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mardi 3 mai 2011

Les pyramides d’Égypte “durent être à la fois les premiers temples élevés par les Égyptiens aux dieux, et les premiers tombeaux consacrés à leurs rois” (Louis-Auguste Martin - XIXe s.)

S’il fut, semble-t-il, un auteur très fécond dans le domaine de l’histoire des peuples et de la morale, Louis-Auguste Martin (XIXe siècle) n’aura pas, selon toute vraisemblance, contribué durablement au progrès des connaissances en égyptologie.
L’approximation de cette présentation est due au fait que, même en torturant mon ordinateur, je n’ai rien trouvé de bien certain sur cet auteur, si ce n’est que Barbey d’Aurevilly, dans Les œuvres et les hommes, aurait présenté en des termes plutôt critiques l’un de ses livres consacré à l’histoire de la morale. Mais il m’est impossible de garantir la véracité de ce rapprochement basé sur une possible homonymie.
En dépit de ce flou qui n’a rien d’artistique, je vous propose néanmoins un court texte du sieur Louis-Auguste Martin, extrait de son ouvrage Les civilisations primitives en Orient : Chinois, Indiens, Perses, Babyloniens, Syriens, Égyptiens, 1861. On y remarquera le contraste, très souvent souligné par les auteurs, entre les deux expressions les plus caractéristiques de l’architecture égyptienne ancienne : celle qui a donné naissance aux pyramides, et celle, beaucoup plus expressive et plus directement assimilée à l’art, qui a inspiré les temples de la Haute-Égypte.
Quant aux pyramides elles-mêmes, elle doivent se contenter, sous la plume de l’auteur, du strict minimum, à partir des très brèves références à Pline, Aristote, Diodore de Sicile et Champollion. Pour une fois, on aura au moins échappé à Hérodote !

Auteur inconnu - s.d.

“L'architecture égyptienne, cependant, subit dans les premiers temps d'heureuses modifications ; il y a loin des Pyramides aux monuments de Thèbes et de Memphis. L'architecture qui s'est formée et développée en Égypte, présente un cachet unique, original. Exécutés sous l'inspiration des rois et des prêtres, les palais et les temples ont affecté un style uniforme, et obéi comme les hiéroglyphes à une plan et à des règles déterminés. L'artiste n'inventait pas, il copiait ; aussi Platon rapporte-t-il que des modèles étaient déposés dans les temples ; qu'il était défendu aux artistes, sous peine de sacrilège, de rien changer aux règles : “Il y a plus de dix mille ans, ajoute-t-il, que ces règles ont été posées, et les œuvres de ces temps reculés n'étaient ni plus ni moins belles que celles de nos jours ; elles sont toutes, sans exception, travaillées sur un modèle.”
Et, en effet, les plus anciennes peintures sont identiquement pareilles aux plus modernes ; les différences qu'on peut y remarquer sont en faveur des premières, la domination étrangère ayant amené la décadence de toutes choses en Égypte. Les artistes n'étaient donc plus que des ouvriers chargés de faire de l'histoire plutôt que de l'art, d'exécuter des monuments et des inscriptions commémoratifs de grands événements et de hauts faits, de traiter des sujets religieux et politiques, d'après une formule consacrée.
On trouve encore à Thèbes des débris de constructions très anciennes qui ont servi de matériaux pour des édifices qui datent de plus de quatre mille ans.
Les plus simples ornements de ces édifices consistent en emblèmes qui renferment des dates et des faits historiques. Des bas-reliefs, entremêlés d'inscriptions, représentent avec fidélité la physionomie, le costume et les habitudes des peuples étrangers vaincus parles Pharaons (1).
Quant aux pyramides, les avis sont très partagés sur le mode de construction qu'on employa pour les élever. L'époque très ancienne où elles furent élevées ne saurait être déterminée positivement ; elles annoncent l'art dans son enfance, celui des constructions massives succédant aux blocs informes superposés.
Pline dit que près de quatre cent mille hommes travaillèrent à la construction de la plus grande dans l'espace de vingt ans. S'il en avait été ainsi, la population esclave, quoique très nombreuse, n'aurait pu y suffire ; elle aurait été secondée alors par celle des agriculteurs ou des industriels dans le temps de leur chômage : ce qui indique toujours, sinon une société complètement organisée, au moins de grandes ressources alimentaires mises à la disposition du gouvernement.
On a appliqué à cette construction cette observation d'Aristote, qu'un des moyens usités par les tyrans pour conserver leur puissance, est d'occuper tellement leurs sujets qu'ils n'aient pas le temps de conspirer.
Une inscription rapportée par Diodore deSicile constate que Sésostris n'employa aucun Égyptien aux monuments qu'il fit construire. Il n'est pas probable qu'on en ait agi ainsi pour les pyramides, car leur édification ayant exigé un trop grand nombre de bras, et remontant à une époque où les Égyptiens songeaient plutôt à s'organiser au dedans qu'à faire des expéditions au dehors, elles durent être à la fois les premiers temples élevés par les Égyptiens aux dieux, et les premiers tombeaux consacrés à leurs rois.”

(1) Champollion, Lettres de l’Égypte.

Source : Gallica

vendredi 14 janvier 2011

“Je dis que ces pyramides m’ont paru de grands ouvrages, mais non pas des ouvrages d’une grande beauté” (Antoine Morison - XVIIe-XVIIIe s.)

Dans son ouvrage Relation historique d’un voyage nouvellement fait au mont de Sinaï et à Jérusalem (1704), le sieur Antoine Morison se présente lui-même comme chanoine de Bar-le-Duc et chevalier du Saint-Sépulcre. Pour l’heure, nous nous contenterons de ces miettes d’information sur la personnalité de l’auteur, faute de mieux.

Nulle surprise en cela : j’ai retenu de cet ouvrage les quelques pages consacrées aux pyramides de Guizeh.

En regard des acquis de la pyramidologie moderne, les observations et remarques de l’auteur semblent - comment s’en étonner ? - embryonnaires. En abordant les pyramides, Antoine Morison a certes pris la précaution de consulter quelques références classiques (Hérodote, Pline...), mais il se soucie surtout de noter ses propres découvertes, même s’il ne dispose que de moyens rudimentaires (“à la faveur des bougies”). On notera, dans sa relation, des approximations (emploi du mot “environ”), des hésitations et des erreurs (dimensions des blocs de surface de la Grande Pyramide, nombre erroné des blocs au plafond de la chambre du Roi, dimensions de la seconde pyramide comparativement à la Grande Pyramide). Mais le souci d’une observation directe et personnelle est primordial chez Antoine Morison, quitte à s’écarter, même si cela peut sembler “téméraire”, de l’avis de tel ou tel auteur “révéré de toute l’antiquité”. Pline a notamment droit à un traitement de faveur : il semble tellement coutumier de l’exagération qu’il fait “pitié” !

L’auteur se lance alors dans une justification de bon aloi de sa lecture personnelle des pyramides : ni entêtement, ni servilité, mais recours aux lumières, si “faibles” soient-elles, de sa raison.

Quant à son appréciation globale de la qualité esthétique des pyramides, comparativement aux monuments d’autres civilisations, elle n’est pas très originale : “Il y a mieux ailleurs !” Au cours de notre inventaire, nous avons rencontré maintes fois ce même point de vue. Là encore, mais cette fois-ci sur le mode de l’humour, Antoine Morison entend bien se démarquer de ce qu’il faut bien appeler une mode avant l’heure, à savoir “la manie de (certains) voyageurs qui, pour se rendre admirables, veulent que tout le monde admire ce qu’ils ont eux-mêmes admiré”. À bon entendeur...


“Un poète ancien et célèbre, voulant relever la magnificence d’un arc de triomphe dressé dans Rome à l’honneur de Domitien, dit que les pyramides d’Égypte n’ont rien qui lui soit comparable, et que ces ouvrages qu’il appelle des miracles barbares, doivent céder à la délicatesse de celui dont il fait l’éloge. (...)

Quoi qu’il en soit de ces fameux monuments de la folie et de la vanité des anciens Égyptiens, que j’avais souvent vus de loin, et que j’avais tant ouï vanter, ayant excité ma curiosité, Mr. le Consul voulut bien encore me satisfaire sur cet article ; ainsi le trentième jour de janvier de l’année mil six cent quatre-vingt et dix-huit, sans craindre la chaleur excessive qui se faisait alors sentir, nous sortîmes du Caire avant le jour, afin de pouvoir y retourner avant la nuit, après avoir considéré à loisir ces pyramides, qui sont à trois lieues de là, sur un terrain élevé où finit le débordement du Nil, et où commencent les sables et les affreux déserts de la Libye, qui sont si peu praticables, et par conséquent si peu connus. (...)

