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vendredi 23 novembre 2012

Selon Dominique Jauna (XVIIIe s.), les bâtisseurs de la Grande Pyramide ont utilisé une “machine” et un “moulinet” pour la mise en place des blocs destinés à la fermeture finale du monument

Dernier volet de la description des pyramides, proposée par le chevalier Dominique Jauna dans son ouvrage Histoire générale des roïaumes de Chypre, de Jerusalem, d'Arménie, et d'Egypte : comprenant les croisades, avec plus d'exactitude qu'aucun auteur moderne les ait encore rapportés, et les faits, les plus mémorables, de l'empire ottoman, depuis sa fondation jusqu'à la fameuse bataille de Lepante, où finit cette histoire, dans laquelle on trouve aussi l'anéantissement de l'empire des Grecs ; on y a ajouté I. L'état présent de l'Egypte ; tome 2, 1747. (cf. les notes de Pyramidales ICI et ICI)
Comme dans les notes précédentes, j’ai respecté ici, sauf en de rares exceptions, le vocabulaire de l’auteur (par exemple “polissure”, “entaillement” ou “coulisse”, ce dernier mot signifiant “couloir”).
J’ai également reproduit, en essayant toutefois d’alléger une ponctuation très généreuse, les circonvolutions de son raisonnement. Il est parfois difficile de savoir d’où l’on vient, où l’on va, où l’on se trouve. Mais les connaisseurs et autres experts ès-pyramides sauront apprécier l’originalité de ses développements.
Dominique Jauna avance pas à pas dans sa description de la configuration et du mode de construction de la Grande Pyramide, en prenant constamment son lecteur à témoin de la véracité de sa démonstration. Celle-ci repose sur une observation directe et minutieuse, à la recherche d’une vérité qui “se rétablit avec le temps”. Pour autant, Dominique Jauna n’a pas l’outrecuidance de croire, en dépit de la force de sa logique explicative, qu’il détient la vérité : “Ces mémoires, quand ils ne seraient pas entièrement conformes, comme il se peut, serviront au moins à éclaircir les curieux de la postérité qui voudront bien se donner la peine d'examiner ces lieux sur ce que j'en dis.
encore, les pyramidologues avertis apprécieront...


Description du puits
“Le puits va en bas par une ligne perpendiculaire à l'horizon, qui biaise néanmoins un peu presqu'en forme d'une broche, ou d'un lamed hébraïque ayant à quelque 60 pieds, comptant du haut en bas, une fenêtre carrée ; elle entre dans une petite grotte creuse dans la montagne, qui n'est pas en cet endroit de pierre vive, mais comme du granite attaché fortement l’un à l'autre. La dernière grotte s'étend en long, d’Orient en Occident, de là à 15 pieds, et de tout le haut 82 pieds et un tiers, et de hauteur deux pieds et demi. Elle descend en bas par 123 pieds ; après quoi elle est remplie de sable et de quelques pierres, qu'on y a jetées ou qui sont tombées d'elles-mêmes.
Je trouve aussi en face, c'est-à-dire dans le canal même, qui ne conserve plus que 2 pieds et demi de hauteur, un autre canal à niveau de la pyramide, ou horizontal, qui me conduit, par une suite égale en tout au premier trou, à une salle qui correspond à celle dont je viens de parler. Cette suite de canal a 100 pieds de longueur ; il n'est point de figure comme celui dont je viens de sortir. Il y a à la dernière pierre, qui aboutit à la salle, à main droite seulement, un arrêt, ou avancement, ou rétrécissement de deux doigts, et large de trois, fait dans le dessein d'empêcher que la première pierre, destinée à former cette ouverture, ne pût déborder dans la salle, où elle devait aboutir.
Cliché de Jon Bodsworth
Description de la salle basse
La salle basse est petite, en comparaison de la haute. Elle a de longueur 11 pieds et demi, et de largeur 15 pieds et 10 pouces. La voûte est en dos d'âne. L'allée, ou le canal, qui conduit à cette salle a 118 pieds de long et est carré comme les autres.
II y a dans cette seconde salle, du côté de l’Orient, une niche enfoncée de deux pieds dans le mur, et de la hauteur faite de cette sorte.
On est persuadé que cela pouvait correspondre à quelque trésor ; et l’on y a fait et pratiqué en bas une entrée violente, par laquelle on marche, ou, pour mieux dire, on se peut couler quelques 20 à 25 pas à travers des pierres inégales. Celles qui ont été tirées de là, ou brisées, remplissent aujourd'hui une partie de cette salle. On a aussi creusé sous l'endroit de la salle supérieure, où se trouve le tombeau ; mais il est à croire que les uns et les autres n'ont eu pour récompense des peines infinies qu'ils se sont données à gâter de si beaux ouvrages, que le déplaisir d'y avoir employé un travail aussi grand qu'inutile.
II n'y a point de doute que le canal qui conduit à cette salle supérieure est l'endroit, ou espace parallèle à l'horizon, qui se trouve depuis l'entrée de la galerie par un espace de 8 pieds, jusqu'au trou, où cette coulisse, qui a manqué dans le fond seulement, recommence en allant vers la salle supérieure (...).

