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jeudi 6 janvier 2011

Selon Guillaume Antoine Olivier (XVIIIe-XIXe s.), la chambre de la Reine (Grande Pyramide) comporte un “second canal” et une “autre chambre dont aucun voyageur n’a fait mention”

Guillaume Antoine Olivier(1756-1814) était un naturaliste et un entomologiste. Rien au demeurant, dans son profil, n’autorisait ce spécialiste des bébêtes rampantes ou volantes à donner un éclairage particulier et compétent sur le pourquoi et le comment des pyramides.
Au cours d’un voyage, qui dura six années, au Moyen-Orient, il visita l’Égypte, à commencer par le site de Guizeh.
Dans son ouvrage Voyage dans l'Empire othoman, l'Égypte et la Perse, fait par ordre du gouvernement, pendant les six premières années de la République ; avec atlas. Tome troisième, voyage en Égypte, 1807, il relata notamment sa découverte de la Grande Pyramide.
Là, ô surprise, nous nous retrouvons embarqués dans un récit des plus palpitants. Notre auteur, de formation scientifique, se pose soudain en connaisseur, au point de revoir et corriger la copie de Maillet - rien que cela ! - ce dernier, de l’avis d’Olivier, ayant eu tort sur deux points importants : son interprétation de la fonction des conduits partant de la chambre du Roi et sa lecture de la configuration de la niche dans la chambre de la Reine. Pour se faire sa propre idée, il a recours aux moyens du bord (des bougies allumées, des cannes mises bout à bout) et, surtout, ne rechigne pas à ramper au milieu des décombres.
Bilan des opérations, au terme de plus de quatre heures d’exploration : des points d’interrogation, de bonnes questions, des suggestions pour des compléments d’exploration. Sans oublier quelques notions de maçonnerie, où l’admiration pour les bâtisseurs égyptiens se trouve modérée par la supériorité du savoir-faire des Romains et des Grecs.

Guillaume Antoine Olivier

“Tant que le jour dura, nos yeux restèrent fixés sur les deux grandes pyramides de Gizéh, sur les deux plus majestueux monuments de l’antiquité. Plus on les considère, plus on est étonné qu’un peuple ait pu exécuter des travaux si fort au-dessus du pouvoir ordinaire des hommes. Que de bras il fallut arracher à l’agriculture, aux arts, au commerce ! Que de trésors il fallut dépenser !
Mais quel fut le motif qui fit élever les pyramides ? A-t-on voulu se procurer un méridien impérissable ? Une seule eût suffi ? Les a-t-on voulu ériger en l’honneur de l’astre bienfaisant qui éclaire le monde ? On ne les eût pas multipliées. A-t-on voulu seulement déposer dans chacune d’elles les dépouilles mortelles d’un roi ? Dans ce cas, est-ce de l’orgueil ou de la piété ? Est-ce la flatterie des grands ou la reconnaissance du peuple, qui fit employer presque sans interruption plus de cent mille ouvriers à creuser les entrailles de la terre, en extraire des pierres d’une énorme grosseur, les entasser les unes sur les autres, et former ces montagnes qui se sont conservées intactes jusqu’à présent ?

Ces monuments, qui attestent l’opulence des rois, sont-ils un témoignage de leur sagesse ? Furent-ils élevés, après leur mort, par une contribution volontaire ? Ou bien ces travaux furent-ils ordonnés de leur vivant ? Le peuple fut-il accablé d’impôts ? Chaque pierre fut-elle arrosée de larmes ? Aristote les regarde comme des monuments de tyrannie. Les rois ne furent portés à cette dépense, selon lui, que pour appauvrir leurs sujets, que pour les accabler sous le poids d’un travail pénible et continuel, capable d’énerver leurs facultés, et leur ôter tout moyen de se révolter.

Celui qui ne verrait dans les pyramides que la grandeur des rois qui en conçurent le projet, et du peuple qui vint à bout d’en couvrir le sol de l’Égypte, aurait, selon nous, une bien fausse idée de la véritable grandeur d’une nation. (...)

Après avoir monté au-dessus du coteau, dont l’élévation est évaluée à cent pieds, on se trouve à peu de distance de la première pyramide, que l’on attribue au roi Chéops. Si l’on avance quelques pas, on aperçoit une grande tranchée ouverte dans le roc, qui semble avoir conduit anciennement, par une pente assez douce, à un souterrain actuellement comblé de sables. Nous avons conjecturé que c’est l’ouverture du canal dont parle Hérodote, qu’on avait creusé sous la roche pour amener par eau les matériaux qu’on retirait de la Haute-Égypte pour le revêtement des pyramides. Nous aurions bien désiré avoir le temps et les moyens de déblayer ces sables ; mais il fallut y renoncer et nous en tenir à des conjectures, faute de mieux. (...)


Photo Edgar Brothers (source : Jon Bodsworth)

Sur les deux murs latéraux [de la chambre du Roi, dans la Grande Pyramide], on aperçoit, en face l’un de l’autre, deux trous, l’un carré et l’autre ovale, auxquels Maillet a donné une destination assez singulière : le premier allait, suivant lui, par une ligne droite, jusqu’à l’extérieur de la pyramide ; il servait à donner de l’air aux personnes qui, par attachement ou par devoir, s’étaient enfermées vivantes auprès du corps de leur roi ; c’est par là qu’elles recevaient aussi les aliments dont elles avaient besoin. L’autre trou devait recevoir leurs excréments, qui tombaient dans un réduit profond, pratiqué au bas de la pyramide pour cet usage.

Cette conjecture d’un homme très judicieux, qui a résidé longtemps au Caire, et a visité plusieurs fois avec la plus grande attention l’intérieur de cette pyramide, nous porta à faire quelques efforts pour reconnaître la direction de ces trous. Il nous parut qu’elle était d’abord horizontale, et qu’ensuite, à la distance de sept à huit pieds, ils s’élevaient l’un et l’autre vers le haut de la pyramide ; car en y introduisant quelques bougies au moyen de nos cannes liées l’une à la suite de l’autre, nous vîmes, au fond, des pierres qu’on y avait jetées, dont une partie était cachée vers le haut et jamais vers le bas. La lumière d’ailleurs put s’élever dans l’espace que les pierres n’occupaient pas, et disparaître à nos yeux.

Le cit. Grobert croit que ces trous furent destinés à conserver des manuscrits ou des aromates qu’on avait coutume d’ensevelir avec les morts.



Photo Edgar Brothers (source : Jon Bodsworth)

La chambre inférieure n’a que dix-huit pieds de long sur seize de large ; le plafond n’est pas uni, mais formé de pierres qui s’avancent les unes en avant des autres, ainsi que la galerie qui conduit à la chambre supérieure. On voit sur le mur à gauche un enfoncement, que Maillet croyait avoir été destiné à recevoir une momie. Cet auteur s’est encore trompé dans cette conjecture ; car cet enfoncement est terminé au bas par un canal carré, semblable à celui par où on arrive à la chambre de la reine, et qu’on peut présumer devoir conduire à une autre chambre dont aucun voyageur n’a fait mention. Nous avons tenté inutilement d’y pénétrer : ce canal est tellement obstrué par des décombres, qu’à peine on peut s’y glisser de toute la longueur du corps ; mais par le moyen des bougies allumées que nous y avons introduites, nous avons reconnu que ce canal est horizontal, qu’il est semblable au premier, que les murs en sont intacts, et que les décombres dont il est rempli, n’y sont que déposés. Depuis Maillet on a généralement cru que tous les décombres, qui s’élèvent à plusieurs pieds au-dessus du sol de la chambre de la reine, étaient le produit d’une fouille faite sous le sol même de cette chambre. Si cette opinion est fondée, ceux qui entreprirent cette fouille, se trouvant embarrassés par la quantité de pierres qu’ils en tirèrent, durent les transporter jusque dans la chambre où ce nouveau canal conduit, en remplir le canal lui-même, et en couvrir le sol de la chambre de la reine à la hauteur de quatre ou cinq pieds. Il est également probable que du temps de Maillet, les décombres cachaient l’ouverture du second canal, et ne laissaient voir que l’enfoncement qui lui était supérieur ; ce qui porta cet auteur à présumer que c’était une niche à momie, bien loin d’imaginer qu’il désignât un second canal.

Cette chambre, au surplus, comme la supérieure, est toute formée de gros blocs de granit rose ; mais le canal par lequel on y arrive, est de pierre calcaire, blanche, enfumée comme celle des autres passages, et on y remarque une grande fente qui dépend, selon toutes les apparences, de quelque affaissement qu’aura éprouvé toute la masse de cette immense maçonnerie. (...)


Photo Edgar Brothers (source : Jon Bodsworth)

En retournant sur nos pas pour sortir de ces lieux méphitisés, nous vîmes à notre gauche, vers l‘endroit où les deux canaux inclinés se joignent, une ouverture en forme de grotte, qui n’est que le commencement d’un chemin forcé, par où l’on espérait sans doute parvenir à quelque autre appartement de ce vaste édifice. Le chemin ne s’étend pas à moins de quatre-vingts pieds ; il est très irrégulier : tantôt il faut ramper sur le ventre pour y pénétrer, et ailleurs on y marche debout. Les pierres qui en ont été arrachées y ont laissé des parois très irrégulières, qui nous ont permis de connaître plus particulièrement la construction de ce monument. Il s’en faut de beaucoup que sa maçonnerie soit autant signée que celle des édifices romains ou grecs ; dans ceux-ci, lorsque le mortier fut employé, les pierres y étaient toujours noyées, et il est bien rare d’y rencontrer le plus petit vide ; dans la maçonnerie de la pyramide, au contraire, on rencontre, dans l’entre-deux des pierres, des vides à y passer le bras. Il nous arrivait souvent de l’y introduire avec une canne dans toute leur longueur ; souvent nous n’apercevions aucune trace de mortier, tandis qu’ailleurs les pierres y étaient noyées. (...)

