mardi 8 janvier 2013

Excursion aux pyramides de Guizeh : le récit ordinaire d’Alfred Bruneel (XIXe s.)

Il faut beaucoup chercher, dans les Notes et souvenirs d’Alfred Bruneel (XIXe s.), un ouvrage édité en 1867, pour trouver une approche originale du site de Guizeh. On a beau fouiller entre les lignes, il n’y a rien en effet que nous n’ayons déjà lu moult fois sous la plume d’autres voyageurs.
Je note simplement deux détails qui méritent une attention particulière :
- au dire de l’auteur, la momie royale qui a été ensevelie dans la Grande Pyramide et qui a “depuis longtemps disparu”, serait “enfermée dans les caisses de verre d'un musée”. Je ne sais d’où Alfred Bruneel tenait cette “information”. Quoi qu’il en soit, il est pour le moins risqué d’y voir rétrospectivement un “scoop” !
- nous lisons bien qu’au moment où l’auteur se trouva devant le Sphinx, “l'un des Arabes grimpa jusque sur le sommet de la tête du monstre, et en détacha quelques morceaux que nous rapportâmes soigneusement au pays”. De telles dégradations, dont on peut penser qu’elles étaient négociées en espèces sonnantes et trébuchantes, faisaient sans doute partie des moeurs touristiques de l’époque. Faut-il en conclure que la tribu des guides locaux, qui avait l’exclusivité de l‘accompagnement des visiteurs sur le site des pyramides, n’avait de comptes à rendre à aucune autorité policière locale ? Je me contente, pour l’heure, de poser la question. 


Photo de J. Pascal Sébah (1885)
“La grande Pyramide de Khéops a 173 mètres de hauteur. La tour de la cathédrale d'Anvers n'en a que 122 ; que l'on juge de la différence. De plus, les Pyramides sont à 30 mètres au-dessus du niveau du Nil, ce qui met la hauteur totale à plus de 200 mètres.
Les Bédouins gravissent en quelques minutes ces monstrueux monuments ; un pourboire les fait descendre de l'une pyramide et monter sur l'autre, en quelques minutes.
La seconde pyramide, celle de Khéfren, ne peut être gravie que par les Arabes, car sa partie supérieure est encore enduite du revêtement qui la couvrait autrefois toute entière, et les Bédouins seuls connaissent bien les fissures où il faut mettre le pied pour parvenir jusqu'au sommet. Ce dernier est presque pointu, tandis que celui de la pyramide de Khéops, qui, vu de loin, semble se terminer en pointe, forme en réalité une plate-forme de 10 mètres carrés environ.
La descente fut beaucoup plus facile que la montée ; en peu de temps nous nous retrouvâmes au .pied de la pyramide, où le Scheik de la tribu vint nous saluer et toucher la redevance de cinq francs qu'il prélève sur chaque voyageur qui tente l'ascension. Pendant ce temps on déballait nos provisions, et nous fîmes, ce jour là, un déjeuner qui fut assaisonné par l'appétit le plus terrible que j'aie jamais ressenti.
Après avoir pris notre repas, nous résolûmes de visiter l'intérieur de la grande Pyramide. Si l'ascension avait été fatigante, la descente à l'intérieur ne le fut pas moins.
Du coté Nord, à une vingtaine de mètres du sol, une petite porte quadrangulaire donne entrée dans une galerie, descendant en pente rapide, et dans laquelle on ne peut avancer qu'en se courbant. Cette pente, dans laquelle on a taillé ça et là de petites entailles pour y mettre le pied, finit par aboutir à une espèce de bifurcation. Une nouvelle galerie, aussi basse et aussi inclinée que la première, monte rapidement. Ici, plus d'entailles, rien que le granit poli et glissant.

