mercredi 23 décembre 2009

"Les Égyptiens se croient les premiers et les plus anciens de tous les peuples, avec assez de fondement" (Charles de Sainte-Maure - XVIIIe s.)

Je n'ai trouvé aucun élément biographique sur Charles de Sainte-Maure (16..-17..), auteur du texte ci-dessous qui est extrait de l'ouvrage Nouveau voyage de Grèce, d'Égypte, de Palestine, d'Italie, de Suisse, d'Alsace et des Pais-Bas, fait en 1721, 1722 et 1723, La Haye, 1724.
Une certitude toutefois : cet auteur ne doit pas être confondu avec Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier (1610-1690), célèbre personnage de la cour de Louis XIV.


J'ai été voir les pyramides bâties à quatre lieues du Caire, et à une demie du Nil, par les anciens rois d'Égypte. Ces édifices furent mis au nombre des merveilles du monde. Hérodote et plusieurs autres auteurs décrivent que deux cent vingt mille hommes travaillèrent à la première durant vingt années, par ordre du roi Chaemis ou Chresomis. Chaque face de son carré par le bas est de plus de deux cents toises, et sa hauteur de huit cents pieds.
La seconde qu'on croit avoir été bâtie par les soins du roi Chaeops, prince qui fut indigne du trône, n'est pas si considérable ; et la troisième qu'on attribue à la courtisane Rodope, sans pouvoir l'assurer, est un diminutif des deux autres.
On ne peut entrer que dans la première, parce que le roi qui l'avait fait bâtir, n'ayant pas été jugé digne des honneurs de la sépulture, n'y fut point enterré ; par cette même raison, l'entrée n'en a point été fermée.  J'ai craint d'étouffer dans ce terrible labyrinthe où je me suis bien promis de ne rentrer jamais de ma vie. On y grimpe avec beaucoup de peine et assez d'apparence de s'y casser le cou si l'on fait un faux pas. On y trouve après bien des difficultés une chambre de douze pas de longueur, de six de large, et d'environ vingt pieds de haut ; neuf pierres larges de quatre pieds chacune, qui couvrent cette chambre, s'appuient sur deux murs dont les murailles en dedans sont d'un marbre granite noir parfaitement poli et merveilleusement employé. Dans le fond de cette chambre, on voit un tombeau dans lequel il n'y a rien ; il est long en dedans de sept pieds ; il en a trois de large, près de quatre de haut et cinq pouces d'épaisseur. Il est d'une pierre grisâtre approchante de l'orphire (*) sans être rouge, et la pierre qui est fort dure résonne (**) comme une cloche quand on frappe dessus.
Au surplus, Monsieur, il n'y a point de potentat en Europe qui ne pût immortaliser son nom par de semblables édifices, s'il était malheureusement infatué des mêmes principes où étaient les Égyptiens. Pour les Mumies ou Momies, comme il vous plaira de les nommer, telles qu'on les trouve dans le désert, je suis persuadé que le moindre pharmacien qui saurait son métier pourrait s'acquitter aussi bien que les anciens de vider un corps après sa mort, de l'emplâtrer, de le remplir de gomme et de parfums et de le serrer avec une si grande quantité de bandages que l'air n'y pouvant entrer, l'accès en serait interdit à la corruption
(...) Ce qui me paraît de plus clair, c'est que les Égyptiens se croient les premiers et les plus anciens de tous les peuples, avec assez de fondement, et si les Phéniciens n'avaient pas inventé l'écriture, les Égyptiens auraient la gloire d'être les auteurs ou les pères des Arts les plus utiles. Ces derniers avaient deux sortes de lettres : les sacrées et les vulgaires. Les sacrées étaient des sculptures et des figures fort extraordinaires que les auteurs ont nommées hiéroglyphes : ils les faisaient tailler sur des pierres, sur des obélisques, ou sur des pyramides, où des prétendues figures sacrées représentaient les principaux dogmes de leur théologie et de leur science politique et morale; mais ils ont toujours fait un si grand mystère de cette science hiéroglyphique que Pythagore, comme bien d'autres philosophes, l'ont étudiée sans y avoir compris grand-chose.

(*) il faut lire "porphyre"
(**) l'auteur a écrit "raisonne"

mardi 22 décembre 2009

L'"heureux hasard" du triangle équilatéral, selon Ali Bey al-Abbassi (début XIXe s.)

De l'explorateur espagnol Ali Bey al-Abbassi (pseudonyme de Domingo Badia y Leblich : 1766 – 1818), dans son ouvrage Voyages d'Ali Bey en Afrique et en Asie, pendant les années 1803, 1804, 1805, 1806 et 1807, tome 2, 1814 :

Ali Bey al-Abbassi (Wikimedia commons)

L'imagination ne peut suffire, sans le secours du tact, pour se former une idée juste et exacte des pyramides, de la colonne d'Alexandrie et de tout autre objet à formes et proportions insolites. J'avais apporté mon télescope achromatique et ma lunette militaire de Dollond. À force de comparaisons, de rapprochements et de raisonnements, je crois avoir réussi à m'en former une idée, sinon entièrement exacte, ce qui est impossible quand on ne consulte qu'un de ses sens, du moins extrêmement rapprochée.
Je ne parlerai pas de leurs dimensions, puisque la commission d'Égypte a complètement résolu le problème ; il suffit de savoir que ce sont les plus grandes masses colossales qui existent.
Les pyramides de Djizé sont au nombre de trois, dont deux considérablement plus grandes que la troisième ; mais, entre les deux grandes, je crois apercevoir moins de différence en hauteur que les voyageurs n'en ont indiqué.
Le profond historien des écarts de l'esprit humain, M. Dupuis, a dit que la grande pyramide est construite de manière que l'observateur, placé au pied le jour de l'équinoxe, verrait le soleil à midi comme assis ou appuyé sur le sommet. Cela veut dire que le plan incliné ou le côté de la pyramide forme, avec le plan de l'horizon, un angle égal à la hauteur méridienne du soleil à cette époque, ou égal à la hauteur de l'équateur. Les pyramides étant placées assez exactement à la latitude de 30 degrés N., il résulte que cet angle doit être de 60 degrés. Or, comme tous les côtés paraissent être également inclinés, le profil de la pyramide, coupé perpendiculairement du sommet à la base par le milieu de deux de ses côtés opposés, doit exactement représenter un triangle équilatéral. Cet heureux hasard, causé par la plus simple figure rectiligne, employée dans la construction d'un édifice, produit ce beau phénomène, et devenait, pour moi, un aiguillon qui me poussait à le vérifier.
Quand on regarde les pyramides de quelque distance, elles paraissent avoir la base beaucoup plus longue que les côtés, ou l'angle du sommet plus ouvert ou plus obtus que les angles de la base ; mais cette illusion provient de ce qu'on découvre presque toujours deux côtés de la pyramide, et alors on voit la diagonale du carré de la base, qui par sa nature est plus longue que le côté ; ce qui fait paraître à l'œil les pyramides écrasées, quoique leur hauteur soit égale à la longueur d'un des côtés de leurs bases.
Le problème sur la destination des pyramides est également résolu ; elles furent élevées pour servir de dernière demeure à des souverains qui, portant au-delà du tombeau la distinction énorme de leur rang parmi un peuple esclave, faisaient élever leurs dépouilles mortelles vers le ciel, tandis que les corps de leurs sujets étaient enfouis à peu de distance de là dans les puits des momies : voilà l'homme, surtout l'homme puissant.
Les pyramides sont connues des Arabes sous le nom de El Haràm Firàoun. Ils débitent mille contes à leur sujet, et croient qu'elles ont des galeries souterraines qui se ramifient et s'étendent sous toute la basse Égypte.
On sait qu'il n'existe sur ces monuments antiques aucune inscription, aucun hiéroglyphe qui puisse offrir quelques données sur l'époque de leur construction. On attribue la grande pyramide à Cheops, qui vivait environ huit cent cinquante ans avant l'ère chrétienne ; mais je pense qu'il vaut mieux la croire antérieure à l'époque historique, car, si c'était l'ouvrage de ce prince, il existerait d'autres témoignages que le simple récit d'Hérodote sur un monument qui, de son temps, devait exciter l'attention et l'admiration des hommes.

lundi 21 décembre 2009

"La conception architecturale de la pyramide n'a pas été une fortuite trouvaille de génie" (Alexandre Moret -XXe s.)