Nous avions résolu de passer une journée entière dans l’intérieur de la pyramide, afin de tout voir et revoir, tout observer, tout mesurer : nous nous flattions de n’en sortir qu’avec une idée exacte de sa distribution intérieure et de la destination de chaque objet qu’on y remarque ; mais l’air, qui s’y renouvelle avec une extrême lenteur, fut bientôt vicié par les bougies que nous étions obligés de tenir allumées, et par le grand nombre de personnes qui nous accompagnaient (...). Nous y restâmes cependant plus de quatre heures.”


Source : Digimom – Maison de l’Orient et de la Méditerranée

dimanche 4 avril 2010

Les "fameuses pyramides", selon Benoît de Maillet - 5e partie

Quatrième partie de la sixième Lettre de Benoît de Maillet, publiée dans sa Description de l'Égypte, contenant plusieurs remarques curieuses sur la géographie ancienne et moderne de ce pays, sur ses monuments anciens, sur les mœurs, les coutumes et la religion des habitants, sur le gouvernement et le commerce, sur les animaux, les arbres, les plantes, etc., composée sur les Mémoires de M. de Maillet, ancien Consul de France au Caire, 1735.
Cette dernière partie qui prend place ici est consacrée à la Grande Galerie et à sa fonction dans le déroulement du chantier de la pyramide de Khéops.
Parvenu à ce stade de sa découverte de la pyramide, l'auteur ne ne contente plus de décrire ce qu'il voit : il interprète. Compte tenu de la configuration de cet espace pour le moins "curieux", il y voit essentiellement une aire de stockage momentané des blocs de pierres destinés à obstruer les entrées de l'édifice au terme du chantier de construction. Et en effet, sa démonstration est logique, toujours nourrie d'une observation attentive au moindre détail. Quant à savoir si elle résiste, toute "vraisemblable" et "hardie" qu'elle puisse être, à une interprétation plus scientifique et nourrie de moult avis contradictoires, c'est une autre histoire. Mais l'on peut savoir gré à Benoît de Maillet d'avoir privilégié une lecture patiente et pointilleuse des entrailles de la Grande Pyramide, quitte à se fourvoyer dans les conclusions déduites de ses observations.

Photo John et Morton Edgar (Wikimedia commons)
"Après avoir expliqué le plus nettement que la matière a pu me le permettre, de quelle manière et par quels efforts la pyramide fut forcée et ouverte, il me reste encore à éclaircir un doute qu'aura fait naître sans doute la lecture de cette première partie. Il s'agit de savoir où était placé le magasin de tant de pierres qu'il fallut employer nécessairement pour fermer tous les canaux dont je viens de parler, et de quelle manière ils furent bouchés par des ouvriers qui sortirent ensuite de cet intérieur. Ce morceau n'est pas sans doute moins curieux que le reste, et mérite pour le moins autant d'attention.

J'ai déjà observé que dans les banquettes dont les deux côtés du canal de cent-vingt-quatre pieds, qui régnait au fond de la galerie, étaient accompagnés, on avait pratiqué des mortaises taillées perpendiculairement, de la longueur d'un pied, larges de six pouces, et profondes de huit. (...) Ces mortaises correspondaient parfaitement les unes aux autres, et régnaient dans toute la longueur des banquettes, à la distance de deux pieds et demi. On avait ménagé ces ouvertures en bâtissant la galerie, afin de pouvoir placer dans chacune une pièce de bois d'un pied en carré, et de trois ou quatre pieds de longueur, dont on avait coupé six pouces par le bas à la hauteur de huit doigts, selon le sens et la capacité des mortaises dans lesquelles ces solives devaient entrer. Ces pièces de bois devaient servir à former au-dessus un échafaud (1), destiné à soutenir les pierres nécessaires pour remplir tous les canaux qui restaient à boucher dans l'intérieur de la pyramide, et même ce canal de cent-vingt-quatre pieds (...) qui était au fond de la galerie. Ces solives avaient un autre entaillement à leur extrémité supérieure ; et de longues pièces de bois, dans lesquelles on avait taillé des mortaises pareilles à celles des banquettes, s'appliquant sur ces pieux, formaient de part et d'autre de la galerie un repos assuré de bas en haut pour placer des planches de six pieds et demi de longueur, épaisses d'un demi pied, et fort unies, sur lesquelles on posa un premier rang de pierres. Les banquettes s'élevaient de deux pieds et demi, comme je l'ai dit, au dessus du fond de la galerie. Je suppose que l'échafaud fut placé à trois pieds de hauteur des banquettes. Ainsi du fond de la galerie à cet échafaud, il y avait une élévation de cinq pieds et demi, qui était suffisante pour que les ouvriers pussent y passer debout.
J'ai encore remarqué ailleurs que, du fond du canal à la voûte de la galerie, il y avait vingt-sept pieds et demi d'élévation. Du fond du canal jusqu'à l'échafaud on en comptait six ; de l'échafaud en haut il en restait donc vingt et un et demi ; ainsi en mettant dans cette capacité quatre rangs de pierres de trois pieds et demi de hauteur, telles qu'il en fallait pour remplir les canaux, on avait encore au-dessus un vide de sept pieds et demi d'élévation. Mais je veux supposer que du premier rang au second, on mit entre les pierres une planche d'environ trois pouces d'épaisseur, et une pareille du second au troisième, afin qu'il fût plus facile de retirer les pierres, en les faisant glisser sur ces planches, trois rangs de ces pierres suffisaient pour remplir tous les vides qu'on avait à boucher, et qui sont aujourd'hui ouverts. Il pourrait même se faire que dans le corps de la pyramide il y eût encore d'autres canaux bouchés qui n'ont point été ouverts, puisque dans la galerie, on pouvait aisément placer quatre rangs de ces pierres, et même cinq dans un besoin. On peut s'en convaincre par le calcul que je viens de faire ; et il n'est pas vraisemblable qu'on eût exaucé (2) la galerie au-delà du nécessaire, ce qui aurait affaibli d'autant tout le corps de l'édifice. (...)

Illustration extraite de la "Description de l'Égypte" (Wikimedia commons)
On doit supposer que pour faciliter l'exécution de ces ouvrages, on avait attaché au mur du fond de la galerie qui termine l'esplanade, et vis-à-vis des pierres rangées sur l'échafaud, une forte potence de fer, qui portait une poulie solide, à la faveur de laquelle les ouvriers, placés sur la plate-forme, pouvaient, au moyen d'une bonne corde, tirer dessus l'échafaud les pierres l'une après l'autre, et les descendre sur la plate-forme même. Qu'ensuite, au côté que ces pierres présentaient aux ouvriers, on avait pratiqué un trou carré, profond de trois à quatre doigts, et plus large par bas que par haut, et que dans cette ouverture carrée on avait enfoncé deux pièces de fer, plus épaisses par bas que par haut, garnies à leur extrémité de deux bons anneaux, et séparées l'une de l'autre par un coin de fer. À la faveur de ces précautions, on avait une prise assurée pour tirer ces pierres de dessus l'échafaud, avec la corde qui passait dans les deux anneaux, pour les suspendre au moyen de la poulie, et les poser ensuite doucement sur l'esplanade, ou plate-forme, d'où elles étaient conduites sans beaucoup de peine à l'endroit de leur destination.(...)
Ce que je viens de dire de la fermeture de tous les canaux ménagés dans la pyramide, et de la destination de sa galerie, paraîtra peut-être assez nouveau et assez hardi, pour que quelque critique ose le traiter de chimère, ou du moins de conjectures. Aussi n'ai-je garde de prétendre exiger qu'on m'en croie absolument sur cet article. Du moins ne pourra-t-on me refuser l'honneur d'avoir le premier imaginé un système très vraisemblable capable de faire apercevoir du premier coup d'œil des merveilles qui jusqu'à ce jour étaient restées inconnues. Mais je vais plus loin ; et j'ose avancer qu'à quiconque voudra faire attention à la suite et à la liaison nécessaire de mes observations sur cette matière, il sera impossible de ne pas convenir que mes conjectures, s'il plaît aux critiques de les appeler de ce nom, sont tellement fondées qu'on ne peut s'empêcher de les regarder comme des vérités réelles.
Pour moi, après tant de recherches, après toutes les réflexions que j'ai faites sur la disposition de l'intérieur de la pyramide, je déclare hardiment qu'il n'est pas possible que les choses soient autrement que je l'ai écrit. Je reconnais d'abord qu'il n'a jamais été possible après la pyramide achevée, c'est-à-dire après les coulisses faites, et la galerie fermée par la voûte, de faire entrer aucune pierre dans cette galerie d'une grosseur nécessaire pour boucher les canaux du dedans en dehors. Je vois au contraire que l'architecte n'a jamais été occupé que du soin qu'on ne pût jamais en tirer celles qu'il y avait enfermées pour la clore un jour d'une manière à ce qu'il croyait invincible.
J'aperçois le dessein de ce même architecte dans cette longue coulisse, qui règne au fond de la galerie. Je comprends qu'elle n'avait été ménagée que pour la conduite des pierres qui devaient fermer un jour le canal intérieur ; et je juge par l'arrêtement que je trouve à l'extrémité supérieure de cette coulisse, qu'elle devait elle-même être aussi remplie de pierres, après que le canal aurait été absolument bouché. La polissure extrême de cette coulisse me confirme dans l'opinion de ce double usage. Je remarque que sa longueur est proportionnée à celle du canal intérieur. Je vois que ce canal est encore fermé en partie, c'est-à-dire par l'endroit qui fait angle avec le canal extérieur. Je m'aperçois même qu'on n'a point pénétré dans la pyramide par ce véritable passage ; qu'au contraire on a été obligé de se frayer une fausse route, par laquelle rejoignant un des côtés du canal, on a attaqué plus facilement les pierres dont il était rempli. Je le trouve depuis cette ouverture forcée défiguré dans toute sa longueur, ce qui m'apprend qu'on a été obligé d'avoir recours à la violence pour le déboucher. (...)
J'ai déjà insinué que dans le corps de la pyramide, il peut y avoir d'autres ouvertures fermées qui n'ont point encore été découvertes ; et ce n'est peut-être pas sans fondement qu'on en a fait des recherches. Par malheur on s'est mal adressé pour les découvrir en fouillant dans le fond des deux salles [Chambre de la Reine et Chambre du Roi]. Si outre les canaux déjà connus il y en a encore quelque autre dans l'intérieur de la pyramide, c'est sans contredit entre ces deux salles qu'on doit le chercher, et son entrée ne peut être placée que vers le milieu de la coulisse.(...)

