lundi 21 janvier 2013

“Quelle journée pyramidale !”, par la Comtesse Juliette de Robersart (XIXe s.)

“Ne cherchez pas son nom dans le Dictionnaire des Belges, ni même dans la savante Biographie de Belgique. Il ne figure dans aucune des histoires générales de notre littérature, ni parmi les figures de proue honorées par la littérature féminine. (…) Étrange et injuste destin que celui de cette femme remarquable à tant d'égards : par son désir passionné d'indépendance, par son goût des voyages insolites et surtout par ses incontestables dons littéraires.”
Ainsi est présentée, par Roland Mortier, la Comtesse Juliette de Robersart (1824-1900), femme de lettres belge d'expression française, qui se rendit en 1864 en Égypte et au Proche-Orient, grâce à ses relations dans le milieu chrétien maronite.
L’ “intrépide voyageuse” relata son périple dans son ouvrage Orient, Égypte : journal de voyage dédié à sa famille, édité en 1867, d’où j’ai extrait ce qui suit.
Plus qu’une description ou approche archéologique, ce sont plutôt des sensations, des impressions que l’on trouvera dans ce récit : elles sont inspirées par l’aspect gigantesque du site et les énigmes qu’il suscite. S’y ajoute, lors de la visite de l’intérieur de la Grande Pyramide, un sentiment de frayeur (un “cauchemar éveillé”), que la Comtesse se complaît presque à relater avec force détails.

“Quelle journée pyramidale que celle d'hier !
Le commandant Joret et sa femme nous ont proposé d'aller avec eux aux pyramides. J'ai eu un éblouissement : voir ces montagnes faites de main d'homme, qui existaient peut-être avant le déluge, est mon rêve depuis l'enfance.
Je savais que la pyramide de Chéops a quatre fois la hauteur de la colonne Vendôme, et soixante-quinze millions de pieds cubes. Un savant de l'Académie (Fourier) a calculé qu'avec ses pierres on ferait une muraille de dix pieds de haut, d'un pied d'épaisseur, qui couvrirait une étendue de six cent soixante-cinq lieues. Bonaparte a trouvé qu'il pourrait en tirer une muraille de deux mètres de haut de mille lieues de tour, qui enfermerait la France entière ; enfin avec les trois pyramides de Gisèh qu'on appelle Chéops, Chéphren et Mycérinus, on bâtirait une ville plus grande que Londres ! 



From Glimpses of the world : a portfolio of photographs of the marvellous works of God and man. (Chicago : Peale, 1892, 1907) Stoddard, John L. (John Lawson) (1850-1931)


“Herculéennes constructions”
Puis le mystère qui est attaché à ces herculéennes constructions : qui a pu transporter ces pierres énormes, et par quels moyens ? étaient-ce les palais des prêtres égyptiens où l'initié subissait ces épreuves épouvantables qui coûtaient parfois la vie ? étaient-ce des observatoires, des greniers ou des tombeaux, ou l'immense barrière des sables du désert ? Hérodote dit par deux fois que Chéops est enterré au-dessous de la grande pyramide. Le sphinx a bien gardé son secret : malgré les fouilles, les hiéroglyphes déchiffrés, le sarcophage trouvé, les savants en sont encore aux conjectures. (...)
Les pyramides de Gisèh sont à quatre lieues et demie du Caire. Un Égyptien, couvert du tarbouch, conduisit notre voiture ; un autre, au teint jaune, nous servit de drogman. Nous avions un coureur rapide comme le vent, terrible comme la tempête, qui battait, culbutait, épouvantait tout ce qui se rencontrait sur notre passage. (...)
Le chemin qui mène aux pyramides et à Memphis passe dans une forêt de palmiers.
Une forêt de palmiers ! Moi qui regardais avec enchantement les sept palmiers épars de Rome. Cette forêt vous fait penser à un édifice immense, et aux colonnes innombrables des mosquées ; il semble que la main d'un architecte habile a placé chaque arbre, et on ne se trompe pas, c'est le grand, le sublime architecte qui est l'ouvrier, et le peintre incomparable qui a étendu les plaines verdoyantes aux pieds des trois colosses de pierre, et derrière eux le désert inondé de lumière. Oh ! c'est un grand tableau ! Un docteur, vieux Allemand, bien bourré de science, a compté dans un espace de dix lieues jusqu'à soixante-sept pyramides ; elles sont toutes dans la partie inférieure de l'Égypte moyenne. Celles de Gisèh et de Sakkarah sont les plus célèbres. Quand on dit : les pyramides, on ne parle que des trois de Gisèh aux pieds desquelles Napoléon s'est écrié : Soldats, quarante siècles vous contemplent. On prétend, il est vrai, que Bonaparte n’a rien dit de semblable ; mais où nous arrêter en fait de négation ? (...)
Nous avançâmes dans la plaine pendant deux heures et demie. Le sphinx apparaît longtemps avant l'arrivée avec sa mystérieuse figure de femme et ses pattes, longues de cinquante-cinq pieds, dont une partie est cachée sous le sable que le vent du désert a amoncelé.