Après avoir (...) passé cette grande et célèbre campagne alors remplie de toute sorte de fruits et de grains, nous trouvâmes une élévation toute de sable et de rochers, sur laquelle sont ces pyramides fameuses situées à l’occident, et presque vis-à-vis du Caire vieux. Cet ouvrage est le seul qui des sept merveilles du monde subsiste encore. (...)

Il est évident au reste que le terrain sur lequel sont élevées ces pyramides servait de cimetière aux anciens Égyptiens, et que les pyramides étaient des mausolées et des tombeaux destinés à la sépulture des Pharaons, des grands de leur cour, ou de ceux qui les faisaient construire, car outre les trois grandes dont j’ai dessein de parler et qui ont le plus de réputation, on y en voit un bon nombre d’autres petites, dont les unes sont presque entièrement cachées sous le sable que le vent a amassé autour, les autres à demi détruites, et d’autres tout à fait ruinées, sans parler de certains sépulcres fort longs, de figure carrée, bâtis de pierre très proprement taillées, élevés de terre d’environ trois pieds, avec des ouvertures au milieu, par lesquelles on voit dans les caveaux voûtés l’endroit où les corps étaient inhumés. (...)

Ces trois pyramides célèbres sont bâties sur la même ligne, et sont parfaitement orientées, c’est-à-dire que leur quatre faces regardent directement les quatre parties du monde.
Illustration : Lehnert et Landrock
La Grande Pyramide “fut anciennement terminée d’une autre manière qu’elle ne l’est aujourd’hui”

La première pyramide, qui est la plus grosse et la plus élevée de toutes, est composée de deux cent vingt-sept degrés, selon la supputation du Chevalier Baureins de Rhutant Parisien, parent de Mr. le Consul de France, avec qui je montai sur la pointe de cette pyramide, et de deux cent vingt-cinq selon la mienne propre. Ces degrés sont inégaux, car les uns sont de cinq pieds de hauteur, les autres de quatre, de trois et de deux et demi. Pour y monter avec moins de danger, quoique toujours avec beaucoup de peine, il faut prendre l’angle qui se présente d’abord à ceux qui viennent aux pyramides par la route du Caire ; autrement on s’exposerait évidemment au péril de rouler en bas et d’être moulu en tombant de degré en degré jusqu’au pied de la pyramide ; car outre qu’on trouve par cet endroit des degrés plus larges, ils y sont aussi moins couverts de sable, de mortier et d’éclats de pierres que que partout ailleurs.

Étant arrivé sur la pointe avec des fatigues très grandes, car je ne montai la plupart de ces degrés qu’en m’élançant d’abord sur mon ventre à cause de leur hauteur, et après quelques vertiges que la chaleur et la hauteur du lieu me causèrent, quoique je me visse prodigieusement élevé, je ne pus convenir de ce que j’avais lu dans les lettres d’un fameux voyageur italien (1), qui veut que cette pyramide égale en hauteur la boule qui termine le dôme de la basilique de Saint-Pierre de Rome (...).

Un auteur (2) qui a donné ses voyages au public au commencement de ce siècle qui va finir, dit qu’il trouva sur la pointe de cette pyramide une plate-forme carrée, de plus de quinze pieds de diamètre et faite d’une seule pierre. Cette pierre n’y est plus, et je ne conçois pas bien comment on a pu enlever une masse si effroyable, comme il avoue lui-même ne pouvoir comprendre avec quelles machines on a pu l’élever si haut. Il est évident néanmoins que cette pyramide fut anciennement terminée d’une autre manière qu’elle ne l’est aujourd’hui, car on a fait rouler en bas avec de grands efforts deux pierres d’environ six à sept pieds de largeur en carré, et trois à quatre de profondeur, comme il est aisé d’en juger à la vue de deux autres pierres semblables qui restent, ce qui fait que la pyramide n’est pas finie de tous côtés par une hauteur égale. Il est probable que cette pyramide fut d’abord absolument terminée en pointe, non seulement parce que telle est la nature et la perfection de la pyramide, mais encore parce que la voisine à laquelle celle-ci a servi de modèle est encore finie de la sorte. (...)
Auteur non mentionné
Quelques auteurs, fondés sur de simples conjectures ou sur de faux mémoires, ont avancé que cette pyramide n’est autre chose qu’une montagne très élevée, taillée en forme pyramidale ; mais pour parler ainsi, il faut n’avoir pas été sur les lieux, où l’on ne voit guère de terrain plus élevé que celui sur lequel cette pyramide est construite ; d’ailleurs, toutes les pierres qui la composent sont distinguées entre elles, et liées avec la chaux et le sable. Enfin, les bâtiments qui sont dans l’intérieur de cette pyramide font voir combien ce sentiment est peu juste..

L’opinion la plus commune et la mieux fondée est que cette pyramide n’a pas toujours été à l’extérieur revêtue de simples roches en forme de degrés comme elle l’est aujourd’hui, mais que ces degrés ont été couverts depuis le pied jusqu’à la pointe, de grandes pièces de marbre blanc, dont on trouve encore sur les marches des morceaux lisses et bien polis qui y sont restés, comme nous en trouvâmes nous-mêmes. On ajoute que les Califes et les derniers rois d’Égypte, non seulement firent arracher ce marbre pour en orner leurs palais, mais qu’ils accordèrent aussi aux grands du royaume la même liberté et le même privilège, et que c’est ce qui a rendu le marbre si commun dans les mosquées et dans toutes les maisons des bourgeois du Caire qui y sont distingués ou par leurs emplois ou par leurs richesses.

J’appuie cette tradition sur quatre raisons que mon lecteur ne méprisera peut-être pas s’il veut bien y faire un peu d’attention. La première est que les deux pyramides voisines ont été couvertes, l’une de pierres de taille, et l’autre de marbre granité, ce qui est sans contestation comme on le verra tantôt. Or celle-ci étant la première en ordre, en grosseur, en beauté et en élévation, est-il probable qu’elle leur ait été inférieure en ce point ? Secondement, il est évident que si on n’eût pas voulu la couvrir, du moins eût-on rendu les marches égales, ou bien on les eût fait diminuer de grosseur et de hauteur à mesure que la pyramide elle-même va en se rétrécissant vers sa pointe, pour observer les proportions et la symétrie que l’art et le bon sens suggéraient, dans un dessein de cette importance, et dans un ouvrage par lequel le Roi qui en fut l’auteur prétendait follement rendre immortelle la mémoire de son nom ; mais ces règles ont été négligées, comme on le voit, puisque le vingtième degré est plus haut que le douzième, le soixantième l’est plus que le trentième, ainsi du reste. Troisièmement, si le marbre qui couvrait cette pyramide n’en eût pas été arraché avec violence, on ne verrait pas les marches couvertes comme elles le sont presque partout de chaux, de sable, d’éclats de pierres, et on n’y trouverait pas ces morceaux de marbre qui s’y voient, car il n’est pas probable qu’on les y ait portés à dessein, ou qu’ils s’y soient rencontrés par hasard. Enfin, le naturaliste Pline, auteur fort ancien, dit qu’on admirait de son temps certains Égyptiens qui, par une agilité incroyable, montaient du pied de cette pyramide jusque sur sa pointe, s’y attachant pieds et mains par le moyen d’une matière gluante. Si donc cette pyramide n’eût été lisse de haut en bas, comment ces Égyptiens se seraient-ils rendus si admirables ? Le seraient-ils plus que moi qui y suis monté sans aucun secret ni artifice ?


Entre toutes les pyramides répandues dans cette campagne de sable, celle-ci est la seule qui soit ouverte, ce qui a fait croire à quelques-uns qu’elle n’a jamais été fermée, et que le corps du Roi qui la fit construire pour lui servir de mausolée n’y a jamais été mis ni enfermé ; mais pour être persuadé du contraire, il suffit de voir l’ouverture, par laquelle on entre dans l’intérieur de cette pyramide, car les pierres qu’on en a arrachées font connaître évidemment qu’elle a été forcée, et que cette entrée qui était revêtue comme tout le reste n’a été découverte qu’après une longue recherche et après un très grand travail.

On tient par une tradition commune en Égypte (mais de laquelle je ne me rendrai pas caution) que ceux qui ouvrirent cette pyramide, et qui pénétrèrent jusques dans l’endroit où était le corps du Roi, au lieu des trésors qu’ils se flattaient d’y trouver (car c’était la coutume des grands d’Égypte d’ordonner qu’on enfermât dans leur tombeau des richesses considérables avec leur corps), ils n’y trouvèrent qu’un juste et sanglant reproche, fait à cette avarice qui les portait à aller troubler le repos des morts et remuer leurs cendres. Que l’impie n’aura pour fruit de son impiété que le seul chagrin d’avoir été méchant sans aucun fruit. On ajoute que ces espérances ainsi frustrées empêcheront depuis l’exécution du dessein qu’on avait d’ouvrir les autres.

