mardi 25 novembre 2014

“Sans doute les Égyptiens de l'antiquité disposaient de moyens mécaniques d'une admirable puissance et dont nous n'avons pas retrouvé le secret” (Jean-Baptiste-Benoît Eyriès - XIXe s)

Le texte ci-dessous est extrait de “Voyage en Asie et en Afrique, d'après les récits des derniers voyageurs”, publié en 1866. Les auteurs en sont Jean-Baptiste-Benoît Eyriès (1767-1846) et Alfred Jacobs (1827-1870).
Alfred Jacobs était archiviste-paléographe, docteur ès lettres, membre de la commission de topographie des Gaules.
Jean-Baptiste-Benoît Eyriès a consacré beaucoup de temps aux voyages dans le nord de l'Europe, au cours desquels il étudia la botanique et la minéralogie. Il a ensuite mené plusieurs expéditions commerciales dans différentes parties du monde. Collectionneur de livres de voyages, il fut l'un des fondateurs de la Société de géographie. Il a publié plusieurs ouvrages géographiques et a traduit de l'anglais, de l'allemand et des langues scandinaves de nombreux récits de voyageurs et d'explorateurs. Il a également apporté sa contribution aux “Annales des voyages de la géographie et de l'histoire” de Conrad Malte-Brun, à la Biographie universelle de Louis-Gabriel Michaud, à l’Encyclopédie moderne de Léon Renier, à l’Encyclopédie des connaissances utiles et à la collection des Costumes, mœurs et usages de tous les peuples.

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“Après deux heures de marche vers le sud-ouest, notre petite caravane traversa avec assez de peine un terrain marécageux ; une demi-lieue plus loin, nous atteignîmes la limite des cultures, et le sabot de nos ânes ne foula plus qu'un sol dur, couvert de sable fin et doré ; les pyramides que nous avions en vue depuis le Caire, grandissaient à chaque instant à nos yeux, et déjà nous étions proches de ce gardien sculpté dans le granit et qui depuis cinquante
siècles, toujours immobile au milieu des sables qui l'assiègent, a vu passer tant de générations d'esclaves, de conquérants et de visiteurs venus de tous les coins de la terre. Le sphinx est aujourd'hui enfoui dans le sable jusqu'aux épaules, et il n'est pas possible de juger de sa hauteur totale, ni de vérifier l'assertion des historiens grecs qui racontent que les prêtres égyptiens pénétraient jusque dans la tête du monstre par un souterrain et lui faisaient rendre des oracles.

Malgré leur immensité, les pyramides, à une certaine distance, ne paraissent pas aussi hautes qu'elles le sont en réalité, faute sans doute de points de comparaison au milieu du désert. C'est seulement lorsque le voyageur se trouve à leur pied qu'il est saisi d'étonnement devant ces amas gigantesques de pierres.
Comment les énormes blocs entassés dans ces édifices ont-ils été transportés dans le désert ? Comment les a-t-on élevés à cette hauteur ? Sans doute les Égyptiens de l'antiquité disposaient de moyens mécaniques d'une admirable puissance et dont nous n'avons pas retrouvé le secret.

La première pyramide
On gravit la première au moyen de larges assises hautes chacune d'un mètre ; j'y montai soutenu ou plutôt hissé par deux Bédouins, et, de l'esplanade que la destruction et le temps ont faite à cet immense édifice, nous pûmes jouir à notre aise du magnifique spectacle qu'offrait, au lever du soleil, l'immense panorama se déroulant sous nos yeux ; à nos pieds, autour des masses énormes des pyramides, gisaient pêle-mêle les débris des temples et des sépultures de la vieille Égypte, bornées vers le sud par les immenses catacombes et par les pyramides lointaines de Sakkara. Du sommet du plus gigantesque monument qu'ait élevé la main des hommes, nous embrassions du même coup d'œil les solitudes du désert et cette fertile vallée de l'Égypte, rendez-vous de toutes les gloires du monde : à l'orient, la ville des Mille et une Nuits, la métropole des Arabes, cité active et bruyante dont il me semblait entendre les mourantes rumeurs apportées par le vent du désert ; au sud, l'emplacement de la cité des Pharaons, triste et désert, profané par les destructeurs de trois mille ans, et où le voyageur trouve à peine quelques débris épars.
Presque dépourvue de son revêtement, la grande pyramide est accessible de toutes parts, à l'aide des gradins que forment ses assises ; la descente, sans être très périlleuse, exige cependant de grandes précautions, et les guides racontent qu'il y a plusieurs années, un Anglais imprudent se tua en tombant de la pyramide.
Des monticules, mélange des débris du revêtement et de sables accumulés par les siècles, occupent le pied de chacune des faces de la pyramide. C'est au sommet de celui du nord que se trouve l'entrée du monument, à quarante pieds au-dessus de la base. Le chemin voûté et tortueux qui conduit dans l'intérieur est très pénible à parcourir; dans plusieurs endroits on est obligé de se coucher par terre et de se laisser glisser par une ouverture très étroite ; dans d'autres, les degrés sont élevés et difficiles à gravir. Enfin au milieu d'une foule de chauves-souris et de tous les oiseaux de nuit, dans une atmosphère épaisse, le visiteur parvient à une grande salle appelée chambre du roi ; les parois en sont de granit ; au milieu s'élève un énorme sarcophage sans sculptures, sans inscriptions. En continuant à parcourir de longs corridors, on parvient à une seconde salle, semblable à la première, et qu'on nomme chambre de la reine. C'est tout ce que la pyramide de Chéops offre de remarquable à l'intérieur. Après avoir visité ces royales tombes, vides aujourd'hui, je me hâtai de sortir ; j'avais soif d'air pur et de lumière.