Rôle de la galerie
Je juge, par la disposition des lieux qu'on vient de voir, que la galerie n'a point servi à d'autre usage qu'à renfermer, lorsque la pyramide fut élevée, les pierres dont elle devait être fermée un jour, au dedans vers l'extérieur, c'est-à-dire, par cette longue coulisse qui aboutit au trou, qui descend vers celui de la première entrée extérieure. Je juge aussi que ces pierres destinées à boucher la petite entrée de la salle haute, et la longue de la salle basse, y étaient renfermées et qu'il y en avait peut-être encore d'autres, qui ferment aujourd'hui des ouvertures qui ne nous paraissent pas. Non seulement je le juge, mais j'en suis assuré par la disposition et l’état des choses que je remarque. Je connais d'abord qu'il n'a jamais été possible, après la pyramide achevée, c'est-à-dire la coulisse faite, et la galerie fermée par la voûte, de faire entrer aucune pierre dans cette galerie. Je vois au contraire que l'architecte n'a été occupé que du soin d'empêcher qu'on pût jamais en tirer celles qu'il y avait enfermées, pour la clore un jour d'une manière invincible.
Je reconnais le dessein de ce même architecte dans cette même coulisse, qui règne dans le plat de la pyramide et qui aboutit à l'allée penchante, et du même sens de la coulisse qui correspond à celle de l'entrée et fait un angle avec elle. Cette coulisse était faite pour y poser la longue suite de pierres qui devait un jour boucher ce canal, que j'appelle intérieur, et qui le boucha en effet. Je vois la polissure de cette coulisse. Je remarque que sa longueur cadre avec celle du canal. J'observe, que le même canal est encore en partie bouché, par l'endroit qui fait un angle avec l'autre. Je m'aperçois même que l'on n'est point entré dans la pyramide par le véritable passage, mais qu'on a été obligé de se faire une fausse route, par laquelle rejoignant le canal en travers, on a attaqué plus facilement les pierres dont il était bouché.
Je le trouve de cette entrée violentée défiguré(e) jusqu'à la galerie à la différence des autres : c'est-à-dire que l'on a été obligé d'avoir recours à la force pour le déboucher ; et je juge, de ce que la défiguration du canal s'étend jusques à l'entrée de la galerie, qu'il y avait derrière des pierres dont il était rempli, par un espace de 120 pieds, 120 autres pieds de pierres dans la coulisse, qui devaient succéder à celles qui seraient usées par le bas, et remplir continuellement le vide des premières qu'on viendrait à user. Je juge, dis-je, que cela était de la sorte par la défiguration de toute la longueur du canal ; et que ceux qui l’ont forcé avaient connaissance de ces pierres qui se trouvaient par derrière dans la coulisse.
Je juge que s'ils l’avaient ignoré, ils se seraient contentés d’user les pierres à l’endroit de l’ouverture forcée, qui leur aurait été plus facile ; mais, avertis de cette autre suite, qui se trouvait prête à glisser dans ce canal, le long de la coulisse, ils jugèrent à propos de soutenir le poids énorme de toutes les pierres avec de grosses poutres ; et, après en avoir levé un en cette sorte, ils íe mirent entre les deux dans le canal, soutenant la supérieure par des étais qui répondaient à l’inférieure. Ils attaquèrent ensuite la supérieure, changeant les étais de temps à autre, par où ils parvinrent à la suivante, en la soutenant de même ; ce qui continua pendant tout ce canal, dans le quel ce travail ne s'est pu faire sans endommager les parements, ou les côtés, avec les cognées, ou les marteaux qu'on y employait. Lorsqu'on en fut arrivé à la galerie par une route si difficile, on trouva ces pierres dans la coulisse ; et il fut aisé, par la liberté que donnait ce vide, de les briser et de les faire sortir. On brisa, de la même manière, les pierres de la même figure qui bouchait la longue allée, qui conduisait à la plus petite des salles ; et on déboucha enfin l'entrée de la grande, sans doute avec des peines infinies.

