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lundi 14 janvier 2019

"Ces superbes pyramides, qui sont encore aujourd’hui l’admiration de ​​l’univers" (Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers - XVIIIe s.)

1721 - Egyptian Pyramids by Fischer von Each

"Pyramides d’Égypte, (Antiq. d’Archit. égypt.)​​ regum pecuniæ otiosa ac stulta ostentatio, selon la définition de Pline.
En effet, quoique ce soit un ouvrage prodigieux d’architecture, c’est le plus inutile que les hommes aient jamais exécuté ; cependant comme ce monument est le plus célèbre de l’antiquité, que tous les historiens en ont parlé avec admiration, qu’il subsiste encore de nos jours, du moins en partie, & que nos voyageurs modernes, Thévenot, le Brun, Greaves, le père Vansleb, Gemelly & autres ont été exprès sur les lieux pour le décrire & le mesurer, il convient d’entrer ici dans des détails un peu étendus sur ces fameuses pyramides.

Les anciens tombent tous d’accord qu’elles ont été bâties pour servir de tombeaux à ceux qui les ont élevées : Diodore de Sicile & Strabon le disent clairement : les Arabes le confirment, & le tombeau qu’on voit encore aujourd’hui dans la plus grande pyramide, met la chose hors de doute.

Si l’on cherche la raison qui porta les rois d’Égypte à entreprendre ces grands bâtiments, Aristote insinue que c’était un effet de leur tyrannie : Pline pense qu’ils les ont élevées en partie par ostentation, & en partie pour tenir leurs sujets occupés, & leur ôter les occasions de penser à quelque révolte. Mais, quoique ces raisons puissent y être entrées pour quelque chose, on croit trouver la principale dans la théologie même des Égyptiens. Servius, en expliquant cet endroit de Virgile, animamque sepulcro - Condidimus,
assure que les Égyptiens croyaient que l’âme demeurait attachée au corps, tant qu’il restait en son entier ; ces peuples, dit ce savant commentateur, embaument leurs corps, afin que l’âme ne s’en sépare pas sitôt, pour passer dans un autre corps. C’est pour conserver les corps incorruptibles, qu’ils avaient inventé ces précieuses compositions dont ils les embaumaient, & qu’ils leur ont bâti de superbes monuments plus magnifiques que tous leurs palais. Ce fut par cette même raison que les rois de Thèbes en élevèrent de pareils qui ont bravé tant de siècles ; & Diodore de Sicile nous apprend qu’il paraissait par les commentaires sacrés des Égyptiens, qu’on comptait quarante-sept de ces superbes tombeaux, mais qu’il n’en restait plus que dix-sept du temps de Ptolomée Lagus. Ces tombeaux que vit Strabon, proche de Syène dans la haute Égypte, avAient été bâtis pour la même fin.

Longtems après le règne des premiers rois de Thèbes, ceux de Memphis s’étant trouvés les maîtres, & ayant la même croyance sur la résidence des âmes auprès des corps, élevèrent ces superbes pyramides, qui sont encore aujourd’hui l’admiration de ​​l’univers. Les Égyptiens de moindre condition, au lieu de pyramides, faisaient creuser pour leurs tombeaux, de ces caves qu’on découvre tous les jours, & dans lesquelles on trouve des momies.

Si l’on cherche la raison de la figure qu’on donna aux pyramides, on trouvera sans peine qu’elles furent bâties de la sorte, parce que de toutes les figures qu’on peut donner aux édifices, celle-là est la plus durable, le haut ne chargeant point le bas, & la pluie qui ruine ordinairement les autres bâtiments ne pouvant nuire à des pyramides, parce qu’elle ne s’y arrête pas. Peut-être aussi qu’ils ont voulu par-là représenter quelques-uns de leurs dieux ; car alors les Égyptiens représentaient leurs divinités par des colonnes & par des obélisques. Ainsi nous voyons dans Clément Alexandrin, que Callirhoé, prêtresse de Junon, mit au haut de la figure de sa déesse, des couronnes & des guirlandes ; car dans ce temps-là les statues des dieux avaient la figure de colomnes ou d’obélisques. Pausanias dit que dans la ville de Corinthe, Jupiter Melichius était représenté par une pyramide, & Diane par une colonne.
Les autres nations ont quelquefois imité ces ouvrages des Égyptiens, & ont dressé des pyramides pour leurs sépulcres. Sur ce passage de Virgile,
Fuit ingens monte sub alto
Regis Dercenni terreno ex aggere bustum
Antiqui Laurentis opacâque ilice tectum
,
Servius remarque qu’anciennement les personnes de condition se faisaient enterrer sous des montagnes, & qu’ils ordonnaient qu’on dressât sur leurs sépulcres des colonnes & des pyramides.

Le lieu où sont les pyramides, dit le P. Vansleb, qui fit le voyage d’Égypte en 1672, est un cimetière, & sans doute un cimetière de Memphis ; car tous les historiens arabes nous apprennent que cette ville était bâtie dans l’endroit où sont les pyramides, & vis-à-vis le vieux Caire.

