de vie, de fertilité, de renouveau. Telle est la fonction représentative du mastaba élevé au-dessus du sol et des eaux qui l'entourent lors de l'inondation.
Dès que les bâtisseurs égyptiens ont implanté la chambre sépulcrale sous le pied de la pyramide, ils ont également construit un conduit en pente menant à cette chambre, ouvrant l'accès aux eaux spirituelles de l'Abîme qui donneront une nouvelle vie au roi défunt (cf. les deux entrées de la pyramide de Khéphren).
«En toute logique, poursuit A.P. Sakovich, si l'on déplaçait la chambre funéraire au-dessus du sol, il fallait trouver un moyen de canaliser les eaux célestes de l'Abîme pour leur permettre de couler à l'intérieur de la chambre et d'être ainsi source de résurrection [pour le roi défunt].»
Pour la Grande Pyramide, dans la mesure où les chambres dites "de la Reine" et "du Roi" sont situées bien au-dessus de l'entrée principale de l'édifice, les bâtisseurs ont dû faire le nécessaire pour l'aménagement d'un "canal" en oblique, taillé à l'intérieur de la pyramide, destiné à permettre aux eaux célestes de l'Abîme de venir inonder la chambre funéraire. Or, «il est évident que les conduits, orientés vers le nord et le sud, de la troisième chambre répondent à cette nécessité».
Dans cette logique, l'existence de tels conduits dans la seconde chambre ("Chambre de la Reine") s'explique simplement par le fait que celle-ci fut momentanément destinée à recevoir la sépulture royale : elle devait donc être «spirituellement correcte», donc équipée des conduits pour les eaux régénératrices, remplaçant la chambre souterraine dont l'aménagement fut abandonné pour cause d'inutilité. Et de même lors de l'achèvement de la Chambre du Roi, y compris de ses conduits : il devenait inutile de poursuivre l'aménagement de la Chambre de la Reine, notamment l'installation de ses conduits, ceux-ci n'ayant plus aucune fonction.
Pour permettre aux eaux cosmiques de couler au travers de la structure de la pyramide, transformant au passage le sarcophage royal en une "île" (nouveau Tertre Primordial), les extrémités extérieures des deux canaux devaient se trouver à la même hauteur.
L'orientation N/S des conduits-canaux pointe vers la localisation céleste de la "Grande Voie d'Eau" (waterway) des anciens Égyptiens (faussement interprété comme la Voie Lactée), parallèle au cours du Nil.
A.P. Sakovich ajoute que le choix du granit des carrières d'Assouan n'est pas fortuit. L'île d'Éléphantine, près de cette ville, n'était-elle pas le lieu du culte voué au dieu Khnoum ? Ainsi, comme le mentionne la Stèle de la Famine, «le granit d'Assouan peut très bien avoir été considéré comme ayant des propriétés magiques et un lien direct avec le Tertre Primordial».
Et de mentionner, pour corroborer son interprétation, cette citation d'Hérodote : «Khéops, suivant ce que me dirent les Égyptiens, régna cinquante ans. Étant mort, son frère Khéphren lui succéda, et se conduisit comme son prédécesseur. Entre autres monuments, il fit aussi bâtir une pyramide : elle n'approche pas de la grandeur de celle de Khéops (je les ai mesurées toutes les deux) ; elle n'a ni édifices souterrains, ni canal qui y conduise les eaux du Nil ; au lieu que l'autre, où l'on dit qu'est le tombeau de Khéops, se trouve dans une île, et qu'elle est environnée des eaux du Nil, qui s'y rendent par un canal construit à ce dessein.» (Histoire, livre II, Euterpe)
En conclusion, l'auteur affirme que «les conduits dans la pyramide de Khéops, n'ont rien à voir avec les étoiles ou le soleil (…). Ce ne sont pas non plus des conduits de ventilation. Leur utilité est uniquement d'être un canal reliant le sud de la "Grande Voie d'Eau", à travers la chambre sépulcrale de Khéops, au nord de ce même équivalent (counterpart) céleste du Nil.»

