samedi 20 mai 2017

Les pyramides du plateau de Guizeh, placées “au rang des plus grandes entreprises de l'homme”, selon Jean-Baptiste Apollinaire Lebas (XIXe s.)


Le Français Jean-Baptiste Apollinaire Lebas (13 août 1797 - 12 janvier 1873) était ingénieur de la Marine. Il fut chargé de ramener un obélisque de Louxor et de l’ériger sur la Place de la Concorde à Paris, le 25 octobre 1836.
Le texte qui suit est extrait de l’ouvrage qu’il consacra à cette fantastique aventure humaine et technique L'obélisque de Luxor : histoire de sa translation à Paris, description des travaux auxquels il a donné lieu, 1839
photo de Francis Frith (1859)
Le 30 juillet (1831) au soir, la flottille appareilla de Boulac pour la Haute-Égypte. Nous allions enfin atteindre le but désiré ; c'est alors que, rassuré par la présence des cawas qui montaient quatre de nos bateaux, je me décidai à faire une rapide excursion jusqu'aux pyramides de Giseh.
Ces monuments, dont l'aspect est si grandiose, si imposant lorsqu'on les aperçoit des bords du fleuve, perdent de leur grandeur et de leur proportion à mesure qu'on gravit le plateau sur lequel ils sont posés. La raison en est, que leurs formes rentrantes et anguleuses les dissimulent à l'œil, et qu'après avoir traversé la zone cultivable, on ne trouve plus aucun objet qui puisse servir de termes de comparaison. Quoi qu'il en soit, le jugement s'égare en présence de ces masses régulières qui s'élèvent au milieu d'un vaste désert.
Mais si l'on énumère le nombre (203) d'assises en grosses pierres qui constituent chacun de ces immenses escaliers pyramidaux, si l'on compare la hauteur de la marche moyenne à la taille d'un homme ordinaire, si l'on réfléchit que vu à une petite distance, le sommet paraît se terminer en pointe, tandis qu'il offre en réalité une surface équivalant à quarante mètres carrés, alors toute l'attention se porte sur des dimensions insolites que l'imagination seule peut embrasser, et qui, appréciées à leur valeur positive, et réduites en chiffre, donneront pour le côté de la base 233 mètres, pour hauteur totale 146 mètres, et pour le volume 2.662.628 mètres cubes.
Nous pénétrâmes dans l'intérieur de la plus grande pyramide par une ouverture pratiquée au tiers environ de la face ouest, et formant un canal incliné. Guidés à la lueur des flambeaux à travers ces antiques retraites, nous parcourûmes, avec une admiration qui commandait parmi nous le silence et une sorte de stupéfaction, de longues galeries et deux salles, dont la plus vaste renferme un beau sarcophage. Jamais rien de si grandiose n'avait frappé mes regards, c'est un travail gigantesque qui semble dépasser les efforts humains. 

"l'antique civilisation d'une société sans rivale"
La quantité de matériaux employés à la construction des Pyramides; les difficultés que durent offrir la superposition de ces blocs, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, la durée, la solidité de ces masses inébranlables, aussi peu susceptibles de dégradation que les chaînes de montagnes qui limitent l'Égypte ; les cent mille ouvriers qui y travaillèrent pendant plus d'un siècle, les placent au rang des plus grandes entreprises de l'homme.
Quelle patience, quelle pratique suivie n'a-t-il pas fallu pour diriger, coordonner tant d'immenses détails ! Les Pyramides, quoi qu'on en ait dit, n'en attestent pas moins aux générations présentes, comme elles le témoigneront aux siècles à venir, l'antique civilisation d'une société sans rivale, qui a pu trouver en elle des ressources suffisantes pour faire élever ces vastes nécropoles et des hommes capables de concevoir et de réaliser un semblable projet.

vendredi 19 mai 2017

Les mérites artistique et scientifique de la Grande Pyramide, selon Amand Biéchy (XIXe s.)

Extrait de l’ouvrage Traité élémentaire d'archéologie classique, 1846, par Amand Biéchy (1813-1882).
Cet “agrégé des lycées pour l’enseignement des lettres” est également l’auteur de La Peinture chez les Égyptiens, édité en 1868.
photo d'Antonio Beato, vers 1880
Il existe aujourd'hui encore un assez grand nombre de pyramides dans toute l'Égypte ; mais les plus remarquables par leurs masses sont celles de Ghizé. Là, comme partout, elles sont divisées par groupes symétriques. Ces constructions ont besoin d'être étudiées de près pour être bien appréciées ; elles semblent diminuer de hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est que lorsque l'on est parvenu à leur base, et que, levant la tête vers leur sommet, on cherche à les embrasser du regard, qu'on peut se faire une idée juste de leur masse et de leur immensité.
Le sol sur lequel repose la grande pyramide de Ghizé est un rocher élevé de près de cent pieds au-dessus du niveau des plus grandes eaux du Nil, et qui forme un solide dont on n'a point trouvé la base à une profondeur de plus de deux cents pieds. Tout autour, et au loin, s'étend le désert, où la présence de l'homme ne se manifeste que par les ossements impitoyablement exhumés de leurs tombeaux. La surface de ce rocher est creusée à une profondeur de cinq pieds huit pouces et demi : c'est dans ce creux que plonge la première assise de la pyramide.

“Bien que quarante siècles aient passé sur ce gigantesque monument, n'a-t-on remarqué en aucun point ni le plus léger écart ni la moindre dégradation”

Les autres assises, au nombre de deux cent deux, s'élèvent successivement sur cette base, et les unes au-dessus des autres, en diminuant de superficie, de manière que chaque assise supérieure laisse tout à l'entour la surface de l'assise immédiatement inférieure à découvert sur une largeur de neuf pouces et demi. La pyramide entière a quatre cent vingt-huit pieds et quelques lignes d'élévation verticale au-dessus du rocher qui porte l'assise inférieure ; mais deux assises manquent au sommet, ce qui portait la hauteur primitive de la pyramide à un peu moins de quatre cent cinquante pieds. La base du monument, qui est quadrangulaire, a sept cent seize pieds et demi de côté ; ce qui donne à la masse entière un volume d'un million quatre cent quarante-quatre mille six cent soixante-quatorze toises cubes. Malgré l'énormité d'une telle construction, le soin le plus minutieux y a présidé jusque dans les moindres détails. Chaque pierre des quatre arêtes est incrustée dans la suivante ; la pierre inférieure, creusée de deux pouces, reçoit une saillie égale de la pierre supérieure, et chaque arête est ainsi liée de toute sa hauteur ; aussi, bien que quarante siècles aient passé sur ce gigantesque monument, n'a-t-on remarqué en aucun point ni le plus léger écart ni la moindre dégradation. À ce mérite artistique la grande pyramide joint un mérite scientifique : elle est exactement orientée, et chacun de ses quatre angles fait face à l'un des quatre points cardinaux. Aujourd'hui même on ne saurait atteindre ce résultat sans de grandes difficultés. Du reste, cette orientation parfaite de la grande pyramide prouve, et ce fait est d'une grande importance pour la physique générale du globe, que, depuis la construction de cet antique monument, la position de l'axe de la terre n'a point varié d'une manière sensible. La grande pyramide est le seul monument connu qui puisse fournir matière à une semblable observation.
À quarante-cinq pieds environ de la base et au niveau de la quinzième assise, la face nord-ouest de cette pyramide est percée d'une ouverture qui donne issue à une galerie par laquelle on pénètre dans deux chambres et à un puits d'une profondeur inconnue, qui se trouvent dans l'intérieur du monument. Il y a lieu de croire que ce puits communique avec la galerie que l'on avait creusée dans et sous le sphinx qui se trouve auprès.

“Il n'y a jamais eu un seul trait d'écriture sur la grande pyramide”

Quant aux inscriptions que les historiens grecs racontent avoir vues sur la grande pyramide, et par lesquelles le roi Chéops, qui la fit construire à une époque anté-historique pour l'Égypte, aurait indiqué le nombre des ouvriers et les sommes qui avaient été employées à ce monument, ces inscriptions n'ont jamais existé : il n'y a jamais eu un seul trait d'écriture sur la grande pyramide, et le sarcophage en granit qui est déposé dans la salle supérieure du monument n'en porte pas lui-même la moindre trace. La haine ardente que Chéops et ceux qui l'imitèrent avaient allumée contre eux dans le cœur de leurs sujets, en les condamnant en masse à travailler à la construction de ces pyramides, eût suffi pour détourner ce prince et les autres rois d'y placer une telle inscription. La grande pyramide, comme toutes les autres, était un tombeau : c'est ainsi qu'à côté de la manifestation la plus éclatante de la puissance humaine se trouvait aussi celle de son néant.

