vendredi 8 novembre 2019

Seila : une modeste, mais vraie pyramide !



Pyramide de Seila (Seïlah) est située au sud de Kom el-Hammam
dans la région du Fayoum
Évidemment, elle ne peut rivaliser avec les stars du plateau de Guizeh. Elle ne joue pas dans la même cour. Quand on ne mesure que 7 ou 8 m de haut et que l’on ne comporte comme éléments structurels que 4 degrés ou rangées de pierres, de surcroît dans un piteux état, on adopte le profil bas. 
Et pourtant ! Elle peut quand même se prévaloir d’être attribuée à Snéfrou, dont le “patrimoine immobilier” inclut - excusez du peu ! - la pyramide Rouge, la pyramide Rhomboïdale et la pyramide de Meïdoum.

La pyramide de Seila (Seïlah) - car c’est bien d’elle qu’il s’agit - est située un peu au sud de Kom el-Hammam dans la région du Fayoum. Ses quatre côtés sont presque parfaitement alignés sur les quatre points cardinaux, “faisant de cette pyramide la première à offrir cette particularité”. Elle est la plus au nord d’une série de sept petites pyramides à degrés, échelonnées dans la vallée du Nil, la plus au sud étant sur l’île Éléphantine.  

Ses caractéristiques sont modestes. Elle ne possède même pas de chambre funéraire ! Édifiée sur un monticule, elle devait mesurer, dans son état originel, une vingtaine de mètres de hauteur (les évaluations varient de 17,8 m à 21 m). Toujours à l’origine, chacun de ses côtés, à la base, mesurait une trentaine de mètres, soit un “coeur” de 15 m + 2 fois 3 couches d’accrétion de 2,50 m chacune. Aujourd’hui, la base est réduite à 25 m. L’inclinaison des gradins est évaluée à 76°.

Pyramide de Seila (Seïlah) est située au sud de Kom el-Hammam 
dans la région du Fayoum
Faisant suite à une première description de la pyramide par William Matthew Flinders Petrie, qui qualifie l’édifice de “mastaba”, Ludwig Borchardt (1863-1938) se rend sur le site en 1898, mais n’entreprend pas de fouilles proprement dites. Il se contente d’étudier brièvement le monument et d’en publier une très courte description ("Die Pyramide von Silah," ASAE I, 1900). Ce qu’il observe des vestiges, avec notamment des inscriptions du constructeur, l’amène à penser qu’il s’agit bien d’une pyramide à degrés, non d’un mastaba, et qu’elle doit être attribuée au roi Snéfrou

En 1937, l’archéologue français André Pochan revient sur le site. Lui aussi se contente d’une prospection de surface et la datation qu’il propose, dans le “Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale” (28 mai 1937), reste floue. Elle diffère en tout cas de celle de Borchardt : “Cette pyramide, écrit-il, pourrait dater de la XIIe dynastie ; elle se dresse dans un paysage vraiment imposant. Éventrée, elle pourrait néanmoins fournir des renseignements importants pour l’histoire du lac Moeris, car elle se trouve à proximité d’un site, non encore fouillé à ma connaissance, et qui semblerait correspondre à l’ancienne Sanah de Maqrizi et d’Abû Sâlih.”

La première étude “sérieuse” de la pyramide est à attribuer à Jean-Philippe Lauer. Cet égyptologue français effectue en 1962 des relevés de l’édifice, établis comme suit : 50 coudées égyptiennes (une coudée = environ 50 cm) pour chaque côté ; 40 coudées de hauteur ; 2,60 m pour l’épaisseur de chaque accrétion. Il attribue la pyramide à Houni, père de Snéfrou, ou à la reine Hétep-Hérès Ire, épouse de Snéfrou. La période de construction du monument serait donc à situer à la jonction entre la IIIe et la IVe dynasties.


Pyramide de Seila (Seïlah) est située au sud de Kom el-Hammam 
dans la région du Fayoum
En 1987-1988, succédant à une courte mission géologique menée en 1981 par Leonard H. Lesko, président du département d’égyptologie à l’Université Brown (USA), une nouvelle mission de fouilles prend la direction de l’oasis du Fayoum. Elle est dirigée par l’Américain C. Wilfred Griggs. Elle réunit des chercheurs des universités de Berkeley (Californie) et de Brigham Young, ainsi que l’égyptologue égyptien Nabil Swelim. Les archéologues découvrent à proximité de la pyramide une nécropole d’époque romaine et copte. Ayant entrepris de dégager la pyramide, ils constatent eux aussi, confirmant en cela l’étude de Lauer, qu’il s’agit d’une structure pleine à quatre degrés. Ils remarquent par ailleurs que des pillards ont autrefois éventré la construction et creusé à l’intérieur dans l’espoir, resté vain, d’y trouver quelque trésor dans une éventuelle chambre funéraire. Ils découvrent enfin sur le site les restes d’une statue brisée représentant le roi Snéfrou et une stèle comprenant les noms de ce pharaon. Aucune mention par contre de Houni. La conclusion s’impose donc : la pyramide de Seila a bien pour constructeur le premier pharaon de la IVe dynastie !