Cette ouverture qui regarde l’occident n’est point faite au pied de la pyramide, mais à plus de trente pieds de hauteur, et on y monte insensiblement et aisément par le moyen des ruines qui y sont, et du sable que le vent y a poussé. Ce trou qui est un carré d’environ trois pieds et demi, et bâti de pierres très grandes, très polies et très bien liées, est une espèce de canal d’environ cent pieds de longueur, qui descend jusqu’au pied de la pyramide, c’est-à-dire jusqu’au roc sur lequel elle est élevée, et qui par conséquent peut avoir trente pieds de pente et de profondeur. Ceux qui veulent entrer dans cette pyramide et en voir les bâtiments, pour éviter la peine de descendre à tâtons et courbé jusqu’au fond de ce premier canal, ils s’y laissent glisser sur leur séant, ce qui est plus doux et plus aisé, la pierre étant partout lisse comme un marbre bien poli.

Vers la fin de cette coulisse est un grand amas de sable qui nous aurait empêché de passer (bouchant presque entièrement ce trou) si deux Arabes que Mr. le Consul avait envoyés pour détourner le sable ne nous eussent fait un passage fort étroit, et dans lequel j’étais fort à la presse, quoique je fusse moins épais que le bon évêque arménien, après lequel immédiatement j’y entrai, ou plutôt après lequel je fus je fus attiré par les deux Arabes gagés à ce dessein. (...)

J’échappai cependant de ce genre de torture que je souffris dans le sable, qui peut occuper un espace d’environ douze à quinze pieds, au bout duquel je me trouvai plus au large dans une manière de petite grotte, de laquelle je montai par une allée qui peut avoir soixante pas de longueur. Au bout de cette allée est une espèce de puits qu’on dit être d’une profondeur considérable. Comme il n’y eut jamais de source d’eau dans cet endroit, on ne peut comprendre à quelle fin il y a été creusé et bâti. Ce puits qui termine cette allée commence un canal d’environ cent pieds de longueur, mais si bas qu’il faut y ramper ; et mes mes mains m’y furent d’un plus grand secours que mes pieds même.

De ce canal je passai dans une chambre d’environ trente pieds de longueur sur seize de largeur, dont les murailles et la voûte qui finit en pointe sont revêtues de marbre granite. On tient que le Roi qui fit bâtir la pyramide destina cette chambre à la sépulture de la Reine sa femme ; voilà pourquoi on l’appelle la salle de la Reine. Il n’y a cependant rien dans cette salle qui marque que la Reine y ait été mise après sa mort ; on voit seulement dans la muraille une espèce de niche dans laquelle une personne peut être debout, mais cette situation n’est pas la posture qui convient le mieux aux morts.

Après avoir suffisamment examiné cette salle funèbre, nous retournâmes sur nos pas par la même route, et au bout du même canal vis-à-vis du puits dont j’ai parlé, nous montâmes par une allée fort rapide d’environ cent pieds de longueur, dont la voûte était fort élevée, ensuite de quoi, passant par un canal aussi bas que le premier d’environ trente pieds de longueur, nous entrâmes dans une chambre tant soit peu longue et plus large que la première. On l’appelle salle du Roi, parce qu’on tient que le Roi y fut enseveli dans un tombeau de sept pieds de longueur, de trois de largeur, et de deux et demi de profondeur, qui s’y voit encore. Ce tombeau est d’un marbre granité qui sonne comme de l’argent quand on le touche, et il est d’une dureté si extraordinaire que de quelque coup de marteau qu’on le frappe, il n’est pas possible d’en rien arracher.

Le plafond de la salle est composé de sept pierres de marbre d’une longueur suffisante pour poser leurs bouts sur les murailles qui sont revêtues d’un marbre de même espèce.

À côté du tombeau est un petit caveau dans lequel un des nôtres descendit, mais il le trouva vide et n’y vit rien de remarquable. Après avoir tout considéré à la faveur de nos bougies, nous sortîmes de la pyramide avec les mêmes peines que nous avions souffertes pour y entrer. Pour moi, j’en vis hors à peu près avec la même joie qu’aurait un mort sorti de son tombeau, pour jouir de nouveau de la vie, de la liberté et de la lumière qui lui seraient pour un temps échappées.

La seconde pyramide qui me parut d’un quart moins grosse et élevée que la première, était autrefois couverte d’une pierre de taille très belle et si bien liée que ce qui en reste semble être d’une seule pièce. Elle en est encore couverte de la hauteur d’environ trente-cinq ou quarante pieds au-dessous de sa pointe.

La troisième pyramide, qui est d’un tiers au moins inférieure en hauteur à la seconde, la surpassait en beauté, car elle était toute revêtue d’un marbre granite qui en est entièrement détaché, mais qui n’est pas tout enlevé, une bonne partie de ce marbre étant resté autour. (...)

Quoiqu’il semble téméraire à un auteur moderne de vouloir s’écarter d’une opinion révérée de toute l’antiquité (3), qui a regardé les pyramides dont je viens de parler comme des miracles de l’art, je vous déclare, mon cher lecteur, que je ne saurais me résoudre à errer avec elle. J’avoue que je ne dois pas être entêté de mes sentiments propres, mais aussi je ne crois pas devoir me laisser si fort prévenir du sentiment d’autrui que je ne puisse rien accorder aux faibles lumières de ma raison. Sans donner donc dans la manie de ces voyageurs qui, pour se rendre admirables, veulent que tout le monde admire ce qu’ils ont eux-mêmes admiré, peut-être sans sujet ; je dis que ces pyramides m’ont paru de grands ouvrages, mais non pas des ouvrages d’une grande beauté, étant dépouillées des ornements qui brillent dans ces édifices pompeux de France et d’Italie, où l’architecture étale avec tant de délicatesse, sur un dessin majestueux et hardi, de quoi charmer les yeux, divertir l’imagination et enlever l’esprit ; car enfin, quel est le monarque aujourd’hui (si pourtant il pouvait s’en trouver quelqu’un qui fût travaillé de cette maladie d’esprit des anciens rois d’Égypte) qui ne puisse en vingt années assembler une montagne de pierres et de marbre, et lui donner la figure d’une pyramide. Nos Rois savent (grâces à Dieu) faire un meilleur et plus prudent usage de leurs finances (...).

À deux cents pas ou environ de la grande pyramide, du côté de l’orient, se voit la tête d’une sphinx (4), dont le corps est enterré sous sous le sable. Ce qui paraît du col de cette figure peut avoir quinze pieds de hauteur, et la tête qui est encore toute entière est d’une grosseur si extraordinaire qu’elle fournissait à onze personnes que nous étions assez d’ombre pour nous parer de l’extrême chaleur que nous souffrions dans ces sables. Comme cette figure est sans doute proportionnée, elle doit avoir plus de cent pieds de longueur, et par conséquent sa grosseur est prodigieuse.

Pline en parle avec tant d’exagération qu’il me fait pitié, et je douterais de sa bonne foi en d’autres choses, si je n’excusais sa trop grande crédulité en celle-ci.

La tête de cette sphinx est creuse, ce qui a fait dire que les prêtres de ces temples voisins et ruinés (...), montant à la faveur de la nuit dans cette tête, s’y tenaient cachés pour parler à certains jours marqués au peuple qui s’assemblait et qui écoutait les discours de ces imposteurs, comme des oracles que prononçait cette idole. Ce que j’admirais le plus dans cette divinité monstrueuse était la vivacité de sa peinture, et surtout du vermillon de ses joues, qui semble y être appliqué depuis deux ans seulement, quoiqu’il en ait bien plus de deux mille.”


(1) Pietro della Valle

(2) de Villamont

(3) Hérodote

(4) au féminin dans le texte

lundi 20 décembre 2010

Construction des pyramides d’Égypte : recueil de textes, traduits en français, de John Greaves (XVIIe s.) - 4e partie

Suite et fin des extraits de textes, traduits en français, de John Greaves (1602-1652), publiés dans l’ouvrage collectif Relations de divers voyages curieux, qui n'ont point été publiées ou qui ont été traduites d'Hacluyt, de Purchas et d'autres voyageurs anglais, hollandais, portugais, allemands, espagnols et de quelques persans, arabes et autres auteurs orientaux..., tome 1,1663-1696, par Melchisédech Thévenot (1620-1692), Richard Hakluyt (1552?-1616) et Samuel Purchas (1575?-1626).
Après avoir décrit la Grande Pyramide, par l’extérieur et l’intérieur (cf. notes précédentes), puis les deux autres pyramides du plateau de Guizeh (textes non retenus ici), Greaves donne son point de vue sur les techniques de construction de ces monuments.
Il ne retient ni la théorie d’Hérodote (les “machines”), ni celle de Diodore (les rampes), mais plutôt celle que l’on qualifiera plus tard de l’ “accrétion” : une tour centrale à laquelle viennent s’accoler des ajouts successifs. 