La démonstration de M. de Persigny sur la fonction des pyramides

Il est juste de dire cependant que, dans un ouvrage qu'il vient de publier sur les pyramides d'Egypte, et qui excite, en ce moment, le plus vif intérêt dans le monde scientifique, un savant, M. de Persigny, assigne un autre objet à la construction des pyramides. Il y démontre, par des considérations basées sur les documents les plus récents et les plus authentiques, que la destination funéraire des pyramides est tout-à-fait accessoire ; que ces merveilleuses constructions cachent un grand problème scientifique : qu'elles ont pour fonction de garantir la vallée du Nil de l'invasion des sables du Désert. Toutes, en effet, placées, soit isolément, soit en groupes, à l'entrée des vallées qui, de la région des sables mouvants, débouchent transversalement sur la plaine du Nil, et disposées selon des lois remarquables, elles arrêtent les tourbillons sablonneux, en s'attaquant aux causes mêmes du fléau, c'est-à-dire en présentant au vent du Désert, qui s'engage dans les gorges de la montagne, de grandes surfaces capables d'en modifier la vitesse et d'en amortir assez la violence pour leur ôter la force nécessaire pour soulever les sables du Désert ; de sorte que, loin d'éterniser l'orgueil et la folie des Pharaons, les pyramides seraient, au contraire, un des plus glorieux monuments de la science et de la sagesse des Égyptiens.

jeudi 18 mai 2017

“Les savants sont loin d'être d'accord sur les usages des pyramides” (Émile With - XIXe s.)


Émile With, auteur de ce texte extrait de L'écorce terrestre : les minéraux, leur histoire et leurs usages dans les arts et métiers (1874), était ingénieur civil.
En l’absence d’informations sur cet auteur, contentons-nous de l'éloge qui lui est destiné, sous la plume de Louis Reynaud, dans la préface de l’ouvrage : “Le voyage qu'on fait avec lui, dans les profondeurs de la terre, frappe l'imagination ainsi qu'un conte des Mille et une nuits ou tout autre récit dans lequel le merveilleux entre pour la plus grande part.
illustration extraite de l'ouvrage d'Émile With
Les remblais sont quelquefois des travaux passagers. Ainsi, les pyramides des Égyptiens étaient élevées au moyen de plans inclinés en terre, qu'on prolongeait souvent de plusieurs lieues pour atteindre, sur des pentes douces, le sommet. Les esclaves y traînaient les pierres de taille destinées aux assises en maçonnerie.
(...)
Les pyramides sont les plus anciens monuments arrivés presque intacts jusqu'à nous. Elles datent de trois mille ans avant Jésus-Christ. Elles sont si nombreuses et si gigantesques que l'imagination en demeure frappée ; encore ne sait-on pas combien il y en a d'ensevelies dans les sables du désert.
À l'ouest de l'Égypte, vers le Sahara, on trouve cinq groupes de quarante pyramides, dont sept sont encore parfaitement conservées ; près du Caire, à Djizeh, sont placées les trois plus grandes, auxquelles le roi Chéops a donné son nom. Cent mille esclaves, pendant dix ans, ont tiré des montagnes de l'Arabie Pétrée les pierres nécessaires à l'édification de ces constructions colossales ; l'une d'elles a 146 mètres de hauteur.
Elles sont composées de blocs calcaires avec un retrait symétrique recouvert de pierres taillées en prismes pour former une surface unie. Les galeries intérieures sont en marbre poli, et les murs des chambres en syénite. Au centre de la base se trouve un puits par lequel on descend dans les tombeaux.
Les savants sont loin d'être d'accord sur les usages des pyramides. D'après quelques-uns, elles servaient de phares aux bateliers du Nil lors des inondations de ce fleuve biblique ; orientées astronomiquement, elles formaient les points de repère aux caravanes égarées dans les déserts du Sahara. Leur emplacement était indiqué pendant la nuit par des feux allumés à leur sommet. Les rois conquérants savaient aussi en tirer parti comme stations de signaux.
En continuant à sonder le mystère de leur destination, on vient de découvrir un manuscrit copte d'après lequel les pyramides, ou plutôt la forme pyramidale, était exclusivement affectée aux tombeaux des rois. Le nombre des bonnes ou des mauvaises actions de ces hauts personnages déterminait les dimensions de leur dernière demeure. À en juger par le mérite général de tous les hommes, il doit exister plus de petites pyramides que de grandes. Il en est effectivement ainsi ; en comptant leur nombre et en mesurant leurs dimensions, on aura le chiffre exact de la valeur morale des souverains qui ont gouverné l'Égypte, et dont les noms sont inscrits sur la base de ces curieux monuments.

mercredi 17 mai 2017

Selon Ahmed Fakhry (XXe s.), “de tous les problèmes concernant les pyramides, leur construction est le plus déconcertant”

Texte extrait de The Pyramids, Chicago, 1961
Son auteur : Ahmed Fakhry (1905-1973), égyptologue égyptien, inspecteur du service des Antiquités. Il est intervenu sur plusieurs sites : oasis du désert libyque, anciennes mines et carrières, Dahshour, Saqqarah, Guizeh...
photo de Frank Mason Good (1839-1928)
Of the problems concerning the pyramids, their construction is the most puzzling. Even the Roman writer Pliny, who condemned the pyramids as an "idle and foolish exhibition of royal wealth," found much to wonder at. "The most curious question," he wrote, "is how the stones were raised to so great a height." Probably every visitor since that time has stared up at these colossal monuments and wondered how they were built. In the Great Pyramid alone, there are over two and a quarter million stone blocks, some of them weighing seven and a half tons. The imagination is staggered by the amount of work involved, even if done with modern equipment. 

Des chefs-d’oeuvre construits avec les techniques les plus simples
And one must always bear in mind that the ancient Egyptians built these masterpieces with the simplest methods ; even the pulley was unknown in Egypt before the Roman period. Both in quarrying and building, workmen used copper chisels and possibly iron tools, as well as flint, quartz, and diorite pounders. The only additional aids were large wooden crowbars and, for transportation, wooden sledges and rollers. If any special skill has disappeared, it is that of the overseers who supervised the timing of the various operations.
However, moving blocks that weighed between eight and ten tons (and some as much as twenty-five) was not considered difficult by people who later transported the colossus of Rameses II to the Ramesseum at western Thebes. (...) Another such feat involved the granite obelisks which still stand in the temple of Karnak at Luxor, at Mataria near Cairo, at Tanis in the eastern Delta, and in many countries outside Egypt. Some of them weigh not less than 300 tons. They had to be brought from the quarries far to the south of Aswan, unloaded from barges, and set upright upon their bases in confined spaces among already existing buildings.
Indeed, the process of quarrying, transporting, and erecting these monuments was such an ordinary matter that the Egyptians did not always consider it worthy of record. Most of the information we have is based on the study of the monuments themselves, especially those left unfinished when their builders died.

Choix de la rive occidentale du Nil
In the early years of his reign, each new king was occupied with several important matters. First, there were lengthy and complex coronation ceremonies and the smoothing-out of administrative difficulties occasioned by a change in rulers. He may also have supervised construction required by his obligation to give his predecessor a good burial. Eventually, however, the king decided to build a tomb for himself and gave orders to his architects and overseers to carry out such a project. The choice of a place for a new pyramid depended on many circumstances.
The king might choose a site near the monuments of his ancestors, or he might prefer a new location. But it had to be on the western bank of the Nile overlooking the valley. This location was preferred for two reasons : the Egyptians believed that the realm of the dead lay in the west, where the sun sets ; the western plateau, especially near the ancient capital of Memphis, suits the purpose much better than other areas. It is near the cultivated land ; it rises precipitously to a height of about 200 feet ; and its surface is almost flat, with very few natural defects. Moreover, the plateau can be reached by valleys, which in ancient times were used by the laborers as ramps for moving materials. The site also had to be composed of a solid mass of rock to support the enormous weight of the projected monument. There had to be enough space around it for the various parts of the pyramid complex and for the tombs of the courtiers, whose ideal it was to be buried by special favor near the king they had served during life. Another necessity was a sufficient supply of good stone in easily accessible places.

