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jeudi 11 novembre 2010

“Il se pourrait que les pyramides aient été construites de la manière la plus simple du monde et sans le secours de la science” (Dictionnaire Larousse - XIXe s.)

Dans une autre note, j’ai extrait du Grand dictionnaire universel Larousse du XIXe siècle, édité de 1866 à 1877, le rapide survol historique des théories consacrées aux pyramides d’Égypte, d’Hérodote aux historiens arabes.
La seconde partie de cet article du Dictionnaire suit à la trace certains auteurs plus modernes qui se sont lancés dans des conjectures ou hypothèses plus ou moins cohérentes sur la construction et la destination des pyramides de Guizeh.
L’un de ces auteurs a droit à un traitement “de faveur”, à savoir Piazzi Smyth (Smith), dont l’argumentaire est démonté point par point, sur un ton qui surprend dans un ouvrage tel qu’un grand dictionnaire. Délaissant l’analyse froide et impartiale de l’inventaire des théories, les auteurs des commentaires “se lâchent” et y vont franco, adoptant le style de l’humour grinçant pour taxer Piazzi Smyth de”mystification”.
Puis de conclure sur son sort en des termes qui seraient sans doute applicables, en certains cas, encore aujourdhui : “C'est de l'hallucination à haute pression et pyramidale. Et cela a l'immense inconvénient de fausser l'esprit de ceux qui croient parce que c'est écrit.”



