jeudi 27 mai 2010

"La figure pyramidale fut sans doute choisie pour la construction de ces monuments parce que c'est la plus solide et la plus durable" (Jean-Baptiste Gibrat - XVIIIe s.)

Jean-Baptiste Gibrat (1727-1801) était un "prêtre de la doctrine chrétienne". Il fut "jureur" sous la Révolution française (il accepta de prêter serment à la constitution civile du clergé). Il est connu pour ses ouvrages de vulgarisation en géographie, dont celui d'où est extrait le texte ci-dessous : Géographie ancienne, sacrée et profane, 1790.
Est-il pour autant allé lui-même visiter l'Égypte, notamment les pyramides dont il nous entretient ici ? Il semble que non, les descriptions proposées ayant un petit air de déjà lu quelque part.
Tel un bon résumé professoral, alerte, certes, et bien écrit, l'ouvrage en question est un condensé des connaissances de l'époque, qui ne manque pas d'intérêt.
On notera toutefois une confusion terminologique entre la "haute" et la "basse" Égypte. Ce détail mis à part, mettons-nous dans la peau d'un élève ou étudiant, et suivons le cours du professeur Gibrat !

Photo Marie Chartier
"L'Égypte, comblée des richesses de la nature, fut encore embellie d'une infinité de monuments d'architecture, dont plusieurs existent encore, et nous donnent une grande idée de la magnificence et du pouvoir des anciens souverains de cette fameuse contrée. (…)
On nomme pyramides, en architecture, un édifice massif ou creux, qui a une base large et ordinairement carrée, et qui va toujours en décroissant jusqu'au sommet. Les plus fameuses pyramides sont celles d'Égypte, non moins vantées que les obélisques, et plus capables même d'en imposer par leur grandeur. On en voit encore plusieurs dans cette contrée, particulièrement dans la haute Égypte, où les voyageurs en ont remarqué trois principales, qui par leur solidité et la forme de leur structure, ont résisté jusqu'à présent aux ravages du temps et des barbares.
Avant d'en donner la description particulière, faisons précéder quelques remarques générales.

On pourrait demander par qui et en quel temps ont été construites les pyramides, et quel but on s'est proposé en élevant ces immenses bâtiments et en leur donnant la forme qu'ils ont, préférablement à toute autre. Mais il n'est pas fort aisé de résoudre ces différentes questions, surtout les deux premières.
1. Les écrivains ne sont pas d'accord sur les auteurs des pyramides. Josèphe, dont quelques Modernes ont embrassé l'opinion, prétend que ce furent les Israélites qui, pendant leur servitude, travaillèrent à leur construction ; mais Moïse nous apprend que ce peuple ne fut employé qu'à faire des briques ; ainsi son travail n'était point destiné aux pyramides, qui sont en pierre.
D'autres veulent qu'elles aient été élevées par le patriarche Joseph, pour y déposer les blés recueillis pendant les sept années d'abondance. Ce sentiment paraît aussi peu vraisemblable que le précédent, car, outre que la forme extérieure des pyramides ne convient point à des magasins, la solidité avec laquelle elles ont été bâties ne laisse dans l'intérieur qu'un très petit espace. Ce qui paraît hors de doute, c'est que ces énormes masses doivent leur origine à quelques-uns des premiers rois d'Égypte, mais on ne saurait dire qui sont, parmi ces monarques, ceux auxquels on doit les attribuer. Diodore de Sicile avoue que de son temps, il y avait une grande variété d'opinions sur ce sujet, et dans le pays même, et parmi les historiens étrangers. Cette incertitude, observe Pline (…) est le juste châtiment de la folle ostentation de ceux qui ont été les auteurs de ces vains ouvrages.
2. Il n'est pas plus facile de déterminer le temps auquel les pyramides ont été construites. Hérodote, qui florissait il y a deux mille deux cents ans, ne put point s'en assurer, malgré toutes les recherches qu'il fit pour cela ; et Diodore, qui a vécu quelques années avant la naissance de J.-C., fait remonter l'érection de la plus grande des pyramides au moins à mille ans avant lui. De là on peut conclure que ces monuments ont pour le moins trois mille ans d'antiquité.
3. On croit communément que les souverains d'Égypte firent construire les pyramides pour leur servir de tombeaux. Ce sentiment est fondé sur l'autorité des Anciens, particulièrement de Diodore et de Strabon ; et confirmé, non seulement par les historiens arabes, mais encore par une grande pierre de marbre granit, creusée en forme de sépulcre, qu'on trouve dans la plus grande des pyramides. Mais comment ces princes ont-ils pu se déterminer à prodiguer leurs trésors et à fatiguer tant de milliers d'hommes, uniquement pour se construire des sépultures ? C'est que les Égyptiens étaient dans l'idée que l'âme avait encore une certaine union avec le corps, tant qu'il subsistait quelque partie de ce dernier : de là les soins excessifs qu'ils prenaient pour empêcher leurs corps d'être détruits par la corruption ou autrement. Du reste, il est très vraisemblable que les rois d'Égypte, en se faisant ériger ces immenses mausolées, avaient aussi des vues de politique ; et que, voyant le peuple peu occupé de l'agriculture dans un pays naturellement fécondé par les eaux du Nil, ils crurent devoir l'appliquer à d'autres travaux, pour qu'il n'eût pas le temps de songer à des révoltes.
4. La figure pyramidale fut sans doute choisie pour la construction de ces monuments parce que c'est la plus solide et la plus durable. En effet, cette figure diminuant toujours de diamètre jusqu'au sommet, le bâtiment ne peut s'affaisser sur son propre poids, et l'intempérie des saisons n'y peut causer que de légers dommages. Peut-être aussi les Égyptiens ont-ils voulu, sous cette forme, représenter quelques-uns de leurs dieux : car , dans les temps les plus reculés, les pyramides et les obélisques étaient regardés comme les simulacres de différentes divinités.

Parmi les pyramides qui sont encore sur pied, il y en a trois principales, qui ont fait dans tous les temps l'admiration de l'Univers. On les trouve à environ six lieues du Caire, vers le sud-ouest. Quand on part de cette ville pour les visiter, on se rend à Gizé, gros bourg situé de l'autre côté du Nil. Il reste encore, depuis ce bourg, deux heures et demie ou trois heures de chemin à faire pour arriver au pied de la plus grande pyramide ; mais on commence à en apercevoir le sommet, ainsi que celui des deux autres, dès qu'on est à un quart de lieue de Gizé. Une partie des pierres dont ces pyramides ont été bâties, a été tirée sur les lieux mêmes, comme il paraît par les grottes des environs, qui vraisemblablement servaient de tombeaux aux personnes de moindre condition. On trouve tous les jours, dans ces grottes, des momies, c'est-à-dire des corps humains rendus incorruptibles par la manière dont ils furent embaumés.
La plus belle et la plus grande des pyramides est située sur une roche qui s'élève d'environ cent pieds au-dessus de la plaine d'alentour, et dont la dureté fait un fondement proportionné à la masse de ce grand édifice. Comme c'est sur cette pyramide que les auteurs nous fournissent de plus grands détails, ce sera aussi celle que nous décrirons le plus au long.
Il n'est pas possible d'indiquer au juste les véritables dimensions de la grande pyramide, à cause du peu d'accord qui se trouve entre les savants qui, depuis Hérodote jusqu'à nos jours, l'ont mesurée sur le lieu même. Mais, d'après les divers calculs des plus célèbres voyageurs modernes, on peut dire, sans crainte d'exagérer, qu'elle a pour le moins 640 pieds de largeur, et 440 de hauteur perpendiculaire au-dessus du sol qui l'environne actuellement. On ne peut pas non plus affirmer de combien précisément elle est plus large que haute, parce qu'il n'y a aucun de ses côtés dont le terrain soit exactement de niveau. Ceux du nord et du couchant se trouvent, outre cela, couverts d'une grande quantité de sable que les vents y ont poussé ; et on ne saurait marquer jusqu'à quelle hauteur ces sables mouvants s'y sont accumulés au-dessus des fondements. Le côté septentrional est plus gâté que les autres, à cause du vent du nord dont il est battu, et qui est humide en Égypte. Observons encore que cette pyramide est orientée de façon que ses quatre faces répondent exactement aux quatre points cardinaux du monde : il en est de même des deux autres.
Quand on a bâti la grande pyramide, on a tellement disposé au-dehors les pierres les unes sur les autres qu'on a laissé dans chaque rang un espace suffisant pour se tenir dessus, et y asseoir les pieds fermes. Ainsi on monte au sommet par des espèces de degrés, dont le plus bas a près de quatre pieds de hauteur sur trois de largeur. Le second degré est semblable au premier, avec cette différence seulement que, dans l'endroit où il est, la base de la pyramide se rétrécit de trois pieds. La même proportion est toujours observée, jusqu'au plus haut degré, où l'on n'arrive qu'en prenant de temps en temps haleine.
Environ à la moitié du chemin, à l'un des coins du côté du nord, qui est l'endroit où l'on peut monter avec moins de peine, on rencontre une petite chambre carrée, où il n'y a rien à voir, et qui ne sert qu'à se reposer, ce qui n'est pas inutile. (...)
Les pierres qui forment les degrés sont massives et polies ; et leur grandeur est telle qu'une seule forme la hauteur et la largeur de chaque degré. Hérodote assure que la plus petite est de 30 pieds dans toutes les proportions ; ce qui peut être vrai de quelques-unes, mais non pas de toutes, à moins que cet auteur n'ait voulu parler de pieds cubes. On a déjà dit que les degrés sont moins élevés et moins larges à mesure qu'on monte. Cette proportion est si bien gardée qu'un fil tendu depuis le sommet jusqu'en bas toucherait également l'angle externe de chaque degré.
Aucun des Anciens n'a compté le nombre de ces degrés, du moins leurs écrits n'en font point mention. Quant aux voyageurs modernes, leurs calculs sont différents, mais tous conviennent qu'il y en a plus de 200. Du reste, il est très difficile de les calculer exactement, non seulement parce qu'on peut se tromper en comptant, mais aussi parce qu'il y en a plusieurs vers la base qui sont ensevelis sous le fable.
De ce que dit Hérodote (...) sur la manière dont la pyramide fut construite, on a tout lieu de conjecturer qu'aucun des degrés ne paraissait autrefois, étant cachés par un revêtement de marbre, qui faisait de chaque face un plan incliné parfaitement uni.