Déroulement du chantier de construction ; choix et mise en place des matériaux
Preparations began on the day the site was chosen. The king's highest officials directly supervised the building of his pyramid, and the ruler himself came to see the progress of the work from time to time. The builders left nothing to chance. Architects worked from a plan, which usually included all the interior passages and chambers, although some were hewn out afterward from the solid mass of masonry. The overseers calculated exactly what they needed ; gangs of stonecutters (each with its own name) began to cut stone to measure. Most of the stone used in the pyramids was limestone from the immediate vicinity. Certain parts, such as the lining for the passages and chambers, required a better kind of limestone, also quarried near Memphis. The casing was almost invariably of fine white limestone from quarries at Tura, on the eastern bank of the Nile, a little south of modern Cairo. Expeditions also went to Aswan for granite, and to other specially selected quarries.
Meanwhile, architects fixed the exact position of the pyramid. A pyramid was generally built with the sides facing the four cardinal points, possibly so that the entrance, on the north, would be toward the North Star. This orientation would not have been difficult, because the Egyptians had enough knowledge of astronomy to evolve a workable calendar at an early stage of their civilization. Next came the task of leveling the site. It has been suggested that this could easily have been done by erecting dikes around the proposed area and filling it with water. However, all the elevated parts did not have to be removed, because some could be included in the building itself.
Workers would then begin cutting the substructure of the pyramid. The best example of this stage of the work is the unfinished monument of King Neb-ka at Zawiet el Aryan, between Giza and Abusir, where one can see the descending passage, the excavation for the burial chamber with its floor of granite blocks, and the granite sarcophagus. (It is significant that the sarcophagus was put in place at this early stage.) Meanwhile, workers had built ramps from the valley, where the quarries lay, to the plateau. Stones quarried across the river or in remote regions had been carried on barges along the Nile and deposited on the shore nearest the pyramid. Now the actual transportation could begin.
(...)
La construction des rampes était un chantier presque aussi grand que celui de la construction de la pyramide elle-même
Workmen smoothed the sides of the stone blocks very carefully and laid them in place with a thin layer of mortar. After the workmen had laid the first few courses of masonry, it would have been impossible to proceed on the work without a new arrangement - something to enable the builders to reach the higher courses. From the monuments which have been left unfinished, we are quite certain that ramps of earth and rubble served this purpose. Brick retaining walls held the rubble in place, and the whole structure was removed when the work was finished. The recent discoveries at Saqqara show that such ramps were built around the Unfinished Step Pyramid, and, because it was not completed, they are still there. We may presume that the Egyptians also used this method of construction in building the true pyramids. Building the ramps was almost as great a task as building the pyramid itself. Specialists have discussed the problem in great detail ; they offer various suggestions, but most agree that no pyramid was ever built without ramps. The pyramid may have been cased from the bottom upward as the work proceeded, or from the top downward, when the monument was completed and the ramps were being removed. Both methods are possible. Judging from the construction of some of the mastabas, it is more reasonable to suppose that workmen put the casing in place as they went along, and dressed the surfaces down when demolishing the ramps.
(...)
Such work could never be done in a few years. The only record of the time necessary to build a pyramid is that left by Herodotus. He mentions that it took thirty years to construct the pyramid of Khufu, of which ten were spent in building the causeway and cutting the substructures.
Herodotus gives the number of workmen as 100.000, and says that they were changed every three months. When we examine the pyramid, and if we accept his figure for laborers, we must conclude that the completion of such a monument by ancient methods can hardly have taken less time or effort.
(...)
The now silent ruins of the pyramids and their temples were thus once crowded with priests bringing offerings to the dead kings. Today we see nothing but stone, debris, and occasional walls. But once the pyramids, with their dazzling white casings, illuminated the whole neighborhood, the splendid temples were complete, and their halls resounded to the hymns and prayers of the venerable priests, grave and dignified in their white robes. The altars were heaped with offerings and covered with flowers, and the perfume of incense added to the sacred atmosphere. But, even though the prayers are no longer heard and the walls no longer echo to the chanting of the priests, paintings and inscriptions buried deep within the tombs and temples bear witness to the bustling activity silenced by the centuries.

mardi 16 mai 2017

Adrien Corbin-Mangoux (XIXe s.), devant le spectacle des pyramides : "Ma pensée est demeurée froide et attristée"

Un texte extrait de Inauguration des eaux du Nil à Suez (1864).
Son auteur : Adrien François Corbin de Mangoux (1794-1871), substitut du roi à Bourges, oncle de Ferdinand de Lesseps, membre du conseil d’administration du canal de Suez.
Illustration extraite de L'Égypte. Vues photographiques,
d'Auguste Rosalie Bisson(1826-1900)
Un cheïk arabe, de la connaissance de notre guide, nous offrit de nous escorter jusqu'aux pyramides ; son père avait connu, nous dit-il, le général Bonaparte. Comment refuser une pareille offre ? Ce chef du désert pouvait nous être utile ; ce n'était, dans tous les cas, qu'un bacchis de plus à distribuer à notre retour. Nous partîmes donc avec le cheïk et nous n'eûmes pas lieu de le regretter, car il connaissait parfaitement la route.
(...)

L'orgueil sépulcral des Pharaons
Enfin nous aperçûmes les pyramides. Après tout ce qu'on a dit de ces grandes constructions pharaoniques, de l'imposant effet qu'elles ont produit sur certains voyageurs, il faut du courage, je l'avoue, beaucoup de courage pour déclarer, comme je le fais, la main sur la conscience, que je n'ai jamais éprouvé, dans mes nombreuses pérégrinations à travers les deux mondes, un désappointement plus complet, je dirai plus affligeant, qu'en présence de ces célèbres entassements de pierres, si éloquemment interpellés par le général Bonaparte, avant la bataille qui porte leur nom. Je les ai contemplées longtemps avec tristesse, mais avec un vif, un ardent désir de m'incliner comme tant d'autres, devant leur majesté séculaire ; je me suis reporté, par la pensée, aux temps reculés, où elles furent construites par l'orgueil sépulcral des Pharaons, et ma pensée, tout en admettant, sans conteste, le grand intérêt archéologique de ces montagnes de pierres, arrosées jadis de la sueur et du sang de tant de malheureux, ma pensée, dis-je, est demeurée froide et attristée, comme elle l'est toujours en présence d'un champ de bataille, où le vainqueur a pu acquérir quelque gloire, mais où l'humanité a eu tant à souffrir ! Plus de trois millions d'hommes ont été condamnés, pendant trente ans, à élever laborieusement la plus grande des pyramides et plus d'un million sont morts à la peine ! Plus d'un million trois cent mille mètres cubes de pierres et de maçonnerie ont été employés à la construction de ce gigantesque tombeau, qui ne renferme même plus aujourd'hui les tristes dépouilles du chef tout-puissant de la quatrième dynastie, ou plutôt de l'implacable despote, qui n'a pas craint de reposer sur une terre rouge encore du sang d'un million de ses sujets ! L'histoire rapporte que le peuple, qui souffre, mais n'oublie pas, fit lui-même, après la mort de Chéops, justice de tant de cruautés, en violant son tombeau et jetant ses cendres au vent !
Ces pyramides, si vantées, n'apparaissent d'ailleurs, je le déclare hautement, que comme un point dans l'immensité du désert, qui lui du moins est beau, majestueux et solennel, comme tout ce qui sort de la main de Dieu !
Ah ! j'aime bien mieux ce grand sphinx, enseveli dans le sable jusqu'au poitrail, dont le regard triste et sévère semble condamner, quoique préposé à leur garde, ces fastueux monuments de la vanité humaine, descendant du trône dans la tombe et toujours s'imposant, pendant la mort, comme pendant la vie !

(...)

Un “véritable labyrinthe pétrifié”
Mais pénétrons dans l'intérieur de la grande pyramide, car puisque j'en ai parlé, je dois la faire connaître telle qu'elle m'est apparue, sous tous les aspects.
L'entrée de la chambre mortuaire du roi Chéops est à trois ou quatre mètres du sol, mais elle est tellement étroite, tellement déprimée, qu'on est obligé de se courber en deux pour y pénétrer ; on glisse d'abord sur une pente très rapide de granit ; parvenu au fond de ce premier précipice, où l'on commence à perdre la respiration, l'on doit faire un brusque mouvement à droite et alors commence la plus pénible des ascensions sur des corniches de marbre, où l'on peut à peine poser le pied, et sur des degrés de granit, tellement usés par le temps qu'on ne saurait s'y maintenir sans le secours de deux Arabes ou Bédouins, qui vous tirent par devant, vous poussent par derrière ; vous crient, à chaque instant, de baisser la tête ; vous entraînent à droite, à gauche, dans tous les sens, à travers ce véritable labyrinthe pétrifié ; vous annoncent en passant (car on est dans la plus complète obscurité), que vous avez sous les pieds un puits qui a autant de profondeur que la pyramide qui le recouvre a (...) près de 480 pieds (de hauteur).