Dans un article publié, sous le titre "Autour des pyramides", dans La Revue de Paris (livraison du 15 septembre 1907), l'égyptologue français Alexandre Moret (1868-1938) reprend à son compte la théorie de Lepsius sur la technique de construction des pyramides ("chaque pyramide se développe par cristallisation et revêtements successifs autour d'un noyau de forme achevée"). Il complète cette technique par l'utilisation de plans inclinés, puis des "petites machines en bois" façon Hérodote.
Sa description de l'intérieur de la Grande Pyramide est semblable à de très nombreuses autres relations, avec cette particularité concernant la fonction de la Grande Galerie :"Il est possible qu'on ait voulu ménager ainsi un chemin de halage pour hisser le cercueil qui glissait sur le sol même de la galerie entre les deux banquettes."
L'intérêt particulier de cet article réside plutôt dans la description, proposée par l'auteur, de l'évolution du concept architectural adopté par les bâtisseurs égyptiens dans la construction des édifices sépulcraux :"Il y a dix ans encore, nous pensions trouver autour des pyramides les débuts de l'histoire d'Égypte et les archives les plus lointaines de l'humanité ; depuis, les nécropoles préhistoriques et les tombes royales d'Abydos nous ont fait admettre l'existence des deux premières dynasties et nous ont révélé dans ses grands traits la civilisation thinite. Du même coup, les rois constructeurs des Pyramides ont été ramenés à leur vraie place chronologique, c'est-à-dire au deuxième stade de l'histoire d'Égypte ; mais plus que jamais la pyramide nous apparaît comme douée de signification. À l'époque thinite qui précède, elle n'était pas connue ; sous les dynasties thébaines qui suivent, elle cesse d'être en usage, après la XIIe dynastie. La pyramide est donc caractéristique d'une période, l'ancien empire ; son emploi est assez sensiblement localisé dans une région, la banlieue de Memphis ; sans doute exprime-t-elle un nouvel Idéal artistique et religieux. La conception architecturale de la pyramide n'a pas été une fortuite trouvaille de génie ; elle est née d'une évolution assez lente et de perfectionnements successifs, que les générations apportèrent aux tombes primitives."
L'auteur illustre ensuite son propos en marquant les différentes étapes de l'art architectural funéraire :
- les "fosses" des "indigènes préhistoriques" ;
- les tombes royales construites en briques (influence de la Chaldée) :"la fosse élargie devient rectangulaire ; ses parois croulantes sont soutenues par un revêtement de briques ; un plafond de bois isole le corps de la terre jetée par-dessus (...). L'ensemble a l'allure d'un édifice trapu et allongé, recouvert de sable ; on y descend par un escalier de briques. Tel est le tombeau royal au début de l'époque thinite. Pour assurer une demeure inviolable au corps et à l'âme dont les destinées préoccupent une population de plus en plus soucieuse de l'au-delà, on creusa le caveau funéraire jusqu'au roc. La tombe prit l'aspect d'une galerie allongée, à laquelle le roc vif fournit un plafond impénétrable. Cette cachette présentait un point faible : la galerie d'accès, toujours ouverte. Pour la défendre, les architectes percèrent perpendiculairement au plafond plusieurs puits étroits, en partant du sol supérieur ; une fois le corps enseveli, on laissait tomber par ces cheminées d'énormes pierres formant herses et oblitérant hermétiquement le passage. Les bouches de ces puits s'ouvraient elles-mêmes sur le sable ; un tas de terre ou de sable, retenu par des murettes, les dissimulait."
- les mastabas : disparition de l'escalier ; apparition d'un puits vertical, traversant la maçonnerie, pour descendre le cadavre dans son tombeau, ce puis étant comblé après les funérailles ;
- vers l'an 4.000 av.J.-C. :apparition de la forme pyramidale, "conception caractéristique d'un édifice "sortant du sol" et faisant converger vers un point du ciel quatre parois lisses, qui semblent retomber du ciel sur terre en triangles parfaits".
"Il semble, ajoute Alexandre Moret, que Chéops, Chéphren et Mycérinos aient cédé à une sorte d'ivresse en développant cette formule jusqu'aux dimensions gigantesques des trois grandes pyramides de Gizeh.
L' "Horizon" , que bâtit Chéops, avait 233 mètres de largeur sur 147 de haut ; la "Grande" élevée par Chephren, 138 mètres de haut sur 215 ; la "Suprême", œuvre de Mycérinos, 66 mètres de haut sur 108 à la base. L'effort maximum fut donné au début de la IVe dynastie, et après avoir produit tout son effet, il alla peu à peu s'affaiblissant. L'impression en est très sensible à l'œil du visiteur. La grande pyramide apparaît
la première à l'orée du désert ; sa masse démesurée atteste un rêve de grandeur colossale qui ne pouvait se réaliser qu'une fois ; la deuxième et la troisième pyramides, bâties suivant la diagonale de la première, élèvent derrière celle-ci, l'une des formes plus élancées, l'autre des proportions fort réduites qui ramènent l'esprit à des concepts raisonnables et mesurés si bien qu'après la première impression d'accablement, on est obsédé du désir de comprendre les secrets de la construction et la destination de ces monuments."


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dimanche 20 décembre 2009

"Des lieux si amples sous une telle masse de pierres" (Barthélemy Deschamps - XVIIe s., à propos de la Grande Pyramide)

Barthélemy Deschamps (Barthélemi Des Champs) (1615- ?) était originaire de Liège. Il appartenait à l'ordre des Récollets (religieux de la stricte observance de saint François), de la Province de Flandre. Il visita l'Égypte en 1666, sur sa route vers la Terre Sainte.
Je ne possède aucun autre élément biographique concernant cet auteur. Julie Dury, de l'université de Liège, lui a consacré une longue étude dans le Bulletin de la Société d'Art et d'Histoire du Diocèse de Liège, t. LXVI, 2004, pp. 71-185. Je n'ai malheureusement pas pu me procurer ce document. (1)
Le texte ci-dessous est extrait de Voyage de la Terre Sainte et du Levant, publié en 1678.
On remarquera, à la lumière de la cascade des qualificatifs plutôt relevés auxquels a recours Barthélemy Deschamps pour décrire sa découverte de la Grande Pyramide, que les "voyageurs" de l'époque (on ne les appelait pas encore égyptologues) devaient avoir la trempe de vrais explorateurs. À tort ou à raison, pénétrer dans les entrailles de la pyramide représentait une dangereuse entreprise qui, une fois surmontée, devenait un véritable exploit.


