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mercredi 3 octobre 2012
jeudi 1 avril 2010
"Les Égyptiens ne connaissaient que le plan incliné, le levier, le rouleau ou le chariot ; et c'est avec ces simples éléments qu'ils ont accompli ces prodigieuses entreprises" (une encyclopédie de l'architecture, sous la direction de Jules Gailhabaud – XIXe s.)
Historien de l’architecture, administrateur du musée de l’Ustensillage (Carnavalet), Jules Gailhabaud (1810-1888) est le concepteur d'une encyclopédie de l'architecture qui sera publiée de 1840 à 1850 : Monuments anciens et modernes, collection formant une histoire de l’architecture des différents peuples à toutes les époques.
Pour mener à bien ce projet "pharaonique", il a sollicité la collaboration de divers rédacteurs spécialiste d'architecture et d'archéologie, notamment Émile Prisse d'Avennes, Daniel Ramée et Edme-François Jomard. Pour la partie iconographique, il a fait appel, entre autres graphistes, à Viollet-le-Duc.
Le texte ci-dessous est extrait du tome 1 de l'ouvrage.
Il comporte une rapide description de l'extérieur et des caractéristiques architectoniques de la Grande Pyramide, puis la relation d'une visite, somme toute très "classique", de l'intérieur du monument. Son auteur a retenu, pour les techniques de construction de la pyramide, la théorie du "développement progressif", ce qui signifie que l'élévation de l'édifice cessait au moment du décès du pharaon et que les bâtisseurs procédaient alors au revêtement des degrés, puis aplanissaient "graduellement la surface jusqu'à la base".
"Depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, on a propagé les opinions les plus étranges et les plus contradictoires sur la destination des pyramides. L'opinion la plus généralement reçue est que ces monuments furent des tombeaux : cependant il y a encore beaucoup de gens, des académiciens même, qui ne peuvent se persuader que les Égyptiens, dont la sagesse était proverbiale, aient dépensé autant de temps et d'argent pour préserver simplement un cadavre ; que ces constructions colossales aient une destination si vulgaire ; enfin, que cette énigmatique Égypte n'ait pas caché de grands secrets sous cette forme éminemment symbolique. Nous ne nous arrêterons pas à citer et encore moins à réfuter toutes les hypothèses émises sur la destination mystérieuse ou utilitaire de ces monuments : leur description suffira pour montrer le peu de créance qu'on doit accorder à toutes les théories qui prétendent y trouver autre chose que des sépulcres.
Chez tous les peuples, tant de l'ancien que du nouveau monde, les premiers monuments funéraires ont été des buttes factices, des accumulations de pierres, des tombelles ou tumulus, qui prirent, avec le développement de la civilisation, des formes différant plus ou moins de leur origine commune. Il est très vraisemblable que les pyramides sont l'imitation des tumulus primitifs, et que la manie monumentale des Égyptiens arriva assez vite, et dès les temps les plus reculés, des simples buttes aux vastes proportions de ces masses cyclopéennes régulièrement conformées en talus sur quatre faces, solidement bâties en pierres, parfaitement orientées, et qui sont devenues, à ces divers titres, des merveilles du monde.
Les pyramides étaient, pour la moyenne Égypte, ce que les syringes royales étaient pour la Thébaide. Les hypogées les plus vastes appartiennent, comme on le sait, aux rois thébains dont le règne a été le plus long ; de même, les plus grandes pyramides sont dues aux pharaons memphites, qui passèrent de nombreuses années sur le trône. Dès qu'un roi était solennellement investi du pouvoir, on s'occupait de son tombeau, cette dernière habitation que les anciens Égyptiens considéraient comme la plus importante, et appelaient la demeure éternelle. On creusait un couloir dans le roc, et en même temps l'on élevait au-dessus un massif carré en grosse maçonnerie, dans laquelle on englobait souvent une élévation du sol, pour épargner la besogne. La syringe et le noyau pyramidal se développaient, et s'étendaient peu à peu et simultanément durant l'existence du pharaon auquel le monument était destiné. En quelques années, cette masse formait une petite pyramide à gradins qu'on pouvait revêtir immédiatement ou augmenter encore progressivement, en élargissant la base et en superposant de nouvelles assises, de façon à avoir toujours une forme pyramidale dont les degrés servaient à la pose et à l'élévation des matériaux.
Quand le roi venait à mourir, l'architecte s'empressait d'arrêter les travaux d'agrandissement et de procéder à l'achèvement du sépulcre. Pendant que les taricheutes, les cholchytes et autres membres de la caste sacerdotale vaquaient aux cérémonies de l'embaumement, les ouvriers s'occupaient de couvrir les degrés d'un revêtement dont les pierres, de bon appareil, étaient disposées également en gradins, et superposées à partir de la base au sommet. On y mettait la dernière main en abattant, de proche en proche, l'excédant de matière formé par la saillie de chaque degré, aplanissant graduellement la surface jusqu'à la base, de façon à obtenir sur les quatre faces des talus réguliers. Plus la pyramide était colossale, plus l'on pouvait aussi y employer d'ouvriers ; et, peu de temps après le dépôt de la momie royale dans son sarcophage de granit, les couloirs des chambres funéraires étaient comblés, les talus étaient parés ; et le tombeau achevé ne présentait plus que quatre immenses surfaces planes, sans aucune ouverture apparente, et décorées seulement de quelques légendes hiéroglyphiques.
Ce mode de construction par développement progressif, annuel (1), aussi simple que le travail des formations géologiques dont les Égyptiens semblent avoir pris modèle, est aujourd'hui bien connu, grâce aux fouilles faites dans les pyramides par les soins du colonel Vyse. Les plans et le mode d'édification de ces divers monuments ont subi quelques modifications, suivant le génie de l'architecte ; ainsi, au lieu de couches horizontales, on voit à Sakkara des plans inclinés ; mais le mode de développement revient toujours au même. Il a dispensé d'employer de gigantesques échafaudages, des chaussées de terre et de nitre, ou de coûteuses machines pour effectuer le levage et la pose de la quantité de pierres énormes dont les pyramides sont composées. Les Égyptiens ne connaissaient que le plan incliné, le levier, le rouleau ou le chariot ; et c'est avec ces simples éléments qu'ils ont accompli ces prodigieuses entreprises.