Autres pyramides “de moindres dimensions”
Les autres pyramides, appelées Chephrem et Mycerinus, ne diffèrent de la première que par une moindre étendue de leurs dimensions. Cependant Chephrem est presque aussi considérable ; à son intérieur on trouve, comme dans la grande pyramide, des couloirs rapides et étroits, des rampes raides et ascendantes, enfin des galeries horizontales, construites en larges blocs de granit poli qui conduisent à une vaste pièce dite aussi chambre du roi, et dans laquelle se trouve un sarcophage de granit sans ornement, et dont le couvercle a été brisé. L'entrée de cette pyramide était demeurée inconnue jusqu'en 1818 ; le fameux voyageur Belzoni réussit à la découvrir, après des fouilles dirigées avec la sagacité qui caractérise ses travaux remarquables. Cependant, lorsqu'il pénétra pour la première fois dans l'intérieur, il y lut une inscription qui lui apprenait que cet asile de la mort avait déjà été violé du temps des kalifes, ce qu'indiquaient d'ailleurs les spoliations exercées dans ces sombres demeures et l'état de mutilation du sarcophage, dans lequel il ne trouva que des ossements de bœuf. Le revêtement de l'édifice est encore aujourd'hui presque intact dans sa partie supérieure, et y forme un glacis inaccessible ; on raconte pourtant qu'un soldat le gravit sous les yeux du général Bonaparte, à l'aide de sa baïonnette, et fut assez heureux pour le descendre sans accident.

Mycérinus est semblable aux deux autres pyramides par la forme, mais elle leur est inférieure par les dimensions ; son aspect est embelli par un revêtement de granit rose. Une large tranche verticale a été pratiquée sur le milieu de la face nord par ordre d'un bey des Mameluks, qui voulut tenter d'y pénétrer par ce moyen ; ses efforts demeurèrent infructueux, mais depuis, on en a découvert l'entrée, et son intérieur est assez semblable à celui des autres. Ce monument est le moins bien conservé des trois pyramides de Gizeh.
À côté des grandes pyramides, on en voit un grand nombre d'autres de plus petite dimension, et pour la plupart à demi détruites ; quelques-unes sont couvertes d'hiéroglyphes ; des grottes creusées dans le roc, des chaussées, des tombeaux à moitié recouverts par le sable, les entourent.
Un peu plus au sud de Gizeh et des grandes pyramides commence l'emplacement jadis recouvert par la ville qui, après Thèbes, devint la capitale de l'Égypte.
Il ne reste plus aujourd'hui de Memphis que des ruines éparses entre les villages de Bedrechein, Mit-Rahineh et Menif, et au milieu desquelles pousse un grand bois de dattiers. Aux blocs de granit dispersés dans la plaine, ou déchirant le terrain et se faisant jour à travers les sables qui s'amoncellent autour d'eux et les recouvrent peu à peu, on s'aperçoit qu'on foule le sol d'une antique cité. Entre les deux premiers villages, s'élèvent de longues collines parallèles qui ont semblé à Champollion les éboulements d'une enceinte immense construite en briques crues comme celle de Sais. Depuis quelques années, des ouvriers égyptiens sont occupés à remuer ces décombres et à les enlever pour en extraire du salpêtre.

“Quinze” pyramides à Sakkara
Les pyramides de Sakkara que nous avions entrevues du sommet de Cheops, sont au nombre de quinze ; elles sont en briques et en pierre, et les plus hautes, après celles de Gizeh ; on a découvert d'immenses galeries sous la plus grande d'entre elles, et des chambres couvertes d'hiéroglyphes en relief ou tracés en noir. Autour de ces monuments sont semés les innombrables tombeaux de la nécropole de Memphis ; tous ont été violés, et les sables en ont comblé la plupart.
Dans quelques-uns cependant on trouve une série d'oiseaux sculptés sur les parois, et accompagnés de leurs noms en hiéroglyphes, puis des gazelles, des animaux de diverses sortes, des scènes de la vie domestique gravées en relief.

Dans des jarres arrondies à la base, pointues au sommet, et hermétiquement scellées, sont enfermées des momies d'ibis, oiseau sacré entre tous dans l'Égypte ancienne ; ces reliques sacrées sont enveloppées dans des bandelettes noircies par le bitume ; on en distingue encore les plumes ; au contact de l'air et sous la pression des doigts elles se réduisent en poussière et s'envolent au vent.

Les monuments de Memphis furent construits en pierres tirées des carrières de beau calcaire blanc de la montagne de Thorah, située sur la rive droite du Nil, en face de cette antique capitale. Champollion a visité une à une toutes les cavernes creusées dans le flanc de cette montagne, et il a constaté par la lecture de plusieurs inscriptions hiéroglyphiques qu'elles furent exploitées à toutes les époques de l'histoire égyptienne.”