mercredi 6 mars 2013

“Il y en a beaucoup qui ont parlé des pyramides et fort peu qui l'aient fait avec justesse” (Jean Dumont - XVIIe-XVIIIe s.)

Le Français Jean Dumont (Mr. Du Mont) (1667-1727) fut d'abord militaire avant de devenir professeur de droit public, il voyagea dans plusieurs pays d'Europe, dont l’Autriche, où il se fixa jusqu’à sa mort. Ses récits de voyage lui valurent l'estime de l'empereur Charles VI, qui le nomma son historiographe officiel et le fit baron de Carlscroon.
La Lettre “Des pyramides d’Égypte”, dont on lira ci-dessous de larges extraits, fait partie des Voyages de Mr. Du Mont en France, en Italie, en Allemagne, à Malthe et en Turquie, tome II, 1699.
L’auteur donne l’impression de jongler avec aisance avec bon nombre de théories relatives aux pyramides de Guizeh. Même s’il n’en cite que peu explicitement, il ne se prive pas d’égratigner les auteurs répertoriés, sans pour autant “s’amuser” à les critiquer dans les règles de l’art, exception faite toutefois pour la conjecture selon laquelle les pyramides auraient été bâties pour servir de greniers à blé.
Selon lui, un beau consensus rassemble la quasi totalité des auteurs autour de la beauté des pyramides, “plus particulièrement pour la difficulté qu'il y a eu de transporter si haut tant de grosses pierres dont elles sont composées”. Un seul des auteurs de son inventaire est d’avis contraire, ne voyant dans les pyramides “ni distinction d'ordre, ni variété d'architecture”.
Quant à l’opinion d’Aristote, elle fait à l’évidence l’objet des préférences de notre auteur, comme étant ce qu’il y a “de mieux établi dans l’Histoire touchant la fondation des pyramides”.


Illustration de Johanne Baptista Homann (1724)
“Je suis enfin en état de satisfaire en partie votre curiosité touchant le Caire et touchant les antiques monuments qui le rendent une des plus rares villes du monde. Il y en a de plusieurs sortes, mais vous ne vous êtes pas trompé quand vous avez cru que les plus considérables sont les pyramides, si célèbres dans l'Histoire.
Ces pyramides sont en grand nombre, mais il y en a trois principales, deux desquelles sont fermées, et l'autre qui semble la plus grande, est ouverte. C'est de celle-ci que je vous parlerai premièrement. Elle est située tout près des deux autres, à trois lieues du Caire, si l'on entend le nouveau, et à deux et demie, si l'on comprend le vieux et le nouveau ensemble.

“Une grosse montagne artificielle”
Cette pyramide est une grosse montagne artificielle, bâtie de pierres de taille plus grandes les unes que les autres, mais dont les plus petites n'ont pas moins d'un pied d'épaisseur et deux de long. Il y en a qui sont épaisses de trois pieds, longues de six, et larges de quatre. Sa hauteur est de cinq cent vingt pieds. Sa largeur de chaque côté de six cent quatre-vingt-deux ; et l’on y monte par environ deux cent dix marches.
Tandis qu'on est encore en bas, la cime paraît pointue comme celle d'une aiguille, mais quand on est dessus, on trouve une plate-forme assez grande pour s'y pouvoir promener tout à l'aise. Elle a quatre-vingt-quatre pieds de tour en carré, et n'est pourtant pavée que de douze pierres, chose admirable qu'on ait pu les transporter si haut. De là on voit Boulac, le vieux et le nouveau Caire, les ruines de Memphis, la Montagne, et les déserts d'Égypte á perte de vue, mais il faut avoir la tête bonne pour regarder en bas tout du long des degrés.
Autrefois on pouvait monter et descendre de tous les côtés de la pyramide, et cela serait encore, si le temps qui vient à bout de tout n'avait rongé une partie de ces pierres dures, qui sont en plusieurs endroits des précipices effroyables. C'est pourquoi on prend toujours des guides qui savent les meilleurs chemins.