Les pyramides qu'on voit aujourd'hui en face du Kaire, sur le plateau qui domine la plaine de Gizeh, sont les plus célèbres monuments de ce genre, les plus anciennes constructions qu'il y ait en Égypte, et probablement à la surface du globe, où, depuis plus de quarante siècles, elles excitent l'étonnement et l'admiration des hommes. (...)
La plus grande et la plus célèbre, celle du roi Chéops, le Schoufou des légendes hiéroglyphiques, fut dépouillée tout à fait de son revêtement en 1395, sous le sultan Berqouq. Elle présente aujourd'hui une véritable pyramide à degrés, dont les énormes assises sont formées de pierres calcaires inégales, maçonnées avec un mortier composé de chaux, de terre et d'argile. La première assise est encastrée dans le rocher même, qui a été aplani et taillé régulièrement en forme de socle. La plate-forme qu'on voit maintenant au sommet a environ 10 mètres de côté, et s'accroît constamment par les dévastations de l'homme, bien plus que par l'effet du temps. Quoique les savants ne soient point d'accord sur la manière dont cette pyramide et celles qui l'avoisinent se terminaient au sommet, nous n'hésitons pas, d'après la pyramide de Daschour et les représentations figurées, à affirmer qu'elles étaient toutes couronnées par un pyramidion monolithe. (...)
Sur la face nord-est, à la hauteur de la quinzième assise, c'est-à-dire à 15 mètres environ au-dessus de la base, on remarque une espèce de portail auquel ou parvient par un monticule de sable et de débris. Au-dessous de ce portail, formé de grandes pierres posées en chevron pour servir de décharge à la masse supérieure, se trouve une ouverture carrée par laquelle on descend dans l'intérieur de la pyramide. Ce couloir de 1m,82 de large sur autant de hauteur, et long de 36m, conduit, suivant une pente d'environ 26°, à un petit repos où l'on rencontre deux blocs de granit qui fermaient ce conduit mystérieux. Les fouilleurs, arrêtés par cet obstacle, ont tourné autour des blocs, et forcé un passage dans le massif de la construction. Les parements du canal que nous venons de descendre, ainsi que ceux dont nous allons parler, sont formés par des pierres calcaires soigneusement appareillées. Au point où nous sommes parvenus, le couloir se bifurque dans la hauteur : le premier continue à se diriger, suivant sa pente primitive, au centre du monument, vers une salle inachevée et taillée dans le roc ; le second prend une direction ascendante, dont la pente, en sens contraire, est aussi raide que celle du premier : il a les mêmes dimensions, sur une longueur d'environ 24 mètres.
En descendant (2) , on parvient à un palier d'environ trois mètres, où se trouvent deux autres conduits : un horizontal qui mène à la chambre dite de la Reine ; un autre, beaucoup plus grand, faisant suite à celui qu'on vient de quitter ; et un peu à droite, un conduit vertical, irrégulier, taillé comme un puits. Son ouverture, de forme ovale, a dans sa plus grande largeur un peu plus d'un mètre : on y descend au moyen d'entailles pratiquées aux côtés opposés pour placer alternativement les pieds et les mains. On parvient ainsi, tantôt perpendiculairement, tantôt en suivant plusieurs coudes, à l'entrée de la chambre souterraine, dont les travaux ont été abandonnés, probablement pour construire une salle sépulcrale plus digne du monument, qui prenait avec les années des dimensions colossales.
En revenant au palier, si l'on suit le couloir horizontal de 38m de longueur, on arrive à la première salle, dite de la Reine. Les murs sont en granit : le plafond, en forme de toit à double pente, est bâti avec de grandes travées de granit qui se réunissent, s'arc-boutent au milieu de l'angle. Cette disposition, qui tient lieu de voûte, lui a été donnée pour mieux soutenir le massif. Du reste, cette chambre, qui a environ 6m de longueur sur 5m,20 de large, n'est décorée d'aucun membre d'architecture, et l'on n'y remarque aucun vestige de sarcophage. Si cette pièce était destinée à contenir une autre momie que celle du roi, il y a eu probablement intervalle entre les deux décès, et des blocs de granit ont dû clore immédiatement toute communication.
Revenons sur nos pas à l'entrée du couloir horizontal où commence le grand corridor par lequel on monte à la chambre principale, appelée salle du Roi. Le bas de ce passage, auquel on parvient en se hissant de quelques pieds, est divisé en trois parties : deux forment banquettes le long des murs ; la troisième, celle du milieu, présente un couloir dont la largeur est de lm,047 sur 0m,758 de haut. La largeur de ces trois parties au-dessus des banquettes est de 2m,093, et la longueur totale de la galerie est de 58m,50. Ce couloir, de 20m de hauteur, est formé de neuf assises qui suivent la pente, et dont les sept rangs supérieurs posés en encorbellement ont une légère saillie, de façon que l'espace diminue insensiblement, et se trouve réduit au sommet à la largeur des couloirs.
Arrivé à la fin de cette majestueuse galerie tout en granit, on trouve un palier qui précède l'entrée d'un conduit horizontal, bas et étroit comme le premier couloir. Au-delà s'élève une espèce de vestibule dont la hauteur est divisée par des rainures verticales, espèces de coulisses où devaient s'engager des dalles de granit, afin de masquer et de clore à jamais le passage de la chambre sépulcrale.
Cette salle, la principale du monument, est bâtie tout en granit : elle a 10m,295 de long sur 5m,147 de large, et 6m,117 de hauteur. Les murs sont formés de six assises égales qui règnent tout autour, et le plafond est composé de neuf grandes pièces de granit qui portent sur les deux murs opposés dans le sens de la largeur. Tous ces blocs sont d'un appareil si soigné, qu'on distingue à peine les jointures. Vers l'extrémité occidentale de la chambre, à droite en entrant, se trouve un sarcophage de granit dénué de sculptures, espèce de cuve de 2m,273 de long sur près d'un mètre de large (0,974), dont le couvercle a été brisé et dispersé. On remarque dans cette pièce, sur les parois nord et sud, deux petits canaux ascendants qui ont été ménagés pour servir probablement de ventilateurs, et procurer un peu d'air aux ouvriers employés dans ces vastes constructions.