Illustration de George Sandys, in A relation of a journey begun a dom 1610 (1615)
Étant arrivés aux pieds des Pyramides, nous nous arrêtâmes à considérer ces ouvrages prodigieux, et tout à fait admirables, qui ne peuvent que donner un très grand étonnement à ceux qui les regardent.
Il y en a trois, deux grandes, et la troisième beaucoup moindre, séparées l'une de l'autre d'une assez bonne distance. Elles sont faites en forme de diamant : il n'y a qu'une dans laquelle on puisse entrer, et sur laquelle l'on puisse monter au dehors par des hauts degrés qui tournent tout alentour en forme d'amphithéâtre. L'une des grandes est bâtie de pierres toutes unies, et sur celle-là l'on n'y monte pas : les pierres de l'une et de l'autre sont d'un marbre noirâtre tacheté de rouge et de blanc. Les deux grandes ont à peu près mille pas de tour, et sur la principale l'on y monte par deux cent et trente-cinq degrés, les uns hauts de trois pieds, les autres de deux, peu plus peu moins ; d'où vous pouvez conjecturer la hauteur de cette Pyramide ; et ce qui est plus à admirer, c'est qu'elles sont bâties d'un très grand nombre de pierres extrêmement grosses assises les unes sur les autres avec un artifice du tout inconcevable.
Au reste, la Pyramide sur laquelle l'on peut monter est assez raide, outre ce qui fait qu'elle est autant difficile que dangereuse, outre qu'il n'y a rien à quoi vous tenir ni sur quoi vous appuyer, et que de part et d'autre, il y a des pierres rompues, sur lesquelles il vous faut grimper et bien affermir vos pieds, avec danger de tomber en arrière et de faire la culbute.
Il faut aussi avoir la tête bonne et ne point avoir des vertiges quand on se voit sur une si terrible éminence et une si épouvantable hauteur ; néanmoins il y a plus de péril quand il est question de descendre, car il faut monter en tortue (c'est-à-dire doucement) et descendre en écrevisse. J'ai vu pour lors (non sans horreur) un de nos pèlerins bien hardi et résolu en apparence, qui se trouvant au milieu de cette haute échelle de pierres, fut tellement saisi de crainte qu'il commença à trembler de tout le corps, de sorte qu'il fut obligé de s'asseoir sans pouvoir avancer ni retourner en arrière, et je crois qu'il s'aurait laissé choir de haut en bas si nous ne l'eussions pas encouragé par paroles, et sollicité à descendre. Lorsque l'on est sur le haut de cette Pyramide, l'on trouve une grande place de seize ou dix-sept pas de tour, sur laquelle on peut facilement promener à plusieurs personnes ; néanmoins si on la considère de loin, elle paraît aussi aiguë que la pointe d'un diamant.
(...) Après que nous fûmes descendus, nous approchâmes l'entrée de cette Pyramide faite à la façon d'un portail avec quatre pierres d'une longueur et épaisseur terrible, les deux supérieures mises l'une contre l'autre en forme triangulaire. L'entrée de l'antre est au dessous de ces pierres comme une porte basse en carré de la hauteur de cinq pieds ; mais avant d'y entrer, nos janissaires lâchèrent dans cet antre sept ou huit gros coups de mousquet, afin de faire retirer les serpents, vipères et autres bêtes venimeuses, qui ordinairement se tiennent là cachées. Cela fait, nous allumâmes chacun quelque bout de flambeau, et entrâmes tous courbés comme dans une longue caverne, et ayant marché environ vingt-deux pas en descendant doucement, nous abordâmes à une large pierre, sous laquelle il y a une ouverture si étroite que pour passer outre, il nous fallut traîner sur le ventre, et encore avec grande difficulté.
Ayant passé ce détroit, nous entrâmes en un lieu effroyablement ténébreux, et dans une vaste concavité, où à la lumière des flambeaux, nous vîmes dessus nos têtes des grosses masses de pierres mal rangées, et d'une grosseur prodigieuse, qui semblaient à tout moment nous devoir accabler (quoiqu'il y eût plus de quatre mille ans qu'elles subsistent) ; nous marchâmes à gauche encore de la longueur de neuf en dix pas, où après avoir grimpé et nous [être] traînés avec nos mains, nos pieds et nos genoux comme sur quelques vieilles ruines, nous trouvâmes une allée longue, obscure et épouvantable, laquelle allait toujours en montant : cette montée est assez raide et difficile, parce qu'elle est faite de larges pierres de marbre bien polies, jointes et comme collées par ensemble, et qu'il n'y a point de marches ; mais seulement l'on a coupé et creusé çà et là dans lesdites pierres tout autant que pour y mettre les bouts des pieds et pour se conduire là dessus. Cette allée est large de six ou sept pieds, et depuis le haut jusque en bas, à droite et à gauche, il y a des bancs de pierre de la hauteur de trois pieds, tout du long desquels l'on voit des petites niches où ces païens et barbares colloquaient leurs idoles.
Arrivés que nous fûmes sur le haut (qui faisait plus de la moitié de la Pyramide), nous entrâmes dans une grande chambre ornée de belles pierres de marbre tacheté de blanc et de rouge : cette chambre est longue de douze à treize pas, et large de dix. Tout au bout il y a une tombe de marbre pareil, toute d'une pièce de la longueur de huit pieds environ, et de la hauteur et largeur de trois et demi : elle est toute ouverte, et l'on ne voit rien au dedans ;  si vous frappez dessus, elle fera un son résonnant comme une grosse cloche. Et selon le commun sentiment, cette tombe a été faite pour y mettre le corps de Pharaon, ce cœur endurci et ce cruel persécuteur du peuple d'Israël (dont l'Écriture Sainte fait tant de fois mention) ; aussi ç'a été lui qui a fait bâtir ces Pyramides merveilleuses, pour rendre sa mémoire immortelle ; mais par un trait de la Divine Justice, à la fin, il n'a point eu d'autre sépulcre que celui des ondes de la Mer rouge, sous lesquelles il est demeuré enseveli avec toute son armée, tandis qu'il était à la poursuite de ce peuple.
À côté de cette chambre, quelque peu en descendant par la même allée, l'on voit encore une autre, mais pas si ample que celle-là, dans laquelle il n'y a rien que les quatre murailles.
Nous vîmes encore à gauche quelques descentes et trous horriblement obscurs, qui nous pouvaient mener dans d'autres chambres ; mais celui qui nous conduisait nous le déconseilla, disant que jamais on n'y allait, et nous raconta que depuis quelques années un certain curieux s'étant enhardi d'y entrer, il n'en retourna pas, et jamais plus n'a été vu, soit qu'il fut tombé dans un abîme, soit qu'il eut été dévoré par quelques serpents qui s'y tiennent en grande quantité.
Au reste,  il y a une telle puanteur dans ces lieux, et nous sentions un air si empesté et infect, qu'à peine le pouvions-nous supporter, outre que de temps en temps, il y avait des certaines bêtes qui volaient alentour de nos têtes, dont nous avions assez de mal de nous garantir.
C'est une chose curieuse de voir les merveilles qu'il y a dans cette Pyramide, et des lieux si amples sous une telle masse de pierres, je l'avoue, mais c'est une curiosité bien dangereuse. Pour moi, j'eus beaucoup plus de peine d'en sortir que d'y entrer ; car voulant repasser par le détroit (à cause que pour lors la sortie va en montant), je n'en pouvais trouver l'issue, quoique je me traînasse sur le ventre, (...) et je crois que j'y serais resté longtemps si quelques-uns de nos Maures n'auraient pas venu pour me prêter la main et m'en tirer par les bras à toute force.
Après que nous fûmes sortis de cette Pyramide, nous allâmes voir à trois cents pas de là un grand Colosse de pierre, pour le présent à demi détruit et sans aucune forme (hormis la tête qui est d'une grosseur et hauteur épouvantable, avec la bouche, le nez, les oreilles et les yeux proportionnés à sa grosseur : anciennement, c'était un Oracle très fameux, et le Dieu des Égyptiens, appelé le Sphinx, par la bouche duquel le Diable parlait, leur donnait des réponses, leur prédisait les choses futures, et faisait savoir ses volontés.  

(1) Après la publication de cette note, Julie Dury a eu l'amabilité de m'adresser son étude. Celle-ci m'a permis de constater de nouveau que les éléments biographiques sur Barthélémy des Champs font défaut.
Julie constate qu'à l'époque du pèlerin liégeois, les pratiques en matière d'archéologie étaient souvent synonymes de saccages, bien qu'étant encore à cent lieues de "l'égyptomanie furieuse qui va s'emparer des Européens à la fin du XVIIIe siècle et qui va gâcher sans merci les antiquités égyptiennes". Puis elle ajoute :"Le témoignage de des Champs constitue un bel exemple de ce qui n'est encore qu'une curiosité, mais qui révèle clairement les techniques brutales employées pour satisfaire le goût du bizarre de ces "touristes" modernes et l'ampleur des pertes que ce phénomène en développement va entraîner."

samedi 19 décembre 2009

"Cette montée (la Grande Galerie) peut bien passer pour ce qu'il y a de plus considérable dans les pyramides" (Corneille Le Bruyn - fin XVIIe s.)

L'artiste et voyageur hollandais Corneille Le Bruyn (ou Cornelis de Bruyn) (1652-1726 ou 1725) préférait, semble-t-il, le dessin à l'écriture pour exprimer de manière plus précise ses impressions de voyage. Il n'empêche que lorsqu'il relata sa visite des pyramides de Guizeh, il s'ingénia à décrire par le menu détail ses découvertes, à commencer par sa progression à l'intérieur de la Grande Pyramide.
J'ai souligné les termes qui marquent les étapes principales de cette progression. Le tracé réserve quelques surprises dues à la difficulté, par moments, de faire coïncider les descriptions (ou interprétations) de l'auteur avec ce que nous savons aujourd'hui de la structure et des aménagements de la pyramide.
Le texte ci-dessous est extrait du tome 1 de l'ouvrage Voyage au Levant, c'est-à-dire dans les principaux endroits de l'Asie Mineure, dans les îles de Chio, Rhodes, Chypre, etc., de même que dans les plus considérables villes d'Égypte, Syrie et Terre Sainte, publié en 1698 en hollandais, et en 1700 pour la première traduction en français.
Les notes 1, 2 et 3 sont de l'auteur.

La note 3 est particulièrement intéressante, puisqu'elle traite, de manière critique, de différentes théories sur les techniques de construction des pyramides.



