mercredi 23 janvier 2013

Les “greniers (de) Pharaon”, selon le voyageur Ogier d’Anglure (XIVe s.) : texte original

Le texte qui suit, extrait de l’ouvrage Le saint voyage de Jherusalem, publié en 1395, a déjà été présenté dans Pyramidales dans une version “modernisée” éditée par le CNDP.
Il m’a paru intéressant de le proposer également dans sa version d’origine, en respectant une orthographe, en usage au XIVe siècle, qui apparaîtra aujourd’hui comme approximative, tout en gardant une saveur à laquelle on pourra être sensible.
Son auteur, le seigneur Ogier d'Anglure, ou Ogier IX (1360-1412), se rendit à Jérusalem en 1395, avec, au cours du voyage de retour, une escale en Egypte où il demeura un mois, avant de s’embarquer à nouveau le 21 décembre à Alexandrie, "la bonne cité".
Est-il besoin de le rappeler ? Au Moyen Âge et au début de la Renaissance, les pyramides étaient parfois assimilées aux “greniers de Joseph”, ou “greniers de Pharaon”, le patriarche Joseph ayant été investi de la fonction de “vice-roi” d’Egypte.


Les pyramides de Gizeh selon Sébastien Munster, 1544

Les Greniers Pharaon
“Le mercredi ensuivant, XXIII jour de novembre, partismes nous quatre et non plus du Caire, ung drugement avecque nous qui estoit appelé Cocheca, et passasmes le flun du Nil à tout (avec) asnes tondus, beaux et grans, pour aler veoir les greniers Pharaon qui sont quatre lieues oultre Babilonie d’aultre part le Nil, et est le chemy assez hayneux (difficile) à y aler, pour ce qu’il fault passer eaue à barques en plusieurs lieux. Néantrnoings il semble à ceulx qui sont en Babilonie que iceulx gregniers soient tous près dilec, mes (mais) non sont, et moult y a d’iceulx greniers a mont et aval le Nil, que l’en peut veoir de moult loing, mais illec où nous fusmes, n’en a que trois qui sont asses près l’un de l’autre. Vérité est que quant nous feusmes venus jusques à iceulx greniers, il nous sembla estre la plus merveilleuse chose que nous eussions encore veue en tout le volage, pour trois choses seullement. La première fut pour la grant largesse qu’ilz ont par le pié de dessoubs, car ils sont quarrés de quatre quarrés.
En chacun quarré peut l’en trouver IX cents pieds mesurez et plus ; la seconde, pour la grant hauteur dont ilz sont, et tout ainsi comme à la façon d’un fin diamant, c’est assavoir très larges dessoubz et très agu par dessus, sachies que ilz sont si très haulx que se une personne estoit au-dessus à peine pourroit-il estre apparçeu (aperçu), néant (pas) plus que une corneille ne sembleroit il estre gros ne grant. La tierce chose fut pour les tres nobles et gros ouvrages dont ils sont faiz de grosses et grandes pierres taillées bien, et qui pot avoir puissance d’en tant amasser illec, veu qu’il n’en a nulles au pays, et d’icelles pierres si noblement asseoir comme elles sont, et veismes adonc que sur l’un d’iceulx greniers ainsi comme ou milieu en montant avoit certains ouvriers massons qui à force desmuroient les grosses pierres taillées qui font la couverture des dits greniers et les laissoient devaler aval. D’icelles pierres sont faitz la plus grant partie des beaux ouvrages que l’en fait au Caire et en Babilonie, et que l’en y fist de long temps, et nous fut juré et certiffié par iceluy drugement qui illec estoit avec nous et par autres ainsi, que ja estoient mille ans passés que l’en avoit commencé à escorcher et à descouvrir iceulx greniers, et si ne sont que à moitié descouverts et ja pour ce ne pleut ni ne pleuvra dedans, car c’est trop noble massonnage et fault qu’il soit moult espès (épais). Ainsi nous fut il dit que en celles pierres que l’en descent d’iceulx greniers, le Soudan y prent les deux pars du proffit qui en est, et les massons l’autre tiers ; et sachies que iceulx massons qui icelluy grenier descouvrent et qui n’estoient que ainsi comme ou milieu en montant que à peines les povons (pouvions) nous appercevoir, et n’en sceusmes riens jusques nous veismes cheoir les grosses pierres comme muiz (bassins) à vin que iceulx massons abatoient, non obstant que nous oyeons (entendions) bien les cops de marteaulx, mais nous ne saviens que c’estoit.
Vous devez savoir que ces ditz greniers sont appelés les greniers Pharaon ; et les fist faire icellui Pharaon au temps que Joseph, le filz de Jacob, fut tout gouverneur du royaume d’Egipte, par l’ordonnance d’iicelluy roy. C’estoit pour mectre et garder fromens pour un chier temps que icellui Joseph avoit prophétizé estre avenir ou royaume d’Egipte, selon le songe d’icelluy roi Pharaon, si comme il est escript plus amplement ou texte de la saincte escripture.
Tant qu’est à parler d’iceulx greniers par dedans, nous n’en pourrions proprement parler, car l’entrée dessus est murée et par devant sont tres grosses tombes et nous fut dit que illec est le monument d’un Sarrazin. Celles entrées furent murées pour ce que l’en y avoit coustumes de faire faulces monnoyes. Et tout bas sur terre a ung pertuis, ouquel nous fusmes moult avant par dessoubz icellui grenier et n’est pas du hault d’un homme.
Clest ung lieu molt obscur et mal flairant (mal odorant, à cause des bêtes), pour les bestes qui y habictent.”

Source : Google livres