Voilà ce que les voyageurs nous apprennent de l'extérieur de la grande pyramide. Pour ce qui est de intérieur, Hérodote dit seulement que le petit mont sur lequel elle est assise renferma des voûtes souterraines, et que le prince qui l'érigea eut soin de faire conduire l'eau du Nil dans ces voûtes par le moyen d'une tranchée ; qu'ensuite il fit élever au milieu une petite île sur laquelle devait être placé son cercueil. Strabon fait mention d'un canal ou conduit oblique, situé vers le milieu de la hauteur d'un des côtés, et que l'on pouvait voir en ôtant une pierre qui le fermait ; et Pline rapporte qu'il y avait dans ce monument un puits de 86 coudées de profondeur, dans lequel l'eau du Nil se rendait par des canaux souterrains.
Les Modernes entrent dans de plus grands détails. On doit d'abord observer qu'il n'y a dans la pyramide, ni fenêtre, ni rien qui en puisse tenir lieu, pour y laisser pénétrer le jour ; en sorte que les curieux qui veulent y entrer ont soin, avant tout, de se munir de lumières artificielles. De là vient que l'intérieur de cet édifice est tellement noirci par la fumée des torches ou des chandelles, qu'il est difficile de bien juger de la qualité des pierres qui y ont été employées. On reconnaît seulement qu'elles sont extrêmement polies, de la dernière dureté, et si parfaitement unies les unes aux autres que la pointe du couteau ne saurait pénétrer dans l'espace qui les sépare.

Photo Marc Chartier
On entre dans la pyramide par une ouverture qui est du côté du nord, à la seizième marche. (a) Cette ouverture, maintenant ouverte, autrefois fermée, avait été pratiquée sans doute pour servir de passage au corps mort qui devait être déposé dans l'intérieur de l'édifice. On prétend que la pierre qui avait été employée pour la boucher était taillée si juste qu'on ne la pouvait discerner d'avec les autres pierres ; mais qu'un Bacha la fit emporter, afin qu'on n'eût plus le moyen de fermer la pyramide. Quoi qu'il en soit, cette entrée est carrée, haute de trois pieds et demi, et large de quelque chose de moins. La pierre qui est au-dessus en travers a près de 12 pieds de long sur 18 de large. On passe de là dans une autre allée qui va en montant : celle-ci est de la même largeur que la précédente, mais si peu élevée, à cause des sables que le vent y a portés, qu'il faut se coucher sur le ventre, et s'y glisser avec les deux mains, dans l'une desquelles on tient une chandelle allumée pour s'éclairer dans cette obscurité. Quelques voyageurs racontent que ce passage a plus de cent pieds de longueur, et que les pierres qui le couvrent en forme de voûte ont 25 ou 30 palmes. Mais la fatigue que l'on essuie, et la poussière qui étouffe presque ne permettent guère d'observer ces dimensions.
Après qu'on s'est traîné, comme on vient de le dire, par ce chemin étroit, on arrive à un espace où l'on peut se reposer, et d'où l'on entre dans un appartement grand et carré, au-dessus duquel est une voûte fort élevée. Le bas est plein de pierres et de terre, et on y sent une puanteur insupportable. On trouve là deux autres chemins, dont l'un descend et l'autre monte. À l'entrée du premier, qui est à droite, on rencontre un puits fort profond, qui conduit, à ce qu'on prétend, dans diverses grottes creusées dans la montagne. L'autre chemin, qui est à gauche, a 6 pieds 4 pouces de large et 162 pieds de long. Il est revêtu de chaque côté de la muraille d'un banc de pierre, haut de deux pieds et demi, et il y a des trous à chaque pas pour mettre les pieds. Les curieux qui vont visiter la pyramide doivent être obligés à ceux qui ont fait ces trous : sans cela il serait impossible de monter au haut ; et il faut encore être alerte pour en venir à bout, à l'aide du banc de pierre qu'on tient ferme d'une main, pendant que l'autre est occupée à tenir la chandelle. Outre cela, il faut faire de fort grands pas, parce que les trous sont éloignés de six palmes l'un de l'autre. Cette montée peut passer pour ce qu'il y a de plus considérable dans la pyramide.
Les pierres qui en forment les murailles, sont unies comme une glace de miroir, et si bien jointes les unes aux autres qu'on dirait que ce n'est qu'une seule pierre. Il en est de même du fond où l'on marche : la voûte est élevée et magnifique.
Quand on est parvenu au haut de la montée dont on vient de parler, on entre dans une vaste et magnifique salle, placée vers le centre de la pyramide, et où la beauté du travail égale la richesse des matériaux. Le pavé, les murs et le plafond sont incrustés d'une pierre extraordinairement dure, bien polie , et qui ressemble à du porphyre. Cette incrustation paraîtrait encore très brillante si la fumée des torches n'en avait terni l'éclat. Le plafond est composé de neuf pierres, dont les sept du milieu ont 4 pieds de large, sur plus de 16 pieds de long, puisqu'elles posent de part et d'autre sur les deux murs qui vont du levant au couchant, et qui sont à 16 pieds de distance l'un de l'autre. Il ne paraît que deux pieds de largeur de chacune des deux autres pierres qui sont à côté celles-ci. Le reste est caché par les murs sur lesquels elles appuient. Ainsi la salle forme un carré plus long que large, dont la première dimension est de 32 pieds, et l'autre de 16. La hauteur est de 19.
On serait bien en peine de deviner ce qui était autrefois dans cette salle mystérieuse. Tout ce qu'on y trouve maintenant, c'est une caisse faite du même marbre dont le reste de l'appartement est revêtu : elle est d'une seule pièce, longue de sept pieds deux pouces, large de trois pieds un pouce, et haute de quatre pieds quatre pouces. Son épaisseur est de cinq pouces ; et lorsqu'on la frappe, elle rend un son semblable à celui d'une cloche. Comme il aurait été impossible de faire passer cette caisse par les ouvertures étroites dont on a parlé, il paraît hors de doute qu'elle a été placée dans le lieu qu'elle occupe avant qu'on l'eût fermé par le haut. La façon de ses bords fait juger qu'elle a eu anciennement une couverture, mais il n'en reste plus de vestige.
Tous les Modernes ne sont pas du même avis sur la destination de ce monument ; mais le plus grand nombre pensent que c'était le sarcophage ou le tombeau du roi qui avait fait élever la pyramide. Cependant, s'il faut en croire Diodore de Sicile, les deux rois (Chemmis et Cephren) qui passaient pour les auteurs des deux principales pyramides, prièrent leurs amis de déposer leurs corps dans quelque lieu obscur et ignoré, plutôt que dans ces monuments, d'où ils craignaient que le peuple ne vînt les arracher, pour se venger des travaux immenses dont ces princes l'avaient accablé. Dans ce cas, le sarcophage dont nous parlons, quoique destiné à recevoir la dépouille mortelle du monarque, aurait toujours resté vide.
Suivant le même Diodore, trois cent soixante mille hommes furent occupés à élever la grande pyramide. Pline en compte six mille de plus. Tous les auteurs conviennent qu'on y travailla pendant vingt années. Hérodote ajoute qu'on avait gravé, en caractères égyptiens sur la même pyramide, ce qu'il en avait coûté seulement en légumes pour la nourriture des ouvriers ; et cette somme montait à seize cents talents d'argent, c'est-à-dire à plus de six millions et demi, d'où il est facile de conjecturer combien pour tout le reste la dépense devait être énorme."

(a) Elle était, du temps de Strabon, vers le milieu de la pyramide ; ce qui prouve qu'un très grand nombre des degrés inférieurs ont été couverts depuis, soit par les débris du revêtement extérieur et des pierres de l'intérieur, soit par les sables que le vent a accumulés tout à l'entour de ce monument.

mercredi 26 mai 2010

"Le véritable style architectural égyptien n'est pas à chercher dans les pyramides" (W.-H. Leeds - XIXe s.)

Exprimant un point de vue diamétralement opposé à celui qu'exposera une vingtaine d'années plus tard le philosophe et historien français Ernest Renan (voir ICI), W.-H. Leeds pense que le style architectural typiquement égyptien s'est véritablement développé et exprimé dans la construction des temples et tombes de Haute-Égypte, et non dans l'emphase, aussi prodigieuse soit-elle, des formes rectilignes données aux pyramides.
D'où cette assertion, pour le moins surprenante de la part d'un écrivain spécialisé en architecture, à l'attention précisément des architectes qui se hasarderaient du côté de Guizeh : Circulez ! Y' a rien à "étudier" ! Laissez la place aux archéologues et allez plutôt étudier les merveilles "strictement architecturales" du côté de Thèbes, là où abondent les inscriptions hiéroglyphiques, les peintures murales et les sculptures...
Face à cette répartition des tâches à l'emporte-pièce, on pourrait être tenté de passer effectivement son chemin. Mais n'oublions pas que l'auteur possède a priori les compétences requises, même si je n'ai trouvé aucune information sur son curriculum vitae, pour mettre sa plume experte au service des Quaterly Papers on Architecture, dont est extrait le texte ci-dessous (vol. II, 1844).