Corneille Le Bruyn
Après avoir ainsi marché environ deux heures et demie, nous arrivâmes aux Pyramides que les Arabes appellent Dgebel Pharaon et les Turcs Pharaond daglary, c'est-à-dire les Montagnes de Pharaon. Elles paraissent, à les voir de loin, comme si elles étaient bâties de petites pierres, parce qu'on en est toujours plus loin qu'on ne s'imagine ; mais quand on vient auprès, on trouve que c'est tout le contraire. On n'en compte d'ordinaire que trois, quoiqu'il y en ait une quatrième, maïs comme elle est fort petite, on ne la compte point. Elles sont élevées dans une plaine fort stérile et sablonneuse, où la vue s'étend fort loin de tous les côtés.
Je ne parlerai que de la grande, qui est la plus considérable, car comme les deux autres sont fermées et qu'on n'y saurait monter ; on n'a rien de particulier à en dire ; je remarquerai seulement que la plus belle de ces deux n'est guère moins grande que la première, qui passe pour la plus grande de toutes, comme elle l'est en effet, quoique quelques-uns semblent en douter.
Afin de la bien visiter par-dedans, nous fîmes d'abord ôter, par quelques Arabes, le sable qui en bouchait l'entrée ; car le vent y en pousse continuellement avec violence une si grande quantité qu'on ne voit ordinairement que le haut de cette ouverture.
Il faut même, avant que de venir à cette porte, monter sur une petite colline qui est vis-à-vis, tout auprès de la Pyramide, et qui sans doute s'y est élevée du sable que le vent y a poussé, et qui ne pouvant être porté plus loin, à cause de la Pyramide qui l'arrêtait, s'y est entassé de la sorte ; il faut monter seize marches avant que d'arriver à l'entrée dont je viens de parler. Cette ouverture est à la hauteur de la seizième marche du côté du Nord. On prétend qu'autrefois on la fermait après y avoir porté le corps mort et que pour cet effet il y avait une pierre taillée si juste que lorsqu'on l'y avait remise, on ne la pouvait discerner d'avec les autres pierres, mais qu'un Bassa (*) la fit emporter de là, afin qu'on n'eût plus le moyen de fermer la Pyramide. (1)
L'entrée est carrée et elle a la même hauteur et la même largeur depuis le commencement jusqu'à la fin ; la hauteur est d'environ trois pieds et demi, et la largeur un peu moins. La pierre, qui est au-dessus en travers, est extrêmement grande, puisqu'elle a près de douze pieds de long et plus de huit de large. Cette allée, où on ne peut passer qu'en se courbant, va insensiblement en baissant à la longueur de soixante-seize ou soixante-dix-sept pieds. Quand on est venu jusqu'au bout, on rencontre une autre allée pareille, mais qui va un peu en montant ; elle est de la même largeur, mais si peu haute, principalement dans l'endroit où ces deux chemins aboutissent, qu'il faut se coucher sur le ventre, et s'y glisser en avançant les deux mains, dans l'une desquelles on tient une chandelle allumée pour s'éclairer dans cette obscurité. Tous ceux qui y vinrent avec moi suaient de fatigue, quoique nous eussions quitté une partie de nos habits avant que d'entrer dans la Pyramide. Ainsi je ne conseillerais pas à ceux qui ont un peu d'embonpoint de se hasarder à y passer, puisque les plus maigres y ont assez de peine. Il y en a qui disent que ce passage a plus de cent pieds de long, et que les pierres qui le couvrent, et qui font une espèce de voûte, ont vingt-cinq à trente paumes. Pour moi, il faut que j'avoue qu'à me glisser comme je faisais, en rampant à la manière des serpents, quoique j'eusse à la main une chandelle allumée, je ne pus pas en remarquer toutes les dimensions, à cause de la quantité de poussière qui nous étouffait presque ; aussi ne songeais-je qu'à passer le mieux que je pourrais (...).
Au commencement de ce chemin qui va en montant, on rencontre à main droite un grand trou où l'on peut aller quelque temps en se courbant, et l'on trouve partout la même largeur, mais à la fin on trouve de la résistance, ce qui fait croire que ce n'a jamais été un passage, mais que cette ouverture s'est ainsi creusée par la longueur du temps. Après qu'on s'est ainsi glissé par ce passage étroit, on trouve un espace où l'on se peut un peu reposer (...).
Quand on est au bout de ce chemin qui va en montant, on en rencontre deux autres, l'un qui descend, dont la place est toute unie, et l'autre qui va en montant : à l'entrée du premier il y a un puits qui descend en bas à plomb, à ce que témoignent ceux qui y sont descendus ; pour moi, je ne jugeai pas à propos de le faire. Mais, selon que d'autres le disent, après qu'on a compté soixante-sept pieds en y descendant, on rencontre une fenêtre carrée par où on entre dans une grotte qui est creusée dans une montagne qu'on trouve ici, qui n'est pas de pierre vive, mais comme de sable coagulé et serré ensemble ; elle s'étend en sa longueur de l'Orient à l'Occident. Quinze pieds plus bas, et par conséquent à quatre-vingt-deux depuis le haut, y on trouve un chemin creusé dans le roc ; il a de large deux pieds et demi ; il descend en bas et fort de travers ; la longueur de cent vingt-trois pieds, au bout desquels il est plein de sable, et de l'ordure qu'y font les chauves-souris. Au moins est-ce ce qu'on dit qu'a trouvé un gentilhomme écossais, dont le S.Thévenot parle dans ses voyages. Pour moi, comme je l'ai déjà dit, je ne voulus point en faire l'essai ; peut-être ce puits a-t-il été fait pour descendre en bas les corps qu'on mettait dans les cavités qui sont sous les Pyramides.


Le long du premier des deux chemins dont nous avons parlé, je veux dire de celui qui est horizontal ou de niveau avec la terre, et qui a trois pieds et trois pouces en carré, on vient dans une chambre longue de dix-huit pieds et large de douze, dont la voûte est en dos d'âne. Auprès de cette chambre, mais dans un lieu plus élevé, quelques-uns prétendent qu'il y a une fenêtre, par où l'on pourrait encore aller dans d'autres chemins ; mais je n'ai pu, à cause de la hauteur, en faire la recherche.


Quand on est revenu de ce chemin, qui est à la main droite, on entre à gauche dans le second, qui a six pieds et quatre pouces de largeur, et qui monte ainsi la longueur de cent soixante-deux pieds. Des deux côtés de la muraille il y a un banc de pierre haut de deux pieds et demi et raisonnablement large, auquel on se tient ferme en montant, à quoi ne servent pas peu les trous qu'on y a faits presqu'à chaque pas, afin qu'on pût y mettre les pieds. Ceux qui vont voir les Pyramides doivent avoir de l'obligation à ceux qui les ont faits, car sans cela, il serait impossible d'aller au haut, et il faut encore être bien dispos et vigoureux pour en venir à bout, à l'aide de ces trous et du banc de pierre qu'on tient ferme d'une main, pendant que l'autre est occupée à tenir la chandelle. Ajoutez à cela qu'il faut faire de fort grands pas, parce que les trous sont éloignés de six paumes l'un de l'autre. Cette montée, qu'on ne peut regarder sans admiration, peut bien passer pour ce qu'il y a de plus considérable dans les Pyramides, car les pierres, qui en font les murailles, sont unies comme une glace de miroir, et si bien jointes les unes aux autres qu'on dirait que ce n'est qu'une seule pierre ; on peut dire la même chose du fond où l'on marche. La voûte est ici fort élevée et si superbe qu'il vaut mieux la représenter que de la décrire (...). (2)
Au bout de cette montée on vient dans la chambre dont nous venons de parler ; elle a trente-deux pieds de long, seize de large et dix-neuf de haut. La voûte en est plate et est de neuf pierres, dont les sept du milieu ont chacune quatre pieds de large et seize de long ; les deux autres, qui sont aux deux extrémités ne paraissent pas avoir chacune plus de deux pieds de large, mais l'autre moitié est posée sur la muraille. Toutes ces pierres sont mises de travers sur la largeur de la chambre.
Au bout de cette chambre on voit un sépulcre vide, taillé tout entier d'une seule pierre qui, lorsqu'on frappe dessus, rend un son comme une cloche ; la largeur de ce sépulcre est de trois pieds et un pouce, la hauteur de trois pieds et quatre pouces,et la longueur de sept pieds et deux pouces. La pierre dont il est fait a plus de cinq pouces d'épaisseur ; elle est extraordinairement dure, bien polie et ressemble à du porphyre. Les murailles de cette chambre sont aussi incrustées de cette pierre. Le sépulcre est tout nu, sans couverture et sans balustre, soit qu'il ait été rompu, ou qu'il n'ait jamais été couvert, parce que, comme le disent les habitants, le Roi qui a fait bâtir cette Pyramide n'y a jamais été enterré. L'opinion commune est que c'est ce Pharaon qui, par le jugement de Dieu, fut noyé avec toute son armée dans la mer Rouge, lorsqu'il poursuivait les enfants d'Israël qui étaient alors le peuple élu de Dieu.
Avant que nous fussions montés, on m'avait dit que dans cette chambre, à main droite en entrant, il y avait un trou par où l'on pouvait entrer dans un autre appartement, et de là encore, dans une autre allée. Je cherchai donc ce trou lorsque je fus entré dans la chambre, et je le trouvai sans beaucoup de peine. Après que j'eus remarqué, avec ma chandelle, qu'il n'avait pas plus de cinq ou six pieds de profondeur, je me fis descendre dedans, et je n'y trouvai rien autre chose qu'un petit espace carré si plein de chauves-souris qu'elles me volaient partout autour du visage, jusqu'à me faire peur, de sorte que j'eus bien de la peine à empêcher que ma lumière ne s'éteignît. Ce fut pour cela que je criai à mes amis, qui étaient dans la chambre des sépulcres, qu'ils conservassent bien leurs chandelles allumées. Pendant que j'allai chercher exactement de tous cotés, je vis bien vingt ou trente nids de chauves-souris ; mais je n'aperçus aucune ouverture qui conduisît quelque part.
Après avoir ainsi bien considéré la chambre des sépulcres par-dedans, nous nous mîmes en état de descendre par le même chemin par où nous étions montés, cherchant simplement à prendre la même route (...). Cependant, comme la curiosité me portait à voir s'il n'y aurait point quelques autres endroits où l'on pût aller, je cherchais çà et là, et j'en trouvai encore un qui était grand et carré ; son plancher était fort haut, mais le bas plein de pierres et de terre ; et comme j'y sentis d'abord une puanteur insupportable, je fus contraint d'en sortir au plus vite, et de chercher le passage par où nous étions entrés en nous couchant sur le ventre. (...)

L'auteur décrit ensuite l'escalade de la Grande Pyramide en ces termes :

Nous commençâmes donc à monter par dehors, et en reprenant de temps en temps haleine, nous parvînmes jusqu'à environ la moitié de la hauteur, où nous trouvâmes à un des coins, [à] savoir entre l'Est et le Nord, qui est l'endroit par où l'on peut monter avec moins de peine, une petite chambre carrée où il n'y avait rien à voir, et qui ne sert qu'à se reposer un peu, ce qui n'est pas sans besoin, car on ne grimpe pas là sans beaucoup de peine.
Quand on est venu au haut, on trouve une belle plate-forme, d'où l'on a une agréable vue sur le Caire et sur toute la campagne des environs.
(...) Pour ce qui est de la seconde Pyramide, nous ne la pûmes voir que par-dehors, parce qu'on ne peut ni y entrer, ni monter par-dessus, car, comme nous l'avons déjà dit, elle est fermée, et elle n'a point non plus de degrés comme l'autre par où l'on puisse monter. De loin, cette seconde Pyramide paraît plus haute que la première, parce qu'elle est bâtie dans un endroit plus élevé, mais quand on est auprès, on remarque tout le contraire. Elle est carrée de même que l'autre ; mais je ne saurais dire quelle largeur a chaque face, parce que je ne l'ai pas mesurée.
(...) Mais il y a un autre sujet de s'étonner, c'est comment de si grosses pierres que celles qui entrent dans la construction des Pyramides ont pu être enlevées si haut ; et c'est dommage que les historiens dont nous avons les écrits, ayant fait passer jusqu'à nous la connaissance de tant de choses, ne nous aient point dit quels ont été les instruments et les machines dont on s'est servi pour cet effet (3)