Au-dessus de la salle royale, on a trouvé, en 1763, une autre pièce très basse qui servait seulement de décharge au plafond de la chambre sépulcrale ; et les récentes recherches des explorateurs anglais ont fait découvrir quatre autres pièces, superposées dans le même but, et dont la dernière est couverte par des blocs arc-boutés l'un contre l'autre en chevron, de manière à offrir plus de résistance à la masse qu'elle devait porter. Le peu d'élévation de ces pièces, l'état brut de la bâtisse, et la disposition du dernier plafond, témoignent qu'elles n'étaient destinées qu'à soulager les travées de la chambre royale, en ménageant au-dessus des vides propres à diminuer l'énorme pression de la masse supérieure.
Les salles de la pyramide n'offrent aucune inscription, et celles qui devaient être gravées sur le revêtement ont disparu avec lui. Mais on a trouvé, sur les faces dégrossies des pierres employées aux cavités de décharge, des inscriptions tracées en rouge, et ayant servi de marque dans les carrières. On y voit à plusieurs reprises le cartouche du deuxième pharaon de la quatrième dynastie, Schoufou, le Chéops d'Hérodote, le Souphis Ier d'Ératosthène et de Manéthon. Ces lignes grossières ne laissent aucun doute sur le personnage enseveli dans la grande pyramide 5121 ans avant Jésus-Christ, et, tout en confirmant la donnée historique, viennent aussi attester la vérité de l'immortelle découverte de Champollion le jeune."
(1) pourquoi cet adjectif ? Peut-être une allusion au fait que le chantier de construction de la pyramide était rythmé par les périodes d'inondation du Nil.
(2) étrange ce "en descendant"! Il faut plutôt lire "en montant".
Pour mener à bien ce projet "pharaonique", il a sollicité la collaboration de divers rédacteurs spécialiste d'architecture et d'archéologie, notamment Émile Prisse d'Avennes, Daniel Ramée et Edme-François Jomard. Pour la partie iconographique, il a fait appel, entre autres graphistes, à Viollet-le-Duc.
Le texte ci-dessous est extrait du tome 1 de l'ouvrage.
Il comporte une rapide description de l'extérieur et des caractéristiques architectoniques de la Grande Pyramide, puis la relation d'une visite, somme toute très "classique", de l'intérieur du monument. Son auteur a retenu, pour les techniques de construction de la pyramide, la théorie du "développement progressif", ce qui signifie que l'élévation de l'édifice cessait au moment du décès du pharaon et que les bâtisseurs procédaient alors au revêtement des degrés, puis aplanissaient "graduellement la surface jusqu'à la base".
"Depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, on a propagé les opinions les plus étranges et les plus contradictoires sur la destination des pyramides. L'opinion la plus généralement reçue est que ces monuments furent des tombeaux : cependant il y a encore beaucoup de gens, des académiciens même, qui ne peuvent se persuader que les Égyptiens, dont la sagesse était proverbiale, aient dépensé autant de temps et d'argent pour préserver simplement un cadavre ; que ces constructions colossales aient une destination si vulgaire ; enfin, que cette énigmatique Égypte n'ait pas caché de grands secrets sous cette forme éminemment symbolique. Nous ne nous arrêterons pas à citer et encore moins à réfuter toutes les hypothèses émises sur la destination mystérieuse ou utilitaire de ces monuments : leur description suffira pour montrer le peu de créance qu'on doit accorder à toutes les théories qui prétendent y trouver autre chose que des sépulcres.
Chez tous les peuples, tant de l'ancien que du nouveau monde, les premiers monuments funéraires ont été des buttes factices, des accumulations de pierres, des tombelles ou tumulus, qui prirent, avec le développement de la civilisation, des formes différant plus ou moins de leur origine commune. Il est très vraisemblable que les pyramides sont l'imitation des tumulus primitifs, et que la manie monumentale des Égyptiens arriva assez vite, et dès les temps les plus reculés, des simples buttes aux vastes proportions de ces masses cyclopéennes régulièrement conformées en talus sur quatre faces, solidement bâties en pierres, parfaitement orientées, et qui sont devenues, à ces divers titres, des merveilles du monde.
Les pyramides étaient, pour la moyenne Égypte, ce que les syringes royales étaient pour la Thébaide. Les hypogées les plus vastes appartiennent, comme on le sait, aux rois thébains dont le règne a été le plus long ; de même, les plus grandes pyramides sont dues aux pharaons memphites, qui passèrent de nombreuses années sur le trône. Dès qu'un roi était solennellement investi du pouvoir, on s'occupait de son tombeau, cette dernière habitation que les anciens Égyptiens considéraient comme la plus importante, et appelaient la demeure éternelle. On creusait un couloir dans le roc, et en même temps l'on élevait au-dessus un massif carré en grosse maçonnerie, dans laquelle on englobait souvent une élévation du sol, pour épargner la besogne. La syringe et le noyau pyramidal se développaient, et s'étendaient peu à peu et simultanément durant l'existence du pharaon auquel le monument était destiné. En quelques années, cette masse formait une petite pyramide à gradins qu'on pouvait revêtir immédiatement ou augmenter encore progressivement, en élargissant la base et en superposant de nouvelles assises, de façon à avoir toujours une forme pyramidale dont les degrés servaient à la pose et à l'élévation des matériaux.
Quand le roi venait à mourir, l'architecte s'empressait d'arrêter les travaux d'agrandissement et de procéder à l'achèvement du sépulcre. Pendant que les taricheutes, les cholchytes et autres membres de la caste sacerdotale vaquaient aux cérémonies de l'embaumement, les ouvriers s'occupaient de couvrir les degrés d'un revêtement dont les pierres, de bon appareil, étaient disposées également en gradins, et superposées à partir de la base au sommet. On y mettait la dernière main en abattant, de proche en proche, l'excédant de matière formé par la saillie de chaque degré, aplanissant graduellement la surface jusqu'à la base, de façon à obtenir sur les quatre faces des talus réguliers. Plus la pyramide était colossale, plus l'on pouvait aussi y employer d'ouvriers ; et, peu de temps après le dépôt de la momie royale dans son sarcophage de granit, les couloirs des chambres funéraires étaient comblés, les talus étaient parés ; et le tombeau achevé ne présentait plus que quatre immenses surfaces planes, sans aucune ouverture apparente, et décorées seulement de quelques légendes hiéroglyphiques.
