vendredi 19 octobre 2012

“L’architecture de ces édifices est aussi simple que noble” (Alexandre Lacorre - XVIIIe-XIXe s. - à propos des pyramides)

Surprenant récit que celui publié par Alexandre Lacorre, ex-employé dans l’armée d’Orient et commis aux vivres pendant la Campagne d’Égypte, sous le titre “Relation d’un voyage aux pyramides de Gizeh, en Égypte”, dans le Bulletin polymathique du Muséum d'instruction publique de Bordeaux ou Journal littéraire, historique et statistique du département de la Gironde (1802-1822).
C’est un mélange à la fois d’observations directes, d’approximations dues au savoir égyptologique encore hésitant d’une certaine époque, d’erreurs manifestes, mais également de remarques sensées, de bonnes questions sur d’énigmatiques constats... Ajoutons-y une évaluation à la fois nuancée et iconoclaste de la version d’Hérodote relative à l’histoire des pyramides : tout en étant “fort estimable”, cet auteur n’en fut pas moins victime de “récits mensongers” qu’il reçut sans discernement.
Quelques points méritent un intérêt particulier dans ce qu’on lira ci-dessous :
- la manière dont étaient perçus, par les “Bédouins”, les visiteurs des pyramides, potentiels chasseurs de trésors ;
- la découverte de la première “chambre de décharge”, dont la fonction, au sein de la structure de la pyramide de Khéops, est encore totalement hermétique ;
- les cavités souterraines de la pyramide et leurs nombreux habitants ;
- la destruction des “petites pyramides” (s’agit-il réellement de pyramides ou de tombeaux/mastabas ?) ;
- la supériorité de l’architecture égyptienne ancienne sur celle d’autres peuples ou cultures (idée que l’on retrouve chez d’autres auteurs).



La Campagne d'Egypte, par François Watteau
“Le 8 Nivôse an 7, un rassemblement nombreux de savants et de curieux partit de Gizeh, à la pointe du jour, pour visiter les pyramides qui en sont à 3 lieues. J’étais du nombre des curieux. Nous traversâmes une plaine magnifique et bien cultivée, et n’arrivâmes à ces monuments qu’après quatre heures de marche, ayant été obligés de prendre un grand détour, à cause des inondations du Nil. (...)
À 400 pas plus loin, un peu vers le nord, se trouve un gros village, où l’on prend des guides pour visiter l’intérieur de la grande pyramide. Les paysans de cet endroit, dont l’extérieur au reste n’annonce rien de  bon, sont la plupart des voleurs entendus avec les Arabes-Bédouins, pour détrousser les voyageurs. Aussitôt qu’ils en aperçoivent au loin dans la plaine, ils sortent de leur village, se mettent en observation, et guettent l’occasion de les dévaliser ; mais s’ils voient des gens armés en bon nombre, comme nous étions, ils font les serviables et viennent se présenter pour vous conduire. Excessivement superstitieux, ils s’imaginent que les pyramides renferment des trésors gardés par des esprits qui veillent jour et nuit, et que nous autres Européens nous savons le secret d’endormir ces Argus, pour enlever les richesses qu’ils gardent avec tant de vigilance.
Or, comme ces paysans, qui craignent les esprits, n’osent pas fouiller là où ils les croient en sentinelle, ils sont jaloux que d’autres plus hardis qu’eux profitent des trésors. C’est ce qui les rend extrêmement méfiants et leur fait prendre les étrangers en aversion. Pour le dire en passant, partout où il y a des ruines, les habitants ont la même superstition.

Ni ornement, ni sculpture
À mesure que l’on approche des pyramides, l’admiration augmente avec l’étonnement, et lorsqu’on est tout près, l’on a peine à en croire ses yeux. Chacun se demande s’il est possible que des hommes aient élevé des masses aussi prodigieuses, et dans un lieu absolument dépourvu de matériaux, sans le secours divin.
Ces pyramides sont au nombre de trois, deux grandes et une petite ; elles n’ont ni ornement, ni sculpture ; ce sont tout simplement des pierres posées les unes sur les autres, mais dans un ordre et une régularité admirables. La plus grande (dont je parlerai d’abord) se présente la première ; la seconde ensuite ; elle est située au nord ; et enfin la petite, qui peut êre à 200 toises de celles-ci, vers le couchant.