Toutes ces pyramides ont une ouverture qui donne passage dans une allée basse fort longue, & qui conduit à une chambre, où les anciens Égyptiens mettaient les corps de ceux pour lesquels les pyramides étaient faites. Si l’on ne voit pas ces ouvertures dans toutes les pyramides, cela vient de ce qu’elles sont bouchées par le sable que le vent y a apporté. Sur quelques-unes on trouve des caractères hiéroglyphiques assez bien conservés.

Toutes les pyramides étaient posées avec beaucoup de régularité. Chacune des trois grandes, qui subsistent encore, sont placées à la tête d’autres plus petites, que l’on ne peut néanmoins connaître que difficilement, parce qu’elles sont couvertes de sable ; toutes sont construites sur un rocher uni, caché sous du sable blanc ; & il y a quelque apparence que les pierres dont on les a bâties, ont été tirées sur le lieu même ; aucune de ces pyramides n’est égale, ni parfaitement carrée. Toutes ont deux côtés plus longs que les deux autres.

Dans toutes les pyramides, il y a des puits profonds, carrés & taillés dans le roc. Il y a aussi de ces puits dans les grottes qui sont au voisinage des pyramides ; ces grottes sont creusées au côté d’une roche en assez mauvais ordre, & sans symétrie par-dehors, mais fort égales & bien proportionnées par-dedans. Le puits est le lieu où les Égyptiens mettaient les corps de ceux pour qui la grotte avait été faite. Les murailles de quelques-unes ont des figures hiéroglyphiques, taillées aussi dans le roc, les unes plus grandes, les autres plus petites. Les trois principales pyramides connues des voyageurs sont à environ neuf milles du Caire.

La plus belle de toutes est située sur le haut d’une roche, dans le désert de sable d’Afrique, à un quart​ de lieue de distance, vers l’ouest des plaines d’Égypte. Cette roche s’élève environ cent pieds au-dessus du niveau de ces plaines, mais avec une rampe aisée, & facile à monter : elle contribue en quelque chose à la beauté & à la majesté de l’ouvrage ; & sa dureté fait un fondement proportionné à la masse de ce grand édifice.

Pour pouvoir visiter cette pyramide en-dedans, il faut ôter le sable qui en bouche l’entrée ; car le vent y en pousse continuellement avec violence une si grande quantité, qu’on ne voit ordinairement que le haut de cette ouverture ; il faut même, avant que de venir à cette porte, monter sur une petite colline, qui est vis-à-vis, tout auprès de la pyramide, & qui sans doute s’y est élevée du sable que le vent y a poussé, & qui ne pouvant être porté plus loin à cause de la pyramide qui l’arrêtait, s’y est entassé de la sorte. Il faut aussi monter seize marches, avant que d’arriver à l’entrée de l’ouverture qui est du côté du nord.

On prétend qu’autrefois on la fermait après y avoir porté le corps mort, & que pour cet effet, il y avait une pierre taillée si juste, que lorsqu’on l’y avait remise, on ne la pouvait discerner d’avec les autres pierres, mais qu’un pacha la fit emporter, afin qu’on n’eût plus le moyen de fermer la pyramide. Quoi qu’il en soit, cette entrée est carrée, & elle a la même hauteur & la même largeur depuis le commencement jusqu’à la fin. La hauteur est d’environ trois pieds & demi, & la largeur quelque chose de moins. La pierre qui est au-dessus en travers, a près de douze pieds de longueur, & dix-huit pieds de largeur. Le long de ce chemin, on trouve une grande chambre longue de dix-huit pieds, & large de douze ; sa voûte est en dos d’âne.

Quand on est venu jusqu’au bout de ce premier chemin, on rencontre une autre allée pareille, qui va un peu en montant ; elle est de la même largeur, mais si peu élevée, principalement dans l’endroit où ces deux chemins aboutissent, qu’il faut se coucher sur le ventre, & s’y glisser en avançant les deux mains, dans l’une desquelles on tient une chandelle allumée, pour s’éclairer dans cette obscurité. Les personnes qui ont de l’embonpoint, ne doivent pas se hasarder à y passer, puisque les plus maigres y parviennent avec assez de peine.

Quelques voyageurs racontent que ce passage a plus de cent pieds de longueur, & que les pierres qui le couvrent, & qui font une espèce de voûte, ont vingt-cinq à trente paumes. Mais la fatigue que l’on essuie, & la poussière qui étouffe presque, ne permettent guère d’observer ces dimensions.

Au commencement de ce chemin qui va en montant, on rencontre à main droite un grand trou, où l’on peut aller quelque temps en se courbant ; à la fin on éprouve de la résistance : ce qui fait croire que ce n’a jamais été un passage, mais que cette ouverture s’est faite par la longueur du temps. Après qu’on s’est glissé par ce passage étroit, on arrive à une espace où l’on peut se reposer, & l’on trouve deux autres chemins, dont l’un descend, & l’autre monte à l’entrée du premier ; il y a un puits, qui à ce qu’on dit, conduit dans une grotte à la distance de 67 pieds, après quoi on trouve un chemin creusé dans le roc, plein de sable & d’ordures. Lorsqu’on est revenu de ce premier chemin qui est à main droite, on entre à gauche dans un second qui a 27 toises de long. Il y a des trous à chaque pas pour y mettre les pieds.

