dimanche 31 janvier 2010

"Les Égyptiens, ces puissants ouvriers, ont voulu donner au monde une impérissable leçon sur le travail" (revue "Musée des familles" - XIXe s.)

Musée des familles - Lectures du soir était une revue française semestrielle illustrée, destinée à un lectorat catholique et bourgeois. Elle fut fondée en octobre 1833 par Émile de Girardin. Elle proposait des nouvelles, des romans-feuilletons, des récits de voyages.
Le texte ci-dessous, sous la signature de Méry, est extrait du tome 21 de cette revue (1858-1859).
Après un survol rapide de quelques théories "bâties sur le sable des pyramides", le ton moralisateur l'emporte : le chantier de Guizeh peut toujours être considéré comme un exemple de respect et d'organisation du travail.

On a écrit sur les pyramides assez d'ouvrages sérieux, et en si grand nombre même, qu'ils s'élèveraient à la hauteur de ces monuments, si on pouvait les entasser par assises et par éditions. Les théories accumulées autour de ces deux illustres doyennes du monde [pyramides de Khéops et Khéphren] ont servi à nous apprendre que nous n'avions rien appris. La philosophie de la chanson a été peut-être beaucoup plus sage, dans sa folie ; elle s'est permis de secouer ses grelots dans les cavernes des pyramides, et de traiter, avec un ton leste et badin, ces vénérables asiles de chauves-souris. La chanson française ne respecte rien ; le Français, né malin, entre en riant dans les mystères d'Isis, et badine avec les hiérophantes, comme il fait avec des pierrots et des cassandres, au bal de l'Opéra. On avait envisagé, jusqu'en 1790, les pyramides sur leurs quatre côtés ; la chanson arriva et en découvrit un cinquième, malgré les mathématiciens de l'expédition républicaine, lesquels soutenaient que les angles n'ont que trois côtés, et que deux et deux font quatre : deux énormes paradoxes au point de vue moral.
Denon et ses confrères de l'Institut égyptien s'assirent un jour à l'ombre du grand sphinx, faute d'arbres, et s'entretinrent de la nature des choses, et de l'origine des pyramides ; on aurait cru voir et entendre des gymnosophistes de Méroë. Une seule chose fut à peu près démontrée à nos savants, la hauteur des pyramides avant les dévastations de Cambyse ; une hauteur de quatre cent trente pieds environ.
Deux jeunes Français, qui n'étaient pas savants, mais qui étaient malins, crurent devoir envisager la question de plus haut encore, et firent un vaudeville, à côté du grave Denon. Cette œuvre folle eut pour titre : le Vaudeville au Caire ! et elle fut jouée à Boulacq-sur-Nil, et au théâtre des Variétés sur Seine. On croyait encore aux mânes, à cette époque, et trois académiciens affirmèrent, en plein Institut, que les mânes de Sésostris et d'Osimandias avaient été indignés de ce vaudeville sacrilège, et le Directoire, qui croyait aux mânes aussi, en ordonna la suppression, par respect pour la liberté.
Dans ce vaudeville, Oscar et Arthur se rencontrent en Égypte, devant les pyramides, et Arthur propose à Oscar de faire en collaboration un couplet sur ces graves monuments :
OSCAR
Le sujet est fort bien trouvé,
Un couplet sur la pyramide !
ARTHUR
C'est un sujet bien élevé !
OSCAR.
Il n'est pas neuf !
ARTHUR,
II est solide !
OSCAR.
A la pyramide, en effet,
D'un trait piquant l'idée est jointe ;
Ce monument prête au couplet,
Car il finit par une pointe.
Si nous ne connaissions pas les Français, il nous paraîtrait impossible que le même peuple produise des savants qui mesurent et expliquent les pyramides ; des héros qui, devant elles, détruisent la cavalerie des Mamelucks, et des farceurs qui saupoudrent tout cela de calembours.
Depuis Hérodote, on a bâti une foule de théories sur le sable des pyramides ; voici les plus connues et les plus probables. On a dit d'abord que les rois de Memphis, ignorant les secrets de la mort, avaient voulu se construire des palais immenses, solides, pour donner une large respiration a leurs âmes, et défendre éternellement leur sommeil de tombe contre les conquérants et les ravageurs de tombeaux. Cette pensée ne manquerait pas d'une certaine profondeur, chez un peuple qui a passé toute sa vie à s'occuper exclusivement des choses de la mort.
Quelques archéologues matérialistes affirment que les pyramides ont été bâties comme des digues de granit, pour arrêter l'invasion des sables, soulevés par le simoun, le terrible vent du midi.
Enfin, une théorie assez accréditée veut que ces monuments aient été destinés aux grandes épreuves subies par les adeptes, les chercheurs de la vérité, les Oedipes de l'énigme du monde, tous les vieux sages, prosternés comme des points d'interrogation devant un sphinx obstinément muet.
Une théorie peu connue est celle-ci : les Égyptiens, ces puissants ouvriers, ont voulu donner au monde une impérissable leçon sur le travail. Les pyramides sont deux chapitres d'économie politique pétrifiés... Il faut travailler, c'est la loi du monde. Oisifs, paresseux, hommes indolents, venez prendre de salutaires exemples autour de ces colosses, et rougissez de votre coupable inaction. Des ouvriers se sont trouvés, qui ont haché à morceaux la chaîne Libyque, le granit de Mokatan ; il ont charrié sur le sable un nombre infini d'assises gigantesques, taillées au chantier do la montagne ; ils les ont élevées vers le ciel, à une hauteur impossible à l'architecture, et ils ont revêtu de quatre tuniques de marbre poli ces prodigieux amoncellements de pierres, depuis les largeurs de la base jusqu'à la pointe du sommet. Ce travail s'est accompli, sous un ciel de tropique, un ciel privé de pluie, sur un sable brûlant, arrosé de sueurs, et on payait les ouvriers avec des oignons, monnaie courante du pays. Après cela, quel est le lâche qui osera se plaindre de son petit labeur, et de son gain de trois francs par jour, dans des pays froids, et garnis de restaurants à la portion et de marchands de vins d'Argenteuil ?
Quant à moi, je serais assez disposé à l'adoption de cette théorie sociale. Les pyramides ne sont ni les tombeaux des Pharaons, ni les écluses du désert sablonneux, ni les conservatoires des adeptes, mais regardez en elles les professeurs du travail.
Envisagées sous ce point de vue, les pyramides serviront à quelque chose, et un futur vice-roi, ou une bande noire anglaise ne les démolira pas pour bâtir vingt raffineries de sucre le long du Nil ; calamité dont nous avons été menacés sous le ministère de Londonderry.
Il y a, par malheur, une objection contre cette théorie. Qui nous délivrera des objections ?
Les historiens nous disent que les pyramides ont été bâties par les Hébreux esclaves en Égypte, et condamnés par les rois aux travaux forcés. Or, les esclaves n'étant pas des ouvriers volontaires, il ne peut résulter de cette théorie aucune leçon pour le travail. On n'aurait pas, dit-on, trouvé un seul ouvrier libre sur le chantier de Ghizeh ; on l'aurait convoqué en vain ; le salaire de sept oignons par semaine n'aurait tenté aucun pauvre Égyptien.
Cette objection m'a toujours paru superficielle. Il y a eu certainement des esclaves hébreux au chantier des pyramides, et ce travail, si mal payé, leur a paru si intolérable, qu'à la première occasion offerte par Moïse, ils ont fait l'école buissonnière du côté de la mer Rouge, et n'ont plus reparu. Avec des esclaves, on peut faire des manœuvres, des remueurs de pierres, des broyeurs de ciment, des aiguiseurs d'outils, mais on ne fait pas des masses d'artistes, des ciseleurs exquis et d'habiles tailleurs de granit. La vieille Égypte est semée de monuments, où l'art a laissé une empreinte ineffaçable, et qui est devenu l'art grec, par une filiation directe. À Rome, douze mille Hébreux ont travaillé au Colisée de Titus, mais, à coup sûr, ce ne sont pas des esclaves qui ont ciselé ces quatre portiques superposés, couronne extérieure de l'amphithéâtre. Ainsi, en Égypte, l'esclave charriait la pierre fruste, l'artiste la sculptait. Les sueurs de l'un et de l'autre coulaient à dose égale sur le chantier, et la leçon est encore très profitable, venant de tous deux.

samedi 30 janvier 2010

Les anciens Égyptiens "négligeaient les hôtelleries des vivants pour (leurs) demeures éternelles" (W. Brunet - XIXe s)

Hérodote + Diodore de Sicile, encore et toujours...
Il est bien entendu impossible, à quiconque tente de dresser l'histoire des pyramides de Guizeh, de faire l'impasse sur ces deux références majeures. C'est ainsi le premier ancrage que W. Brunet donne à son article publié dans l'Encyclopédie des gens du monde - Répertoire universel des sciences, des lettres et des arts, éditée en 1844. L'auteur n'en relève pas moins quelques imprécisions persistantes concernant l'identité et le sort des pharaons à l'origine des prestigieux édifices. La "destination funéraire" des pyramides continue également, remarque-t-il, "siècle positif" oblige, d'être sujette aux opinions les plus diverses, les constructions pharaoniques devenant tour à tour, après les tombeaux chers aux anciens, des observatoires, des conservatoires scientifiques, voire de vastes systèmes hydrauliques (déjà !)... sans oublier évidemment les "greniers de Joseph".
À propos de la construction proprement dite des pyramides, W. Brunet se contente de brèves allusions de-ci de-là, directement empruntées à Hérodote (la "route inclinée" pour l'acheminement des blocs de pierre, la chambre sépulcrale "taillée dans le roc" pour former une île entourée des eaux du Nil, le revêtement de pierre dure).  
On notera enfin la remarque de W. Brunet au sujet des traditions recueillies par Diodore de Sicile, qui diffèrent de celles auxquelles se référait Hérodote, cette divergence reflétant les bisbilles au sein des anciens eux-mêmes qui n'étaient d'accord que sur une "seule chose", à savoir la destination funéraire des pyramides ! Tiens, tiens ! La première Merveille du Monde porterait-elle en elle les germes de la discordance ?

