mercredi 31 juillet 2013

Preuves architecturales et topographiques à l’appui, Jean-Pierre Houdin est convaincu que le Sphinx de Gizeh représente le roi Kheops - 3e partie

Troisième partie


Pyramidales :


Les soubassements du Sphinx donnent lieu à des considérations qui, sans pour autant être inspirées par les visions fantasmagoriques d’un Edgar Cayce, sont loin d’être élucidées. Des sondages, effectués en 1987, par des techniciens de l’Université de Waseda, ont notamment révélé la présence, dans le sous-sol du Sphinx et des espaces attenants, de cavités et de sillons.
D’autres recherches ont également été faites, mais les  résultats de ces prospections demeurent entourés d’un halo de mystère étrangement entretenu.
Le grand Champollion-Figeac écrivait en son temps : “Le sphinx des pyramides a été étudié, le sable qui l'encombrait momentanément détourné, et il a été reconnu que ses colossales dimensions avaient permis de pratiquer entre le haut de ses jambes antérieures et son cou, une entrée qu'indiquent d'abord les montants d'une porte ; celle-ci conduisait à des galeries souterraines creusées dans le rocher sur une très grande distance, et enfin, on se trouvait en communication avec la grande pyramide.”
Alors ? Indices ou pures élucubrations ?


Jean-Pierre Houdin :
Les tenants de ces théories ésotériques n’ont pas une grande connaissance du Plateau de Gizeh, c’est le moins que l’on puisse dire. Comme je vous l’ai dit plus haut, la cote d’altitude du terrain dans la zone du port et du Sphinx est la cote 20 et le lit du Nil est plus bas à l’époque. On sait que le port de chantier de Kheops et de Khephren était devant les Temples de la Vallée de Khephren et du Sphinx.
Un sondage effectué dans les années 90 a mis en évidence la présence de granit à une dizaine de mètres de profondeur à l’endroit supposé. 




Seul du granit tombé d’un bateau peut expliquer cette découverte. Par ailleurs, le niveau de la nappe phréatique est toute proche et on sait de nos jours ce que cela entraîne comme travaux : un pompage fréquent de l’eau sous le Sphinx.
Quand on voit le degré de connaissances et d’expertise des Egyptiens de l’époque, quel architecte, quel ingénieur, quel hydrologue ou quel géologue se serait lancé dans la réalisation d’un temple souterrain sous le Sphinx ? Pour moi, c’est totalement inconcevable.


Par contre, les Egyptiens ont-ils pris à l’époque des mesures pour tenter de régler ce problème d’eau de ruissellement ?


On peut se poser la question quand on regarde de plus près certains détails sur le site, le long de la Chaussée Monumentale et dans la fosse du Sphinx.


A mi-parcours de la Chaussée Monumentale (cercle rouge sur la photo aérienne ci-dessous), on trouve sur les flancs nord et sud de celle-ci les débouchés d’un tunnel qui a été creusé sous la chaussée. Celui-ci pourrait avoir été creusé à l’origine par le besoin d’évacuer les eaux de ruissellement dévalant dans le fond en pente de la carrière au nord de la même chaussée.

© Jean-Pierre Houdin / Google


Le type de percement est assez curieux et fait penser à une buse en béton que l’on trouve sous les routes pour laisser passer les eaux de pluie.


© Jean-Pierre Houdin


Vue de l’entrée du tunnel sur le côté sud de la Chaussée Monumentale


© Mathias Glad


L’analyse de l’intérieur du tunnel lui-même semble confirmer la fonction de canalisation des eaux de pluie du nord vers le sud. Un puits vertical a été creusé dans le trottoir sud de la chaussée elle-même, mais celui-ci semble plus tardif.


© Mathias Glad


Le tunnel traverse la Chaussée Monumentale à quelques mètres en-dessous de celle-ci. Des traces d’eau stagnante sont parfaitement visibles
sur les murs latéraux et au sol.

© Mathias Glad


Vue de l’entrée du tunnel sur le côté nord de la Chaussée Monumentale. Celle-ci a été en partie comblée par du sable, tout comme la carrière qui la borde. Le fond de la carrière et l’entrée du tunnel devaient être au même niveau.


Un détail que l’on retrouve également sous la Chaussée Monumentale de Kheops, dans sa partie proche du Temple Haut (ci-dessous).