Ce mode de construction par développement progressif, annuel (1), aussi simple que le travail des formations géologiques dont les Égyptiens semblent avoir pris modèle, est aujourd'hui bien connu, grâce aux fouilles faites dans les pyramides par les soins du colonel Vyse. Les plans et le mode d'édification de ces divers monuments ont subi quelques modifications, suivant le génie de l'architecte ; ainsi, au lieu de couches horizontales, on voit à Sakkara des plans inclinés ; mais le mode de développement revient toujours au même. Il a dispensé d'employer de gigantesques échafaudages, des chaussées de terre et de nitre, ou de coûteuses machines pour effectuer le levage et la pose de la quantité de pierres énormes dont les pyramides sont composées. Les Égyptiens ne connaissaient que le plan incliné, le levier, le rouleau ou le chariot ; et c'est avec ces simples éléments qu'ils ont accompli ces prodigieuses entreprises.
Les pyramides qu'on voit aujourd'hui en face du Kaire, sur le plateau qui domine la plaine de Gizeh, sont les plus célèbres monuments de ce genre, les plus anciennes constructions qu'il y ait en Égypte, et probablement à la surface du globe, où, depuis plus de quarante siècles, elles excitent l'étonnement et l'admiration des hommes. (...)
La plus grande et la plus célèbre, celle du roi Chéops, le Schoufou des légendes hiéroglyphiques, fut dépouillée tout à fait de son revêtement en 1395, sous le sultan Berqouq. Elle présente aujourd'hui une véritable pyramide à degrés, dont les énormes assises sont formées de pierres calcaires inégales, maçonnées avec un mortier composé de chaux, de terre et d'argile. La première assise est encastrée dans le rocher même, qui a été aplani et taillé régulièrement en forme de socle. La plate-forme qu'on voit maintenant au sommet a environ 10 mètres de côté, et s'accroît constamment par les dévastations de l'homme, bien plus que par l'effet du temps. Quoique les savants ne soient point d'accord sur la manière dont cette pyramide et celles qui l'avoisinent se terminaient au sommet, nous n'hésitons pas, d'après la pyramide de Daschour et les représentations figurées, à affirmer qu'elles étaient toutes couronnées par un pyramidion monolithe. (...)
Sur la face nord-est, à la hauteur de la quinzième assise, c'est-à-dire à 15 mètres environ au-dessus de la base, on remarque une espèce de portail auquel ou parvient par un monticule de sable et de débris. Au-dessous de ce portail, formé de grandes pierres posées en chevron pour servir de décharge à la masse supérieure, se trouve une ouverture carrée par laquelle on descend dans l'intérieur de la pyramide. Ce couloir de 1m,82 de large sur autant de hauteur, et long de 36m, conduit, suivant une pente d'environ 26°, à un petit repos où l'on rencontre deux blocs de granit qui fermaient ce conduit mystérieux. Les fouilleurs, arrêtés par cet obstacle, ont tourné autour des blocs, et forcé un passage dans le massif de la construction. Les parements du canal que nous venons de descendre, ainsi que ceux dont nous allons parler, sont formés par des pierres calcaires soigneusement appareillées. Au point où nous sommes parvenus, le couloir se bifurque dans la hauteur : le premier continue à se diriger, suivant sa pente primitive, au centre du monument, vers une salle inachevée et taillée dans le roc ; le second prend une direction ascendante, dont la pente, en sens contraire, est aussi raide que celle du premier : il a les mêmes dimensions, sur une longueur d'environ 24 mètres.
En descendant (2) , on parvient à un palier d'environ trois mètres, où se trouvent deux autres conduits : un horizontal qui mène à la chambre dite de la Reine ; un autre, beaucoup plus grand, faisant suite à celui qu'on vient de quitter ; et un peu à droite, un conduit vertical, irrégulier, taillé comme un puits. Son ouverture, de forme ovale, a dans sa plus grande largeur un peu plus d'un mètre : on y descend au moyen d'entailles pratiquées aux côtés opposés pour placer alternativement les pieds et les mains. On parvient ainsi, tantôt perpendiculairement, tantôt en suivant plusieurs coudes, à l'entrée de la chambre souterraine, dont les travaux ont été abandonnés, probablement pour construire une salle sépulcrale plus digne du monument, qui prenait avec les années des dimensions colossales.
Revenons sur nos pas à l'entrée du couloir horizontal où commence le grand corridor par lequel on monte à la chambre principale, appelée salle du Roi. Le bas de ce passage, auquel on parvient en se hissant de quelques pieds, est divisé en trois parties : deux forment banquettes le long des murs ; la troisième, celle du milieu, présente un couloir dont la largeur est de lm,047 sur 0m,758 de haut. La largeur de ces trois parties au-dessus des banquettes est de 2m,093, et la longueur totale de la galerie est de 58m,50. Ce couloir, de 20m de hauteur, est formé de neuf assises qui suivent la pente, et dont les sept rangs supérieurs posés en encorbellement ont une légère saillie, de façon que l'espace diminue insensiblement, et se trouve réduit au sommet à la largeur des couloirs.
Arrivé à la fin de cette majestueuse galerie tout en granit, on trouve un palier qui précède l'entrée d'un conduit horizontal, bas et étroit comme le premier couloir. Au-delà s'élève une espèce de vestibule dont la hauteur est divisée par des rainures verticales, espèces de coulisses où devaient s'engager des dalles de granit, afin de masquer et de clore à jamais le passage de la chambre sépulcrale.
Cette salle, la principale du monument, est bâtie tout en granit : elle a 10m,295 de long sur 5m,147 de large, et 6m,117 de hauteur. Les murs sont formés de six assises égales qui règnent tout autour, et le plafond est composé de neuf grandes pièces de granit qui portent sur les deux murs opposés dans le sens de la largeur. Tous ces blocs sont d'un appareil si soigné, qu'on distingue à peine les jointures. Vers l'extrémité occidentale de la chambre, à droite en entrant, se trouve un sarcophage de granit dénué de sculptures, espèce de cuve de 2m,273 de long sur près d'un mètre de large (0,974), dont le couvercle a été brisé et dispersé. On remarque dans cette pièce, sur les parois nord et sud, deux petits canaux ascendants qui ont été ménagés pour servir probablement de ventilateurs, et procurer un peu d'air aux ouvriers employés dans ces vastes constructions.
