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mercredi 29 août 2018

"Le chef-d'oeuvre des ouvriers qui ont bâti la grande pyramide, c'est l'appareil de la grande galerie" (Georges Perrot, Charles Chipiez - XIXe s.)

Extraits de Histoire de l'art dans l'antiquité - Tome premier : L'Égypte, 1882, par Georges Perrot (1832-1914, professeur à la Faculté des Lettres de Paris, membre de l'Institut) et Charles Chipiez (1835-1914, architecte, inspecteur de l'enseignement du dessin).
Ces deux auteurs ont entrepris ensemble, à la fin du XIXe siècle, un long voyage d’études de l’architecture antique, qui les mène en Grèce, Turquie, Iran, Égypte et Italie. 
À propos de la construction des pyramides d'Égypte, ils s'attardent sur la théorie de Lepsius qu'ils résument en ces termes :

"Des observations qu'a faites Lepsius sur l'appareil et les détails de construction qu'il a observés dans différentes pyramides, on a tiré, en Allemagne, un système assez compliqué ; pour qu'on le saisisse plus aisément, nous représentons dans plusieurs états successifs une pyramide de grande dimension qui aurait été construite par les procédés qu'on nous indique. 

On aurait commencé par élever une première pyramide très étroite et très effilée, à pentes assez rapprochées de la verticale. Celle-ci terminée, on aurait appuyé contre ce massif des assises qui, en s'élargissant vers le bas, donnaient une seconde pyramide ; celle-ci enveloppait la première et ses arêtes dessinaient avec le sol des angles bien plus aigus. C'était par le prolongement et la rencontre de ces dernières arêtes qu'était formée la pointe du monument, un seul bloc à quatre faces, soigneusement taillé. Cette pierre terminale, on pouvait, si l'on voulait, la mettre en place ; alors l'ouvrage était achevé ou à peu près ; il ne restait plus à faire que le revêtement. On pouvait au contraire, si l'on croyait avoir du temps devant soi, chercher à pousser plus haut la tombe ; alors, au point où les arêtes de la pyramide provisoire rencontraient le sol, on élevait quatre murs verticaux ou en talus que l'on prolongeait jusqu'au niveau du sommet de cette pyramide ; on remplissait tout l'espace vide entre ces murs et les faces inclinées et l'on obtenait ainsi une sorte degré ou de terrasse, qui servait de base à un nouveau noyau pyramidal. Celui-ci disparaissait à son tour sous une pyramide à plus large section et à pente plus douce dont les arêtes, en allant chercher le sol, dépassaient l'extrémité du gradin. Cette opération, si le règne était long, pouvait se répéter plusieurs fois."

Les auteurs émettent ensuite quelques importantes réserves sur ce mode de construction (sans pour autant, semble-t-il, en privilégier un autre) :
"Cette théorie semble donc expliquer d'une manière satisfaisante certaines particularités curieuses, et cependant, quand on y regarde de près, que d'objections elle soulève ! Plus d'une fois, les explorateurs des pyramides, quand ils étaient à la poursuite des passages perdus et des chambres cachées, se sont frayé violemment une route à travers la maçonnerie ; ni dans ces puits et ces brèches, ni dans les couloirs antiques qu'ils ont fini par découvrir, ils n'ont trouvé trace des raccords qui auraient été nécessaires pour relier et pour incorporer l'un à l'autre des massifs construits successivement et limités par des surfaces diversement inclinées ; du moins n'ont-ils rien signalé de pareil. Le massif cubique qui vient envelopper la double pyramide par laquelle a débuté l'ouvrage ne laisserait-il pas reconnaître ses flancs presque verticaux, au milieu des assises qui seraient venues l'envelopper pour se rajuster à la pointe de la quatrième pyramide et en prolonger les faces jusqu'à la rencontre du sol ? Ces différentes parties de l'oeuvre ont été, nous dit-on, exécutées séparément ; pour que, de l'une à l'autre, les matériaux et l'appareil fussent tout semblables, pour que les pierres fussent juste d'égale hauteur et se correspondissent assise par assise, il aurait fallu des précautions minutieuses et un soin religieux du détail qui ne sont guère dans les habitudes des ouvriers égyptiens. Comment, sans pierres d'attente en parpaing, éviter les glissements qui ne pouvaient manquer de se produire sur les plans de rencontre, au contact de lits de maçonnerie qui seraient restés indépendants, quoique bâtis en différentes fois et par des mains différentes ? Ou bien si l'on a eu l'attention de les rattacher étroitement les uns aux autres, on doit voir la couture ; qu'on nous la montre ! Qu'on nous montre les retouches qui ont été indispensables pour continuer, à travers les nouvelles enveloppes qui se superposaient, les corridors des chambres. Ces retouches, certaines tailles de pierre les révéleraient tout d'abord à un oeil exercé. Nous ne disons pas que l'on ne peut rien rencontrer de pareil dans l'épaisseur de l'appareil intérieur, mais ce sont là les preuves qu'auraient dû commencer par fournir les défenseurs du système."  