“Une véritable demeure pour les morts”
Lorsqu'on est descendu, et qu'avec un doigt de vin on a repris un peu courage, on peut entrer dedans, mais il faut observer ici que la porte n'est pas à fleur de terre. Il faudrait monter seize degrés de la pyramide pour y aller, si le temps et le sable n'y avaient fait un coteau, qui va jusqu’au seuil de la porte et par lequel on monte. Alors on trouve une espèce d'allée haute et large d'environ trois pieds et demi seulement, de manière que pour y passer il faut avoir le corps tout courbé. On marche ainsi toujours en descendant, l'espace de trente pas, au bout desquels on trouve un guichet à rez de terre, et si petit que c'est tout ce qu'on peut faire, que de s'y couler en rampant. Cela passe, l'on trouve encore une petite allée toute pareille à la précédente, hors qu'à l'autre il fallait descendre et qu'à celle-ci, il faut monter.
Cette allée se termine à deux autres, l'une à droite et l'autre à gauche. Celle qui est à droite n'a aucune inclinaison, et conduit dans une petite chambre voûtée, ayant dix-huit pieds de long et douze de large. A l'entrée de cette allée, il y a un puits extrêmement profond et dans lequel il n'y a point d'eau. Ma curiosité ne m'a point porté à y descendre, comme quelques autres ont fait, et qui n'y ont rien trouvé qui mérite cette peine. C'est beaucoup faire à mon avis que de se fourrer dans toutes ces allées dont je vous parle, car c'est une véritable demeure pour les morts. Il y a d'ailleurs des chauves-souris qui éteignent les chandelles à tous moments, et si l'on n'avait la précaution de porter des fusils pour les rallumer, on se trouverait fort embarrassé.
II me reste une allée à vous dépeindre, qui est justement à l'opposite de la dernière dont j'ai parlé. L'entrée en est assez haute dans la muraille, de sorte qu'il faut grimper pour y entrer; mais en récompense, elle est beaucoup plus haute et plus large que toutes les autres. J'y montai par la longueur de 70 pas, après quoi je me trouvai dans une salle, longue de trente-deux pieds, et large de seize. Elle est pavée de neuf pierres dont la longueur contient toute la largeur de la salle, et les murailles en sont d'un porphyre très beau, aussi bien qu'un tombeau vide qui est au fond de la salle. Ce tombeau est long de sept pieds, et large de trois.


Vue des pyramides, par Marcus Tuscher (1780)
“Si je voulais m'amuser ici à critiquer sur les Relations des autres voyageurs, j'en aurais une ample matière”
Étant sorti de cette pyramide, je visitai à loisir les deux autres, dont la plus petite, et selon les apparences, la plus ancienne, était autrefois revêtue partout de porphyre. Elle n'a que cent cinquante pieds de hauteur, sur deux cents de face, et quoiqu'en dise Belon, elle n'est point liée avec du fer et du plomb au lieu de ciment, et n'est point aussi entière que si elle venait d'être faite ; c'est au contraire la plus ruinée de toutes.
L'autre pyramide est presque aussi grande que la première. Elle a six cent trente pieds de face de chaque côté et sa hauteur est de cinq cent dix pieds. Si je voulais m'amuser ici à critiquer sur les Relations des autres voyageurs, j'en aurais une ample matière, car il y en a beaucoup qui ont parlé des pyramides et fort peu qui l'aient fait avec justesse, mais ce n'est pas mon dessein, et si j'en dis quelque chose, ce ne fera qu'en passant.
Je ne m'arrêterai point non plus à examiner ce qu'en ont dit les Anciens. L'on peut toujours sauver leur rapport en faisant une réduction des mesures qu'ils proposent, qui soit convenable avec l'expérience et la vérité, et dans le fond je croirais assez aisément que le mauvais calcul que l'on en a fait dans la suite a entièrement changé le sens de leur histoire, comme je l'ai peut-être fait voir en parlant du Colosse de Rhodes.
Pour ce qui est des Modernes et surtout de ceux qui parlent pour avoir vu, il me semble qu'ils ne sont pas excusables lorsqu'ils se trompent. Comment justifier Belon par exemple et son ami Thevet qui ont écrit que la grande Pyramide a huit cent dix pieds de face de chaque côté et qu'il y a deux cent cinquante degrés depuis le bas jusqu’au sommet, faisant ensemble environ 800 pieds ? Je ne saurais non plus être du sentiment d'un certain religieux dominicain qui prétend que les pyramides ne soient autre chose que de grands rochers taillés en pointe et revêtus de pierres rapportées, car outre que l'Histoire est précisément contraire à cela, la disposition du lieu et ce qui paraît de la construction de ces superbes monuments détruisent entièrement ces conjectures, mais surtout les ouvertures et les longues allées qui sont au dedans de la plus grande, lesquelles sont partout construites de pierre de taille comme le reste de l'ouvrage, et non pas taillées dans le rocher vif, ce qui devrait pourtant être.