La Chambre du Roi, photographiée par John et Morton Edgar , en 1910
(Wikimedia commons)
Ces monuments, comptés jadis parmi les sept merveilles du monde, sont encore aujourd'hui pour tout voyageur en Égypte un des premiers objets d'admiration et d'études par leurs masses prodigieuses, leur parfaite construction, leur antiquité qui se perd dans la nuit des temps, et les mystères qu'elles recèlent. Celte forme pyramidale, qui s'appuie sur le sol par une base carrée et avec une inclinaison de 51° 50', s'élève graduellement vers le ciel, caractérise bien le génie des anciens Égyptiens, dont les idées les plus sublimes n'étaient pas dégagées de matérialisme. Ils semblent n'avoir conçu l'immortalité de l'âme que par la durée des tombeaux : aussi négligeaient-ils ce qu'ils nommaient les hôtelleries des vivants pour ces demeures éternelles (Diod. de Sic., I, 5), qui devenaient leurs plus précieux patrimoines et leurs sanctuaires. De là, cette solidité, cette grandeur, qu'ils imprimaient à leurs édifices. Ceux-ci ont résisté non seulement aux siècles, mais aux efforts tentés plusieurs fois pour les démolir. Rien n'est imposant comme ces vieux témoins de la puissance de l'homme rivalisant avec la nature.
On trouve en Égypte et à Méroé un assez grand nombre de pyramides, et l'histoire en mentionne qui n'existent plus ; mais nous nous attacherons ici aux trois pyramides de Djizeh, près l'antique emplacement de Memphis, qui sont les plus grandes et les plus célèbres, et peuvent être prises comme type de toutes les autres, bien que celles de Sakharah, situées à peu de distance au nord, dans ce qu'on nomme la Plaine des momies ou la Nécropole, l'emportent peut-être en antiquité.
Hérodote nous a laissé une description assez détaillée des pyramides qu'il avait visitées et, dit-il, mesurées lui-même. Il recueillit aussi les traditions des interprètes grecs qui les lui firent voir. Selon ces récits, la plus grande pyramide, à laquelle il attribue 8 plèthres de largeur sur chaque face et une hauteur égale (ce qui est une erreur) fut construite par Chéops. Ce prince opprima l'Égypte durant 50 ans, tint les temples fermés et força le peuple à lui élever cet édifice pour tombeau. Cent mille ouvriers se relayaient tous les trois mois. Dix ans furent consacrés à construire une route inclinée par laquelle les pierres taillées dans les carrières de la chaîne arabique étaient amenées depuis le Nil jusqu'au plateau de la chaîne libyque où devait s'élever la pyramide. Vingt autres années furent employées à l'édifier. Au-dessous, si l'on en croit Hérodote, la chambre sépulcrale était creusée dans le roc, et formait une sorte d'île entourée par les eaux du Nil, qu'y amenait un canal souterrain. La pyramide, construite d'abord par gradins, fut ensuite revêtue d'un parement et terminée en commençant par le faîte. Les interprètes rapportèrent à Hérodote, d'après des inscriptions égyptiennes tracées sur la pyramide, les sommes énormes dépensées seulement en oignons pour la nourriture des ouvriers, d'où l'on pouvait se faire une idée des trésors que ces travaux absorbèrent. L'historien grec raconte encore d'autres légendes sur Chéops, sur son frère Chéphren, qui aurait à son tour régné 56 ans (fait inadmissible s'il était frère de son prédécesseur), et qui bâtit une pyramide un peu moins grande ; enfin, sur Mycérinus, fils de Chéops, qui rentra dans les voies de la justice, et se fit construire une pyramide moins grande que les deux autres, mais remarquable en ce qu'elle était en partie revêtue de granit.
Les Égyptiens, par aversion pour les deux premiers princes, évitaient de prononcer leur nom, et attribuaient quelquefois les pyramides au pâtre Philitis (des modernes ont voulu y voir les Philistins). Diodore de Sicile ajoute que pour soustraire leur dépouille mortelle aux injures du peuple irrité, ils durent cacher ailleurs leur sépulture. Les traditions recueillies par ce dernier historien, qui avait aussi visité l'Égypte, s'écartent en quelques points de celles d'Hérodote. Du reste, il avertit que les Égyptiens eux-mêmes n'étaient pas d'accord sur leurs auteurs. Des écrivains faisaient honneur de la 3e pyramide à la courtisane Rhodopis. Cinq autres petites pyramides, autour de la grande, et 3 en avant de la 3e, aujourd'hui presque entièrement bouleversées ou recouvertes de sable, renfermaient, dit-on, les épouses ou les parents des anciens rois. L'une d'elles aurait été construite par la fille de Chéops avec les pierres qu'elle se faisait donner par ses amants. La seule chose sur laquelle les anciens soient d'accord, c'est la destination funéraire de tous ces monuments. Cependant, les pèlerins du moyen-âge, tout remplis de souvenirs bibliques, ont voulu y voir les greniers de Joseph. Les Arabes adoptèrent cette dénomination. Mais persuadés que les pyramides renfermaient des trésors, ils ont travaillé à les fouiller. Ils ont attaqué les angles, enlevé le revêtement, ce qui a mis à jour dans la face nord de la grande pyramide, au niveau de la 15e assise, un étroit couloir conduisant à deux chambres vers le centre de l'édifice. Ce qu'elles renfermaient fut sans doute dispersé ; il ne reste aujourd'hui dans la chambre dite du roi qu'un sarcophage de granit dépourvu de sculptures, ainsi que les parois de la chambre.
Quelques savants modernes ont émis sur la destination des pyramides des opinions singulières. Les uns, frappés de ce qu'elles sont exactement orientées selon les points cardinaux, y ont vu des observatoires et ont supposé que le conduit incliné, dont l'orifice est à la face nord, était destiné à observer l'étoile polaire, ce que sir J. Herschel a réfuté. D'autres ont pensé qu'elles conservaient un étalon d'une mesure du degré terrestre. D'autres enfin les ont cru destinées à un vaste système hydraulique. Notre siècle positif se refusait à admettre qu'un peuple eût péniblement amassé ces montagnes de pierres pour couvrir la dépouille mortelle d'un seul homme. Rien n'est, au contraire, plus conforme aux usages égyptiens. Les immenses syringes royales des environs de Thèbes, le labyrinthe, qui était aussi un tombeau, ont dû coûter presque autant de travaux et de dépenses. Toutefois, nous ne contestons pas que les pyramides n'aient, par leur forme et leur orientation, des rapports mystiques avec le soleil. Le cours de cet astre, dans les diverses régions du ciel, est un des sujets habituels de décoration des tombeaux.
Nous devons aux savants de la commission d'Égypte des mesures exactes et des descriptions détaillées de l'état actuel des pyramides. Mais l'occupation précaire de l'Égypte ne leur avait pas permis de faire exécuter dans les sables amoncelés à leur base, ni dans l'intérieur, toutes les fouilles nécessaires. Les publications spéciales, dont elles furent l'objet au commencement de ce siècle, excitèrent le zèle de nouveaux explorateurs. Belzoni ouvrit la 2e pyramide ; M. Minutoli pénétra dans celle de Sakharah ; M. Caviglia sonda le puits de la grande pyramide, y découvrit une chambre souterraine, mais non pas telle qu'Hérodote la décrit ; il reconnut aussi, entre les pattes du grand sphinx, l'entrée d'un petit temple dans lequel on suppose une communication secrète avec les pyramides. Enfin, le colonel anglais Howard Vyse a fait exécuter à ses frais, en 1837, par plus de 250 ouvriers, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur des pyramides, divers travaux, dont il a publié le journal, et qui nous les font mieux connaître.
La grande pyramide comprend aujourd'hui 202 assises en retraite formant gradins, qui donnent une hauteur verticale d'un peu plus de 139m. Mais ce n'est point son état primitif. Les témoignages successifs des voyageurs, sur le nombre des assises, dont, au XVIIe siècle, on comptait encore 208, et la largeur de la plateforme qui couronne l'édifice, et qui a maintenant 10m de coté, tandis que Diodore ne lui attribue que 6 coudées (environ 3m), prouvent que les Arabes ont détruit plusieurs des assises supérieures.
En outre, il résulte de témoignages antiques que les pyramides avaient un revêtement de pierre dure unie de la base au sommet, de manière à rendre l'ascension impossible, excepté pour les habitants d'un village voisin habitués à ce périlleux exercice. Ce revêtement existe encore à la partie supérieure de la 2e pyramide ; et en dégageant la base de la grande, le colonel Vyse a retrouvé en place quelques-uns des blocs qui le formaient. Cette première assise reposait dans un encastrement creusé de quelques pouces dans le roc. La base du monument, mesurée par les membres de la commission d'Égypte à cet encastrement, est de 232m 747. Le volume de la pyramide, en ne tenant pas compte des vides peu considérables qui existent à l'intérieur, est de 1.644.664 toises cubes.
Dans la face nord se trouve, à la hauteur de 45 pieds, l'entrée d'une étroite galerie de 3 pieds 5 pouces de haut et de large, qui descend par une inclinaison de 26°, jusqu'à ce qu'on rencontre un bloc de granit qui la fermait, et à côté duquel les explorateurs ont forcé un passage ; de l'autre coté, est une galerie semblable, mais ascendante ; à son extrémité, on se trouve sur un palier; à droite, est un puits étroit et profond creusé dans le roc ; en face, une galerie horizontale, aussi basse que les précédentes, et à son extrémité une chambre vide, dite de la reine, de 17 pieds 10 pouces de long sur 16 de large. De ce même palier part une autre galerie ascendante, large de 6 pieds, haute de 25, formée d'assises en encorbellement, qui ont l'aspect d'une voûte. Au bout est la chambre dite du roi, large de 16 pieds sur 32, et haute de 18 pieds. Dans cette chambre, toute en blocs de granit, parfaitement joints et polis, est un sarcophage de granit vide et sans couvercle, dépourvu de sculptures, ainsi que les parois. Deux canaux de ventilation au sud et au nord, s'élevant dans un angle de 27°, ont été récemment reconnus par M. Vyse. Au-dessus de la chambre du roi, et séparée seulement par les blocs du plafond, en est une autre, qui paraît n'avoir eu d'autre destination que de diminuer la charge. Davison la découvrit en 1764, en s'ouvrant un passage dans la masse. Par le même moyen, M. Vyse a trouvé 4 autres pièces superposées, dont la dernière est en forme de toit. Ces chambres, dans lesquelles nul n'avait pénétré depuis la construction des pyramides, étaient entièrement vides. Mais sur leurs parois sont tracées en couleur rouge des signes hiéroglyphiques cursifs qui paraissent avoir été des marques pour les ouvriers. On y a reconnu deux cartouches royaux, dont l'un, qui se lit Choufou (le Chéops ou Souphis des Grecs), avait été déjà remarqué dans un tombeau voisin des pyramides, et qui est celui d'un intendant des bâtiments du roi (Choufou peut-être l'architecte des pyramides). (...) Ces quelques signes suffisent pour prouver que l'écriture hiéroglyphique était déjà usitée lors de la construction des pyramides, ce que l'on avait révoqué en doute, malgré les témoignages anciens, à cause de l'absence de sculptures dans la chambre du sarcophage. Mais la construction du monument montre qu'il était destiné à rester fermé ; toutes les inscriptions étaient à l'extérieur et ont disparu avec le revêtement.
Une découverte plus satisfaisante encore a couronné les efforts des explorateurs. Dans la 3e pyramide, parmi des décombres qui obstruaient une pièce qui précède celle du sarcophage, on a trouvé des os humains, des bandelettes de laine et une partie d'un cercueil en sycomore portant une inscription hiéroglyphique bien conservée. (...) Les débris de ce cercueil, abandonnés sans doute par les Arabes lorsqu'ils violèrent la 3e pyramide, ainsi que le sarcophage en granit resté vide dans la cambre sépulcrale, ont été transportés au musée britannique.
Ainsi, les monuments ne laissent plus d'incertitudes sur les noms de deux des princes qui construisirent les pyramides, mais l'époque si controversée à laquelle ils vécurent n'est pas pour cela déterminée. Hérodote et Diodore les placent plusieurs générations après le roi qu'ils assimilent au Protée d'Homère. Les pyramides auraient donc été construites dans le XIe ou XIIe siècle av. J.-C, sous la 20e dynastie de Manéthon. Mais cette dynastie fut diospolitaine : ces tombeaux ne doivent pas se trouver à Memphis. Les monuments de Karnac et de Luxor, qui datent des 18e et 19e dynasties, nous font connaître le style architectural de cette époque bien différent de la simplicité des pyramides. Diodore dit que, selon quelques auteurs, elles avaient un millier d'années à l'époque où il visitait l'Égypte (l'an 60 av. J.-C); mais, selon d'autres, plus de 3.400 ans. Ce calcul reste encore au-dessous de celui de Manéthon qui, en plaçant les auteurs de ces tombeaux dans sa 4e dynastie, nous fait remonter à plus de 4.000 ans avant notre ère. La chronologie de Manéthon nous paraît trop incertaine pour oser, d'après elle, préciser la date des pyramides ; mais tout porte à croire qu'elles sont, comme il le dit, l'œuvre des premières dynasties memphites antérieures à l'invasion des Hyksos.