Un autre extrait des longs développements des auteurs mérite d'être mentionné :


"Le chef-d'oeuvre des ouvriers qui ont bâti la grande pyramide, c'est l'appareil de la 'grande galerie', en avant du vestibule qui précède la chambre royale. Comme elle est haute de plus de 8 mètres et large de plus de 2, on y respire plus à l'aise que dans les couloirs étroits et bas par lesquels on a cheminé jusque-là ; on s'arrête donc volontiers en cet endroit. Tous les voyageurs qui ont visité la pyramide ont conservé le souvenir de ces beaux blocs de calcaire du Mokattam, dont est faite la paroi lisse et polie ; la face externe de ces blocs a été ravalée avec un soin qui n'a pas été dépassé dans les constructions helléniques les plus parfaites, telles que celles de l'Acropole d'Athènes. Les faces internes des blocs, celles qui sont en contact les unes avec les autres, n'ont pas été dressées ici avec moins de patience et d'habileté ; aucun ciment n'a été employé dans cet appareil, et l'adhérence est si parfaite, que, comme le dit Abd-ul-Latif, "on ne pourrait introduire dans les joints ni une aiguille ni même un cheveu". Ces joints sont à peine visibles ; on ne les distingue pas sans une grande attention. La couverture de cette salle n'a pas été moins bien étudiée."

Un autre morceau choisi de cet auteur dans l'Égypte entre guillemets :  

"Les premières impressions qui soient demeurées dans la mémoire de l'humanité, c'est l'Égypte qui les a conservées" (Georges Perrot, Charles Chipiez)

lundi 29 août 2011

“Une architecture grandiose, dans sa forme la plus simple” (Edward Bell - XXe s. - à propos des pyramides de Guizeh)

De l’ouvrage d’Edward Bell The architecture of ancient Egypt - a historical outline, édité en 1915, j’ai retenu pour Pyramidales les quelques extraits ci-après, dont je propose l’articulation suivante :
- il n’était pas “inhabituel”, de la part des rois d’Égypte, de se faire construire une “seconde tombe”, en plus de leur monument funéraire principal ;
- les pyramides pour les rois ; les mastabas, pour les personnes moins haut placées ;
- le développement pyramidal du mastaba, dans l’architecture funéraire des Égyptiens ;
- l’absence de traits architecturaux mineurs dans la construction des pyramides ;
- description de la pyramide de Khéops ;
- les pyramides ont été érigées du vivant des rois pour lesquels elles étaient construites ;
- le Sphinx a été taillé “in situ” et “il est probable que la tradition le mettant en relation avec Khéphren ait quelque fondement”.

“Sun-dried bricks had formed the material for building, though stone was sometimes employed in details as in Tjeser's (*) mastaba, or for the granite flooring found in the tomb of Den-Semti a king of the 1st dynasty. But it seems to have occurred to Tjeser to substitute stone for brick, for another monument built by him consists entirely of limestone. It was by no means unusual for kings to have a second tomb, a custom originating possibly in the desire that the so-called ka, or "double", should find a temporal retreat both at Abydos, where it was supposed that Osiris was buried, and at some other site associated with the life or death of the deceased ruler ; though it is not always clear which is the actual sepulchre and which the secondary one. Tjeser accordingly built a stone mastaba at Sakkara, near Memphis, on which, it is assumed, he afterwards imposed another of smaller area, and repeated the process as time went on, until he had produced what is known as the Step-pyramid. It has altogether six stages of a total height of 195 feet, and the area of its base is 390 from N. to S. and 347 from E. to W.

Supposed formation of the pyramid of Medûm (Petrie)
The original mastaba was surrounded by a stone casing, and another smaller mastaba was erected on the top, leaving a ledge all round. The process was then repeated till the topmost addition was quite small when the ledged surfaces were filled up to form planes.