Les curieux qui vont visiter les pyramides, doivent être obligés à ceux qui ont fait ces trous : sans cela il serait impossible de monter au haut, & il faut encore être alerte pour en venir à bout, à l’aide du banc de pierre qu’on tient ferme d’une main, pendant que l’autre est occupée à tenir la chandelle. Outre cela il faut faire de fort grands pas, parce que les trous sont éloignés de six paumes l’un de l’autre. Cette montée, qu’on ne peut regarder sans admiration, peut passer pour ce qu’il y a de plus considérable dans les pyramides. Les pierres qui en font les murailles, sont unies comme une glace de miroir, & si bien jointes les unes aux autres, qu’on diroit que ce n’est qu’une seule pierre. Il en est de même du fond où l’on marche, & la voôte est superbe.

Ce chemin, qui conduit à la chambre des sépulcres, persuade que ce n’est point là qu’était la véritable entrée de la pyramide : il faut que celle qui conduisait à cette chambre soit plus aisée & plus large ; car si les pyramides étaient les tombeaux des anciens rois, il faut qu’on ait ménagé une route plus commode pour y porter les cadavres ; & comment les faire passer par un chemin où l’on ne peut marcher qu’en grimpant ? Si nous en croyons Strabon, on entrait dans la grande pyramide en levant la pierre qui est sur le sommet. À quarante stades de Memphis, dit-il, il y a une roche sur laquelle ont été bâties les pyramides & les monumens des anciens rois… L’une de ces pyramides est un peu plus grande que les autres ; sur son sommet il y a une pierre qui pouvant être aisément ôtée, découvre une entrée qui mène par une descente à vis jusqu’au tombeau : ainsi on pourrait avoir élevé cette tombe par le moyen de quelque machine, sur le haut de la pyramide, avant que les pierres qui la couvrent y fussent posées, & l’avoir fait descendre ensuite dans la chambre.

Au bout de la montée on entre dans cette chambre ; on y voit un sépulcre vide taillé d’une seule pierre qui, lorsqu’on frappe dessus, rend un son comme une cloche. La largeur de ce sépulcre est de trois pieds & un pouce ; la hauteur de trois pieds & quatre pouces, & la longueur de sept pieds & deux pouces. La pierre dont il est fait a plus de cinq pouces d’épaisseur ; elle est extraordinairement dure, bien polie, & ressemble à du porphyre. Les murailles de la chambre sont aussi incrustées de cette pierre.

Le sépulcre est tout nu, sans couverture, sans balustrade, soit qu’il ait été rompu, ou qu’il n’ait jamais été couvert. Le roi qui a fait bâtir cette pyramide, n’y a jamais été enterré. D’anciens auteurs disent que le fondateur de cette pyramide était Chemmis. Diodore de Sicile, en parlant de ce prince & de Cephren, qui a fait construire une des autres pyramides, dit que quoique ces deux rois aient fait élever ces deux superbes monuments pour en faire leur sépulcre, il est vrai néanmoins qu’aucun d’eux n’y a été enterré.

Pour visiter la pyramyde en dehors, on monte en reprenant de temps en temps haleine. Environ à la moitié de la hauteur, à un des coins du côté du nord, qui est l’endroit où l’on peut monter avec moins de peine, on trouve une petite chambre carrée où il n’y a rien à voir, & qui ne sert qu’à se reposer, ce qui n’est pas inutile. Quand on est parvenu au haut, on se trouve sur une plate-forme, d’où l’on a une agréable vue sur le Caire & sur toute la campagne des environs, sur d’autres pyramides qu’on découvre, & sur la mer, que l’on a à main gauche.

La plate-forme qui, à la regarder d’en bas, semble finir en pointe, est de dix ou douze grosses pierres, & elle a à chaque côté qui est carré seize à dix-sept pieds. Quelques-unes de ces pierres sont un peu rompues ; & la principale de toutes, sur laquelle étoit la plupart des noms de ceux qui avaient pris la peine de monter au haut de cette pyramide, a été jetée en bas par quelques voyageurs.

On ne peut descendre autrement que par le dehors ; quand on a bâti la pyramide on a tellement disposé les pierres les unes sur les autres, qu’après en​ avoir fait un rang avant que d’en poser un second, on a laissé un espace à se pouvoir tenir dessus, ou du moins suffisant pour asseoir les pieds fermes. Le Brun dit avoir compté deux cent dix rangs de pierre, les unes hautes de quatre paumes, les autres de cinq, & quelques-unes de six. Quant à la largeur, quelques-unes ont deux paumes, d’autres trois ; d’où il est aisé de comprendre qu’il doit être difficile de les monter.

