vendredi 4 mai 2012

Construction de la pyramide de Khéops : le "système de la pyramide interne", selon Marco Virginio Fiorini

arco Virginio Fiorini a déjà été présenté dans Pyramidales. Un chapitre du livre récent de cet architecte italien (Nel cantiere della Grande Piramide, Ananke, 2012, 184 pag.) a en effet été publié en exclusivité ici, avant même la parution de l’ouvrage.
En préambule à l’exposé de sa théorie sur la construction de la pyramide de Khéops, et parfois au détour de certains développements, l’auteur affirme son intention de se démarquer des multiples autres théories ou conjectures élaborées autour d’une énigme qui ne cesse de hanter la réflexion ou l’imaginaire de l’homme : comment “questi diavoli di Egizi” (ces diables d’Égyptiens) ont-ils procédé pour ériger la Grande Pyramide de Guizeh, cette merveille de pierre qui défie les siècles ?

Marco Virginio Fiorini ne se prive pas de faire état de sa “fierté”, au cours de sa démonstration qui sera résumée ci-dessous : Eh bien ! Je suis vraiment très fier d’avoir réussi à réaliser ce que d’autres considéraient comme impossible” - p. 101). Il considère son approche de professionnel de chantier comme beaucoup plus plausible que les considérations “littéraires” ou “vagues théories académiques”, aux résultats contestables, de nombreux chercheurs ou prétendus tels. Il modère toutefois sa satisfaction en modulant son propos d’une autre manière :”Mon propos n’était pas de trouver la “vraie” solution utilisée par les Égyptiens, mais seulement une méthode constructive “vraisemblable” me permettant d’être en mesure de reconstruire aujourd’hui une pyramide identique à celle de Khéops, mais avec les techniques d’alors.” (p. 11)
Avant de nous introduire sur le chantier de (re)construction de la Grande Pyramide et de nous guider pas à pas dans cette reconstitution, à l’aide notamment de très nombreux et très explicites schémas (qui facilitent la compréhension de l’ouvrage, même aux non-connaisseurs de la langue italienne), l’auteur rappelle des données de base indispensables à la perception de l’ampleur de la réalisation technique : emplacement de la pyramide (pourquoi le plateau de Guizeh ?), sa description extérieure et intérieure, les matériaux utilisés, période et durée de la construction, historique des découvertes du monument, les moyens à la disposition des ouvriers bâtisseurs, les modes de transport des matériaux...
Un détail : à la question “Pourquoi la Grande Pyramide a-t-elle été construite ?”, M. V. Fiorini répond que diverses hypothèses ont été émises, dont celle - à laquelle il donne plus particulièrement crédit - de Kurt Mendelssohn, à savoir une explication “sociale” : donner de l’occupation au peuple égyptien avec une réalisation dont il pourrait ensuite s’enorgueillir !


Le “troisième niveau”
Avant le démarrage proprement dit du chantier, notre “directeur des travaux” se livre à un état des lieux particulièrement évocateur, notamment par l’analyse des courbes de niveau sur le plateau de Guizeh. Il fait siennes, en tout premier lieu, les observations de l’Italien Diego Baratono concernant un “troisième niveau” (“terzo livello”), à la cote +110 m, soit 50 m plus élevé que le niveau de la base de la Grande Pyramide (+ 60 m). Voir note dans Pyramidales.
Les matériaux extraits d’une carrière située sur ce “troisième niveau” pourront ainsi être transportés jusqu’au chantier de la Grande Pyramide, par une rampe “descendante” dont l’inclinaison variera en fonction de l’élévation du monument, pour légèrement et progressivement remonter en phase finale de son utilisation, lorsque la pyramide aura atteint 60 m de hauteur (correspondant à 78 % de son volume total).
Cette première rampe sera utilisée également, en fin de trajet, pour les monolithes de granit destinés à la Chambre du Roi, provenant d’Assouan, transportés d’abord par bateau, puis remontés des rives du Nil jusqu’au “troisième niveau” via une rampe à très large courbe pour négocier une pente de 3% au maximum.

La troisième rampe, reliant le Nil au "3e niveau"
Pour terminer ce chapitre des rampes, V. M. Fiorini en propose une troisième qui nous introduit au coeur de sa théorie : une rampe enveloppante, en spirale, intégrée - et destinée à rester ainsi - dans la masse même de la pyramide en construction. Cette pyramide prend son départ dans l’angle S.-E. de la pyramide.