Au-dessus de la salle royale, on a trouvé, en 1763, une autre pièce très basse qui servait seulement de décharge au plafond de la chambre sépulcrale ; et les récentes recherches des explorateurs anglais ont fait découvrir quatre autres pièces, superposées dans le même but, et dont la dernière est couverte par des blocs arc-boutés l'un contre l'autre en chevron, de manière à offrir plus de résistance à la masse qu'elle devait porter. Le peu d'élévation de ces pièces, l'état brut de la bâtisse, et la disposition du dernier plafond, témoignent qu'elles n'étaient destinées qu'à soulager les travées de la chambre royale, en ménageant au-dessus des vides propres à diminuer l'énorme pression de la masse supérieure.
Les salles de la pyramide n'offrent aucune inscription, et celles qui devaient être gravées sur le revêtement ont disparu avec lui. Mais on a trouvé, sur les faces dégrossies des pierres employées aux cavités de décharge, des inscriptions tracées en rouge, et ayant servi de marque dans les carrières. On y voit à plusieurs reprises le cartouche du deuxième pharaon de la quatrième dynastie, Schoufou, le Chéops d'Hérodote, le Souphis Ier d'Ératosthène et de Manéthon. Ces lignes grossières ne laissent aucun doute sur le personnage enseveli dans la grande pyramide 5121 ans avant Jésus-Christ, et, tout en confirmant la donnée historique, viennent aussi attester la vérité de l'immortelle découverte de Champollion le jeune."
(1) pourquoi cet adjectif ? Peut-être une allusion au fait que le chantier de construction de la pyramide était rythmé par les périodes d'inondation du Nil.
(2) étrange ce "en descendant"! Il faut plutôt lire "en montant".
dimanche 13 décembre 2009
"Il y a tout lieu de conjecturer que c'est (le Prince Merhet) qui dirigea la construction de la Grande Pyramide" (Émile Prisse d'Avennes - XIXe s.)
L'explorateur et égyptologue français Émile Prisse d'Avennes (1807-1879), fondateur de la Revue orientale et algérienne, a parcouru l'Égypte et la Nubie de 1827 à 1844, mêlant son attrait pour les découvertes archéologiques à une propagande pour l'influence française.
Le texte ci-dessous est extrait de son Histoire de l'art égyptien d'après les monuments depuis les temps les plus reculés jusqu'à la domination romaine, Paris, 1868-1877.
J'en relève plus particulièrement les points suivants :
- perfection et simplicité de l'architecture, reposant sur des proportions "régies par le triangle rectangle" ;
- incertitude sur la fonction des "conduits d'air" de la Grande Pyramide ;
- bien que représentant les "premiers pas dans l'architecture monumentale en pierre", la pyramide offre l'avantage de la simplicité et de la stabilité.
L'auteur souligne aussi le rôle primordial du prince Merhet, surintendant général des bâtiments royaux, grand architecte royal, avec cette affirmation qui relègue Hémiounou aux oubliettes de l'histoire :"Il y a tout lieu de conjecturer que c'est lui [le prince Merhet] qui dirigea la construction de la grande pyramide".
Je n'ai malheureusement trouvé aucune information concernant ce prince (*), sinon cette citation de Richard Lepsius, dans ses Lettres d'Égypte, d'Éthiopie et de la Péninsule du Sinaï, amplement reprise par Prisse d'Avennes :" (...) a sepulchral chamber, which I myself discovered beneath the sand (...). It belongs to a Prince Merhet, and as he was a priest of Chufu (Cheops), and as he had called one of his sons Chufu-mer-nuteru, and possessed eight villages, the names of which are combined with that of Chufu, and as the situation of the tomb is on the western side of the Pyramid of Chufu, and the style of the representations are in perfect keeping with it, it is more than probable that Merhet was a son of Chufu, from which circumstance all the representations become still more interesting. This prince was at the same time superintendent of all the royal buildings, therefore he filled the office of "Chief of the Board of Works" (Oberhofbaurath), a high and important position at that period of most magnificent buildings, which we have frequently seen occupied by princes and royal relatives. We may therefore conjecture that he also himself superintended the building of the largest Pyramid."
(...) quelques mots sur certaines opinions erronées, qui ont encore cours, à propos des tombeaux. On a cherché à expliquer l'usage des conduits d'air ménagés dans les pyramides de Gizeh (...). On a prétendu qu'ils avaient été établis uniquement pour donner de l'air aux ouvriers : cela ne peut être (...). Ces conduits ont été ménagés, selon quelques-uns, dans l'espoir de conserver à l'âme du mort une communication avec le monde extérieur. Ne pourrait-on pas même supposer, dans ce cas, que ces issues auraient été établies, dans la croyance que l'âme pourrait ainsi parvenir plus facilement au corps, lorsqu'au bout de trois mille ans obligatoires elle viendrait le ressusciter ? Quoi qu'il en soit, nous ne le croyons pas, parce que les triples cercueils de pierre, de bois et de carton, hermétiquement fermés, contredisent cette opinion.
Le véritable motif nous échappera probablement toujours : chaque peuple, en s'éteignant, emporte avec lui le secret de la plus notable partie des idées qui lui étaient propres. On sait que ces sortes d'ouvertures avaient disparu dans la période qui suivit l'édification des premiers sépulcres, et qu'on ne les rencontre plus à partir de la XIIe dynastie ; ils reparurent, cependant, sous le nouvel empire (...).
Nous avons cru pouvoir classer, comme l'ont fait la plupart de nos devanciers, les pyramides parmi les sépultures, afin de ne pas paraître viser au paradoxe ; puis aussi, parce qu'en admettant que ces monuments aient été édifiés pour des fins astronomiques ou même agronomiques, ils n'en ont pas moins servi de cénotaphes, sinon de tombes véritables.
(...) En présence de ces témoignages d'une civilisation et d'une science aussi avancées, quand l'art de la sculpture était déjà supérieurement développé dans les tombeaux qui entourent les pyramides et qu'on sait en être les contemporains ; quand on est forcé de constaté l'admirable emploi qu'on y a fait des blocs de granit (en même temps que la perfection de l'appareil de leur intérieur, qui n'a jamais été surpassé, ce qui prouve le degré d'habileté auquel étaient parvenus les Égyptiens bien avant la construction des murs de Tyrins), comment ne serait-on pas frappé de la simplicité de leur forme, de l'absence d'ornementation architecturale qui les caractérise (tant à l'extérieur qu'à l'intérieur) (...).