Photo Marc Chartier

“D'après quelques auteurs qui se sont lancés dans des hypothèses gratuites, les pyramides n'auraient point été construites par les anciens Égyptiens ; elles auraient été l'œuvre d'une civilisation plus ancienne, détruite par quelque cataclysme géologique, un immense déluge, suivant les uns, une chute d'aérolithes ou d'un astre tout entier sur la terre, suivant d'autres ; parmi ces derniers, qui ont fondé leur système astronomique sur une prétendue chute du ciel, nous citerons Espiard de Colonge.
Les historiens arabes ou coptes, Armélius, Abumazar et Murtadi, prétendent avoir découvert dans des papyrus trouvés sur des momies plusieurs récits se rapportant à la construction des pyramides. Nous citerons celui-ci : “En ce temps-là, Souryd, fils de Sahlouk, roi d'Égypte, songea qu'il voyait un vaste corps céleste choir sur la terre en y répandant les ténèbres et faire en tombant des bruits horribles, épouvantables ; puis les populations décimées de cette contrée ne savoir ni par où ni comment se sauver de la chute des pierres et de l'eau chaude et puante qui tombait en même temps. Ces événements devaient se passer quand le Cœur du Lion serait arrivé à la première minute de la Tête du Cancer. Le roi Souryd ordonna la construction des pyramides.”
Les partisans du système de la chute du ciel prennent ce récit au sérieux ; ils vont même plus loin, puisqu'ils affirment que la lune aurait, dans sa rencontre avec la terre, sinon heurté, du moins couvert de pierres l'ancienne Égypte, pays que les pyramides n'auraient pas réussi à préserver. L'ancienne civilisation égyptienne aurait été anéantie. Ce système, qui ne repose sur rien de sérieux, rentre dans le pur domaine de la fantaisie.
L'hypothèse d'un déluge qui aurait détruit la civilisation inconnue dont les pyramides d'Afrique et d'Amérique seraient des échantillons n'est guère plus sérieuse. Voici le résumé des arguments opposés à Hérodote et aux écrivains grecs par les partisans de ce système, qui considèrent les pyramides comme antérieures aux derniers cataclysmes géologiques : “Elles furent, disent-ils, le travail de plusieurs générations d'un grand peuple très civilisé, très savant et qui ne ressemble en rien à la population actuelle de l'Égypte, ni à celle dont Hérodote croit pouvoir porter le chiffre à 6.000.000 d'habitants, chiffre assurément très exagéré. L'ancienne terre d'Égypte, avant son engloutissement, devait nourrir plusieurs centaines de millions d'habitants et posséder des machines d'une grande puissance et des outils d'une grande perfection, pour avoir pu mener à fin des travaux aussi gigantesques que les quinze ou vingt pyramides plus ou moins enfouies, qui existent encore ; car, d'après le rapport des savants de l'expédition d'Égypte, la seule pyramide de Chéops, si on voulait l'entreprendre aujourd'hui, emploierait plusieurs centaines de mille ouvriers, plusieurs millions de mètres cubes de pierre taillée et plusieurs milliards de francs. L'Europe tout entière, malgré ses ressources de toutes sortes, n'oserait aujourd'hui entreprendre un travail semblable aux seules pyramides. Et encore, n'oublions pas que, étant en contre-bas d'une profondeur peut-être égale à leur hauteur découverte, leur dimension cubique prend des proportions telles qu'on n'ose y songer.”
La prodigieuse puissance et la science que paraît avoir nécessitées la construction des pyramides ont été un sujet d'étonnement pendant des siècles. Il se pourrait cependant que ces pyramides aient été construites de la manière la plus simple du monde et sans le secours de la science. “Je suis étonné autant que personne, dit Letronne, de la patience et de l'adresse que les Égyptiens ont déployées en ces occasions (dans la construction de leurs monuments), mais j'ai toujours été fort éloigné de leur attribuer, comme on l'a fait souvent, une mécanique aussi perfectionnée, pour le moins, que celle des modernes. S'ils avaient possédé de telles ressources, les Grecs en auraient eu connaissance, eux qui, depuis Psammitique, parcouraient librement l'Égypte, et qui furent les témoins des immenses travaux de ce prince et de ses successeurs. Or, que la mécanique des Grecs fût encore à cette époque dans l'enfance, cela résulte du moyen grossier qu'employa Chersiphron, l'architecte du premier temple d’Éphèse, commencé au temps de Crésus et d'Amasis. N'ayant point de machine pour élever les énormes architraves de ce temple à la grande hauteur où elles devaient être portées, il fut réduit à enterrer les colonnes au moyen de sacs de sable formant un plan incliné, sur lequel les architraves étaient roulées à force de bras. Ce passage de Pline est une autorité historique en faveur de l'usage que les Égyptiens eux-mêmes faisaient du plan incliné pour porter les lourds fardeaux à un niveau élevé, car il est impossible que, s'ils avaient eu un moyen plus perfectionné et moins pénible, les Grecs de ce temps ne l'eussent point connu. C'est à l'aide de ce procédé que purent être élevés facilement les blocs des colonnes de la salle hypostyle de Karnak, qui ont 21 mètres de hauteur et 10 mètres de tour, ainsi que leurs énormes architraves. On enterrait toutes les colonnes à mesure qu'elles s'élevaient, et l'on allongeait graduellement le plan incliné ou l'on en multipliait les rampes, selon le besoin. Une application du même procédé, c'est-à-dire un plan incliné en spirale, à peu près tel que l'avait conçu Huyot, a fourni le moyen de dresser les obélisques, et cela sans autre secours, Comme chez les Indiens d'aujourd'hui (Letronne oublie que depuis un grand nombre de siècles, les Indiens ne construisent plus de pyramides ni d'obélisques), que celui des leviers et d'une multitude de bras habilement combinés. C'est ainsi que Rhamsès avait employé 120.000 hommes pour dresser un des obélisques de Thèbes, fait qui lui seul annoncerait l’extrême imperfection ou plutôt l’absence totale de moyens mécaniques. Et, en effet, dans aucune peinture égyptienne on n'aperçoit ni poulies, ni moufles, ni cabestans, ni machines quelconques. Si les Égyptiens en avaient eu l'usage, on en trouverait la trace dans un bas-relief d'Osortasen, qui nous représente le transport d'un colosse. On le voit entouré de cordages et tiré immédiatement par plusieurs rangées d'hommes attachés à des câbles ; d'autres portent des seaux pour mouiller les cordes et graisser le sol factice sur lequel le colosse est traîné. La force tractive de leurs bras était concentrée dans un effort unique au moyen d'un chant ou d'un battement rythmé qu'exécutait un homme monté sur les genoux du colosse. Si 1.000 hommes ne suffisaient pas, on en prenait 10.000 ou tout autant qu'on en pouvait réunir sur un point et pour une action. Ce bas-relief remarquable fait tomber bien des préjugés, en nous montrant que la mécanique des Égyptiens, comme cette des Indiens actuels et des Mexicains, qui, sous Montezuma, transportaient des masses énormes sans machines d'aucune sorte, a dû consister dans l'emploi de procédés très simples, indéfiniment multipliés et coordonnés habilement par une longue habitude de remuer de très lourdes masses.”
D’après Letronne, M. Prisse aurait vu à Thèbes les restes d'un plan incliné qui a servi à élever les énormes pierres d'un des pylônes de Karnak, ce qui permettrait de supposer que les pyramides ont été élevées à l’aide du même procédé.
Les anciens avaient émis diverses opinions sur la destination véritable ou probable des pyramides. Les modernes se sont livrés, sur le même sujet, à une foule de conjectures plus ou moins étranges.
Fialin, qui devint sous le second Empire duc de Persigny, dans un ouvrage intitulé De la destination et de l'utilité permanente des pyramides d'Égypte (1843), a vu dans les pyramides d'Égypte des digues destinées à s'opposer à l'irruption des vents du désert et à arrêter les sables qu'ils entraînent.
D'autres en ont fait des observatoires, sans songer que leur revêtement extérieur n'eût pas permis de les gravir et que la réunion de plusieurs édifices semblables sur un espace de peu d'étendue détruisait cette assertion, lorsque d'ailleurs des montagnes plus élevées, situées non loin de là, devaient mieux convenir à cet usage.
Certains, plus imaginatifs encore, en ont fait les greniers d'abondance de Joseph ; d'autres, enfin, le symbole de certaines croyances mystiques et le centre des initiations et de diverses cérémonies mystérieuses. Mahmoud-Bey, astronome du vice-roi d'Égypte, a communiqué en 1862 à l'Académie des sciences le résultat de ses recherches sur cette question : “Trois mille trois cents ans avant J.-C., dit-il, l'Étoile Sirius passait au méridien de Giseh. Les Égyptiens en furent si ravis qu'ils se mirent aussitôt à construire ces immenses pyramides, pour célébrer et consacrer à jamais cet heureux événement.”
Sérieusement, est-il admissible, si amateur ou si amoureux qu'il soit d'astronomie, qu'un peuple ait eu seulement l'idée de pareils travaux dans le but de consacrer une date qui n'intéressait en rien ni ce peuple ni les autres peuples de la terre.
Piazzi Smyth

