vendredi 16 juin 2017

“Tout le monde sera surpris, comme moi, de ce que l'effet de ce prodigieux monument diminue à mesure qu'on l'approche” (Jean-François Champollion - XIXe s. - devant la Grande Pyramide)

Extraits concordants de deux relations, par Jean-François Champollion (1790-1832), de sa (courte) visite au plateau de Guizeh. Il apparaît que le découvreur des hiéroglyphes relativise l’importance de cette étape de son périple en terre d’Égypte. Son intérêt est ailleurs. Il a hâte de “cingler à force de voile” vers une autre destination, car “Thèbes est là, et on y arrive toujours trop tard” !


Au pied des pyramides de Gizèh, le 8 octobre 1828

J'ai transporté mon camp et mes pénates à l'ombre des grandes pyramides, depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du monde, sept chameaux et vingt ânes ont transporté nous et nos bagages à travers le désert qui sépare les pyramides méridionales de celles de Gizèh, les plus célèbres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin ayant de partir pour la Haute-Égypte. Ces merveilles ont besoin d'être étudiées de près pour être bien appréciées ; elles semblent diminuer de hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs de pierre dont elles sont formées qu'on a une idée juste de leur masse et de leur immensité.
Il y a peu à faire ici, et lorsqu'on aura copié des scènes de la vie domestique sculptées dans un tombeau voisin de la deuxième pyramide, je regagnerai nos embarcations qui viendront nous prendre à Gizèh, et nous cinglerons à force de voile pour la Haute-Égypte, mon véritable quartier général. Thèbes est là, et on y arrive toujours trop tard.


(Lettres de M. Champollion le jeune, écrites pendant son voyage en Égypte, en 1828 et 1829)

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Illustration de Nicolas-Jacques Conté, 1809

8 octobre 1828

Dès le matin, on leva les tentes, et sept ou huit chameaux, venus de Sakkara, furent chargés de nos bagages ; vingt ânes devaient porter le personnel, maîtres et valets. Je me mis en route à sept heures du matin, par le désert, pour aller faire visite aux grandes Pyramides de Gizéh, que nous voulions voir avant de partir pour le Said.
On gravit le plateau des Pyramides de Sakkara, et nous traversâmes toute la plaine des momies, en laissant le Medarrag et le tombeau de Ménofré à notre gauche. Nous redescendîmes le plateau dans le voisinage du village d'Abousir, l'ancien bourg de ‘Bousiris’, où habitaient les hommes habitués à gravir les pyramides.
Non loin de ce village, que nous laissons à droite, existent, sur les hauteurs du plateau Libyque, de grandes pyramides en ruines, mais dont les masses sont encore très imposantes. Vues d'un certain point, elles ressemblent à trois hautes montagnes rocheuses très rapprochées, et, autour de leurs sommets élevés, voltigent sans cesse des oiseaux de proie de différentes espèces. Celle des trois qui avoisine le plus la plaine cultivée conserve encore une chaussée, en grandes pierres calcaires, et dont on suit la ligne à une assez forte distance. Nous marchâmes peu dans trois heures, en faisant plusieurs contours, à cause de l'inondation qui avançait progressivement vers la montagne Libyque.
Le sol, couvert de quelques plantes grasses et d'un gazon clairsemé, fourmillait de petits crapauds qui gagnaient par légions les lieux inondés. Après avoir traversé un village abandonné que je présume être ‘El-Haranyéh’, marqué sur la carte de la Commission, nous arrivâmes, harassés de fatigue, nous et nos ânes, à l'ombre de quelques sycomores, placés à une petite distance du grand Sphinx.
Rafraîchi par une courte halte, je courus au monument qui, malgré les mutilations qu'il a souffertes, donne encore une idée du beau style de sa sculpture. Le col est entièrement déformé, mais l'observation de Denon sur la mollesse ou plutôt la ‘morbidezza’ de la lèvre inférieure est encore d'une grande justesse. J'eusse désiré faire enlever les sables qui couvrent l'inscription de Thouthmosis IV, gravée sur la poitrine ; mais les Arabes, qui étaient accourus autour de nous des hauteurs que couronnent les Pyramides, me déclarèrent qu'il faudrait quarante hommes et huit jours pour exécuter ce projet. Il devint donc nécessaire d'y renoncer, et je pris le chemin de la grande Pyramide.
Tout le monde sera surpris, comme moi, de ce que l'effet de ce prodigieux monument diminue à mesure qu'on l'approche. J'étais en quelque sorte humilié moi-même en voyant, sans le moindre étonnement, à cinquante pas de distance, cette construction dont le calcul seul peut faire apprécier l'immensité. Elle semble s'abaisser à mesure qu'on approche, et les pierres qui la forment ne paraissent que des moellons d'un très petit volume. Il faut absolument toucher ce monument avec ses mains pour s'apercevoir enfin de l'énormité des matériaux et de l'énormité de la masse que l'oeil mesure en ce moment. À dix pas de distance, l'hallucination reprend son pouvoir, et la grande Pyramide ne paraît plus qu'un bâtiment vulgaire. On regrette véritablement de s'en être rapproché. Le ton frais des pierres donne l'idée d'un édifice en construction, et nullement celle que l'on contemple : l'un des plus antiques monuments que la main des hommes ait élevés.


(Lettres et journaux de Champollion le Jeune, recueillis et annotés par H. Hartleben, tome deuxième, Paris, 1909)