Si les pyramides ne furent pas des œuvres artistiques, si leur destination comme tombeaux des pharaons (ce qu'on croyait avoir été leur principal, sinon leur seul but) n'a été que l'intérêt secondaire, tandis que leur érection aurait été due à une pensée d'utilité publique inspirée par la science, c'est à M. Fialin de Persigny que reviendraient et la découverte et la démonstration scientifique de cette grande vérité.
D'un autre côté, c'est à Daniel Ramée qu'on doit la théorie de leurs proportions, seconde découverte confirmée depuis par les travaux de Perring ; car celui-ci, en prouvant que la même loi de proportion se répète dans toutes les pyramides de Gizeh, aurait fourni, à l'appui, assez d'éléments de certitude pour qu'on pût constater l'exactitude d'une aussi grande découverte d'après laquelle, les proportions de ces édifices étant régies par le triangle rectangle, les pyramides seraient la démonstration tangible du théorème qui veut que le carré de l'hypoténuse soit égal à la somme des carrés des deux autres côtés. En même temps, en outre, il en résulterait que ce théorème n'est pas de l'invention de Pythagore, puisque les Égyptiens en auraient connu la solution plus de trois mille ans avant notre ère.
On sait qu'il a été retrouvé, dans le voisinage de la pyramide de Chéops, à l'ouest, un tombeau parfaitement conservé, couvert de brillantes peintures, celui du prince Merhet. Celui-ci, en raison de sa fonction de prêtre de Choufou (que les Grecs traduisent par Chéops), donna à l'un de ses fils le nom de "Choufou-mer-nouterou", c'est-à-dire Choufou aimé des dieux. Cette appellation est très remarquable ; elle semble attester, en effet, que Chéops n'était pas un contempteur des dieux.
Rappelons également que ce prince possédait huit mille (1) villages dont les noms sont tous des épithètes de Choufou, dont il paraîtrait qu'il aurait été lui-même le fils ou l'un des fils. Il était surintendant général des bâtiments royaux et avait le rang de grand architecte royal, poste fort élevé, dans ce temps de magnificence monumentale, et souvent confié à des princes et même à des membres de la famille royale. Si nous avons parlé de ce prince, c'est qu'il y a tout lieu de conjecturer que c'est lui qui dirigea la construction de la grande pyramide. En outre, il existe encore, de la même époque, un autre tombeau : celui d'un nommé Eimal.
(...) La pyramide est le plus simple des corps géométriques, en même temps que la garantie du plus de stabilité possible ; c'est pour cela qu'elle a été employée par les peuples les plus divers dès le début de leur civilisation. (...) La propriété de stabilité de cette forme offre donc un véritable attrait pour des peuples primitifs qui aspirent à élever des monuments durables et qui, pour atteindre ce but, n'ont encore que des forces matérielles. Mais si la pyramide en Égypte, comme ailleurs, ne rend témoignage que des premiers pas dans l'architecture monumentale en pierre, nous ne saurions oublier que l'architecture en bois était déjà bien développée à l'époque de la construction en pierre, puisque le fait est prouvé par les représentations de colonnes en bois, parfaites, qui se trouvent dans les tombeaux contemporains des pyramides.
Le désir de la variété, du contraste si l'on aime mieux, fait que l'on recherche davantage les grandes masses architecturales dans les pays plats que dans les pays accidentés ; car, dans les endroits montagneux, ces masses ne pourraient pas lutter avec les masses naturelles et où il y a des collines, celles-ci, comme c'est le cas avec les acropoles grecques, élèvent naturellement les temples en leur prêtant une base plus ou moins considérable, tandis qu'en Égypte et en Assyrie, il fallut ou élever artificiellement cette base et l'édifice qui la couronne, ou faire l'édifice plus haut pour qu'il pût se passer de base. De plus, en Égypte, les deux chaînes de montagnes qui bordent la vallée du Nil pouvaient bien entraîner à ériger, par imitation, deux autres chaînes de grands monuments aux bords du fleuve afin d'interrompre ainsi l'uniformité de cette vallée, si large et par trop peu ondoyante pour sa largeur, car les villes et les temples étaient bâtis, pour la plupart, aux limites de l'inondation afin qu'il ne fût rien perdu des terres fertiles et qu'on pût mettre les fondations des édifices à l'abri des eaux.
Ajoutons qu'en Égypte, dès les premiers temps historiques (qui commencent avec Ménès), la société paraît être déjà bien formée et bien réglée et que cette circonstance, jointe à la facilité de se procurer les choses nécessaires aux premiers besoins de la vie, dans un pays aussi fertile, ayant dû faire augmenter considérablement la population, il y avait suffisamment de forces matérielles pour exécuter ces ouvrages, quelque surprenant qu'ils fussent par leurs masses. En outre, plus tard, sous d'ambitieuses dynasties, les Égyptiens (...) durent et accroître leurs richesses domestiques par les tributs des peuples soumis, en même temps que les triomphes de la guerre leur fournissaient aussi, dans les vaincus, des ouvriers, des manœuvres, et se sentir inspirés du désir de manifester la gloire de leur nation dans toute l'étendue du pays.
Voici les raisons principales pour lesquelles, selon nous, la tendance d'en imposer par les masses architecturales, commencée par les pyramides, non seulement n'a jamais fléchi, mais, au contraire, a toujours augmenté et a atteint son apogée dans l'intervalle qui sépare la XVIIIe dynastie de la XXIe, temps qui coïncide avec la plus brillante époque de l'architecture grandiose de ce peuple.
Il faut pourtant bien se garder de confondre ce qui est massif avec le caractère du colossal. Tous deux, il est vrai, ont beaucoup de points de ressemblance, mais les masses, en elles-mêmes, ne donnent que la conscience des forces matérielles tandis que par lui-même, au contraire, le colossal est un caractère d'art dont l'effet sur le spectateur doit surpasser l'action des moyens par lesquels l'œuvre a été produite. Ici, c'est donc l'apparence optique qui décide, parce que nos yeux, habitués dans la vie ordinaire à la vue perspective, transportent cette habitude à la contemplation des œuvres d'art, et n'aperçoivent plus les détails dans les objets éloignés (...).