Il est néanmoins encore plus malaisé de descendre, car quand on regarde du haut en bas, les cheveux dressent à la tête. C’est pourquoi le plus sûr est de descendre à reculons, & de ne regarder qu’à bien poser les pieds à mesure que l’on descend. D’ailleurs de toutes les pierres dont la grande pyramide est faite, il n’y en a presque point qui soient entières ; elles sont toutes rongées par le temps, ou écornées par quelqu’autre accident : de sorte que quoiqu’on puisse monter de tous côtés jusqu’à la plate-forme, on ne trouve pourtant pas la même facilité à descendre.

En mesurant cette pyramide d’un coin à l’autre par le devant, le P. Vansleb a trouvé qu’elle avait trois cents pas ; & ensuite ayant mesuré la même face avec une corde, il a trouvé cent vingt-huit brasses, qui font sept cent quatre pieds. L’entrée n’est pas au milieu : le côté du soleil couchant est plus large d’environ soixante pieds. La hauteur de la pyramide, en la mesurant par-devant avec une corde, est, selon la même voyageur, de cent douze brasses, chacune de cinq pieds & demi, ce qui revient à six cens seize pieds. On ne peut pas néanmoins dire de combien elle est plus large que haute, parce que le sable empêche qu’on ne puisse mesurer le pied. Le côté de cette pyramide qui regarde le nord, est plus gâté que les autres, parce qu’il est beaucoup plus battu du vent du nord, qui est humide en Égypte.

La seconde pyramide ne peut être vue que par dehors, parce qu’on n’y peut entrer, étant entièrement fermée. On ne peut pas non plus monter au haut, parce qu’elle n’a point de degrés comme celle qui vient d’être décrite. De loin, elle paraît plus haute que la première, parce qu’elle est bâtie dans un endroit plus élevé ; mais quand on est auprès, on se détrompe. M. Thévenot donne à chaque face six cent trente-un pieds. Elle paraît si pointue, qu’on dirait qu’un seul homme ne saurait se tenir sur son sommet. Le côté du nord est aussi gâté par l’humidité.

La troisième est petite, & de peu d’importance. On croit qu’elle a été autrefois revêtue de pierres, & semblables à celles du tombeau qui est dans la première pyramide. Ce qui donne lieu de le penser, c’est qu’on trouve aux environs une grande quantité de semblables pierres.

Pline parlant de ces pyramides, dit que celle qui est ouverte fut faite par 370000 ouvriers dans l’espace de 20 ans."

extrait de L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, éditée de 1751 à 1772 sous la direction de Diderot et d’Alembert.

mercredi 26 janvier 2011

Les pyramides “donnent l’impression d’une indescriptible grandeur” (J.O. Noyes - XIXe s.)

En consultant leur revue The Young men’s magazine, vol. 1, 1858, les jeunes Américains du XIXe siècle étaient à bonne école !
Avec cette livraison de leur publication (favorite ?), ils avaient la possibilité de lire les propos de James O. Noyes, sous le titre “The Origin and the Design of the Pyramids”, autrement dit de s’initier à la culture égyptienne.
Dans cet article en deux parties, l’auteur propose une revue de détail de diverses théories relatives à la fonction des pyramides, dont les auteurs, par-delà les frontières du temps, ne devaient pas être déçus du voyage !
Hérodote ? Des écrits indignes de l’histoire ! Diodore et Strabon ? Même école, donc même sanction ! Platon ? De la pure spéculation ! Les “greniers de Joseph” ? Incohérent ! Les auteurs arabes ? La “saveur de la fiction orientale” ! Diderot ? Des discours de “savant” annihilés par les découvertes ultérieures sur les hiéroglyphes ! Jomard ? Des propos “profondément stupides” !
Et l’on en vient finalement à un certain de Persiogny qui, lui, semble être digne d’un regard infiniment plus bienveillant : les pyramides n’ont-elles pas été les “meilleures barrières possibles” contre la progression du désert ?
Au terme de ce parcours, James O. Noyes se livre enfin lui-même pour reconnaître dans les pyramides des oeuvres de science et de génie. Ouf ! Il était temps...