Il ne faut pas s'imaginer au reste que tous ceux qui travaillèrent à la construction de ce grand ouvrage eussent connaissance des secrets de l'intérieur, ni même qu'il suffit d'y entrer après que la pyramide fut achevée, et avant qu'elle fût fermée, pour en avoir connaissance. Ce mystère était réservé aux seuls architectes qui avaient conduit ce superbe édifice, ou du moins à un petit nombre de personnes choisies pour travailler sous leur direction à fermer tous les canaux (...). Il est même très vraisemblable que les ouvriers destinés à cet emploi n'étaient point des âmes vénales, capables de trahir jamais, pour quelque raison que ce fût, un secret de cette nature. (…)
Pour moi, à qui seize années de séjour dans ce pays [l'Égypte] ont donné du temps et du loisir pour m'instruire, à qui plus de quarante voyages que j'ai faits sur les lieux, visitant, l'équerre et le compas à la main, les recoins et les secrets les plus cachés de cet édifice, ont facilité des connaissances, qui avaient échappé à beaucoup d'autres, j'ai cru être obligé de communiquer les lumières que mes recherches m'avaient acquises. (…)
(…) il m'a été permis plus qu'à aucun autre de contenter l'ardeur que j'avais de pénétrer ce qu'il y avait de plus mystérieux dans ces monuments célèbres. Si mes soins et mes réflexions m'y ont fait faire quelque découverte, dont on doive m'avoir obligation, c'est ce dont on jugera par la lecture de ma lettre. J'ai prouvé que cette pyramide a eu son revêtissement, et qu'il lui a été enlevé à cause de la qualité du marbre rare en Égypte, dont elle était en quelque forte incrustée. J'ai fait voir ensuite qu'elle a été fermée, et qu'elle l'est même encore par l'extrémité du véritable canal de son entrée ; que tous ses canaux ont été remplis ; que la galerie avait servi de magasin aux pierres nécessaires à la fermeture de ces canaux ; que ces pierres ont été brisées dans le fond de cette galerie, lorsqu'on y a été arrivé, et qu'on les en a tirées par morceaux, sans quoi elle n'aurait pu être ouverte. J'ai expliqué le secret pratiqué a six pieds de la salle où le tombeau était placé. J'ai montré enfin que le puits n'avait été ménagé dans la construction de la pyramide que pour faciliter la retraite des ouvriers, après qu'ils auraient distribué pour la fermeture des canaux intérieurs toutes les pierres qui étaient renfermées dans la galerie, chacune suivant sa destination.
C'est ainsi que la vérité se rétablit quelquefois avec le temps, au lieu de s'obscurcir et de disparaître. Ces mémoires, ne fussent-ils pas absolument conformes à la réalité, serviront du moins de guides à la postérité pour s'éclaircir dans la suite de l'exacte vérité de ces merveilles.

(1) "Construction provisoire, fixe ou mobile, dont les planchers superposés supportent à une certaine hauteur du sol les ouvriers et les matériaux, dans l'édification, la réparation, la peinture, la décoration des bâtiments" (selon le Trésor de la langue française informatisé)
(2) il faut bien sûr lire : "exhaussé"

Lire :
Les "fameuses pyramides", selon Benoît de Maillet :
1e partie
2e partie
3e partie
4e partie

vendredi 2 avril 2010

Les "fameuses pyramides", selon Benoît de Maillet - 4e partie

Troisième partie de la sixième Lettre de Benoît de Maillet, publiée dans sa Description de l'Égypte, contenant plusieurs remarques curieuses sur la géographie ancienne et moderne de ce pays, sur ses monuments anciens, sur les mœurs, les coutumes et la religion des habitants, sur le gouvernement et le commerce, sur les animaux, les arbres, les plantes, etc., composée sur les Mémoires de M. de Maillet, ancien Consul de France au Caire, 1735.
L'auteur aborde la Grande Pyramide pour prouver tout d'abord que, contrairement à son apparence actuelle, elle fut, à l'origine, parée d'un revêtement et fermée. À noter au passage que le revêtement servait de "glissoire" pour l'élévation des blocs de pierre.
Dans cette présentation, j'ai fait l'impasse sur les très nombreux détails par lesquels Benoît de Maillet décrit les travaux de déblaiement qui, selon ses observations, ont dus être effectués pour parvenir au couloir ascendant.
Nous pénétrons alors dans la chambre de la Reine, puis dans celle du Roi, où l'auteur attire particulièrement notre attention sur les deux trous, "placés vis-à-vis l'un de l'autre, à trois pieds et demi d'élévation au dessus du pavé", qui trouvaient leur utilité, une fois terminées les cérémonies des funérailles du roi, au service des personnes enfermées avec leur souverain défunt.

"Je viens à la dernière des trois grandes pyramides, qui est aussi la plus grosse. Plusieurs auteurs ont soutenu qu'elle n'avait jamais été fermée, ni couverte ; et sur ce principe, ils se sont imaginés qu'elle avait été bâtie par ce pharaon roi d'Égypte qui poursuivit les Israélites au travers de la mer Rouge, et qui demeura enseveli dans ses flots avec toute son armée. Pour moi, je soutiens au contraire qu'elle a été achevée, fermée et revêtue comme les autres. Je vais l'établir d'une manière si invincible qu'à ce que j'espère, la postérité me saura gré de l'avoir détrompée des contes imaginaires qu'on a faits à ce sujet, et dont on n'a orné dans ces derniers temps les relations de quelques voyageurs que pour suppléer au peu d'exactitude avec laquelle ils ont examiné l'extérieur de ce grand monument, aussi bien que son intérieur.
On a trouvé une pyramide dont le revêtissement avait été enlevé ; et sur cette apparence peu scrupuleusement approfondie, on a supposé qu'elle n'avait jamais été achevée. On a vu une pyramide ouverte et il n'en a pas fallu davantage pour faire imaginer d'abord que jamais elle n'avait été fermée. On a rencontré un tombeau vide ; on a cru qu'il l'avait toujours été, et sur ce principe on n'a pas craint d'assurer avec confiance qu'il avait été destiné à renfermer le corps de ce prince cruel dont le peuple de Dieu éprouva l'injustice, et à qui les flots servirent de sépulture. J'ai peu de chose à opposer à ce sentiment qui n'a pour fondement que de pures conjectures.

Je me contenterai seulement d'avancer d'abord qu'à examiner avec attention l'extérieur de cette pyramide, on ne peut disconvenir qu'elle n'ait été incontestablement revêtue.
J'en tire une preuve convaincante de la construction des deux autres pyramides qui sans contredit ont été revêtues, puisqu'elles le sont encore aujourd'hui, du moins en partie. Or on ne peut nier que toutes deux n'aient été bâties de manière que le revêtissement a été posé à mesure que l'ouvrage s'élevait. En effet les pierres qui sont enfoncées ou entrelacées avec celles dont le corps de la pyramide est composé, font voir manifestement qu'elles n'ont point été appliquées après coup, mais qu'elles ont été posées, liées et enclavées à mesure que l'on élevait le lit de pierres auquel elles correspondent. Il est donc probable que la première pyramide a été construite de la même façon. C'est ce qui se remarque encore par certains enfoncements, d'où il est visible que l'on a arraché les pièces de marbre qui y étaient enchâssées.
L'état présent où se trouve actuellement cette pyramide me fournit encore une seconde preuve qui ne cède en rien à la première. À examiner avec attention tout son extérieur, il n'y a personne qui ne juge qu'il n'y manque que les dernières pierres dont elle a dû être couverte. Cela supposé, qu'on remarque bien tous les degrés de cet édifice, et surtout les derniers, qui doivent être les plus entiers, comme ils le sont en effet ; qu'on fasse le tour de chaque degré, on découvrira en mille et mille endroits, par le mortier qui y reste appliqué et empreint de la figure d'une autre pierre, qu'il y en a eu véritablement un autre rang, auquel ce mortier servait de mastic, et qui en a été arraché ; d'où je conclus que la pyramide a été réellement couverte et revêtue.
La troisième preuve sur laquelle je fonde mon sentiment, c'est la disposition de l'entrée même de la pyramide, qui peut encore servir à démontrer qu'elle a été véritablement fermée. On voit en effet que cette entrée a été découverte violemment, qu'on en a arraché des pierres prodigieuses, dont les éclats de quelques-unes sont encore restés dans la place même que ces pierres occupaient, aussi bien que l'empreinte des autres pour servir à la postérité de témoignage certain des outrages que ce fameux monument a reçus.
Enfin j'ai une preuve invincible que cette pyramide fut revêtue de marbre blanc et je la tire du ciment même qui sert de témoin de l'enlèvement de cette couverture. En effet, il est certain que j'ai trouvé plusieurs éclats de cette pierre mêlés à ce mortier ; d'où je tire cette conséquence que la beauté, ou plutôt la rareté de ce marbre en Égypte, a été cause que cette pyramide a été découverte dans la suite par des princes qui, n'ayant point la même religion que celui qui était renfermé dans ce tombeau, n'ont pas craint de le déshonorer et d'employer le marbre dont la pyramide était revêtue à des usages différents. (…)
Je puis ajouter à tant de raisons qu'il aurait été ridicule d'élever cette grande masse sans y joindre en même temps le revêtissement qu'on lui avait destiné. En effet, par l'inégalité qui se remarque dans les rangs de pierres dont elle est composée, et qui auraient dû ensuite recevoir cette dernière couche, si elle n'y eût point été appliquée en bâtissant l'ouvrage, on aurait été forcé d'assortir les pierres de ce revêtissement aux inégalités de celles qui étaient déjà placées. Ces inégalités ne sont pas peu considérables ; il y a de ces pierres qui ont un grand pied et demi de moins que les autres. On conçoit que cette sujétion aurait infiniment allongé l'ouvrage et augmenté la dépense. Les ouvriers dans ce cas auraient été obligés de trouver des pierres de revêtissement, les unes plus longues et plus grandes, les autres plus courtes ; au lieu qu'en plaçant d'abord ce revêtissement, ils pouvaient librement appliquer en dedans des pierres telles qu'elles se rencontraient, et continuer l'ouvrage de cette sorte, avançant toujours vers le milieu de la pyramide, où ils n'avaient besoin que d'une seule pierre mesurée pour unir le total de cette couche.
Outre cela on doit supposer que ce revêtissement, qui était bâti en talus, servait à l'élévation des pierres souvent énormes dont on avait besoin au sommet de la pyramide, et qui, sans l'aide d'aucune grue, ni autre machine, étaient tirées en haut à force de bras, à la faveur de ce plan incliné qu'on pourrait regarder comme une glissoire.
Enfin Pline nous apprend que de son temps, il y avait des gens si adroits qu'ils pouvaient monter au haut de ces pyramides. Or il n'y aurait certainement eu en cela aucune adresse ni habileté si elles n'eussent été revêtues et toutes bâties en talus. Autrement on y aurait monté sans peine, comme on fait aujourd'hui sur celle-ci, à laquelle son revêtissement a été enlevé. D'ailleurs c'était ce revêtissement seul qui conservait l'intérieur de la pyramide, en le mettant à couvert des injures du temps qui, sans ce préservatif, aurait pu facilement l'entamer.
Non seulement la pyramide a été revêtue et rendue parfaite à son extérieur, elle a même été fermée, et ouverte ensuite avec violence. C'est ce que j'entreprends d'établir d'une manière à ne laisser aucun doute sur ce sujet.
Cette violence se remarque d'abord à l'entrée naturelle de la Pyramide d'où on a enlevé, comme on peut le remarquer avec un peu d'attention, quelques-unes de ces pierres qui la fermaient, et qui étaient d'une grandeur énorme. Ces pierres étaient posées au dessus d'un canal, qui par une pente assez raide conduit au centre de la pyramide, et aux salles où les corps de ceux qui l'avaient fait construire devaient être déposés. (…)
À l'égard de l'intérieur de la pyramide, il est si obscur, et tellement noirci par la fumée des chandelles et des bougies qu'on y brûle depuis plusieurs siècles en l'allant visiter, qu'il est difficile de bien juger de la qualité des pierres qui composent les salles et autres lieux renfermés dans cette masse énorme. On reconnaît seulement que leur polissure est extrême, qu'elles sont de la dernière dureté, et si parfaitement jointes les unes aux autres que la pointe du couteau ne saurait pénétrer dans l'espace qui les sépare. (...)