Hérodote “a débité beaucoup de fables sur l’Égypte”

Hérodote

La première pyramide a environ 700 pieds de haut ; d’autres disent 750, 780. Plusieurs voyageurs anciens, parmi lesquels on compte Hérodote, assurent qu’elle a 800 pieds bien comptés, mais on sait que cet auteur, d’ailleurs fort estimable, est peu exact, parce qu’il a débité beaucoup de fables sur l’Égypte, et cela parce qu’il avait consulté les prêtres, qui ne faisaient jamais que des récits mensongers sur leur propre pays, afin que les étrangers ne pussent rien savoir de certain à ce sujet. Telle était alors la politique de cette nation. Les Chinois agissent à peu près de même. Néanmoins, cette variation d’opinion ferait penser qu’il n’est pas facile de déterminer au juste l’élévation de cet édifice, si l’on ne prenait pas tous les jours des hauteurs plus considérables et plus difficiles. Il est donc plus naturel de croire que la différence mal établie, des pieds anciens aux modernes, ou le peu d’exactitude des voyageurs, produisent cette diversité de calculs.
On monte au sommet de cette pyramide par 200 degrés en pierre qui règnent aux quatre faces. Quelques-uns ont 4 pieds et demi d’épaisseur ; les autres, 3 pieds. Cela joint aux dégradations occasionnées par le temps  fait que l’on ne parvient qu’avec beaucoup de fatigue jusqu’au haut, mais aussi on est dédommagé de ses peines, lorsqu’on peut atteindre la plate-forme qui est très unie et à 40 pieds, quoique d’en-bas, elle paraisse tout au plus de la largeur de la main. C’est de là que l’on jouit de la plus belle vue, et que l’oeil embrasse tout ce qui l’environne. (...)

Pas uniquement des sépultures
Il y a apparence que ceux qui élevèrent ces monuments n’eurent pas pour unique but de les consacrer à la sépulture des rois, et qu’ils s’en servirent encore pour observer le mouvement des astres. On est d’autant mieux confirmé dans cette conjecture que leurs quatre faces répondent précisément aux quatre points du monde.
Toutes les nations de l’Univers, anciennes et modernes, sont venues s’inscrire sur les pierres de cet édifice. On y lit, depuis le sommet jusqu’à la base, des inscriptions en toutes les langues. C’est un recueil de dates, de noms obscurs et célèbres ; et ceux de plusieurs illustres personnages romains s’y font remarquer. (...)
À la huitième marche en montant, on voit l’entrée de cette pyramide, qui est percée directement à l’orient. Cette ouverture n’a pas plus de trois pieds en tout sens ; et pour y entrer, il faut se laisser glisser sur les talons ou à reculons, ayant la précaution de fixer le bout des pieds dans des entailles pratiquées dans les pierres, qui sont taillées en dalles, d’une espèce de marbre très dur et très poli. On se munit d’un flambeau à l’entrée. Lorsqu’on est parvenu au fond de ce soupirail, qui a 100 pieds de profondeur en pente très rapide, on est obligé de passer avec beaucoup de peine, et presque à plat ventre, par un trou semblable à un antre de rocher. Ce pas fait, une voûte longue et spacieuse, d’environ 35 pieds de hauteur, se présente devant vous. Elle est revêtue de granits. La montée en est extrêmement rude, et l’on a pratiqué des entailles, comme dans le premier soupirail ; elle aboutit à deux chambres. La première est celle dite de la reine, qui est petite et si infecte par l’air méphitique qu’on y respire, qu’il serait dangereux de s’y arrêter trop longtemps.