"There can be little doubt [the Egyptian style] was derived from that of India - that is, the style exhibited in their temples and other buildings ; for their pyramids are works of such a totally distinct and peculiar class, that they hardly answer at all to the ordinary idea of buildings, being nearly solid masses, piled up and accumulated rather than constructed architecturally.
Their external form is both so simple in itself and so well known, as hardly to require explanation ; for they may be described as four-sided structures, square or nearly so in plan, and diminishing towards a point, the sides being so many triangles, whose apices there unite. The sides themselves, however, are not uniform plane surfaces, but may be said to be notched, since they consist of courses of stone, each of which gradually recedes from the one immediately beneath it, after the manner of steps ; though such is not invariably the case, for in most of the smaller pyramids, the courses do not form steps, being cut away so as to produce a continuous surface : an operation doubtless performed after the whole mass was reared, and which was commenced at the summit ; for had not such been the case, it is difficult to conceive how the workmen could have advanced, or what sort of scaffolding they could have employed, had not each course of stone successively served as one. Whatever symbolical meaning may have been attached to the form of the pyramid, it is certainly one expressive of the greatest stability, and almost eternal duration : firmly based on the earth, it points heavenward, like the spire, and gradually vanishes, as it were, into the immensity of space.

Yet of itself, the mere form would produce little impression : to render it imposing there must also be positive magnitude, the effect of which cannot be rendered in drawings or models.
Of the "Great Pyramid", as it is emphatically termed, and also distinguished as that of Cheops, at Gizeh, near the site of ancient Memphis, the dimensions are so variously stated by different travellers and writers, that instead of pretending to accuracy, we content ourselves with the measurements usually adopted, viz. about 770 feet square at its base, by 460 feet high ; and as such size can be better estimated by comparison than when merely expressed in figures, it may be observed that the area of the base is nearly the same as that of Lincoln's Inn Fields (said to have been laid out by Inigo Jones, on the scale of the Great Pyramid), while the height would be about one-third as much again as that of the dome of St. Paul's, or a few feet more than that of St. Peter's at Rome.
Prodigious, however, as the height is in itself, the proportions, that is, the height, as compared with the base, cannot be termed lofty, it being considerably less than that of an equilateral triangle, which would require nearly 200 feet more ; and at this last the height has been estimated by some travellers, who make it to be 625 feet. When the statements are so contradictory, every account must be received with some degree of mistrust, more especially when we find they do not agree in particulars apparently not very difficult to be correctly ascertained : thus while the number of courses of stones or steps of that pyramid are usually computed to be 202, some increase the number to 260. This great pyramid was for a long while supposed to be nearly a solid mass, containing within only a small sepulchral chamber, in its centre, and the passage leading to it ; till, a few years ago (1836-7), when Colonel Howard Vyse discovered three more chambers, one of which he named after Wellington, another after Nelson. The second, or that called the Pyramid of Chephren, is 680 feet square at its base, and 450 in perpendicular altitude, consequently of loftier proportions, and steeper than the other. The third, sometimes called the Red Pyramid, and attributed by Herodotus, to Mycerinus, the son of Cheops, is considerably less, being not more than about 330 feet square, and 170 in height.
In the immediate vicinity of these pyramids at Gizeh are several smaller ones, the principal among which terminates in a single slab of stone that is supposed to have served as a pedestal to a colossal figure.
At Sakkarah and Dashour are similar groups of pyramids, constituting the next in importance to those at Gizeh. Of those at the first-mentioned place, the largest falls very little short of the "Great Pyramid", it being about 660 feet square, and 340 high ; while, one of those at Dashour is, according to Davison, 700 feet square, and 343 in height. For want of clear historical data, it is impossible to arrange the various examples chronologically, so as to judge whether their respective degree of antiquity has any thing to do with size and other circumstances.
In some instances pyramids were constructed of unburnt bricks, in others, of rude, unshapen blocks of stone ; of the latter kind, there is a remarkable one, it being divided into six successive stages or stories.
Nubia also contains a number of pyramids, generally of small dimensions compared with those of Egypt, and differing from them in having a small propylon or porch, conspicuously marking the entrance ; whereas not only is there nothing of the kind in the others, but the entrance was carefully closed up, and no vestige of it suffered to appear.

After all, the pyramids are of more interest to the archaeologist than to the architect : to the latter they afford nothing for study, yet to the philosopher much for contemplation on the vanity of human ambition, mocked at by monuments which have survived all memory of what they were intended to record, and on the enormous waste of human labour employed in rearing them.
Before we come to those works which can be considered strictly architectural, we must say something on the subject of what are generally considered the most ancient of all, namely, temples and tombs, excavated, as in India, out of the solid rock. Whether the idea of them was or was not directly borrowed from, and in professed imitation of those of the latter country, there can be no doubt that in them we find the germ of the Egyptian style, as it was afterwards developed, because, although some examples of the class may be of later date than other temples - may exhibit the same embellishments, and manifest the same or even a more advanced stage of art, still the style itself must have grown out of the more primitive mode of rock excavation, the character of the latter being so strongly impressed upon it, that were it not for the existence of the one, we should be at a loss to account for the peculiarity of the other.
Examples of rock temples are by no means uncommon ; and they have generally square massive piers instead of columns, without any kind of capital to them. One remarkable feature in many of them is a series of colossal sitting figures, not entirely cut out, but with their backs attached to the wall. The two most noted temples of the kind are the two at Ipsambul : the smaller one, which lies close upon the Nile, about twenty feet above its level, has a front hewn out of the face of the rock, with a small doorway in the centre, and on each side of the entrance three compartments forming recesses, in each of which is a standing colossal figure about 30 feet high : the narrower piers between these recesses, and the rest of the front is covered with hieroglyphics. The interior is divided by six square pillars into three avenues or aisles.
The other temple is much larger, and has on each side of its entrance two enormous sitting colossi, the most gigantic works of Egyptian or Nubian sculpture, after the "Great Sphinx". Though in a sitting attitude, their height is about 50 feet, exclusive of their lofty head-dress, which makes about 14 feet more.

Photo Marc Chartier
Of excavated tombs and sepulchral chambers there are many at Thebes and elsewhere, frequently forming series of subterraneous apartments. Among the most remarkable of those hitherto discovered or explored are the Tombs of the Kings, at Bab-el-Melek. The one supposed to be that of Ramses II, contains a great number of corridors, chambers and halls, decorated with hieroglyphics, sculptures and paintings, to the amount of some millions of figures. "It would require volumes, says Prokesch, fully to describe this wonderful place ; and after all, the most exact description would seem an extravagant fiction. Such works are even more astonishing than the pyramids themselves ; for the last are visible monuments of grandeur, whereas the others were intended as the abodes of death and darkness ; and the enormous prodigality of art lavished on them, to be for ever excluded from mortal eye. It is in such places that have been discovered numbers of paintings, as fresh as when first executed, representing scenes of familiar life, and thereby illustrating the customs and manners of the ancient Egyptians, with their dresses, furniture, implements, etc.; yet, though so far highly interesting and important, as works of art they are exceedingly rude and unnatural - not better than those of Chinese painters."

mardi 25 mai 2010

"Il y a entre les pyramides d'Égypte et les pyramides en terrasses des bords de l'Euphrate des analogies très réelles" (M. Lenormant, XIXe s.)

Ancient ziggurat at Ali Air Base Iraq - photo : Hardnfast (Wikimedia commons)
La question d'une éventuelle relation entre les premières pyramides égyptiennes (Dahchour, et même Saqqarah) et les pyramides babyloniennes (ziggourats) mérite d'être posée. Ressemblance dans la forme et, surtout, utilisation d'un matériau commun (la brique) sont des éléments de réponse.
Le pas a en tout cas été franchi par M. Lenormant (sans doute Charles Lenormant, 1802-1859 ), dans un compte rendu de la séance de la Société Ethnologique de Paris, du 26 novembre 1846, qu'il présidait et au cours de laquelle il présenta l'ouvrage de Victor Schoelcher, L'Égypte en 1845.
Selon lui, la relation entre les modes de construction appliqués à Babylone et dans la vallée du Nil est évidente : "Il y a tout lieu de penser que l'emploi de la brique, si peu naturel à l'Égypte pour les grandes constructions, y avait été apporté de la Mésopotamie avec la forme même de la pyramide babylonienne."
Et l'auteur d'ajouter : ce lien originel entre les deux techniques n'estompe pas l'innovation des "vraies" pyramides égyptiennes pour la construction desquelles, comme on le sait, les bâtisseurs ont substitué la pierre à la brique.
Le texte ci-dessous est extrait des Nouvelles annales des voyages et des sciences géographiques, 1846

