samedi 3 avril 2010

"L'Égypte de Chéops et de Chéphren est supérieure en un sens à tout ce qui a suivi" (E. Renan – XIXe s.)

On ne l'attendait pas là. Et pourtant, il y est allé lui aussi de sa tirade sur les pyramides.
Dans un article de la Revue des Deux Mondes, XXXVe année, seconde période, tome 56, 1865, l'écrivain, philosophe et historien français Ernest Renan (1823-1892) a publié un article sur "les Antiquités égyptiennes" suite à un voyage qu'il effectua en Égypte, en décembre 1864, en compagnie de François Auguste Ferdinand Mariette.
On prêtera une attention particulière à la comparaison établie par l'auteur entre les qualités architecturales des pyramides de Guizeh et celles de monuments de l'Égypte thébaine. D'un côté, un "sérieux parfait", de l'autre, une "exécution souvent fort médiocre" : le contraste ne pouvait être plus nettement marqué. Seul bémol dans cette appréciation : l'intervalle de "trois mille ans" entre les deux périodes est assurément quelque peu exagéré ; mais cela n'enlève rien à la logique de la démonstration.

"Je le répète, un tombeau de nos cathédrales gothiques diffère moins de l'un des tombeaux de la voie Appienne que les tombeaux de Sakkara ne diffèrent de ceux qui remplissent cette étrange vallée de Biban-el-Molouk.
Et voyez comme tout cela est en parfait accord avec l'esprit qui a présidé à la construction des pyramides, comme les tombeaux que nous venons de décrire d'une part, les pyramides de l'autre, procèdent bien de la préoccupation de se bâtir à soi-même une demeure inaccessible pour l'éternité. La pyramide n'est autre chose que la « maison éternelle » des rois ou des personnes de la famille royale. Toutes les particularités en apparence bizarres et parfois encore inexpliquées de ces dernières constructions n'ont qu'un but : dissimuler soigneusement la place du cadavre, créer une chambre introuvable où le corps attende en repos le jour de la résurrection. De là ces entrées habilement bouchées et qu'on a soin de ne jamais placer au milieu des faces du monument, de là ces couloirs intérieurs remplis de blocs, ces ruses, ces efforts pour dépister le profanateur et l'éloigner de la cellule royale, ces échappées en forme de puits, ménagées afin de faire sortir les ouvriers qui avaient travaillé au dedans à combler les couloirs. Les précautions étaient si bien prises, que, pour la grande pyramide, la chambre de Chéops n'a été trouvée que sous le kalife Mamoun. Chéops y a donc reposé en paix, selon son désir, plus de cinq mille ans.
Tout ici respire en effet la haute antiquité ; tout est simple, fort, naïf, exagéré quant au choix des moyens, scrupuleux dans l'exécution. Quel chef-d'œuvre que cette chambre intérieure de la grande pyramide ! Le poli et le jointoiement des blocs de granit rose qui lui servent de revêtement ne le cèdent en rien aux ouvrages les plus parfaits de l'antiquité. Malgré l'épouvantable poids que porte cette chambre, elle n'a pas fléchi d'un millimètre ; le fil à plomb n'y accuse pas la moindre déviation. Pas un ornement ; la beauté n'est demandée qu'à la seule perfection de l'exécution. Sincérité absolue ; nul ne devait entrer dans cette chambre ; tout le soin qu'on a pris de la construction est uniquement par respect pour le mort. Au milieu de la chambre est le sarcophage en granit, colossal, sans aucun ornement.
La partie conservée du revêtement de la seconde pyramide porte également le cachet d'un art primitif, ne donnant rien à l'ostentation ni à l'apparence, supposant un sérieux parfait, ne trichant ni avec Dieu ni avec les morts. 

Comparez cela aux grandes constructions de Thèbes, plus modernes de trois mille ans. La différence se voit au premier coup d'œil. Je ne puis vous dire la déception que causent ces temples, d'ailleurs si étonnants, de Thèbes et d'Abydos, quand on en étudie la construction en détail. L'ensemble est des plus grandioses, mais l'exécution est souvent fort médiocre ; il semble qu'on a surtout en vue de fournir un soutien à la peinture décorative : matériaux peu choisis, pierres posées en délit, irrégularité choquante des assises, joints verticaux disposés sans nulle précaution, tous les signes de la négligence et de la précipitation s'y font remarquer. On sent une hâte extrême ; la personnalité du souverain, qui a voulu que l'édifice élevé à sa gloire fût vite fini, perce à chaque instant. Pressé, bâtonné peut-être, l'architecte a assemblé les pierres comme elles lui venaient de la carrière, au jour le jour, sans s'occuper de celles qui lui arriveraient le lendemain, faisant les lits comme il le pouvait, calculant si peu d'avance qu'à chaque instant il aboutit à des impasses, d'où il sort par des moyens désespérés. Ces édifices, dont l'importance scientifique est de premier ordre, trahissent une époque où l'architecture est déjà un art gâté, c'est-à-dire où la perfection de l'exécution passe pour une chose secondaire, une époque, dis-je, qui bâtit pour l'effet, bâtit à tout prix, sans trêve ni repos, et qui par cela même se résigne à bâtir mal. L'architecte croit son but atteint, si l'édifice tient debout ; le scrupule, cette condition de la perfection dans tous les arts, lui est inconnu ; le choix, l'assemblage irréprochable des matériaux lui paraissent des choses insignifiantes : c'est de la décadence ; mais aux pyramides il en est tout autrement. (…)
Et quand on songe que cette civilisation [égyptienne], vieille au moins de six mille cinq cents ans, n'a pas d'enfance connue, que cet art, dont il reste d'innombrables monuments, n'a pas d'époque archaïque, que l'Égypte de Chéops et de Chéphren est supérieure en un sens à tout ce qui a suivi, on est pris de vertige. On se demande si la race qui a peuplé l'Égypte n'était pas déjà complétement civilisée quand elle entra dans la vallée du Nil, ou si toutes les lois qui président d'ordinaire aux origines ne sont pas ici renversées. À vrai dire, j'incline à croire que tout cela naquit sans beaucoup de tâtonnements. (…)

En ce qui concerne l'Égypte, l'activité extraordinaire qui s'y est développée depuis Méhémet-Ali a plus détruit de monuments en un quart de siècle que les Perses, les Grecs, les Romains, les Chrétiens, les Musulmans réunis. Les sucreries, les usines à vapeur, les palais ont dévoré plus de dix temples. Un ingénieur conseilla la destruction de la grande pyramide à Méhémet-Ali ! Cela est triste à dire ; mais cette gigantesque construction, le miracle de la force humaine en ce monde, est plus sérieusement menacée qu'elle ne l'a jamais été. Qu'un moment l'Europe savante cesse de peser de son autorité morale pour la garde de tels trésors, et cette masse de belles pierres taillées sera exploitée comme une carrière pour la construction de digues, de ponts, de barrages ! L'œuvre de Chéops court aujourd'hui les plus grands dangers qu'elle ait traversés depuis six mille ans.

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