Le sarcophage de Chéops
Enfin, on parvient, tout en nage et respirant à peine, dans la grande chambre mortuaire, triste caveau de marbre et de granit, dont on peut à peine apprécier les dimensions, malgré les nombreuses lumières portées par les guides. Le sarcophage du roi Chéops est là, vide et béant, devant vous. Il a été violé par la colère du peuple, ou par quelque obscur conquérant. À quoi donc ont servi les treize cent mille mètres cubes de maçonnerie qui le recouvraient et les trois millions d'hommes qui ont travaillé, pendant 30 ans, à préserver les orgueilleuses dépouilles de cet ambitieux Pharaon ? Mais quittons bien vite, m'écriai-je, ces tristes lieux. De l'air, du soleil, mon Dieu ! Je meurs ici, suffoqué et presque indigné contre ces sombres voûtes, complices du plus scandaleux abus de la force ! Nous redescendîmes donc ces pentes mortuaires avec la rapidité de la flèche, ou d'un malheureux qui fuit devant une bête féroce. et une fois dehors, nous jurâmes de ne plus y rentrer jamais.

L’ “incontestable intérêt archéologique et monumental” des pyramides
Et maintenant que j'ai osé dire ma pensée, toute ma pensée sur les pyramides, je déclare de nouveau que je suis loin de contester leur incontestable intérêt archéologique et monumental. Ces grandes pages de granit ont pu seules nous apporter, à travers quarante siècles, de sombres mais importantes traditions pharaoniques, dont j'apprécie toute la valeur relative, sans en admirer l'aspect. Quoi de plus précieux en effet et souvent de plus abrupte, dans la forme, que ces vieilles chroniques, qui nous révèlent tout un passé, sans histoire, ou plutôt sans un de ces admirables historiens, qui, comme Thucydide, Tacite et Bossuet, peignent et racontent si bien, et dont le style magistral, le jugement si sûr et si profond donnent aux faits, déjà si éloquents par eux-mêmes, toute l'éloquence d'un grand et beau drame en action ? Ainsi ces pyramides, antiques annales d'un des plus puissants empires qui aient marqué dans l'histoire du monde, elles n'offrent à notre esprit que l'aride, mais incontestable intérêt d'une gigantesque chronologie.

Contradiction apportée à la théorie de Fialin de Persigny
Parlerai-je de l'opinion de quelques ingénieux archéologues, qui, ne pouvant justifier la colossale inutilité des pyramides, leur ont supposé une destination que rien ne confirme d'ailleurs, quand on a été sur les lieux mêmes et qu'on s'est bien rendu compte de leur véritable situation à l'égard du désert ? En effet, comment la vallée du Nil aurait-elle pu être garantie de l'invasion des sables du désert occidental par deux seuls groupes de pyramides aussi distancées que le sont celles de Gizeh et de Sakkarah ? Plus de douze kilomètres les séparent ; tous les sables du Sahara égyptien n'auraient-ils pas pu pénétrer par une si large brèche et tout envahir devant eux ?
Et puis des pyramides de Gizeh jusqu'à Alexandrie, autre grande brèche de plus de cent vingt kilomètres, complètement ouverte au subtil et terrible envahisseur, auquel on a bien gratuitement opposé des barrières imaginaires. Mais qu'on se rassure, les tempêtes de sable n'ont jamais franchi le Nil, le simoun, ce vent impétueux qui soulève à l'ouest des pyramides des trombes de sables errants, si redoutées des caravanes, et qui ont manqué, autrefois, d'ensevelir toute l'armée d'Alexandre, n'a heureusement jamais soufflé dans la vallée du Nil, proprement dite. Autrement l'Égypte n'existerait plus depuis longtemps ! Mais, me demandera-t-on, sans doute, pourquoi le simoun respecte-t-il ainsi la vallée du Nil ?
Ne pouvant expliquer ce grand phénomène naturel, je réponds sans hésiter : C'est parce que Dieu a dit aux sables du désert, comme aux flots de la mer, vous n'irez pas plus loin !

lundi 15 mai 2017

André Lefèvre (XIXe s.) : “Est-il possible qu'il n'y ait pas d'autres vides au-dessus et au-dessous” [des chambres de la Reine et du Roi] ?


Sur André Lefèvre
(1834-1904), auteur de ce texte extrait de Les merveilles de l'architecture (4e éd., corrigée et notablement augmentée par l'auteur), voir un autre extrait publié dans ce blog : ICI 
photo de 1878 - auteur inconnu
Sur les deux rives de son fleuve, l'Égypte antique a accumulé les templeS, les palais, les tombeaux, dont les ruines puissantes attestent encore la présence d'une grande civilisation sur la terre à l'époque où les Perses et les Grecs gardaient ensemble leurs troupeaux de bœufs au bord.de la mer Caspienne. Tout le monde a entendu parler des Pyramides “d'où quarante siècles vous contemplent”. C'est soixante qu'il fallait dire ; leur âge moyen peut être fixé à quatre mille ans avant le Christ ; on les attribue à trois rois de la quatrième dynastie, Chéops, Céphren et Mycérinus. Cent mille hommes, relevés tous les trois mois, employèrent trente ans à tailler dans le roc la tombe de Chéops et à la couvrir de cette montagne factice, qui mesure cent quarante-six mètres de haut sur deux cent trente de côté. Toute en pierres de trente pieds parfaitement ajustées, la grande Pyramide s'élève jusqu'au faîte en gradins égaux, jadis dissimulés sous un revêtement rougeâtre qu'Hérodote put voir encore, tout couvert d'inscriptions ; ses faces étaient unies comme des miroirs, et sa pointe aiguë, inabordable, semblait couper l'azur ; aujourd'hui elle est terminée par une plate-forme, œuvre du temps.
Les Pyramides, posées à deux lieues du Nil et du Caire, sur les premières assises de la chaîne libyque, encore exhaussées par leur base, dominent au loin l'horizon. On les voit de dix lieues ; elles reculent sans cesse et l'on se croit toujours à leur pied ; “enfin l'on y touche, et rien, dit Volney, ne peut exprimer la variété des sensations qu'on y éprouve. La hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente, l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire du temps qu'elles ont coûté, l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme si petit et si faible, qui rampe à leurs pieds : tout saisit à la fois et le cœur et l'esprit d'étonnement, de terreur, d'humiliation, d'admiration, de respect.”

"L'attente est dépassée par le spectacle"
Si l'impression est déjà grande au pied de la pyramide, lorsque le spectateur, face à face avec cette masse énorme, voit les angles et le sommet échapper à sa vue, c'est seulement à la cime qu'on prend une juste idée de l'ensemble et que l'attente est dépassée par le spectacle. De là, on verrait à douze lieues de distance, si la vue pouvait y atteindre. Une pierre lancée du faîte avec la plus grande force ne tombe qu'à grand-peine à la base ; une illusion d'optique l'éloigne considérablement au début de la course et' l'on s'attend à la voir tomber très loin ; mais bientôt l'œil qui la suit croit la voir revenir à lui, décrivant une courbe rentrante.
L'intérieur de la grande Pyramide semble plein. On n'y a encore découvert qu'une longue galerie, plus petite en proportion que le travail d'une taupe sous un sillon.
Une ouverture imperceptible, placée à quatorze mètres et demi au-dessus de la base, donne accès dans une suite de couloirs obscurs. Notons en passant une inscription française qui rappelle notre expédition d'Égypte. Le trajet est long et périlleux, la chaleur extrême, l'air épais et étouffant ; on avance le dos courbé, les pieds posés sur d'étroits rebords au-dessus d'un abîme noir. À cet affreux chemin succède une galerie basse, où l'on rampe sur une pente raide, puis un puits sans parapet et qu'il faut tourner. Enfin, poussé, tiré, plié en deux pour éviter les chocs, porté même sur de robustes épaules, on traverse la chambre dite de la Reine et l'on arrive à la salle du Roi. Le retour n'est pas moins difficile, et l'on revoit le jour, excédé, épuisé, à bout de forces.
Il est d'usage de crier dans la pièce souterraine et même d'y tirer des coups de fusil. L'écho de la Pyramide est célèbre : il répète le son jusqu'à dix fois. Il doit sa vigueur et sa pureté à la perfection des plafonds et des joints. Toute la chambre du Roi est en granit, d'un poli achevé ; on découvre les assises à grand-peine.
Le plafond est formé de neuf pierres qui doivent chacune peser vingt milliers.
Mais les deux chambres, larges de cinq à dix mètres, sont bien peu de chose pour le toit formidable qui les recouvre. Est-il possible qu'il n'y ait pas d'autres vides au-dessus et au-dessous ? Où finit cet abîme qu'on longe ? Où conduirait le puits qu'on évite, si quelque hardi chercheur s'y suspendait au bout d'une corde ?
Peut-être à cette île souterraine, où Hérodote croyait Chéops enterré à ces méandres sombres que l'imagination de Gérard de Nerval destinait à des initiations connues de Moïse et d'Orphée. Que l'on cherche encore dans les entrailles du colosse : on sait avec quel soin les Égyptiens dérobaient leur sépulture.

samedi 13 mai 2017

"Les pyramides ne furent que l'exagération monumentale, colossale et durable du tumulus" ( Ernest Feydeau - XIXe s.)