Source : Journal of the American Research Center in Egypt, volume 42, 2005-2006

mardi 22 septembre 2009

L'"enquête" d'Éric Guerrier

Complétant son "Principe de la pyramide égyptienne", présenté dans ce blog (voir ICI), Éric Guerrier a publié Les pyramides - L'enquête (Cheminements, 2006, 468 pages).
En préambule à l'exposé de son analyse et de son diagnostic d'"expert", l'auteur présente sa méthode qui contraste, selon lui, avec celle appliquée par de très nombreux chercheurs dans le domaine de l'égyptologie appliquée aux pyramides. Alors que les architectes, ingénieurs et égyptologues qui s'intéressent aux questions de construction "commencent (...) par développer la manière dont ils imaginent qu'ils auraient procédé, puis (...) en recherchent les preuves a posteriori, oubliant ou niant ce qui les contredit", il se propose non "de faire le procès des uns ou des autres, mais de pouvoir tabler sur un état des lieux objectif aussi précis et solide que possible, afin de jeter les bases d'une expertise construction sur un problème qui, d'évidence, dépasse la seule compétence archéologique classique"? (pp. 18 et 241)
Pas de procès ? Soit ! Il n'empêche qu'Éric Guerrier a la plume acide et particulièrement alerte, à grand renfort de qualificatifs pour le moins peu flatteurs, quand il passe en revue les théories émises par les adeptes des rampes ou des machines et surtout les francs-tireurs, compte non tenu bien sûr des auteurs de théories fantaisistes ou les plus farfelues. Certes, la "démarche expertale [qu'il revendique et souhaite appliquer] n'est jamais polémique" et c'est, affirme-t-il, "dans cet état d'esprit, à la fois impartial et objectif" qu'il examine dans son ouvrage les divers procédés. (p. 325) Mais avant d'être jugés "irréalistes sur le plan technique, ou tout simplement inadéquats au regard de l'état archéologique des pyramides", ces divers procédés, exposés par des égyptologues patentés ou certains "pyramidiots", se voient parfois qualifier, au choix, d'âneries, d'absurdités, d'idioties, dé délires, d'extravagances... sans compter la "paranoïa" propre à ceux qui ne prêtent attention qu'à la Grande Pyramide, en négligeant les autres, ainsi que la "mythomanie du pyramidion" qui atteint les égyptologues les plus sérieux...
On l'aura compris : l'auteur n'échappe pas à la guéguerre des mots qui, me semble-t-il, est trop souvent de mise dans ce pourtant passionnant univers de l'égyptologie, comme si l'exposé d'une théorie nécessitait, en préambule, une lessive générale en guise de tabula rasa... Parbleu ! La volée de bois vert ne fait pas partie, que je sache, des règles de la logique ou de la rhétorique. Mais passons ! À chacun son style et sa manière de discourir.

