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lundi 26 avril 2010

La construction de la Grande Pyramide, selon Vivant Denon (XVIIIe-XIXe s.) : une "immense entreprise, où les hommes semblent avoir voulu se mesurer avec la nature"

Complétant une première note consacrée à Dominique Vivant Denon (voir ICI), le texte ci-dessous de ce même auteur est extrait cette fois-ci du tome 3 de Voyage dans la Basse et la Haute-Égypte pendant les campagnes du général Bonaparte, publié en 1803.
Il s'agit du commentaire apporté par Vivant Denon à quelques illustrations, réalisées par lui, de l'intérieur de la Grande Pyramide.
La lecture, sur les reproductions des illustrations que j'ai choisies, des repères auxquels se réfère l'auteur n'est pas très aisée. Mais cette difficulté n'enlève rien, me semble-t-il, à la précision de la description. J'ai gardé, dans le cours du texte, les deux termes de "hissement" et "ragréement" qui, s'ils n'existent pas dans nos dictionnaires actuels, n'en sont pas moins explicites.


"Coupe de la pyramide ouverte, appelée le Chéops, par laquelle on peut prendre une idée des galeries qui conduisent aux deux chambres sépulcrales, qui paraissent avoir été les seuls objets pour lesquels on avait construit ces espèces d'édifices. G, l'entrée de la première galerie, qui était recouverte par le parement général, et qui apparemment avait à cet endroit quelque particularité qui aura pu faire découvrir cette entrée lorsqu'on en a tenté la fouille. La galerie G jusqu'à H se dirige vers le centre et à la base de l'édifice ; elle a soixante-cinq pas de longueur, que l'on est obligé de faire d'une manière si incommode que l'on ne doit les estimer qu'à cent soixante pieds. Arrivé à H, l'incertitude, causée par la rencontre de deux blocs de granit L, a égaré la fouille, et en a fait tenter une dirigée horizontalement dans la masse de la fabrique ; cette excavation abandonnée, on est revenu au point I ; et, fouillant autour des deux blocs jusqu'à vingt-deux pieds en remontant, on a trouvé l'entrée de la rampe ascendante K, qui, jusqu'à M, a cent vingt pieds. On monte cette galerie étroite et rapide en s'aidant d'entailles faites dans le sol, et de ses bras contre les côtés de cette galerie étroite ; la fabrique en est de pierre calcaire, liée avec un ciment de brique.
Arrivé au haut de cette rampe, on trouve un nouveau palier M, d'environ quinze pieds carrés ; à droite est une ouverture N, qu'on est convenu d'appeler le Puits, et qu'à l'irrégularité de son orifice on peut croire être encore une tentative de fouille : il faudrait du temps, de la lumière et des cordes pour s'assurer avec exactitude de sa profondeur et de sa direction ; on entend qu'elle cesse bientôt d'être perpendiculaire par le bruit qu'y fait la chute d'une pierre. Ce puits a deux pieds sur 18 pouces de diamètre ; il faudrait faire une fouille pour pouvoir hasarder quelque conjecture sur cette excavation ; à droite de ce trou, est une galerie horizontale O, de 170 pieds, se dirigeant au centre de l'édifice, au bout de laquelle est l'entrée d'une chambre dite de la reine, E : sa forme est un carré long de 18 pieds 2 pouces sur 15 pieds 8 pouces; sa hauteur est incertaine, parce qu'une avide curiosité en a fait bousculer le sol, et creuser une des parties latérales, et que les décombres de toutes ces violations ont été laissés sur la place. La partie supérieure a la forme d'un toit d'angle à peu près équilatéral ; aucun ornement, aucun hiéroglyphe, aucun vestige de sarcophage. Une pierre calcaire fine, et liée d'un appareil recherché, fait tout l'ornement de cette pièce. (…)
À quoi cette chambre a-t-elle été destinée ? Était-ce pour mettre un corps ? Dans ce cas, la pyramide, bâtie à dessein d'en mettre deux, n'a pas été fermée à une seule époque ; en cas d'attente, et que cette seconde sépulture fût effectivement celle de la reine, les deux blocs de granit, dont j'ai déjà parlé, et qui sont à l'entrée des deux galeries inclinées, étaient donc réservés à clore définitivement l'ouverture des deux chambres, et des galeries adjacentes.