Autre note sur cet auteur : ICI

jeudi 28 janvier 2010

"Un style d'architecture qui a résisté aux ravages du temps et à la cupidité des hommes" (Finley Acker, fin XIXe s., à propos de la Grande Pyramide)

Dans son ouvrage Pen sketches ; streets of Cairo, sphinx and pyramids, Bedouin … (Philadelphia,1899), abondamment illustré par C.P. Shoffner, Finley Acker (*) décrit avec poésie, voire un certain pathos, ses impressions et sentiments lorsqu'il aborde les pyramides de Guizeh, notamment celle de Khéops. Son regard est celui d'un artiste, séduit par la beauté et la simplicité des lignes géométriques de l'édifice, plutôt que celui d'un technicien et, a fortiori, d'un égyptologue soucieux d'analyses plus pointilleuses.
Je n'en relève pas moins la manière dont l'auteur règle, en quelque sorte, ses comptes avec le pharaon bâtisseur. Le comportement de Khéops, maintenant le peuple d'Égypte sous son pouvoir absolu, peut susciter, certes, "un sentiment d'intense irritation et d'exaspération". En transformant en simple observatoire le sommet de la pyramide dont le roi a fait son tombeau, le voyageur peut se donner le sentiment de défier une telle vaine prétention.
Après avoir emprunté un moment ce sentiment, Finley Acker est comme pris de remords :"Peut-être, après tout, notre jugement dédaigneux à l'égard de Khéops, comme bâtisseur, était-il fallacieux. Au lieu de le condamner pour son idiotie consommée, peut-être devrions-nous le créditer d'avoir merveilleusement anticipé l'avenir en adoptant un style d'architecture qui a résisté, avec autant de réussite, aux ravages du temps et à la cupidité des hommes."
Puis, se voyant face à la statuette du pharaon, exposée au musée du Caire, il ajoute :"Nous pourrions, en silence, solliciter son pardon pour notre premier jugement méprisant à l'égard de sa pyramide, et lui exprimer notre gratitude pour le fait que, nonobstant son apparent mépris pour la vie humaine et l'énergie qu'il dépensa à exécuter son projet égoïste de perpétuer sa gloire, il érigea néanmoins un monument qui, des milliers d'années durant, peut continuer à être d'un vif intérêt pour la postérité, même si les restes momifiés de son ambitieux constructeur ont été utilisés comme engrais par les Bédouins du désert."

(*) Mes recherches sur l'identité de cet auteur n'ont abouti à aucun résultat. Tout renseignement sera le bienvenu.