The fashion thus set was followed by Senefru, the last king of the IlIrd dynasty, who built himself an imposing tomb at Medûm, between the Nile and the district known as the Fayum, in which he was afterwards buried. It was constructed, like the Sakkara step-pyramid, of a series of mastabas, but the sides were filled out so as to form a continuous slope, and thus the first real pyramid was produced. It was afterwards partially destroyed by Rameses the Great, who used the fine stone of the casing for buildings of his own, and the existing structure is only the core of the original monument. In front of the east side is a small chapel which is the oldest known temple in Egypt. Senefru is also supposed to have built another pyramid at Dâshûr, nearer to Memphis. It is possible that it is the one the sides of which have two planes of inclination, and which, as it is almost unique, may be assumed to be an experimental form of the type which attained such perfection under the next dynasty.
The pyramid, evolved in this manner, became the type for royal monuments during the early Memphite dynasties, but for less exalted persons of distinction the mastaba continued in use, preserving generally its outward form though internally it often received a good deal of architectural decoration. Hundreds of such tombs, as well as many pyramids in various states of preservation, fill the western side of the the Nile Valley above Memphis, and form probably the largest necropolis in the world. It extends from Abu Roash on the north to Dâshûr on the south, including the plains of Giza, Abusir and Sakkara, a length of fifteen miles with a width of from two to two and a half miles.
At Giza the mastabas are methodically arranged in regular ranks with their longer axes due north and south, but at Sakkara the arrangement is less regular and they sometimes encroach on one another. Within each is generally found a comparatively small interior chamber serving as a shrine or chapel, and annexed to this is a walled-up cell, or more than one, in which a statue of the deceased was deposited, not as a visible memorial but rather as a guarantee that the ka or double might find its mortal counterpart still whole and undecayed. This faith in the prolongation of the conditions of earthly life which so strongly characterizes the Egyptian race is further illustrated by the custom of depositing, within or outside the tomb, food and drink and models of objects associated with the former existence of the dead. (...)

The pyramidal development of the mastaba by Senefru led to the adoption of this form by the kings, and culminated in the three great pyramids of Giza, the tombs of Khufu (Cheops) Khaf-Ra (Chephren) and Menkau-Ra (Mykerinos) of the IVth dynasty. These magnificent monuments exhibit grand architecture in its plainest form ; yet simple as is their design it is by no means wanting in interest or variety, for their quadrangular plan, whilst ensuring perfect symmetry, gives
the intersections of their sides a constantly varying angle as the point of view is changed. Moreover,
their impressiveness is increased by their situation on a rocky plateau which is some 150 feet above the level of the Nile and the cultivated area.
The largest and oldest, that of Khufu, is about 775 feet on each side, and when it was intact was about 480 feet in vertical height. That of Menkau-Ra, the smallest and latest in date, is about 346
feet square and 215 feet high. The intermediate one, of Khaf-Ra, is only a few feet less in height than Khufu's and from some points of view looks the highest.
Except for the small internal chambers and the galleries which led to them, they are solid structures, chiefly of limestone brought from the quarries on the east bank of the Nile. When perfect they had smooth external surfaces, the remains of which are only visible on some of the upper courses of that of Khaf-Ra, the rest having been removed for use as building material in the modern Cairo.
There was an entire absence of minor architectural features, and the entrance in each case was carefully concealed by the casing, which consisted of blocks of stone, fitted on the stepped courses which are now visible, with the outer surfaces carefully chamfered to the required angle. So far as workmanship is concerned they show a complete command of method and material, for in the geometrical exactitude of their laying out and in the fineness of their jointing they are not surpassed or even equalled by the work of any later period.
The internal arrangement of the galleries and the position of the sepulchral chambers varies in each pyramid. In that of Menkau-Ra, which is built over a depression in the bed-rock, the tomb-chamber is below the level of the soil, but in the case of Khufu's it is in the centre of the mass, and there is another which is known as the Queen's Chamber (though it has no sarcophagus within it) at a somewhat lower level in the pyramid. There is a still lower chamber, below the level of the soil, approached by an absolutely straight passage sloping down from the entrance, the use of which is not apparent.
About sixty-three feet from the entrance of this descending passage another gallery branches upwards to a point at which a level passage leads to the "Queen's Chamber", and from the same point a great gallery 28 feet high and 151 feet long ascends to the King's Chamber. The
smaller galleries are roofed by inclined stones which meet in an internal ridge so as to diminish the vertical pressure, but the great gallery is covered by corbelled courses of stone which gradually approach and meet above. The stones of the side walls are admirably fitted together so that the joints are scarcely visible.