Un autre système, non moins étourdissant, quoique plus récent (il est de 1867, mais plusieurs des idées de Dupuis, de Jomard et d'autres savants s'y trouvent rééditées), est l'œuvre de M. Piazzi Smith, astronome royal d'Écosse, directeur de l'observatoire d'Edimbourg. Ce savant, après avoir consacré quatre mois de sa vie à l'étude de la grande pyramide, a fini par accoucher de ce système :
1° Que la grande pyramide a été construite dans le dessein de fixer un système de poids et mesures pour servir à tout le genre humain. (Alors, pourquoi en avoir édifié quinze ou vingt autres ? Une seule devait suffire, il nous semble. C'était encore bien de la peine, bien du temps, bien des dépenses pour peu de chose, quand on songe qu'une règle de 1 mètre nous a suffi pour donner au monde le système décimal complet.)
2° Que l'unité linéaire de la grande pyramide est fondée sur la longueur du demi-grand axe de rotation de la terre dont elle est la dix-millionième partie. (Comment donc pouvaient le savoir ces anciens qui ne connaissaient pas l'étendue ni la forme de notre globe ?)
3° Que ladite grande pyramide donne en même temps le pouce (voila qui s'éloigne un peu du système décimal) et la longueur du côté d'un are. (Nous sommes persuadé qu'elle donnerait encore bien d'autres choses si on voulait se donner la peine de les lui demander.)
4° Qu'on y trouve la longueur d'une coudée, qui répond à l'ancienne aune de Prusse. (Qu’est-ce que la Prusse vient faire là ? La Prusse, un État tout moderne ! Voudrait-on faire remonter son origine aux pyramides ?)
5° Que l'unité de poids et de capacité de la grande pyramide est établie sur 1 unité linéaire précédente combinée avec la densité de la terre. (La science actuelle en étant encore réduite aux suppositions, aux approximations sur la densité de la terre, on se demande comment les Égyptiens du temps des Pharaons et des Hébreux ont pu en avoir une connaissance aussi exacte ?)
6° Que l'unité de chaleur de la grande pyramide est la température moyenne de toute la surface de la terre. (Comment peut-on savoir que les Égyptiens des Pharaons la connaissaient, cette unité de chaleur, puisqu'on ne la connaît pas encore à notre époque ?)
7° Que l'unité de temps et la division de la semaine en sept jours s'y trouvent aussi représentées. (Cet astronome, qui se paye toutes les audaces, n'y aurait-il pas trouvé aussi la semaine des quatre jeudis ? ...)
8° Enfin, que la grande pyramide était l'œuvre des Hébreux, appartenant à une période inspirée et à l'époque des anciens patriarches. (Toujours du mysticisme ! N'est-ce pas le cas de se demander si mysticisme ne vient pas de mystification ou mystification de mysticisme ?)
C'est de l'hallucination à haute pression et pyramidale. Et cela a l'immense inconvénient de fausser l'esprit de ceux qui croient parce que c'est écrit.
L'opinion la moins invraisemblable et la plus accréditée est celle qui envisage les pyramides comme de vastes tombeaux. On a trouvé des sarcophages dans les petites pyramides. De plus, dans des contrées autres que l'Égypte on a également construit des tombeaux en forme de pyramides. L'analogie permettrait de supposer que les grandes pyramides étaient destinées à cet usage. Mais,sans parler ici de l'opinion diamétralement contraire d'Hérodote, il est à remarquer que les grandes pyramides de Gizeh ne contiennent ni sarcophages ni momies. On peut dire, il est vrai, que ces sarcophages et momies ont été tous enlevés par les Arabes ; mais la difficulté est loin d'être résolue et elle ne le sera peut-être que quand les pyramides auront été complètement déblayées des sables qui en obstruent la base et visitées de fond en comble.
“Il reste toujours à expliquer, dit Jomard, qui paraît disposé à voir dans les grandes pyramides égyptiennes des monuments religieux plutôt que des tombeaux, dans cette unique destination (celle de tombeau) attribuée à la grande pyramide, non pas seulement pourquoi une si prodigieuse accumulation de pierres, mais pourquoi toutes ces galeries, tout ce luxe de construction de chambres et de canaux, enfin ce puits dont on ignore l'issue ou l'extrémité inférieure... Tout est mystérieux, je le répète, dans la construction et la distribution du monument : les canaux obliques, horizontaux, coudés, de dimensions différentes ; le puits si étroit; les vingt-cinq mortaises pratiquées sur les banquettes de la galerie haute ; cette grande galerie élevée, suivie d'un couloir extrêmement bas ; ces trois travées singulières qui précèdent la chambre centrale, et leur forme, leurs détails, sans analogie avec rien de ce que l'on connaît ; l'énorme bloc de granit suspendu au milieu de l'une d'elles ; tout, jusqu'à ces cavités profondes et étroites qui ont leur issue dans les parois de la salle centrale ; enfin, la chambre inférieure à celle du roi.”