Texte extrait de Histoire des usages funèbres et des sépultures des peuples anciens, tome 1, 1856-1858.
Son auteur, Ernest Feydeau, était archéologue, écrivain, courtier en bourse et directeur de journaux français. Il est le père de l’auteur dramatique Georges Feydeau (1862-1921), connu pour ses nombreux vaudevilles.
Illustration extraite de l'ouvrage d'Ernest Feydeau (aucune mention d'auteur)
Il n'y a peut-être pas, au monde, de monuments dont la destination ait été plus contestée que celles des pyramides de l'Égypte. Ces monuments extraordinaires, les aînés de tous ceux du globe, ont eu le beau privilège d'occuper, de tout temps, la curiosité humaine, et un grand nombre d'historiens, refusant de les accepter pour des monuments funèbres, se sont en vain exercés à découvrir le mystère qu'ils croyaient enfermé dans leur sein.
Les belles découvertes des savants de notre siècle, et en particulier celles de Belzoni, de Caviglia et de Perring, entreprises toutes trois aux frais de voyageurs anglais, nous permettent heureusement de passer sans nous arrêter sur ces nombreuses hypothèses. La pyramide fut le premier mode inventé par les Égyptiens pour préserver les dépouilles humaines des violateurs. Ce mode dérivait logiquement de la forme universelle adoptée par les premiers hommes pour inhumer les corps de leurs semblables, et des dogmes particuliers à l'Égypte sur la seconde vie.
On peut certainement affirmer que le tumulus, la butte de terre amoncelée sur un corps, mode de sépulture primitif que nous retrouverons chez tous les peuples barbares, servit de modèle aux pyramides. Les pyramides ne furent que l'exagération monumentale, colossale et durable du tumulus. La civilisation vigoureuse de l'aîné des peuples put seule enfanter une si prodigieuse exagération ; elle la porta si loin qu'elle laissa de beaucoup en arrière tous les monuments passés et présents du monde.
Cette civilisation débuta par un tel coup de maître qu'aucune autre depuis, n'essaya même de l'imiter.

Les pyramides étaient les tombeaux des rois Memphites. Celles de Dachour et de Sakkarah, les plus anciennes, appartiennent aux Pharaons de la IIle dynastie ; celles de Gizeh, les plus vastes, sont les tombeaux des trois premiers rois de la IVe dynastie.
Autour de ces dernières s'élèvent les pyramides plus petites qui ont servi aux princes et aux grands fonctionnaires de la famille de ces anciens rois.



"Ces monuments, en vertu de leur mode de construction, étaient terminés dès qu'on avait édifié la chambre sépulcrale et groupé cinq blocs de pierre autour d'elle"
Voici quel était l'admirable système de construction employé pour édifier ces monuments.
Dès qu'un roi montait sur le trône, on s'occupait immédiatement de la construction de son tombeau. On y travaillait tant qu'il vivait. La durée seule du règne des rois explique donc les dimensions de leurs tombes : le plus long règne, et non le plus brillant, obtenait le monument le plus gigantesque ; le règne le plus court se contentait du monument le plus humble. Par un miracle d'art qu'on n'a jamais tenté d'imiter depuis, ces monuments, en vertu de leur mode de construction, n'étaient jamais terminés, ou plutôt ils l'étaient toujours, dès qu'on avait édifié la chambre sépulcrale et groupé cinq blocs de pierre autour d'elle. On pouvait donc les prolonger indéfiniment ou suspendre les travaux à heure dite : le monument, plus ou moins vaste, était toujours complet.
On pratiquait d'abord dans le roc un long couloir aboutissant à une chambre qui devait servir à renfermer le sarcophage. En même temps, on élevait au-dessus un massif carré dans lequel on englobait souvent une certaine partie du sol pour épargner la besogne aux ouvriers. Le sommet de ce massif primitif, ou plutôt de ce noyau, se trouvait juste dans l'axe de la chambre sépulcrale. Ce noyau pyramidal, cet embryon se développait alors, et s'étendait chaque jour et peu à peu, durant tout le règne du Pharaon, croissant simultanément en hauteur, en largeur et en épaisseur, car on élargissait la base en même temps qu'on entassait des blocs sur les derniers gradins.

"Les degrés, à mesure qu'ils croissaient en nombre, servaient de points d'appui pour l'élévation et la pose des matériaux."
Au bout de quelques années, cette masse qui exigeait un plus grand nombre d'ouvriers, à mesure qu'elle augmentait de volume, formait déjà une pyramide à degrés qu'on pouvait revêtir immédiatement de son enduit, si la mort du roi arrêtait les travaux, ou augmenter progressivement en superposant de nouvelles assises, et en élargissant la base, de manière à conserver toujours au monument sa forme pyramidale. Les degrés, à mesure qu'ils croissaient en nombre, servaient de points d'appui pour l'élévation et la pose des matériaux. Il n'y avait donc pas de raison pour que le monument fût jamais arrêté dans sa croissance. On aurait pu bâtir des pyramides dix fois plus hautes que la plus haute qu'on connaisse.
Elle eût été tout aussi solide ; elle eût tout autant duré. N'est-ce pas là l'image de cette ingénieuse et colossale Babel dont le Seigneur ne put arrêter la marche envahissante qu'en frappant ses hardis constructeurs de la confusion des langues?


"Pour édifier ce tombeau, les Égyptiens qui ne pouvaient s'inspirer d'aucun modèle, n'employaient que le plan incliné, le levier et le rouleau"
Le roi mort, on arrêtait immédiatement les travaux d'agrandissement. Pendant la durée de l'embaumement et du deuil, on procédait à l'achèvement et au perfectionnement du sépulcre. On couvrait les gradins d'un revêtement dont les pierres étaient également disposées en degrés, et superposées de la base au sommet. Puis alors, commençant par le sommet, on abattait l'excédent de matière formé par la saillie de chaque degré, aplanissant ainsi la surface des quatre pans jusqu'à la base, de manière à obtenir des talus très lisses. Le tombeau achevé ne présentait plus que quatre surfaces planes, sans ouverture apparente. Et pour édifier ce tombeau, les Égyptiens qui ne pouvaient s'inspirer d'aucun modèle, n'employaient que le plan incliné, le levier et le rouleau. L'élément le plus simple devait accomplir la plus gigantesque entreprise qu'ait enfantée l'esprit humain !


Quelques-uns de ces monuments subirent des modifications dans leurs détails, mais le plan selon lequel on les construisit ne varia jamais, dans aucun temps. Ainsi, au lieu de couches horizontales, on voit à Sakkarah des plans inclinés, mais le mode de développement revient toujours au même.


dimensions colossales
La pyramide de Chéops, dans la plaine de Gizeh, près de Memphis, la plus grande et la plus célèbre, est pourvue d'une espèce de portail au-dessous duquel s'ouvre une ouverture carrée par laquelle on descend dans l'intérieur du monument. Cette ouverture forme la bouche d'un couloir en pente qui. s'enfonce dans l'épaisseur du sol jusqu'à une salle inachevée et taillée dans le roc, juste dans l'axe du sommet de l'édifice. Au quart de sa longueur ce couloir se bifurque. La seconde galerie, s'éloignant de la première, se dirige en montant, dans l'épaisseur de la pyramide jusqu'au point d'une seconde bifurcation. Là, un couloir horizontal conduit à une salle dite improprement “de la reine”, qui, de même que la première, inachevée et creusée dans le roc, ne devait être que la chambre sépulcrale, probablement abandonnée pour construire une autre salle plus digne du monument, qui prenait, avec la longueur du règne de Chéops, des dimensions colossales.