“...une assez grande salle, terme de nos souffrances”
Les Bédouins, munis de torches, vous tirent et vous poussent en criant, et en chantant sur l'air des Lampions (j'ignorais que ce refrain fut parvenu jusqu'à eux) : Bagchich bon ! Monsieur bon ! Bagchich bon ! Monsieur bon ! et ainsi de suite. Au bout d'une quarantaine de mètres, on arrive à une nouvelle galerie fort élevée, mais étroite ; on nous fait monter sur une espèce de rebord de pierre, toujours en pente, où nous rampons tant bien que mal, pour atteindre le niveau d'un quatrième corridor, tout aussi penché et aussi glissant que les autres, où nos coquins d'Arabes recommencent leurs chants de : Bagchich bon ! jusqu'à ce qu'enfin nous parvenions à une assez grande salle, terme de nos souffrances. C'est ce qu'on appelle la chambre du sarcophage. En effet, un grand tombeau de granit rouge, en forme de baignoire, y est toujours à sa place. La momie royale a depuis longtemps disparu, et, enfermée dans les caisses de verre d'un musée, Sa Majesté Pharaonique excite peut-être maintenant la curiosité des badauds de l'une ou l'autre capitale européenne.
On a beaucoup discuté sur la destination primitive des Pyramides : les uns en ont fait des phares, les autres, des constructions destinées à protéger la vallée du Nil contre les sables du désert. Bien d'autres opinions encore ont été émises. La découverte du sarcophage de Khéops est venue prouver que ces immenses monuments étaient bien les tombes des anciens rois de ces contrées.
L'air que l'on respire dans cette salle tumulaire est rare ; on étouffe presque, et la fumée des torches n'est pas de nature à en améliorer l'atmosphère. Nos guides profitent du moment pour nous demander un bagchich, disant que le scheik empoche toute la redevance que lui paient les visiteurs, et qu'eux, pauvres Arabes, ne reçoivent rien de lui.
Un capitaine anglais, qui se rendait à l'armée des Indes, et que nous rencontrâmes dans notre traversée entre Smyrne et Beyrouth, nous conta que, dans cette salle, les Bédouins l'avaient menacé d'éteindre les torches et de l'abandonner dans la pyramide s'il ne leur donnait pas tout ce qu'il avait sur lui. Il avouait s'être immédiatement exécuté.




“... tout le poids de la pyramide”
Nous n'eûmes à subir aucune contrainte de ce genre et, quand nous eûmes donné un léger bagchich, nous nous laissâmes glisser jusqu'au rebord dont j'ai parlé tantôt; nous nous remîmes à ramper, puis nous glissâmes de nouveau, soutenus par nos guides, jusqu'à la bifurcation, où nous dûmes remonter la pente rapide qui nous ramena au dehors.
Rien ne peut rendre le sentiment de bien-être que je ressentis en me retrouvant à l'air libre; je me croyais dégagé de tout le poids de la pyramide, qu'il m'avait semblé avoir sur le corps, tout en étant un peu de mauvaise humeur de ce que je m'étais imposé tant de fatigue pour ne voir qu'un sarcophage, bien inférieur à la plupart de ceux que j'avais vus dans les principaux musées d'Europe.
Bien d'autres curiosités entourent les deux grandes pyramides. La troisième, celle de Mycerinus, est beaucoup moins élevée que celles de Khéops et de Khéfren, et plusieurs autres petits pyramidions s'élèvent à une faible distance.
Tout près se voient encore de nombreux tombeaux ; dans l'une de ces excavations sépulcrales, nous vîmes, à une grande profondeur, un beau cercueil en basalte noir ; ce cercueil contient probablement encore sa momie.
Le Sphinx, cet autre reste célèbre de l'ancienne civilisation égyptienne, se trouve un peu en avant de la pyramide de Képhren. Malgré ses immenses dimensions, il fait moins d'effet qu'on ne le croit généralement, écrasé qu'il est par sa gigantesque voisine. Cette immense tête fut taillée dans un rocher ; on a eu beau en déblayer les bases, elles ont été de nouveau recouvertes par le sable.
Le visage du Sphinx est encore assez bien conservé ; on distingue parfaitement les yeux. Le colosse porte encore des traces de peinture rouge, brune et jaune.
L'un des Arabes grimpa, en quelques instants, jusque sur le sommet de la tête du monstre, et en détacha quelques morceaux que nous rapportâmes soigneusement au pays.
Le savant égyptologue français, Mr Mariette, vient de découvrir, à peu de distance du colosse, un superbe temple tout en granit rouge, que l'on appelle le temple du Sphinx. Ce monument, l'un des plus beaux de l'Egypte antique, était entièrement recouvert par les sables ; espérons que, l'un ou l'autre jour, le simoun ne viendra pas l'ensevelir de nouveau.”
Source : Google livres