La pyramide “interne”

L’auteur développe alors très abondamment ce qu’il considère comme l’originalité de son “Projet Guizeh” : la "pyramide interne" peut, et elle seule, expliquer le "tracé volumétrique" ayant permis aux constructeurs égyptiens de réaliser une élévation correcte de la Grande Pyramide. Elle est la phase préalable indispensable à la construction d’une pyramide finale (“externe”) aux lignes parfaites. À son sommet, à 138 m de  hauteur, correspondant approximativement au sommet actuel dégradé de la pyramide, soit quelque 9 m plus bas que le sommet de la pyramide “externe” terminée, sera implantée une structure en bois - une sorte de hampe géante - destinée, entre autres utilisations, à la fixation des cordes qui serviront ultérieurement à délimiter les inclinaisons des arêtes et façades de la “peau” de la pyramide “externe” (le “tracé volumétrique”).
Hormis évidemment les matériaux parfaitement travaillés destinés à la construction des espaces aménagés (couloirs, chambres, Grande Galerie), les blocs intégrés dans la pyramide “interne” ne font pas l’objet d’un soin particulier et les interstices sont bouchés avec du mortier (tel celui décrit par Davidovits).
Le volume global de la pyramide “interne” représente 90 % du volume de la pyramide finale. Ses façades sont bien entendu parallèles à la “peau” de cette pyramide “externe”, avec un intervalle de 3 m.
La rampe en spirale, d’une largeur de 3 m, est construite au fur et à mesure que s’élève la pyramide “interne” : elle en fait parte intégrante, bien que non utilisée pour la première phase du chantier (seule est alors en service la rampe extérieure “descendante”). Elle entrera en fonction à partir de 60 m, utilisée pour le transport des matériaux (dont beaucoup provenant de la rampe droite “descendante”, démontée car devenue inutile) et les déplacements des ouvriers, jusqu’à la hauteur finale de la pyramide “interne” (138 m).
Parvenue à cette hauteur, la première phase du chantier est terminée. Flanquée de sa rampe enveloppante, abritant divers espaces fonctionnels (couloirs, chambres...), la pyramide “interne” va alors trouver l’utilité finale pour laquelle elle a été construite, à savoir servir d’appui et de repère pour la pyramide avec son revêtement ultime, sans oublier le pyramidion chapeautant ce sublime et pharaonique édifice.
Avant d’examiner la seconde phase du chantier, il nous faut relever quelques observations (ou non-observations) de l’auteur. Celui-ci survole très rapidement, au risque de passer carrément outre, la construction et les fonctions des Chambres de la Reine et du Roi, de la Grande Galerie (deux pages seulement de l’ouvrage), de la chambre des herses, des canaux “de ventilation”. Il est évident que son attention est portée ailleurs, son expérience d’homme de chantier l’amenant à s’intéresser plus aux techniques pures et dures de la construction qu’aux caractéristiques fonctionnelles ou rituelles, voire symboliques, des organes de la pyramide.


La pyramide “externe”
La construction de la “peau” de la pyramide définitive commence par la mise en place d’un socle très résistant tout autour de l’édifice, sur lequel prendront appui les premiers blocs de façade, en pierre de Tourah. Ces blocs, ainsi que ceux des rangées suivantes de chaque façade, seront mis en place en partant des deux angles de la façade pour se rejoindre à l’apothème. L’alignement, dans le sens de l’inclinaison de la façade, sera respecté à l’aide des cordages reliant la superstructure en bois (hampe) au niveau le plus bas de la pyramide.

Entre les beaux blocs de revêtement et la façade de la pyramide “interne” (intervalle de 3 m) sont installés de simples matériaux de remplissage, ne faisant pas l’objet d’un façonnage particulier.
Le transport de ces matériaux et des blocs est effectué sur traîneaux, via la rampe enveloppante en spirale. Aux angles, un espace a été aménagé pour permettre la manoeuvre et le changement de direction.


Au fur et à mesure de l’élévation de la pyramide “externe”, la rampe est recouverte avec des blocs respectant l’inclinaison de la pyramide (“blocchi a contrasto”), reposant sur un support vertical (“pietritto”). Elle est ainsi transformée en tunnel.