(*) lire : Pacha
(1) C'est par cette raison qu'on n'a point encore pu découvrir l'ouverture des autres Pyramides, où l'on trouverait peut-être quelques monuments qui apprendraient le temps et le motif de leur construction ; et cet article seul devrait faire le sujet de l'attention des princes qui entretiennent des consuls au Caire ; car quoique les Turcs soient très superstitieux et que les Pachas n'accordent que très difficilement la permission d'examiner de trop près les antiquités de ce pays, cependant on peut dire qu'ils ne résisteraient pas au crédit et à l'argent des ministres des princes étrangers.
(2) Ce qu'on lit ici, et dans quelques autres voyageurs, de ce chemin par lequel on arrive à la chambre dont l'auteur va parler, me persuade que ce n'est point là qu'était la véritable entrée de la Pyramide ; et il faut que celle qui conduisait à cette chambre soit plus aisée et plus large ; car enfin, si les Pyramides étaient les tombeaux des anciens Pharaons qui les ont fait élever, comme il y a bien de l'apparence par la tombe qu'on trouve dans celle dont il est ici question, il faut qu'on ait ménagé une route plus facile et plus commode pour y porter les cadavres ; et comment les faire passer par ce chemin, où l'on ne peut marcher qu'en grimpant ou en rampant sur le ventre. (...) Ainsi on pourrait avoir élevé cette tombe, par le moyen de quelque machine, sur le haut de la Pyramide, avant que les pierres qui la couvrent y fussent posées, et l'avoir fait descendre ensuite dans cette chambre.
(3) Les Anciens et les Modernes se sont expliqués là-dessus. Hérodote, qui a été le premier dont nous ayons les écrits qui en a parlé, dit que les Égyptiens élevaient les pierres avec de petites machines de bois, qui les tiraient d'abord sur le premier rang, d'où elles étaient portées sur le second degré, par une semblable machine qui était posée sur le premier, et ainsi de fuite jusqu'au sommet. Diodore de Sicile croit que, comme on n'avait point alors de machines pour élever les pierres, on était obligé de faire, avec de la terre, des plates-formes à la hauteur du lieu où l'on voulait les placer, d'où on les roulait facilement. Mais, sans parler de l'impossibilité qu'il y aurait eu à élever une montagne aussi haute que la Pyramide, il resterait encore quelques-uns de ces monceaux de terre ; et il est sûr qu'il ne reste autour des Pyramides aucun vestige, ni de cette terre, ni de la taille des pierres qu'on avait tirées, ou des carrières de la Thébaïde, ou de l'Arabie, comme le prétend le même auteur. Les Égyptiens publiaient là-dessus plusieurs fables, prétendant qu'on avait élevé autour de ces édifices des montagnes de sel et de nitre, que l'eau avait fondues dans la suite.
Pline, sans trop approfondir la chose, s'étonne seulement comment on avait pu porter le mortier dans des endroits si élevés ; il aurait eu plus de raison de s'étonner de ce qu'on y avait guindé les pierres immenses qui en forment la couverture.
Je dirai comment M. Greaves explique la chose, après avoir fait remarquer que les matériaux avaient sans doute été conduits sur des radeaux par le Nil jusqu'au-dessous de Memphis, d'où on les avait amenés, sur des chariots ou sur des rouleaux, à l'endroit où l'on devait les employer, par un chemin pratiqué dans le roc, dont on peut même encore découvrir quelques vestiges. On avait, dit cet auteur, fait une large et spacieuse tour de charpente au milieu du carré de la base de la Pyramide, et cette tour s'élevait à mesure que l'ouvrage avançait ; mais à dire la vérité, cet artifice a autant d'inconvénients que ceux qu'ont imaginés les Anciens dont ce même auteur fait la critique. Et quoique nous n'ayons aucun écrit qui nous ait conservé l'histoire des machines dont les Égyptiens se servirent pour élever leurs Pyramides, n'est-il pas certain qu'un peuple si ingénieux, dont il nous reste tant de monuments, qui a su tailler, conduire et élever ces grands obélisques, ces aiguilles immenses, la Colonne de Pompée et tant d'autres, a possédé la Statique même dans un degré de perfection que nous n'avons plus, et qu'il a su, par le moyen des leviers et des poulies, faire des machines propres à élever ces grandes masses. On peut, sur ce principe, imaginer une infinité de machines qui, après tout, ne seront peut-être pas celles dont les Égyptiens se servaient ; ainsi, quoi que le P. Kirker ait dit sur ce sujet plusieurs choses très curieuses et fort vraisemblables, je crois qu'il est plus à propos de ne rien déterminer.
On ne doit pas être surpris au reste, si on ne trouve plus rien autour des Pyramides de ce qui a servi à leur construction ; car outre que les pierres avaient été taillées loin de là, et que la charpente qui servait pour les machines fut sans doute enlevée, on doit supposer qu'on fit servir à nettoyer la place les mêmes ouvriers qu'on avait employés à élever ces édifices. Je ne dois pas oublier de dire ici que Strabon remarque qu'il avait vu autour des Pyramides des tas de pierres et de recoupes, qu'il y avait de ces petites pierres qui ressemblaient à des lentilles, d'autres à des grains d'orge, et qu'on disait dans le pays que c'étaient les restes des provisions qui avoient servi à la nourriture des ouvriers, et qui avaient été pétrifiés depuis ce temps-là. Mais il est sûr qu'à présent la place est fort nette, et que le vent a emporté ou couvert de sable ces restes dont parle cet historien.

vendredi 18 décembre 2009

"Les Égyptiens préférèrent la figure pyramidale à toutes les autres" (Jean-Joseph Vaissète - XVIIIe s.)

Jean-Joseph Vaissète (1685-1756) - ou dom Joseph Vaissète - était un moine bénédictin, de la congrégation de Saint-Maur. Il est connu pour ses travaux sur l'histoire générale du Languedoc.
Il est également l'auteur d'une Géographie historique, ecclésiastique et civile, ou Description de toutes les parties du globe terrestre, enrichie de cartes géographiques, éditée en 1755. Le texte ci-dessous est extrait du tome 4 de l'ouvrage.
Le propos encyclopédique de cette géographie ("toutes les parties du globe terrestre" !) et certains détails quelque peu "flottants" dans la description de la Grande Pyramide laissent supposer que l'auteur s'est surtout inspiré d'autres relations. En l'occurrence, pour le site de Guizeh, la référence a pour nom Thomas Shaw, un auteur déjà présenté dans ce blog.
Mais quand bien même Jean-Joseph Vaissète ne serait jamais allé en Égypte pour effectuer son "travail de bénédictin" (les quelques éléments biographiques en ma possession ne font pas état d'un tel voyage), son récit n'en perd pas pour autant de son intérêt : il est, me semble-t-il, révélateur de la "culture égyptologique" d'une certaine époque.
Conformément à l'habitude prise par ce blog, j'ai souligné dans le texte les points méritant, me semble-t-il, une attention spéciale.