“La beauté de ces magnifiques ouvrages qui ont avec raison été mis au nombre des merveilles du Monde”
Quelques autres écrivains fondés sur des conjectures tirées sans doute de ce qu'il est dit dans l'Ecriture du travail auquel Pharaon occupait les enfants d'Israël, ont cru qu'elles étaient de brique, mais ils se font trompés et apparemment n'en ont pas voulu croire le rapport de leurs propres yeux, car ils leur auraient dit que c'était véritablement et purement pierre, un peu rongée à la vérité et tellement desséchée par les rayons du soleil que la superficie en est devenue lentilleuse, je veux dire grenue et rude au toucher comme à la vue, mais c'est toujours pierre.
Presque tous les voyageurs se sont du moins accordés sur un point entre ceux où ils se trouvent opposés, c'est à l'égard de la beauté de ces magnifiques ouvrages qui ont avec raison été mis au nombre des merveilles du Monde, non seulement pour leur grandeur et pour leur hauteur, mais plus particulièrement pour la difficulté qu'il y a eu de transporter si haut tant de grosses pierres dont elles sont composées, et je n'en connais qu'un seul qui soit allé au contraire.
Celui-là se plaint de ce qu'on n'y voit ni distinction d'ordre, ni variété d'architecture. Il trouve qu'il n'y a point de vieux clocher en France bâti à la gothique qui ne fût plus digne d’admiration, et il pose en fait que le premier petit Prince de l'Europe pourrait faire tout autre chose dans un pareil genre de bâtiments, s'il en avait la fantaisie et s'il voulait en faire la dépense. Or c'est de quoi je fais juge tous ceux qui auront lu les diverses descriptions que l'on en trouve dans les histoires et dans les relations.

“La forme des pyramides ne convient nullement à de simples greniers”
Si les sentiments sont si différents à l'égard de la construction et des proportions des pyramides qui sont des choses de fait et présentement existantes, vous jugez bien qu'ils le seront encore davantage sur le temps et sur les personnes qui les ont bâties. Hérodote est celui qui en a écrit le premier. Pline l'a copié. D'autres ont voulu faire voir qu'ils s'étaient trompés tous deux, et dans ces derniers temps il est venu des critiques qui ont prétendu les démentir tous en substituant de pures visions à leurs histoires incertaines et peu vraisemblables.
Je mets dans ce dernier rang ceux qui ont cru ou voulu faire accroire que les pyramides avaient été bâties par le Pharaon, dont l'Ecriture parle au livre de la Genèse, pour servir de magasins aux blés qu'il faisait assembler par le conseil de Joseph ; car trois choses détruisent entièrement cette conjecture et la rendent même ridicule.
La première est l'Histoire qui nous assure que la première pyramide ne put être bâtie qu'en vingt ans, quoique l'on y employât continuellement cent mille hommes, et que les trois ensemble ne furent achevées qu'au bout de soixante dix-huit ans. D'où il s'ensuit très évidemment qu'elles ne furent point bâties dans cette vue, puisque l'Ecriture nous fait connaître que les songes du Roi d'Égypte précédèrent immédiatement les sept années de fertilité pendant lesquelles on dut faire les provisions.
La seconde raison se tire naturellement de la forme des pyramides qui ne convient nullement à de simples greniers, et mieux encore de la disposition des logements qui sont au dedans, lesquels, quand même on l'aurait voulu depuis, n'auraient pu servir à faire des magasins, sur quoi vous pouvez examiner la description que je viens d'en faire.
Et la troisième enfin, c'est que ces greniers de Joseph, dont il est question, sont encore actuellement du moins à ce que l'on croit dans la ville du vieux Caire, et ne sont autre chose que de grands magasins bâtis de pierre de taille, voûtés et très propres en effet à cet usage.
]e pourrais ajouter à cela quelques réflexions sur les dépenses immenses auxquelles ces grands ouvrages ont sans doute obligé les bâtisseurs, sur les charges aggravantes qui en seraient retombées sur le peuple, dans un temps où bien loin de le détourner et de l'appauvrir, on devait l’engager par toutes sortes de voies à travailler sans relâche, pour se mettre par son laborieux soin à couvert de la famine à venir, en profitant de la fertilité présente des terres, et enfin sur le peu de proportion et de conformité qu'il y a de la magnificence des pyramides, qui surpasse de beaucoup celle des palais les plus superbes, à des greniers pour renfermer du blé. 


Sommet de la Grande Pyramide : gravure de Thomas Milton (1794)
L’argumentation d’Aristote
Mais il me semble que ce serait perdre le temps en discours superflus, et que la chose parle assez d'elle-même pour n'avoir pas besoin de tant d'éclaircissement. Je me contenterai donc de rapporter simplement ce qui me paraît de mieux établi dans l’Histoire touchant la fondation des pyramides.
Aristote m'en fournit les premières et principales raisons : il a cru que les rois d'Égypte n'ont été portés à cette dépense prodigieuse que pour raffermir davantage leur tyrannie en rendant leurs sujets pauvres accablés des fatigues d'un travail continuel et par conséquent hors d'état de se révolter, ce qui convient parfaitement bien avec cette politique qui faisait l'esprit de la cour du roi d'Égypte, lors de la servitude des enfants d'Israël ; à quoi j'ajoute en même temps le sentiment de quelques autres qui n'ont attribué ces orgueilleux monuments qu'à la vanité, ou pour mieux dire, à la noble envie de s'immortaliser qui était si naturelle aux rois de ce pays, comme il paraît par tous les autres monuments qui nous en restent.