En l’absence de chambre funéraire, quelle était donc la fonction de cette pyramide ?
“Il pourrait s'agir, écrit Sébastien Polet dans “Scribium”, d'un lieu pour rendre hommage au roi divinisé (après sa mort). Ainsi, les habitants du Fayoum pouvaient rendre hommage à Snéfrou en allant à Seila, ils n'étaient pas obligés d'aller jusqu'à Dachour ou Meidum. Mais aussi séduisante soit cette théorie, il ne s'agit que d'une hypothèse.”

Dans son ouvrage “Architecture, Astronomy and Sacred Landscape in Ancient Egypt”, Giulio Magli établit un lien “strict” entre la pyramide de Meïdoum et celle de Seila, “as a companion to Meidum”, pour transmettre un “message de pouvoir”.

C’est ce que confirme Pascal Vernus, dans son “Dictionnaire amoureux de l’Égypte pharaonique” (Plon, 2009), lorsqu’il écrit à propos des sept pyramides mineures implantées dans la vallée du Nil : “Ces petites pyramides ne servaient pas de tombes à proprement parler, aucune ne comportant de dispositif sépulcral. Au mieux auraient-elles pu jouer le rôle de cénotaphe, extension du vaste dispositif funéraire dont la sépulture réelle était le centre, en la préfigurant dans l’espace et, sans doute, dans le temps, comme une sorte d’avant-garde monumentale. Par ailleurs, nul doute qu’elles signalaient et proclamaient à travers leur masse déjà ostensible, somme toute, la présence du pharaon dans les différentes circonscriptions de son territoire. Mais on ne saurait s’en tenir à ce genre d’explications, plausibles, recevables même, mais bien vagues. Il se pourrait qu’elles fussent intégrées dans des dispositifs rituels visant à réaffirmer et à régénérer la puissance du pharaon à certains moments de son règne, jugés cruciaux.” 
Marc Chartier

sources


La pyramide de Seila en Égypte” (Sébastien Polet)

Architecture, Astronomy and Sacred Landscape in Ancient Egypt, by Giulio Magli
Cambridge University Press, 2013 


Les pyramides "affirment l'espoir, mais seulement l'espoir de l'éternité" (Gabriel Hanotaux)


photo attribuée à Lekegian (circa 1875).
Les premières utilisations de la colorisation photographique datent du milieu du XIXe s.


"3 mars.  Réveil, le matin, dans une brume légère, délicate, transparente, qui enveloppe, éclaire, tamise et fait valoir tout.
Sur le balcon : Stupeur !... Les Pyramides. Elles sont là, - un peu là, - sur l'autre rive du Nil, suspendues dans cette brume radieuse ; les trois triangles dessinent géométriquement leur repos immuable. Se sont-elles donc rangées ici, depuis je ne sais combien de siècles, pour servir de sujets de "cartes postales" aux hôtels fastueux et aux touristes futiles ?
Le Nil leur arrange un premier plan de lumière, sur lequel de longues voiles de dahabiehs, comme de puissants oiseaux aquatiques, traînent leur ombre flottante. (...)
Les trois grandes Pyramides, sans parler des petites, font comme un troupeau, affirmant le parti pris de la civilisation mystérieuse. Mais nous ne voyons que "Chéops". Sa masse ne permet ni de regarder ni de respirer ailleurs. L’impression, c'est la mort, la mort démesurée. Telle est bien la volonté indéniable de ces anciens bâtisseurs. Terre morte, visage mort, passé mort, mort en terre, mort dans le ciel, mort à fond ; et, le tout, à force d'être mort, immortel. Et sans tarder, d'instinct, par un élan extraordinaire de la pensée on se reporte au plus extrême éloignement des souvenirs humains pour avoir quelque idée de ce qui s'était passé auparavant et qui avait permis aux rois de la IIIe dynastie, héritiers ultimes, d'élever, 3 ou 4 000 ans avant Jésus-Christ, un monument aussi parfait, d'une science aussi impeccable et, surtout, d'une conception philosophique aussi surprenante.
S'il n’y a pas une erreur de calcul d'un dix-millième dans l'égalité des mesures de chacun des côtés d’un carré de 233 mètres ; s'il en est de même pour le calcul du nivellement, bien qu'un accident de terrain, à la place même de la construction, ait rendu impossible la mesure directe d’un point à un autre ; si l'orientation de cette aiguille, qui marque le pas du soleil sur le sable, est impeccable ; s'il n’y a rien à relever dans l'équation et l'épure de l'immense bloc mathématique ; si l’on ne trouve pas une fissure où glisser un cheveu dans le jointement de ces lits de pierres qui pèsent en moyenne, chacune, deux tonnes et demie, à tel point que le colossal édifice a pu être assimilé à un "chef-d'œuvre d’orfèvrerie" ; s’il en est ainsi et que la science comme l’art soient sans défaut, il faut bien admettre qu'une préparation antérieure de milliers et de milliers d'années a, seule, permis à ces manieurs de pierres et de peuples de réaliser un si absolu prodige. Et il n’est pas isolé ! L'Égypte entière est pavée de chefs-d'œuvre. (...)
Tel est le problème auquel aboutit cet entassement de choses d'une si haute perfection géométrique et mécanique. Dans sa rigidité, elles affirment l'espoir, mais seulement l'espoir de l'éternité. C'est un premier pas, non le triomphe."

extrait de Regards sur l'Égypte et la Palestine, par Gabriel Hanotaux (1853-1944), de l'Académie française, diplomate, historien et homme politique français.