Une autre chambre, “à laquelle on ne sait quel nom donner”
La seconde est à quelques pieds au-dessus ; on la désigne sous le nom de grande chambre, ou chambre du roi. Les murs et le plafond sont également revêtus de beaux granits, polis comme tout l’intérieur de la pyramide. Elle a 15 pieds de long sur 10 de haut. Au milieu est un sarcophage aussi de granits, de sept pieds de longueur, sans sculpture, ni bas-reliefs. Le recouvrement en a été enlevé : cette pièce, en frappant dessus, rend un son semblable à celui d’une cloche. Voilà absolument tout ce qu’il y a dans ces deux chambres.
À 30 pieds plus haut, on en trouve une autre, à laquelle on ne sait quel nom donner ; on est aussi embarrassé de dire à quel usage elle peut avoir servi, par la singularité de sa construction dans le haut et l’épaisseur de la pyramide, sans marches ni appuis pour y monter. Elle fut découverte, il y a à peu près 20 ans, par un voyageur (je crois que c’est par Bruce, lorsqu’il alla reconnaître les sources du Nil), qui y a fait dresser une échelle qu’il a laissée pour servir sans doute à ceux qui viendraient après lui. Cette chambre est à proprement parler un antre ; cependant le plafond et les murs sont réguliers, comme dans les appartements ordinaires ; elle n’a pas plus de deux pieds et demi de haut sur huit de long. L’entrée, qui est taillée en limaçon, n’a guère plus d’un pied et demi de large ; aussi je suis persuadé qu’un homme de quelque peu d’embonpoint n’y pourrait pénétrer. L’intérieur est rempli de fiente de chauves-souris qui y sont en grand nombre ; ce qui fait penser que depuis tant de siècles cet appartement en aura été encombré, et qu’il doit avoir dix pieds d’élévation comme les deux premiers.
Pour sortir de ce gouffre, de même que pour y entrer, il faut se traîner péniblement sur les genoux, dans un boyau de 42 pieds de long sur 2 de haut, et avaler la poussière infecte que font ceux qui sont devant et derrière. Vous ajoutez à cela la fumée épaisse d’un flambeau dans un passage aussi étroit. On se croit transporté dans les temps fabuleux ; c’est une véritable image de l’entrée des enfers.

Des “peuplades considérables”
Nous cherchâmes ensuite ce puits dont les auteurs grecs font une description si merveilleuse. C’était par là que ceux qui voulaient s’initier aux mystères d’Isis prenaient leur route. On le reconnaît facilement : il est à droite en entrant, vers le milieu de la grande voûte ; mais les crampons de fer, qui servaient pour y descendre, et dont parlent les auteurs déjà cités, n’y sont plus. Je doute même qu’il y en ait jamais eu, parce que ce puits étant taillé dans le roc vif, ils y seraient demeurés entiers ou rongés par la rouille. Du moins en resterait-il des traces, et je n’en ai aperçu aucune. Ce puits, qui a 45 pieds de profondeur, est fort étroit ; on y descend par le moyen d’une corde attachée à un petit soliveau qui traverse son ouverture. Au fond est un souterrain très bas, qui conduisait au temple de la déesse Isis et du boeuf Apis. Les prêtres habitaient aussi ces cavités avec leurs familles : ils y formaient des peuplades considérables ; ce qui a fait dire que les entrailles de la terre en Égypte recélaient autant d’habitants que sa surface.

Chambre souterraine : cliché John and Edgar Morton

On ne peut avancer que quelques pas dans ce souterrain, le reste étant aujourd’hui entièrement comblé. Les savants doivent regretter de ne pouvoir pénétrer au-delà ; car si l’on s’en rapporte aux traditions, ces voûtes renferment des choses rares, bien étonnantes, et qui donneraient de grandes lumières sur l’histoire et les usages de l’ancienne Égypte.

“Tout ce qu’on y voit est mystérieux pour les vivants”
Tout l’intérieur de cette pyramide a vraiment l’aspect sombre et silencieux d’un tombeau. C’est bien là le séjour de la mort ; on y est saisi d’une secrète horreur, et tout ce qu’on y voit est mystérieux pour des vivants. Par exemple, je ne peux deviner à quelle fin on a établi les couloirs, qui sont à droite et à gauche de la grande voûte, et la traversent depuis la grande chambre jusqu’au premier soupirail. Qu’en est-il besoin dans un lieu si bien couvert, où il ne doit jamais pénétrer d’eau ?
Il n’y a aucune espèce de doute que ces monuments n’aient été bâtis pour servir de tombeaux à des rois qui voulaient éterniser leur nom et leur magnificence. Mais on a lieu de s’assurer que ces mausolées ont servi aussi de temples et d’habitations aux prêtres. Ce furent, dit-on, les Israélites qui travaillèrent à leur élévation, durant la captivité, et 200 mille d’entre eux y furent employés pendant 20 ans.