Bab-Mandeb (Mandel) : this image is in the public domain because 
it is a screenshot from NASA’s globe software World Wind 
using a public domain layer (Wikimedia commons)
" (…) l'Égypte a pu être, comme on l'a dit, peuplée par le haut Nil, sans que pour cela sa population fût originairement venue de l'Afrique. Par suite de ses rapports naturels avec la mer Rouge et la mer des Indes, la vallée supérieure du Nil appartient vraiment à l'Asie plutôt qu'à l'Afrique, et de nombreuses traditions prouvent qu'elle a plusieurs fois reçu des migrations asiatiques.
Par la même raison, la civilisation égyptienne a pu, comme on l'a dit si souvent, venir de l'Éthiopie, et cependant être d'origine asiatique et non point africaine. Cette première dérivation est infiniment plus probable (…). On sait que le trajet est si facile d'un rivage à l'autre du détroit de Babel-Mandel, qu'il peut être accompli sur de simples radeaux, et que, suivant une locution proverbiale des Arabes, "on se reconnaît d'un bord à l'autre".
Nous trouvons dans l'histoire des pyramides d'Égypte des circonstances qui viennent à l'appui de cette opinion sur l'origine de la civilisation égyptienne.
Les plus importantes comme les plus connues de ces pyramides sont celles de Gizeh, et on a l'habitude de les considérer comme le type universel et immuable des pyramides égyptiennes ; mais cela n'est pas exact. Il existe en Égypte des pyramides qui ont une forme très différente, comme, par exemple, celle d'El-Meydouneh, composée de deux parties dont la supérieure même est tronquée et forme esplanade, ou bien comme la plus grande des pyramides de Sakkarah, dont la partie supérieure est une sorte de pyramidion, dont les faces ont une autre inclinaison que la base, enfin comme la pyramide d'Abousir, qui est composée de huit degrés.
Au lieu de la pierre employée dans la construction des pyramides de Gizeh, on trouve souvent aussi la brique crue, comme dans les pyramides du Fayoum, dans celle d'El-Lahoun, dans celle de Dashour. Il y a donc entre les pyramides d'Égypte et les pyramides en terrasses des bords de l'Euphrate des analogies très réelles, bien qu'elles n'aient pas été généralement marquées. Cette observation est d'autant plus importante que, si la pyramide n'était pas en Égypte d'origine étrangère, on aurait peine à s'expliquer comment la brique a pu être employée à sa construction, alors que la pierre abondait sur le sol même où on les élevait.
Il faut encore ajouter que les pyramides construites en briques, et qui rappellent la forme en terrasse, sont plus anciennes que celles de Gizeh construites en pierre, et qui présentent la forme rigoureuse de la pyramide géométrique. Bien que les pyramides de Gizeh remontent à la quatrième dynastie, c'est-à-dire à plus de 4.000 ans avant notre ère, elles paraissent avoir été précédées par les pyramides du Fayoum et de Dashour, et par celle de Sakkarah dans laquelle le système graphique semble ne pas être encore complétement développé.

Reconstrucción informática del Zugurat de Ur-Nammu, actualmente situado 
a las afueras de Nasiriyah y construido a principios del siglo XXI adC
Travail personnel, based on a 1939 drawing by Leonard Woolley, Ur Excavations, Volume V. 
The Ziggurat and its Surroundings
Auteur : Wikiwikiyarou (Wikimedia commons)
La substitution graduelle de la pierre à la brique, que nous observons dans les pyramides égyptiennes, s'accorde parfaitement avec ce que nous apprend Manéthon de l'invention de la coupe des pierres chez les Égyptiens, invention qu'il attribue à Tosorthrus, deuxième roi de la troisième dynastie.
Il y a donc tout lieu de penser que l'emploi de la brique, si peu naturel à l'Égypte pour les grandes constructions, y avait été apporté de la Mésopotamie avec la forme même de la pyramide babylonienne, forme qui fut remplacée plus tard par la forme égyptienne pure, de même que la brique fut elle-même remplacée par la pierre et le granit.
Ainsi, tout en admettant que la civilisation égyptienne est descendue dans la vallée du Nil par l'Éthiopie, nous n'en considérons pas moins cette civilisation comme essentiellement asiatique, et en tout cas on se tromperait si l'on croyait qu'elle dérive, comme l'a pensé M. Hoskins, de celle dont on a récemment retrouvé les monuments sur le sol éthiopien. C'est le contraire qui est vrai ; car ces monuments offrent tous une imitation, ou plutôt une dégénération évidente de l'art égyptien, et toutes les inscriptions, tous les noms de rois qu'on a pu y lire, appartiennent à une époque très moderne, aux temps contemporains de la dynastie grecque. On ne retrouve même sur ces monuments presque aucune trace des rois de la dynastie éthiopienne qui régna en Égypte dans le VIIe siècle avant notre ère, et comprit les trois règnes de Sabacon, Taraca et Sevec."

lundi 24 mai 2010

Inventaire des pyramides de Saqqarah et Dahchour, par Richard Pococke (XVIIIe s.)

J'ai déjà proposé, dans le contenu de ce blog, un premier texte de Richard Pococke (1704-1765), relatif aux trois pyramides majeures du plateau de Guizeh. Voir ICI.
Nous restons en compagnie de ce voyageur cartographe pour une poursuite du voyage, direction Saqqarah et Dahchour.
Pour être franc, je vous avouerai que je m'y perds un peu (pour n'être jamais allé personnellement à Dahchour) dans l'énumération des 18 pyramides au programme de ce nouveau périple, d'autant plus que lesdites pyramides ne sont identifiées que par leur situation très approximative, ou alors par des appellations qui ne présentent pas le mérite de la clarté. Mais je le sais : les spécialistes et pyramidologues expérimentés s'y reconnaîtront (et nous aideront peut-être à nous y reconnaître).
Ce texte est extrait de l'ouvrage Voyages de Richard Pococke, tome premier, 1772, traduit de l'anglais, sur la seconde édition, par une société de gens de lettres.

Portrait de R. Pococke, par Jean-Étienne Liotard (Wikimedia commons)
"Ce fut à mon retour de Faiume [Fayoum] que je fus à Saccara ; je quittai la route du Caire, après que j'eus passé les déserts sablonneux, et avançant environ cinq milles au nord-ouest, nous arrivâmes à Dashour, où il y a un caravansérail habité par des filles de joie turques ; et l'on m'assura qu'il y en avait dans plusieurs autres endroits. Ces tenantes ne portent point de voile, et nous ayant reconnu pour des Européens, elles parurent surprises de nous voir ; mais elles poussèrent leur impudence si loin que mon valet fut contraint de les chasser.
Après avoir côtoyé le canal occidental, l'espace de deux milles, nous arrivâmes à un village appelé Elmenshieh-Dashour, lequel est situé au midi, vis-à-vis la grande pyramide, celle qui est de brique étant sur la même ligne que Dashour.
Nous entrâmes ensuite dans le désert sablonneux, ayant le grand canal à l'orient, et au sortir des melonnières, nous arrivâmes à un bois d'acacia, qui s'étend environ un mille au nord des bois de palmiers, qui sont près de Saccara, qui est un pauvre village, bâti au pied des montagnes.
Je fus voir le shaykh, pour qui j'avais des lettres de recommandation ; il me servit une collation et me promit de m'accompagner aux pyramides au sortir de la mosquée, où il devait aller à midi, parce que c'était le vendredi. Nous nous rendîmes à un petit lac qui est un demi-mille au midi de la ville, et de là à une chaussée bâtie de grottes pierres de 35 pieds de large, qui mène au couchant des montagnes. J'employai ce jour-là et les deux suivants à faire mes observations, et avec d'autant plus d'exactitude que la plupart des voyageurs n'ont presque rien détaillé, si l'on en excepte les catacombes. On arrive par une petite montée à une plaine sablonneuse, qui peut avoir quatre ou cinq milles d'étendue, jusqu'aux plus hautes montagnes.
Les pyramides sont bâties du nord au sud le long de la croupe d'une montagne, laquelle s'étend depuis les trois qui sont au nord, à trois ou quatre milles de Saccara, l'espace de 8 à 9 milles du côté du midi. Environ un demi-mille à l'orient de la pyramide, qui paraît de loin être bâtie avec de grandes marches, il y a une petite descente qui conduit à une espèce de petite plaine ronde, au milieu de laquelle il y a une hauteur.
Cet endroit est rempli d'ossements, et c'est là dessous que se trouvent les catacombes des momies, lesquelles s'étendent vers cette pyramide, tout le pays n'étant qu'un rocher solide, couvert de cinq à six pieds de sable.

Cette carte est extraite de l'ouvrage de Michel Valloggia 
"Au coeur d'une pyramide" (4e de couverture), présenté dans ce blog ICI
Environ un demi-mille au nord de la même pyramide, sont les catacombes des oiseaux. Je trouvai dans cet endroit parmi le sable quantité de ces petites statues de terre d'Osiris, lesquelles sont couvertes d'une espèce d'émail vert. Je vis dans ce même endroit plusieurs monceaux de décombres, et une espèce de fossé qui s'étend tout autour au midi de Saccara, ce qui me fait croire qu'il était autrefois fermé.
Les trois pyramides sont à trois ou quatre milles plus au nord ; elles paraissent être de la grosseur de la troisième pyramide de Gizeh, et sont sur une hauteur qui s'étend davantage vers l'orient que les autres montagnes. Comme elles n'ont rien de remarquable, les voyageurs n'y vont jamais. La montagne située entre ces pyramides et celles de Gizeh forme un enfoncement demi-circulaire. Je crus voir dans cet endroit quantité de ruines, qui vraisemblablement sont celles de la partie de Memphis qui aboutissait au désert. Au sud-est des catacombes des oiseaux, je vis une pyramide ruinée, d'environ 60 pieds en carré, et plus au midi, quelques monuments carrés, qui peuvent avoir été des petites pyramides.
Près de celle-ci est la pyramide appelée par les Arabes la pyramide avec des degrés. Je la mesurai par pas, et trouvai qu'elle avait 300 pieds du côté du nord, et 275 du côté du levant, la plupart de ces pyramides étant plus larges d'un côté que de l'autre. Sa hauteur est de 150 pieds. Elle est composée de six marches ou degrés, de 11 pieds de large, et de 25 de hauteur, mesurés à plomb, étant, je crois, de 35 dans le plan incliné, comme je le reconnus en la mesurant dans quelques endroits ; car le front des degrés forme un plan incliné. Comme ses angles sont la plupart démolis, je montai par l'angle nord-est, et descendis par celui du nord-ouest. Je mesurai au sommet 22 pieds 6 pouces du côté de l'orient, 50 pieds 6 pouces du côté du nord, ce qui vient de ce que l'angle d'inclinaison n'est pas le même.
Elle est revêtue par dehors de pierres brutes, à 20 assises par degré, chacune d'un pied trois pouces de hauteur. Elle est bâtie en dedans de cailloux, entre lesquels est un mortier jaune et graveleux de six pouces d'épaisseur.(1) Il y a deux ouvertures du côté du midi. Les trois quarts du degré inférieur font démolis ; il manque entièrement du côté du nord, et de celui du levant, le terrain est élevé à la hauteur du premier degré. Je vis près de cette pyramide plusieurs monceaux d'une espèce de marbre rouge et jaune.
La pyramide du côté du sud-ouest paraît ronde au sommet et il y en a trois ou quatre bâties de même vers la première entrée, en arrivant par la chaussée. L'une a 100 pieds du levant au couchant, et 80 du nord au sud. L'autre a les mêmes dimensions d'un côté, mais n'a que 90 pieds de large du côté du levant. Il y a encore quelques grosses pierres vers le sommet de celle-ci, mais il n'y en a point à l'autre. L'intérieur de celle-ci et de quelques autres paraît être rempli de moellons (2) et de sable.
Il y a de chaque côté de l'entrée deux pyramides plus petites. Ces dernières ressemblent moins à des pyramides qu'à des monticules revêtus de pierres ; de sorte qu'il y a lieu de croire que les pyramides doivent leur origine à la coutume qu'on avait de revêtir les monticules de terre qu'on élevait en l'honneur des défunts, ou que les éminences qu'on trouve dans les contrées du nord ne sont qu'une imitation des pyramides. Et comme on trouve dans la Syrie plusieurs de ces éminences revêtues de pierre, sur lesquelles on a bâti des châteaux, il peut se faire qu'on les ait d'abord élevées en l'honneur de quelques grands hommes, et que dans la suite on les ait employées à un autre usage.