Illustration extraite de l'ouvrage

Nous n'avons dit qu'un mot en passant des fameuses pyramides d'Égypte, situées aux environs de l'ancienne ville de Memphis, et du village de Gizé, dans un lieu qui servait de cimetière à cette ville, à la gauche du Nil, et au sud-ouest du Caire, pour rapporter ici en peu de mots le précis de ce qu'on en sait de plus important. Nous observerons d'abord avec Shaw que les récits et les descriptions qu'en ont faits les Anciens sont très différents les uns des autres et que les Modernes, au lieu d'éclaircir ces difficultés, n'ont fait que les augmenter.
On compte trois pyramides aux environs de Gizé. Elles sont toutes construites sur des rochers unis, cachés sous du sable blanc ; les pierres dont elles ont été bâties ont été tirées sur les lieux mêmes, ce qu'on connaît par les fosses et par les caves des environs, taillées dans le roc. Il y a aussi dans chacune des puits profonds, carrés et taillés aussi dans le roc ; et on voit des puits semblables dans les grottes qui sont dans le voisinage des pyramides.
II n'y a aucune pyramide parfaitement carrée : elles ont toutes deux côtés plus longs que les deux autres, en sorte qu'elles forment un carré long. Elles sont posées avec beaucoup de régularité. Les murailles, dans quelques-unes, sont chargées de figures hiéroglyphiques, taillées dans le roc. Quelques-unes de ces figures sont fort petites ; d'autres sont grandes comme nature.
On prétend que les Égyptiens préférèrent la figure pyramidale à toutes les autres pour la construction de ces énormes édifices, parce que c'est la plus durable, soit parce que le haut ne charge pas le bas, soit parce que la pluie ne s'y arrêtant pas, elle les endommage moins. D'autres croient que les Égyptiens, par cette figure, ont voulu représenter quelques-unes de leurs divinités, parce que dans les temps les plus reculés, les dieux étaient représentés par des pyramides, des obélisques et des colonnes.
La plus belle et la plus grande des trois pyramides, située à 40 stades ou 6 milles de Memphis, dont les Anciens ne connaissaient pas l'intérieur, est sur une roche qui s'élève environ cent pieds au-dessus du niveau de la plaine de sable qui l'environne. Ni les Anciens ni les Modernes ne conviennent pas entre eux de ses dimensions. Le Brun, qui l'a mesurée, lui donne 704 pieds de base et 616 pieds de hauteur ; mais on ne saurait dire précisément de combien elle est plus large que haute, parce que le sable empêche qu'on n'en puisse mesurer le pied. D'ailleurs le terrain d'aucun de ses côtés n'est pas exactement de niveau. II va en pente depuis l'angle oriental jusqu'au méridional et il remonte jusqu'à l'occidental. De plus les côtés du nord et du couchant se trouvent couverts d'une grande quantité de sable que les vents y ont poussés ; et on ne saurait marquer jusqu'à quelle hauteur ces sables mouvants s'y font accumulés au-dessus des fondements. Le côté qui regarde le nord est plus gâté que les autres, à cause du vent du nord, dont il est battu. Pline dit que 370.000 ouvriers furent employés pendant 10 ans à la construction de cette pyramide, et qu'il y fut dépensé 1800 talents, seulement en raves et en oignons.
Pour entrer dans cette pyramide, on monte sur une petite colline de sable qui s'est accumulée vis-à-vis l'entrée, et ensuite 16 marches : cette entrée ou ouverture est carrée, haute de trois pieds et demi, et large de quelque chose de moins. La pierre, qui est au-dessus en travers, a près de 11 pieds de long sur 18 de large. On entre d'abord dans une chambre de 18 pieds de long et de 11 de large, et voûtée en dos d'âne. On peut passer de là en montant dans une allée qui est de la même largeur, et qui a plus de cent pieds de long, mais si peu élevée, à cause des sables que le vent y a portés qu'il faut se coucher sur le ventre, et marcher à la lumière, en rampant des deux mains. On arrive à un espace où on peut se reposer, et d'où on entre dans un appartement grand et carré. La voûte en est fort élevée ; le bas est plein de pierres et de terre et on y sent une puanteur insupportable. On trouve là deux autres chemins, dont l'un va en descendant, et l'autre en montant. À l'entrée du premier, qui est à droite, on rencontre un puits fort profond, qui conduit, à ce qu'on prétend, dans diverses grottes creusées dans la montagne. L'autre chemin, qui est à gauche, et où on ne marche qu'en grimpant, ou en rampant sur le ventre, a 6 pieds 4 pouces de large, et est long de 161 pieds. Il est revêtu des deux côtés de la muraille d'un banc de pierre, haut de deux pieds et demi. Il y a des trous où on peut mettre les pieds, de six paumes en six paumes de l'un à l'autre. Les pierres de cette montée, qui en font les murailles, sont si bien jointes les unes avec les autres qu'elles sont unies comme une glace de miroir, et qu'on dirait que ce n'est qu'une seule pierre. Il en est de même du pavé ; la voûte est élevée et magnifique.
Ce chemin conduit dans une chambre où on voit un grand vase, que la plupart des voyageurs prennent pour un sépulcre vide, taillé d'une seule pierre, long de 7 pieds 2 pouces, large de 3 pieds 1 pouce, haut de 4 pieds 4 pouces, et épais de 5 pouces, sans couverture, ni balustrade, ni aucun ornement. La pierre de ce vaisseau qui rend un son comme une cloche, quand on la touche, et qui est extrêmement dure et polie, ressemble à du porphyre. Les murailles de la chambre sont incrustées de la même pierre. Ce prétendu sépulcre est tout nu, et il paraît que personne n'y a jamais été inhumé.
Quand on a bâti cette pyramide, on a tellement disposé au-dehors les pierres les unes sur les autres qu'on a laissé dans chaque rang un espace suffisant pour se tenir dessus, et y asseoir les pieds fermes. Ainsi on monte au plus haut comme par degrés, dont on en compte 210 et on peut visiter l'extérieur de la pyramide en grimpant entre l'est et le nord, qui est l'endroit par où l'on monte plus aisément, à cause que les pierres y sont moins écornées ou rongées par le temps. Environ à la moitié du chemin, on rencontre une chambre où on peut se reposer, et où il n'y a rien à voir. On arrive enfin au haut de la pyramide sur une belle plate-forme, d'où l'on découvre le Caire, la campagne des environs, sept autres pyramides à la distance de 7 lieues, et la mer que l'on a à main gauche. La plate-forme, qui à la regarder d'en bas, paraît finir en pointe, est composée de 10 à 11 grosses pierres, et elle a 16 à 17 pieds en carré. Il est plus malaisé de descendre que de monter : le plus sûr est de descendre à reculons, sans regarder en bas pour n'être pas effrayé, et de bien poser ses pieds.
(...)
Il ne reste plus aujourd'hui aucun monument certain qui nous apprenne quels sont les fondateurs de ces merveilleux édifices : on peut seulement dire en général, sur le témoignage des Anciens, que leur fondation remonte jusque dans les temps les plus reculés, et aux premiers rois d'Égypte. Les Anciens ne s'accordent pas non plus sur la destination de ces grands bâtiments.
Shaw assure qu'il ne paraît pas que ces pyramides aient jamais été entièrement finies : il conjecture que, suivant le dessein original, on devait y ajouter un superbe portique, que les coins devaient être remplis de pierres taillées en prisme, et que leur sommet devait être terminé en pointe de diamant comme dans la seconde.
Quant à la destination de ces bâtiments, la plus commune opinion est qu'ils devaient servir de tombeaux aux rois d'Égypte. Shaw combat cette opinion par des raisons qui paraissent solides ; et il est persuadé qu'ils n'étaient disposés de la manière qu'ils le sont que pour servir de sanctuaire pour la célébration des mystères égyptiens. Quant au Coffre, comme il l'appelle, de marbre granit, qui se trouve dans la chambre haute de la grande pyramide, ce savant critique ajoute qu'il paraît avoir été plutôt destiné à quelque usage religieux, comme par exemple au culte mystique d'Osiris, qu'à servir de cercueil à un roi d'Égypte. D'ailleurs les cercueils de pierre des Égyptiens qui nous restent sont d'une façon différente : ils sont tout couverts de caractères hiéroglyphiques, et faits comme les caisses des momies, ne pouvant contenir qu'un seul corps humain. Enfin ce vaisseau est placé dans une situation différente de celle que les Égyptiens donnaient à leurs morts, car on trouve toutes leurs momies debout.

jeudi 17 décembre 2009

Autres temps, même technique

Dans le Journal of Egyptian Archaelogy, vol. 30, décembre 1944, un article signé J.E.G. Harris (un colonel anglais ?) décrivait une méthode de construction de "pyramides" en ballots de paille tout en suggérant un rapprochement possible avec les techniques mises en œuvre par les bâtisseurs des pyramides de l'Égypte antique.
Merci à Jean-Pierre Houdin de m'avoir transmis ce texte (que lui a adressé Jon Bodsworth en février 2008) et de m'avoir autorisé à reproduire l'illustration ci-dessous. Cette photo a été prise au Caire par Bulle Plexiglass en janvier 2006. Elle représente un "massif d'essai de charge" construit provisoirement sur un chantier au droit des fondations d'un futur poteau en vue de tester la résistance du sol. La technique de construction de cet édifice provisoire rappelle la construction de pyramides en ballots de paille de riz à la Société Nationale des Papiers d'Aboukir.



"Lors de ma récente visite à la Société Nationale du Papier à Aboukir, près d'Alexandrie, j'ai vu plusieurs pyramides, de 40 à 50 pieds de haut, construites en ballots de paille de riz. La paille de riz est l’une des principales matières premières de cette importante usine et de grandes quantités doivent être stockées prêtes à l'emploi pour la fabrication des différentes qualités de cartons. Comme nous passions près de ces pyramides, j'ai remarqué qu'il y avait une entrée d'environ 4 ou 5 pieds de large et 6 ou 7 de haut sur un côté de chaque pyramide. J'ai demandé au directeur, M. Donald Parkin, si c'était l'entrée d'un abri dans lequel les ouvriers prenaient leur repos, mais il m’a dit que c'était par ces entrées que les ballots étaient transportés pour la construction de ces pyramides, qui ont été construites de l’intérieur. J'ai donc fait un examen plus approfondi et j’ai constaté que ce qui ressemblait à une petite chambre était en fait un passage ou un tunnel en pente menant droit à l'intérieur de la pyramide. Apparemment, dans la construction de la base de la pyramide, une ouverture est laissée dans un côté et un passage en pente est construit à partir de cette ouverture pratiquement jusqu’à l'autre côté de la pyramide. Tous les ballots sont transportés grâce à cette rampe interne (qui a une pente d'environ 20 °) et la construction de la pyramide est poursuivie depuis l'intérieur. Lorsque la structure a dépassé d'environ 6 ou 7 pieds le dessus du plancher du passage, quelques traverses en bois ou en fer sont placées au-dessus de ce passage, un toit étant alors formé au moyen de ballots qui feront partie de la couche suivante. Le résultat est un tunnel en pente traversant la partie inférieure de la pyramide. Le passage fait alors demi-tour à un angle aigu jusqu'à ce que la couche suivante de la pyramide soit construite, puis il est à nouveau couvert. Cela va jusqu'à ce que le sommet de la pyramide soit atteint, toute la construction ayant été effectuée en transportant les ballots par cette rampe, ou tunnel en zigzag, qui ressemble à un escalier interne, sans aucune marche. M. Parkin m'a informé que c'était la méthode de construction propre aux ouvriers égyptiens ; on leur a uniquement demandé d'empiler les ballots. Sans s’en rendre compte, ont-ils adopté une certaine méthode traditionnelle, héréditaire, de construction qui aurait traversé les siècles depuis la construction des pyramides ? Cela ne jette-t-il aucune lumière sur au moins l'une des méthodes par lesquelles ces énormes monuments furent construits ? On verra que la méthode est beaucoup plus économique en main-d’œuvre et en matériaux que celle qui repose sur des rampes extérieures, rampes qui auraient dû atteindre d'énormes dimensions. Je suis curieux de savoir si cette suggestion est nouvelle pour les archéologues égyptiens." (traduction Jean-Pierre Houdin)

La pyramide du "sultan Bonabardi", d'après une relation de Xavier Marmier (XIXe s.)