Revenons sur nos pas jusqu'à la plate-forme du puits M, où, en se hissant de quelques pieds, on se trouve au bas d'une grande et magnifique rampe, P Q, de 180 pieds de longueur, se dirigeant aussi vers le centre de l'édifice ; sa largeur est de 6 pieds 6 pouces, dans laquelle il faut comprendre deux parapets de 19 pouces de diamètre, percés, par espace de 3 pieds 6 pouces ; de trous longs de 22, larges de 3. Cette rampe était sans doute destinée à monter le sarcophage ; les trous avaient servi à assurer par quelque machine le hissement de cette masse sur un plan aussi incliné ; la même machine avait sans doute nécessité des entailles au-dessus de la partie latérale de chacun de ces trous, qui ont été réparés ensuite par un ragréement. Cette galerie se ferme peu à peu jusqu'à son plafond par huit retraites de 6 pieds de hauteur ; ce qui, joint à 12 qu'il y a du sol jusqu'à la première plate-bande, donne 60 pieds de clef à cette étrange voûte.
Arrivé au-dessus, en s'aidant d'entailles assez régulières, mais modernes, on trouve une petite plateforme, puis une espèce de coffre de granit C, dont les parties latérales, soutenues par la masse générale de l'édifice, étaient destinées à recevoir dans le vide qu'elles laissaient des blocs de même matière, qui, hersés dans des rainures saillantes et rentrantes, devaient masquer et défendre à jamais la porte de la principale sépulture.
Il a fallu sans doute des travaux immenses pour construire d'abord et détruire ensuite cette partie de l'édifice ; ici, l'enthousiasme superstitieux s'est trouvé aux prises avec l'ardente avarice, et la dernière l'a emporté.
Après la destruction de treize pieds d'épaisseur de granit, on a découvert une porte carrée F, de 3 pieds 3 pouces, qui est l'entrée de la pièce principale D, de forme carrée, longue de 16 pieds sur 32 de large, et de 18 pieds de hauteur ; la porte est à l'angle du grand côté, comme à la chambre d'en-bas. Vers le fond, à droite en entrant, est un sarcophage isolé, de 6 pieds 11 pouces de long sur 3 pieds de large, et 3 pieds 1 pouce 6 lignes d'élévation. Quand on aura dit que ce tombeau est d'un seul morceau de granit, que cette chambre n'est qu'un coffre de même matière, avec un demi-poli d'un appareil assez précieux pour qu'il n'ait point nécessité de ciment dans tout son appareil, on aura décrit cet étrange monument, et donné l'idée de l'austérité de sa magnificence.


Le tombeau est ouvert et vide, sans qu'il soit resté aucun vestige de son couvercle ; la seule dégradation dans toute cette chambre est la tentative d'une fouille à un des angles, et deux petits trous à peu près ronds, à hauteur d'appui, auxquels des curieux ont attaché trop d'importance.
C'est ici que se termine le voyage, comme c'est là qu'il parait qu'ait été le but de cette immense entreprise, où les hommes semblent avoir voulu se mesurer avec la nature.
Le citoyen Grosbert, ingénieur, qui a séjourné aux Pyramides, qui en a fait un plan en relief, que l'on voit avec intérêt au Jardin national des plantes, et une explication dans un livre intitulé, Description des pyramides de Djyzéh, de la ville du Caire et de ses environs, donne au Chéops 728 pieds de base, et évalue sa hauteur à 448 pieds, en comptant la base par la moyenne proportionnelle de la longueur des pierres, et la hauteur par l'addition de la mesure de chacune des diverses assises. D'après les calculs du citoyen Grosbert et de M. Maillet, la chambre sépulcrale est à 160 pieds au-dessus du sol de la pyramide.
La base de la pyramide appelée Chefrenes est estimée par le même auteur de 655 pieds, et en élévation de 398 pieds ; sa couverte, dont il existe encore quelque chose à sa partie supérieure, est un enduit formé de gypse, de sable et de cailloux. Le Miserinus, ou troisième pyramide, dit encore le citoyen Grosbert, a 280 pieds de base, et 162 d'élévation : je renverrai mes lecteurs à cet écrivain pour les plans et les détails que je n'ai pas eu le temps de prendre, et que ses connaissances dans cette partie ont mis dans le cas de donner avec l'exactitude que mérite l'importance de ces édifices, et l'intérêt qu'ils inspirent." (commentaire de la planche XX)