Au point de la dernière bifurcation dont nous venons de parler, le couloir primordial continue à monter, par une pente raide, dans l'intérieur de la pyramide, mais alors sa hauteur, de un mètre quatre-vingt-deux centimètres s'élève jusqu'à vingt mètres. Formée de neuf assises dont les sept supérieures sont disposées en encorbellement, cette galerie de granit aboutit à un palier terminé par un vestibule dont la hauteur est divisée par des rainures verticales, espèces de coulisses où devaient s'engager des dalles de granit, afin de masquer l'entrée de la chambre sépulcrale.


"Lorsqu'on pénétra dans son tombeau, le couvercle du sarcophage avait été brisé et dispersé, et la momie avait disparu"
Cette chambre est toute en granit, les pierres bien appareillées, mais sans aucune décoration. Sur ses parois N. et S. deux petits canaux ascendants ont été ménagés, vraisemblablement pour l'aération du monument. Le sarcophage de granit, sans sculpture, est placé à l'extrémité de la chambre, à droite en entrant.
Au-dessus de cette chambre sont cinq petites pièces destinées à soulager le plafond de la charge de l'édifice, en ménageant au-dessus de ce plafond des vides propres à diminuer l'excessive pression de la masse supérieure.


Tel est le tombeau du pharaon Chéops qui mourut environ quatre mille ans avant J.-C. Quand on l'eut déposé dans son sarcophage de granit rose, les ouvriers, en se retirant, firent glisser les dalles dans les rainures, puis comblèrent les couloirs avec des blocs de rocher mêlés de ciment. Les explorateurs modernes furent obligés d'arracher avec le pic ces blocs qui encombraient les galeries. Précaution ingénieuse mais qui n'avait malheureusement pas garanti le pharaon du pillage, car, lorsqu'on pénétra dans son tombeau, le couvercle du sarcophage avait été brisé et dispersé, et la momie avait disparu.


La pyramide de Chéops servit de modèle à toutes les autres pyramides de l'Égypte.
Sa hauteur est de près de cent quarante mètres, la longueur de sa base atteint près de deux cent trente-trois mètres. Ses matériaux ont été si ingénieusement appareillés par un système d'arêtes rentrant les unes dans les autres, qu'il est impossible de constater sur aucun point du monument le plus léger écart ni la moindre dégradation. Elle est enfin si exactement orientée, chacun de ses quatre angles faisant face à l'un des quatre points cardinaux, que, même aujourd'hui, on tracerait difficilement une méridienne d'une aussi grande étendue sans dévier. Aucune décoration, aucune inscription n'existe sur les murs de la chambre sépulcrale qui sont parfaitement lisses, non plus que sur le sarcophage. Les pierres des cinq petites chambres pratiquées au-dessus de la salle funèbre, cependant, sont marquées du cartouche de Chéops et des signes particuliers que les ouvriers traçaient habituellement sur les matériaux en les extrayant de la carrière.

vendredi 12 mai 2017

Les pyramides témoignent, selon Édouard Marc (XIXe s.), du "caractère fatal et grave" du peuple qui les a construites

Texte extrait de l’ouvrage Les travaux publics chez les anciens et chez les modernes,1884.
Pas de renseignements disponibles sur son auteur, si ce n’est qu’il était secrétaire-adjoint de la Direction des Chemins de fer de ceinture de Paris
tableau de Pierre Henri Théodore Tetar van Elven, 1885
L'Égypte mystérieuse prouve par ses monuments imposants qui ont bravé les dévastations des siècles, par le temple de Rà, à Itsamboul, par les pyramides, combien son architecture était remarquable. (...)
Sans doute, nous sommes loin d'être insensible aux travaux prodigieux de l'Inde et de l'Égypte, qui ont eu pour but de donner aux monuments démesurés de ces nations, une forme capable de frapper l'imagination des peuples.
Tous les ouvrages des Égyptiens, en particulier, leurs pyramides, leurs hypogées merveilleux avec leur système de substruction aux parois peintes et de voûtes formant d'interminables labyrinthes, leurs temples, leurs sphinx, affirment cette recherche de l'énorme et du gigantesque. En présence de leur œuvre colossale, de leur civilisation qui persiste tout entière, malgré ses secrets presque impénétrables, on reste confondu de la puissance et de la vitalité d'un tel peuple. On se demande alors quelle force a réuni tant de milliers de bras pour transporter des masses de pierres aussi considérables, si loin de toute carrière et de tout lieu habité.
On comprend que Khéops a dû faire preuve de qualités exceptionnelles pour dominer une telle nation, au point de la contraindre à travailler aux pyramides, cent mille hommes par cent mille hommes qu'on relevait chaque trimestre. Car ces armées de travailleurs ou d'esclaves, ou souvent de vaincus, ont dû extraire des blocs énormes des carrières de la chaîne arabique.
Ils ont dû les amener toutes taillées de la Haute-Égypte, les faire descendre sur le Nil, et de là sur l'autre rive, les traîner ensuite jusqu'à la chaîne libyque.
Pour assurer l'acheminement de ces matériaux, il a été nécessaire de solidifier les sables et de construire une chaussée, à la confection de laquelle il a fallu consacrer dix années de travail. Cette opération préliminaire seule est déjà digne de remarque.
Mais il faut non moins admirer le discernement qu'a montré ce peuple pour asseoir les fondations des pyramides de Khéops, des temples d'Edfou ou de Philœ et pour employer le ciment qui lie les assises de ces édifices.
L'usage de ce ciment, semblable à nos mortiers actuels, et qui a donné à l'analyse, après deux mille ans, les proportions ordinaires, est fort judicieusement restreint à garnir les joints très précis des blocs de pierre, sans lui faire jouer un rôle plus important et sans ajouter beaucoup à la cohésion de l'ensemble.
Les Égyptiens ont, avec raison, pressenti les effets funestes que le climat sec et brûlant de leur pays n'aurait pas manqué de produire sur le durcissement et la résistance des mortiers.
La patience, le soin, le savoir avec lesquels de tels travaux, d'aussi longs transports ont été effectués, le labeur persévérant avec lequel les hiéroglyphes ont été ciselés dans ces granits, tout montre bien le caractère fatal et grave de l'Égypte. Aussi, ces mœurs et ce caractère intime se reflètent-ils dans son architecture. La ligne droite, rigide, solennelle, sans autre ornementation que des signes sculptés, indique bien la gravité religieuse de cette race que les géants de pierre, assis majestueusement à la porte de ses temples, devaient impressionner d'une façon indéfinissable.
Cette gravité immuable est son signe propre. Elle s'est incrustée sur tous les vestiges laissés par ces populations silencieuses et recueillies. Elle s'est transmise jusqu'aux générations présentes, et le fellah moderne garde encore sur sa physionomie l'impassibilité de l'esclave des Pharaons.
Certes, les œuvres des Egyptiens nous frappent !

jeudi 11 mai 2017

Ibrâhim Ibn Waçîf-Châh (fin du Xe s) : "On sait qu’il est plus aisé de détruire que de construire"