Mastabat el-Phiraoun - photo Jon Bodsworth (Wikimedia commons)
Environ deux milles au midi, ayant traversé une petite hauteur qui s'étend d'orient en occident, nous arrivâmes à la pyramide imparfaite, appelée Mustabait-el-Pharaone, ou le siège de Pharaon, sur laquelle les Arabes disent que les rois d'Égypte publiaient les lois. Elle a 270 pieds de large du côté du nord, 208 du côté du midi, et 46 de hauteur. Toutes les marches ont un pied de saillie, à l'exception de la troisième, à compter de la base, qui en a dix. Elle est bâtie de grosses pierres vermoulues, remplies de coquillages, de sept pieds de long, et de la même épaisseur que les marches, je veux dire de quatre pieds six pouces.
À l'ouest nord-ouest de cette pyramide, il y en a une petite, laquelle a environ 200 pieds en carré, et à l'ouest une pyramide ruinée. Environ à deux milles de là, est la grande pyramide, appelée El-Herem el-kebere el-Barieh, la grande pyramide du nord. Comme elle est entourée de quantité de décombres, et que je n'avais point de niveau, je fus obligé de la mesurer de loin, en me plaçant vis-à-vis des angles, et trouvai qu'elle avait 710 pieds du côté du nord, et 690 du côté du levant, mais l'ayant mesurée par pas, la mesure du côté du nord se réduisit à 662 pieds et demi, ce qui me fait croire que je me suis trompé.
Je trouvai qu'elle avait au sommet 20 pieds du côté du nord, et 15 du côté du midi, ce qui s'accorde avec la première mesure, qui la fait plus large du côté du nord. Elle a 156 degrés de deux ou trois pieds de haut ; ceux d'en bas ont environ trois pieds, ceux de dessus deux, sur environ deux de large. Je trouvai avec le quart de cercle qu'elle avait environ 345 pieds de hauteur, et c'est la mesure moyenne qu'elle doit avoir, en donnant deux pieds quatre pouces à chaque marche.
La pyramide, selon que je l'ai mesurée au sommet, forme un angle d'inclinaison plus aigu au nord et au sud, que du côté du levant et du couchant, où les marches doivent être plus larges, de sorte qu'elle est probablement aussi grande que celle de Gizeh, car en ne donnant que deux pieds de largeur aux marches, quoiqu'elles doivent en avoir davantage au levant et au couchant, elle aurait du côté du nord, suivant ce calcul, 644 pieds.
Un voyageur, parlant de cette pyramide qu'il appelle la pyramide de Rhodope, et qu'il prétend être la plus grosse des 18 qui sont dans cet endroit, l'a probablement mesurée en comptant les marches. Il lui donne 642 pieds en carré, sur 327 de hauteur, et 148 marches ; mais comme ce sont des pieds français, peut-être a-t-il réduit ses mesures à peu près aux miennes. Les pierres dont elle est revêtue ont six pieds de long, et saillent d'environ quatre pieds. J'ai trouvé qu'elles avaient deux pieds dix pouces dans le plan incliné, sur deux pieds six pouces d'épaisseur.
On observera que les marches de la seconde pyramide de Giseh étant remplies, on dut pour la finir commencer par le sommet ; mais qu'ayant ensuite trouvé qu'il était plus commode de commencer le revêtement par le bas, on fit déborder les pierres de quatre pieds au-delà des marches, tant pour servir de plate-forme que pour mieux lier les pierres ensemble. (3)
Cette pyramide est bâtie de la même pierre de taille que les autres, mais revêtue d'une pierre fine extrêmement dure, laquelle subsiste dans plusieurs endroits, Le terrain est fort élevé de ce côté-ci, de même que de celui du levant, mais moins du côté du couchant. À quelque distance au midi et au couchant, le terrain est creux ; il l'est aussi au nord et à l'ouest de la grande pyramide, en tirant vers le midi, et c'est apparemment de là qu'on a tiré les pierres pour bâtir les pyramides.
Du côté du nord, environ à un tiers de la hauteur de la pyramide, il y a une entrée de trois pieds cinq pouces de large, et de quatre pieds deux pouces de profondeur ; les pierres qui sont en dedans sont de la hauteur et de la largeur de l'entrée, et d'environ cinq pieds de long. J'entrai dans la pyramide par ce passage qui est raide, et dans lequel on a pratiqué des trous pour poser les pieds. Ce fut avec beaucoup de difficulté que nous franchîmes les derniers, à cause du sable qui remplissait le passage. Je trouvai au bout une chambre de 22 pieds et demi de long, et de 11 pieds 10 pouces de large ; à la hauteur de dix pieds six pouces, il y avait un rang de pierres dont la saillie de chaque côté était de cinq pouces ; et sur celui-ci douze autres, qui se terminaient en pointe, un dont le sommet pouvait avoir environ un pied de large. À l'occident de cette salle, il y en a une autre, et à l'extrémité de chacune, au milieu du cinquième et du sixième rang, à compter du sommet, il y a une porte qui conduit dans une petite chambre, ainsi que je l'appris d'un homme qui y était descendu avec une échelle. Ces chambres sont d'une pierre blanche très polie, et d'un travail admirable, étant toutes bâties de grosses pierres. Il y en a sept en long, et trois ou quatre en large. Dans le joint des pierres, il y a une petite cannelure de six lignes de large, laquelle forme un angle pareil à celui des membres d'un triglyphe dans l'ordre dorique.
Environ un mille au sud-est, il y a une autre grande pyramide, appelée la Grande pyramide du sud (El-Herem-El-Kieber-el-Koubli) qui est plus petite que l'autre. L'ayant mesurée comme j'avais fait l'autre, je trouvai que sa longueur du côté du nord était de 590 pieds, et de 600 du côté du levant, et l'ayant mesurée par pas, sa mesure, de ce côté, se trouva exactement la même ; et de celui du nord, de 605 pieds, ce qui me fait croire qu'elle a 600 pieds en carré, et 335 de hauteur. Ce qu'elle a de particulier est que son angle d'inclinaison, à la hauteur de 280 pieds, est plus grand qu'à la base ; car cette pyramide paraît avoir été revêtue jusqu'à cette hauteur, et est bâtie en dedans de bonne pierre de taille, comme je l'observai dans les endroits où elle est démolie ; car elle est ruinée dans plusieurs, mais de manière à ne point empêcher qu'on ne monte au sommet. Le bas est entièrement ruiné de tous côtés, et cependant il serait également difficile et dangereux de vouloir arriver à un trou qui paraît conduire à un passage qui n'est point ouvert, et qui est à la hauteur de douze assises au-dessus de terre ; et j'ai observé que les pierres qui sont au-dessous de ce trou ne sont point horizontales. Les pierres extérieures ont la plupart trois pieds six pouces de long, deux pieds quatre pouces d'épaisseur, et deux pieds six pouces dans le plan incliné. Les marches ont deux pieds de large, et les pierres qui posent dessus, qui ont deux pieds de large, débordent les marches de quatre pieds six pouces, et font par conséquent que la pyramide est plus large de neuf pieds de chaque côté, qu'elle ne l'était avant que d'être revêtue. Dans l'endroit où j'ai observé que la pyramide paraît avoir une inclinaison différente, les pierres sont éclatées et mal unies, et je ne crois pas m'être trompé au point de ne pas m'apercevoir que cette différence vient de ce que cette partie supérieure n'est pas revêtue de pierre comme le reste. La partie inférieure est entière, excepté vers le bas, où il semble qu'on l'ait démolie à dessein pour emporter les pierres. Le côté du nord est le plus entier, et le terrain moins élevé que des autres côtés.
On trouve à l'est-nord-est une pyramide ruinée, qui a environ 170 pieds d'un côté, et 210 de l'autre.
Environ deux milles à l'orient de la grande pyramide dont je viens de parler, dans un fond et près de la crête orientale de la montagne, on trouve une pyramide, bâtie de briques crues, appelée Ktoube el-Menshieh (les briques de Menshieh), d'un village qui est auprès, qu'on appelle Menshieh-Dashour, On la bâtit probablement près de la plaine à cause de la brique qui paraît avoir été faite avec la terre que le Nil charrie, laquelle est noire et sablonneuse, et entremêlée de cailloux et de coquillages. Elle est mêlée avec de la paille hachée pour mieux la lier, et c'est ainsi qu'on fait encore les briques en Égypte, et dans plusieurs contrées de l'Orient. Je trouvai que quelques-unes de ces briques avaient 13 pouces et demi de long, six et demi de large, sur quatre d'épaisseur, et d'autres 15 pouces de long, sept de large, et quatre pouces et demi d'épaisseur. J'observai du côté du nord que les briques étaient posées en long du nord au sud, mais non pas partout, et qu'elles n'étaient point liées ensemble.
Cette pyramide est fort délabrée ; je la mesurai cependant, et trouvai qu'elle avait 157 pieds de largeur du côté du nord, et 210 du côté du couchant. Elle est fort endommagée du côté du levant et du couchant. Sa largeur au sommet est de 43 pieds de long sur 35 de large, et sa hauteur de 150 pieds. Je jugeai par sa figure qu'elle avait été bâtie avec cinq degrés, comme celle de Saccara, chacun ayant 10 pieds de large sur 30 de hauteur. La montée en est facile, parce que les briques sont éboulées. Comme il y a du gravier et des coquillages dans les briques, il n'y a pas apparence que ce soit la pyramide que fit bâtir le roi Asychis avec le limon qui s'attachait aux sondes qu'on jetait à plusieurs reprises dans le lac."