samedi 6 mars 2010

"La masse d'orgueil qui les a fait entreprendre paraît excéder celle de leur dimension physique" (Vivant Denon - XVIIIe-XIXe s., à propos des pyramides d'Égypte)

Ayant accompagné Bonaparte lors de la campagne d'Égypte, en 1798-1799, et étant considéré comme un précurseur de l'égyptologie, Dominique Vivant Denon (1747-1825) est l'auteur de quelque quatre cents croquis et relevés archéologiques rapportés d'Égypte.
Dans son ouvrage Voyage dans la Basse et la Haute Égypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799, tome 1, 1807, il complète les faits d'armes du futur empereur par des observations et récits moins spécifiquement militaires, dont la description des pyramides que l'on lira ci-dessous.
Son interprétation des monuments est sans ambiguïté : il n'y voit que la trace de "gouvernements sacerdotalement despotes", à la "démence tyrannique", et de la "stupide obéissance" du peuple qui a travaillé à leur construction.
D'autres "précurseurs de l'égyptologie" auront, est-il besoin de le préciser, une autre lecture de l'histoire...
À noter la pique de l'auteur à l'encontre des savants qui pérorent sur les pyramides sans être jamais allés en Égypte. 

Vivant Denon : autoportrait (Wikimedia commons)