Source : Gallica

Première partie de cette note

mercredi 10 novembre 2010

“On est fort peu renseigné sur tout ce qui concerne les pyramides d'Égypte” (Dictionnaire Larousse - XIXe s.)

Le Grand dictionnaire universel Larousse du XIXe siècle, édité de 1866 à 1877, comporte un long développement sur les pyramides, dont - par excellence - celles d’Égypte, la spécificité de ce genre de publication étant bien sûr de faire le point sur les connaissances de l’époque.
Les “connaissances” ? Ou plutôt, en l’occurrence, sur les non-connaissances, les données “vagues et insuffisantes” transmises par les historiens en matière de pyramides étant “contradictoires”. On a beau savoir que les pyramides ont été admises à figurer au palmarès des sept merveilles du monde, on n’est guère plus avancé pour autant. Prenez, par exemple, le cas des trois grandes pyramides de Guizeh : “On ignore les auteurs, le mode et l'époque de la construction de ces trois monuments.”
Alors ? Quand on ne sait pas, vers qui se tourne-t-on ? Je vous le donne en mille... Vers notre cher Hérodote évidemment ! Mais, conforme à sa logique éditoriale, le Grand dictionnaire universel procède à une plus ample revue de détail des historiens ou/et théoriciens les plus en vue. Dans l’ordre d’apparition, après le Père de l’Histoire : Diodore de Sicile, Strabon, Pline, Aristide et une kyrielle d’historiens arabes, dont leur chef de file ‘Abd al-Latif, même s’ils méritent en général “peu de confiance” !
Ce premier wagon d’auteurs fera l’objet de la présente note. Suivra une seconde, qui s’intéressera à des auteurs plus modernes, dont Piazzi Smyth, qui aura droit à des ”égards” particuliers.