The hieroglyphics and pictorial carvings on the stone slabs brought from Luxor, Memphis and other ancient cities give a practical insight into ancient mechanical arts ; and the simple and primitive tools (...) represented favor the theory that the construction of the pyramids and other colossal tombs and temples of antiquity was accomplished not by the aid of superior or phenomenal forces, the knowledge of which lies buried, but by the use of simple mechanical contrivances operated by the concentrated energy of a fabulous number of workmen.
(...) To view the Pyramids for the first time under the full glare and heat of the Egyptian sun can hardly be other than disappointing to those who have cherished a sentimental and poetic interest in these ancient monuments.
The sight is, of course, impressive, because of their colossal proportions ; but as one looks at that massive pile of rough stone, occupying at its base probably as much ground space as our City Hall, and stretching diagonally upward to a point almost as high as the base of Penn's statue, he is strongly tempted to forget the ingenious theories of their astronomical and mathematical significance, and exclaim : ''What consummate idiocy !"
When he recalls further that the huge pile of masonry in the Great Pyramid possesses no feature of artistic beauty other than its perfect conformity to the angular lines of a pyramid ; that it monopolizes the space of thirteen acres ; that it contains over two million separate blocks of stone ; that it weighs over six million tons ; and that it required for its construction, according to Herodotus, the services for twenty years of one hundred thousand men during three months of each year, a feeling of intense irritation and exasperation may be engendered against Cheops, the builder, who, while possessing such absolute power over the toilers in his dominions, expended this enormous amount of energy in merely erecting, in conformity with mathematical principles, a gigantic stone quarry, when the same expenditure of time and labor might have created a temple of colossal proportions and of marvelous architectural beauty.
(...) But to return to the Pyramids. If the traveler is willing to undergo the fatigue of being hauled and pushed and hustled up to the summit, he is rewarded by a view which is not only extensive, but intensely interesting.
He may also experience a grim satisfaction in defying the original purpose of Cheops by utilizing as an observatory what he designed only as his pretentious tomb. On the one side stretches out, as far as the eye can see, the barren desert, grimly suggestive of death and desolation, and only relieved by the smaller pyramids of Sakkara, Dashur and Abusir as silent reminders of the dead past of Egyptian civilization.
(...) If the traveler, after descending from the summit, desires more fatigue, he may crawl through the narrow and slippery passageway into the tomb chamber in which Cheops expected his mummified body and his
buried jewels to be perpetually secure. That his plans were utterly thwarted awakens a feeling of keen regret on the part of those who would like to expose him to public view, like other fossils and curiosities of his age, in the Gizeh Museum.
(...) And so it is with the Pyramids. Long before reaching Cairo, they loom up out of the horizon, hazy, misty, and frequently softened with the varying tints of the setting sun, like a deified guardian of the past, welcoming you to the land so rich with its buried tales of the most ancient science, civilization and humanity.
At a distance they are no longer a mere pile of stone, but, like every perfect picture or statue, they become imbued with life - not with the life of today, but with the life of the hazy past, which is interwoven with the mysteries of the Nile, the charms of Cleopatra, the magnificence of the court of the Pharaohs, the thrilling adventures of Moses and Joseph, and with the mysteries and subtleties of the most ancient magic and priestcraft.
And this living spirit always pervades the Pyramids when seen at the proper distance. Looking at them from the citadel in Cairo, or while sailing on the river Nile, or from the site of ancient Memphis, or from the train in leaving Cairo, as their misty forms gradually fade in the distance, no such irreverent idea as "stone quarry" is suggested, for as their colossal and angular forms loom up out of the horizon or gradually fade from view, they assume a form of grace and beauty and dignity which may be profoundly felt, but not adequately described.
(…) Perhaps, after all, our hasty judgment of Cheops, as a builder, was fallacious. Instead of condemning him for consummate idiocy, perhaps we should accredit him with marvelously keen foresight in adopting a style of architecture which has so successfully withstood the ravages of time and the cupidity of men.
We confess experiencing a keen desire to closely inspect his mummified physiognomy side by side in the Gizeh Museum with that of Rameses II, the Pharaoh whose father was responsible for the early adventure of Moses in the bullrushes. We might silently crave his pardon for our first hasty judgment upon his pyramid, and express gratitude that, notwithstanding his apparent disregard for human life and energy in carrying out his selfish purpose to perpetuate his glory, he nevertheless erected a monument which for thousands of years may continue to be of intense interest to posterity, even though the mummified remains of its ambitious builder may have been utilized as a fertilizer by the Bedouins of the desert.
(…) The Pyramids, the Sphinx, the Nile - three rare links in the chain which connects the most ancient civilization with that of today. And when we begin to realize the advanced state of civilization in Egypt thousands of years before the discovery of America, and long before the establishment of the Roman Empire, we may well feel that a closer acquaintance with these legacies of the past may serve as an agreeable diversion amid the rush and hurly-burly of the Western civilization of today.
Les illustrations sont extraites de l'ouvrage de F.Acker

mercredi 27 janvier 2010

La nature des roches utilisées dans la construction des pyramides : l'analyse du minéralogiste et géologue italien Giovanni Battista Brocchi (début XIXe s.)

L'Italien Giovanni Battista Brocchi (1772-1826) était botaniste, minéralogiste et géologue. Il fut nommé membre de l'Institut des sciences, des lettres et des arts de Milan.
En sa qualité d'inspecteur des mines, il fut invité en Égypte, en 1825, par Méhémet Ali, pour y étudier un plan de prospection et exploitation minières.
Le texte ci-dessous est extrait de son Journal (Giornale delle ossservazioni fatte ne' viaggi in Egitto, nella Siria e nella Nubia).
En voici un survol, à l'attention de celles et ceux qui auraient quelque difficulté avec la langue italienne :
- Paul Lucas s'est trompé - c'est même un "grand menteur" ! - lorsqu'il affirme, contrairement à Niebuhr, que les pyramides étaient enduites de ciment ;
- l'auteur ne souhaite rien rajouter à tout ce qui a déjà été écrit sur la description de l'intérieur de la Grande Pyramide ; il relève seulement les dimensions imposantes des dalles de granite rose de la chambre au sarcophage ;
- "en un certain endroit, il y a un puits étroit et profond qui descend perpendiculairement. Caviglia y a pénétré et a trouvé qu'il donne, sous la base d'une [lire sans doute : de la] pyramide, sur une galerie horizontale. Cela vaudrait le coût de poursuivre ces recherches. Elles permettraient probablement de retrouver les galeries appelées par Diodore de Sicile Syringes [galeries tortueuses] : ce serait une importante découverte" ;
- le plafond d' "une grande chambre à laquelle on a accès par un couloir horizontal" [autrement dit : de la chambre de la Reine] est composé de grandes dalles de pierre, formant deux plans inclinés qui se rejoignent pour former un angle à leur point de contact : on voit la même configuration à l'extérieur de la Grande Pyramide au-dessus de la "porte d'entrée". "Cette observation n'a pas échappé à Pietro della Valle" ;
- contrairement à l'opinion de Caviglia, Brocchi croit qu'il est hors de doute que les pyramides servaient de tombeaux ;
- entre la Grande Pyramide et le Sphinx, on voit une assise de pierres noires basaltiques qui devaient former une espèce de muraille ou de soubassement. On trouve des débris de cette roche çà et là, épars sur le sol. C'est de la pierre "grunstein". On trouve une dalle, fabriquée à partir d'une telle pierre, ornant la galerie d'entrée de la pyramide ;
- l'auteur passe enfin en revue diverses opinions concernant la nature de la roche utilisée dans les pyramides. Puis il termine son inventaire en relevant que des tombeaux ont été naguère découverts par Caviglia dans la montagne du Moqattam où l'on voit des représentations de bœufs, de chèvres et de scènes de vie rurale :"Ce qui a le plus retenu mon attention, ajoute-t-il, ce furent certaines figures de danseurs, se tenant par la main, et exécutant, à en juger par leur attitude, de joyeuses cabrioles. Je ne pensais pas que les Égyptiens avaient de telles danses, car, à ce qu'on dit, leur tempérament était grave et mélancolique. Il semble que, dans ces tombes, furent ensevelies des personnes de quelque importance."