Les pyramides en 1862 (auteur du cliché inconnu)
“Après avoir achevé mon discours des pyramides, il me reste à examiner la manière dont elles ont été bâties, et comment d’aussi grandes masses de pierres que celles qui se voient dans la première ont pu être portées jusqu’au haut de ces pyramides.
Hérodote, qui a été le premier à mouvoir ce doute, explique la chose de la sorte : ils élevaient, dit-il, les autres pierres avec de petits engins faits de bois, qui les tiraient sur le premier rang ; de là, une autre machine les élevait jusques sur le premier degré, d’où elles étaient portées sur un autre second degré par une machine placée sur le premier, et autant qu’il y avait de marches et de rangs de degrés, autant il y avait de machines pour les élever, où ils transportaient la machine autant de fois qu’ils avaient à élever les pierres.
Ce qui suit  fait voir qu’il y a de l’erreur dans le texte ; c’est pourquoi je n’en dirai pas davantage. Mais la première partie de cette description d’Hérodote est pleine de difficultés, car en plaçant et en dressant ces machines qui devaient élever des pierres aussi massives, elles devaient déplacer des degrés sur lesquels elles étaient posées, ou y faire quelque brèche, ce qui aurait été un grand défaut dans une fabrique aussi magnifique.
Diodore se l’est imaginé autrement : les pierres, se dit-il, étaient taillées en Arabie, et comme en ce temps-là on n’avait pas encore l’invention des machines pour élever des fardeaux, on élevait de la terre à la hauteur où ces pierres devaient être posées, et on les roulait dessus ; et ce qui est le pus admirable, c’est qu’à l’endroit où toutes ces pyramides sont dressées, on n’y voit aucun vestige de cette terre, ni de la taille des pierres, si bien qu’il semble que c’est plutôt l’ouvrage de quelque divinité que des hommes.
Les Égyptiens en disent merveilles, et nous voudraient faire croire je ne sais quelles fables, que ces chaussées avaient été faites de nitre et de sel, et qu’elles avaient été détruites par le moyen de l’eau qui les avait fait fondre sans autre travail ; mais il il y a plus d’apparence à croire que ce grand nombre de gens qui avaient travaillé à les bâtir et à les dresser, auraient été employés à la fin à ôter tout ce qui ne servait de rien à la beauté de la structure, car on y avait employé 360.000 hommes, et à peine cet ouvrage fut-il achevé en vingt ans de temps.
Pline s’accorde en quelque façon avec Diodore, et dit : on est en peine de savoir comment le mortier se pouvait porter si haut. Il aurait eu meilleure grâce de demander comment on aurait pu porter si haut les pierres. Quelques-uns, dit-il,  ont cru qu’on avait fait des digues de sel et de nitre qu’on avait après fait dissoudre, faisant tomber dessus l’eau du Nil ; d’autres, qu’on avait fait des chaussées de brique qui avaient été détruites après, et employées à bâtir des maisons ; car ces derniers considéraient que les eaux du Nil étant plus basses que l’édifice, elles n’auraient pas pu aisément détruire ces montagnes de nitre et de sel.
Pour moi, si on me permet d’en dire mon jugement, je crois qu’elles ont été élevées tout autrement qu’Hérodote, Diodore et Pline ne se le sont imaginé, que premièrement, ils avaient fait une large et spacieuse tour au milieu du carré de la base de la pyramide ; cette tour était si haute que le devait être toute la pyramide. Je m’imagine qu’aux côtés de cette tour on y avait appliqué les autres parties de cette fabrique pièce à pièce, jusqu’à ce qu’ils fussent venus jusqu’au premier degré, la plus difficile pièce de ce bâtiment ayant été fait par cette voie qui semble la plus aisée ; et il ne fait pas s’étonner si cela n’a pas été imité par les anciens, ou si Vitruve ne l’a pas recommandée ; cependant, à juger des choses par leurs événements, l’intention de ceux qui dressent des monuments étant de perpétuer la mémoire des morts, il n’y a point de genre de bâtiments plus propre à le faire que la pyramide. (...)
J’ai dit ce que j’avais à dire de cet ouvrage. Il me reste à parler de ceux qui y ont travaillé. On demeure d’accord, ce dit-il, qu’elles surpassent tout ce qu’il y a en Égypte, pour la beauté et la magnificence de la structure, et la science de ceux qui l’ont entrepris. Et les Égyptiens croient qu’on doit admirer davantage les artisans que les princes qui en ont fait la dépense.”

Source : Gallica

mercredi 10 novembre 2010

“On est fort peu renseigné sur tout ce qui concerne les pyramides d'Égypte” (Dictionnaire Larousse - XIXe s.)

Le Grand dictionnaire universel Larousse du XIXe siècle, édité de 1866 à 1877, comporte un long développement sur les pyramides, dont - par excellence - celles d’Égypte, la spécificité de ce genre de publication étant bien sûr de faire le point sur les connaissances de l’époque.
Les “connaissances” ? Ou plutôt, en l’occurrence, sur les non-connaissances, les données “vagues et insuffisantes” transmises par les historiens en matière de pyramides étant “contradictoires”. On a beau savoir que les pyramides ont été admises à figurer au palmarès des sept merveilles du monde, on n’est guère plus avancé pour autant. Prenez, par exemple, le cas des trois grandes pyramides de Guizeh : “On ignore les auteurs, le mode et l'époque de la construction de ces trois monuments.”
Alors ? Quand on ne sait pas, vers qui se tourne-t-on ? Je vous le donne en mille... Vers notre cher Hérodote évidemment ! Mais, conforme à sa logique éditoriale, le Grand dictionnaire universel procède à une plus ample revue de détail des historiens ou/et théoriciens les plus en vue. Dans l’ordre d’apparition, après le Père de l’Histoire : Diodore de Sicile, Strabon, Pline, Aristide et une kyrielle d’historiens arabes, dont leur chef de file ‘Abd al-Latif, même s’ils méritent en général “peu de confiance” !
Ce premier wagon d’auteurs fera l’objet de la présente note. Suivra une seconde, qui s’intéressera à des auteurs plus modernes, dont Piazzi Smyth, qui aura droit à des ”égards” particuliers.