Photo Marc Chartier
“Les pyramides sont des monuments de dimension variable et de forme pyramidale, comme leur nom l'indique. On en compte un grand nombre en Égypte et en Nubie. Il y a aussi des pyramides assyriennes, étrusques, mexicaines. On en trouve en Irlande, dans la Perse, dans l'Inde et dans le royaume de Siam. On en a rencontré jusque dans l'archipel des Mariannes, à Rota et à Tinian. Mentionnons encore les pyramides portatives, de 1 à 2 pieds de hauteur, dit Batissier, décorées de peintures funéraires et d'inscriptions. Elles étaient placées à côté de la momie du défunt. On en voit dans presque toutes les collections d'antiquités. Les Grecs, les Romains et les modernes ont construit quelques tombeaux en forme de pyramide ; ces derniers monuments sont de petites dimensions et n'ont aucune importance.
Les pyramides les plus remarquables sont celles d'Égypte et de Nubie et celles du Mexique. On compte en Égypte 39 pyramides de diverses grandeurs et, en Nubie, une centaine. Le groupe de pyramides égyptiennes le plus important est celui de Gizeh ou Djizeh, composé de 9 pyramides, parmi lesquelles se trouvent les monuments de ce genre les plus célèbres, savoir la pyramide de Chéops, dite la grande pyramide ; celle de Chéphren et celle de Mycérinus, beaucoup plus petite que les deux premières.
L'astronome Nouet a déterminé la position géographique de ces trois monuments par des observations répétées ; il a trouvé, pour la latitude, 28° 52' 2" N., pour la longitude, 29° 59' 6" à l'E. du méridien de Paris. Il résulte encore de ses opérations trigonométriques que la grande pyramide est à 12.080 mètres au S.-O. du palais de l'Institut d'Égypte, au Caire. Le colonel Jacotin a calculé qu'elles étaient à 26.560 mètres au S. de la pointe actuelle du Delta et à 23.760 mètres S.-O. de l'obélisque d'Héliopolis. D'après les calculs du même ingénieur, la première pyramide est à 483 mères N.-O. de la seconde, à 926 mètres N.-E. 1/4 N. de la troisième et à 549 mètres N.-O. 1/4 N. du grand sphinx.
Les anciens mettaient les pyramides d'Égypte au nombre des sept merveilles du monde. Elles dépassent en hauteur tous les monuments connus de la terre. La hauteur actuelle de la grande pyramide est, en effet, de 138 mètres au-dessus du sol, c'est-à-dire plus du double de celle de Notre-Dame de Paris (66 mètres) ; sa base actuelle est de 227 mètres, et son arête de 217 mètres. On évalue son volume au chiffre de 2.562.576 mètres cubes, volume vraiment prodigieux. Nous donnons ses dimensions actuelles ; car la base est enterrée, la plate-forme s'élargit avec le temps, enfin le revêtement de la pyramide a été enlevé ; avec le revêtement, la base et le sommet étant ceux d'aujourd'hui, la première pyramide aurait une base de 231 mètres et une hauteur de 144 à 146 mètres.
Les dimensions actuelles de la seconde pyramide sont : base, 207 mètres ; hauteur, 139 mètres ; volume, 1.903.275 mètres cubes. Les dimensions actuelles de la troisième pyramide sont : base, 100 mètres ; hauteur, 53 mètres ; arête, 88 mètres ; volume, 179.182 mètres cubes.
On ignore les auteurs, le mode et l'époque de la construction de ces trois monuments. Les inscriptions dont elles étaient couvertes n'existent plus ; on a trouvé, il est vrai, un ou deux hiéroglyphes à l'intérieur ; mais avec le peu de connaissance que nous avons de la langue des anciens Égyptiens, nous ne pouvons donner ni raison ni tort aux érudits, dont chacun explique les hiéroglyphes à sa manière et selon son bon plaisir. (...)
Les pyramides avaient jadis un revêtement très épais, formé de blocs calcaires, régulièrement taillés et soudés entre eux par un ciment extrêmement puissant, grâce auquel le tout formait un ensemble qu’on ne pouvait détruire qu'en le brisant. Chose à peine croyable et que cependant Abd-al-Latif et, plus récemment, le colonel Wyse ont attestée, ce ciment n'avait que l'épaisseur d'une feuille de papier.
Le revêtement, chargé d'inscriptions en langue inconnue ou tracées par les voyageurs grecs ou romains, a été détruit dans presque toutes les pyramides d'Égypte par les Arabes, surtout, d'après Letronne, pendant le XIVe et le XVe siècle.