(1) Texte anglais : The outside casing is of hewn stone, twenty tier to each degree, each tier being one foot three inches deep. The building within is of small thin stones, and the yellow gravelly mortar is six inches thick between them.
(2) En anglais : small stones
(3) En anglais : It is to be observed that the steps of the second pyramid of Gize being filled up, that manner of finishing the work was most convenient, as they begun it at top ; but as they might after find it more commodious to begin the casing at bottom, this method of laying the stone, so as to project four feet beyond the steps, might be judged a more proper way, both as it made a larger platform to work on, and to raise the materials, and also as the stones laid in this manner would more effectually bind one another.

dimanche 23 mai 2010

Détérioration du sarcophage de la Chambre du Roi : la faute à des soldats de l'armée anglaise, selon Gratien Le Père (XVIIIe-XIXe s.)

J'ai déjà présenté des extraits du Mémoire sur les pyramides d'Égypte et sur le système religieux de leur érection et de leur destination, 1826, de Gratien Le Père (1769-1826) , ingénieur en chef au Corps royal des Ponts et Chaussées, membres de la Commission des Sciences et des Arts de l'expédition française en Égypte. Voir ICI
Un détail de cet ouvrage m'a échappé. Il s'agit d'une note, en bas de page, concernant l'état du sarcophage de la Chambre du Roi de la Grande Pyramide. Il m'a paru intéressant de la remettre dans son contexte, comme suit :

Photo de Jon Bodsworth (Wikimedia commons)
"Nous devons réfuter ici [les] opinions, quoiqu'il soit néanmoins très possible, ainsi que le disent quelques anciens écrivains, que les corps des princes qui firent élever de leur vivant ces Pyramides, n'aient,pas été tous renfermés dans les sarcophages qu'on y a trouvés, et
notamment dans celui de la grande Pyramide de Gyzéh, que tous les Français de l'expédition ont pu y voir après tant d'autres voyageurs qui en ont fait mention dans leurs écrits (1). Comment, en effet, soutenir que ces sarcophages, et d'autres trouvés dans les syringes ou catacombes royales de Thèbes, de Memphis et autres lieux, n'aient pas été destinés à y renfermer les dépouilles mortelles de l'homme, contre tout ce qui existe de plus vraisemblable et de plus analogue au système religieux des Égyptiens quand tous les anciens auteurs que nous avons déjà cités, Hérodote, Diodore, Strabon et Pline, qui tous ont vu ces monuments dans leur état de perfection, n'ont jamais considéré les Pyramides que comme les tombeaux des Pharaons?
Comment enfin mettre ne doute que les sarcophages trouvés dans ces monuments, creusés ou élevés sur la lisière du désert, que la nature a condamné à une éternelle stérilité et à la mort, aient été destinés à servir de tombes, quand on les retrouve, ces tombes, au sein d'une ville de tombeaux, où des générations éteintes et entassées depuis plusieurs milliers d'années y restent encore en entier, et comme endormies du sommeil de la mort, dans ces lieux qui appartiennent incontestablement à la Nécropolis de l'antique Memphis ?"

(1) On doit dire, quoiqu'avec peine, que le sarcophage en granit rose, dit oriental ou d'Égypte, que l'armée française trouva encore et conserva en son entier dans la chambre royale de la grande Pyramide de Gyzéh, fut brisé par quelques soldats de l'armée anglaise, en 1802, et ce, par ce vain esprit d'ostentation, celui de rapporter dans leur pays quelques témoignages matériels de leur passage sur cette terre antique.
C'est sans doute à un moment d'absence de la discipline militaire qu'on doit attribuer cette perte irréparable, puisqu'il est impossible de replacer au lieu sacré de sa première destination un monument de même nature et des mêmes dimensions.

samedi 22 mai 2010

L'origine des matériaux de construction des pyramides de Guizeh, selon E.-F. Jomard (XIXe s.)

Avec le texte ci-dessous, extrait une nouvelle fois de la Description de l'Égypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française (1829, tome V), éditée par Charles Louis Fleury Panckoucke, nous parvenons au terme (provisoire ?) de notre découverte des pyramides memphites, en compagnie d'Edme-François Jomard (1777-1862).
Après avoir décrit les trois chaussées monumentales qui sillonnent le site de Guizeh, l'auteur cherche leur utilité, pour parvenir à cette conclusion : "Comment expliquer ces ouvrages si considérables, qui sont précisément dirigés à l'est, c'est-à-dire vers la montagne arabique, et dont la pente prend son origine auprès de la lisière du terrain cultivé, ouvrages construits avec tant de travail, de temps et de dépense ? Qui pourrait soutenir qu'ils n'ont pas servi au transport des pierres, quand surtout l'historien [Hérodote] décrit ces chaussées, en fait voir l'importance, et en apprend la destination."
Puis, tout en admettant que les matériaux de construction des pyramides provenaient principalement de Tourah,il ne s'en interroge pas moins sur la probabilité d'une provenance partielle plus proche du site de construction.
Quelle que soit la justesse de ses interprétations et conclusions, Jomard était tout d'abord un égyptologue pragmatique, qui se laissait guider par la configuration du terrain, non par des a priori puisés de-ci de-là. Tel n'est pas le moindre de ses mérites...


Environs de Memphis
Illustration extraite de la Description de l'Égypte
"Plusieurs opinions existent sur les carrières qui ont servi à la construction des pyramides. Les uns admettent le rapport des auteurs qui assurent que les materiaux ont été transportés de la montagne arabique ; les autres le révoquent en doute, et soutiennent que la montagne libyque a fourni les pierres sur le lieu même, en quantité suffisante. J'avoue que ce dernier sentiment est celui que j'embrassai d'abord. L'assertion est d'autant plus spécieuse que le rocher renferme des lits tout semblables aux pierres des pyramides, et qu'il a fallu creuser autour du Sphinx, puis dresser le plateau, ce qui a dû procurer beaucoup de matériaux. Mais cette opinion doit être abandonnée, et j'y ai renoncé en effet par les considérations que je vais soumettre au lecteur. S'il n'existait que le témoignage d'Hérodote et des autres écrivains, on pourrait dire à la rigueur qu'ils ont été induits en erreur par la vanité des prêtres égyptiens, bien que cet argument ait été prodigué en d'autres cas jusques à l'abus : mais il y a un témoignage plus positif et incontestable, c'est celui des monuments.
On a vu plus haut qu'il existait encore trois chaussées, deux presque ruinées, une autre intacte. Comment expliquer ces ouvrages si considérables, qui sont précisément dirigés à l'est, c'est-à-dire vers la montagne arabique, et dont la pente prend son origine auprès de la lisière du terrain cultivé, ouvrages construits avec tant de travail, de temps et de dépense ? Qui pourrait soutenir qu'ils n'ont pas servi au transport des pierres, quand surtout l'historien décrit ces chaussées, en fait voir l'importance, et en apprend la destination.