D’Ibrâhim Ibn Waçîf-Châh (fin du Xe s), l’auteur du texte reproduit ici, nous ne savons quasiment rien, sinon qu’il est l’auteur d’une Histoire de l’Égypte et de ses merveilles, rééditée dans une traduction française par Carra de Vaux, en 1984 par Sindbad (Actes Sud), sous le titre L'abrégé des Merveilles
Nous empruntons les extraits de cet auteur à Jean-Philippe Lauer, dans son ouvrage Le problème des pyramides d’Égypte (Payot, 1952), où une note précise que “le même récit se retrouve à diverses reprises dans les auteurs arabes, car les traditions recueillies par eux dérivent d’une source commune”.
par John Helffrich - 1579
Voici quelle fut la cause de l'érection des deux pyramides : Trois cents ans avant le déluge, Sourid eut un songe dans lequel il lui sembla que la terre se renversait ; les hommes s'enfuyaient droit devant eux, les étoiles tombaient et se heurtaient les unes contre les autres avec un fracas terrible ; Sourid, effrayé, ne parla à personne de ce songe, mais il fut convaincu qu'un grave événement allait se produire dans le monde. Quelques jours après, il eut un autre songe, dans lequel il lui semblait que les étoiles fixes s'abattaient sur la terre sous la forme d'oiseaux blancs et, saisissant au vol les hommes, les précipitaient entre deux montagnes qui se refermaient sur eux, et ces étoiles brillantes devenaient sombres et obscures. (....)
Alors le roi ordonna de construire les pyramides et d'y pratiquer des couloirs par où le Nil pénétrerait jusqu'à un point déterminé, puis s'écoulerait vers certaines régions de l'ouest et du Said. Il fit remplir les pyramides de talismans, de merveilles, de richesses et d'idoles ; il y fit déposer les corps des rois et, d'après ses ordres, les prêtres tracèrent sur ces monuments toutes les maximes des sages ; on écrivit donc sur tous les points possibles des pyramides, plafonds, bases, murailles, toutes les sciences familières aux Égyptiens, et l'on y dessina les figures des étoiles, on y écrivit les noms des drogues et leurs propriétés utiles et nuisibles, la science des talismans, des mathématiques, de l'architecture, toutes les sciences en un mot, et tout cela était exposé très clairement pour ceux qui connaissent leur écriture et comprennent leur langue. (...)
Quand elles [les pyramides] furent achevées, on les couvrit de haut en bas de brocart de couleur, et on institua pour elles une fête à laquelle assistèrent tous les habitants de l'Égypte. Dans la pyramide occidentale [celle de Khéphren], furent aménagés trente magasins de granit coloré, remplis de toutes sortes de richesses et d'objets divers : statues de pierres précieuses, outils de fer magnifiques, armes inoxydables, verre malléable, talismans extraordinaires, drogues simples et composées, poisons mortels. Dans la pyramide orientale [celle de Khéops], furent exécutées des chambres où étaient représentés le ciel et les étoiles, où étaient entassés ce qu'avaient fait les aïeux de Sourid en fait de statues, les parfums qu'on brûlait aux planètes, les livres qui les concernaient, le tableau des étoiles fixes et la table de leur révolution dans la suite des temps, la liste des événements des époques passées soumis à leur influence, et le moment où il faut les examiner pour connaître l'avenir, enfin tout ce qui concernait l'Égypte jusqu'à la fin des temps ; de plus, on y déposa les bassins contenant l'eau magique et autres choses semblables. Dans la pyramide peinte [celle de Mykérinos], on déposa les corps des prêtres enfermés dans des cercueils de granit noir ; avec chaque prêtre se trouvait un livre où étaient retracés les merveilles de l'art qu'il avait exercé, ses actes et sa vie, ce qui avait été fait de son temps, et ce qui avait été et sera depuis commencement jusqu'à la fin des temps ; sur chaque face des pyramides furent représentés des personnages exécutant toutes sortes de travaux et rangés d'après leur importance et leur dignité ; ces représentations étaient accompagnées de la description des métiers, des outils qui leur sont nécessaires et de tout ce qui les concerne ; aucune science ne fut négligée : toutes étaient là décrites et dessinées ; on déposa encore dans la pyramide les trésors des planètes, ce qui avait été donné aux étoiles et les trésors des prêtres, tout cela formant des sommes énormes et incalculables.
À chacune des pyramides fut assigné un gardien : la pyramide occidentale fut placée sous la garde d'une statue en mosaïque de granit ; cette statue était debout tenant à la main quelque chose comme une javeline, et coiffée d'une vipère repliée sur elle-même. Dès que quelqu'un s’approchait de la statue la vipère s’élançait sur lui, s’enroulait autour de son cou, le tuait et revenait à sa place. Le gardien de la pyramide orientale était une statue de pierre noire, tachetée de noir et de blanc, avec des yeux ouverts et brillants ; elle était assise sur un trésor et tenait une javeline. Si quelqu'un la regardait, il entendait du côté de la statue une voix effrayante qui le faisait tomber sur la face et il mourait là sans pouvoir se relever. Sur la pyramide colorée veillait une statue en pierre d'aigle (aétite), posée sur un socle de pierre semblable. Quiconque la regardait était attiré vers elle, s'y collait et ne pouvait s'en détacher qu’une fois mort. Tout cela étant achevé, les pyramides furent entourées d'esprits immatériels ; on leur égorgea des victimes, cérémonie qui devait les protéger contre quiconque voudrait les approcher, à l'exception des initiés qui auraient accompli les rites nécessaires.

Les Coptes racontent dans leurs livres que sur les flancs des pyramides est gravé un texte qui dans leur langue signifie : C’est moi Sourid, le roi qui ai élevé ces pyramides à telle et telle époque; j’en ai achevé la construction en six ans ; si quelqu'un de ceux qui viendront après moi se prétend mon égal, qu’il les détruise en six cents ans ! On sait pourtant qu’il est plus aisé  de détruire que de construire. Je les ai, après leur achèvement, recouvertes de bricart ; qu’un autre les recouvre seulement de nattes !

mercredi 10 mai 2017

La Grande Galerie : une "charmante pièce d’architecture" selon Claude-Louis Fourmont (XVIIIe s)


Le texte qui suit est extrait de la Description historique et géographique des plaines d'Héliopolis et de Memphis (1755), de Claude-Louis Fourmont (1703-1780), “interprète du Roi pour les langues orientales”, qui a passé quatre années en Égypte.
Illustration de Luigi Mayer, 1803


Elles [les pyramides] ont été ainsi nommées du mot grec “feu”, à cause qu’elles se terminent en pointe comme la flamme.
Les modernes en comptent vingt : celles que l’on voit à l’Occident de la plaine de Saccha ou des Momies, sont en partie sur le rocher, en partie dans cette plaine, le long de laquelle règne le même lit de rocher, sous un sable mouvant de cinq à six pieds de hauteur. Elles n’ont pas toutes la même figure : les unes ressemblent à un pain de sucre, d’autres s’élèvent par une ligne qui approche plus de la perpendiculaire, et ne sont pas si pointues au sommet. Il y en a qui ont des marches ou degrés, de vingt, trente et quarante pieds de hauteur chacun : ce sont autant de grands carrés posés les uns sur les autres, et qui vont en diminuant à mesure qu’ils approchent du sommet de la Pyramide. Les trois grandes sont au nord de celles-ci : il y en a deux dans le Fioum, qui ne leur sont pas inférieures ; les autres sont répandues dans le désert de Libye.
Selon Pline, elles ont été bâties en partie par ostentation, et en partie par politique, afin que le peuple, occupé à ce travail, ne songeât point à se révolter. (...)


"On monte au sommet de la Pyramide par des espèces de degrés"

La première de ces trois Pyramides est située sur une espèce de rocher, dans le désert sablonneux de Libye, à la distance d’environ un quart de mille des Plaines d’Égypte, au-dessus desquelles le roc s’élève de 100 pieds. (...)
On monte au sommet de la Pyramide par des espèces de degrés, formés par les pierres qui la composent : elles sont de trois à quatre pieds d’épaisseur. La Pyramide se rétrécit de sa base environ trois pieds à chaque pierre : la même proportion est toujours observée jusqu’au sommet, qui ne finit pas en pointe, mais est terminée par un carré, qui devait être composé de neuf pieds ; mais il y en a deux qui manquent aux coins. On ne saurait que difficilement parvenir au haut de cette Pyramide, à moins que ce ne soit du côté méridional, ou à l’angle du Nord-est, parce que des autres côtés les pierres sont usées par le temps et les injures de l’air : on prétend qu’elles ont été tirées des montagnes d’Arabie, qui bornent la Haute Égypte à l’Orient. Ces pierres sont si grandes qu’une seule forme la largeur et la profondeur de chaque degré, qui sont au nombre de 207 ou 208.