Photo Marc Chartier


Les Arabes ont pénétré pendant le moyen-âge dans l'intérieur des pyramides. Les auteurs arabes prétendent que des trésors, des objets d'art, des sarcophages, etc., auraient été découverts dans l'intérieur de ces monuments, mais la description que font ces auteurs de l'intérieur des pyramides ne concorde pas avec celles qu'en font les voyageurs modernes, ce qui fait supposer que les parties des pyramides visitées parles Arabes n'étaient pas les mêmes que celles qu'ont visitées les modernes.
On est fort peu renseigné sur tout ce qui concerne les pyramides d'Égypte ; les données vagues et insuffisantes qu'ont transmises les historiens sont contradictoires. Ainsi, pour attribuer un auteur à la première pyramide, il faut choisir entre Chéops ou Chemmis, Armœus ou Armais, Souryd ou Saurid, fils de Sahlouk, Agathodémon, Venephès et Suphis.
On ignore jusqu'à la date de la construction de ces monuments, mais ce qu'on peut avancer avec pleine certitude, c'est qu’ils sont de l'antiquité la plus reculée et qu'à l'époque où les philosophes et les plus anciens historiens de la Grèce voyageaient en Égypte, leur origine, mêlée de traditions fabuleuses, se perdait déjà dans la nuit des temps.
Le premier auteur de l'antiquité qui ait parlé des pyramides est Hérodote. Homère, qui, d'après cet historien, aurait visité l'Égypte, ne mentionne pas les pyramides dans ses poèmes. D'après Hérodote, la première pyramide aurait été construite par Chéops, la seconde par Chéphren, la troisième par Mycérinus. La construction de la première pyramide aurait coûté trente années ; pendant les. dix premières années, 100.000 homes auraient travaillé à la construction d'une chaussée conduisant à la pyramide.
Voici maintenant ce que dit Diodore : “Le huitième successeur de Remphis, fils de Protée, fut Chemmis, né à Memphis, qui régna cinquante ans. Ce fut lui qui fit élever la plus grande des trois pyramides qu'on met au rang des sept merveilles du monde. Elle est construite tout entière de pierres très difficiles à travailler, mais aussi d'une durée éternelle, et, comme on n'avait pas encore l'art d'échafauder, on dit qu'on s'était servi de terrasses pour les élever. Mais ce qu'il y a de plus incompréhensible dans cet ouvrage, c'est que, étant au milieu des sables, on n'aperçoit aucune trace ni de transport, ni de la taille des pierres, ni des terrasses dont nous avons parlé ; de telle sorte qu'il semble que, sans emprunter la main des hommes, qui est toujours lente, les dieux ont placé tout à coup ce monument au milieu des terres. On dit que 360.000 manœuvres ou esclaves furent occupés près de vingt ans à ce travail.”
Strabon parle de ces monuments à peu près dans les mêmes termes.
“Parlons, dit Pline, des pyramides d'Égypte, démonstration vaine et insensée de la richesse des rois. Le motif qui leur a fait élever ces monuments fut, disent les uns, la crainte d'abandonner leurs trésors à leurs successeurs ou à leurs ennemis, et, selon d'autres, la crainte de laisser le peuple dans l'oisiveté. La vanité de ces hommes s'est exercée sur les pyramides ; il existe des traces d'un grand nombre qui ne sont que commencées. La plus grande des pyramides a été tirée des carrières de l'Arabie ; on prétend que 366.000 hommes ont travaillé vingt ans pour la construire. Les trois ont été faites en soixante-dix-huit ans et quatre mois. Ceux qui ont écrit sur ce sujet sont Hérodote, Evhémère, Duris de Samos, Aristagoras, Denys, Artémidore, Alexandre Polyhistor, Butorides, Antisthenès, Démétrius, Démotetés, Apion ; ils ne sont pas d'accord entre eux sur les auteurs de ces ouvrages ; les noms de ceux-ci ont péri par une juste punition d'une telle vanité.”
Hérodote est le seul des douze auteurs dont parle Pline dont les ouvrages nous soient parvenus. Jomard fait remarquer que la durée du travail, telle qu'elle aurait été d'après Pline (soixante-dix-huit ans), ne s'accorde pas avec les règnes attribués aux auteurs des pyramides ; savoir, cent six années pour les deux premiers rois seulement. Pline parle aussi du puits de la grande pyramide, puits qui recevait, dit-on, les eaux du fleuve.