© Jean-Pierre Houdin / Airpano


© Jean-Pierre Houdin


Il paraît évident que ce tunnel, dont la profondeur est relativement faible, n’était pas destiné à servir de passage pour les humains, mais plus probablement pour évacuer l’eau de ruissellement de pluie.


Revenons aux théories alternatives nous annonçant tout un réseau de tunnels et de salles secrètes contenant les archives d’une civilisation perdue et s’appuyant sur le fait que des sondages par radar de sol pénétrant (GPR) confirmeraient la présence de vides en sous-sol. Une polémique est née il y a quelques années quand les autorités égyptiennes ont reconnu l’existence de puits et de tunnels, mais sans donner d’explication complémentaire ; ce silence a bien évidemment entraîné un regain de spéculations de la part des défenseurs de ces théories.




On sait parfaitement qu’il existe bien trois puits verticaux creusés dans la fosse au contact de Sphinx (un à l’arrière, un au nord et un au sud) et qu’ils sont reliés par des tunnels dont l’un s’étirerait, au minimum et d’ouest en est, de l’arrière de la statue jusqu’aux pattes, où une maçonnerie bloquerait le passage.


L’explication de la présence de ces puits et tunnels pourrait être bien plus rationnelle que tout ce qui a été avancé : les Egyptiens auraient en fait créé un réseau de drainage pour lutter contre l’inondation de la fosse du Sphinx par les eaux de ruissellement. La position des puits au ras du corps du Sphinx en font de véritables avaloirs qui seraient reliés au tunnel central qui court d’ouest en est, ce dernier se développant bien au-delà de ce qui a été visité, pour rejoindre le port du chantier distant de quelques dizaines de mètres. La maçonnerie récente bloquant le tunnel n’aurait pour seule utilité que d’empêcher tout retour d’eau et de limiter le pompage.


Le fait que les autorités gardent le silence sur ces puits et tunnels pourrait s'expliquer par leur manque d'intérêt pour l'égyptologie.


Mais plus intéressant encore et qui pourrait venir soutenir cette idée : nous avons la preuve irréfutable que les constructeurs de la pyramide de Mykerinos (ou leurs successeurs) ont eu également à affronter un problème de ruissellement des eaux de pluie. En effet, reprenant les fouilles entreprises dans l'entre-deux-guerres par George Reisner, le Dr Mark Lehner et son équipe ont mis à jour des travaux de drainage et de dérivation d’écoulement des eaux pluviales, datant de l'époque, dans la zone du Temple de la Vallée de Mykerinos, celui-ci ayant par ailleurs été l’objet de plusieurs reconstructions suite à des dégradations importantes. Un déversoir maçonné a été découvert du côté nord de la Chaussée Monumentale, très près du temple de la Vallée (ellipse en rouge sur la modélisation 3D ci-dessous).

© Jean-Pierre Houdin / Dassault Systèmes / Giza 3D


Comme on peut le remarquer, la Chaussée Monumentale de Mykerinos coupe une nouvelle fois le Plateau de Gizeh en deux parties. Il semble donc que le problème du ruissellement des eaux pluviales était récurrent à cause des barrières infranchissables créées par les Chaussées Monumentales. On ne peut pas penser à tout !


Pour conclure, n’oublions pas qu’avec le temps, tout le Plateau de Gizeh a été enseveli sous le sable et que la fosse du Sphinx a été comblée, de même que les carrières environnantes. On sait, grâce à la stèle de Thoutmôsis IV, que le Sphinx était déjà totalement ensablé vers 1.400 av. J.-C.; on peut donc faire remonter l’ensablement du Plateau à l’époque de la Première Période Intermédiaire, vers 2.100 av. J.-C., lorsque la nécropole a été envahie par les habitations, puis finalement abandonnée au début du Moyen Empire. L’érosion principale de la fosse du Sphinx par l’air, le sable et l’eau n’a de fait été possible que sur une période relativement courte, moins de 4 siècles, comparativement à l’âge de l’énigmatique Sphinx qui regarde l’est depuis 45 siècles.