Ilustration extraite de la Description de l'Égypte 


En second lieu, il n'est pas possible de croire qu'on ait enlevé beaucoup de pierres en dressant le plateau des pyramides, et qu'elles aient servi à la construction, il eût mieux vallu laisser le roc à sa place. Quant au Sphinx, dont on a dit, peut-être avec raison, que la tête désignait l'ancien niveau du sol, comme ces témoins que nos carriers et terrassiers laissent au milieu des excavations, il est facile de voir que la pierre qui a été abattue autour de la tête, du col et de la poitrine n'équivaut pas à la cinquantième partie de la première des grandes pyramides, à la centième partie des trois ensemble. Il est vrai qu'on a peut-être creusé autour du plateau, et tiré quelque parti de la pierre extraite des fossés ; mais on peut accorder cette supposition, sans pour cela dispenser de chercher ailleurs la source qui a fourni la masse principale des matériaux.
En troisième lieu, la nature de la pierre de la chaîne libyque n'est pas toujours semblable à celle des assises des pyramides, il n'y en a du moins qu'une partie ; elle est ordinairement moins dure, moins compacte, moins pleine de coquilles numismales et de bélemnites, et la pâte est moins serrée. Elle se ronge davantage à l'air, témoin le devant du Sphinx, lequel est supposé avoir fourni des materiaux.
Quatrièmement, le revêtement de la seconde pyramide et beaucoup de fragments que j'ai vus au pied de la première et que je pense avoir servi à la revêtir, sont d'une couleur grise particulière, et susceptible d'un demi-poli assez beau, caractères qui sont étrangers à la pierre de cette partie de la montagne libyque, plus blanche et plus tendre.
Enfin les carrières de Torrâh (Troja), sur la rive droite, entre les pyramides et les ruines actuelles de Memphis, carrières qui présentent aujourd'hui des traces de travaux si considérables, ne sont-elles pas celles qu'Hérodote avait en vue, quand il dit que les constructeurs ont pris la pierre dans la montagne arabique ? La pierre a justement les caractères de celle des pyramides, notamment celle du revêtement. Quand on descend le Nil et qu'on s'arrête quelque temps en face pour voir ces excavations, on est surpris de leur étendue et de leur aspect ; mais leur profondeur immense étonne bien autrement, quand on y met le pied. Le travail des Égyptiens  s'y reconnaît aisément : en y marchant, je n'ai plus conservé de doutes. Eux seuls étaient assez expérimentés dans l'exploitation des carrières pour enleverà la montagne de telles masses de pierre, en laissant le toit sans support. Les parois sont dressées, les piliers taillés, les distributions intérieures sont à angle droit, comme s'ils eussent voulu faire des monuments souterrains, et non pas extraire la pierre seulement. Ainsi le vide de ces immenses excavations peut bien représenter le volume des pyramides.
À la vérité on a observé au nord de la première pyramide une partie de la chaîne libyque exploitée aussi à ciel ouvert, dont la nature est une pierre numismale semblable à celle qui compose les derniers degrés : on pourrait donc admettre qu'une partie du massif des pyramides a été fournie par la montagne de Libye, soit sur le lieu même, soit à quelque distance : mais la plus grande partie a été, selon moi, extraite de Torrâh. J'admettrai au reste une modification à la première des opinions que je discute, c'est que les pierres extraites de Torrâh n'ont pas été charriées au travers de toute la vallée. Mon sentiment est qu'elles ont été embarquées sur un canal transversal passant au nord de Memphis et s'écoulant dans le canal occidental, d'où elles sont descendues jusqu'à la naissance des chaussées ci-dessus décrites : le texte même d'Hérodote appuie cette explication ; ainsi se trouveront conciliés les témoignages des auteurs, la nature des lieux et les monuments, le fait de l'existence actuelle des chaussées encore subsistantes et plus ou moins conservées, enfin la conséquence nécessaire qui se déduit de leur position et de leur direction.
Le dessin que je viens de citer donne une idée de la partie septentrionale des carrières de Torrâh ; au-delà, la montagne est taillée de la même manière, et plus profondément encore, jusqu'à une grande distance vers le sud ; le lieu mériterait d'être examiné en détail. Parmi les carrières que j'ai visitées, j'en ai remarqué une qui avait 6 mètres et demi (20 pieds) de hauteur et un très grand nombre d'embranchements. Les piliers et les murs, dans cette carrière et dans toutes les autres, sont taillés à arêtes vives, les plafonds sont travaillés avec un soin égal, et l'on retrouve partout dans l'exécution le ciseau égyptien ; enfin dans l'immensité du travail, on reconnaît la source visible où furent puisés les matériaux des monuments de Memphis."

vendredi 21 mai 2010

Inventaire des chaussées du site de Guizeh, par Edme-François Jomard (XIXe s.)

J'ai déjà présenté sur ce blog quelques textes d'Edme-François Jomard (1777-1862), extraits de la Description de l'Égypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française (1829, tome V), éditée par Charles Louis Fleury Panckoucke .
Dans ce nouvel extrait, j'ai regroupé deux passages de l'ouvrage où il est question des chaussées attenantes aux pyramides. L'auteur les énumère, puis se risque à une interprétation de leur fonction, en faisant référence - comme par hasard !- à Hérodote.

Illustration extraite de la Description de l'Égypte
"L'édifice que je viens de décrire [le 'monument de l'est', jouxtant la troisième pyramide de Guizeh] est d'autant plus remarquable qu'il est lié et fait suite à une chaussée en pente, dirigée comme lui sur l'axe de la troisième pyramide : cette chaussée est un autre ouvrage bien digne des Égyptiens. Sa largeur est de 14m 2 (environ 44 pieds), et sa longueur, 260 mètres (801 pieds environ), mesurée sur la pente, laquelle est de plus de 1 pour 15. En y comprenant ce que j'ai appelé le vestibule, la longueur totale serait de 291 mètres (897 pieds environ).
Au bout de ce grand plan incliné est une autre rampe encore plus inclinée, tournant au sud-est. Cette partie n'est point construite, mais la première est soutenue dans toute sa longueur, et des deux côtés, d'un mur bâti en assises régulières. Les pierres en sont encore plus longues que celles du monument de l'est : si je ne me trompe, j'en ai vu de 8 à 10 mètres (25 à 30 pieds) de long. Au sommet de la pente, ce mur de soutènement a 13 ou 14 mètres et six assises de haut ; les pierres ont jusqu'à 2 mètres et plus d'élévation.
On ne peut nier que cette construction ne mérite de figurer à côté des grands ouvrages des Égyptiens ; mais elle ne présente point aujourd'hui tout l'intérêt dont elle serait susceptible si l'on en connaissait la destination. Sans doute il est probable que c'est l'une des chaussées sur lesquelles, selon Hérodote, furent charriées les pierres des pyramides, (1) et ici la vraisemblance est qu'elle servit particulièrement à conduire les blocs de granit destinés à revêtir la Troisième.
Ces blocs, selon moi, furent apportés par eau sur le canal occidental, ancien bras du Nil, jusqu'à un village tout voisin, Koum el-Eçoued (la butte noire) , qui est dans la direction de la chaussée, et où l'on trouve aujourd'hui des ruines. Son nom est peut-être de tradition, il ne serait pas sans rapport avec la couleur des pierres, qui, suivant les anciens, y furent transportées de l'Éthiopie, c'est-à-dire des carrières voisines de Syène. Pourquoi les aurait-on fait venir par le fleuve même, pour se mettre dans la nécessité de les transporter ensuite par terre, à travers un espace de deux lieues au moins d'étendue ? Ma conjecture est bien confirmée par les restes d'une chaussée de même longueur que la précédente, à 600 mètres environ de distance et dans la même direction, et qui semble avoir fait suite à celle de la Troisième pyramide. (…)
Il me reste, pour finir cette description, à parler succinctement de quelques autres vestiges d'antiquité que l'on observe sur le site des pyramides, en commençant par les chaussées. Déjà , en traitant de la troisième pyramide, j'en ai décrit une très bien conservée ; une autre, qui peut-être lui faisait suite, longue aussi de 260 mètres, est à l'est, à peu près dans la même direction et fort peu éloignée du terrain cultivé. (2)
Une dernière se voit à l'est de la Grande pyramide ; elle est coudée et touche à la plaine ; sa longueur est d'environ 400 mètres ; la première partie est dirigée vers l'angle sud-ouest du monument, la seconde au milieu de la face de l'est. Cette chaussée est très ruinée, mais on la suit bien sur le terrain. Peut-être est-ce le reste de celle qui, selon Hérodote, avait 5 stades de long (ou 924 mètres). Il la regardait comme un ouvrage presque aussi considérable que la pyramide ; elle avait servi, dit-il, à transporter les pierres tirées de la montagne Arabique. Comme l'historien nous en donne toutes les mesures, il est facile d'apprécier son assertion : la largeur était de 10 orgyies ou 18m 72 ; sa plus grande hauteur était de 8 (14m 98). Ainsi, supposé la base horizontale, la pente de ce plan incliné n'était guère que de 1 pour 60, le quart seulement de celle de la première chaussée ; mais le texte même d'Hérodote s'opposerait dans ce cas à ce qu'on admît une pente aussi faible ; car le plateau des pyramides était, dit-il, à cent pieds au-dessus de la plaine, c'est-à-dire 16 orgyies 2/3, faisant 30m 8. Or, la distance de la pyramide (du milieu de la face de l'est) à ce même point n'est que de 700 mètres. Quand même on le reculerait assez pour trouver les 5 stades ou 3000 pieds, la pente totale aurait été de 1 pour 30 ; tellement que la plus grande hauteur, toujours suivant le même calcul, devait être plutôt 18 orgyies que 8. Mais il est probable que la chaussée avait été construite sur un sol en pente, c'est-à-dire sur le versant de la montagne. Quant à la comparaison du travail avec celui de la pyramide même, à ne considérer que le cube de pierres, on trouve qu'elle a bien peu de fondement, puisqu'un des solides fait au plus la vingtième partie de l'autre : je reviendrai sur ce passage d'Hérodote."