Homme de lettres, voyageur et traducteur des littératures européennes, Xavier Marmier (1808-1892) ne se pose pas en spécialiste des pyramides d'Égypte. Il se révèle plutôt comme un voyageur attentif. Reconnaissant n'être "ni savant, ni archéologue", il va chercher ses explications chez les auteurs qui ont déjà, selon lui, "assez disserté sur le sujet" !
J'ai néanmoins retenu les extraits ci-dessous de son ouvrage Du Rhin au Nil : Souvenirs de voyage, tome 2, 1852, pour quelques détails plus anecdotiques que scientifiques :
- le site des pyramides : une nouvelle manne économique pour les Égyptiens, avec déjà quelques désordres quant à la qualité du service rendu (il faut bien satisfaire la curiosité des visiteurs, quelle que soit la non-authenticité des produits dérivés proposés à la vente !) ;
- l'ascension de la Grande Pyramide, rituel obligé vécu comme un mini exploit, dans un environnement pas toujours apprécié pour cause de "pression" intempestive des cicérones locaux ;
- la halte, en cours d'ascension, dans l'encoche de l'arête nord-est, celle-ci étant décrite de manière réductrice comme "une terrasse formée par l'enlèvement d'une pierre" ;
- la ferveur des "Bédouins" pour un certain "sultan Bonabardi". Comprenons "Bonaparte" qui se trouve investi ici des honneurs normalement dévolus au pharaon défunt. Et Xavier Marmier, en bon patriote, ne semble pas mécontent de la méprise : il est plus satisfait d'avoir assisté à pareille scène que d'avoir éventuellement été capable de déchiffrer un hiéroglyphe ! C'est peu dire...

Xavier Marmier (Wikimedia commons)
Après une marche d'environ quatre heures, après de longs circuits nécessités par les derniers points de stagnation du fleuve, nous arrivâmes au pied de la colline de sable où s'élèvent les Pyramides. Une vingtaine de Bédouins, les pieds nus, la poitrine nue, accoururent autour de nous pour nous offrir leurs services. Depuis que l'Égypte est devenue si accessible aux étrangers, et que des bateaux à vapeur y convergent de tous les points de l'Europe, il s'est formé autour des Pyramides une industrie toute nouvelle qui s'alimente par la curiosité des voyageurs. Les Arabes qui habitent un village voisin font métier de vendre à tout venant des statuettes en pierre, des scarabées et autres simulacres d'antiquité, la plupart façonnés de leurs propres mains et enfouis quelque temps dans le sol pour leur donner un air plus respectable. Ils en ont des sacoches toutes pleines, et ils jurent leurs grands dieux que tous ces objets sont de la plus parfaite authenticité, qu'ils les ont déterrés eux-mêmes avec une peine extrême dans les cavités des sépulcres, dans les grottes de Sakkarah. (...)
Tout ce trafic de statuettes et toutes ces promenades sur la cime et sous les voûtes sépulcrales sont une grande profanation, je l'avoue, pour l'orgueilleux édifice de Chéops. Que dirait ce tyran de l'Égypte, bon Dieu ! s'il pouvait voir livrée à un tel sacrilège l'œuvre à laquelle il avait sacrifié tant d'années, hélas ! et la vie de tant de milliers d'hommes ? Mais il y a longtemps que la précieuse poussière de Chéops a été dispersée par les vents comme toute poussière humaine, et les petits bénéfices que les Égyptiens retirent aujourd'hui des monuments élevés à tant de frais par lui et par ses imitateurs, sont comme la tardive moisson des sueurs et du sang dont ce pauvre peuple esclave les a jadis arrosés.
Les Pyramides ont produit sur moi, selon la distance d'où je les contemplais, trois impressions différentes. Dans un certain éloignement, au Caire, par exemple, leurs cimes majestueuses, noyées dans les rayons d'or et d'azur du ciel, ont un merveilleux aspect. On ne peut croire que ce soient des édifices humains qui s'élèvent ainsi à l'horizon, on les prendrait plutôt pour des montagnes. À mesure qu'on s'en rapproche, il semble qu'elles se rapetissent, soit par un effet d'optique, soit à cause des collines qui les entourent. Mais lorsqu'on arrive à leur base, elles surprennent plus que jamais le regard et la pensée, et l'on ne peut, sans une sorte de stupéfaction, mesurer de l'œil ces énormes blocs de pierre rangés symétriquement sur un si vaste espace, étagés l'un sur l'autre plus haut que la sommité aérienne de la flèche de Strasbourg, et une fois plus haut que la balustrade du Louvre.
C'est devant celle de Chéops que nous nous sommes d'abord naturellement arrêtés, et je ne puis rendre l'étonnement qu'elle nous causait. Quelle entreprise de géants ! Quelle construction merveilleuse ! Mais aussi quel travail ! Deux années seulement (*) pour bâtir la chaussée destinée au transport des pierres, vingt années ensuite pour édifier la pyramide, cent mille hommes à l'ouvrage, le tout pour préserver un misérable cadavre du contact des vivants et de la morsure des vers ! M. de Chateaubriand a écrit une des belles pages de son Itinéraire pour démontrer que celui qui avait eu la pensée d'ériger un pareil monument était un esprit magnanime. Que le ciel préserve les nations d'une telle magnanimité !

Je n'essaierai point de donner une nouvelle description des Pyramides. Je ne suis ni savant, ni archéologue, et les savants et les archéologues ont assez disserté sur ce sujet. Hérodote a expliqué le moyen probable dont on s'était servi pour élever l'une sur l'autre ces masses de pierre de deux à trois pieds d'épaisseur et de six à sept pieds de longueur, et pour leur donner ensuite à l'extérieur une surface lisse de façon à les rendre inaccessibles. Shaw, Pococke et les deux illustres Danois Norden et Niebuhr, les ont observées et mesurées en détail. Maillet et Savary leur ont consacré une partie considérable de leur livre sur l'Égypte. Volney en a parlé dans quelques pages pleines de netteté et de précision, et Napoléon, avec son génie mathématique, en a, dans quelques chiffres, résumé l'incroyable grandeur. "Cette pyramide a, dit-il dans une note écrite à Sainte-Hélène, un million cent vingt-huit mille toises cubes, et des pierres pour faire une muraille de quatre toises de haut, une de large, pendant cinq cent soixante-trois lieues, ou de quoi ceindre l'Égypte d'El-Barathron à Sienne, à la mer Rouge, et de Suez à Raphia, en Syrie."

Quelle autre œuvre d'une utilité immense pour le pays Chéops n'eût-il pas pu faire avec les hommes, l'argent, les matériaux employés à celle-ci ! Mais il ne songeait qu'à se créer, après sa mort, une demeure sans pareille, à illustrer son nom par un édifice unique au monde ; et du temps d'Hérodote, son nom et celui de Chépren, son successeur, qui voulut aussi avoir sa pyramide, n'étaient plus attachés à ces orgueilleux palais funéraires (1). Les peuples, pour se venger de tant de cruauté, bannirent leur mémoire de leur tombeau. Les pyramides de Chéops et de Chépren s'appelaient les pyramides de Philitis, simple berger qui menait paître ses troupeaux près de là.
Pendant que nous étions là à nous communiquer nos réflexions, les Bédouins, à qui tous nos philosophiques discours ne rapportaient rien et qui voulaient gagner leur argent, nous pressaient de monter. Deux d'entre eux enfin me prirent à droite et à gauche par la main, et me conduisirent ou plutôt m'entraînèrent et m'emportèrent à l'angle de la pyramide par lequel on a coutume de faire cette ascension. Ils sautaient comme des chamois poursuivis par le chasseur, ils couraient de gradin en gradin. À peine avais-je le pied sur un de ces hauts degrés qu'il fallait en escalader un autre. En vain leur criais-je de suspendre un moment leur course pour me donner au moins le temps de reprendre haleine. Ils n'entendaient pas mes cris ou ne les comprenaient pas, et continuaient à sauter en me serrant les poignets et en me tirant après eux. Arrivés au milieu de la pyramide, sur une espèce de terrasse formée, je crois, par l'enlèvement d'une pierre, ils s'arrêtèrent, et je respirai avec bonheur (...). En cinq minutes, montre en main, nous avions gravi les deux cent trente-huit marches qui conduisent au sommet de l'édifice. Mes compagnons vinrent se placer à côté de moi, dans le même état d'abattement. Après un moment de repos, nous nous levâmes pour goûter le fruit de nos peines, et l'immense perspective dont on jouit de là-haut n'est pas achetée trop chère par les fatigues que l'on éprouve pour y arriver.
(...)
Source: A. Hugo, France Militaire Histoire des armées françaises de terre et de mer de 1792 à 1833, tome 1, 1835  (Wikimedia commons)