Cette salle [la chambre voûtée] a dix-sept pieds et demi de longueur, et de largeur quinze pieds dix pouces. Sa voûte est faite en dos d'âne. On remarque dans cette salle du côté de l'Orient une niche enfoncée de trois pieds dans le mur, et de la hauteur de huit sur trois de largeur. Il y avait sans doute dans cette niche une momie placée les pieds en bas, et la tête en haut, suivant l'usage des Égyptiens. Il est probable que c'était le corps de la Reine, dont le mari avait fait bâtir la pyramide.
(…) En entrant dans cette salle, la dernière pierre qu'on trouvait à main droite avait à son extrémité un avancement de trois doigts en talus ; ce qui avait été pratiqué à dessein, pour empêcher que celle qui devait servir à la fermeture du canal (…) ne pût entrer dans la salle. On doit croire que cette dernière pierre avait du même côté un entaillement égal, afin qu'elle pût arriver juste, et joindre le mur de la salle, qui correspondait à cette entrée.
Je ne crois pas au reste devoir m'éloigner de ce lieu sans avertir d'une découverte que j'ai faite dans la partie supérieure du canal de cent dix-huit pieds, qui y conduit. C'est que les pierres qui la composent sont fendues de travers dans toute la longueur du canal. Je laisse à de plus habiles que moi à décider quelle a été la cause de cet accident. Pour moi il me semble que ce ne peut être l'effet que de quelque tremblement de terre ; peut-être aussi d'un refoulement de cette masse énorme plus pesante d'un côté que de l'autre, ou même moins solidement fondée. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'ai remarqué un pareil défaut dans aucune autre partie de l'intérieur de la pyramide, quoique je l'aie visité avec l'exactitude la plus scrupuleuse. Il n'y a surtout aucun endroit de la galerie que je n'aie examiné avec le soin le plus curieux.
Pour suppléer au défaut d'une perche, qu'il n'était pas possible d'y introduire à travers la route tortueuse qu'on était obligé de tenir pour regagner le canal direct, je faisais lier ensemble plusieurs bâtons, au bout desquels on attachait des bougies allumées. Je les faisais élever ensuite le plus proche qu'il était possible de la voûte et du mur, sans que jamais j'y aie découvert aucun défaut. J'ai remarqué seulement que les côtés étaient défigurés en quelques endroits, et que sur la droite un morceau du mur avait été emporté au-dessus du rétrécissement de la galerie. Cet accident était arrivé sans doute par la chute de quelque pierre, qui dans la fermeture de la pyramide, dont dans la suite je décrirai la manière, ayant échappé des mains de l'ouvrier, tomba du haut de l'échafaudage, et brisa cet endroit contre lequel elle alla donner.
Je dois encore avertir au sujet de cette première salle, dont je viens de parler, qu'on s'est persuadé sans doute qu'il y avait au dessous quelque trésor caché. C'est ce qui se reconnaît par une entrée violente qu'on y a pratiquée, à la faveur de laquelle on peut au travers de plusieurs pierres inégales pénétrer dans le corps de la pyramide de la profondeur de vingt ou vingt-cinq pas. Les pierres qu'on a brisées et tirées de cet endroit remplissent aujourd'hui presque toute la capacité de la salle. On a fait la même tentative dans la salle supérieure ; mais il est probable que dans l'un et l'autre endroit on n'a eu pour récompense des peines infinies que l'on s'est données à gâter de si beaux ouvrages que le déplaisir d'y avoir employé inutilement beaucoup de travail et de temps.

Après avoir découvert le secret de cette première salle, il ne restait plus que de pénétrer jusqu'à celle où le corps du Roi était renfermé. On ne doutait point qu'elle ne se rencontrât à la hauteur de cette esplanade qui se trouvait (…) à l'extrémité supérieure de la galerie ; et on jugeait avec raison qu'elle devait être située au-dessus, et précisément au niveau de la première. (...)
Ce lieu (...) est à voûte plate, composée de neuf pierres. Les sept du milieu ont quatre pieds de large sur plus de seize de longueur, puisqu'elles posent de part et d'autre sur les deux murs, qui vont du Levant au Couchant, et qui sont à seize pieds de distance l'un de l'autre. Il ne paraît que deux pieds de largeur de chacune des deux autres pierres, qui sont à côté de celles-ci ; le reste est caché par les murs sur lesquels elles reposent à leur extrémité.
Je laisse à deviner ce qu'on trouva dans cette salle. (…) Ce qu'il y a de certain, c'est que de tout ce qui pouvait être renfermé dans cette salle, on ne trouve aujourd'hui qu'une caisse de marbre granité de sept à huit pieds de longueur sur quatre de large, et autant de hauteur. Elle a été placée dans ce lieu lorsqu'on le ferma par haut ; et si elle subsiste encore de nos jours en son entier, c'est qu'on n'aurait pu la tirer de l'endroit qu'elle occupe sans la briser, et que ses débris ne pouvaient être d'aucun usage. Cette caisse avait sa couverture, comme on le remarque par la façon de ses bords ; mais elle a été brisée en la remuant, et il n'en reste plus de vestiges. 
C'était sans doute cette caisse qui contenait le corps du Roi renfermé dans deux ou trois caisses de bois précieux, suivant la coutume qui se pratiquait à l'égard des Grands. Il est aussi très vraisemblable que cette salle contenait beaucoup d'autres caisses que celle du Prince, surtout celles des personnes qui furent enfermées avec lui dans ce tombeau, pour lui tenir en quelque sorte compagnie.
En effet que, lorsque le corps du Roi par qui cette pyramide a été construite, fut déposé dans ce superbe mausolée, on y ait introduit en même temps des personnes vivantes, destinées à ne jamais en sortir, et à s'enterrer toutes vives avec ce Prince, c'est un fait que je ne puis révoquer en doute, après la preuve convaincante que j'en ai.
Voici sur quel fondement cette opinion est appuyée. Précisément au milieu de cette salle, qui a trente-deux pieds de longueur sur dix-neuf de hauteur, et seize de large, on remarque deux trous, placés vis-à-vis l'un de l'autre, à trois pieds et demi d'élévation au dessus du pavé. L'un, tourné du côté du Nord, a un pied de longueur sur huit pouces de hauteur, et traverse par une ligne droite jusqu'à l'extérieur de la pyramide. Ce trou est aujourd'hui bouché par des pierres, à cinq ou six pieds de son ouverture. L'autre qu'on a percé du côté du Levant à la même distance du plancher, est parfaitement rond et a assez d'étendue pour qu'on puisse y mettre les deux poings. Il s'élargit d'abord jusqu'à un pied de diamètre, et va en descendant se perdre vers le bas de la pyramide. (...) Je pense, et j'espère que toute personne sensée le jugera comme moi, que l'un et l'autre de ces trous n'ont point eu d'autre usage que de servir aux personnes qui avec le corps du Prince furent enfermées dans ce tombeau. Le premier était destiné à leur donner de l'air. C'était aussi par là qu'elles recevaient de la nourriture et tout ce dont elles pouvaient avoir besoin. Elles avaient sans doute fait provision pour cet usage d'une longue cassette, proportionnée à la grandeur de ce canal. À cette cassette était attachée pour les personnes renfermées dans la pyramide une longue corde, par le moyen de laquelle elles pouvaient tirer la cassette à elles ; et une autre, qui y tenait de même, pendait à l'extérieur, afin que réciproquement on pût retirer la cassette au dehors.
Ce fut vraisemblablement par ce moyen qu'on fournit le nécessaire à ceux qui se trouvaient renfermés dans cet édifice, tant qu'il restera entre eux une personne vivante. En y entrant, je suppose que chacune de ces personnes s'était munie d'une caisse pour y être ensevelie. Elles se rendirent toutes successivement les unes aux autres ce pieux et dernier devoir jusqu'à la dernière, qui manqua pour cela d'un secours que le reste de sa compagnie avait trouvé dans elle et dans les autres. Le second trou servait à vider les immondices qui tombaient dans un réduit profond, pratiqué pour cet usage. J'avais dessein de faire chercher dans l'extérieur de la pyramide, à l'endroit auquel le trou carré long correspondait (...). Peut-être y aurait-on trouvé des preuves nouvelles de ce que j'ai avancé. Mais, outre que cette recherche aurait pu donner de l'ombrage aux Puissances du pays, qui n'auraient pas manqué de se figurer qu'on aurait travaillé à découvrir quelque trésor, je jugeai que ce trou pourrait se terminer dans quelque enfoncement de cet extérieur, et j'appréhendai de trouver son extrémité totalement bouchée, ou par le corps de la pyramide, ou du moins par la pierre de revêtissement. Cependant, sur ce que je rapporte, d'autres pourront dans la suite faire chercher à l'endroit où cette ouverture correspondait. Par là on aura une preuve entière de l'usage auquel ce trou était destiné, quoiqu'il ne me paraisse point douteux, et qu'il me semble impossible d'en imaginer d'autre."