The King's Chamber, which is 34 feet 6 inches long by about 17 feet wide and 19 high is covered by flat slabs of granite, and the walls, are of the same material, very finely jointed. It contains an empty lidless sarcophagus massively hewn out of a block of red granite without ornament or inscription.
Above the King's Chamber is a peculiar arrangement of five cavities separated by horizontal blocks, the uppermost being covered by two inclined rows of stone rafters, with the object of diverting the pressure from the ceiling of the chamber. (1)

The galleries are all constructed and concealed with a view to secure the tomb from violation and at certain points are intercepted by huge plugs of granite which were inserted from above in
order to place what seemed to be insuperable obstacles in the way of any depredators. In some cases it was only by excavating new approaches that these obstacles were circumvented.

It is evident from the care and labour which were expended on these vast monuments, that they must have been erected during the lifetime of the kings whom they commemorate and the Prussian egyptologist Lepsius, who conducted an archaeological expedition to Egypt in the middle of the last century, promulgated the theory that they were enlarged at successive periods in accordance with the length of the reigns of their builders, as was almost certainly the case with those which originated in mastabas. Without accepting this theory as literally as some more recent German writers, Dr Borchardt came to the conclusion that the Great Pyramid actually received additions to the dimensions originally planned, and this fact may explain the existence of the lower untenanted chambers which were superseded as the structure was enlarged.
The pyramid of Khufu has on its east side three smaller pyramids, which were the tombs of members of his family, and is surrounded by many mastabas. There are also three small pyramids on the south side of that of Menkau-Ra.The height of these smaller monuments varies from fifty to seventy feet. It was usual to surround large pyramids with a paved enclosure, and in some cases a causeway leading from the Nile to the enclosure was constructed apparently before the building was begun. (...)
The gigantic figure of the Sphinx, which is 140 feet in length and 66 feet high, when not partly covered by sand, lies about 540 yards to the east of the pyramid Khaf-Ra with whom a late tradition associates it. It was carved in situ from a natural mass of rock, the apparent height of which is increased by the surface of the surrounding ground having been removed ; the body is a good deal weathered, and has the appearance of having been patched up with pieces of sandstone. The human head was formerly painted red, and had the conventional beard common in royal portraits, but is now much mutilated ; on the breast between the forepaws there is a small open shrine with an enclosed space and an altar in front. A paved court farther in front with steps leading down to it is said to date from the Roman period.
The figure was an object of veneration for centuries, and there is a record of its repair by Thothmes IV of the XVIIIth dynasty, but the date of its first carving is doubtful. Mr. H. R. Hall assigns it to the Xllth dynasty, but it seems unlikely that the block was left untouched by the pyramid builders of the IVth dynasty, and it is probable that the tradition connecting it with Khaf-Ra has some foundation. (...)
The body of the Sphinx is perforated by a shaft from the centre of the back indicating an earlier grave below it, and as
there are no tombs in the immediate neighbourhood older than Khaf-Ra's reign, it may be taken for granted that the Sphinx is not of earlier date.”

(1) Such expedients show that the principle of the radiating arch was not commonly recognized at that period. The earliest arch hitherto found is, however, assigned to the IlIrd dynasty and is of somewhat rude construction.

(*) Je reproduis cette orthographe telle qu’adoptée par l’auteur : il faut évidemment lire “Djoser” ou “Djeser”.

Source : archive.org

mercredi 15 juin 2011

“La conception architecturale de la pyramide n'a pas été une fortuite trouvaille de génie” (Alexandre Moret - XIXe-XXe s.)

Le texte d’Alexandre Moret (1868-1938) que je présente ci-dessous (extrait de Au temps des pharaons, 1908) est un résumé de l’histoire de l’architecture funéraire égyptienne. Son auteur séjourna en Égypte, sur invitation du Service (aujourd’hui : Conseil suprême) des Antiquités, pour établir le catalogue des Sarcophages de l'époque bubastite à l'époque saïte. Il occupa la chaire d'égyptologie au Collège de France à partir de 1923. Il fut également président de la Société française d'égyptologie, directeur d'études à l'École pratique des hautes études et directeur honoraire du musée Guimet.
L’évolution de la conception architecturale des tombes égyptiennes est bien connue. Elle est rappelée ici dans ses grandes lignes, complétée par quelques conjectures de l’auteur, ou encore par des emprunts aux théories de tel ou tel auteur de référence (Hérodote, Lepsius...). 
Alexandre Moret avait déjà fait l'objet, sous le même titre, d'une note de Pyramidales : celle-ci privilégie le texte même de l'auteur.