Quand nos Bédouins nous eurent si consciencieusement fait connaître l'extérieur de la pyramide, ils voulurent nous en montrer l'intérieur, et c'est peut-être la partie la plus difficile de leur tâche. On descend avec des bougies dans un couloir étroit où l'on ne peut se tenir debout, et qui a une pente si rapide que si l'on n'était fortement soutenu, on ne pourrait y marcher de pied ferme. Au bout de ce couloir, qui me sembla bien long, est une large excavation où l'on a enfin la joie de reprendre son attitude naturelle. Puis on gravit au haut de cette excavation pour marcher encore le corps courbé en deux, les mains sur ses genoux pour descendre, pour remonter par des passages serrés, dallés, glissants, jusqu'à ce qu'enfin on arrive à une voûte spacieuse, élevée, noire où l'on aperçoit un sarcophage en pierre, vraisemblablement celui de Chéops. Mais les Bédouins ne connaissent point Chéops et prétendent savamment que c'est là le tombeau du célèbre sultan Bonabardi. On sait que le nom de Bonaparte, le grand sultan, sultan Kébir, comme l'appelaient les mameluks, est resté très populaire en Égypte, et ceux qui lui donnent pour tombeau la plus vaste des pyramides, et ceux qui n'ignorent pas dans quelle région il est mort, poétisent également sa mémoire.(...)
Nous sortîmes du labyrinthe sépulcral plus contents et plus fiers d'y avoir entendu prononcer par des Bédouins ce glorieux nom de Bonaparte, que nous n'eussions pu l'être de déchiffrer un hiéroglyphe.

(1) Chacun sait aujourd'hui que les Pyramides n'ont point été destinées, comme le prétendait Diderot, à conserver sur leurs murailles les faits les plus mémorables, ni, comme l'ont dit quelques savants, à servir d'observatoire, mais simplement à dérober à tous les regards un cercueil ! (note de l'auteur)
(*) Bien que l'auteur se réfère ici à Hérodote, il a évidemment confondu "deux" et "dix".

mercredi 16 décembre 2009

"Je crois qu'il nous reste encore beaucoup de choses à deviner sur la destination des pyramides" (François-Benoît Hoffman - XIXe s.)

L'auteur dramatique et critique François-Benoît Hoffman(n) (1760-1828) dut à sa culture encyclopédique son intérêt pour l'Égypte.
Dans le texte ci-dessous, extrait de ses Œuvres complètes, tome 2, 1828, il se posait à son tour la sempiternelle question de la fonction exacte des pyramides : des monuments astronomiques ? de simples tombeaux ? une encyclopédie de pierre de toutes les sciences de l'époque ?
Mais pourquoi tout d'abord une telle complexité architectonique dans l'aménagement intérieur de ces monuments ?
L'auteur prit bien appui sur de sérieuses références : Caviglia et Belzoni. Ses questions n'en demeurèrent pas moins, à ses yeux, sans véritable réponse.
On notera également une déduction qui, au demeurant, semble logique. Lorsque Belzoni pénétra dans la pyramide de Khéphren, il s'aperçut qu'elle avait déjà été visitée, même si elle "n'offrait aucune marque de brèche". Faut-il alors en conclure qu'un accès secret à la pyramide était possible par de longues galeries ?


F.-B. Hoffman
 
Que n'a-t-on pas dit sur les pyramides ! Quel était l'objet, le but de ces entreprises gigantesques ? Ces masses énormes étaient-elles des monuments astronomiques ? Leurs faces, constamment tournées vers les points cardinaux, et inclinées de manière à ne point donner d'ombre à tel jour de l'année, semblent favoriser cette conjecture ; mais alors, pourquoi multiplier ainsi des constructions aussi dispendieuses, pourquoi les placer à d'aussi petites distances ? On ne devine pas d'ailleurs de quelle utilité pouvaient être ces longues galeries, ces corridors ascendants ou descendants, et ces puits profonds qui occupent l'intérieur de ces montagnes artificielles : dans ce dédale inextricable, rien n'est propre à l'observation des astres, et cependant ce n'est pas sans motif que les bras de tant de générations ont été employés à de semblables travaux. Ces pyramides n'étaient-elles que les tombeaux des rois ? Autre difficulté : d'abord, un grand nombre de rois ont été enterrés dans les cryptes, et depuis Hérodote, depuis Strabon et Diodore de Sicile, on a cent fois décrit leurs tombeaux.
M. Belzoni en offre une nouvelle preuve dans le monument qu'il a découvert sous la montagne de Beban-el-Malouk, et qui ne peut être que le mausolée d'un grand monarque. D'ailleurs, l'objection que j'ai faite relativement à la destination astronomique des pyramides conserve toute sa force, si l'on suppose qu'on a élevé de si énormes masses pour y placer un seul corps, et l'on se demande quel rapport ces puits profonds, ces galeries multipliées peuvent avoir avec une seule chambre sépulcrale, et pourquoi tant de travail intérieur, lorsqu'il devait être enseveli sous un amas de pierres impénétrable ?
Dans l'impossibilité de trouver quelque chose de raisonnable sur ce point d'antiquité, des savants ont pensé que ces travaux prodigieux n'avaient pour but que l'hygiène : l'éléphantiasis, disent-ils, était endémique en Égypte, et l'oisiveté favorisait le développement de cette affreuse maladie. Le gouvernement cherchait donc sans cesse à occuper le peuple, et il aurait transporté les montagnes de la Thébaïde plutôt que de laisser les Égyptiens dans l'inaction. Cette conjecture a été bientôt abandonnée, et je ne m'en étonne pas. D'autres savants, ayant observé que l'intérieur des cryptes était chargé d'hiéroglyphes, ont supposé que les prêtres y avaient fait graver les principes de toutes les sciences, afin de conserver ce dépôt des connaissances humaines, dans le cas où une inondation extraordinaire détruirait toute la population. Cette explication ne vaut pas mieux que l'autre : d'ailleurs, je ne crois pas que l'intérieur des pyramides soit orné de peintures et d'hiéroglyphes comme les cryptes de Thèbes ou de Saccara. Tous ces raisonnements ne se trouvent point dans le récit de M. Belzoni ; mais il m'a paru nécessaire de les rappeler pour mieux apprécier ce qui va suivre.
Dans le temps où notre voyageur était à Djizé, le capitaine Caviglia venait de réussir dans une entreprise audacieuse : il avait osé se faire descendre dans le puits de la grande pyramide, de celle dont tant de voyageurs ont donné les dimensions. Après avoir pénétré jusqu'à la profondeur de trente-huit pieds dans ce puits, sujet de tant de conjectures, le capitaine se vit arrêter par quatre grosses pierres ; il écarta cet obstacle, non sans peine, il parvint à vingt-deux pieds plus bas, et il trouva un caveau. Sous ce caveau, régnait une plate-forme, d'où le puits s'enfonçait jusqu'à l'énorme profondeur de deux cents pieds. Plongé dans cet abîme, M. Caviglia sentit que le sol résonnait encore sous ses pieds, et qu'il était conséquemment sur une cavité encore plus profonde. Il se serait précipité dans ce nouveau gouffre, et il faisait travailler à écarter le sable, lorsque la respiration devenant difficile, et les flambeaux s'éteignant, faute d'oxygène, il fut obligé de remonter. Ayant dirigé ses recherches sur un autre point, il parvint par une galerie descendante au lieu qu'il avait abandonné, et il le reconnut aux paniers et aux cordes qu'il y avait laissés, et qu'il retrouva. Qui m'expliquera maintenant l'utilité de ce puits et de ces galeries, soit pour un monument astronomique, soit pour un tombeau, quand le sarcophage du défunt n'occupe qu'un petit réduit dans cette énorme masse ? Je crois qu'il nous reste encore beaucoup de choses à deviner sur la destination des pyramides.
Quoi qu'il en soit, M. Belzoni, piqué d'émulation, et sachant que, de temps immémorial, personne n'avait pénétré dans la seconde pyramide, entreprit de la percer et d'en découvrir les mystères. C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire le récit de cette opération difficile, des dangers auxquels il s'exposa, du chagrin qu'il ressentit quand il vit qu'il avait entamé le colosse par le mauvais côté, des moyens qu'il employa pour rectifier son erreur, et du succès qui couronna ses efforts. Là, comme ailleurs, il vit un puits, des galeries, des corridors, et il ne découvrit qu'un sarcophage ; mais une inscription arabe lui apprit que le sultan Ali-Mohammed avait déjà fait ouvrir cette pyramide. M. Belzoni n'était donc pas le premier curieux depuis les Ptolémée, ni même depuis les Romains, qui se fût introduit dans ce sanctuaire de la mort. Par où donc avaient passé les Arabes, auteurs de l'inscription ? La pyramide n'offrait aucune marque de brèche ou de tentative à l'extérieur : on pouvait donc arriver par des galeries dont l'entrée était peut-être fort loin dans la campagne, et cela paraît expliquer la profondeur des puits et la longueur des corridors. Au reste, je donne cette conjecture pour ce qu'elle vaut, en convenant qu'elle n'apprend rien sur l'utilité de l'édifice, ni sur le choix que l'on a fait de cette forme pyramidale, où il y a tant de matière employée pour abriter un cercueil.