G.G.Brocchi (*)
Sei piramidi compongono il gruppo di Gizeh, tre delle quali sono picciole in confronto delle altre due. La più grande e quella di cui parlano tutti i viaggiatori è fabbricata a gradini con grossi massi di pietra, ma legati con un cemento composto di calce, di grani calcarei, e di rottami di mattoni. Paolo Lucas, che era un gran mentitore, dice che le piramidi erano spalmate di cemento, il che è negato da Niebuhr ; ma forse Lucas fu indotto in questo pensiero vedendo il cemento che è fra pietra e pietra, e di cui parla Niebhur. Quando consideriamo che il colosseo di Roma è un immenso edifizio di massi squadrati di pietra insieme connessi senza ombra di cemento, non potremo fare a meno di dire che, nell' innalzare simili moli, i Romani vincevano in maestria gli antichi egiziani, quantunque si esageri la perizia di questi ultimi.
Per non ridire cose già dette non parlerò dell'interno di questa piramide. Accennerò soltanto che recano veramente sorpresa le grandissime lastre di granito rosso, che costituiscono le pareti della camera del Sarcofago (1), e probabilmente il soffitto.
In una certa situazione havvi un pozzo stretto e profondo che scende perpendicolarmente. Il sig. Caviglia vi è penetrato, ed ha trovato che corrisponde sotto la base di una piramide con una galleria orizzontale. Sarebbe prezzo dell' opera di proseguire queste ricerche, poichè sarebbe probabile di rinvenire quei cunicoli chiamati da Diodoro Siculo Syringes, e sarebbe questa un' importante scoperta.
Generalmente il soffitto de' corridoi interni è piano, come lo è altresi quello della camera ; nulladimeno il soffitto della prima galleria, o corridore di ingresso, invece di formare angolo con le pareti, presenta in alcuni luoghi una curva che esibisce in certa guisa l'abbozzo di una volta arcuata. Più ancora : il soffitto di una grande camera, a cui si penetra per una galleria orizzontale, che è sotto a quella, a piano inclinato, che conduce nella stanza del Sarcofago, questo soffitto, dico, è composto di grandi lastre di pietra, che costituiscono due piani inclinati che si combaciano ad angolo nel punto del contatto, e presentano il rudimento di un arco a sesto acuto. La figura di questo arco scorgesi parimenti nell' esterno della piramide in alcuni massi che sono sopra la porta d'ingresso, incastrati nel massiccio della muraglia, osservazione che non isfuggì a Pietro della Valle.
Credo che non possa cadere in dubbio che questa piramide servisse come le altre ad uso di sepolcro, giacchè manifestamente lo indica il Sarcofago che è nella stanza maggiore. Il sig. Caviglia opina all' incontro che fosse un edifizio destinato alla celebra
zione de' misteri ; ma per penetrare si arrischiava di rompersi il collo pel piano inclinato di quelle gallerie, giacchè gli incavi fatti per puntellarvi i piedi sono stati in epoca moderna rozzamente praticati dagli Arabi per comodo dei curiosi che vogliono penetrare là entro.
Presso la piramide di cui parlo, cioè fra essa e la Sfinge, vedesi un assise di pietre nere basaltiche squadrate che dovevano formare una spezie di muraglia o di basamento, ed i rottami di questa roccia trovansi qua e là sparsi pel suolo. Essa è un grunstein composto di amfibola e di lamine, di feltspato, ed una lastra quadra di cotal pietra osservasi messa in opera nella galleria d'ingresso della piramide, come per adornamento. Essa ha una larga macchia di granito rosso, non altrimenti che i leoni che sono in Roma a piè delle scale del Campidoglio. Quanto poi alla roccia di cui sono costrutte così questa, come le altre contigue piramidi, è la solita calcaria grossolana che di frequente contiene discoliti, e lenticolari, ed in qualche pezzo ho altresì rinvenuto un nucleo di echino in forma di stampo di bodino.
Prossima a quella di cui parlo è un altra grande piramide, la cui apertura fu rinvenuta dal Belzoni e dietro di questa ne sta' un altra di mediocre mole, su cui si può salire fino alla cima per mezzo di que' gradini che scorgonsi parimenti sulla prima. Niebuhr pensa, attesa la grande disuguaglianza de' gradini, che l'intenzione dell' architetto non era punto che si montasse su questa piramide. Ma perché dunque l'apice è troncato ? Wilson (...) stranamente crede che la gran piramide fosse investita di massi di granito e di porfido, di cui non v'ha traccia. Erodoto dice bensì che la seconda piramide di Cephren era a basso investita di pietra etiopica variegata, che é il granito di Siene. Ma ora non vi è traccia di tale rivestitura. Scheggie di granito trovansi bensì in copia all'intorno di ambe le maggiori piramidi. Lord Valentia dice che le pareti della galleria d'ingresso sono vestite di marmo bianco levigato ; questo errore fu copiato da Maillet. Esse sono coperte della solita calcaria.

Tombeaux sur la colline du Muqattam (source : Description de l'Égypte)
Ne succede poscia un' altra più picciola. La roccia del suolo è una calcaria candida grossolana a grana minata terrosa, che io credo contenere del solfato di strontiana, il quale trovasi altresì nel monte Mokattan. In cotesta roccia sono qua e là scavate delle celle sepolcrali simili a quelle di Falari presso Roma le cui muraglie sono adorne di bassirilievi.

Alcune ne furono, non ha guari, scoperte dal sig. Caviglia, ove veggonsi effigiati bovi, capre e faccende villerecce ; ma ciò che sopra tutto fissò la mia attenzione furono certe figure di danzatori che, tenendosi per mano due a due, sono in atteggiamento di fare allegre capriole, balli che io non credeva essere usati dagli Egiziani, il cui temperamento, a quello che dicesi, era grave e malinconico. Sembra che in queste tombe fossero sepolte persone di qualche considerazione.
(1) Sopra la camera nel Sarcofago ve n'ha un'altra in cui penetrò il sig. Caviglia, ma che era già stata scoperta poco dopo il tempo di Niebhur. Il suo ingresso è nella muraglia a sinistra dell'imboccatura della galleria (glacis) che conduce in quella del Sarcofago ; ma all'altezza di ben trenta piedi dal suolo, di maniera che per penetrarvi farebbe d'uopo una scala. Quanto al pozzo ne parlano antichi viaggiatori, e se non m'inganno anche Maillet. E accennato da Wilson.
 (*) J'ai extrait ce portrait, sans copyright mentionné, du site bosgrafica.com. Mon courrier adressé au webmaster de ce site est resté sans réponse.

mardi 26 janvier 2010

Selon Joseph Gwilt (XIXe s.), les Égyptiens sont parvenus au summum du savoir-faire dans l'art d'extraire, de tailler, de polir et de mettre en œuvre la pierre

Dans son Encyclopédie de l'architecture ( An encyclopaedia of architecture : historical, theoretical and practical), publiée en 1842, l'architecte et écrivain anglais Joseph Gwilt (1784-1863) traite des spécificités de l'architecture égyptienne prise globalement, les pyramides n'étant, à ses yeux, qu'un maillon dans l'histoire de l'art.
Des extraits que j'ai choisis de ce volumineux ouvrage, je propose l'articulation qui suit. On la retrouvera dans les mots et phrases en gras du texte original.


Portrait de Joseph Gwilt, par Andrew Robertson (1777–1845) - Wikimedia commons
- Les Égyptiens, depuis les temps immémoriaux, ont été habitués a creuser dans les rochers pour leur habitation. Tout reflète les origines de leur architecture : sa simplicité, pour ne pas dire sa monotonie, son extrême solidité, presque sa lourdeur, forment ses principaux caractères. Il est vrai que cette architecture est influencée par l'utilisation exclusive de la pierre, puisque le bois de construction (timber) fait défaut en Égypte.
- La construction des imposants monuments égyptiens (lesquels contrastent avec ceux de la Grèce ou de Rome, qui privilégièrent la beauté plutôt que la grandeur) est marquée à la fois par la très abondante force de travail que représentait la population locale et par l'ambition des monarques du pays. Ceux-ci donnaient plus d'importance, sans regarder à la dépense, aux édifices indestructibles qui devaient accueillir leur dépouille après leur mort qu'aux palais qui les abritaient, tels des hôtels, de leur vivant.
- Il est quelque peu impropre d'appeler les pyramides des "monuments sépulcraux", que les corps des souverains égyptiens y aient été ou non ensevelis.
- Avec son clergé puissant et ses rites immuables, la religion égyptienne a fortement influencé l'architecture de ce pays : d'où les variantes peu nombreuses ou sans importance majeure, ainsi que la très grande similitude et l'uniformité que l'on observe dans la configuration des temples égyptiens.
- L'absence de bois de construction et l'abondance des carrières de granite en Égypte expliquent le caractère premier de la construction dans ce pays : la robustesse. Si la solidité est un mérite, elle bat des records en Égypte où les édifices ont été construits pour durer aussi longtemps que le monde lui-même !
- Les Égyptiens sont parvenus au summum du savoir-faire dans l'art d'extraire, de tailler, de polir et de mettre en œuvre la pierre.
- Concernant la construction des pyramides de Guizeh, l'auteur précise : "Les édifices, que l'on connaît sous les noms de Khéops, Khéphren et Mykérinos, sont extraordinaires par leur taille et le travail important dont ils ont fait l'objet ; mais en tant qu'œuvres de l'art (works of the art), leur importance tient au fait qu'ils sont un maillon dans la chaîne de l'histoire de cet art."
- Il faut relever en outre cet étrange constat de Joseph Gwilt :"Les pyramides sont construites extérieurement avec du mortier (mortar) habituel, mais aucune trace de mortier ne peut être observé dans les parties les plus parfaites de la maçonnerie."
- Un petit coup d'œil enfin au Sphinx, ne serait-ce que pour mentionner la présence des deux temples qu'y a découverts Belzoni.