“La conception architecturale de la pyramide n'a pas été une fortuite trouvaille de génie ; elle est née d'une évolution assez lente et de perfectionnements successifs apportés aux tombes primitives.
Les indigènes préhistoriques enterraient leurs morts dans des fosses où le corps était couché, à une faible profondeur, au milieu de ses vases familiers. Les Égyptiens conquérants apportèrent de Chaldée la construction en briques et élevèrent des tombes royales où les dispositions primitives sont améliorées. La fosse élargie devient rectangulaire ; ses parois croulantes sont soutenues par un revêtement de briques ; un plafond de bois isole le corps de la terre jetée par-dessus ; au lieu de déposer les vases et les objets autour du corps, on les répartit dans de petites chambres voisines de la fosse centrale devenue chambre funéraire. L'ensemble a l’allure d’un édifice trapu et allongé, recouvert de sable ; on y descend par un escalier de briques.
Tel est le tombeau royal au début de l’époque thinite. Pour assurer une demeure inviolable au corps et à l’âme dont les destinées préoccupent une population de plus en plus consciente, on creusa le caveau funéraire jusqu'au roc. La tombe prit l'aspect d'une galerie allongée à  laquelle le roc vif fournit un plafond impénétrable. Cette cachette présentait un point faible : la galerie d'accès, toujours ouverte. Pour la défendre, les architectes percèrent perpendiculairement au plafond plusieurs puits étroits partant du sol extérieur : une fois le corps enseveli, on laissait tomber par ces cheminées d'énormes pierres formant herses et oblitérant hermétiquement le passage. Les bouches de ces puits s'ouvraient elles-mêmes sur le sable ; un tas de terre ou de sable, retenu par des murettes, les dissimulait.
Mais le caveau funéraire, si bien défendu, était inaccessible à  la famille du mort ; comment, dès lors, assurer la vie matérielle du défunt dans l'autre monde ? Sur le tas de sable, devenu un toit, on enterra, juste au-dessus du corps, des vases à  provisions ; puis l’on ménagea, à l’entrée de l'escalier, une petite chambre qui abriterait les parents et leurs offrandes. Ceci dura tant que l'escalier resta compris dans les plans du tombeau ; plus tard, il disparut, jugé trop facile d'accès. Un puits vertical, traversant toute la maçonnerie, permit de descendre, au moyen de cordes, le cadavre dans son caveau ; les funérailles célébrées, on comblait le puits, dont rien ne permettait de reconnaître l'orifice. La chambre du culte fut alors reportée sur le côté oriental du tertre : elle avait la forme d'un couloir étroit, aboutissant à une fausse porte aux panneaux pleins, qui était censée donner accès aux appartements du mort.



Apparition du “cube en maçonnerie “ (mastaba)
Après tous ces perfectionnements, la tombe thinite était devenue, au début de la IIIe dynastie, une maison forte à  la fois creusée dans le roc et bâtie au-dessus du sol, comprenant un caveau inaccessible, des puits comblés, et une chambre du culte ouverte aux parents. Vu à distance, l'édifice a l’aspect d'un cube en maçonnerie auquel les Arabes ont donné le nom de mastaba (“banc”) ; c'est le terme scientifique adopté pour désigner les tombes de l'époque memphite.
Le choix des matériaux destinés à la tombe a subi une transformation parallèle. Comme les
Chaldéens, les Égyptiens venus d'Asie employaient surtout la brique ; une fois installés dans l'étroite vallée du Nil, les berges rocheuses des plateaux désertiques mirent à leur portée les calcaires grossiers ou fins du Mokattam et de Tourah, les grès de Silsileh, l'albâtre, les granits et les basaltes d'Assouan.
L'art de travailler ces matériaux, les nouveaux venus l'apprirent des indigènes qui polissaient toutes les pierres dures avec une facilité inconcevable. Dans leur préoccupation de s'assurer des tombes indestructibles, les pharaons orientèrent vers les grandes constructions l'activité des indigènes ; de ces artistes polisseurs de vases, ils firent des tailleurs de pierre et des architectes.
Dans la Ière dynastie, le roi Ousaphaïs remplace dans sa tombe le pavement en bois usuel par un dallage de granit ;
une des chambres du tombeau de Khâsekhemouï (IIe dynastie) est bâtie en calcaire taillé et appareillé, le plus ancien spécimen actuellement connu d'une œuvre de maçonnerie. Le même roi dote le temple d'Horus, à  Hiéraconpolis, de splendides portes en granit rose, dont les montants sont aujourd'hui au musée du Caire. À en juger par ces fragments, les Égyptiens étaient, dans cette époque, des praticiens accomplis.
Ils s'attaquèrent à des œuvres d'une conception plus hautaine. Le Sphinx de Gizeh, rocher colossal taillé en forme de lion à tête humaine, date peut-être de cette époque ; la majesté pensive de cette face splendide, aujourd'hui mutilée, nous montre assez à quelle habileté technique et à quelle puissance expressive les artistes égyptiens étaient parvenus. Le temple voisin du Sphinx, dont aucune inscription ne nous révèle la date, est-il du même temps ? À voir les vastes salles couvertes, dont les piliers carrés, de granit rose, restent seuls debout, les sanctuaires étroits et bas, au plafond formé d'une seule dalle gigantesque, les réduits entièrement construits en albâtre, on ne peut attribuer qu'aux premiers âges de l'art égyptien ces lignes sobres et massives, d'une majesté et d'un mystère impressionnants. (...)