Lire :
- troisième partie

mardi 30 mars 2010

Les "fameuses pyramides", selon Benoît de Maillet - 3e partie

Seconde partie de la sixième Lettre de Benoît de Maillet, publiée dans sa Description de l'Égypte, contenant plusieurs remarques curieuses sur la géographie ancienne et moderne de ce pays, sur ses monuments anciens, sur les mœurs, les coutumes et la religion des habitants, sur le gouvernement et le commerce, sur les animaux, les arbres, les plantes, etc., composée sur les Mémoires de M. de Maillet, ancien Consul de France au Caire, 1735.
Cette Lettre, je le rappelle, est entièrement consacrée à une description des "fameuses pyramides d'Égypte, en particulier de la plus grande, de son intérieur et des secrets qu'elle renferme".
Mais avant d'en arriver à la Grande Pyramide proprement dite (objet d'une prochaine note sur ce blog), l'auteur s'attarde sur le site environnant pour y examiner, "du côté du Levant", la chaussée qui fut utilisée pour le transport des blocs de pierre, puis sur le Sphinx qui a droit a une revue de détail. La deuxième et la troisième pyramides ne font l'objet, quant à elles, que de considérations générales.
On ne manquera pas de noter certaines interprétations auxquelles se livre Benoît de Maillet et qui sont marquées par les connaissances de l'époque, avec leurs limites (deuxième et troisième pyramides n'ayant pas encore été ouvertes). Par exemple : le Sphinx autrefois couvert par un temple ; le sommet de la seconde pyramide conçu comme plate-forme pour recevoir une statue représentant le pharaon (cette remarque pouvant d'ailleurs être appliquée aux autres pyramides)...
Quoi qu'il en soit de la justesse de ces interprétations, à la lumière de nos critères d'appréciation actuels, il faut surtout relever le souci manifeste de l'auteur de mener le plus consciencieusement possible son enquête sur le terrain, en examinant chaque coin et recoin du site visité, en s'éclairant également d'avis d'auteurs anciens, notamment arabes, avec les risques, peut-on ajouter aujourd'hui, de telles références. Mais au vu des techniques d'observation pratiquées par Benoît de Maillet, on peut se dire que, dans le sillage de John Greaves qui découvrit les pyramides un siècle auparavant, l'égyptologie scientifique est déjà en marche.

"Il y a plusieurs pyramides en Égypte ; mais les plus belles, les plus entières, les plus grandes sont celles qu'on rencontre presque vis-à-vis, et à l'est (*) de ce que nous appelons le vieux Caire, et à deux ou trois lieues de distance de cette ancienne ville. Ce sont les plus septentrionales de toutes celles qui existent aujourd'hui en Égypte, et les plus voisines du Delta, dont elles ne sont éloignées que de cinq lieues. Elles sont situées sur la rive gauche du Nil, et assises sur le penchant d'une colline de pierre solide, qui par une pente assez douce s'élève à une hauteur très considérable ; c'est-à-dire que ces montagnes, dont j'ai parlé ailleurs, qui bornent le Nil au Couchant, et séparent l'Égypte de la Libye, s'abaissent en cet endroit par l'espace d'une grande lieue, et que sur l'extrémité de cette pente, à la hauteur d'environ deux cent cinquante pieds que le Nil arrose de ses eaux, s'élèvent les pyramides sur un terrain qui a été aplani à la pointe du marteau, et que l'art des hommes a rendu parallèle à l'horizon.
C'est ce qui se remarque principalement à la seconde des deux grandes pyramides, autour de laquelle du côté de l'Ouest et du Nord paraît un fossé taillé dans le roc de trente à trente-cinq pieds de hauteur. C'est l'endroit par où le terrain s'élève vers la montagne. Il n'en est pas de même du côté de l'Est et du Sud, qui regarde le Nil et la plaine. On n'y découvre aucune élévation. Au contraire, le terrain y va naturellement en baissant.
Les pyramides ne sont pas éloignées de la plaine. Celle qui des trois en est la plus voisine n'est pas dans une moindre élévation que les deux autres. Elle s'avance considérablement vers la colline, qui est fort escarpée du côté du Nord et du Delta. C'est par cet endroit qu'on l'aborde ordinairement. À peine peut-on y grimper contre la raideur de la pente, qui se trouve couverte de sable, de petits morceaux de pierre, de marbre et de tout ce qui a entré dans la construction de la pyramide.


Le terrain s'étend davantage du côté du Levant, et à son extrémité on remarque encore une élévation de grosses pierres, qui par une pente insensible unissait autrefois à la plaine ce monticule escarpé aussi dans cet endroit. C'était sans doute par cette digue, par cette chaussée, ou, si on l'aime mieux, par ce chemin, qu'on abordait autrefois à la pyramide. Il y a beaucoup d'apparence qu'elle servait encore à la conduite des pierres et des marbres nécessaires à la construction de cet édifice. Ces matériaux étant apportés jusqu'au pied par un canal du Nil, ne pouvaient à cause de leur grosseur prodigieuse être conduits jusque-là que par une route égale et solide comme celle- ci. Cette chaussée ne paraît cependant pas aujourd'hui absolument droite. Elle se recourbe du milieu vers le Nord ; mais je suis persuadé qu'elle se recourbait de même vers le Sud ; c'est-à dire qu'elle était beaucoup plus large par celle de ses extrémités qui aboutissait au Nil que par celle qui était jointe à la hauteur de la colline.
L'utilité et la commodité le demandaient ainsi, puisque c'était en cet endroit qu'on déchargeait les matériaux étrangers destinés à la construction de la pyramide, d'où on les conduisait ensuite insensiblement sur l'élévation par un chemin qui ne demandait plus la même largeur. Si on ne découvre plus aujourd'hui vers le Sud de vestiges de cette chaussée, comme il en reste encore vers le Nord, c'est que les eaux du Nil, qui abordent la chaussée par cet endroit, l'ont plus usée en se brisant contre elle, et ont par une raison contraire épargné le côté opposé, que celui-ci mettait à l'abri. C'est ce qui pourrait se vérifier en creusant la terre, pour découvrir les fondements de cette digue ; mais ces recherches sont sans doute réservées à des temps et à des règnes différents de celui-ci.
J'ai lu dans un auteur arabe un fait qui me paraît assez vraisemblable : c'est que cette chaussée était pavée de marbre granité. Il ajoute que des colonnes du même marbre élevées des deux côtés de la chaussée soutenaient une voûte qui mettait à couvert des ardeurs du soleil ceux qui partaient de l'extrémité de ce superbe portique pour venir visiter la pyramide, et le temple dont je parlerai dans la suite. Des deux autres pyramides tirant vers la plaine, le terrain, ou plutôt la roche baisse d'elle-même insensiblement.


Vis-à-vis de la seconde pyramide, et précisément à l'Orient est ce Sphinx si fameux dont toutes les relations ont parlé. Il est éloigné de trois cents pas au moins de la pyramide, et de là on peut en compter deux cents jusqu'à l'endroit que le Nil vient baigner dans sa hauteur. C'est une tête de femme entée sur un corps de lion couché sur son ventre. Cette tête serait encore probablement en son entier si les Mahométans ne l'avaient point défigurée. On lui a cassé le nez. Le corps a été gâté par la longueur des ans ; on en voit seulement aujourd'hui la figure, dont le bas est enseveli sous les sables. C'est une tête prodigieuse qui a plus de trente-cinq pieds de tour sur un corps de plus de trente pas de longueur. Comme plusieurs auteurs ont parlé de ce colosse, je me contenterai d'ajouter à ce qu'ils en ont dit, que quoique cette tête soit creusée par-dessus, il n'y a cependant de cette capacité aucune correspondance à la bouche, ni à aucun autre endroit de l'intérieur de cette figure par où on ait pu la faire parler, comme quelques-uns l'ont prétendu. J'ajouterai que cette cavité a très peu de profondeur, et que bien loin de correspondre à l'intérieur de la première pyramide, comme on se l'est faussement imaginé, il serait beaucoup plus naturel de croire, s'il était vrai que ce canal prétendu eût en effet quelque réalité, qu'il conduirait au-dedans de la seconde à laquelle il correspond si parfaitement par sa position.
Cette idole peut avoir eu plusieurs destinations. Peut-être n'a-t-on prétendu la faire servir qu'à donner de l'admiration par sa grandeur étonnante. Elle peut avoir été ménagée dans la montagne de pierres que l'on aplanissait comme une preuve de ce qui en avait été enlevé, de la même manière qu'on laisse aujourd'hui des signaux dans un terrain que l'on met à l'uni. On peut encore s'être servi d'une disposition favorable des lieux pour tailler dans ce roc une figure qui surprît la postérité.