Photo Marc Chartier
“Les pyramides sont des monuments de dimension variable et de forme pyramidale, comme leur nom l'indique. On en compte un grand nombre en Égypte et en Nubie. Il y a aussi des pyramides assyriennes, étrusques, mexicaines. On en trouve en Irlande, dans la Perse, dans l'Inde et dans le royaume de Siam. On en a rencontré jusque dans l'archipel des Mariannes, à Rota et à Tinian. Mentionnons encore les pyramides portatives, de 1 à 2 pieds de hauteur, dit Batissier, décorées de peintures funéraires et d'inscriptions. Elles étaient placées à côté de la momie du défunt. On en voit dans presque toutes les collections d'antiquités. Les Grecs, les Romains et les modernes ont construit quelques tombeaux en forme de pyramide ; ces derniers monuments sont de petites dimensions et n'ont aucune importance.
Les pyramides les plus remarquables sont celles d'Égypte et de Nubie et celles du Mexique. On compte en Égypte 39 pyramides de diverses grandeurs et, en Nubie, une centaine. Le groupe de pyramides égyptiennes le plus important est celui de Gizeh ou Djizeh, composé de 9 pyramides, parmi lesquelles se trouvent les monuments de ce genre les plus célèbres, savoir la pyramide de Chéops, dite la grande pyramide ; celle de Chéphren et celle de Mycérinus, beaucoup plus petite que les deux premières.
L'astronome Nouet a déterminé la position géographique de ces trois monuments par des observations répétées ; il a trouvé, pour la latitude, 28° 52' 2" N., pour la longitude, 29° 59' 6" à l'E. du méridien de Paris. Il résulte encore de ses opérations trigonométriques que la grande pyramide est à 12.080 mètres au S.-O. du palais de l'Institut d'Égypte, au Caire. Le colonel Jacotin a calculé qu'elles étaient à 26.560 mètres au S. de la pointe actuelle du Delta et à 23.760 mètres S.-O. de l'obélisque d'Héliopolis. D'après les calculs du même ingénieur, la première pyramide est à 483 mères N.-O. de la seconde, à 926 mètres N.-E. 1/4 N. de la troisième et à 549 mètres N.-O. 1/4 N. du grand sphinx.
Les anciens mettaient les pyramides d'Égypte au nombre des sept merveilles du monde. Elles dépassent en hauteur tous les monuments connus de la terre. La hauteur actuelle de la grande pyramide est, en effet, de 138 mètres au-dessus du sol, c'est-à-dire plus du double de celle de Notre-Dame de Paris (66 mètres) ; sa base actuelle est de 227 mètres, et son arête de 217 mètres. On évalue son volume au chiffre de 2.562.576 mètres cubes, volume vraiment prodigieux. Nous donnons ses dimensions actuelles ; car la base est enterrée, la plate-forme s'élargit avec le temps, enfin le revêtement de la pyramide a été enlevé ; avec le revêtement, la base et le sommet étant ceux d'aujourd'hui, la première pyramide aurait une base de 231 mètres et une hauteur de 144 à 146 mètres.
Les dimensions actuelles de la seconde pyramide sont : base, 207 mètres ; hauteur, 139 mètres ; volume, 1.903.275 mètres cubes. Les dimensions actuelles de la troisième pyramide sont : base, 100 mètres ; hauteur, 53 mètres ; arête, 88 mètres ; volume, 179.182 mètres cubes.
On ignore les auteurs, le mode et l'époque de la construction de ces trois monuments. Les inscriptions dont elles étaient couvertes n'existent plus ; on a trouvé, il est vrai, un ou deux hiéroglyphes à l'intérieur ; mais avec le peu de connaissance que nous avons de la langue des anciens Égyptiens, nous ne pouvons donner ni raison ni tort aux érudits, dont chacun explique les hiéroglyphes à sa manière et selon son bon plaisir. (...)
Les pyramides avaient jadis un revêtement très épais, formé de blocs calcaires, régulièrement taillés et soudés entre eux par un ciment extrêmement puissant, grâce auquel le tout formait un ensemble qu’on ne pouvait détruire qu'en le brisant. Chose à peine croyable et que cependant Abd-al-Latif et, plus récemment, le colonel Wyse ont attestée, ce ciment n'avait que l'épaisseur d'une feuille de papier.
Le revêtement, chargé d'inscriptions en langue inconnue ou tracées par les voyageurs grecs ou romains, a été détruit dans presque toutes les pyramides d'Égypte par les Arabes, surtout, d'après Letronne, pendant le XIVe et le XVe siècle.


Photo Marc Chartier


Les Arabes ont pénétré pendant le moyen-âge dans l'intérieur des pyramides. Les auteurs arabes prétendent que des trésors, des objets d'art, des sarcophages, etc., auraient été découverts dans l'intérieur de ces monuments, mais la description que font ces auteurs de l'intérieur des pyramides ne concorde pas avec celles qu'en font les voyageurs modernes, ce qui fait supposer que les parties des pyramides visitées parles Arabes n'étaient pas les mêmes que celles qu'ont visitées les modernes.
On est fort peu renseigné sur tout ce qui concerne les pyramides d'Égypte ; les données vagues et insuffisantes qu'ont transmises les historiens sont contradictoires. Ainsi, pour attribuer un auteur à la première pyramide, il faut choisir entre Chéops ou Chemmis, Armœus ou Armais, Souryd ou Saurid, fils de Sahlouk, Agathodémon, Venephès et Suphis.
On ignore jusqu'à la date de la construction de ces monuments, mais ce qu'on peut avancer avec pleine certitude, c'est qu’ils sont de l'antiquité la plus reculée et qu'à l'époque où les philosophes et les plus anciens historiens de la Grèce voyageaient en Égypte, leur origine, mêlée de traditions fabuleuses, se perdait déjà dans la nuit des temps.
Le premier auteur de l'antiquité qui ait parlé des pyramides est Hérodote. Homère, qui, d'après cet historien, aurait visité l'Égypte, ne mentionne pas les pyramides dans ses poèmes. D'après Hérodote, la première pyramide aurait été construite par Chéops, la seconde par Chéphren, la troisième par Mycérinus. La construction de la première pyramide aurait coûté trente années ; pendant les. dix premières années, 100.000 homes auraient travaillé à la construction d'une chaussée conduisant à la pyramide.
Voici maintenant ce que dit Diodore : “Le huitième successeur de Remphis, fils de Protée, fut Chemmis, né à Memphis, qui régna cinquante ans. Ce fut lui qui fit élever la plus grande des trois pyramides qu'on met au rang des sept merveilles du monde. Elle est construite tout entière de pierres très difficiles à travailler, mais aussi d'une durée éternelle, et, comme on n'avait pas encore l'art d'échafauder, on dit qu'on s'était servi de terrasses pour les élever. Mais ce qu'il y a de plus incompréhensible dans cet ouvrage, c'est que, étant au milieu des sables, on n'aperçoit aucune trace ni de transport, ni de la taille des pierres, ni des terrasses dont nous avons parlé ; de telle sorte qu'il semble que, sans emprunter la main des hommes, qui est toujours lente, les dieux ont placé tout à coup ce monument au milieu des terres. On dit que 360.000 manœuvres ou esclaves furent occupés près de vingt ans à ce travail.”
Strabon parle de ces monuments à peu près dans les mêmes termes.
“Parlons, dit Pline, des pyramides d'Égypte, démonstration vaine et insensée de la richesse des rois. Le motif qui leur a fait élever ces monuments fut, disent les uns, la crainte d'abandonner leurs trésors à leurs successeurs ou à leurs ennemis, et, selon d'autres, la crainte de laisser le peuple dans l'oisiveté. La vanité de ces hommes s'est exercée sur les pyramides ; il existe des traces d'un grand nombre qui ne sont que commencées. La plus grande des pyramides a été tirée des carrières de l'Arabie ; on prétend que 366.000 hommes ont travaillé vingt ans pour la construire. Les trois ont été faites en soixante-dix-huit ans et quatre mois. Ceux qui ont écrit sur ce sujet sont Hérodote, Evhémère, Duris de Samos, Aristagoras, Denys, Artémidore, Alexandre Polyhistor, Butorides, Antisthenès, Démétrius, Démotetés, Apion ; ils ne sont pas d'accord entre eux sur les auteurs de ces ouvrages ; les noms de ceux-ci ont péri par une juste punition d'une telle vanité.”
Hérodote est le seul des douze auteurs dont parle Pline dont les ouvrages nous soient parvenus. Jomard fait remarquer que la durée du travail, telle qu'elle aurait été d'après Pline (soixante-dix-huit ans), ne s'accorde pas avec les règnes attribués aux auteurs des pyramides ; savoir, cent six années pour les deux premiers rois seulement. Pline parle aussi du puits de la grande pyramide, puits qui recevait, dit-on, les eaux du fleuve.