C'est (...) dans l'intérieur des tombeaux et des temples qu'on trouve le luxe, l'apogée de l'art, la colonne. C'est aussi parce que l'architecture libre de l'Égypte dérive de l'architecture souterraine et que, d'après les idées sur la continuation de la vie après la mort, c'est l'intérieur du tombeau qui l'emporte sur l'extérieur, qu'ils ont accumulé là tout ce que l'art pouvait produire. Mais un fait étrange est à noter : tandis qu'on rencontre cette richesse de décoration dans les tombeaux de particuliers qui vivaient à l'époque des premières dynasties, les pyramides des souverains contemporains sont entièrement dépourvues d'ornements et de représentations ; il n'y a que les hypogées des pharaons du nouvel empire qui étaient [ornées] de nombreuses représentations d'offrandes à toutes les divinités, en même temps qu'une longue série d'images et d'inscriptions relatives à la vie future.
(1) Chiffre bien sûr très exagéré. Lepsius, dont Prisse d'Avennes s'inspire, écrit "huit" villages. L'ouvrage de Lepsius date de 1852 : il est donc antérieur à celui de Prisse d'Avennes d'une quinzaine d'années.
(*) Merci par avance pour toute information qui pourrait être apportée en complément de cette note.
Le texte ci-dessous est extrait de son Histoire de l'art égyptien d'après les monuments depuis les temps les plus reculés jusqu'à la domination romaine, Paris, 1868-1877.
J'en relève plus particulièrement les points suivants :
- perfection et simplicité de l'architecture, reposant sur des proportions "régies par le triangle rectangle" ;
- incertitude sur la fonction des "conduits d'air" de la Grande Pyramide ;
- bien que représentant les "premiers pas dans l'architecture monumentale en pierre", la pyramide offre l'avantage de la simplicité et de la stabilité.
L'auteur souligne aussi le rôle primordial du prince Merhet, surintendant général des bâtiments royaux, grand architecte royal, avec cette affirmation qui relègue Hémiounou aux oubliettes de l'histoire :"Il y a tout lieu de conjecturer que c'est lui [le prince Merhet] qui dirigea la construction de la grande pyramide".
Je n'ai malheureusement trouvé aucune information concernant ce prince (*), sinon cette citation de Richard Lepsius, dans ses Lettres d'Égypte, d'Éthiopie et de la Péninsule du Sinaï, amplement reprise par Prisse d'Avennes :" (...) a sepulchral chamber, which I myself discovered beneath the sand (...). It belongs to a Prince Merhet, and as he was a priest of Chufu (Cheops), and as he had called one of his sons Chufu-mer-nuteru, and possessed eight villages, the names of which are combined with that of Chufu, and as the situation of the tomb is on the western side of the Pyramid of Chufu, and the style of the representations are in perfect keeping with it, it is more than probable that Merhet was a son of Chufu, from which circumstance all the representations become still more interesting. This prince was at the same time superintendent of all the royal buildings, therefore he filled the office of "Chief of the Board of Works" (Oberhofbaurath), a high and important position at that period of most magnificent buildings, which we have frequently seen occupied by princes and royal relatives. We may therefore conjecture that he also himself superintended the building of the largest Pyramid."
Prisse d'Avennes
(...) quelques mots sur certaines opinions erronées, qui ont encore cours, à propos des tombeaux. On a cherché à expliquer l'usage des conduits d'air ménagés dans les pyramides de Gizeh (...). On a prétendu qu'ils avaient été établis uniquement pour donner de l'air aux ouvriers : cela ne peut être (...). Ces conduits ont été ménagés, selon quelques-uns, dans l'espoir de conserver à l'âme du mort une communication avec le monde extérieur. Ne pourrait-on pas même supposer, dans ce cas, que ces issues auraient été établies, dans la croyance que l'âme pourrait ainsi parvenir plus facilement au corps, lorsqu'au bout de trois mille ans obligatoires elle viendrait le ressusciter ? Quoi qu'il en soit, nous ne le croyons pas, parce que les triples cercueils de pierre, de bois et de carton, hermétiquement fermés, contredisent cette opinion.
Le véritable motif nous échappera probablement toujours : chaque peuple, en s'éteignant, emporte avec lui le secret de la plus notable partie des idées qui lui étaient propres. On sait que ces sortes d'ouvertures avaient disparu dans la période qui suivit l'édification des premiers sépulcres, et qu'on ne les rencontre plus à partir de la XIIe dynastie ; ils reparurent, cependant, sous le nouvel empire (...).
Nous avons cru pouvoir classer, comme l'ont fait la plupart de nos devanciers, les pyramides parmi les sépultures, afin de ne pas paraître viser au paradoxe ; puis aussi, parce qu'en admettant que ces monuments aient été édifiés pour des fins astronomiques ou même agronomiques, ils n'en ont pas moins servi de cénotaphes, sinon de tombes véritables.
(...) En présence de ces témoignages d'une civilisation et d'une science aussi avancées, quand l'art de la sculpture était déjà supérieurement développé dans les tombeaux qui entourent les pyramides et qu'on sait en être les contemporains ; quand on est forcé de constaté l'admirable emploi qu'on y a fait des blocs de granit (en même temps que la perfection de l'appareil de leur intérieur, qui n'a jamais été surpassé, ce qui prouve le degré d'habileté auquel étaient parvenus les Égyptiens bien avant la construction des murs de Tyrins), comment ne serait-on pas frappé de la simplicité de leur forme, de l'absence d'ornementation architecturale qui les caractérise (tant à l'extérieur qu'à l'intérieur) (...).
Si les pyramides ne furent pas des œuvres artistiques, si leur destination comme tombeaux des pharaons (ce qu'on croyait avoir été leur principal, sinon leur seul but) n'a été que l'intérêt secondaire, tandis que leur érection aurait été due à une pensée d'utilité publique inspirée par la science, c'est à M. Fialin de Persigny que reviendraient et la découverte et la démonstration scientifique de cette grande vérité.
D'un autre côté, c'est à Daniel Ramée qu'on doit la théorie de leurs proportions, seconde découverte confirmée depuis par les travaux de Perring ; car celui-ci, en prouvant que la même loi de proportion se répète dans toutes les pyramides de Gizeh, aurait fourni, à l'appui, assez d'éléments de certitude pour qu'on pût constater l'exactitude d'une aussi grande découverte d'après laquelle, les proportions de ces édifices étant régies par le triangle rectangle, les pyramides seraient la démonstration tangible du théorème qui veut que le carré de l'hypoténuse soit égal à la somme des carrés des deux autres côtés. En même temps, en outre, il en résulterait que ce théorème n'est pas de l'invention de Pythagore, puisque les Égyptiens en auraient connu la solution plus de trois mille ans avant notre ère.