Pyramidales :


Certains auteurs penchent pour la contemporanéité du Sphinx et de la pyramide de Khephren, avec ses aménagements annexes, à partir du constat que les blocs de pierre ayant servi à la construction du Temple de la Vallée proviennent de la fosse dans laquelle le Sphinx a été sculpté.
Voyez-vous là un argument contredisant votre propre interprétation ?
Jean-Pierre Houdin :


Absolument pas ! D’une part, le Temple de la Vallée est lui aussi pratiquement construit dans sa propre carrière et, d’autre part, regardez la carrière autour du Sphinx, on voit bien qu’elle est divisée en deux parties : celle directement autour de Sphinx, et celle au nord de celle-ci. La deuxième est beaucoup moins profonde et reste au niveau du Temple de la Vallée de Khephren et semble postérieure à la première partie. Situé à proximité du Temple, les énormes blocs taillés dans cette partie n'auraient pas eu un long voyage à faire.

© Khaled Ibrahem
Le Sphinx et la pyramide du Roi Kheops



Enfin, pour conclure, je reprendrai votre première phrase d’introduction: “ Jean-Pierre Houdin, depuis près d’une quinzaine d’années, vous “fréquentez” le plateau de Gizeh. » Je voudrais rajouter que j’ai aussi passé beaucoup de temps à étudier le site de Dahchour et les deux pyramides de Snefrou, la Rhomboïdale et la Rouge. J’ai travaillé sur leurs méthodes de construction, elles aussi de l’intérieur, bien sûr, mais avec des procédés (rampes extérieure et intérieure) adaptés à chacune d’elle, et beaucoup de modélisations sont déjà faites. Ceci dit, la première des choses qui saute aux yeux, là encore, c’est la topographie. A Dahchour, chaque pyramide est bâtie sur un terrain plat, pour preuve que les Egyptiens n’avaient pas techniquement besoin d’une butte à l’intérieur du monument pour l’asseoir, comme une dent sur un pivot. Ensuite, on voit que les concepteurs ont collé au plus près à la topographie et adapté leurs procédés de construction par rapport aux carrières et rampes. Après toutes ces années d’études, rien qu’en regardant une photo aérienne de la pyramide Rouge, je peux vous expliquer en détail sa construction à travers la lecture des aménagements apportés par les architectes et topographes et qui sont encore visibles de nos jours.

Je laisse vos lecteurs méditer en regardant ce dessin réalisé par les architectes Italiens Maragioglio et Rinaldi dans les années 60 et cette photo aérienne Google : pour moi, c’est comme un livre ouvert.



Le plan de relevé de Maragioglio et Rinaldi avec les traces des passages d’accès

La vue aérienne Google


Annexe :
Extracts from the presentation by Dr Pr Rainer Stadelmann previously cited above:

The southern limit of these quarries is clearly defined by the rocky escarpment on which Khafre later sited the causeway leading to his own pyramid. It is precisely because of these quarries of Khufu that Khafre’s Causeway does not follow an E-W path to its temple in the valley, but deviates visibly to the south. This means that to define the path of his causeway, Khafre had to take account of an existing layout, a significant older structure that he had to go around, which required a change in the normal line of the causeway, and not the other way round, as has always been claimed. Well this object could only have been the Great Sphinx. Thus, the rectangular cavity at the centre of which the Sphinx was cut straight from the rock was certainly part of Khufu’s quarries. This can be supported by comparing the stone from different courses of the Great Pyramid with various formation layers observed on the rocks that form the body of the Sphinx and the walls of the cavity. The sequence of blocks coming from the various layers is clearly identified by the type of erosion. At the start, the surface of the rock on which the Great Sphinx was cut would have to be considerably higher than the rocky plain that extends towards the south. It is likely that it was as high as the northern apron on which the tombs of the royal sons were built or at least at the same height as the mound at the extreme south that includes remnants of the quarries of Khafre and Menkaure.
“The entire mass of the original promontory between the current ground level in the depression of the Sphinx and the upper level of the plateau of the Great Pyramid, some 20 m in height, was extracted to supply blocks for the body of the stonework for the Great Pyramid.
“We therefore wonder why Khufu would have fortuitously left a mound at the southern end of his quarries, where Khafre and his craftsmen could later improvise the idea of sculpting a Sphinx, as is generally supposed. In my opinion, this idea is not convincing.
“Naturally, the single fact that the Great Sphinx occupies the southern limit of Khufu’s quarries still does not prove that it was undoubtedly Khufu who had the idea to have it sculpted. Even so, it is unthinkable that during such a prodigious reign and in a funereal complex of such rigorous and largescale design, the rarely equalled perfection of which makes it still one of the wonders of the world today, a rock would have been left by chance on the southern edges of the most extraordinary construction site. Moreover, the rock is located very close to the valley and is therefore visible to those living in the nearest dwellings.”