Photo Marc Chartier

Selon Aristide (ou plutôt d'après le rapport qu'il dit lui avoir été fait par les prêtres), les pyramides s'enfoncent autant sous la terre que leurs sommets s'élèvent au-dessus. Ce qui semblerait confirmer cette assertion, c'est que les auteurs anciens qui ont parlé des pyramides donnent à celles-ci une base plus large que celle qu'elles ont aujourd’hui.
Il est beaucoup question des pyramides dans les ouvrages d'Abd-el-Hokm, de Ben-Ouessyf-Chah, de Kodhaï, d'Abd-el-Rachyd, d'Abou-Yaboub-Mohammed, d'Abd-al-Latif et de quelques autres historiens arabes, les seuls auteurs qui, après les anciens et jusqu'au XVIIe siècle, aient traité des pyramides et qui méritent, en général, peu de confiance ; on sait combien l'imagination orientale se plaît à dénaturer les faits. Néanmoins leur témoignage, par suite de l'insuffisance de tout autre écrit sur les pyramides, est très précieux. Nous avons vu, en effet, que la plupart des ouvrages de l'antiquité qui ont traité des pyramides ne sont pas parvenus jusqu'à nous.
Abd-al-Latif, qui a visité les pyramides, donne de nombreux détails à leur sujet. Voici un extrait d'un des ouvrages de cet écrivain sur les deux plus grandes pyramides : “L'une de ces deux pyramides est ouverte et offre une entrée par laquelle on pénètre dans l'intérieur. Cette ouverture mène à des passages étroits, à des conduits qui s'étendent jusqu'à une grande profondeur, à des puits et à des précipices, comme l'assurent les personnes qui ont eu le courage de s'y enfoncer car il y a un grand nombre de gens qu'une folle cupidité et des espérances chimériques conduisent dans l'intérieur de cet édifice. Ils s'enfoncent dans ses cavités les plus profondes et arrivent enfin à un endroit où il ne leur est plus possible de pousser plus avant. Quant au passage le plus fréquenté et que l'on suit d'ordinaire, c'est un glacis qui conduit vers la partie supérieure de la pyramide, où l'on trouve une chambre carrée et, dans cette chambre, un sarcophage de pierre. Cette ouverture, par laquelle on pénètre aujourd'hui dans l'intérieur de la pyramide, n’est point la porte qui avait été ménagée lors de sa construction ; c'est un trou fait avec effort et pratiqué au hasard. On dit que c'est le calife Mamoun qui l'a fait ouvrir. La plupart des personnes de notre compagnie entrèrent dans cette ouverture et montèrent jusqu'à la chambre pratiquée en haut de la pyramide. À leur descente, elles racontèrent que ce passage était plein de chauves-souris et de leurs ordures, qu'il en était presque bouché (le savant Coutelle, lors de l'expédition d'Égypte, a trouvé aussi une quantité de chauves-souris dans la pyramide) ; que les chauves-souris y étaient presque aussi grosses que des pigeons et qu’on y voyait, dans la partie supérieure, des ouvertures et des fenêtres qui semblaient avoir été ménagées pour donner passage à l'air et à la lumière. Dans une autre visite que je rendis aux pyramides, j'entrai dans ce conduit intérieur avec plusieurs personnes et je pénétrai jusqu'aux deux tiers environ mais, ayant perdu connaissance par un effet de la frayeur que m'inspirait cette montée, je redescendis à demi mort. Les pierres des pyramides sont revêtues d'écriture dans cet ancien caractère dont on ignore aujourd'hui la valeur. Je n'ai rencontré dans toute l'Égypte personne qui pût dire connaître, même par ouï-dire, quelqu'un qui fut au fait de ce caractère. Ces inscriptions sont en si grand nombre que, si l'on voulait copier sur du papier celles seulement que l'on voit sur la surface de ces deux pyramides, on emplirait plus de dix mille pages. J'ai lu dans quelques livres des anciens Sabéens que, de ces deux pyramides, l'une est le tombeau d'Agathodémon et l'autre celui d'Hermès. Ce sont, suivant eux, deux grands prophètes, mais Agathodémon est le plus ancien des deux et le plus grand. Ils disent que de toutes les contrées de la terre on venait en pèlerinage a ces deux pyramides. Quand Mélik-al-Aziz-Othman-ben-Yousouf eut succédé son père, il se laissa persuader par quelques personnes de sa cour, gens dépourvus de bon sens, de démolir ces pyramides, et l'on commença par la pyramide rouge, qui est la troisième des grandes pyramides et la moins considérable. Le sultan y envoya donc des sapeurs, des mineurs et des carriers, sous la conduite de quelques-uns de ses principaux officiers et des premiers émirs de sa cour, et leur donna ordre de la détruire. Pour exécuter les ordres dont ils étaient chargés, ils établirent leur camp près de la pyramide ; ils y ramassèrent de tous côtés un grand nombre de travailleurs et les entretinrent à grands frais. Ils y demeurèrent ainsi huit mois entiers, occupés avec tout leur monde à l'exécution de la commission dont ils étaient chargés, enlevant chaque jour, après s'être donné bien du mal et après avoir épuisé toutes leurs forces, une ou deux pierres. Les uns les poussaient d'en haut avec des coins et des leviers, tandis que d'autres travailleurs les tiraient d'en bas avec des cordes et des câbles. Quand une de ces pierres venait enfin tomber, elle faisait un bruit épouvantable, qui retentissait à un très grand éloignement et qui ébranlait la terre et faisait trembler les montagnes. Dans sa chute, elle s'enfonçait dans le sable ; il fallait derechef employer de grands efforts pour l'en retirer; après quoi l'on y pratiquait des entailles pour y faire entrer des coins ; on faisait ainsi éclater des. pierres en plusieurs morceaux ; puis on chargeait claqua morceau sur un chariot pour le traîner au pied de la montagne qui est à peu de distance et où on l’y jetait. Après être restés longtemps campés en cet endroit et avoir consommé tous leurs moyens pécuniaires, comme leur peine et leurs fatigues allaient toujours en croissant, que leur résolution, au contraire, s'affaiblissait de jour en jour et que leurs forces étaient épuisées, ils furent contraints de renoncer honteusement à leur entreprise. Ceci se passait en l'année 593 (1196). Aujourd'hui, quand on considère les pierres provenues de la démolition, on se persuade que la pyramide a été détruite jusqu'aux fondements. Mais si, au contraire, on porte les regards sur la pyramide, on s'imagine qu'elle n'a éprouvé aucune dégradation et que, d'un côté seulement, il y a une partie du revêtement qui s'est détachée.”
D'après Abd-al-Latif, on trouvait en face des pyramides, sur la rive orientale du Nil, d'immenses carrières qui pouvaient avoir servi à l'extraction des matériaux qui les ont formées. Des voyageurs européens ont visité depuis ces mêmes carrières ; mais on ignore encore si ce sont réellement les carrières auxquelles ont puisé les constructeurs des pyramides, ou si les matériaux de ces monuments ont été comme le prétend le plus grand nombre des historiens, amenés de l'Arabie.
Tous les écrivains arabes s'accordent sur les noms des rois auxquels sont attribuées les trois pyramides de Giseh. “C'est toujours, dit Jomard, à Souryd, fils de Sahlouk, que la première est attribuée, à Herdjib la deuxième, à Keroures la troisième ; ces deux derniers princes, comme dans les écrits des Grecs, sont le frère et le neveu du premier. Ce nom de Keroures ou Kouros est le seul qui ait quelque analogie avec le nom de Cherinus (My-cerinus), que rapporte Diodore de Sicile.
Toutes les ouvertures des pyramides découvertes jusqu'à présent sont sur la face du nord, et nous voyons que les auteurs arabes placent les portes différemment : celles de la grande à l'E., de la deuxième à l'O., de la troisième au S. (un auteur dit au N.). Est-il prouvé qu'ils se sont trompés ? Non, sans doute, et il est presque impossible d'obtenir cette preuve à cause des masses immenses de décombres et de sables accumulés au pied de ces monuments. À l'époque d'Al-Mamoun, elles ne s'étaient pas amoncelées à ce point, et l'on avait pu trouver les bases découvertes ou peu encombrées. D'un autre côté, les ouvertures que nous connaissons sont toutes bien au-dessus de la base, à environ 12 mètres. Il semble donc que les écrivains, en parlant de portes conduisant à des galeries, à des canaux souterrains, désignent autre chose que les ouvertures semblables à celle qui est au N. de la grande pyramide et qui n'a guère que 1 mètre en tous sens. Tous ces écrivains, au reste, sont persuadés que ces monuments ont précédé le déluge, ce qui ne prouve qu'une chose, c'est l'ancienneté immémoriale de leur construction.”
D'après l'historien arabe Abou-Zeyd-el-Balkhy, l'inscription gravée sur les pyramides fut traduite en arabe : elle apprenait l'époque de la construction ; c'est le temps où, dit-il, la Lyre se trouvait dans le signe du Cancer ; en calculant, on trouvera deux fois trente-six mille ans solaires avant l'hégire. Cette dernière évaluation est évidemment exagérée. N'oublions pas, toutefois, que Manéthon assigne à l'histoire d'Égypte une durée de trente mille ans. Les prêtres thébains ont montré à Hérodote trois cent quarante et un colosses qui marquaient la succession de grands prêtres de père en fils depuis plus de onze mille ans. Les zodiaques des temples de Denderah et d'Esneh dénotent, d'après les astronomes modernes, un état du ciel qui remonte au moins à quinze mille ans. Plusieurs savants prétendent, il est vrai, que ces zodiaques sont de construction plus moderne. Mais d'autres indices, tirés des traditions astronomiques des anciens Égyptiens, prouvent, selon M. Rodier, que la civilisation égyptienne remonte au moins au CLe siècle av. J.-C.
Nous ne discuterons pas plus au long cette question de chronologie. Nous ferons seulement observer que, si, comme le prétendent un grand nombre de savants, l'Égypte était déjà un État civilisé onze mille ans av. J.-C., les pyramides pourraient fort bien être un monument âgé de quinze mille ans, c'est-à-dire qu'elles compteraient parmi les plus anciens monuments de l'industrie humaine, avec les dolmens et les menhirs.

Source : Gallica

vendredi 23 avril 2010

"Ces fameuses pyramides, par la solidité de leur étonnante masse, ont triomphé des siècles et des barbares" (Contant Dorville - XVIIIe s.)