On sait qu'il a été retrouvé, dans le voisinage de la pyramide de Chéops, à l'ouest, un tombeau parfaitement conservé, couvert de brillantes peintures, celui du prince Merhet. Celui-ci, en raison de sa fonction de prêtre de Choufou (que les Grecs traduisent par Chéops), donna à l'un de ses fils le nom de "Choufou-mer-nouterou", c'est-à-dire Choufou aimé des dieux. Cette appellation est très remarquable ; elle semble attester, en effet, que Chéops n'était pas un contempteur des dieux.
campagne égyptienne (photo Marc Chartier)
Rappelons également que ce prince possédait huit mille (1) villages dont les noms sont tous des épithètes de Choufou, dont il paraîtrait qu'il aurait été lui-même le fils ou l'un des fils. Il était surintendant général des bâtiments royaux et avait le rang de grand architecte royal, poste fort élevé, dans ce temps de magnificence monumentale, et souvent confié à des princes et même à des membres de la famille royale. Si nous avons parlé de ce prince, c'est qu'il y a tout lieu de conjecturer que c'est lui qui dirigea la construction de la grande pyramide. En outre, il existe encore, de la même époque, un autre tombeau : celui d'un nommé Eimal.
(...) La pyramide est le plus simple des corps géométriques, en même temps que la garantie du plus de stabilité possible ; c'est pour cela qu'elle a été employée par les peuples les plus divers dès le début de leur civilisation. (...) La propriété de stabilité de cette forme offre donc un véritable attrait pour des peuples primitifs qui aspirent à élever des monuments durables et qui, pour atteindre ce but, n'ont encore que des forces matérielles. Mais si la pyramide en Égypte, comme ailleurs, ne rend témoignage que des premiers pas dans l'architecture monumentale en pierre, nous ne saurions oublier que l'architecture en bois était déjà bien développée à l'époque de la construction en pierre, puisque le fait est prouvé par les représentations de colonnes en bois, parfaites, qui se trouvent dans les tombeaux contemporains des pyramides.
Le désir de la variété, du contraste si l'on aime mieux, fait que l'on recherche davantage les grandes masses architecturales dans les pays plats que dans les pays accidentés ; car, dans les endroits montagneux, ces masses ne pourraient pas lutter avec les masses naturelles et où il y a des collines, celles-ci, comme c'est le cas avec les acropoles grecques, élèvent naturellement les temples en leur prêtant une base plus ou moins considérable, tandis qu'en Égypte et en Assyrie, il fallut ou élever artificiellement cette base et l'édifice qui la couronne, ou faire l'édifice plus haut pour qu'il pût se passer de base. De plus, en Égypte, les deux chaînes de montagnes qui bordent la vallée du Nil pouvaient bien entraîner à ériger, par imitation, deux autres chaînes de grands monuments aux bords du fleuve afin d'interrompre ainsi l'uniformité de cette vallée, si large et par trop peu ondoyante pour sa largeur, car les villes et les temples étaient bâtis, pour la plupart, aux limites de l'inondation afin qu'il ne fût rien perdu des terres fertiles et qu'on pût mettre les fondations des édifices à l'abri des eaux.
Ajoutons qu'en Égypte, dès les premiers temps historiques (qui commencent avec Ménès), la société paraît être déjà bien formée et bien réglée et que cette circonstance, jointe à la facilité de se procurer les choses nécessaires aux premiers besoins de la vie, dans un pays aussi fertile, ayant dû faire augmenter considérablement la population, il y avait suffisamment de forces matérielles pour exécuter ces ouvrages, quelque surprenant qu'ils fussent par leurs masses. En outre, plus tard, sous d'ambitieuses dynasties, les Égyptiens (...) durent et accroître leurs richesses domestiques par les tributs des peuples soumis, en même temps que les triomphes de la guerre leur fournissaient aussi, dans les vaincus, des ouvriers, des manœuvres, et se sentir inspirés du désir de manifester la gloire de leur nation dans toute l'étendue du pays.
Voici les raisons principales pour lesquelles, selon nous, la tendance d'en imposer par les masses architecturales, commencée par les pyramides, non seulement n'a jamais fléchi, mais, au contraire, a toujours augmenté et a atteint son apogée dans l'intervalle qui sépare la XVIIIe dynastie de la XXIe, temps qui coïncide avec la plus brillante époque de l'architecture grandiose de ce peuple.
Il faut pourtant bien se garder de confondre ce qui est massif avec le caractère du colossal. Tous deux, il est vrai, ont beaucoup de points de ressemblance, mais les masses, en elles-mêmes, ne donnent que la conscience des forces matérielles tandis que par lui-même, au contraire, le colossal est un caractère d'art dont l'effet sur le spectateur doit surpasser l'action des moyens par lesquels l'œuvre a été produite. Ici, c'est donc l'apparence optique qui décide, parce que nos yeux, habitués dans la vie ordinaire à la vue perspective, transportent cette habitude à la contemplation des œuvres d'art, et n'aperçoivent plus les détails dans les objets éloignés (...).
C'est (...) dans l'intérieur des tombeaux et des temples qu'on trouve le luxe, l'apogée de l'art, la colonne. C'est aussi parce que l'architecture libre de l'Égypte dérive de l'architecture souterraine et que, d'après les idées sur la continuation de la vie après la mort, c'est l'intérieur du tombeau qui l'emporte sur l'extérieur, qu'ils ont accumulé là tout ce que l'art pouvait produire. Mais un fait étrange est à noter : tandis qu'on rencontre cette richesse de décoration dans les tombeaux de particuliers qui vivaient à l'époque des premières dynasties, les pyramides des souverains contemporains sont entièrement dépourvues d'ornements et de représentations ; il n'y a que les hypogées des pharaons du nouvel empire qui étaient [ornées] de nombreuses représentations d'offrandes à toutes les divinités, en même temps qu'une longue série d'images et d'inscriptions relatives à la vie future.
(1) Chiffre bien sûr très exagéré. Lepsius, dont Prisse d'Avennes s'inspire, écrit "huit" villages. L'ouvrage de Lepsius date de 1852 : il est donc antérieur à celui de Prisse d'Avennes d'une quinzaine d'années.
(*) Merci par avance pour toute information qui pourrait être apportée en complément de cette note.
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