Cliché de John et Edgar Morton
“En quelle manière toutes les pierres avaient été arrangées dans la galerie”
Si l'on me demande à présent en quelle manière toutes ces pierres avaient été arrangées dans la galerie, et comme on s'en servait ensuite pour fermer l'entrée des salles, et celle de la pyramide, et qu'après que le canal intérieur fut rempli, la coulisse, qui y répondait, le fut encore, je vais satisfaire à ces questions en reprenant ce que j'ai dit de cette galerie, et en remarquant quelques autres particularités.
Les deux banquettes, ou marges larges, chacune de deux pieds et demi, ont deux pieds et demi d'enfoncement assez profond, long de plus d'un pied, et large de la moitié. Ces enfoncements joignent les murs de la galerie, et correspondent les uns aux autres. C'est dans ce trou, ou enfoncement, que furent posés les bois, ou serrements, destinés à soutenir un puissant échafaudage, que je suppose avoir régné à hauteur d'homme, ou un peu plus, depuis l'entrée de cette galerie jusqu'à la plate-forme qui se trouve à 6 ou 7 pieds de mur, qui la finit vers la salle. Sur cet échafaudage, dressé à mesure que la galerie s'avançait, furent posées les pierres, destinées aux fermetures, et taillées avec tant de précaution qu'il n'y avait plus qu'à les appliquer. Celles qui devaient remplir la coulisse furent mises les premières. On mit sur ce lit, qui tenait d'un bout de la galerie à l'autre, celles qui devaient boucher le canal, qui avait la même longueur. Sur ce second lit, on en mit une qui devait servir à boucher l'entrée, ou canal, de la première salle, et enfin son entrée au niveau de la coulisse. Enfin, on y mit les 3 ou 4 pierres destinées à fermer l'entrée de la grande salle et celles-ci devaient être les dernières comme devant servir.
En premier lieu, il se pouvait faire, comme je l'ai dit, qu'il y eût quatre, et même cinq rangs de pierres, les unes sur les autres, la galerie étant assez exhaussée pour cela, et y ayant peut-être des canaux fermés où les pierres ont été employées ; mais, pour les fermetures des endroits dont je parle, il n'en a été besoin que de trois rangs ; et il n'est pas croyable que l'on eût élevé la galerie plus haut qu'il n'était nécessaire. On remarque, aux côtés de cette galerie, des endroits maltraités, apparemment par quelques-unes des pierres qui y étaient arrangées et qui échappèrent peut-être, en les tirant ; ce qui est encore une preuve qu'elle a été remplie.

La “machine” et le “moulinet”
Voici à présent comme on se servit de ces pierres. Sur la petite plate-forme, dont j'ai parlé, il y avait apparemment une machine, à la faveur de laquelle, en attachant une corde à la première pierre, on la tirait de son lieu, on la suspendait, et on la descendait, en laissant baisser cette corde. De là, on la conduisait dans le canal de la grande salle de la pyramide, en la poussant seulement. On tira la seconde, en cette sorte, la 3me de même, et la 4me. Le second rang de pierres pouvait servir de glissoir au premier, ou bien on y avait disposé des planches, sur lesquelles on les tirait de bas en haut, au sens de la galerie, et de la coulisse. L'entrée de la grande salle fermée, on pensa à fermer l'entrée de la petite, qui n'a pas moins de cent pieds de longueur. On continua à tirer la pierre du bas vers la plate-forme par une espèce de moulinet, que peu de personnes pouvaient faire agir ; et, étant arrivée à la plate-forme, on la descendit par la coulisse, en dévidant le moulinet, jusqu'à ce qu'elle fût posée sur la ligne parallèle, qui répondait au trou, où elle était destinée. Cette pierre avait à droite, sur le bout, un entaillement de 3 doigts, entaillé pour cadrer avec celle qui avait, à l'entrée de la petite salle, un débordement de cette même épaisseur qui devait arrêter justement cette première pierre au niveau du mur septentrional de la salle, et l’empêcher d'entrer plus avant. Toutes celles qui furent mises après furent tirées, descendues et poussées en la même manière ; et le trou étant rempli, on remplit aussi le vide de la coulisse, qui était à l'entrée ; et on l'égala avec des pierres préparées à cela, de sorte qu'il ne paraissait pas qu'il y eût eu, en cet endroit, aucune ouverture, la suite de la coulisse se trouvant parfaitement rétablie.