“Les plus gigantesques ouvrages de l'homme”
Quand nous nous sommes trouvés au pied des pyramides, nous avons gardé d'abord le silence, et enfin mademoiselle de R. et moi nous nous sommes dit : “N'est-ce que cela !” N'est-ce que cela ? et pourtant la pyramide de Chéops, dépouillée de son revêtement, a encore cent trente-sept mètres de hauteur, ce qui fait quarante et un mètres de plus que la coupole de Saint-Pierre de Rome ; celle de Chéphren, cent trente-cinq mètres ; et avant qu'on eût arraché le revêtement, cent quarante ; elle égalait, à deux mètres près, la tour de Strasbourg. La troisième, la pyramide de Mycérinus, a soixante-six mètres de haut, vingt-trois mètres de plus que la colonne Vendôme. La largeur actuelle de chacune des quatre faces de Chéops est de deux cent vingt-sept mètres trente centimètres, et de Chéphren, deux cent dix mètres. Est-ce ce cadre du désert fait de la main de Dieu qui écrase les plus gigantesques ouvrages de l'homme ? Sont-ce les proportions admirables des pyramides qui noient leur grandeur dans l'ensemble ? Est-ce parce que leur largeur égale à peu près leur élévation ? Je ne le sais ; le fait est que le premier moment est une déception et qu'on n'a l'idée de la grandeur de ces masses de pierre que par comparaison, et en voyant les Arabes à leurs pieds, qui semblent gros “comme des corneilles”. (...)

“Comme dans un rêve affreux”
D’abord nous descendîmes dans les ruines du temple du Sphinx, nouvellement désablé : les colonnes sont des monolithes gigantesques de granit. Des Arabes, armés de fusils et de pistolets, des Nubiens, des nègres nous firent une garde pittoresque ; chacun nous voulait conduire, hurlait et gesticulait ; autrefois les Bédouins pillaient et égorgeaient. Le commandant Joret m'en attacha trois. J'étais loin de prévoir le cauchemar que j'allais avoir, quoiqu'éveillée. A-t-on rêvé qu'un couloir sans lumière se rétrécit peu à peu et vous étouffe ; qu'une pierre vous tombe sur la poitrine ; que vous êtes sans air, ne respirant que la vapeur des tombeaux ; que des figures atroces vous entourent ?
Tout cela n'est rien en comparaison de l'intérieur de la grande pyramide, qui fut ouverte, puis refermée et réouverte il y a peu de siècles. On alluma des bougies, nous entrâmes dans ces ombres éternelles. Il nous fallut nous courber jusqu'à terre, ramper, escalader d'immenses blocs de pierre, nous hisser le long d'un abîme sur un plan incliné, soutenus par des Arabes qui pour moi m'entraînaient avec la rapidité du vent et qui néanmoins avaient l'odieuse présence d'esprit de me frapper dans le dos en criant : Bachich ! bachich ! Ils chantaient aussi un air si funèbre que j'ai songé à la vestale enterrée vivante. Quand nous sommes arrivés un à un dans la chambre du roi, nous étions haletants, couverts de sueur, les yeux dilatés, mademoiselle de R. et moi sans parole, comme dans un rêve affreux où on ne peut ni parler, ni crier. Les chauves-souris nous frôlaient le visage. Il a fallu une grande habileté et de prodigieuses recherches pour trouver l'entrée de la chambre du roi, qui était masquée par des pierres immenses de granit glissant sur elles-mêmes. L'entrée même de la pyramide a été pendant des siècles un mystère impénétrable ; mais, à un jour de justice, le mystère s'est dévoilé et le potentat vaniteux a été arraché de son sommeil de quatre mille ans et porté. au musée ! Ô vanité !
Aucune inscription n'a été trouvée dans la chambre du roi, qui renferme un sarcophage en granit rouge sans ornement. On croit que le peuple, irrité, voulut que le nom de ce despote, dont le terrible orgueil l'avait accablé d'un labeur si effroyable, pérît à jamais.
Le Pharaon qui construisait cette pyramide y employait cent mille hommes, dont soixante-quinze mille périrent ; au moins telles sont les traditions recueillies.
Le plafond de la chambre du sarcophage, qui est à quarante-trois mètres cinquante centimètres au-dessus du sol, est plat ; la chambre elle-même est assez grande. Les Arabes voulurent y exécuter une danse fantastique à la lueur des torches, et au bruit des échos retentissants; le commandant Joret s'y refusa : ce lieu n'est propre qu'à la danse macabre. Nous nous demandâmes s'il était possible de croire qu'on eût entassé plus de vingt millions de mètres cubes de pierre pour enfermer une chambre sépulcrale qui n'a pas vingt-cinq mètres de tour. Ô sphinx ! ô sphinx ! dis-nous ton secret. 