Photo extraite de "Tulipe Noire" (FlickR),

 avec autorisation de l'auteur du site

“The secret of the origin and design of the Pyramids appears to have been sacredly guarded by the sacerdotal caste of Egypt, even down to the time of its extinction, which happened soon after the close of the dynasty of the Logidae. Not the least marvelous circumstance connected with the history of the Pyramids is that the object for which they were constructed was kept secret, not only from foreigners but also from the great mass of the Egyptians themselves. (...)
It is affirmed that [Herodotus] was initiated into the sacred order of priests, but his youth must have stood in the way of his passing beyond the first degree. His account of the Pyramids, whether derived from the testimony of the priests of Heliopolis and Memphis, or being, as is most probable, merely a reflection of the popular belief, is singularly vague, and altogether unworthy the dignity of history. (...)
The version of Herodotus, relative to the construction of the Pyramids for tombs, is precisely the same as that given four centuries later by Diodorus Siculus and the geographer Strabo, who, doubtless, derived their information from the same source. But the former of these more modern authors remarks, that "neither the historians nor the Egyptians themselves were of accord upon the subject of the Pyramids". (...)
The hypothesis of Plato, that the Pyramids were astronomical observatories, is merely a flight of speculative philosophy. The three largest of the Ghizeh group at least were originally cased with polished stone, rendering their ascent impracticable, as is now the case, to a certain extent, with the second pyramid. Moreover, for astronomical purposes they would not have been erected within a few hundred feet of each other, while a more elevated situation, such as the Mokattam ridge, on the opposite side of the Nile, would doubtless have been selected.
Equally absurd were the ancient ideas that the Pyramids of Ghizeh were the granaries of Joseph, or the treasuries of the kings by whom they had been built. The inference is, that the treasures of the latter were exhausted at the completion of these stupendous monuments, and moreover, the borders of the Libyan desert - the home of marauding tribes, as nomadic as its sands - would hardly have been chosen for the site of the royal treasuries.
The accounts given by the Arab authors relative to the Pyramids savor of eastern fiction. (...) These are a few of the thousand and one allusions to the Pyramids in the Arab authors, based doubtless upon the traditions of the ancient Egyptians, and varying but little during a period of several centuries. They do not, of course, assume the dignity of history, nor have they the sublime audacity of the conceptions of the ancient poets, who described the Pyramids as mountains piled up by the Titans in attempting to scale high Olympus. (...)
Diderot, instead of considering the Pyramids the mementos of the pride and stupidity of the Egyptian kings, regards them as memorials of their wisdom and love of science. He supposes that their erection was antecedent to the invention of letters, but that, having reached a high degree of perfection in the arts and sciences, the ancient Egyptians made use of these immense structures to transmit to posterity the elements of their knowledge. (...) but it is difficult to conceive how the Egyptians could have attained to a degree of culture enabling them to build the Pyramids without a knowledge of letters ; and the arguments of these savans have been annihilated by the discovery of hieroglyphics within the structures themselves.
M. Jomard, however, gave the greatest eclat to the scientific theory of the origin and design of the Pyramids, by bringing forward the idea that the great pyramid presented, in each of its dimensions, an aliquot part of the terrestrial degree in Egypt. But could anything have been more profoundly stupid on the part of the ancient Egyptians than the erection of this immense structure, a labor more Herculean than that of building a city, merely to show the value of the terrestrial degree and the linear measure adopted in Egypt ? This theory, although supported by a long list of illustrious names, does not so well account for the erection of the Pyramids as that hazarded by Jancourt and accepted by Volney, to the effect that the kings constructed tombs, impenetrable and eternal, in accordance with the dogma that the souls of the dead would return, after wandering six thousand years, to reanimate the bodies they had left. (...)
Although F. de Persigny never visited Egypt, he has had the satisfaction of seeing most of his learned contemporaries in France adopt the ingenious theory developed by a careful study of the double question of the pyramids and the desert. (...)
Want of space forbids even an allusion to the reasons for giving the pyramidal form to these cyclopean structures, as also to the pneumatical facts and principles, whereby it can be shown that they were the best possible barriers to interrupt the progress of the desert. Suffice it to say, they answered admirably the purpose for which they were constructed. For centuries they protected the fertile land of Egypt, the domain of Osiris, from the rage of Typhon, and it was not until after many of them were thrown down or greatly mutilated that the desert passed beyond its ancient boundaries. Even in the time of the Romans the province of Ghizeh was so free from sand that the Sphynx could be seen and studied in all its parts. The pyramids suffered greatly under the Caliphs, and the consequences soon became apparent. Macrisi, an Arab historian of the 14th century, relates, that the province of Ghizeh having been overrun by the desert, the inundation of sand was attributed to the mutilation of the Sphynx by a fanatical scheik. But in demolishing the pyramids, in overturning these artificial mountains, they unconsciously destroyed the veritable talismans protecting their territory.
Philosophers and writers have in all ages declaimed against the pyramids. But it is to be remembered that whatever exalts the imagination, whatever carries us beyond ourselves, and exercises a moral utility is not in vain. These Titanian temples were raised by genius ; and even regarded as tombs, as funereal and eternal gateways built upon the confines of eternity, they give the impression of indescribable grandeur. Diodorus says : " All the people of Egypt, regarding the duration of life as very short and of little importance, make much, on the contrary, of the memorial of virtue, which is to be left behind. Hence they call the dwellings of the living inns, where one sojourns but for a day, but give the name of eternal mansions to the tombs of the dead, from which there is no departure."
Thus the kings of Egypt have been indifferent as to the erection of palaces, but have exhausted themselves in the construction of their tombs. What the works of Shakespeare and the songs of Homer are among the productions of the human mind, the pyramids of Egypt are among the monuments erected by the hand of man. But when the Sphynx is compelled to reveal the secret of ages, when we find that the pyramids were works of the greatest public utility, and that both science and the mild genius of religion determined and guided their erection, we can but regard them with increased admiration and regret that the labors of men and the wealth of nations are not always, even in this enlightened age, so judiciously employed.”

samedi 6 février 2010

Les pyramides : "bibles de l'Égypte" (Denis Diderot - XVIIIe s.)