Photo Marc Chartier

Selon Aristide (ou plutôt d'après le rapport qu'il dit lui avoir été fait par les prêtres), les pyramides s'enfoncent autant sous la terre que leurs sommets s'élèvent au-dessus. Ce qui semblerait confirmer cette assertion, c'est que les auteurs anciens qui ont parlé des pyramides donnent à celles-ci une base plus large que celle qu'elles ont aujourd’hui.
Il est beaucoup question des pyramides dans les ouvrages d'Abd-el-Hokm, de Ben-Ouessyf-Chah, de Kodhaï, d'Abd-el-Rachyd, d'Abou-Yaboub-Mohammed, d'Abd-al-Latif et de quelques autres historiens arabes, les seuls auteurs qui, après les anciens et jusqu'au XVIIe siècle, aient traité des pyramides et qui méritent, en général, peu de confiance ; on sait combien l'imagination orientale se plaît à dénaturer les faits. Néanmoins leur témoignage, par suite de l'insuffisance de tout autre écrit sur les pyramides, est très précieux. Nous avons vu, en effet, que la plupart des ouvrages de l'antiquité qui ont traité des pyramides ne sont pas parvenus jusqu'à nous.
Abd-al-Latif, qui a visité les pyramides, donne de nombreux détails à leur sujet. Voici un extrait d'un des ouvrages de cet écrivain sur les deux plus grandes pyramides : “L'une de ces deux pyramides est ouverte et offre une entrée par laquelle on pénètre dans l'intérieur. Cette ouverture mène à des passages étroits, à des conduits qui s'étendent jusqu'à une grande profondeur, à des puits et à des précipices, comme l'assurent les personnes qui ont eu le courage de s'y enfoncer car il y a un grand nombre de gens qu'une folle cupidité et des espérances chimériques conduisent dans l'intérieur de cet édifice. Ils s'enfoncent dans ses cavités les plus profondes et arrivent enfin à un endroit où il ne leur est plus possible de pousser plus avant. Quant au passage le plus fréquenté et que l'on suit d'ordinaire, c'est un glacis qui conduit vers la partie supérieure de la pyramide, où l'on trouve une chambre carrée et, dans cette chambre, un sarcophage de pierre. Cette ouverture, par laquelle on pénètre aujourd'hui dans l'intérieur de la pyramide, n’est point la porte qui avait été ménagée lors de sa construction ; c'est un trou fait avec effort et pratiqué au hasard. On dit que c'est le calife Mamoun qui l'a fait ouvrir. La plupart des personnes de notre compagnie entrèrent dans cette ouverture et montèrent jusqu'à la chambre pratiquée en haut de la pyramide. À leur descente, elles racontèrent que ce passage était plein de chauves-souris et de leurs ordures, qu'il en était presque bouché (le savant Coutelle, lors de l'expédition d'Égypte, a trouvé aussi une quantité de chauves-souris dans la pyramide) ; que les chauves-souris y étaient presque aussi grosses que des pigeons et qu’on y voyait, dans la partie supérieure, des ouvertures et des fenêtres qui semblaient avoir été ménagées pour donner passage à l'air et à la lumière. Dans une autre visite que je rendis aux pyramides, j'entrai dans ce conduit intérieur avec plusieurs personnes et je pénétrai jusqu'aux deux tiers environ mais, ayant perdu connaissance par un effet de la frayeur que m'inspirait cette montée, je redescendis à demi mort. Les pierres des pyramides sont revêtues d'écriture dans cet ancien caractère dont on ignore aujourd'hui la valeur. Je n'ai rencontré dans toute l'Égypte personne qui pût dire connaître, même par ouï-dire, quelqu'un qui fut au fait de ce caractère. Ces inscriptions sont en si grand nombre que, si l'on voulait copier sur du papier celles seulement que l'on voit sur la surface de ces deux pyramides, on emplirait plus de dix mille pages. J'ai lu dans quelques livres des anciens Sabéens que, de ces deux pyramides, l'une est le tombeau d'Agathodémon et l'autre celui d'Hermès. Ce sont, suivant eux, deux grands prophètes, mais Agathodémon est le plus ancien des deux et le plus grand. Ils disent que de toutes les contrées de la terre on venait en pèlerinage a ces deux pyramides. Quand Mélik-al-Aziz-Othman-ben-Yousouf eut succédé son père, il se laissa persuader par quelques personnes de sa cour, gens dépourvus de bon sens, de démolir ces pyramides, et l'on commença par la pyramide rouge, qui est la troisième des grandes pyramides et la moins considérable. Le sultan y envoya donc des sapeurs, des mineurs et des carriers, sous la conduite de quelques-uns de ses principaux officiers et des premiers émirs de sa cour, et leur donna ordre de la détruire. Pour exécuter les ordres dont ils étaient chargés, ils établirent leur camp près de la pyramide ; ils y ramassèrent de tous côtés un grand nombre de travailleurs et les entretinrent à grands frais. Ils y demeurèrent ainsi huit mois entiers, occupés avec tout leur monde à l'exécution de la commission dont ils étaient chargés, enlevant chaque jour, après s'être donné bien du mal et après avoir épuisé toutes leurs forces, une ou deux pierres. Les uns les poussaient d'en haut avec des coins et des leviers, tandis que