Photo Marc Chartier
La “victoire de la pierre sur la brique”
Par la hardiesse croissante des constructeurs, ce double mouvement en profondeur et en hauteur, qui entraîne vers un profil nouveau la tombe égyptienne, trouva une formule magnifique dans la conception de la pyramide. La première fut élevée à Sakkarah par Zeser, un des derniers souverains de la IIIe dynastie (vers 4 100 av. J.-C).
Zeser fut une des grandes figures de l’histoire de l’Égypte ; du Sinaï à Élephantine les monuments ont gardé son nom ; mais le détail de ses hauts faits nous échappe. Encore à l’époque grecque, Zeser passait pour avoir inventé la construction en pierres appareillées : retenons ceci, que son règne marque l’extension définitive de la construction en grand appareil,
la victoire de la pierre sur la brique. Pourtant, comme ses prédécesseurs, Zeser commença par bâtir en briques sa sépulture, sur le site de Bet-Khallâf, près d’Abydos. C’est un mastaba énorme, élevé au-dessus de plusieurs caveaux auxquels donne accès un couloir défendu par cinq herses. La tombe ne fut pas utilisée. Peut-être cet abandon est-il dû à l’influence d'un grand personnage de la cour, Imhotep, dont la réputation comme architecte et magicien traversa les siècles.
Zeser, délaissant les nécropoles thinites, transporta sa résidence au Mur Blanc de Memphis et élut à Sakkarah le lieu de son repos éternel. Là s’élève sa pyramide “à degrés”, qui nous donne le monument de transition entre le mastaba rectangulaire et la pyramide aux arêtes vives. C'est un escalier à quatre faces, composé de six marches gigantesques, hautes de 11 m. 50 à 9 mètres ; chacune est en retrait de 2 mètres sur la précédente ; la hauteur totale atteint 60 mètres. En apparence, il y a là six mastabas, de taille décroissante, construits l'un sur l'autre, et l'invention se réduirait à un développement par superposition de l'élément de base.
En fait, la conception est plus hardie. D'abord, les architectes ont substitué la pierre à la brique ;
puis, au lieu de construire une première terrasse, sur laquelle ils en auraient élevé cinq autres, ils ont disposé tout l'appareil par tranches parallèles de maçonnerie, allant d'un seul jet du sol au sommet, et s'arrêtant, sur les côtés, à des hauteurs calculées pour ménager des degrés étagés.


Cliché de John et Morton Edgar (1910)
La “vraie” pyramide
Il n'y a plus ici de tâtonnements : les ouvriers ont eu clairement la volonté, ou ont reçu l'ordre précis, d'élever un édifice sortant de terre et orienté vers le ciel.

Progressivement les degrés qui marquent, comme autant de “repentirs”, des ruptures d'élan,
diminuèrent d'amplitude. Un des successeurs de Zeser, Snofrouï, éleva sur le site de Meïdoum (au sud de Sakkarah) une pyramide d'un type analogue ; mais la largeur de chaque degré est moindre de moitié, ce qui rend plus sensible le mouvement ascendant de la masse. Plus tard Snofrouï accentua encore cette ascension dans une deuxième pyramide qu'il construisit à Dahchour. La base de cet édifice offre à peu près l'inclinaison des parois d'un mastaba ; puis, sans degrés intermédiaires,
les quatre arêtes s'orientent résolument vers le ciel et nous donnent pour la première fois le profil d'une vraie pyramide.
Les essais successifs de Zeser et de Snofrouï ont abouti, vers l'an 4000 av. J.-C., à cette conception caractéristique d'un édifice “sortant du sol” et faisant converger vers un point du ciel quatre parois lisses, qui semblent retomber du ciel sur terre en triangles parfaits. La formule artistique de la pyramide, telle que les rois de la IVe dynastie l'édifieront, était trouvée.
Il semble que Chéops, Chéphren et Mycérinos aient cédé à une sorte d'ivresse en développant cette formule jusqu'aux dimensions gigantesques des trois grandes pyramides de Gizeh. L' “Horizon”, que bâtit Chéops, avait 233 mètres de largeur sur 147 de haut ; la “Grande”, élevée par Chéphren, 138 mètres de haut sur 215 ; la “Suprême”, œuvre de Mycérinos, 66 mètres de haut sur 108 à la base.
L'effort maximum fut donné au début de la IVe dynastie et, après avoir produit tout son effet, il alla peu à peu s'affaiblissant. L'impression en est très sensible à l’oeil du visiteur. La grande pyramide apparaît la première à l’orée du désert ; sa masse démesurée atteste
un rêve de grandeur colossale qui ne pouvait se réaliser qu'une fois ; la deuxième et la troisième pyramides, bâties suivant la diagonale de la première, élèvent derrière celle-ci, l'une des formes plus élancées, l'autre des proportions fort réduites, qui ramènent l'esprit à des concepts raisonnables et mesurés ; si bien qu'après la première impression d'accablement, on est obsédé du désir de comprendre les secrets de la construction et la destination de ces monuments. (...)