Egypt (...), from time immemorial, was accustomed to hollow out rocks for habitation. (...) Thus,
in Egyptian architecture, every thing points to its origin. Its simplicity, not to say monotony, its extreme solidity, almost heaviness, form its principal characters. Then the want of profile and paucity of members, the small projection of its mouldings, the absence of apertures, the enormous diameter of the columns employed, much resembling the pillars left in quarries for support, the pyramidal form of the doors, the omission of roofs and pediments, the ignorance of the arch (which we believe to have been unknown, though we are aware that a late traveller of great intelligence is of a different opinion), all enable us to recur to the type with which we have set out. If we pursue this investigation, we do not discover timber as an element in Egyptian compositions, whilst in Grecian architecture, the types certainly do point to that material. It is not necessary to inquire whether the people had or had not tents or houses in which timber was used for beams or for support, since the character of their architecture is specially influenced by the exclusive use of stone as a material ; and however the form of some of their columns may not seem to bear out the hypothesis (such, for instance, as arc shaped into bundles of reeds with imitations of plants in the capitals), all the upper parts are constructed without reference to any other than stone construction. It is, moreover, well known that Egypt was extremely bare of wood, and especially of such as was suited for building.
(...)
The monarchical government, certainly the most favourable to the construction of great monuments, appears to have existed in Egypt from time immemorial. The most important edifices with which history or their ruins have made us acquainted, were raised under monarchies ; and we scarcely need cite any other than the ruins of Persepolis (...) to prove the assertion : these, in point of extent, exceed all that Egypt or Greece produced. Indeed, the latter nation sought beauty of form rather than immense edifices ; and Rome, until its citizens equalled kings in their wealth, had no monuments worthy to ho remembered by the historian, or transmitted as models to the artist.
Not the least important of the causes that combined in the erection of their monuments was
the extraordinary population of Egypt : and though we may not perhaps entirely rely on the wonderful number of twenty thousand cities, which old historians have said were seated within its boundaries, it is past question that the country was favourable to the rearing and maintenance of an immense population. As in China at the present day, there appears in Egypt to have been a redundant population, which was doubtless employed in the public works of the country, in which the workman received no other remuneration than his food.
The Egyptian monarchs appear to have gratified their ambition as much in the provision for their own reception after this life as during their continuance in it. If we except the Memnonium, and what is called the Labyrinth at Memphis, temples and tombs are all that remain of their architectural works. Diodorus says, that the kings of Egypt spent those enormous sums on their sepulchres which other kings expend on palaces. They considered that the frailty of the body during life ought not to be provided with more than necessary protection from the seasons, and that the palace was nothing more than an inn, which at their death the successor would in his turn inhabit, but that the tomb was their eternal dwelling, and sacred to themselves alone. Hence they spared no expense in erecting indestructible edifices for their reception after death. Against the violation of the tomb it seems to have been a great object with them to provide, and doubts have existed on the minds of some whether the body was, after all, deposited in the pyramids, which have been thought to be enormous cenotaphs, and that the body was in some subterraneous and neighbouring spot.
Other writers pretend that the pyramids were not tombs, assigning to them certain mystic or astronomical destinations. There are, however, too many circumstances contradictory of such an assumption to allow us to give it the least credit ; and there is little impropriety in calling them sepulchral monuments, whether or not the bodies of the monarchs were ever deposited in them.
The religion of Egypt, though not so fruitful, perhaps, as that of Greece in the production of a great number of temples, did not fail to engender an abundant supply. The priesthood was powerful and the rites unchangeable : a mysterious authority prevailed in its ceremonies and outward forms. The temples of the country are impressed with mystery, on which the religion was based. (...) Numerous doors closed the succession of apartments in the temples, leaving the holy place itself to be seen only at a great distance. This was of little extent, containing merely a living idol, or the representation of one. The larger portion of the temple was laid out for the reception of the priests, and disposed in galleries, porticoes, and vestibules. With few and unimportant variations, the greatest similarity and uniformity is observable in their temples, in plan, in elevation, and in general form, as well as in the details of their ornaments. In no country was the connection between religion and architecture closer than in Egypt, and as the conceptions and execution in architecture are dependent on the other arts, we will here briefly examine the influence which the religion of the country had upon them.
(...)
In Egypt, all change was forbidden, and a constant and inviolable respect was entertained for that which had existed before, when all its institutions tended to preserve social order as established, and to discourage and forbid all innovation, the duration of a style was doomed to become eternal. Religion, however, alone, was capable of effecting the same object, and of restraining within certain bounds the imitative faculty, by the preservation of types and primitive conventional signs for the hieroglyphic language, which, from the sacred purposes for which it was employed, soon acquired an authority from which no individual would dare to deviate by an improvement of the forms under which it had appeared. (...)
Uniformity of plan characterises all their works ; they never deviated from the right line and square. " Les Égyptiens, observes M. Caylus, ne nous ont laissé aucun monument public dont l'élévation ait été circulaire." The uniformity of their elevations is still more striking. Neither division of parts, contrast, nor effect is visible. All this necessarily resulted from the political and religious institutions whereof we have been speaking.
In analysing the architecture of Egypt, three points offer themselves for consideration : construction, form, and decoration.
In construction, if solidity be a merit, no nation has equalled them. Notwithstanding the continued effect of time upon the edifices of the country, they still seem calculated for a duration equally long as that of the globe itself. The materials employed upon them were well adapted to insure a defiance of all that age could effect against them. The most abundant material is what the ancients called the Thebaic granite. Large quarries of it were seated near the Nile in Upper Egypt, between the first cataract and the town of Assouan, now Syene. The whole of the country to the east, the islands, and the bed of the Nile itself, are of this red granite, whereof were formed the obelisks, colossal statues, and columns of their temples. Blocks of dimensions surprisingly large were obtained from these quarries. Basalt, marble, freestone, and alabaster were found beyond all limit compared with the purposes for which they were wanted.
We have already observed that Egypt was deficient in timber, and especially that sort proper for building. There are some forests of palm trees on the Lybian side, near Dendera (Tentyris) ; but the soil is little suited to the growth of timber.
(...)
The Egyptians arrived at the highest degree of skill in quarrying and working stone, as well as in afterwards giving it the most perfect polish. In their masonry they placed no reliance on the use of cramps, but rather on the nice adjustment of the stones to one another, on the avoidance of all false bearings, and the nice balance of all overhanging weight. (...) We consider, however, the raising of the obelisks a far greater test of mechanical skill than the transport of these prodigious weights ; but into the mode they adopted we have no insight from any representations yet discovered. We can scarcely suppose that in the handling of the weights whereof we have spoken, they were unassisted by the mechanical powers, although, as we have observed, no representations to warrant the conjecture have been brought to light.
In the
construction of the pyramids it is manifest they would serve as their own scaffolds. The oldest monuments of Egypt (...) are the pyramids at Gizeh, to the north of Memphis. Mr. Wilkinson supposes them to have been erected by Suphis and Jeusuphis his brother, 2120 years в. с., that is, previous by nearly 400 years to the entrance of Joseph into Egypt ; but the same author admits that, previous to the reign of Osirtasen, 1740 в. с., there is nothing to guide any one with certainty as to dates. The edifices, however, more commonly known by the names of Cheops, Cephrenes and Mycerinus, are extraordinary for their size and the consequent labour bestowed upon them ; but as works of the art they are of no further importance than being a link in the chain of its history. They are constructed of stone from the neighbouring mountains, and are in steps, of which in the largest there are two hundred and eight, varying in height from 2½ ft. (French) to 4 ft., decreasing in height as they rise towards the summit. Their width diminishes in the same proportion, so that a line drawn from the base to the summit touches the edge of each step.
(...) The pyramids are built with
common mortar externally, but no appearance of mortar can be discerned in the more perfect parts of the masonry.

(...) About 300 paces from the second pyramid stands the extraordinary gigantic statue of the Sphinx, whose length from the fore-part to the tail has been found to be 125 ft. Belzoni cleared away the sand, and found a temple held between the legs and another in one of its paws.

lundi 25 janvier 2010

Les pyramides "sont des merveilles de l'industrie humaine" (Ibn Battûta - XIVe s.)

Cliquer sur l'illustration
pour accéder au site "Ibn Battuta on the Web"
Ibn Battûta (Abû 'Abd Allâh Muhammad Ibn 'Abd Allâh - أبو عبد الله محمد ابن عبد الله اللواتي الطنجي بن بطوطة‎) (1304-1377 ou 1378) est un grand "voyageur de l'Islam", originaire du Maroc. En 28 ans de périple, il parcourt de très nombreux pays : Afrique du Nord, Arabie, Syrie, Perse, Asie Mineure, Russie méridionale, Inde, etc.
Il arrive à Alexandrie en 1326, où il décrit le célèbre phare de la ville. Lorsqu'il y revient un peu plus de vingt années plus tard, il ne retrouve sur les lieux qu'un tas de ruines.
Son voyage le conduit aussi au Caire. D'où les quelques notes sur les pyramides, que l'on lira ci-dessous.
Les récits d'Ibn Battûta ont été compilés par Ibn Juzayy en un livre intitulé Rihla (voyage), dont une partie a été traduite et commentée, sous le titre Voyage du Cheikh Ibn-Batoutah, à travers l'Afrique septentrionale et l'Égypte, au commencement du 14e siècle, par Auguste (?) Cherbonneau, professeur d'arabe à la chaire de Constantine, 1852.

On relèvera plus particulièrement ce qu'écrit Ibn Battûta sur l'ouverture de la Grande Pyramide par al-Ma'moun, "à l'aide du feu et du vinaigre".