d'autres travailleurs les tiraient d'en bas avec des cordes et des câbles. Quand une de ces pierres venait enfin tomber, elle faisait un bruit épouvantable, qui retentissait à un très grand éloignement et qui ébranlait la terre et faisait trembler les montagnes. Dans sa chute, elle s'enfonçait dans le sable ; il fallait derechef employer de grands efforts pour l'en retirer; après quoi l'on y pratiquait des entailles pour y faire entrer des coins ; on faisait ainsi éclater des. pierres en plusieurs morceaux ; puis on chargeait claqua morceau sur un chariot pour le traîner au pied de la montagne qui est à peu de distance et où on l’y jetait. Après être restés longtemps campés en cet endroit et avoir consommé tous leurs moyens pécuniaires, comme leur peine et leurs fatigues allaient toujours en croissant, que leur résolution, au contraire, s'affaiblissait de jour en jour et que leurs forces étaient épuisées, ils furent contraints de renoncer honteusement à leur entreprise. Ceci se passait en l'année 593 (1196). Aujourd'hui, quand on considère les pierres provenues de la démolition, on se persuade que la pyramide a été détruite jusqu'aux fondements. Mais si, au contraire, on porte les regards sur la pyramide, on s'imagine qu'elle n'a éprouvé aucune dégradation et que, d'un côté seulement, il y a une partie du revêtement qui s'est détachée.”
D'après Abd-al-Latif, on trouvait en face des pyramides, sur la rive orientale du Nil, d'immenses carrières qui pouvaient avoir servi à l'extraction des matériaux qui les ont formées. Des voyageurs européens ont visité depuis ces mêmes carrières ; mais on ignore encore si ce sont réellement les carrières auxquelles ont puisé les constructeurs des pyramides, ou si les matériaux de ces monuments ont été comme le prétend le plus grand nombre des historiens, amenés de l'Arabie.
Tous les écrivains arabes s'accordent sur les noms des rois auxquels sont attribuées les trois pyramides de Giseh. “C'est toujours, dit Jomard, à Souryd, fils de Sahlouk, que la première est attribuée, à Herdjib la deuxième, à Keroures la troisième ; ces deux derniers princes, comme dans les écrits des Grecs, sont le frère et le neveu du premier. Ce nom de Keroures ou Kouros est le seul qui ait quelque analogie avec le nom de Cherinus (My-cerinus), que rapporte Diodore de Sicile.
Toutes les ouvertures des pyramides découvertes jusqu'à présent sont sur la face du nord, et nous voyons que les auteurs arabes placent les portes différemment : celles de la grande à l'E., de la deuxième à l'O., de la troisième au S. (un auteur dit au N.). Est-il prouvé qu'ils se sont trompés ? Non, sans doute, et il est presque impossible d'obtenir cette preuve à cause des masses immenses de décombres et de sables accumulés au pied de ces monuments. À l'époque d'Al-Mamoun, elles ne s'étaient pas amoncelées à ce point, et l'on avait pu trouver les bases découvertes ou peu encombrées. D'un autre côté, les ouvertures que nous connaissons sont toutes bien au-dessus de la base, à environ 12 mètres. Il semble donc que les écrivains, en parlant de portes conduisant à des galeries, à des canaux souterrains, désignent autre chose que les ouvertures semblables à celle qui est au N. de la grande pyramide et qui n'a guère que 1 mètre en tous sens. Tous ces écrivains, au reste, sont persuadés que ces monuments ont précédé le déluge, ce qui ne prouve qu'une chose, c'est l'ancienneté immémoriale de leur construction.”
D'après l'historien arabe Abou-Zeyd-el-Balkhy, l'inscription gravée sur les pyramides fut traduite en arabe : elle apprenait l'époque de la construction ; c'est le temps où, dit-il, la Lyre se trouvait dans le signe du Cancer ; en calculant, on trouvera deux fois trente-six mille ans solaires avant l'hégire. Cette dernière évaluation est évidemment exagérée. N'oublions pas, toutefois, que Manéthon assigne à l'histoire d'Égypte une durée de trente mille ans. Les prêtres thébains ont montré à Hérodote trois cent quarante et un colosses qui marquaient la succession de grands prêtres de père en fils depuis plus de onze mille ans. Les zodiaques des temples de Denderah et d'Esneh dénotent, d'après les astronomes modernes, un état du ciel qui remonte au moins à quinze mille ans. Plusieurs savants prétendent, il est vrai, que ces zodiaques sont de construction plus moderne. Mais d'autres indices, tirés des traditions astronomiques des anciens Égyptiens, prouvent, selon M. Rodier, que la civilisation égyptienne remonte au moins au CLe siècle av. J.-C.
Nous ne discuterons pas plus au long cette question de chronologie. Nous ferons seulement observer que, si, comme le prétendent un grand nombre de savants, l'Égypte était déjà un État civilisé onze mille ans av. J.-C., les pyramides pourraient fort bien être un monument âgé de quinze mille ans, c'est-à-dire qu'elles compteraient parmi les plus anciens monuments de l'industrie humaine, avec les dolmens et les menhirs.

Source : Gallica