Ceux qui ont bâti les pyramides
Pour ce qui est de ceux qui ont bâti les pyramides, les habitants du pays croient communément que Pharaon, celui qui périt dans la mer Rouge, ou celui qui avait élevé Joseph, ou peut-être quelque autre des dix qui ont régné en Égypte, en fut l'auteur. Mais Hérodote, qui a été suivi de la plupart des Modernes, dit que ce fut Cheopes, successeur de Rhamsinit et frère de Cephren, explication qui ne nous rend guère plus savants, n'y ayant rien au monde de plus difficile à débrouiller que la suite des Rois d'Égypte.
Cent mille hommes furent employés l'espace de dix années à creuser dans les montagnes d'Arabie pour en tirer les pierres nécessaires, et à les transporter sur le lieu où l'on voulait bâtir, et cent autres mille hommes travaillèrent dix autres années à l'élever et à la mettre dans l'état où on la voit aujourd'hui. La dépense en fut immense, et quoique l'on ne donnât à ces gens-là pour toute munition, apparemment outre le pain, que des aulx et des oignons, elle ne laissa pas de monter à dix-huit cent talents qui font un million et quatre vingt mille écus de notre monnaie.
Voilà ce qu'il y a d'historique, ou du moins ce que l'on peut recevoir pour tel, et voici ce que l'on ajoute et ce qui lui donne beaucoup l'air fabuleux.
Les finances de Cheopes se trouvant épuisées, et ce hardi entrepreneur n'ayant plus d'argent pour achever ce qu'il avait commencé, se réduisit à prostituer sa propre fille à tous venants dans une maison publique, afin de pouvoir tirer par ce moyen les sommes qui lui manquaient. La Princesse, dit on, y consentit et, poussée d'une même ambition que celle de son père, elle exigea de ceux qui vinrent prendre part à ses faveurs qu'ils lui donnassent chacun une pierre outre le prix qu'elle ou son père y avaient mis.
Si cette Princesse était belle ou non, l'Histoire ne le dit point ; mais bien que le nombre des pierres qu’elle assembla de cette sorte fût si grand que dans la suite, elle en fit bâtir une autre pyramide de cent cinquante pieds de face à son propre honneur et à sa gloire. Sur quoi Mr. Chevreau dit fort spirituellement que si cela est, il y a des vérités peu vraisemblables, et que l’honnêteté ne lui permit pas d'examiner en critique un si vilain article. C'est à vous d'entrer si vous voulez dans sa pensée; car je n’aurais pas bonne grâce non plus à lui servir d'interprète en cette occasion.
La seconde pyramide, c'est-à-dire la plus grande après celle dont je viens de vous parler, fut érigée par Cephrenes, le frère de Cheopes et son successeur ; c'est toute l'Histoire que l'on en fait. Mais celle de la troisième et la plus petite est circonstanciée d'une manière fort remarquable, quoique différemment selon les auteurs.
Elle fut bâtie par Micerin, que quelques-uns nomment Osorchou, Hercule et Mencherin, lequel succéda à Cephrenes ; et comme c'est le sentiment de Mr. Chevreau qui a fait des observations fort curieuses sur toute cette histoire, je vous le donne d'abord comme le meilleur. Cependant d'autres ont cru que ce fut une célèbre courtisane nommée Rhodopé, et qu'elle se servit pour cela des sommes immenses qu'elle avait gagnées avec ses amants.
Quelques autres veulent que plusieurs princes qui l'avaient aimée la firent bâtir en son honneur à frais communs, et d'autres enfin disent qu'un seul roi d'Égypte qui l'aimait aussi seul et en était seul aimé, fit cette dépense en sa faveur, et ils ajoutent que ce qui l'engagea à cela fut un aigle qui ayant enlevé la pantoufle de Rhodopé la laissa tomber dans son sein, sur quoi les devins ayant été consultés, il résolut de faire construire la pyramide.
Thevet dit aussi que les Grecs lui ont voulu persuader que cette courtisane était la savante. Sapho de Lesbos, à la mémoire de qui plusieurs princes ses amants avaient consacré ce monument. Enfin, presque tous les auteurs se tuent à la vouloir faire passer pour un prix de paillardise.”
Source : Google livres