(Wikimedia commons)
Quelques-uns disent que ce fut un talisman, d'autres une idole que l'on adorait. Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que cette union de la tête d'une fille avec un corps de lion, si commune et si ordinaire dans les représentations fréquentes qu'on en rencontre en Égypte, était un symbole de ce qui se passe dans ce pays sous les signes de la Vierge et du Lion. C'est en effet dans la saison que le Soleil les parcourt que le Nil se déborde et rend par son inondation l'Égypte fertile et habitable. Les rois d'Égypte ne croyaient pas pouvoir mieux témoigner leur reconnaissance au Soleil qu'ils révéraient comme l'auteur de leur félicité, que de lui consacrer cette figure mystérieuse.
Plusieurs ont prétendu que le Sphinx des pyramides, ou du moins la tête de ce prodigieux colosse, était composée de plusieurs pierres placées et bien cimentées les unes sur les autres. Ce qui leur a pu faire naître cette idée, c'est qu'en trois ou quatre endroits de cette masse, on remarque en effet des veines qui tournent autour de la tête d'une manière presque horizontale, et que ces veines semblent renfermer une espèce de mastic d'une couleur différente de la pierre. Pour moi, qui ai examiné ces veines avec attention, je suis intimement persuadé qu'elles sont naturelles à la pierre. Quand on ne pourrait pas s'en convaincre en les approfondissant, quand on ne rencontrerait pas dans ces veines des inégalités parlantes, quand elles ne seraient pas de biais en plusieurs endroits, il suffirait, pour ne plus douter de la vérité, de jeter les yeux sur quelques petites pyramides peu éloignées de cette figure et posées sur des plateformes du même rocher. On y découvre de pareilles veines ; ce qui prouve manifestement que celles qu'on remarque dans la tête du Sphinx, comme celles-ci, ne sont formées que par divers lits de pierres, qui sont propres à ce terrain. Je crois au reste que cette idole était autrefois couverte par un temple. La preuve que j'en ai, c'est que la tête de cette figure est encore aujourd'hui aussi entière dans tous les endroits, où elle n'a point été violentée par la main des hommes, que si elle sortait de dessous le ciseau. La peinture rougeâtre, dont elle avait été couverte, y subsiste encore. On remarque d'ailleurs autour de ce colosse une espèce de circuit que les sables, sous lesquels il est enseveli, tiennent plus élevé que le reste ; et je ne doute pas qu'il ne cache les fondements et les débris de cet édifice qui servait de temple à l'idole.
En remontant du Sphinx vers la seconde des grandes pyramides, au devant de laquelle, et précisément au milieu, le colosse se trouve placé du côté de l'Est, on découvre encore à quatre pas de la pyramide les restes d'un autre temple qui en occupait presque toute la face. Je suis surpris qu'aucun voyageur, que je sache, n'ait parlé de ce monument dont dans plusieurs milliers d'années la destination ne sera pas encore douteuse.
On en trouve un pareil en face de la troisième pyramide, et à même distance. Celui-ci est encore plus entier que le premier. Il est tourné de même du côté du Levant, mais il a ceci de particulier qu'à commencer de son portique, ou de son entrée, il est accompagné d'une chaussée, ou chemin en droite ligne, qui sans doute s'étendait autrefois d'une pente insensible jusqu'au bord de la plaine par un espace de mille ou douze cents pas. Il en reste encore environ trois cents. C'était par là qu'on abordait le temple. Il est à peu près de figure carrée. On trouve dans son intérieur quatre piliers, qui sans doute soutenaient une voûte, dont l'autel de l'idole était couvert, et on tournait autour de ces piliers comme par une espèce de collatéral. Les pierres, dont ces temples étaient bâtis, sont prodigieuses, et ce n'est qu'à leur grosseur énorme que nous sommes redevables de ce qui nous en reste aujourd'hui. Ces pierres étaient revêtues de marbre granité. J'en ai trouvé encore quelques morceaux entiers, qui y étaient collés par des mastics. Je ne doute point que l'extérieur du temple ne fût également revêtu de ce marbre, comme le dedans. Aussi aurait-il été ridicule qu'un édifice élevé au devant d'une pyramide, qui était elle-même toute revêtue de ce même marbre, ne fût bâti que de pierres assez inégales, et cachât par l'élévation d'une matière commune, et par un extérieur imparfait, une partie de la magnificence du tombeau dont il était accompagné.


Je parle de la troisième pyramide, c'est-à-dire de celle dont on attribue particulièrement la construction à cette fameuse beauté qui, comme je l'ai dit d'abord, mettait ses faveurs à un prix si extraordinaire. On peut dire que les quartiers de marbre dont elle fut revêtue étaient d'une grosseur prodigieuse. C'est ce qui se voit par quelques-unes de ces pierres qui subsistent encore en leur entier, soit dans les débris qu'on trouve au pied de cet édifice, soit même dans leur première situation, c'est-à-dire aux mêmes endroits où elles avaient d'abord été placées dans le revêtissement de la pyramide. Il est aisé de juger par l'état des débris qu'on trouve au pied, et même par certaines pierres dont une partie est restée attachée au corps de cet édifice, tandis que l'autre en a été enlevée, que cette pyramide n'a été déshonorée et dépouillée de son revêtissement que par violence, et non par la longueur des ans. On a voulu profiter du marbre, dont tout son extérieur était couvert ; et parce que les pierres en étaient trop grosses pour être enlevées, et trop dures pour être séparées par la scie, ou par quelque antre art, on a cherché à les briser, à les fendre, et à les éclater par le moyen des coins de fer. Il ne faut que des yeux pour se convaincre de cette vérité.
À l'égard de la seconde pyramide, autour de laquelle règne ce fossé taillé dans le roc, dont j'ai parlé d'abord, elle n'était certainement couverte que de pierres dures. Sa cime en est encore toute revêtue. Le reste a été vraisemblablement arraché, et l'on n'a épargné les dernières pierres que par la difficulté et le danger qu'il y avait à vouloir les séparer d'un lieu si élevé et si escarpé. Aussi n'est-il pas peu difficile de monter jusque sur la pointe de cette pyramide, parce que son revêtissement subsistant encore vers le sommet à la hauteur de cent pieds, ou environ, on ne pourrait sans un péril éminent risquer de passer sur ces pierres unies et glissantes. Plusieurs Grands du pays y ont souvent envoyé des Arabes, et en ont fait rouler des pierres, pour satisfaire leur curiosité. Aussi est-il aisé de s'apercevoir que la cime n'est pas entière.
Cette pyramide, non plus que la première dont je viens de parler, n'a point encore été ouverte. Il est même probable qu'elles ne le seront jamais que par l'ordre de quelque grand Prince, dont les trésors puissent fournir aux dépenses nécessaires pour l'exécution d'un semblable dessein. Peut-être aussi ne sera-t-il pas possible de les ouvrir sans les démolir absolument. En effet, comment réussir aujourd'hui, principalement sur la première, sans une connaissance parfaite des secrets qu'elle renferme, et qui vraisemblablement resteront toujours ignorés ?
Ce qu'on peut assurer, c'est que le tombeau principal se trouve toujours au milieu de la pyramide. C'est ce qui se reconnaît par la Grande Pyramide que l'on a ouverte proche de la plaine des Momies, dont je parlerai dans la suite, par celle dont j'entreprends de donner ici la description, et par quelques autres plus petites qui de même ont été forcées. On sait encore que dans toutes celles qui ont été ouvertes, l'entrée est tournée vers le Nord. Il est donc probable qu'on trouverait aussi du même côté l'entrée de toutes les autres. Cependant, avec ces faibles lumières, combien d'autres connaissances ne seraient pas nécessaires pour exécuter le dessein de pénétrer dans leur intérieur ! Que de dépenses ! Que de confiance ne faudrait-il pas pour y réussir ! On en jugera par ce que je dirai dans la suite de cette lettre. J'ai lu dans un historien arabe au sujet de cette seconde pyramide une particularité que je ne crois pas devoir omettre. Il dit qu'à son sommet on avait élevé une statue d'or de la hauteur de quarante coudées, représentant le Prince dont le corps reposait dans ce monument. Il ajoute que de la montagne du Mokatam, qui en est à trois lieues de distance du côté de l'Est, on pouvait distinguer les traits du visage de cette figure. On pensera de cette tradition tout ce que l'on voudra. Pour moi, je crois très vraisemblable qu'au sommet de cette pyramide on eût élevé une statue de marbre granité de la proportion dont parle l'auteur arabe, puisque l'on trouve encore en Égypte plusieurs colosses du même marbre, et d'une hauteur approchante. Cette statue pouvait être dorée, comme celle de la Place des Victoires à Paris. Rien n'était aussi plus propre à terminer d'une manière convenable ces hautes et superbes pyramides, que la représentation des princes dont les corps y étaient enfermés. Il est certain que ces statues devaient produire un très bel effet, surtout en supposant qu'elles étaient dorées. Quoi qu'il en soit, il n'en subsiste plus aucune de nos jours, parce que plus exposées à l'air et aux injures du temps que le corps de la pyramide, elles ont été consumées à leur extérieur beaucoup plus vite que les parties inférieures. Il est vraisemblable d'ailleurs que la religion mahométane, ennemie de toute figure, s'étant introduite en Égypte avec les princes arabes, qui firent la conquête de ce beau Royaume, et s'y étant maintenue depuis plus de mille ans, toutes les statues qui terminaient ces admirables monuments ont eu le même sort que beaucoup d'autres. Elles ont été brisées, renversées et déshonorées à coups de masses, et sont devenues la victime de l'ignorance, de la superstition et de l'avarice de ces barbares."

(*) Erreur : il faut lire : "à l'ouest"
Voir également
- deuxième partie

dimanche 28 mars 2010

Les "fameuses pyramides", selon Benoît de Maillet (XVIIe-XVIIIe s.) - 2e partie

Après une présentation de la préface de l'abbé Le Mascrier, voici la première partie de la sixième Lettre de Benoît de Maillet, publiée dans sa Description de l'Égypte, contenant plusieurs remarques curieuses sur la géographie ancienne et moderne de ce pays, sur ses monuments anciens, sur les mœurs, les coutumes et la religion des habitants, sur le gouvernement et le commerce, sur les animaux, les arbres, les plantes, etc., composée sur les Mémoires de M. de Maillet, ancien Consul de France au Caire (1735).
Cette Lettre est entièrement consacrée à une description des "fameuses pyramides d'Égypte, en particulier de la plus grande, de son intérieur et des secrets qu'elle renferme".
Elle débute par des considérations générales sur les pyramides, notamment sur le but pour lequel elles ont été construites et sur l'identité de leurs auteurs.
Sur ce second point, de Maillet s'attarde sur deux "traditions" liées à la construction de la troisième pyramide, pour affirmer sans ambages qu'il ne leur donne aucun crédit. On n'en lira pas moins avec intérêt le récit de cette "fameuse beauté" dont le Prince s'éprit à la seule vue de l'une de ses mules.
Charles Perrault se serait-il donc intéressé lui aussi à l'histoire des pyramides pour y trouver l'inspiration de sa célèbre Cendrillon à la pantoufle de vair ?

