mercredi 2 janvier 2013

Complément à la chronique d'un voyageur autour du monde : Giovanni Francesco Gemelli Careri (fin XVIIe s.)

Une note de ce blog a déjà été consacrée au voyageur aventurier italien Giovanni Francesco Gemelli Careri (1651-1725). Voir ICI
J’en propose un complément, extrait de l’ouvrage de François Bancarel : Collection abrégée des voyages anciens et modernes autour du monde ; avec des extraits des autres voyageurs les plus célèbres et les plus récents ; contenant des détails exacts sur les mœurs, les usages et les productions les plus remarquables des différents peuples de la terre ; enrichie de cartes, figures et des portraits des principaux navigateurs, tome 3, 1808




“Je partis avec quelques Français curieux, pour visiter les pyramides ; nous étions montés sur des ânes que nous quittâmes à Boulac, pour nous embarquer sur le Nil encore débordé ; nous arrivâmes avant midi vers les objets de notre curiosité. Je grimpai jusqu'au sommet de la première, d'où je vis un vaste désert de sable s'étendre autour de moi. Nous visitâmes aussi un sépulcre voisin où l'on entre par un trou à moitié bouché par les sables (1).
La grande pyramide, qui est la plus voisine du Caire, a deux cent huit degrés de pierres de différentes hauteurs, qui paraissent avoir été couverts de marbre ; sa hauteur perpendiculaire est de cinq cent vingt pieds, la largeur de chaque côté est de cinq cent quatre-vingt-deux pieds ; au sommet est une petite place formée de douze pierres, qui font seize pieds et demi en carré ; on monte à la porte par seize degrés ; là, on trouve un conduit carré dans toute son étendue, haut de trois pieds et demi, large de trois pieds trois pouces, long de soixante-seize pieds, et qui descend dans une place de dix pieds de large, d'où l'on entre dans un nouveau conduit de la même longueur que le premier, qui aboutit à deux chemins, l'un horizontal, l'autre se dirigeant en haut et long de cent soixante-deux pieds, et aboutissant dans une salle assez vaste où l'on voit un tombeau vide de marbre blanc, rouge et noir.
Entre ces deux chemins est un puits qui a soixante-dix-sept pieds de profondeur ; il est ouvert par une fenêtre carrée qui donne entrée dans une petite grotte creusée dans la pierre tendre, car la pyramide est bâtie sur la roche vive ; quinze pieds plus bas est un chemin oblique taillé dans la pierre, et qui descend à cent vingt-trois pieds plus bas, où on le trouve bouché par les sables et des rocailles. On dit qu'il communiquait à la tête creuse d'une grande idole voisine, qui s'élève encore des épaules au sommet de la tête, dans un espace de vingt-six pieds.
Les autres pyramides sont moins grandes. Nous allâmes voir celles des Momies, qui en sont à deux lieues, et nous passâmes la nuit auprès d'elles sous des tentes. Elles sont au nombre de onze ; la plus grande avait six cent quarante-trois pieds de large ; on y entre au nord vers le quart de sa hauteur ; un chemin long de deux cent soixante-sept pieds conduit en descendant à une salle voûtée, longue de vingt-sept pieds et demi, large de onze, à l'extrémité de laquelle est un chemin parallèle à l'horizon qui conduit dans une salle moins grande que la première, ouverte au couchant par une fenêtre carrée, où l'on trouve un autre chemin terminé par une salle dont le pavé est la roche même.
Les autres pyramides sont d'un travail un peu différent, et quelques-unes sont construites de pierres de taille d'une grandeur prodigieuse ; il en est plus de trente éparses dans le désert. Les Arabes disent que ces masses furent élevées pour échapper à un déluge qu'on craignait. On dit encore que le calife Alrnamoun ayant pénétré dans l'une d'elles, y trouva des corps morts enveloppés dans de la toile, et de grandes richesses ; qu'au sommet était une pierre creuse qui renfermait une statue qui contenait un homme, portant une plaque d'or sur l'estomac, beaucoup de pierreries, une escarboucle grosse comme un oeuf, et une riche épée. Le plus grand nombre croit qu'elles furent bâties pour servir de tombeaux.”

(1) “Rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on éprouve à la vue des pyramides. On les découvre dix lieues avant d'arriver. La mémoire des temps qu'elles rappellent, l'idée qu'elles sont l'ouvrage de l'homme si petit et si faible qui rampe à leurs pieds ; tout saisit à la fois le coeur et l'esprit d'étonnement, d'humiliation, d'admiration, de terreur et de respect.
On peut comparer la grande à l'hôtel des Invalides ; vu du Cours-la-Reine, sa longueur de 600 pieds égale la base de la grande pyramide. Pour la hauteur, il faut supposer que cette facade s'élève en un triangle dont la pointe excède la hauteur du dôme des 2/3 de ce même dôme qui a 5oo pieds. Répétez ladite façade sur 4 côtés en carré ; supposez que tout ce massif est plein, et n'offre à l'extérieur qu'un talus disposé par gradins. Elle est à quatre lieues du Caire, dans le désert ; on l'appelle, ainsi que les deux qu'on voit à côté, les pyramides de Gizeh ou Geeza. On y voit un immense Sphinx, dont la tête, quoique de caractère africain, est gracieuse.
Hérodote prétend que cette pyramide a été bâtie pour le tombeau de Chéops. La voisine était pour inhumer son frère Chephrènes qui lui avait succédé. Il ajoute qu'on avait occupé cent mille hommes, pendant vingt ans, pour bâtir ces deux monuments. Les autres pyramides que Gemelli a vues à deux lieues de celles-ci, s'appellent pyramides de Sakharah, au midi du Caire. Tout prouve que ce territoire dépendait de Memphis, ainsi que celui de Gizeh. Ils étaient l'un et l'autre destinés aux inhumations de Memphis.”