vendredi 21 novembre 2014

“Les principes de l'architecture des Égyptiens : simplicité et solidité” (Joseph Malliot - XVIIIe s.)

Joseph Malliot (1735-1811) fut directeur de l'Académie des arts de Toulouse, professeur près l'École centrale, membre de l'Athénée de Toulouse, correspondant de la Société d'agriculture et des arts arts du département du Tarn…
Dans son ouvrage “Recherches sur les ‘costumes’, les moeurs, les usages religieux, civils et militaires des anciens peuples”, édité en 1804, ouvrage qu’il décrit comme “mêlé de critiques et de préceptes utiles aux jeunes peintres, sculpteurs, architectes et autres artistes ou amateurs”, il se livre à de brèves considérations sur les pyramides en lesquelles il voit la meilleure expression de l’architecture égyptienne ancienne. Pour ce faire, il s’abrite derrière la “savante description” de ces monuments par l'astronome Nicolas-Antoine Nouet, l'un des doyens de l'Expédition d'Égypte, membre de l'Institut d'Égypte.
Il sera donc essentiellement question de mesures, de chiffres, avec leur relative imprécision. En complément, quelques remarques personnelles prennent place dans cet inventaire : elles concernent le revêtement des pyramides, ainsi qu’une brève allusion à de “présumables” rites initiatiques qui se seraient déroulés dans la Grande Pyramide… L’auteur nous laisse néanmoins sur notre faim !

Illustration extraite de la "Description d'Égypte"

“Si (les) principes de l'architecture des Égyptiens, simplicité et solidité, paraissent si fortement empreints sur les temples de la haute Égypte, comment pouvaient-ils être mieux exprimés que par ces pyramides si fameuses depuis plus de vingt siècles, dont Hérodote rapporte la construction à Chéops dans le douzième siècle avant l'ère vulgaire ?

Je n'ajouterai rien à la savante description de ces monuments par l'astronome Nouet, qui en a fixé irrévocablement les dimensions par des opérations aussi scrupuleuses qu'exactes : il en résulte que celle que l'on distingue des autres sous le nom de grande pyramide, et dont plusieurs autres savants ont vérifié la hauteur assise par assise, y est construite sur le rocher pur ; son plan est carré, et a 227 mètres 25 centim. de côté ; sa hauteur perpendiculaire, considérée comme pyramide entière, serait de 143 mètres 17 centim., ; mais elle est tronquée par un plan parallèle à la base ; cette base supérieure a 9 mètres 90 centim. de côté, et la hauteur perpendiculaire du tronc est de 136 mètres 95 centim.

Pour prendre d'après ces dimensions une idée approchée de cette masse, il suffit de savoir qu'elle contient assez de matériaux pour construire un mur de 3 mètres de hauteur et 33 centim. d'épaisseur pour une longueur de 2.359.720 mètres, qui font environ six cents de nos lieues communes, à-peu-près le tour du royaume d'Espagne.

Il était naturel de penser que ces monuments, mesurés par tous les anciens auteurs, devaient nous transmettre avec la plus grande exactitude le rapport de leurs anciennes mesures avec celles de tous les siècles suivants ; mais avec quelle peine on voit qu'eux-mêmes diffèrent tellement entre eux que, connaissant les dimensions qu'ils ont données, on ne peut se faire aucune idée de la pyramide : Hérodote lui donne 8 pléthres ; Diodore 7 pléthres ; Strabon 6 pléthres ; Pline 833 pieds romains.

Les voyageurs modernes n'ont pas moins différé entre eux sur cette mesure, ainsi que sur la hauteur : c'est que tous, comme les anciens, n'en donnaient que l'estime ; et peut-être M. Nouet est le premier qui ait eu le pouvoir et la volonté de faire des opérations rigoureuses qui seules pouvaient faire connaître irrévocablement ces dimensions, en donnant à la coudée égyptienne 19 pouces 7 lignes ou 0m 5304, comme je le dirai plus bas ; cela fait, par la mesure de M. Nouet, 428 coudées et demie. Mais dans les premiers mois de l'an 9, MM. Lepère et Coutelle, qui avaient été chargés de faire des recherches sur la construction des pyramides, ont fait déblayer une première assise sur laquelle vraisemblablement venait s'appuyer la ligne du revêtement : ils ont par des mesures très rigoureuses trouvé cette assise plus longue de 8 mètres que celle supérieure mesurée par M. Nouet, ce qui donne alors à la pyramide 433 coudées et demie ou 6 pléthres et demi de côté ; mesure moyenne entre Strabon et Diodore, les deux écrivains reconnus les plus exacts.

Celle dont il est question est formée de deux cent cinq assises, mais toutes d'inégale hauteur ; elle est bâtie en pierres calcaires, mêlées de numismales. M. Coutelle a lu à l'institut du Caire un mémoire dans lequel il détaille la méthode ingénieuse qu'il suppose que les constructeurs ont dû employer pour le revêtement : il est difficile après l'avoir vue de penser qu'elle ait jamais été revêtue entièment de granit. Je suis monté jusqu'à la portion de revêtement qui reste encore à la seconde pyramide qui est à côté, et je l'ai reconnue en pierre calcaire d'une pâte plus fine que celle du corps de la pyramide : il est vraisemblable que les assises inférieures étaient seules revêtues en granit, car on en voit encore beaucoup de débris autour des quatre côtés ; cependant la petite pyramide dite Mycerinus paraît en avoir été toute revêtue.

Celle qu'on appelle la grande pyramide est ouverte : un long corridor en pente, d'abord en descendant, puis en montant, conduit à deux chambres conservées intérieurement, dans l'une desquelles on voit encore un sarcophage en granit ; on trouve dans le corridor un puits très étroit et très profond, qui vraisemblablement conduisait aux souterrains de la plaine de Sackara, et par où il est présumable qu'on introduisait les initiés dans la pyramide : il y a aujourd'hui beaucoup de décombres dans le fond. 

Au reste toute cette ancienne plaine de Memphis jusqu'à l'entrée du nome arsinoïte renferme un très grand nombre de ces pyramides, et il ne s'en trouve que dans cette partie de la vallée de l'Égypte, les unes en pierres, d'autres en briques seulement séchées au soleil ; ce qui prouve à quel point ce climat est conservateur. On en voit, vers Sackara, construites à étages en retraite ; celle près le village de Meydoun est terminée au sommet en pointe de diamant : leurs faces sont toujours exposées aux quatre points cardinaux ; M. Nouet a cependant trouvé à la grande pyramide une déviation de 20 minutes à l'ouest, à peu près la même que celle trouvée par Picard à la méridienne de l'observatoire d'Uranibourg.”