"Il n'est pas encore temps, Monsieur (*), de sortir de la basse Égypte. Les environs du Caire vont nous offrir des spectacles qui ne sont ni moins grands, ni moins dignes de votre curiosité que tout ce que vous avez vu jusqu'ici. Je parle de ces fameuses pyramides qui firent l'admiration de toute l'antiquité, et qui ont été mises au nombre des sept merveilles que l'on a comptées dans l'Univers. Je sais qu'il s'est trouvé, et qu'il se trouve encore aujourd'hui, même parmi les personnes les plus éclairées, des gens qui ne regardent ces monuments célèbres que comme des masses informes de pierres entassées les unes sur les autres sans beaucoup d'art, capables d'étonner peut-être un vulgaire ignorant qui ne manque jamais de se laisser prévenir par les choses grandes, de quelque nature qu'elles puissent être, et de faire admirer la puissance, ou même la folie des monarques qui épuisèrent leurs trésors pour la construction de ces ouvrages prodigieux, mais peu propres en effet à donner une grande idée du goût et de l'habileté de ceux qui présidèrent au dessein de ces dépenses inutiles et insensées.
 

Pour moi, qui ai vu de près ces monuments superbes de l'ancienne grandeur qui rendit autrefois l'Égypte si célèbre, qui non content d'en parcourir les dehors, ai voulu visiter avec soin les coins et les recoins les plus cachés de leur intérieur, j'avoue que je n'ai pu m'empêcher d'être frappé de la magnificence et de la grandeur qui éclatent de toutes parts dans ces édifices si vantés, et que je n'ai reconnu qu'avec admiration l'habileté des architectes qui présidèrent à l'exécution de cette grande entreprise. Peut-être en dis-je trop ; peut-être sur cet aveu m'accuserez-vous de me laisser aisément prévenir en faveur de tout ce qu'un climat éloigné peut offrir d'extraordinaire à la curiosité d'un étranger. Je veux bien vous en faire le juge.
La description que je vous envoie vous fera peut-être convenir que je n'outre rien ; j'espère même qu'elle ne vous donnera pas une moindre idée de ces monuments si anciens et si fameux que celle que j'en ai conçue moi même.
Cependant, avant que d'entrer sur ce sujet dans un détail, dont j'ose vous prédire d'avance que vous me saurez quelque gré, permettez-moi, Monsieur, de vous faire observer d'abord quel fut le but de ces monarques puissants qui présidèrent à la construction des pyramides. En effet, on ne peut juger sainement de quelque ouvrage que ce soit si l'on ne sait premièrement dans quelles vues le projet en a été conçu, et quel but on s'est proposé lorsqu'on a entrepris de l'exécuter. Bien des gens ont regardé les pyramides comme l'ouvrage d'une vanité outrée, d'une présomption aveugle de ces anciens rois de l'Égypte, qui cherchant à éterniser leur nom, crurent trouver dans la durée de ces édifices, qu'ils jugèrent devoir passer celle des temps mêmes, cette immortalité à laquelle ils aspiraient. Sur ce pied-là, ils ont traité cette entreprise d'insensée, persuadés que la beauté, l'élégance et le goût qui règnent dans quelque ouvrage que ce puisse être sont plus capables de conserver à la postérité la mémoire du Prince qui en a formé le dessein, et celle de l'ouvrier qui l'a exécuté, que la grandeur la plus démesurée d'un colosse, dans laquelle on ne remarque ni délicatesse, ni agrément. En cela je suis de leur sentiment. Mais ces monarques si sages et si éclairés qui, lorsqu'il s'agissait de rendre leurs États florissants, et de procurer le bonheur de leurs sujets, savaient former, comme vous l'avez vu, des desseins si grands, si utiles, si magnifiques, dans ce qui concernait les intérêts de leur réputation et de leur gloire auraient-ils eu des vues si bornées et si imparfaites ?
Non, Monsieur, et le peu d'estime que quelques savants ont paru avoir pour les pyramides d'Égypte vient de ce qu'ils en ont ignoré le secret, et de ce qu'ils n'ont pas été instruits du motif dans lequel elles avaient été bâties.
La passion favorite des anciens Égyptiens était de se faire dès leur vivant des sépultures, où après leur mort leurs corps fussent à couvert, non seulement de la corruption à laquelle nous sommes tous condamnés par la nature, mais encore de toutes les entreprises que la malignité et la témérité des hommes auraient pu former contre ces asiles inviolables. La suite de mes lettres, et surtout ce que j'ai à vous dire de la religion des anciens Égyptiens vous instruira des raisons sur lesquelles cette inclination était fondée. Elle n'était pas particulière au peuple. Elle s'étendait jusqu'aux souverains qui, plus encore que leurs sujets, étaient intéressés à ce qu'après leur mort leurs corps ne fussent exposés à aucune insulte. Les Grands et les Seigneurs de leur Cour, les personnes qui partageaient leur estime ou leur faveur, avaient les mêmes intérêts. Aussi peut-on dire que parmi cette nation, chacun cherchait les moyens les plus sûrs pour se conserver après sa mort à proportion des honneurs et des plaisirs que son rang, ses richesses, sa dignité et son emploi lui procuraient pendant la vie.
De là il est aisé de concevoir que ces fameuses pyramides bâties par quelques anciens rois d'Égypte n'avaient été élevées que pour leur servir de tombeaux et pour être la sépulture des personnes qui leur étaient chères. On jugera de leur magnificence par ce que j'en dirai dans la suite. À l'égard du dessein qu'ils avaient d'y mettre leurs corps à l'abri de toute insulte, je mets en fait qu'ils ne pouvaient imaginer de moyens plus sûrs pour y réussir que ceux qu'ils avaient employés dans la construction de ces monuments célèbres. La description que je donnerai de l'intérieur de la Grande Pyramide justifiera ce que j'avance. Peut-être contribuera-t-elle à faire revenir certaines personnes du faux préjugé qu'elles ont au désavantage de ces ouvrages si vantés.
Il n'est pas aussi aisé de vous donner des lumières certaines sur l'auteur des pyramides que sur le dessein qu'on a eu en les élevant. Les historiens romains, qui ont parlé de ces miracles de l'art, vivaient dans des siècles si reculés de ceux auxquels ils avaient été construits, que le nom des grands rois qui exécutèrent le dessein de ces célèbres ouvrages était déjà parfaitement ignoré. Ils nomment cependant au nombre de ces rois un certain Psammetichus, sans rapporter aucune particularité ni du temps de son règne, ni de ses actions. Ce nom même ne fut jamais égyptien ; il est grec ou latin ; ou du moins, il faut dire qu'il a été accommodé à ces langues. 

Quelques-uns ont attribué à Mercure les trois grandes pyramides, dont j'ai résolu de vous entretenir dans cette lettre, comme si la construction d'une seule n'eût pas suffi pour éterniser la mémoire d'un monarque, et pour épuiser les richesses d'un long règne. On prétend, et c'est une tradition constante parmi les Arabes, que ce fut ce fameux Hermès qui les fit bâtir. Si cette opinion avait quelque fondement, ne pourrait-on point dire que ce fut l'exécution de ce grand dessein qui le fit surnommer Trismégiste, ou trois fois grand ? D'autres pensent que la première était destinée à servir de tombeau à ce pharaon qui, en poursuivant les Israélites, fut englouti dans la mer Rouge avec toute son armée.
Vous savez qu'on attribue la construction de la troisième à cette fameuse beauté qui, pour prix de ses faveurs, exigeait de chacun de ses amants une pierre de cette pyramide. Quelques anciens auteurs rapportent cette histoire autrement. Ils disent que cette courtisane, qui par quelques-uns est appelée Doricha, et à qui d'autres donnent le nom de Rhodope, faisait son séjour dans une ville d'Égypte assez éloignée de la capitale, et où elle s'était attiré par ses charmes le cœur de toute la jeunesse des environs. Elle était un jour au bain, ajoutent-ils, lorsqu'un aigle fondant sur une fille qui la servait et qui gardait ses habits, lui enleva une des mules de sa maîtresse. De là cet oiseau prit son vol vers Memphis, où il arriva dans le temps que le roi rendait la justice à son peuple ; et après avoir voltigé quelque temps au-dessus de la tête de ce prince, il laissa enfin tomber doucement cette chaussure sur la robe du monarque. Ce roi, dont l'histoire ne rapporte point le nom, fut aussi surpris de cette aventure qu'il devait l'être naturellement. L'attention avec laquelle il considéra cette mule, qui semblait lui être venue du ciel, lui inspira bientôt d'autres sentiments. Il en admira la magnificence et la délicatesse ; ensuite, à force d'admirer la mule, il souhaita avec passion de voir le pied auquel elle avait servi de chaussure. Ces premiers mouvements furent suivis d'une véritable inclination pour la personne à qui cette mule appartenait. Ce prince dépêcha des courriers dans tout son royaume, pour en apprendre des nouvelles. On découvrit enfin cette belle fille, qui fut aussitôt conduite à la Cour. Le roi l'épousa, et après sa mort, ce prince lui destina pour tombeau cette pyramide qu'il lui fit élever comme un témoignage éternel de sa tendresse.
Je crois que vous me permettrez sans peine de ne pas ajouter plus de foi à cette tradition qu'à la première. Il fallait que les rois de ces anciens temps fussent bien aisés à enflammer pour concevoir une véritable passion à la vue seule d'une mule. Mais on peut dire aussi que les amants de ce temps-là devaient être bien généreux pour faire des présents tels qu'en exigeait, dit-on, cette courtisane. Il ne s'agissait que d'une pierre, il est vrai ; cependant, si on considère que cette pierre devait être de marbre granité telle que toutes celles dont la pyramide est composée, et qu'il fallait la faire venir jusque-là de la haute Égypte, c'est-à-dire de près de deux cens lieues qu'on compte depuis le Caire jusqu'à la carrière d'où ces marbres étaient tirés, on conviendra, je pense, aisément avec moi que peu de personnes étaient en état de faire des présents si considérables. En tout cas, si l'on veut que l'histoire soit réelle, à considérer le nombre des pierres qui forment cette pyramide, on ne pourra s'empêcher de reconnaître que cette beauté si précieuse n'était certainement pas des plus rares. Vous sentez jusqu'où pourrait m'emporter cette réflexion ; je reviens à la matière que je me suis d'abord proposée." 