L'écrivain français Denis Diderot (1713-1784) fut le maître d'œuvre d'une célèbre Encyclopédie.
On lui doit également des développements philosophiques dans lesquels il "se démarque en proposant plus de la matière à un raisonnement autonome du lecteur qu'un système complet, fermé et rigide" (Wikipédia). D'abord influencé par le catholicisme, il a évolué vers un certain déisme, avant de se laisser convaincre par les idées matérialistes.
On retrouve ces traits de pensée dans le chapitre qu'il a consacré à la "Philosophie des Égyptiens", dans l'ouvrage Collection complète des œuvres philosophiques, littéraires et dramatiques de M. Diderot, tome 1, 1773. Même s'il reconnaît l' "à peu près" de son analyse de "l'état des choses en Égypte", il engage une virulente diatribe contre les prêtres de ce pays, soucieux avant toute autre priorité du "vain et pompeux étalage de leur culte". D'où l'inévitable question sur la crédibilité des sources auxquelles s'est référé le "Père de l'Histoire", Hérodote ayant vécu en un temps où "les pyramides portaient des inscriptions dans une langue et des caractères inconnus".
Dans un tel contexte "d'obscurités et de confusion", alors que, précise Diderot, la véritable écriture n'était pas encore inventée, on conçoit que les Égyptiens aient pu confier à la pierre de monuments pouvant défier le temps, la conservation de leurs sciences et de leurs arts, et, plus globalement, la mémoire de leurs connaissances.


Diderot par Louis-Michel van Loo, 1767 (source : Wikimedia commons)