"Je crois que pour donner, en peinture comme en dessin, une idée des dimensions de ces édifices [les pyramides de Guizeh], il faudrait dans la juste proportion représenter sur le même plan que l'édifice une cérémonie religieuse analogue à leurs antiques usages. Ces monuments, dénués d'échelle vivante, ou accompagnés seulement de quelques figures sur le devant du tableau, perdent et l'effet de leurs proportions et l'impression qu'ils doivent faire. Nous en avons un exemple de comparaison en Europe dans l'église de S. Pierre de Rome, dont l'harmonie des proportions, ou plutôt le croisement des lignes, dissimule la grandeur, dont on ne prend une idée que lorsque rabaissant sa vue sur quelques célébrants qui vont dire la messe suivis d'une troupe de fidèles, on croit voir un groupe de marionnettes voulant jouer Athalie sur le théâtre de Versailles : un autre rapprochement de ces deux édifices, c'est qu'il n'y avait que des gouvernements sacerdotalement despotes qui pussent oser entreprendre de les élever, et des peuples stupidement fanatiques qui dussent se prêter à leur exécution.
Mais, pour parler de ce qu'ils sont, montons d'abord sur un monticule de décombres et de sables, qui sont peut être les restes de la fouille du premier de ces édifices que l'on rencontre, et qui servent aujourd'hui à arriver à l'ouverture par laquelle on peut y pénétrer ; cette ouverture, trouvée à peu près à soixante pieds de la base, était masquée par le revêtissement général, qui servait de troisième et dernière clôture au réduit silencieux que recelait ce monument : là commence immédiatement la première galerie ; elle se dirige vers le centre et la base de l'édifice ; les décombres, que l'on a mal extraits, ou qui, par la pente, sont naturellement retombés dans cette galerie, joints au sable que le vent du nord y engouffre tous les jours, et que rien n'en retire, ont encombré ce premier passage, et le rendent très incommode à traverser.
Arrivé à l'extrémité, on rencontre deux blocs de granit, qui étaient une seconde cloison de ce conduit mystérieux : cet obstacle a sans doute étonné ceux qui ont tenté cette fouille ; leurs opérations sont devenues incertaines ; ils ont entamé dans le massif de la construction ; ils ont fait une percée infructueuse, sont revenus sur leurs pas, ont tourné autour des deux blocs, les ont surmontés, et ont découvert une seconde galerie, ascendante, et d'une raideur telle qu'il a fallu faire des tailles sur le sol pour en rendre la montée possible. Lorsque par cette galerie on est parvenu à une espèce de palier, on trouve un trou, qu'on est convenu d'appeler le puits, et l'embouchure d'une d'une galerie horizontale, qui mène à une chambre, connue sous le nom de chambre de la reine, sans ornements, corniche, ni inscription quelconque. Revenu au palier, on se hisse dans la grande galerie, qui conduit à un second palier, sur lequel était la troisième et dernière clôture, la plus compliquée dans sa construction, celle qui pouvait donner le plus l'idée de l'importance que les Égyptiens mettaient à l'inviolabilité de leur sépulture.
Ensuite vient la chambre royale, contenant le sarcophage : ce petit sanctuaire, l'objet d'un édifice si monstrueux, si colossal en comparaison de tout ce que les hommes ont fait de colossal. Si l'on considère l'objet de la construction des pyramides, la masse d'orgueil qui les a fait entreprendre paraît excéder celle de leur dimension physique ; et de ce moment l'on ne sait ce qui doit le plus étonner de la démence tyrannique qui a osé en commander l'exécution, ou de la stupide obéissance du peuple qui a bien voulu prêter ses bras à de pareilles constructions. Enfin le rapport le plus digne pour l'humanité sous lequel on puisse envisager ces édifices, c'est qu'en les élevant, les hommes aient voulu rivaliser avec la nature en immensité et en éternité, et qu'ils l'aient fait avec succès, puisque les montagnes qui avoisinent ces monuments de leur audace sont moins hautes et encore moins conservées.
Nous n'avions que deux heures à être aux pyramides : j'en avais employé une et demie à visiter l'intérieur de la seule qui soit ouverte ; j'avais rassemblé toutes mes facultés pour me rendre compte de ce que j'avais vu ; j'avais dessiné, et mesuré autant que le secours d'un seul pied-de-roi avait pu me le permettre ; j'avais rempli ma tête : j'espérais rapporter beaucoup de choses ; et, en me rendant compte le lendemain de toutes mes observations, il me restait un volume de questions à faire. Je revins de mon voyage harassé au moral comme physique, et sentant ma curiosité sur les pyramides plus irritée qu'elle ne l'était avant d'y avoir porté mes pas.
(…) Je repassai de nouveau devant les pyramides de Saccara, devant ce nombre de monuments qui décoraient le champ de mort, ou la Nécropolis de Memphis, et bornait cette ville au sud, comme les pyramides de Giséh la terminaient au nord. On chercherait encore le sol de cette cité superbe, qui avait succédé à Thèbes et en avait fait oublier la magnificence, si ces fastueux tombeaux n'attestaient son existence, et ne fixaient irrévocablement l'étendue de l'emplacement qu'elle occupait. Toutes les discussions publiées à cet égard, et qui rendent sa situation incertaine, ont été faites par des savants qui ne sont pas venus en Égypte, et qui n'ont pas pu juger combien les descriptions faites par Hérodote et Strabon sont évidemment exactes. Si cette discussion n'est pas encore terminée, c'est que jusqu'à notre arrivée en Égypte, quelque près du Caire que soient les pyramides, il avait toujours été difficile d'y séjourner, parce que les Arabes avaient conservé la possession des environs comme une propriété imprescriptible."