Saddler, John, 1813-1892 


“Quel plaisir terrible !”
Pour sortir on revient sur ses pas, ce qui est plus difficile encore que l'ascension. Nous nous engageâmes donc avec nos Arabes, et un à un, dans une sorte de vestibule, puis dans une galerie descendante de cinquante mètres de long. Le puits, dont on ne connaissait pas la profondeur, est près de la grande galerie ; il est bouché depuis quelques années. La chambre de la reine se trouve, je crois, juste au-dessous de celle du roi, mais seulement à vingt-deux mètres au-dessus du sol. De galeries en galeries, presque toujours rampant et suffoquant, plutôt précipité que soutenu par les Arabes, on arrive au couloir qu'il faut remonter et où deux rails de marbre sont séparés par un abîme. Ces deux rails servaient-ils à monter ou descendre les cercueils ? servaient-ils à conduire le char d'épreuve de l'initié, qu'on précipitait peut-être dans le puits qui n'est pas loin ? On ne le sait. Enfin j'arrivai au jour, et à l'entrée, qui est à vingt mètres de l'assise inférieure au nord. La course avait été si rapide que mon cœur battait à se rompre.
Ah ! quel plaisir terrible ! Je m'assis sur une pierre au grand vent, et pendant un quart d'heure je ne pus ouvrir les yeux. Mon inquiétude fut grande au bout de ce temps de ne pas voir mademoiselle de R. J'appelai le commandant Joret, qui me dit que mademoiselle de R. se trouvait dans un tel état de fatigue qu'elle avait désiré se reposer dans la pyramide. Longtemps après, je la vis sortir de l'antre épouvantable, sans parole, presque suffoquée, et elle se laissa tomber, comme moi, sur le sol. (...)
La pyramide de Chéphren est à cent cinquante pas de celle de Chéops ; elle lui est presque égale en hauteur ; son sommet se termine en pointe, mais le cube de sa base est beaucoup moindre. Belzoni y a pénétré, et dans le grand sarcophage, il a trouvé les ossements d'un bœuf, probablement le bœuf Apis, qui partageait avec le Pharaon les honneurs de la sépulture. Être enterré avec un bœuf, voilà où un sage, où un savant de la savante Egypte, où un Pharaon tout-puissant mettait l'honneur suprême. Hélas ! qu'est donc la sagesse humaine laissée à elle seule ! Je me souviens d’avoir un jour entendu dire au grand et vénéré pontife Pie IX : “Il y a des choses qui par elles-mêmes sont bonnes dans le monde, et qui deviennent mauvaises quand on ne leur donne pas pour base la véritable religion.”
Ainsi et surtout est la raison.
La pyramide de Mycérinus n'a que soixante-six mètres de hauteur. La largeur de ses faces est de cent sept mètres soixante-quinze centimètres. Il y a encore trois petites pyramides ; l'une a été bâtie par la fille de Chéops, dont l'histoire vante la beauté et non pas la vertu. Toutes les pyramides étaient admirables, revêtues de granit rose qu'on a arraché pour construire le Caire. Les pyramides reposent sur le roc ; elles sont faites de belles pierres tirées des carrières voisines , sauf les revêtements de marbre et de granit et de jaspe d'Ethiopie.

Le disque du soleil, “comme sur un piédestal”
Pendant que le soleil parcourt l'hémisphère boréal, c'est-à-dire pendant six mois, les pyramides ne projettent point d'ombre à midi au-delà de leurs bases, et deux fois l'an, aux environs des équinoxes, le soleil passe à midi sur leur sommet et son disque s'y repose pendant un instant comme sur un piédestal.
Pline a traduit ce passage que tous les historiens ont copié : “On avait gravé, dit Hérodote, en caractères égyptiens, sur une des faces de la grande pyramide, ce qu'on avait dépensé simplement pour les aulx, les poireaux et les oignons. Celui qui interpréta cette inscription me dit que cette dépense se montait à seize cents talents d'argent (quatre millions cinq cent mille francs de notre monnaie). Si cela est vrai, combien doit-il en avoir coûté pour les outils de fer, pour le reste de la nourriture, pour les habits des ouvriers ! etc. Cent mille ouvriers étaient constamment occupés à ce travail ; ils étaient relevés de trois mois en trois mois par un nombre égal, et néanmoins la pyramide seule, sans y comprendre la construction de la chaussée, ne fut achevée qu'au bout de vingt ans.” (...)
Nous retournâmes auprès du sphinx taillé dans une pointe saillante de la montagne libyque. Un Arabe monta sur sa tête, qui est tellement endommagée qu'on ne peut juger de l'expression de douceur et de finesse qu'on lui attribue ; elle a une ouverture qui a exercé l'imagination : les uns ont pensé que c'est là l'entrée mystérieuse des pyramides, et d'autres la porte du royaume souterrain que certains prêtres d'Isis étaient obligés d'habiter. La face a neuf mètres de haut, et la longueur du sphinx, dont le nom propre est Armachis, est de cinquante-sept mètres. La stèle qui est entre ses pattes représente le roi Thouthmès offrant un sacrifice.
Les quatre angles de la pyramide de Chéops sont orientés aux quatre points cardinaux avec une précision qui a permis de constater que l'axe du monde n'est point changé depuis quatre mille ans. Les trois pyramides sont placées de l'est à l'ouest, en ligne droite, sur un immense plateau rocheux, coupé autrefois par des chaussées et couvert par de petites pyramides et des temples élevés aux divinités du sombre Amenti, royaume de la mort.”
Source : Gallica