Travaux et plan de construction
Toute pyramide (...) comprend trois parties : à l'intérieur, les chambres funéraires ; tout autour, la masse pyramidale ; à l'extérieur, la chapelle où se célèbre le culte. Le tout est délimité par une enceinte, où sont encloses les tombes des parents du roi ou des particuliers qui ont vécu dans sa familiarité.
Les travaux commençaient par une excavation dans le sol rocheux du désert : la pyramide ruinée d'Abou-Roasch, déblayée par M. Chassinat, et le monument de Zaouiet-el-Aryan nous offrent de bons spécimens de ces substructures déjà  gigantesques. À l'intérieur on disposait la chambre funéraire avec son couloir d'accès très incliné ; des matériaux de choix leur étaient réservés : calcaire fin de Tourah ou granit d'Assouan. Autour de ce noyau, dont l'entrée restait béante, on disposait les assises de la pyramide en blocs calcaires fournis par le plateau du désert ou les .carrières de la chaîne arabique. Les blocs venaient facilement par le Nil dont la crue baigne la falaise, de Gizeh à Sakkarah ; on les hissait sur le plateau le long de chaussées, visibles encore en maint endroit.
On a longtemps discuté si la pyramide était commencée, dès le début, aux dimensions définitives et d'après un plan complètement arrêté, ou si le premier noyau qui englobe la chambre funéraire était déjà une pyramide réduite qui s'accroissait en haut et en large suivant les ressources et le temps que chaque roi lui consacrait. L'existence, dans certaines pyramides, de couloirs d'accès, actuellement noyés dans la maçonnerie, et la disposition des lits de pierre ont fait prévaloir la théorie ancienne de Lepsius : chaque pyramide se développe par cristallisation et revêtements successifs autour d'un noyau de forme achevée : au début elle a 50 mètres de base, et une élévation proportionnée ; puis les chapes superposées portent ses dimensions aux chiffres que nous connaissons maintenant, où les a arrêtées soit la mort du pharaon, soit le calcul de sa volonté.
La construction des degrés ne présentait pas de difficultés autres que l'énormité de la tâche : des plans inclinés amenaient les blocs à la hauteur voulue, et ils évoluaient de tranche en tranche sur de petites machines en bois qu'Hérodote a décrites et que tout récemment M. Legrain a reconstituées.
La plate-forme finale mise en place, on commençait par le haut le travail du revêtement qui faisait de chaque face une paroi continue : entre chacune des quelque deux cents assises s'encastrait un bloc dont la face extérieure était taillée en biseau, et les ouvriers, descendant de marche en marche, laissaient au-dessus d'eux des plans unis et régulièrement inclinés sur chaque face de la pyramide.