Le sommet de la pyramide


À la hauteur de 138 m, correspondant au sommet de la pyramide “interne”, complétée maintenant par le revêtement de la pyramide “externe” et le remplissage intermédiaire, un autre chantier commence, très technique.
La rampe en spirale, devenue un tunnel, va encore être utilisée pour le transport des matériaux, mais elle débouche sur un cul-de-sac.
L’”hypothèse” de l’auteur est désormais la suivante : les constructeurs égyptiens changent de registre pour un autre type de structure. Ils bâtissent, entre la cote 138 m et la cote 143,67 m (correspondant à la base du futur pyramidion), autour de la structure en bois déjà en place (la hampe repère), une pièce avec élévation en encorbellements (du type Grande Galerie). Avantages principaux de cette construction en creux : économie de matériaux et de temps, utilisation de matériaux moins volumineux.
Les murs extérieurs de la pièce correspondent à la surface finale de la pyramide. Y seront accolés, à titre provisoire, des éléments d’échafaudage (bois pour la surface portante et bronze pour l’ancrage), servant à la mise en place des blocs de Tourah ainsi qu’à l’installation à venir du pyramidion.


Le pyramidion
Nous voici parvenus, au sommet de la pièce coiffant la pyramide, à la cote 143,67 m. Un socle, d’une épaisseur de 1,46 m, est aménagé pour accueillir le pyramidion, celui-ci étant également creux (bloc évidé) pour une diminution de poids (1.200 kg, au lieu de 6.400 kg pour un bloc équivalent plein).


Cette pièce ultime du gigantesque puzzle est transportée sur un traîneau hissé sur une façade lisse de la pyramide par des ouvriers en poste sur l’échafaudage provisoire, côté façade opposée. Leurs efforts sont complétés et assurés à l’aide d’un treuil fabriqué, à l’intérieur de la chambre à encorbellements, avec le bois de la structure-hampe devenue inutile. Par souci de sécurité, le pyramidion est clipsé, à l’aide de tenons, dans son socle de pierre. Le traîneau en bois sur lequel reposait le pyramidion au cours de son transport est soit détruit sur place en menus morceaux, soit brûlé.
Il ne reste plus alors aux ouvriers qu’à démonter, à reculons, l’échafaudage provisoire et à sortir de la pyramide par la rampe-tunnel, à nettoyer les abords du chantier... et à admirer leur chef-d’oeuvre !


Vers une suite ?
Ce survol du livre de Marco Virginio Fiorini, vu la complexité technique de maints développements de l’auteur, est inévitablement trop succinct et partiel. Un tel ouvrage technique, sans aucune concession aux fioritures inutiles, ne se résume pas.
J’ai tenté néanmoins d’en relever les articulations principales traduisant ce que M. V. Fiorini pense être son apport personnel à l’interprétation du “mode opératoire” de la construction de la plus majestueuse des pyramides égyptiennes.
Les égyptologues aguerris et autres passionnés éclairés du savoir-faire des bâtisseurs égyptiens apprécieront et ne manqueront pas de se forger leur propre évaluation, eu égard à la très longue histoire des théories ou conjectures relatives aux techniques appliquées sur le chantier de Guizeh (sans oublier les autres pyramides égyptiennes, également porteuses de précieux indices sur la construction “à l’égyptienne”).
J’ai par ailleurs souligné certains “blancs” dans les développements de M. V. Fiorini. L’une des explications tient aux restrictions imposées par l’éditeur de l’ouvrage qui ne souhaitait pas publier un manuel par trop technique des méthodes de construction mises en oeuvre par les anciens Égyptiens.
Je crois savoir que l’architecte-auteur est quelque peu frustré par ces contraintes, d’autant que cet “homme de chantier” est avant tout un passionné de son métier et, par-delà les siècles, du savoir-faire qui a donné naissance aux plus belles structures de pierre que l’histoire ait pu connaître.
Cela signifie-t-il qu’une autre ouvrage suivra celui présenté ici ? Si c’est le cas, l’auteur, j’en suis convaincu, nous donnera sa lecture de la Grande Galerie, des Chambres du Roi et de la Reine, des conduits de ventilation, de l’agencement pour le moins complexe des superstructures de la Chambre du Roi, etc., entre autres éléments de la Grande Pyramide non abordés ici.

Un mot personnel enfin : j’ai évidemment remarqué que Pyramidales a fait l’objet d’une “mention très honorable” dans l’ouvrage. Que Marco Virginio Fiorini en soit cordialement remercié.

Toutes les illustrations sont en copyright Marco Virginio Fiorini

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Participation de Marco Virginio Fiorini à une émission de la RAI (voir la 3e partie).
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