(*) le genre épistolaire a été choisi par l'abbé Le Mascrier, chargé de mettre en forme les mémoires du consul de Maillet
A suivre : troisième partie

Les "fameuses pyramides", selon Benoît de Maillet (XVIIe-XVIIIe s.) - 1e partie

J'ai déjà fait place dans ce blog (voir ici) à Benoît de Maillet (1656-1738), gentilhomme lorrain, Consul général du Roi en Égypte et en Toscane, Visiteur général des Échelles du Levant et de Barbarie.
Lors de son séjour au Caire, ce diplomate entreprit des recherches approfondies sur les pyramides du plateau de Guizeh, avec, au compteur de sa curiosité, une quarantaine de visites dans les entrailles de la Grande Pyramide. Il relata ses découvertes en détail dans des mémoires qui furent ensuite mis en forme par l'abbé Le Mascrier dans l'ouvrage, édité en 1735, Description de l'Égypte, contenant plusieurs remarques curieuses sur la géographie ancienne et moderne de ce pays, sur ses monuments anciens, sur les mœurs, les coutumes et la religion des habitants, sur le gouvernement et le commerce, sur les animaux, les arbres, les plantes, etc., composée sur les Mémoires de M. de Maillet, ancien Consul de France au Caire.
La sixième Lettre de cet ouvrage est entièrement consacrée à une description des "fameuses pyramides".

Illustration extraite de Wikimedia commons
La succession des théories, relatives à la construction de ces merveilles architecturales, qui ont déjà défilé sur mon clavier d'ordinateur, m'incite à revenir sur ce texte essentiel et à vous le présenter dans son intégralité pour qu'il soit ainsi à votre disposition immédiate. Il fera l'objet de plusieurs notes.
Pour commencer, je reprends quelques extraits de la préface de l'ouvrage, par l'abbé Jean-Baptiste Le Mascrier. Elle célèbre - comment en douter ? - la méthode éminemment scientifique du consul, égyptologue avant l'heure. Mais par-delà ces propos élogieux, il n'est pas interdit d'y voir comme un vade-mecum pour tout bon "pyramidologue". Observations scrupuleuses sur le terrain, "courage de s'exposer aux risques de pénétrer jusques dans l'intérieur des pyramides", distance à la fois respectueuse et critique vis-à-vis des opinions ou théories précédemment émises, notamment celles des Anciens, souci d' "orner l'esprit" et de l' "éclairer", "entretenir correspondance avec les personnes les plus éclairées du pays (et) avoir avec elles des entretiens fréquents" (eh oui !), ne pas ménager son temps, percer l' "écorce" des pyramides pour traquer les secrets de leur construction et les desseins des architectes : voilà un vaste et ambitieux programme ! Mais... les pyramides "le valent bien" !
Pour la clarté de la lecture, ici comme dans les notes à venir, j'ai rétabli l'orthographe actuelle quand cela était nécessaire.

Préface de M. l'abbé Le Mascrier
"Plusieurs [voyageurs] ont donné au public diverses relations de l'Égypte. C'est dommage que ces auteurs modernes aient moins pensé à nous instruire qu'à nous plaire. Ils ont visité en courant une vaste région, dont la moindre contrée offre à la curiosité d'un étranger les monuments les plus respectables. Ils ont traversé de grandes villes, plusieurs bourgades. Ils ont eu en passant des entretiens légers avec quelques habitants grossiers du pays. Ils ont vu quelques ruines anciennes, des temples et des palais détruits, des obélisques renversés et des colonnes encore debout. Peut-être se sont-ils donné la peine de prendre les dimensions de quelques-unes ; souvent ils se font contentés des mesures qu'on en avait prises avant eux. Quelques-uns ont eu le courage de s'exposer aux risques de pénétrer jusque dans l'intérieur des pyramides. Ils ont même retenu avec soin les routes embarrassées et ténébreuses qui y conduisent. De ces recherches superficielles ils ont compilé un ouvrage ; et au lieu d'un portrait naturel et fidèle, ils ont donné au public un tissu informe de contes ridicules, ou d'aventures personnelles, capables peut-être d'amuser un instant quiconque ne lit que pour l'amusement, mais peu propres en effet à orner l'esprit et à l'éclairer.
De tous les modernes qui ont écrit sur l'Égypte, je ne connais guère que Dapper, qui nous ait laissé une espèce de description de ce pays. Je dis une espèce de description car son ouvrage n'est guère que l'abrégé d'un plus grand. Pour porter ce dessein à sa perfection, cet auteur d'ailleurs très versé dans la connaissance des anciens, manquait des secours même les plus nécessaires. 

En effet, puisque les lumières que l'on peut tirer sur l'Égypte des historiens de l'antiquité ne suffisent pas, on conçoit sans peine que pour avoir une connaissance parfaite de ce pays, il est encore nécessaire d'y joindre la lecture des auteurs arabes. Ces peuples ont été pendant plusieurs siècles les maîtres de l'Égypte ; il est donc naturel de les consulter sur ce qui la regarde, sur la position de ses anciennes villes et de ses monuments les plus renommés. Il ne suffit pas même de parcourir cette vaste contrée le livre à la main, d'éclaircir aux dépens d'une application confiante les doutes ou les obscurités, dont les narrations des anciens se trouvent souvent embarrassées, et de corriger par des lumières sûres les erreurs dans lesquelles ces auteurs sont quelquefois tombés. Il faut aussi entretenir correspondance avec les personnes les plus éclairées du pays, avoir avec elles des entretiens fréquents, peser leurs récits à la balance de la critique la plus sévère, et les épurer de tout ce qu'une crédulité grossière ou une exagération outrée peuvent y mêler de fabuleux.
Que de lumières acquises, que de temps, que de soins, que de dépense même et de crédit ne suppose pas une si pénible recherche au milieu d'un pays étranger, où un curieux a peut-être plus besoin de protection que dans tout autre ! Cependant, par tout ce que j'ai dit, on comprend aisément que sans tout cela, il n'est pas possible d'avoir soi-même une connaissance exacte de l'Égypte, ni d'en donner par conséquent au public une description nette, suivie, fidèle et complète. (…)
Ce fut pendant le long séjour qu'il fit en Égypte que M. de Maillet entreprit de mettre par écrit toutes les découvertes que ses occupations lui permettaient de faire dans cette région autrefois si célèbre. Il est certain que personne ne fut plus en état de nous en donner une idée exacte et fidèle. À une étude constante des Anciens, il joignait une connaissance parfaite de la langue arabe, qu'il apprit à fond. Par là il eut la facilité de converser avec les habitants du pays et de lire les historiens arabes qui s'y trouvent en assez grand nombre. Les liaisons qu'il entretint avec les chrétiens d'Égypte, les correspondances qu'il eut avec le Patriarche des Grecs et celui des Coptes, avec l'Abbé du Mont Sinaï, et les différents missionnaires qui dans cette contrée travaillent à la conversion des schismatiques, le crédit enfin que lui donnait son emploi lui procurèrent outre cela des moyens de s'instruire que ne peut avoir un simple voyageur, dans un pays surtout où un étranger a tout à craindre. C'est sur ces lumières certaines que M. de Maillet hasarda de faire part à ses amis de ses découvertes. Le public jugera par la fuite de l'ouvrage, du mérite des lettres qu'il leur écrivit à ce sujet, et des mémoires qu'il leur envoya. (...)

Je parle des fameuses pyramides d'Égypte. L'antiquité n'a rien tant célébré que ces illustres monuments de sa grandeur, qu'elle admira comme des miracles de l'art. Tous nos voyageurs parlent de même de ces ouvrages prodigieux, que nous ne regardons plus guère que comme des masses énormes, dignes tout au plus de noire étonnement. D'où vient cette diversité de sentiments sur un objet qui n'a point cessé d'être le même ? Le goût de notre siècle serait-il différent de celui qui régnait dans ces temps reculés où les pyramides passaient pour une des sept merveilles de l'univers ? Non sans doute. Le vrai beau est de tous les siècles. Mais les pyramides aussi vieilles que le monde ne sont qu'une montre vaine, à n'en considérer que l'écorce ; et c'est uniquement à quoi tous nos auteurs modernes se sont bornés. L'utile et le satisfaisant consiste à reconnaître les secrets que renferme leur intérieur, l'objet qu'on s'est proposé dans leur construction, le dessein de l'architecte qui y présida, et son habileté à l'exécuter. Or c'est ce que M. de Maillet a prétendu développer. Son esprit patient et curieux était seul capable de venir à bout d'un si grand projet. Il est entré plus de quarante fois dans l'intérieur de la Grande Pyramide. Il a médité sur la construction des différents ouvrages que renferme cet immense monument ; il en a étudié l'usage et nous en a donné une explication si juste qu'en la concevant il est impossible de ne pas se rendre à la vérité démontrée de leur destination.
Cette Lettre n'est donc pas seulement une simple description des pyramides. Ce sont des réflexions sensées et instructives ; c'est un système suivi et raisonné sur le dessein, l'usage et la construction de ces anciens monuments. On traitera peut-être tous ces raisonnements de conjectures ; mais conjectures, tant qu'on voudra, on ne pourra du moins s'empêcher d'avouer que ces conjectures ingénieuses sont frappées au coin de la vérité."