Le texte ci-dessous est extrait de l'ouvrage Histoire des différents peuples du monde, contenant les cérémonies religieuses et civiles, l'origine des religions, leurs sectes et superstitions et les mœurs et usages de chaque nation, édité en 1770-1771.
Sur son auteur, André-Guillaume Contant Dorville (ou d'Orville), je n'ai pas pu trouver le moindre renseignement, sinon qu'il serait né en 1730, et mort en 1800.
Comme souvent dans ce genre de récit, y compris pour notre période contemporaine, l'auteur définit ses hypothèses ou conjectures en les opposant ou les assimilant à celles d'auteurs antérieurs, voire des plus anciens d'entre eux. Sont notamment cités ici :
- Pline, dont Contant Dorville se différencie concernant la raison de la construction des pyramides ;
- Strabon, dont il partage l'analyse relative à l'accès à la chambre du Roi (par le sommet de la pyramide, et non par les couloirs intérieurs).
Quoi qu'il en soit, pour cet auteur comme dans de nombreux autres cas rencontrés au cours de l'inventaire proposé par ce blog, il est difficile d'apprécier si la relation est basée sur une observation directe du site des pyramides, ou bien si elle s'inspire d'autres récits de voyageurs ayant réellement vu de leurs yeux les pyramides.
"L'Égypte moyenne rassemble presque tout ce qu'on appelle les merveilles d'Égypte. À environ neuf milles du Caire, on trouve ces fameuses pyramides qui, bâties sans doute depuis plus de trois mille années, par la solidité de leur étonnante masse, ont triomphé des siècles et des barbares. Jamais entreprise extravagante n'a eu un succès plus durable.
On convient unanimement que ces lourds édifices ont été construits pour servir de tombeaux à ceux qui les ont élevés ; et ce qui met la chose hors de doute, c'est qu'on en voit un dans la plus grande des pyramides.
Pline cherche quelle fut la raison qui engagea les rois d'Égypte à entreprendre la construction de ces bâtiments, et il la rencontre dans leur ostentation et dans la nécessité où ils se trouvaient d'occuper continuellement leurs peuples, pour les empêcher de se révolter contre leur tyrannie. Quel triste moyen ! Lier les sujets au maître par de bonnes lois et par le bonheur public, qui résulte de l'observation de ces mêmes lois, est une route plus sûre pour parvenir à la tranquillité.
Une raison infiniment plus puissante a pu guider dans leur entreprise les souverains de l'Égypte. La religion leur enseignait que l'âme demeurait attachée au corps tant qu'il restait en son entier, et cette idée seule a bien été capable de donner naissance à l'usage des embaumements, et à la construction de ces fameux tombeaux ; en prenant ces inutiles précautions, ils se persuadaient que leur âme ne se séparerait pas sitôt de leur corps, pour passer dans un autre. Dans cette croyance, les rois firent donc bâtir des pyramides, et le commun du peuple se creusa des caves pour tombeaux. De temps à autre, on en découvre quelques-unes, dans lesquelles on trouve des momies.
On regarde l'endroit où se voient encore les pyramides qui subsistent comme l'ancien cimetière de Memphis : toutes ont une ouverture qui donne passage à une allée basse et fort longue, qui conduit à une espèce de chambre, où l'on déposait le corps de celui pour qui la pyramide avait été élevée. Les trois grandes sont placées à la tête d'autres plus petites, et sont construites sur un rocher uni, caché sous du sable blanc. On trouve en dedans des puits profonds, carrés, taillés dans le roc, et l'on en reconnaît de pareils dans les grottes qui sont distribuées autour des pyramides, et ils servaient à recevoir les corps de ceux à qui appartenait la sépulture.
La grande pyramide est située sur le haut d'une roche, dans le désert de sable d'Afrique, à peu près à un quart de lieue des plaines d'Égypte. Cette roche s'élève d'environ cent pieds au-dessus du niveau de ces plaines ; elle est d'une pente aisée et facile à monter, et sa forme contribue beaucoup à donner de la majesté au bâtiment solide qu'elle soutient. L'édifice est de figure carrée par sa base, construit au dehors avec des degrés, et va toujours en diminuant jusqu'au sommet. Les pierres employées pour l'élever sont d'une grandeur extraordinaire : les moindres portent trente pieds, et sont travaillées avec beaucoup d'art.
Monsieur de Chazelles, de l'académie des Sciences, qui, en 1593, a mesuré cette pyramide, a trouvé que le côté de sa base, qui est carrée, a cent dix toises, et qu'ainsi la superficie de la base est de douze mille cent toises carrées. La hauteur perpendiculaire de soixante-dix-sept toises trois quarts, et la solidité de trois cent treize mille cinq cent quatre-vingt-dix toises cubes. Les faces sont des triangles équilatéraux.
On entre dans cette pyramide par un trou qui se trouve à la hauteur de seize marches, du côté du nord ; mais ce n'était certainement pas là la véritable entrée, puisque le chemin qu'on est obligé de suivre pour parvenir à la chambre destinée à recevoir le corps qui devait y être déposé, n'est ni assez large, ni assez commode pour qu'il ait été construit à ce dessein. Il est bien plus naturel de penser, avec Strabon, qu'il y avait au sommet de la pyramide une pierre qui s'enlevait aisément, par le moyen de quelque machine, et dont l'ouverture conduisait directement par une descente à vis jusqu'à l'endroit de la sépulture.
En effet, on a trouvé la montée qui aboutit à la chambre principale, dans laquelle on a remarqué un tombeau vide, taillé d'une seule pierre, qui, lorsqu'on a frappé dessus, rend un son comme une cloche. Sa largeur est de trois pieds un pouce, sa hauteur de trois pieds quatre pouces, et sa longueur de sept pieds deux pouces. Il a cinq pouces d'épaisseur, et la pierre dont il est fait est dure, polie et ressemble à du porphyre. Il ne reste aucuns vestiges de la couverture, et peut-être n'en a-t-il jamais eu, et celui à qui il était destiné n'y a-t-il pas été enterré.
Les anciens rois d'Égypte, abhorrés de leurs sujets, se trouvaient à leur mort dans l'affreuse nécessité d'ordonner qu'on enterrât furtivement leurs cadavres, afin de les soustraire aux insultes d'une populace opprimée et tremblante pendant la vie des tyrans, qui, les mains chargées de nouvelles chaînes, aurait avec joie déchiré les froides reliques des auteurs de leurs maux.
Diodore croit que Chemmis est le fondateur de cette pyramide, mais il ne pense pas qu'il y ait été enterré.
Au devant des trois principales pyramides, on aperçoit les vestiges de quelques bâtiments carrés, qui, à ce qu'on a lieu de croire, étaient autant de temples d'idoles. À l'extrémité du prétendu temple de la seconde pyramide, on remarque un trou par lequel on descendait dans le corps de l'idole ; les Arabes la nommaient abul-houl, c'est-à-dire père colonne (1), et Pline l'appelle Sphinx, et prétend qu'elle servit de tombeau au roi Amasis. Il est vrai que ce sphinx a par derrière une cave sous terre, d'une largeur proportionnée à la hauteur de la tête, et qui a pu servir à recevoir un corps. Ce buste est taillé dans le roc vif, et n'en a jamais été séparé. Il représente une tête de femme avec son cou et son sein. Sa grandeur est prodigieuse, car il a vingt-six pieds de haut, et seize depuis son oreille jusqu'à son menton. Un autre trou placé au-dessus de la tête peut bien avoir aidé les prêtres à rendre leurs trompeurs oracles."

(1) Faux ! Les renseignements lexicographiques de l'auteur sont erronés. Abû-l-houl signifie "le père de la terreur", "celui qui fait peur".

Source : Gallica

mardi 23 mars 2010

"Les architectes qui ont exécuté l'entreprise (la construction des pyramides) méritent plus d'admiration que les rois qui ont dépensé des sommes immenses pour en faciliter l'exécution" (Histoire universelle - XVIIIe s.)

Le texte ci-dessous est extrait de l'Histoire universelle depuis le commencement du monde jusqu'à présent, traduite de l'anglais d'une société de gens de lettres, tome premier, 1770.
Je n'ai pas cru bon, afin de ne pas alourdir cette présentation, de retenir les descriptions de l'extérieur et de l'intérieur des pyramides, qui, me semble-t-il et après une analyse aussi attentive que possible, ne présentent aucun élément porteur d'un intérêt particulier.
Voici donc ma sélection, où je relève les points suivants :
- pourquoi les pyramides, à la lumière de la théologie des Égyptiens ?
- la pyramide : la "forme de structure la plus durable" (notons au passage le modernisme du qualificatif !)
- l'écho à l'intérieur de la Grande Pyramide
- comment les pierres ont-elles été élevées : Hérodote ("dont les expressions ne sont pas autrement claires") et autres théoriciens face-à-face
- origine des pierres ayant servi à la construction de la Grande Pyramide
- les pyramides : des "bâtiments magnifiques au-delà de toute expression"
- honneur aux architectes !