Ces monuments [les pyramides], qui ont bravé les injures du temps, sont des merveilles de l'industrie humaine. On a fait bien des recherches tant sur le but que sur l'antiquité de leur construction. Il y a des historiens qui prétendent que toutes les sciences, qui ont paru sur la terre avant le déluge, sont dues à Hermès, nommé par quelques-uns Khonoudj, et qui n'est autre que le prophète Idris, sur lui soit le salut ! Selon eux, Hermès fut le premier habitant de la Haute-Égypte ; il fut aussi le premier qui cultiva l'astronomie et la minéralogie. On lui doit les premiers édifices consacrés à l'adoration du Seigneur (hiâkel). C'est lui qui annonça le déluge.
Dans la crainte que la science et l'industrie ne disparussent de la surface du globe, il fit bâtir les pyramides et les Berba (*), et eut soin d'y faire représenter par la sculpture les arts, les instruments ainsi que la théorie de chaque science.
Dans les âges les plus reculés, Memphis (Menouf), qui n'est qu'à 12 milles de Fosthath, avait été le siège de la royauté et le foyer des connaissances. Plus tard, lorsque Alexandrie fut fondée, le gouvernement de l'Égypte y fut transféré, et avec lui les sciences. Ensuite vint la période islamique : Amr ben-el-âci (que Dieu le reçoive dans sa grâce !) traça les murs de Fosthat et en fit la métropole de l'Égypte. Elle l'est encore de nos jours.
Les pyramides sont construites avec de grandes pierres de taille ; elles ont une élévation prodigieuse ; leur forme est celle d'un cône excessivement large à la base et se terminant en pointe. Elles n'ont point de portes, et l'on ignore comment elles ont été édifiées.
Voici pourtant une légende relative aux pyramides. Avant le déluge, il y avait en Égypte un roi qui eut un songe effrayant. Une voix lui ordonna de bâtir ces pyramides sur le rivage occidental du Nil, pour qu'elles devinssent en même temps le dépôt des sciences et le sépulcre des rois. Mais il consulta un astrologue afin de savoir si on les ouvrirait. Celui-ci répondit qu'on les ouvrirait au nord ; il alla même jusqu'à désigner l'endroit par où serait pratiquée l'ouverture, ainsi que la somme à laquelle monterait le travail. En conséquence, le roi fit mettre la somme présumée dans l'endroit qui lui avait été signalé ; puis il acheva dans l'espace de soixante ans ces monuments sur lesquels on écrivit : "Nous avons mis soixante ans à édifier les pyramides ; il faudra six cents ans pour les démolir. Cependant il est plus facile de détruire que d'élever." Lorsque le khalife Al-Mâmoun monta sur le trône, il forma le projet d'abattre les pyramides (1), et se mit à l'œuvre malgré les conseils d'un cheikh de Misr. À l'aide du feu et du vinaigre, à force de lancer des projectiles avec les pierriers, on parvint à faire l'entaille qui se voit encore aujourd'hui sur la face septentrionale de ces monuments.

(1) note du traducteur : M. de Sacy a longuement discuté ce fait, et, s'autorisant d'un passage d'Ibn-Haukal, il prend le parti de supposer que l'ouverture de la pyramide est antérieure au régne d'Al-Mâmoun. Quoiqu'il en soit, l'assertion d'Ibn-Batoutah avait été produite avant lui par plusieurs écrivains dignes de foi, tels que El-Maçoudi, El-Bekri et El-Abdéri. Comme ce dernier, dont j'ai le précieux itinéraire sous les yeux, développe avec complaisance la légende relative aux pyramides, j'en extrairai quelques lignes afin de compléter le récit de notre voyageur : "Al-Mamoun étant parvenu au Khalifat, conçut l'idée de démolir les pyramides : mais un vieillard de Misr lui dit : - Les tyrans de ton espèce ne réussissent jamais dans leurs projets. - Néanmoins Al-Mamoun déclara qu'il fallait que sa volonté s'exécutât, et il ordonna qu'on pratiquât une ouverture du coté du nord, parce que le soleil y donnait moins longtemps. Alors des feux furent allumés auprès des pierres, et lorsqu'elles commençaient à rougir, on les arrosait avec du vinaigre, puis on les frappait avec les mendjenik. Le résultat de ces efforts combinés fut la brèche par laquelle on entre aujourd'hui dans la grande pyramide. Le mur n'avait pas moins de vingt coudées d'épaisseur. Un trésor en argent ayant été découvert à l'endroit de l'entaille, il se trouva équivalent à la somme dépensée pour l'opération." ( Rihlet el-Abderi min Bidjaia ila Mekka, p. 18 et 19.)

(*) Pour trouver la signification de ce mot (merci à Numerus et Khoufou pour leur aide), je me suis référé au Magasin encyclopédique ou Journal des sciences, des lettres et des arts, rédigé par A.L. Millin, 6e année, tome 6, 1801, où j'ai trouvé le texte suivant :"Disons un mot des Berba et des Syringes. Les Arabes d'Égypte désignent sous le nom de Berba, Berbi, Baba ou Birbé, suivant différentes manières de prononcer le même mot adoptées par les voyageurs européens, un grand nombre de monuments égyptiens, dont la plupart au moins sont d'anciens temples qui, dans leur état actuel de destruction, forcent encore le spectateur le plus stupide à une admiration involontaire. Tels sont les Berba, d'Ikhmim ou Akhmim, de Dendéra, etc. Les ruines que Brown a vues à Siwa portent aussi le même nom. Le sens du mot Berba qui constamment n'est point arabe, avait toujours paru assez obscur, jusqu'à ce que j'en eusse indiqué l'étymologie égyptienne." (MC)

Le Grand Voyage d'Ibn Battûta, de Tanger à la Mekke, a fait l'objet, en 2009, d'un film, par Bruce Neibaur. Il est projeté à la Géode de Paris-La Villette. Horaires : cliquer ICI.
*****************************************
Suite à la publication de cette note, j'ai reçu ce commentaire de Michel Sélaudoux :
Il y a une différence notable entre la traduction qui figure dans ce blog et celle dont je dispose.
Le blog propose cette traduction [de Cherbonneau] :"Les pyramides sont construites avec de grandes pierres de taille ; elles ont une élévation prodigieuse ; leur forme est celle d'un cône excessivement large à la base et se terminant en pointe. Elles n'ont point de portes, et l'on ignore comment elles ont été édifiées."
Pour ma part je pense que je devrais lire : "Les pyramides sont construites en pierres dures, bien taillées ; elles ont une élévation très considérable et sont d'une forme circulaire, très étendues à la base, étroites au sommet, en guise de cônes ; elles n'ont pas de portes et l'on ignore de quelle manière elles ont été bâties." (source: Ibn Battûta - De l'Afrique du Nord à la Mecque, traduction de l'arabe de C. Defremy et B.R. Sanguinettei, la Découverte,1858)
La différence est tellement notable que les traducteurs avaient ajouté une note, la n°134, rédigée comme sui t: "La description faite par Ibn Battûta montre bien qu'il ne les [les pyramides]a jmais vues."
En tant que Tangérois moi-même, cela fait bien longtemps que je connais le personnage et ce qui va avec... sans pour autant mésestimer la plus grande partie de ses exploits. Disons qu'il y a eu "quelques coups de canife".

Voir ce que Michel Sélaudoux écrit sur Ibn Battûta dans  Les Deux sycomores de Turquoise.

samedi 23 janvier 2010

Selon Léon Gingras (XIXe s.), Khéops, Khéphren et Mykérinos n'étaient que des "êtres de raison"

Le Canadien Léon Gingras (1808-1860) était théologien. Il occupa les fonctions de directeur du séminaire de Québec. Il est connu pour le récit qu'il publia, en 1847, de son pèlerinage en Terre Sainte : L'Orient, ou voyage en Égypte, en Arabie, en Terre-Sainte, en Turquie et en Grèce.
Le texte qu'il écrivit suite à sa visite du site des pyramides de Guizeh (extraits ci-dessous) ne comporte aucune révélation particulière. Il s'agit plutôt de réflexions, telles que celles que l'on rencontre régulièrement dans les récits des voyageurs qui, en route vers la Terre Sainte, faisaient escale en Égypte.

En gras : les mots ou membres de phrase marquant l'articulation du texte.