"L'histoire de l'Égypte est, en général, un chaos, où la chronologie, la religion et la philosophie sont particulièrement remplies d'obscurités et de confusion.
Les Égyptiens voulurent passer pour les peuples les plus anciens de la terre, et ils en imposèrent sur leur origine. Leurs prêtres furent jaloux de conserver la vénération qu'on avait pour eux, et ils ne transmirent à la connaissance des peuples que le vain et pompeux étalage de leur culte. La réputation de leur sagesse prétendue devenait d'autant plus grande qu'ils en faisaient plus de mystère, et ils ne la communiquèrent qu'à un petit nombre d'hommes choisis, dont ils s'assurèrent la discrétion par les épreuves les plus longues et les plus rigoureuses. Les Égyptiens eurent des rois, un gouvernement, des lois, des sciences, des arts, longtemps avant que d'avoir aucune écriture ; en conséquence, des fables accumulées pendant une longue suite de siècles corrompirent leurs traditions. Ce fut alors qu'ils recoururent à l'hiéroglyphe, mais l'intelligence n'en fut ni assez facile, ni assez générale pour se conserver.
Les différentes contrées de l'Égypte souffrirent de fréquentes inondations ; ses anciens monuments furent renversés ; ses premiers habitants se dispersèrent ; un peuple étranger s'établit dans ses provinces désertes ; des guerres qui succédèrent répandirent, parmi les nouveaux Égyptiens, des transfuges de toutes les nations circonvoisines. Les connaissances, les coutumes, les usages, les cérémonies, les idiomes se mêlèrent et se confondirent. Le vrai sens de l'hiéroglyphe, confié aux seuls prêtres, s'évanouit ; on fit des efforts pour le retrouver. Ces tentatives donnèrent naissance à une multitude incroyable d'opinions et de sectes. Les historiens écrivirent les choses comme elles étaient de leur temps ; mais la rapidité des événements jeta dans leurs écrits une diversité nécessaire. On prit ces différences pour des contradictions ; on chercha à concilier sur une même date ce qu'il fallait rapporter à plusieurs époques. On était égaré dans un labyrinthe de difficultés réelles ; on en compliqua les détours pour soi-même et pour la postérité, par les difficultés imaginaires qu'on se fit.
L'Égypte était devenue une énigme indéchiffrable pour l'Égyptien même, voisin encore de la naissance du monde, selon notre chronologie. Les pyramides portaient, au temps d'Hérodote, des inscriptions dans une langue et des caractères inconnus ; le motif qu'on avait eu d'élever ces masses énormes était ignoré. À mesure que les temps s'éloignaient, les siècles se projetaient les uns sur les autres ; les événements, les noms, les hommes, les époques, dont rien ne fixait la distance, se rapprochaient imperceptiblement et ne se distinguaient plus ; toutes les transactions semblaient se précipiter pêle-mêle dans un abîme obscur, au fond duquel les Hyérophantes faisaient apercevoir à l'imagination des naturels, et à la curiosité des étrangers, tout ce qu'il fallait qu'ils y vissent pour la gloire de la nation et pour leur intérêt. Cette supercherie soutint leur ancienne réputation. On vint de toutes les contrées du monde connu chercher la sagesse en Égypte. Les prêtres égyptiens eurent pour disciples Moïse, Orphée, Linus, Platon, Pythagore, Démocrite, Thalès ; en un mot, tous les philosophes de la Grèce. Ces philosophes, pour accréditer leurs systèmes, s'appuyèrent de l'autorité des Hyérophantes. De leur côté, les Hyérophantes profitèrent du témoignage même des philosophes pour s'attribuer leurs découvertes. Ce fut ainsi que les opinions qui divisaient les sectes de la Grèce s'établirent successivement dans les gymnases de l'Égypte. Le platonisme et le pythagorisme surtout y laissèrent des traces profondes ; ces doctrines portèrent des nuances plus ou moins fortes sur celles du pays. Les nuances qu'elles affectèrent d'en prendre achevèrent la confusion. Jupiter devint Osiris ; on prit Typhon pour Pluton. On ne vit plus de différence entre l'Adès et l'Amenthès. On fonda, de part et d'autre, l'identité sur les analogies les plus légères. Les philosophes de la Grèce ne consultèrent là-dessus que leur sécurité et leurs succès ; les prêtres de l'Égypte, que leur intérêt et leur orgueil. La sagesse versatile de ceux-ci changea au gré des conjonctures. Maîtres des livres sacrés, seuls initiés à la connaissance des caractères dans lesquels ils étaient écrits, séparés du reste des hommes, et renfermés dans des séminaires, dont la puissance des souverains faisait à peine entr'ouVrir les portes, rien ne les compromettait. Si l'autorité les contraignait à admettre à la participation de leurs mystères quelque esprit naturellement ennemi du mensonge et de la charlatanerie, ils le corrompaient et le déterminaient à seconder leurs vues, ou ils le rebutaient par des devoirs pénibles et un genre de vie austère. Le néophyte le plus zélé était forcé de se retirer, et la doctrine ésotérique ne transpirait jamais.
Tel était, à peu près, l'état des choses en Égypte lorsque cette contrée fut inondée de Grecs et de Barbares qui y entrèrent à la suite d'Alexandre ; source nouvelle de révolutions dans la théologie et la philosophie égyptiennes. La philosophie orientale pénétra dans les sanctuaires d'Égypte, quelques siècles avant la naissance de Jésus-Christ. Les notions judaïques et cabalistiques s'y introduisirent sous les Ptolémées. Au milieu de cette guerre intestine et générale, que la naissance du christianisme suscita entre toutes les sectes des philosophes, l'ancienne doctrine égyptienne se défigura de plus en plus. Les Hyérophantes, devenus syncrétistes, chargèrent leur théologie d'idées philosophiques, à l'imitation des philosophes qui remplissaient leur philosophie d'idées théologiques. On négligea les livres anciens. On écrivit le système nouveau en caractères sacrés ; et bientôt ce système fut le seul dont les Hyérophantes conservèrent quelque connaissance. Ce fut dans ces circonstances que Sanchoniaton, Manéthon, Asclépiade, Palefate, Chéremon, Hécatée publièrent leurs ouvrages. Ces auteurs écrivaient d'une chose que ni eux, ni personne n'entendaient déjà plus. Qu'on juge par-là de la certitude des conjonctures de nos auteurs modernes, Kircher, Marsham et Witsius, qui n'ont travaillé qu'après des monuments mutilés, et que sur les fragments très suspects des disciples des derniers Hyérophantes.
(...) L'Égypte fut désolée par des guerres intestines et étrangères. Le Nil rompit ses digues, il se fit des ouvertures qui submergèrent une grande partie de la contrée. Les colonnes d'Agathodemon furent renversées ; les sciences et les arts se perdirent ; et l'Égypte était presque retombée dans sa première barbarie, lorsqu'un homme de génie s'avisa de recueillir les débris de la sagesse ancienne ; de rassembler les monuments dispersés ; de rechercher la clef des hiéroglyphes, d'en augmenter le nombre, et d'en confier l'intelligence et le dépôt à un collège de prêtres. Cet homme fut le troisième fondateur de la sagesse des Égyptiens. Les peuples le mirent aussi au nombre des dieux, et l'adorèrent sous le nom d'
Hermès Trismégiste.