Illustration extraite du livre d'Éric Guerrier
Après un inventaire détaillé des techniques mises en œuvre pour la construction des pyramides ayant précédé celles du plateau de Guizeh, puis des différents éléments de la "macrostructure" de la pyramide de Khéops (noyau, accrétions, complément, parement), complétés par les aménagements intérieurs (espaces, chambres, couloirs...), Éric Guerrier expose ce qui lui semble être le "processus probable de construction" de cette pyramide. Ce processus tient en une expression clé : une macrostructure interne par noyau et accrétions accolées de façon dégressive. Un bémol toutefois, et il est d'une importance majeure : un examen attentif des composantes de la pyramide de Khéops prouve que celle-ci a fait l'objet de modifications successives dans son projet en cours de construction. D'où les architectes de la Grande Pyramide, qui, eux, ont droit à tous les éloges, "ont dû procéder pragmatiquement (sic), mélangeant les deux processus généraux [élévation du noyau jusqu'à son altitude maximale, suivie des accrétions dégressives, ou accroissement progressif du noyau et des accrétions, permettant de terminer la pyramide à n'importe quel moment], sans esprit de système, certes, mais en suivant des principes".
Quels principes ?
Nous voici ainsi "de retour à Hérodote", notamment lorsque ce maître de l'Histoire écrit :"Furent terminées d'abord les parties supérieures de la pyramide, puis celles qui leur faisaient suite, puis les plus basses jusqu'au ras du sol. On la construisit d'abord sous cette forme, puis on hissa les pierres de complément."
Afin de ne pas trahir ou déformer l'interprétation qu'Éric Guerrier donne de cette référence, je préfère le citer longuement :"La description d'Hérodote confirme (...), formellement et sans aucune ambiguïté, le principe de macrostructure de la pyramide de Kheops, conforme à l'histoire des chantiers depuis Djéser. Il donne aussi comme processus général le noyau monté en premier, puis dégressivement, les accrétions, jusqu'à la plus basse, avant le complément. Mais, bien sûr, c'est là le principe d'un processus général qui n'oblige pas à élever d'un coup le noyau jusqu'en haut, puis la vingtaine d'accrétions l'une après l'autre en redescendant. D'abord la raideur de l'élancement, proche de 80°, rendrait une telle tour et chaque accrétion beaucoup trop vulnérables, notamment avec l'inclusion de dispositifs intérieurs. Sans parler des problèmes pratiques de chantier que cela poserait, et du risque si l'Horus venait à disparaître subitement en cours de travaux. Même si la dimension finale avait été fixée dès le projet initial par oracle, le pari sur la durée de vie de l'Horus représentait un aléa considérable. Il est donc certain que l'élévation du noyau et des accrétions se fit progressivement, selon un processus probable que nous allons décomposer. Et c'est ce processus progressif qui a sans doute permis de terminer la quasi totalité des pyramides, sauf celles demeurées à l'état d'ébauches, c'est-à-dire celles pour lesquelles la vie de l'Horus n'a pas permis de dépasser le stades des travaux préparatoires ou des substructures." (p. 351)
Suit alors, dans la logique de l'auteur, un exposé des processus particuliers et des procédés de construction que je ne peux reprendre ici en détail mais que l'on retrouvera évidemment dans l'ouvrage (pp. 352 et sq). Je me contente de relever les quelques précisions techniques suivantes :
- utilisation d'une rampe droite pour les premières assises composées du noyau et des accrétions accolées (hauteur maxi de la rampe : 30 m ; longueur maxi : 600 m) ;
- construction de la Grande Galerie : étayages successifs à partir de l'engravure du 3e encorbellement pour supporter le charroi des énormes monolithes mis en place au-dessus de la Chambre du Roi ;
- pour la construction de la Chambre du Roi, les bâtisseurs ont eu recours à un coffrage, "soit par remplissage de briques ou de pierres cubiques, soit par un solide échafaudage de bois soutenant un épais plancher" (p. 367) ;
- recours à deux rampes adossées au "complément" pour la mise en place des chevrons de la porte monumentale ;
- montage du "complément" par lits horizontaux une fois terminée la macrostructure par noyau et accrétions : les blocs sont hissés par traîneaux glissant sur les arêtes du gradinage...
Tel un preux chevalier de l'expertise, Éric Guerrier fourbit ses armes contre le paradigme d'une édification de la pyramide par grands lits horizontaux. En conclusion de cette chevauchée sur le terrain chaotique et diversifié des théories, il prend soin de répondre par anticipation à quiconque se risquerait à le taxer d'incohérence dans la mesure où les processus de construction qu'il préconise intègrent, bon gré mal gré, les rampes et les "machines" (eh oui !) :"Nous avons montré que quelques rampes basses associées à de simples "machines", faites de bois aux dimensions relativement modestes, sans aucune pièce rotative, permettaient d'élever tous les types de pierres pour réaliser les différents ouvrages et dispositifs... comme tous les constructeurs l'ont toujours fait partout." (p. 432)
Cette citation est précédée par ce rappel à l'ordre :"Outre les masses improbables de brique, les questions de mise en œuvre, de stabilité, d'usure, d'espace de manœuvre et autres questions non résolues, que nous avons analysées (...), les grandes rampes sont condamnées par le principe même de la macrostructure. Il en va de même de tous les "systèmes" inventés par les architectes et ingénieurs, toujours à propos de la seule Grande Pyramide, et qui défient les données archéologiques les moins contestables, sans parler du bon sens." (ibid.)
C.Q.F.D ! Cherchez la différence !