(1) Suivant M. Gratien Le Père, on trouve sur le parement de ces chaussées des figures d'animaux  et d'autres sculptures hiéroglyphiques ; il en conclut qu'elles n'ont pas été construites seulement pour le transport des pierres, et qu'elles avaient un objet religieux, qu'elles servaient à des cérémonies : s'il a aperçu ces figures sur la chaussée de la troisième pyramide, ce qu'il n'explique pas, cette observation m'aurait échappé, mais ce voyageur ne dit pas les avoir vues lui-même.
(2) M. Gratien Le Père pense qu'elle n'a pas servi au transport, mais que c'était une digue bâtie pour rejeter le Nil vers l'est; mais c'est au sud, et non au nord Memphis que fut construite la digue destinée à cet usage

jeudi 20 mai 2010

Rendons à Djéser ou Imhotep ce qui est à Tosorthrus, présenté comme l'inventeur de la construction en pierres en Égypte

"Djéser (ou Djoser) est un roi de la IIIe dynastie (Ancien Empire). Il succède à Senakht. Manéthon l’appelle Tosorthros (Sesorthos) et lui compte vingt-neuf ans de règne alors que le papyrus de Turin lui en compte dix-neuf ans et un mois, ce qui est contradictoire avec d'autres documents égyptiens dont la stèle de la famine découverte à Assouan. On situe son règne aux alentours de -2630 à -2611."
Voilà ce que propose Wikipédia.
Djéser, Djoser, Tcheser, Tosorthrus, Tosorthros, Esculape égyptien, "le saint" : plusieurs noms pour une même personne ? Le constat est courant en égyptologie. Aux spécialistes de nous éclairer sur le cas présent. Pour l'heure, sous réserve de démonstrations complémentaires, nous retiendrons ici l'assimilation entre Tosorthrus et Djéser (Djoser).
Mais on le sait : qui dit Djéser dit aussi Imhotep, le vizir et architecte attitré du roi, présenté également comme médecin et philosophe.
Nous voici donc face à un duo bâtisseur dont il semble difficile a priori de distinguer à qui appartient singulièrement l'invention de la construction en pierres sur un chantier de pyramide. Quant aux textes que j'ai retenus ci-dessous, ils ont fait leur choix, dans la foulée de Manéthon : priorité à Thosorthrus/Djéser !
Qu'on me permette une anecdote personnelle : lors de mes "humanités", j'ai appris ou étais censé apprendre le latin. Eh oui ! Ça existe encore ce genre de dinosaure ! Et je me souviens toujours de la fameuse phrase "Caesar pontem fecit" que notre éminent professeur se plaisait à commenter. Sincèrement, vous voyez l'empereur romain en train de tailler lui-même et d'appareiller les pierres de son pont ?
Alors, si César s'est vu attribuer des lauriers parce qu'il avait "fait", autrement dit "fait faire" un pont, pourquoi n'en serait-il pas de même avec Djéser à qui l'on décerne les mérites d'une invention qui aurait mûri dans un cerveau autre que le sien ? On pourrait donc plus globalement retenir que la construction en pierres a vu le jour "sous son règne".
Veuillez excuser ce raisonnement à la sauvette. Mais je pense qu'il ne doit pas être loin de la vérité... Toute démonstration contraire sera évidemment la bienvenue.


Statue de Djéser - musée du Caire (Wikimedia commons)
"Les Égyptiens sont de tous les peuples connus ceux qui paraissent avoir fait les premiers usage du granite pour élever des temples et des monuments qui, par la solidité de leur construction et la dureté de la matière, ont résisté, depuis plusieurs milliers d'années, à toutes les intempéries de l'air, et aux dévastations des différents peuples qui ont successivement fait la conquête de l'Égypte.
C'est probablement au désir de perpétuer la mémoire de quelques grands évènements, ou de quelques hommes célèbres , qu'il faut attribuer l'art de travailler une matière aussi dure que le granite, dans un pays où les habitations ordinaires n'étaient qu'en terre couverte de roseaux ou de paille.
En consultant ce qui nous reste des annales des anciens Égyptiens, on trouve que les premiers essais de cet art sont dus à un des rois de Memphis, nommé Tosorthrus, qui vivait plus de douze mille ans avant l'ère vulgaire, d'après le calcul d'Hérodote, et près de quinze mille ans d'après celui de Diodore de Sicile, c'est-à-dire plus de seize mille ans avant le règne de Napoléon Ier.
Les anciennes carrières de granite se trouvent depuis Syène ou Assouan jusqu'aux cataractes du Nil ; elles sont situées sur le flanc des montagnes. On y voit encore des blocs ébauchés d'une très grande longueur, qui paraissent avoir été préparés pour des obélisques et des colonnes. Cette espèce de roche qui n'a point de lits, se trouve par masses d'une très grande dimension, dont on peut tirer des morceaux d'une grandeur considérable. Ces ébauches font voir comment les anciens Égyptiens s'y prenaient pour trancher dans la masse des blocs assez grands pour former des obélisques, des colonnes et même des édifices d'une seule pierre.
Ils commençaient à tailler dans la masse le devant et le dessus de la pierre dont ils avaient besoin ; ils faisaient ensuite avec des outils minces des tranchées d'environ un décimètre ou trois pouces de largeur, et des trous plus profonds espacés d'environ un mètre pour y enfoncer des coins de bois sec, qu'ils mouillaient pour les faire renfler et détacher la pierre. Il est bon de remarquer que c'est, à très peu de chose près, la manière dont on exploite encore, dans les carrières, les pierres qui n'ont pas de lits, c'est-à-dire qui ne se trouvent pas par bancs ou couches."
(Jean-Baptiste Rondelet, Traité théorique et pratique de l'art de bâtir, vol. 1, 1812)


Imhotep, statue exposée au département des Antiquités égyptiennes du Louvre 
photo de Hu Totya (Wikimedia commons)
"On attribue à Menès, 22e. roi ou vice-roi de la Basse-Égypte, la fondation de Memphis; mais ce ne fut que sous son successeur, Tosorthrus, que les Égyptiens commencèrent à tailler la pierre, et deux siècles environ après son règne fut bâtie la plus grande des pyramides."
(J de Saint-Martin, Histoire civile, politique et religieuse de tous les peuples, 1825)

"(…) la civilisation égyptienne a pu, comme on l'a dit si souvent, venir de l'Éthiopie, et cependant être d'origine asiatique et non point africaine. Cette première dérivation est infiniment plus probable, car l'histoire ne nous montre aucune civilisation sur le sol africain qui soit émanée de la race noire, tandis que nous trouvons dans le sud de l'Asie les grands centres de l'Inde et de la Chaldée avec lesquels le littoral de la Nubie se trouvait facilement en rapport. On sait que le trajet est si facile d'un rivage à l'autre du détroit de Bab-el-Mandeb, qu'il peut être accompli sur de simples radeaux, et que, suivant une locution proverbiale des Arabes, "on se reconnaît d'un bord à l'autre".
Nous trouvons dans l'histoire des pyramides d'Égypte des circonstances qui viennent à l'appui de cette opinion sur l'origine de la civilisation égyptienne. Les plus importantes comme les plus connues de ces pyramides sont celles de Gizeh, et on a l'habitude de les considérer comme le type universel et immuable des pyramides égyptiennes, mais cela n'est pas exact. Il existe en Égypte des pyramides qui ont une forme très différente, comme, par exemple, celle d'El-Meydouneh, composée de deux parties dont la supérieure même est tronquée, et forme esplanade, ou bien comme la plus grande des pyramides de Sakkarah, dont la partie supérieure est une sorte de pyramidion, dont les faces ont une autre inclinaison que la base, enfin comme la pyramide d'Abou-Sir, qui est composée de huit degrés.
Au lieu de la pierre employée dans la construction des pyramides de Gizeh, on trouve souvent aussi la brique crue, comme dans les pyramides du Fayoum, dans celle d'El-Lahoun, dans celle de Dashour. Il y a donc entre les pyramides d'Égypte et les pyramides en terrasses des bords de l'Euphrate des analogies très réelles, bien qu'elles n'aient pas été généralement marquées. Cette observation est d'autant plus importante que, si la pyramide n'était pas en Égypte d'origine étrangère, on aurait peine à s'expliquer comment la brique a pu être employée à sa construction alors que la pierre abondait sur le sol même ou on les élevait. Il faut encore ajouter que les pyramides construites en briques, et qui rappellent la forme en terrasse, sont plus anciennes que celles de Gizeh construites en pierre et qui présentent la forme rigoureuse de la pyramide géométrique. Bien que les pyramides de Gizeh remontent à la quatrième dynastie, c'est-à-dire à plus de 4000 ans avant notre ère, elles paraissent avoir été précédées par les pyramides du Fayoum et de Dashour, et par celle de Sakkarah dans laquelle le système graphique semble ne pas être encore complètement développé.
La substitution graduelle de la pierre à la brique que nous observons dans les pyramides égyptiennes s'accorde parfaitement avec ce que nous apprend Manéthon de l'invention de la coupe des pierres chez les Égyptiens, invention qu'il attribue à Tosorthrus, deuxième roi de la troisième dynastie.
Il y a donc tout lieu de penser que l'emploi de la brique, si peu naturel à l'Égypte pour les grandes constructions, y avait été apporté de la Mésopotamie avec la forme même de la pyramide babylonienne, forme qui fut remplacée plus tard par la forme égyptienne pure, de même que la brique fut elle-même remplacée par la pierre et le granit."
(M. Lenormant, présentant l'ouvrage de Victor Schoelcher, L'Égypte en 1845, in revue de l'Institut, Journal universel des sciences et des sociétés savantes, en France et à l'étranger, 2e section, tome 11, 1846)



Necropolis of Saqqara, photo taken by Hajor, december 2002. 
Released under cc-by-sa and/or GFDL. (Wikimedia commons)

"The oldest existing monuments in the world are the Pyramids and the tombs about them, which date as far back as the 4th, and perhaps 3rd, dynasty, and show at what a remote period sculpture and the use of squared stone in horizontal courses were practised in Egypt. The employment of squared granite blocks, and the beauty of the masonry in the interior of the Pyramids (which has not been surpassed, if even equalled, at any subsequent age), also prove the degree of skill the Egyptians had reached at a time long anterior to the building of the walls of Tiryns, and, consequently, to the rudest attempts in masonry in Italy or Greece. How long they took to arrive at that perfection it is difficult to determine ; but the period between the builders of the Pyramids and the reign of Tosorthrus, the second king of the 3rd dynasty, said by Manetho to have first used squared stone, is evidently much too short; and we may conclude that it was known to them, as well as the engineering skill required for changing the course of the Nile, even before the reign of Menes."
(Sir John Gardner Wilkinson, A popular account of the ancient Egyptians, 1854)