Hermès Trismégiste, mosaïque - parvis de la Cathédrale de Sienne
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Tel fut donc, selon toute apparence, l'enchaînement des choses. Le temps qui efface les défauts des grands hommes, et qui relève leurs qualités, augmenta le respect que les Égyptiens portaient à la mémoire de leurs fondateurs, et ils en firent des dieux. Le premier de ces dieux inventa les arts de nécessité ; le second fixa les événements par des symboles ; le troisième substitua au symbole l'hiéroglyphe, plus commode ; et s'il m'était permis de pousser la conjecture plus loin, je ferais entrevoir le motif qui détermina les Égyptiens à construire leurs pyramides ; et pour venger ces peuples des reproches qu'on leur a faits, je représenterais ces masses énormes dont a tant blâmé la vanité, la pesanteur, les dépenses et l'inutilité, comme les monuments destinés à la conservation des sciences, des arts et de toutes les connaissances utiles à la nation égyptienne.
En effet, lorsque les monuments du premier ou du second Mercure eurent été détruits, de quel côté se durent porter les vues des hommes pour se garantir de la barbarie dont on les avait retirés, conserver les lumières qu'ils acquéraient de jour en jour, prévenir les suites des révolutions fréquentes auxquelles ils étaient exposés dans ces temps reculés où tous les peuples semblaient se mouvoir sur la surface de la terre, et obvier aux événements destructeurs dont la nature de leur climat les menaçait particulièrement ? Fut-ce de chercher un autre moyen, ou de perfectionner celui qu'ils possédaient ? Fut-ce d'assurer de la durée à l'hiéroglyphe, ou de passer de l'hiéroglyphe à l'écriture ? Mais l'intervalle de l'hiéroglyphe à l'écriture est immense. La métaphysique qui rapprocherait ces découvertes, et qui les enchaînerait l'une à l'autre, serait mauvaise. La figure symbolique est une figure de la chose. II y a le même rapport entre la chose et l'hiéroglyphe : mais l'écriture est une expression des voix. Ici le rapport change ; ce n'est plus un art inventé qu'on perfectionne ; c'est un nouvel art qu'on invente, et un art qui a ce caractère particulier que l'invention eût dû être totale et complète. (...)
Le génie rare, capable de réduire à un nombre borné l'infinie variété des sons d'une langue, de leur donner des signes, de fixer pour lui-même la valeur de ces signes, et d'en rendre aux autres l'intelligence commune et familière ne s'étant point rencontrée chez les Égyptiens, dans la circonstance où il leur aurait été le plus utile ; ces peuples, pressés entre l'inconvénient et la nécessité d'attacher la mémoire des faits à des monuments, ne durent naturellement penser qu'à en construire d'assez solides pour résister éternellement aux plus grandes révolutions. Tout semble concourir à fortifier cette opinion ; l'usage antérieur de confier à la pierre et au relief l'histoire des connaissances et des transactions : les figures symboliques qui subsistent encore au milieu des plus anciennes ruines du monde ; celles de Persépolis, où elles représentent les principes du gouvernement ecclésiastique et civil ; les colonnes sur lesquelles Theut grava les premiers caractères hiéroglyphiques ; la forme des nouvelles pyramides sur lesquelles on se proposa, si ma conjecture est vraie, de fixer l'état des sciences et des arts en Égypte ; leurs angles propres à marquer les points cardinaux du monde, et qu'on a employés à cet usage ; la dureté de leurs matériaux qui n'ont pu se tailler au marteau, mais qu'il a fallu couper à la scie ; la distance des carrières d'où ils ont été tirés, aux lieux où ils ont été mis en œuvre ; la prodigieuse solidité des édifices qu'on en a construits ; leur simplicité, dans laquelle on voit que la seule chose qu'on se soit proposée, c'est d'avoir beaucoup de solidité et de surface ; le choix de la figure pyramidale ou d'un corps qui a une base immense et qui se termine en pointe ; le rapport de la base à la hauteur ; les frais immenses de la construction ; la multitude d'hommes et la durée du temps que ce travail a consommés ; la similitude et le nombre de ces édifices ; les machines dont ils supposent l'invention ; un goût décidé pour les choses utiles, qui se reconnaît à chaque pas qu'on fait en Égypte ; l'inutilité prétendue de toutes ces pyramides comparées avec la haute sagesse des peuples : tout bon esprit qui passera ces circonstances, ne doutera pas un moment que ces monuments n'aient été construits pour être couverts un jour de la science politique, civile et religieuse de la contrée ; que cette ressource ne soit la seule qui ait pu s'offrir à la pensée, chez des peuples qui n'avaient point encore d'écriture, et qui avaient vu leurs premiers édifices renversés ; qu'il ne faille regarder les pyramides comme bibles de l'Égypte, dont les temps et les révolutions avaient peut-être détruit les caractères plusieurs siècles avant l'invention de l'écriture ; que c'est la raison pour laquelle cet événement ne nous a point été transmis ; en un mot, que ces masses, loin d'éterniser l'orgueil ou la stupidité de ces peuples, sont des monuments de leur prudence et du prix inestimable qu'ils attachaient à la conservation de leurs connaissances. Et la preuve qu'ils ne se sont point trompés dans leur raisonnement, c'est que leur ouvrage a résisté, pendant une suite innombrable de siècles, à l'action destructive des éléments qu'ils avaient prévus, et qu'il n'a été endommagé que par la barbarie des hommes, contre laquelle les sages Égyptiens, ou n'ont point pensé à prendre des précautions, ou ont senti l'impossibilité d'en prendre de bonnes. Tel est notre sentiment sur la construction des pyramides de l'Égypte : il serait bien étonnant que, dans le grand nombre de ceux qui ont écrit de ces édifices, personne n'eût rencontré une conjecture qui se présente si naturellement."