Cliché de 1890 - auteur inconnu
Les différentes chambres funéraires de la Grande Pyramide
À l'intérieur on trouve ordinairement plusieurs chambres funéraires avec autant de couloirs d’accès ; cette multiplicité est due à des développements successifs du plan ; en principe, un seul caveau suffit au pharaon. Les visiteurs qui ne redoutent pas une descente malaisée sur un sol glissant, dans des couloirs surbaissés où l'air se renouvelle mal et où le thermomètre marque 30°, sont bien récompensés par l'émotion toute particulière qui se dégage d'une visite à la chambre funéraire de Chéops. Sur la face Nord, à douze mètres au-dessus du sol, s'ouvre la bouche d'un couloir très incliné ; le parement rompu laisse voir au-dessus quatre énormes poutres de calcaire s’accotant deux à deux par leur sommet taillé en biseau. Cet arc-boutant, qui a supporté sans faiblir le poids de la masse supérieure, répète le profil triangulaire de la pyramide : ses lignes très simples et très pures donnent une beauté indéfinissable à cette porte de l'autre monde.
Une pierre montée sur pivot dissimulait jadis l'entrée du couloir ; quand on la faisait basculer, une galerie se présentait, longue de 22 mètres, haute d'un mètre. La place était suffisante pour descendre le cercueil le long de ce canal aux flancs polis ; mais les hommes doivent s'y glisser accroupis, le pied retenu par des entailles ménagées de place en place.
On arrive ainsi à un palier horizontal où un couloir descendant conduit à une chambre creusée dans le roc à 30 mètres au-dessous du sol ; c'était le caveau funéraire primitif, abandonné par la suite. Du même palier, un couloir ascendant conduit au centre de la pyramide, mais trois herses de granit en coupent l'accès depuis le jour de l'ensevelissement. Dès l'antiquité, les chercheurs de trésors ont tourné l'obstacle en forant, par-dessus les herses, un tunnel où les visiteurs se glissent maintenant.
Un nouveau couloir surbaissé, long de 33 mètres, mène à un second palier où deux voies s'ouvrent encore. L'une, horizontale, conduit au bout de 38 mètres à une chambre de granit, au plafond triangulaire, qui semble n'être qu'un second projet de caveau, resté lui aussi sans emploi par suite de l'agrandissement de l'édifice. L'autre voie est ascendante et se transforme en une galerie très spacieuse, haute de 8 m. 50 sur 2 mètres de large et 50 mètres de longueur.

La construction de cette galerie est fort remarquable. De chaque côté une banquette, haute de 60 centimètres, diminue la largeur de 50 centimètres ; elle porte, sur sa tranche supérieure, des
entailles où l'on peut engager le pied, ce qui est utile vu la pente très marquée et le poli excessif de la pierre. Il est possible qu'on ait voulu ménager ainsi un chemin de halage pour hisser le cercueil qui glissait sur le sol même de la galerie entre les deux banquettes. Le plafond n'est pas moins curieux que le sol : il est formé de sept assises disposées en encorbellement. (...)
La grande galerie aboutit aux appartements de granit qui constituent le caveau royal. Ici les obstacles se multiplient : c'est un seuil haut de 90 centimètres qu’il faut enjamber ; puis un couloir surbaissé, au centre duquel s'ouvre un vestibule haut de 3 mètres qui servait à loger quatre herses. La première est encore en place, retenue à 1 mètre du sol par une très petite saillie de la glissière ; les trois autres ont disparu ou n'ont jamais été disposées.

Pourquoi n'a-t-on pas baissé la herse après l'ensevelissement ? Nous l'ignorons ; mais ce n'est pas sans une appréhension involontaire que l'on s'engage en rampant sous cette masse de
granit qui semble prête à choir.

On débouche enfin dans la chambre funéraire, située dans l’axe de la pyramide à 40 mètres au-dessus du sol et à 100 mètres au-dessous du sommet. C'est un blockhaus de granit long de 10 m. 50, large de 5 mètres, haut de 6, construit en pierres énormes, d'un travail admirable. (...)
Dans un angle se trouve le sarcophage de granit, cuve rectangulaire sans ornements ni inscriptions ; le couvercle manque ; le corps et le mobilier funéraire ont disparu. Au-dessus du caveau, cinq petites pièces très basses et superposées ont été ménagées pour servir de décharge au plafond : on y peut accéder au moyen d'échelles depuis la galerie. On y a retrouvé, à la peinture rouge, le cartouche de Khoufou (Chéops) : cette marque de tâcheron est la signature qui permet d'authentifier le constructeur de la grande pyramide.
Toutes les précautions prises pour défendre les couloirs indiquent que l'accès intérieur des pyramides, une fois le cercueil mis en place, était interdit comme celui des mastabas. Aussi le culte réservé au roi mort était- il célébré dans une chapelle extérieure qui s'élève sur la face orientale de chaque pyramide. L’ “Horizon” de Chéops n'en a gardé que le pavé en basalte ; mais à l’orient de la “Grande” et de la “Suprême”, des pans de murs sont encore debout ; à Sakkarah, la chapelle d'Ounas a conservé des colonnes de granit rose et des bas-reliefs. Les rites célébrés dans ces temples funéraires constituent le véritable “secret” des pyramides ; ils nous sont connus depuis que M. Maspero a découvert, dans les petites pyramides de Sakkarah (Ve et VIe dynasties), les textes qui manquent dans les splendides sépulcres de Gizeh.
C'est là qu'il faut chercher l'explication de ces constructions démesurées qui ont obsédé et irrité la curiosité des siècles.”

Source : Archive.org