Chéops, Chéphren et Mycérinus, à qui on a fait pendant si longtemps honneur de la construction des trois pyramides qui portent leur vocable, paraissent cependant n'être que des êtres de raison. M. Champollion a prouvé qu'Hérodote a été en cela trompé par les prêtres égyptiens, à qui il s'était adressé, pour obtenir des renseignements sur leur histoire. Ses découvertes démontrent que ces monuments sont dus aux trois premiers rois de la cinquième dynastie, Souphi, Sansaouphi et Mankari, qui avaient voulu en faire le lieu de leur sépulture.
(...) Les dimensions de Chéops sont encore un problème. Depuis Hérodote jusqu'à nos jours, grand nombre de voyageurs l'ont mesuré ; mais leurs calculs n'ont rien de concluant. Loin de là : au lieu d'éclaircir les doutes, ils n'ont fait, pour ainsi dire, que les augmenter encore. En voici le tableau, tel que donné par plusieurs d'entre eux :

(...) Aujourd'hui l'ouverture de ce canal [le canal descendant] est placée au-delà de la quinzième assise, c'est-à-dire à une quarantaine de pieds environ au-dessus du sol ; les débris de revêtement de la pyramide, et des pierres tirées de l'intérieur, ont formé dans cet endroit une colline de deux cents pieds de hauteur. Hérodote, qui l'a vue dans le siècle le plus voisin de sa fondation, lorsque la base était encore découverte, lui donne huit cents pieds en carré. Ce sentiment paraît très vraisemblable ; c'est aussi l'opinion de Pline : cet écrivain lui fait couvrir un espace de huit arpents en superficie.
(...) Le dépouillement des quatre faces de cette pyramide [celle de Khéops], et l'ouverture par laquelle on pénètre dans l'intérieur, ont fait croire à quelques écrivains que ce monument n'a jamais été achevé ; c'est une erreur, dont on se convainc sans peine par la simple inspection des débris de mortier, et des éclats de marbre que l'on trouve encore en plusieurs endroits des gradins. Les témoignages de l'antiquité à ce sujet sont sans réplique : "La grande pyramide, dit Hérodote, fut revêtue de pierres polies, et parfaitement liées ensemble, dont la moindre avait trente pieds de long. On l'avait construite en forme de degrés, sur chacun desquels on plaçait des machines de bois pour élever les pierres de l'une à l'autre." - "La grande pyramide, dit Diodore de Sicile, est bâtie de pierres très difficiles à travailler, mais aussi d'une dureté éternelle. Elle s'est conservée jusqu'à nos jours (vers le milieu du siècle d'Auguste), sans être aucunement endommagée." Ces citations, comme on le voit, sont plus que suffisantes pour prouver que Chéops a eu un revêtement. Mais que ce revêtement ait été de marbre ou de granit, c'est ce sur quoi l'histoire n'offre aucune donnée certaine ; c'est une question tombée depuis longtemps dans le domaine des hypothèses.
Des inscriptions conçues en hiéroglyphes, selon les uns, et en anciens caractères égyptiens, selon d'autres, étaient autrefois gravées sur ce revêtement destiné à recouvrir les assises de pierre calcaire dont se compose la masse de Chéops. Hérodote en parle dans son voyage d'Égypte ; des voyageurs modernes, Baldésel et Wansleb, assurent en avoir vu des restes.
Cette pyramide effraie par l'immensité de sa masse ; c'est une montagne élevée par la main des hommes. Un calcul consciencieux lui donne 80.000 pieds cubes, dans lesquels on pourrait faire entrer 3.700 chambres, dont chacune mesurerait 35½ pieds en carré, sur 18½ en hauteur. D'autres calculs ont également démontré qu'avec les pierres qu'elle contient, on pourrait entourer la France entière d'un mur de dix pieds de hauteur sur un d'épaisseur. Qu'on juge d'après cela du travail prodigieux et des dépenses immenses qu'a dû nécessairement exiger l'érection de ce colossal monument ; aussi le coût seul de la nourriture des ouvriers en raves, en oignons et en autres légumes, s'élevait-il, d'après Hérodote, qui l'avait appris de la bouche des prêtres égyptiens, à la somme de seize cents talents d'argent (plus de 8 millions de francs). Et en supposant que tout ait été dans le même rapport, quelle n'a pas dû être la dépense pour les autres objets, tels que le fer, le pain et les vêtements des ouvriers ?
(...) Cette salle [la Chambre du Roi] occupe à peu près le tiers de la hauteur de la pyramide ; c'est la chambre du roi, dont on voit encore le sarcophage, fait de marbre blanc, rouge et noir ; sa longueur est de sept pieds et deux pouces, sa largeur de trois pieds et un pouce, et sa hauteur de quatre pieds environ. C'est là, cher ami, qu'est venue se flétrir une gloire mondaine ! C'est là, contre ce marbre, que s'est brisé l'orgueil d'un prince qui, aux jours de ses victoires, semblait se rire de la mort ! Nous enfonçâmes le bras jusqu'au fond de sa tombe, et qu'en retirâmes-nous ? Pas même un grain de poussière, qui pût nous témoigner que ce fut là sa demeure dernière. Ce sarcophage, sous le rapport des dimensions, n'offre rien qui étonne ; il nous paraît de grandeur ordinaire. Les hommes, qui vivaient il y a près de quatre mille ans, n'étaient donc pas des géants ; c'étaient tout comme aujourd'hui des êtres de cinq à six pieds de stature. Les momies qu'on a déterrées dans le voisinage des pyramides confirment cette assertion ; leurs proportions n'excèdent pas la mesure que je viens de donner.
De la chambre du roi nous passâmes à celle de la reine, où nous aperçûmes du côté de l'orient une niche dont l'enfoncement dans le mur est de trois pieds sur une hauteur de huit ; on croit que c'est là que son corps fut déposé. Cette seconde chambre est à cent pieds environ au-dessous de la première, dont elle mesure à peu près les dimensions.
À l'entrée de la galerie qui conduit à la salle de la reine, est un puits de deux cents pieds de profondeur, et dont la largeur est de trois pieds environ. M. Careri prétend que de là on passait autrefois à des souterrains, aujourd'hui remplis de pierres et de sable, par lesquels on pénétrait dans la tête d'une idole, qui se trouvait dans le voisinage. Cette opinion n'est pas toutefois admise par tout le monde ; elle est combattue par plusieurs voyageurs, et, entre autres, par M. Maillet, qui pense que ce canal n'a jamais eu d'autre destination que de servir de retraite ou plutôt de passage aux ouvriers qui travaillèrent à la construction du monument.
De nouvelles investigations, faites en 1838, ont mis au jour plusieurs chambres jusqu'alors inconnues. La reconnaissance en est due au colonel Vyse qui, convaincu que Chéops devait receler d'autres salles que les deux dont j'ai parlé, fit faire des travaux qui se terminèrent par la découverte de trois nouveaux appartements ; ils sont tous trois placés audessus de la tombe du roi ; il leur donna les noms de Nelson, Wellington et Campbell.
(...) À l'ouest de Chéops gisent Céphren et Mycérinus ; ces trois pyramides sont échelonnées à assez peu de distance les unes des autres. Céphren est sis sur un terrain naturellement plus exhaussé que celui qui porte Chéops. Son revêtement, depuis la base jusqu'aux deux tiers environ de sa hauteur, a disparu ; le reste se soutient en l'air, sans qu'on en sache le comment. Le gravissement en semble, au premier coup d'œil, impossible ; il paraît cependant que les Arabes réussissent à en atteindre le sommet. Cette pyramide a 684 pieds de base et 456 pieds de hauteur ; Belzoni, en 1816, y ouvrit un passage, par lequel il pénétra, en suivant de longs et obscurs corridors ascendants et descendants, jusqu'à une chambre, dont l'intérieur est revêtu de granit. Il y trouva un sarcophage contenant des ossements qu'il prit d'abord pour ceux de quelque grand personnage qu'on y avait déposé ; mais, en les examinant de près, il finit par reconnaître qu'ils avaient appartenu à un bœuf. Ne serait-ce pas, par hazard, l'animal que l'Égypte adorait sous le nom du dieu Apis ? Ce qu'il y a, au moins, d'incontestable, c'est que ce bœuf, après avoir atteint le terme fixé pour son existence, était noyé dans le Nil par les prêtres qui, après l'avoir embaumé, l'enfermaient, à la suite de magnifiques obsèques, dans un riche tombeau préparé à cet effet.
La troisième pyramide, Mycérinus, n'a rien de bien remarquable. Dépouillée totalement comme Chéops de son revêtement, elle n'a que 162 pieds de haut sur une base de 280. Philista s'élève tout près de là ; c'est une autre pyramide, dont les dimensions sont encore moindres. Son sommet se termine par une large pierre qui, selon les apparences, a dû servir de piédestal à une statue, que le temps ou la barbarie a détruite.
Les monuments les plus authentiques de l'histoire font remonter la construction de Chéops à neuf siècles avant l'ère chrétienne ; ceci, comme on le voit, ne s'accorde guère avec les quarante qu'on lui a, jusqu'à présent, assez généralement donnés. Le calife Mahmoud (1), qui vivait au commencement du huitième siècle, est, disent certains écrivains arabes, le premier qui, poussé par la soif de l'or, ait osé porter une main sacrilège sur ce séjour de la mort. Il espérait y découvrir des trésors ; mais ses espérances furent bien déçues : quelques idoles d'or, trouvées près de la momie du roi, furent le seul prix de plusieurs années de travaux et de dépenses énormes. D'autres attribuent cette entreprise au calife Aaroun-Reschid (2), qui vivait du temps de Charlemagne, à qui il fit cadeau d'une horloge d'eau, la première qu'on ait vue en France. Quoi qu'il en soit de ces diverses opinions, toujours est-il que l'ouverture de la grande pyramide a été exécutée sous la domination arabe.

(1) erreur de l'auteur. Lire :al-Mamoun, qui vécut fin VIIIe-début IXe s.
(2) lire: Haroun ar-Rachid