Il paraît, par les fractures que l’on aperçoit à l’entrée de la grande pyramide, qu’elle était primitivement fermée comme les deux autres, et que cet asile des morts a été violé à une époque qu’on ne saurait justement assigner. Ceux qui l’ont ouverte s’étaient sûrement attendus à en emporter des trésors immenses, mais n’y ayant peut-être rencontré que ce que renfermait le tombeau de Cyrus, c’est-à-dire un squelette et une épée, cela les aura détournés de faire ouvrir les deux autres, qui sont restées intactes.
Les deux premières pyramides, que des voyageurs ont supposé être recouvertes par les sables dans leurs bases, sont au contraire assises sur un massif de rocher de pierre très dur, taillée au ciseau. L’élévation de ce roc, quoique peu supérieur au niveau des terres d’Égypte, ne laisse pas pourtant d’ajouter encore à l’aspect imposant de ces édifices. Il est très uni, et se termine à un quart de lieue en une plaine de sable et des déserts sans fin. Là commence la Libye, et les pyramides sont bâties sur son sol.
La seconde pyramide, qui est le modèle de l’autre, a un peu moins d’élévation, et est plus effilée. Le haut est recouvert en marbre blanc, ce qui fait penser qu’elle l’a été entièrement, et qu’on en a enlevé le marbre, ou qu’elle n’a pas été achevée : cette dernière conjecture paraît cependant la plus probable.
Une célèbre courtisane, nommé Rhodope (à ce que dit l’histoire), fit bâtir, des présents de ses amants, la petite pyramide, qui n’est pas la moitié de la grande, et qui, si on la voit la première, est regardée comme le dernier effort du génie des hommes. Elle a sur les deux autres la supériorité de l’élégance.

“On travailla à démolir plusieurs de ces petites pyramides que l’on croyait creuses, mais ce n’était qu’un amas de pierres”
On en voit beaucoup d’autres petites tombant en ruine ; ce qui donne lieu de penser que ce genre de mausolée était adopté parmi les grands et les riches, qui voulaient imiter les rois.
Dans le mois de Pluviôse de l‘an 9, on travailla à démolir plusieurs de ces petites pyramides que l’on croyait creuses, mais ce n’était qu’un amas de pierres ; il est possible que la cavité en soit très basse, et qu’elle contienne des momies. Il aurait fallu fouiller plus avant pour s’en assurer ; et des événements militaires, survenus le 17 Ventôse, firent abandonner tout à fait ces fouilles.
On avait aussi commencé à travailler sur la troisième pyramide ; une incision déjà assez profonde avait été pratiquée sur sa face orientale, à peu près vers le milieu, et rien n’indiquait encore une entrée semblable à celle de la grande pyramide. Il m’a semblé que cette ouverture avait été faite un peu trop haut ; on aurait eu beaucoup plus à démolir, il est vrai, par la base, parce qu’il y a plus d’épaisseur ; mais aussi on avait plus de certitude de trouver une issue par le bas que par le haut.

“On dirait que (ces ouvrages) viennent d’être finis”
Source: Wonders: Images of the Ancient World, via NYPL digital gallery

L’architecture de ces édifices est aussi simple que noble.
Sans doute que ceux qui en ont conçu le plan avaient jugé que la sculpture et autres recherches de l’art seraient frivoles dans de si énormes masses, et nuiraient à leur majesté. La matière en est si bonne, et le climat du pays est si beau, que ces ouvrages sont dans le meilleur état. On dirait qu’ils viennent d’être finis, car je ne compte pas quelques dégradations dans les degrés de la grande pyramide ; elles ne sont rien pour l’ensemble, et ne sont que comme de légères taches sur un tableau. Le temps semble aussi les avoir respectées ; et la fureur insensée de Cambyse, qui dévasta l’Égypte et renversa ses plus beaux monuments, vint expirer contre ces merveilles. C‘est en quoi elles sont supérieures à tout ce que les Perses, les Grecs et les Romains nous ont laissé, puisque leurs ouvrages ont succombé, en tout ou en partie, sous le poids des siècles, ou ont été détruits par le fer des Barbares ; tandis que ceux-ci ne craignent ni les outrages du temps, ni ceux des hommes. (...)
Il paraît que les eaux (du Nil) furent détournées de leur cours ordinaire, et qu’elles furent amenées sur ces monuments, pour détacher, par leur courant, le ciment qui liait les pierres de l’entrée de la grande pyramide. Le même procédé a vraisemblablement été employé pour faire disparaître le corps du sphinx. Ce qui appuie ce soupçon, c’est la quantité de coquillages et de gravier en bloc que l’on trouve en cet endroit, et les sillons profonds des courants d’eau empreints derrière la tête du sphinx.”

Source : Gallica