L'intérieur de la Grande Pyramide

Pour l’intérieur de la Pyramide, les Anciens n’en ont absolument rien dit. Hérodote assure qu’il y a des voûtes souterraines dans la hauteur, sur laquelle la Pyramide est fondée : il ajoute que Cheops y fit conduire l’eau du Nil, pour y faire une petite île dans laquelle devait être son sépulcre. Strabon parle d’une entrée oblique, qu’on peut voir en ôtant une pierre qui la couvre ; et Pline d’un puits de 86 coudées de profondeur, dans lequel il suppose que l’eau du Nil était amenée par des conduits souterrains.
On entre dans la Pyramide par un passage étroit et carré, qui s’ouvre vers le milieu de la face septentrionale, à la seizième pierre, sur une hauteur artificielle formée par des sables, par des petits monceaux de pierre de marbre, et de tout ce qui a été employé à la construction de la Pyramide.
Son entrée, au-dessus de laquelle est une pierre de 12 pieds de longueur, et de plus de huit de large, a environ trois pieds en carré sur une longueur en pente de cent pieds, au bout de laquelle il y a un passage très difficile, et embarrassé de sables que l’on fait nettoyer par des Arabes, lorsqu’on veut pénétrer plus avant. Au sortir de ce trou on trouve un petit vestibule, au fond duquel on s’élève sur la roche, à la hauteur d’environ quatre ou cinq pieds, pour entrer dans un second conduit qui va, en remontant insensiblement, dans la longueur de cinq pieds, dont la largeur est d’environ cinq pieds, et à peu près autant de hauteur. Le pavé est d’un marbre poli blanc ; les côtés et le haut sont d’une pierre moins unie et moins dure que celles du pavé. Au sortir de ce conduit est une petite esplanade qui mène à deux autres passages : l’un à droite conduit au puits, dont Pline fait mention, qui est presque bouché par des ruines, et n’a plus que vingt pieds de profondeur. Je descendis jusqu’au fond, et je trouvai à côté un passage, où à peine fus-je entré sept à huit pieds que la respiration me manqua de sorte que je n’osai aller plus avant. Sitôt que je fus remonté, je suivis un second passage, à la gauche du premier, qui a les mêmes dimensions, dont les pierres sont fort massives, et parfaitement bien jointes ensemble. Ce passage va toujours de niveau pendant l’espace de 110 pieds, et conduit à une chambre à moitié remplie de débris, et dans laquelle on sent une odeur de cadavres : à un peu moins de vingt pieds de long environ, dix-sept de large et pas tout-à-fait quinze de haut, les murailles en sont entières, et enduites de chaux ; le haut est couvert de plusieurs grandes pierres unies, qui font séparées les unes des autres par le bas, mais dont les parties supérieures forment un angle, en se rencontrant.

"une magnifique pièce qui ne cède à quelque bâtiment que ce soit, ni du côté de l’art, ni du côté de la richesse des matériaux"

Si l’on retourne en arrière, à travers le passage horizontal, on monte par-dessus, et on entre dans l’autre galerie : à la gauche, séparée de la premiere galerie, par la muraille dans laquelle est l’entrée qui mène au passage dont nous venons de faire mention. Cette deuxième galerie est une magnifique pièce qui ne cède à quelque bâtiment que ce soit, ni du côté de l’art, ni du côté de la richesse des matériaux : elle s’élève en formant un angle de vingt-six degrés ; sa longueur est de 154 pieds, depuis le puits, qui est au-dessus, mais un peu moins, si on la mesure par le pavé ; la hauteur en est de vingt-six pieds. Il y a deux bancs de pierre de chaque côté de la muraille et près de l’angle, où ils sont joints avec elle, il y a de petits espaces taillés en rectangles parallèles et placés de chaque côté vis-à vis les uns des autres. La pierre de cette galerie est un marbre blanc poli, taillé en grandes tables, qui sont si bien jointes ensemble qu’il faut avoir la vue très bonne pour apercevoir l’endroit où elles se joignent. Ce qui augmente la beauté de cet ouvrage, quoique par là le passage soit rendu plus difficile et plus glissant, c’est qu’il faut y aller en montant ; mais on a fait des trous dans le pavé, qui sont éloignés les uns des autres d’environ six fois la largeur de la main, dans lesquels on peut mettre le pied pendant qu’on se tient au banc d’une main. La manière dont les tables de marbre sont rangées des deux côtés de la muraille forme une charmante pièce d’architecture : tous les rangs au nombre de sept avancent l’un par-dessus l’autre, de la valeur d’environ trois pouces, le bas du rang supérieur surpassant la partie inférieure du rang qui est immédiatement au-dessous, et ainsi de suite en descendant.

Quand on a passé par cette admirable galerie, on entre dans une autre ouverture carrée, qui a les mêmes dimensions que la précédente, et qui mène à deux petites antichambres ou cabinets, construits d’une espèce de marbre de Thébaïde. Le premier de ces cabinets est presque semblable à l’autre, qui est d’une figure oblongue, un des côtés ayant sept pieds, et l’autre trois et demi : la hauteur est de dix pieds, et le pavé uni aux côtés qui sont à l’Orient et à l’Occident a deux pieds et demi du plafonds, qui est un peu plus large que le bas. Il y a trois enfoncements ou petits sièges, dont les bords sont faits en demi-cercle.
L’antichambre intérieure est séparée de la première par une pierre de marbre rouge et tachetée, qui prend dans deux mortaises, entre deux murailles, plus de trois pieds au-dessus du pavé, et à la distance de deux pieds du plafonds.
De ces deux cabinets on entre dans une autre ouverture carrée, au-dessus de laquelle on aperçoit cinq lignes parallèles et perpendiculaires : c’est tout ce qu’on voit de sculpture dans la Pyramide. (...)
Ce passage carré est de la même largeur que le reste, et a environ neuf pieds de longueur ; il est partout couvert de marbre de Thébaïde admirablement bien mis en œuvre, et conduit au bout septentrional d’un appartement magnifique et bien proportionné. La distance du bout de la deuxième galerie jusqu’à cette entrée qui va toujours de niveau, est de vingt-quatre pieds : cette magnifique et vaste chambre, que l’art et la nature ont embellie également, est dans le centre de ces Pyramides, également éloigné de tous les côtés, et presqu’au milieu entre la base et le sommet. Les pavés, les côtés et le haut sont de marbre de Thébaïde, noirci par les torches que l’on est obligé d’y porter faute de jour : environ six rangs de pierre, tous six égaux en hauteur, en font le tour. Ces pierres sont d’une prodigieuse longueur, semblables à autant de grandes colonnes qui seraient étendues de leur long, d’un bout de la chambre à l’autre : neuf de ces colonnes couvrent le haut. La longueur du côté méridional de la chambre, exactement mesurée à l’endroit où le premier et le deuxième rang de pierre se joignent, est de trente-quatre pieds d’Angleterre : la longueur du côté occidental est de dix-sept pieds, et la hauteur de dix-neuf pieds et demi.

L' "appartement du Prince"

Dans ce superbe appartement est le monument du Prince qui a fondé la Pyramide :il est d’une pierre de marbre creusée en dedans, ouverte par le haut, et qui, lorsqu’on frappe contre, rend un son pareil à celui d’une cloche. Il est de la même sorte de pierre dont tout l’appartement est couvert.
La figure du tombeau est comme un autel, ou deux cubes bien joints ensemble : les surfaces en sont fort unies, et l’on n’y trouve aucune marque de sculpture. La superficie extérieure a en longueur sept pieds trois pouces et demi, et en profondeur trois pieds trois pouces et trois quarts : aux côtés de la chambre, qui regardent le Midi et le Nord, il y a deux entrées vis-à-vis l’une de l’autre.
Ce qui reste à observer est l’écho qui répète le même son quatre ou cinq fois, selon Plutarque ; mais la répétition s’en fait fort distinctement jusqu’à dix ou douze fois. Hérodote dit que Cheops employa à chaque trois mois cent mille hommes, tant pour tirer les pierres des montagnes d’Arabie et les conduire jusqu’au Nil, que pour les transporter depuis le fleuve jusqu’aux montagnes de Libye. Diodore en compte 360.000 et Pline 366.000. Ils y travaillèrent pendant vingt ans. Il y avait une inscription, à présent effacée, qui marquait combien il en avait coûté en raves, en oignons et en ails, pour les ouvriers, montant à 1600 talents d’argent. Une chose digne d’être observée dans la première Pyramide est que les côtés en sont tournés vers les quatre parties du monde et marquent par conséquent le vrai Méridien de l’endroit, position qui ne saurait être l’effet du hasard, et qui prouve que les Égyptiens ont fait de bonne heure de grands progrès dans l’astronomie.

La chaussée 

Le même Roi Cheops, selon Hérodote, avait fait construire une chaussée pour conduire depuis le Nil jusqu’aux montagnes de Libye les pierres qu’on avait tirées des montagnes d’Arabie. Cette chaussée avait cinq stades de longueur. (...) La pierre en était polie et sculptée d’animaux.

Cet ouvrage auquel le peuple avait été employé pendant dix ans ne le cédait guère à la construction de cette Pyramide.
On voit encore les vestiges de cette chaussée du côté du Levant, où le terrain s’étend beaucoup plus que vers le Nord ; et à l’extrémité on remarque une élévation de grosses pierres, qui s’étend le long de la plaine en allant au fleuve. Un Auteur arabe dit qu’elle était pavée de marbre granite : il ajoute que des colonnes de même marbre, élevées des deux côtés de la chauffée, soutenaient une voûte qui mettait à couvert des ardeurs du Soleil ceux qui partaient de l’extrémité de ce superbe portique pour venir visiter la Pyramide (...)