Les bâtiments et les autres ouvrages des anciens Égyptiens, qui ont fait depuis tant de siècles l'étonnement de tous ceux qui les ont vus, méritent une considération particulière.
La première recherche que font ceux qui souhaitent d'être au fait des raretés de cette contrée, regarde les pyramides, ces prodigieuses masses que les Anciens ont eu raison de ranger au nombre des Merveilles du Monde. Il y en a plusieurs dans différentes parties de l'Égypte, et particulièrement dans la Haute-Égypte (…) ; mais celles dont les voyageurs ont fait plus particulièrement des descriptions sont à l'Occident du Nil, pas loin de Jizah, bâties au même endroit où était autrefois Memphis. Le nombre en monte environ à vingt, dont trois, fort peu éloignées les unes des autres, sont les plus remarquables, et précisément les mêmes que celles dont nous avons tant de descriptions. Les autres sont répandues dans le désert de Libye, et ne sont que des espèces de modèles de celles dont nous venons de parler, quoique quelques-unes d'elles soient assez considérables, particulièrement une qui est située au Sud-Ouest des premières, environ vingt milles plus avant dans le désert, et à laquelle les écrivains anciens et modernes n'ont point paru faire attention, quoiqu'elle n'en fût pas moins digne qu'aucune de celles qui ont été le plus vantées.
(…) Que si nous voulons expliquer pourquoi les rois d'Égypte ont employé des sommes si prodigieuses à la construction de ces pyramides, (…) nous croyons devoir assigner une cause (…) noble, tirée de la théologie des Égyptiens, qui ne croyaient pas seulement la résurrection, mais qu'aussi longtemps que le corps subsistait, l'âme y était comme jointe et ce dernier sentiment était aussi celui des Stoïciens. De-là le soin excessif que se donnaient les Égyptiens pour empêcher que les corps ne se corrompissent, aussi bien que les grandes dépenses qu'ils faisaient pour procurer à leurs corps des sépulcres convenables (...).

La raison qui les portait à faire, dans la construction de ces monuments, si souvent usage de la figure pyramidale (car ils ont quelquefois fait exception à cette espèce de règle) semble, pour laisser là plusieurs imaginations creuses, avoir été parce que c'est la forme de structure la plus durable ; car, comme cette figure va toujours en diminuant jusques au sommet, l'ouvrage ne s'affaisse pas sous son propre poids, ni ne souffre pas tant des injures de l'air que d'autres bâtiments. Peut-être aussi qu'ils ont voulu représenter par-là quelques-uns de leurs dieux, les pyramides et les obélisques, qui ne sont qu'une moindre forme de pyramides, ayant été anciennement vénérés par les Égyptiens et par d'autres païens comme des images de différentes divinités.
[Suit une longue description, empruntée à divers auteurs, des trois pyramides de Guizeh. J'en retiens uniquement ce détail :] Voilà tout ce qu'il y a à voir dans la première pyramide. La seule chose qui nous reste à observer est l'écho, dont Plutarque (1) fait mention, et qui, suivant cet auteur, répète le même son quatre ou cinq fois, mais un voyageur moderne assure que la répétition s'en fait fort distinctement jusqu'à dix ou douze fois : effet que nous n'aurons pas grand' peine à expliquer, si nous considérons l'entrée étroite de la pyramide, et la longueur des deux galeries, qui sont comme sur une même ligne et conduisent toutes vers le milieu de la pyramide ; car le son étant poussé et porté dans ces passages unis, comme en autant de tuyaux, sans trouver de sortie, revient et frappe l'oreille à mesure qu'il arrive de l'endroit où il a été réfléchi.

(…) On a fait force recherches, et eu recours à bien des conjectures, pour savoir comment ces prodigieuses masses ont été formées, et par quel art les pierres, particulièrement de la première pyramide, dont la grandeur est si prodigieuse, ont pu être élevées à une telle hauteur. Hérodote, dont les expressions sur ce sujet ne sont pas autrement claires, suppose qu'après avoir mis la première rangée, les ouvriers ont placé d'autres pierres sur cette rangée par le moyen de quelques machines faites de bois ; que quand ces dernières pierres étaient ainsi élevées, on en prenait quelques-unes, dont on formait une troisième rangée par le secours d'une autre machine placée sur le premier degré, y ayant autant de machines que de rangs de pierres ; ou, autrement, il se pourrait qu'il n'y eût eu qu'une seule machine, qu'ils transportaient dans les endroits où ils en avaient besoin. Le même historien ajoute que les parties les plus hautes, et ainsi de suite, ont été achevées avant les plus basses et les plus proches de terre.
Diodore est de sentiment que les pyramides ont été construites par le moyen de quelques levées, que les Égyptiens, à ce qu'il dit, prétendaient avoir été faites de sel et de nitre, mais qui dans la suite ont été fondues par l'eau du Nil.
Pline est sur ce point d'accord avec Diodore, mais il ajoute au rapport de celui-ci que d'autres étaient d'opinion qu'on avait fait des ponts de briques, et ensuite de ces briques, l'ouvrage étant fini, des maisons particulières ; parce qu'il n'est pas possible de concevoir que le Nil, qui est beaucoup plus bas, ait pu emporter ces ponts.
Greaves ne croit pas que la chose se soit faite d'aucune de ces manières, mais il conçoit qu'ils ont d'abord bâti une grande tour au milieu, aux côtés de laquelle ils ont appliqué le reste de l'ouvrage, pièce à pièce, en diminuant toujours à proportion de la hauteur : morceau d'architecture très difficile, même suivant le plus aisé de ces projets.
Si ce que les Anciens racontent est vrai, savoir que les pierres, qui ont été employées à la construction de ces pyramides, ont été tirées des carrières de certaines montagnes d'Arabie, ou de celles de Thébaïde ou d'Éthiopie, nous n'avons pas lieu d'être surpris de ce qu'on assure que Chéops employa 100.000 hommes à ce travail (...). Mais quelques voyageurs modernes ayant observé que ces bâtiments ne sont pas faits de marbre, mais d'une pierre blanchâtre et fort dure, sont plutôt de sentiment que cette pierre a été prise du rocher même sur lequel la pyramide est appuyée. L'opinion qui tient un juste milieu entre ces deux extrémités nous paraît la meilleure et nous croyons que le rocher dont il s'agit a certainement fourni une grande partie des matériaux aux architectes, mais que le marbre des appartements intérieurs est certainement venu d'ailleurs.
Vansleb s'imagine que la plus grande pyramide n'est autre chose qu'un rocher, à qui on a donné cette figure, et qu'on a couvert d'une muraille de pierre : ouvrage, à notre avis, pour le moins aussi difficile que si on le formait uniquement de pierres tirées de quelque carrière. (…) Quelques écrivains modernes pensent qu'il n'y a aucune beauté dans ces bâtiments, hormis leur prodigieuse grandeur, quoiqu'on ait pu les mettre autrefois au rang des Merveilles du Monde, lorsqu'ils étaient, à ce qu'on prétend, garnis de marbre, avant que les derniers rois d'Égypte l'eussent fait enlever pour en orner leurs palais, [ce] qui est une anecdote dont la vérité ne nous paraît pas assez certaine pour oser en être les garants. Cependant, un voyageur distingué par son génie juge que les pyramides, telles qu'elles sont à présent, sont des ouvrages dignes de la magnificence des anciens rois égyptiens ; ajoutant qu'il n'y a pas à présent de prince au monde (sans faire tort à aucun) qui soit en état de faire construire un pareil édifice.
D'anciens écrivains disent que les pyramides étaient des bâtiments magnifiques au-delà de toute expression, et chacune en particulier comparable à plusieurs grands édifices de la Grèce joints ensemble ; qu'elles surpassaient tous les autres ouvrages de l'Égypte, non seulement en fait de grandeur et de dépense, mais aussi à l'égard de l'industrie et de l'habileté des ouvriers. Les Égyptiens eux-mêmes étaient dans l'idée (sans contredit très raisonnable) que les architectes qui ont exécuté l'entreprise méritent plus d'admiration que les rois qui ont dépensé des sommes immenses pour en faciliter l'exécution, car les premiers y ont employé leur adresse et leurs connaissances, et les autres n'y ont mis que des richesses qui leur étaient venues par héritage et par les travaux d'autrui.

(1) "… la voix se meut et vient frapper des corps, par lesquels elle est réfléchie, comme une balle l'est par un mur. Aussi, dans les pyramides d'Égypte, la voix est tellement réfléchie, qu'elle s'y répète jusqu'à quatre et cinq fois." (Plutarque, Œuvres morales, vol. 4)