dimanche 27 janvier 2013

“Il arriva aux pyramides ce qui arrive à tout ce qui est excessif : un prompt dépérissement” (Adolf Erman - XIXe-XXe s.)

Johann Peter Adolf Erman (1854-1937) est l’auteur du texte que l’on lira ci-dessous. Ce texte est extrait de La Religion égyptienne, ouvrage publié en 1907, dans une traduction française réalisée par Charles Vidal.
Formé à Leipzig et Berlin, (Adolf Erman) fut professeur à l'université de Berlin où il créa en 1884 une école d'égyptologie. En 1885, il fut nommé directeur du département égyptien du Musée royal.
“Le nom d'Erman est l'un de ceux qui comptent dans les annales. C'est lui qui a donné une impulsion nouvelle aux études égyptologiques par ses travaux sur l'écriture, la langue et la littérature de l'Egypte, ainsi que par ses ouvrages sur la religion de l'époque des Pharaons.” (extrait de la présentation de La Civilisation égyptienne, éditions Payot)
Dans le cadre d’une présentation des rites funéraires pratiqués par les anciens Égyptiens, et plus globalement de leur conception de la mort, l’auteur propose ici une brève analyse sur l’évolution des constructions destinées à la sépulture des rois et des notables.

“Une autre forme de tombeau plus riche s'offre à nous en ce temps reculé d'abord pour les rois. Ce grand tombeau de Negadé, dans la Haute Egypte, dans lequel fut enterré vraisemblablement Mènes, le plus ancien roi dont les Égyptiens des temps récents gardassent le souvenir, est une construction quadrangulaire en brique, dont les puissants murs montent en oblique jusques en haut et dont le toit plat était formé de troncs de palmier. La chambre contenant le cadavre du roi constituait le noyau de la construction ; dans quatre autres chambres attenantes à celle-ci étaient déposées les quantités considérables d'aliments, de vin et de cruches de bière, les lits de repos en bois d'ébène, les magnifiques vases en pierre et tout le surplus du mobilier dont le roi aurait besoin dans la mort.
Ses successeurs se bâtirent des tombeaux semblables à Abydos, et dans quelques-uns de ceux-ci nous constatons tout d'abord l'existence d'une coutume qui prendra de l'importance plus tard ; le roi n'y est pas inhumé seul ; dans de petites chambres près de lui repose sa cour, ainsi que nous l'enseignent les petites pierres funéraires de ces chambres ; le souverain se trouvait là entouré de ses femmes, de ses gardes du corps, voire de ses nains et de ses chiens qui lui tenaient ainsi compagnie dans la mort. 




“La vraie forme de la tombe royale”
Mais cette façon de maison mortuaire ne resta pas longtemps le privilège des rois, les grands suivirent leur exemple, et ceci amena les souverains à rechercher une autre forme de tombeau et leur fit adopter la pyramide, qui, depuis la fin de la troisième dynastie (environ 2800 av. Chr.), constitue la vraie forme de la tombe royale.
Les pyramides, que l'on a appelées si souvent la marque distinctive de l'ancienne Egypte historique, peuvent de fait être considérées comme telles ; elles nous montrent en tous cas à quelle puissance et à quel crédit s'était élevée cette antique royauté.
Déjà la première pyramide connue, celle à degrés de Sakkara, que s'était fait bâtir le roi Zoser, est une construction géante dont la maçonnerie en blocs de calcaire ne s'élève pas à moins de 60 mètres de hauteur. Mais qu'est cela au regard de l'édifice érigé par son cinquième successeur, le roi Chéops, en présence de la grande pyramide de Giseh ? Pour se rendre compte de ses dimensions, qu'on se figure à Berlin un carré formé par l'académie et l'arsenal d'un côté et par l'opéra et la rue Dorothée de l'autre et couvert d'une masse de pierre s'élevant à la hauteur de la cathédrale de Strasbourg. Et cependant cette œuvre gigantesque, dont le plan fut étendu à plusieurs reprises pendant le long règne du roi, n'avait d'autre fin que de préserver de la destruction le cadavre du souverain. Mais si le roi put mettre ainsi à contribution, dans cet unique but, toutes les forces de son pays, cela ne montre-t-il pas qu'en ce temps déjà on considérait la conservation du cadavre comme le plus saint des devoirs ; il est évident que cette époque était déjà dominée par l'idée d'un rappel à la vie possible du corps décédé (...).

“Les pyramides, grandes ou petites, n’ont pas procuré aux cadavres de leurs mrts une protection durable”
Il arriva aux pyramides ce qui arrive à tout ce qui est excessif, un prompt dépérissement. Les deux successeurs immédiats de Chéops édifièrent encore leurs pyramides dans le style gigantesque de leur prédécesseur, mais les souverains de l'ancien empire qui vinrent ensuite (et il y en a parmi eux qui jouirent d'un long règne) se contentèrent de constructions relativement petites. L'on peut ajouter que ces petites pyramides ont aussi bien ou aussi mal rempli leur but que leurs sœurs les géantes, car ni les unes ni les autres n'ont procuré aux cadavres de leurs morts une protection durable. En dépit des blocs de granit entre lesquels se trouvaient calfeutrés les étroits corridors de ces monuments ils n'en ont pas moins, déjà dès l'antiquité, été ravagés et pillés.
L'intérieur de la pyramide n'étant plus accessible à personne après l'enterrement, il fallut que l'espace nécessaire à pratiquer la vénération du souverain défunt fût pris et organisé au dehors et près d'elle ; on créa donc un temple pour la réception des offrandes auquel se rattachaient des magasins et toutes sortes de bâtiments pour la préparation des mets et qui furent bientôt suivis de maisons d'habitation et d'installations administratives pour les prêtres et les employés de la pyramide, tous ces divers éléments avec la pyramide furent considérés comme une ville et portèrent des noms qui proclamaient sa magnificence et son éternelle durée : Horizon de Chéops ou grande Chephren ou encore demeure pure de Userkof




“L’aspect d’une ville”
Aux alentours de la pyramide du roi on inhuma ensuite, suivant l'ancienne coutume, les personnes qui avaient vécu dans son entourage durant sa vie, les princes et les princesses et tous les grands de sa cour. Ces tombeaux établis en ordre symétrique autour de la pyramide présentaient l'aspect d'une ville et de ses voies régulières ; ils différaient de grandeur, de matériaux et de décoration, mais pour l'essentiel ils étaient dans la manière de ceux que les fellahs de nos jours, désignant les mastabas, ont appelé prosaïquement le banc.
A l'extérieur le mastaba présente la forme rectangulaire des plus anciennes tombes royales à laquelle elle unit toutes les dispositions qu'on avait imaginées pour la protection du cadavre. On ouvre un trou perpendiculaire (que nous nommons le puits) qui pénètre profondément dans le sol de rocher et l'on creuse à son extrémité inférieure une petite chambre latérale dans laquelle est déposé le cadavre. Sur ce trou ou puits est ensuite entassée, en forme de carré, une masse de blocs de pierre dont les parois sont revêtues à l'intérieur de pierres dégrossies de sorte que le mastaba a l'aspect d'une construction de maçonnerie avec des murs obliques. On pousse le puits jusqu'au toit du mastaba, car c'est par là qu'au jour de l'enterrement on descendra le cadavre ; il est arrivé que l'entrée de la chambre du mort soit murée et que le puits entier jusqu'à son orifice supérieur fut comblé de blocs et de pierrailles.”
Source : Gallica