Fermeture de la “salle”
Il ne restait plus que la salle même à fermer. Si l'on veut se persuader qu'il n'y avait de bouché que le canal qui se joint de l'entrée de la salle, par une longueur de 120 pieds, ou environ, à la première entrée de la pyramide, et qui fait un angle avec elle, il est aisé d'établir la manière dont cela s'est fait. On attacha un gros câble, bien poissé, à des poutres de bois ou de fer, qui étaient enchâssées dans les deux premiers trous qui se trouvent sur les banquettes, ou marges de la glissoire, à trois pieds ou environ du canal qui y correspond, à l’entrée de la salle. On descendit après dans la glissoire la pierre qui devait correspondre à la superficie du premier canal, ou canal d'entrée, c'est-à-dire à l’angle que ces deux canaux faisaient en cet endroit, et qui était taillé de manière que cette ouverture devait être si parfaitement et si uniment bouchée qu'elle ne pût être reconnue dans la suite par ceux qui voudraient la rechercher.
Cest pour cela que le canal d'entrée n'avait pas justement la correspondance â la fin avec la supérieure, mais 10 à 12 pieds plus haut, en ce qui en paraît aujourd'hui. Sur cette première pierre, on descendit la seconde, et la troisième, jusqu'à ce que la coulisse fût pleine et que la crête, dont j'ai parlé, ne permît plus d'y en mettre une, pour alors briser l'échafaud qui soutenait toutes les pierres, et en faire sortir les pièces par l'espace qui se trouvait encore entre le trou où les pierres devaient glisser, et le câble qui les soutenait. Cela fait, les ouvriers se retirèrent par ce même endroit ; et le dernier mit le feu au câble, que je suppose avoir été disposé pour le recevoir. Ce câble venant à se couper, les pierres furent entraînées par leur poids et par la pente de la coulisse et du trou où elles devaient glisser, et l'extrême polissure qui subsiste encore, sur les pierres du fond dans l'endroit de leur destination. Ou bien on trouva l’art, en soutenant intérieurement la première, de les y laisser tomber peu à peu pour ne point briser par un poids si énorme, et une rapidité extrême, l’entrée de la pyramide qui faisait la sûreté de sa fermeture. Voilà comme on peut croire qu'elle fût fermée de l'intérieur au-dessous.

Rôle du puits
Si on ne fait aucune attention au puits qui se voit en entrant dans la salle, à la défiguration du canal qui a été forcé, et à l'arrêt qui se trouve au haut de la coulisse, qui n'y aurait pas été sans doute s'il n’avait dû avoir son usage ; pour moi, j'estime, par la forme du puits, la petitesse de son canal, le tournoiement ménagé exprès, la disposition des chambres qui s'y rencontrent, qu'il était destiné à la retraite des ouvriers, qui devaient travailler à fermer la véritable entrée de la pyramide. II était impossible que ce canal fût destiné a transporter des corps dans les capacités, qui se trouvent sur la route, comme quelques-uns l'ont pensé ; puisqu'un corps avec une caisse ne put jamais y être introduit que difficilement ; même un corps mort, qui ne se plie pas, n'y aurait pu passer. La disposition des endroits ne paraît pas avoir de cette destination : ainsi ces capacités n'ont pas dû être fermées ; au contraire, elles n'ont été pratiquées que pour enfermer les pierres, dont Ie canal avait d'abord été bouché, après que les ouvriers en furent sortis.
Il n'est pas plus vraisemblable que ces lieux fussent destinés à enfermer des trésors. Pourquoi ne les pas mettre plutôt dans une des deux salles, avec les corps des Princes et des Princesses qui y étaient enfermés ? Pourquoi le canal ne finit-il pas à ces grottes ? Pourquoi n'en voit-on pas la fin ? Il était nécessaire qu'il y eût une entrée royale dans les salles de la pyramide. II fallait y introduire les corps destinés à ces superbes sépultures dans des caisses qui leur fussent proportionnées. On y mit, sans doute, les Dieux qu'ils adoraient, et les vases qui servaient aux sacrifices. Tout cela avait besoin d'un canal qui lui fût proportionné. II est aussi apparent que les tombeaux furent visités par le Roi même, ou les Princesses auxquelles ils devaient servir ; et, par conséquent, il fallait, pour y parvenir, une route aisée et naturelle ; mais, comme il importait à la sûreté des sépultures qui avaient été recherchées sur toutes choses, qu'elles ne pussent être violées, on imagina humainement tout ce qui pourrait en défendre l'entrée, après que les corps y étaient étaient déposés. II est sûr qu'on aurait pu, sans se servir du puits, le fermer très sûrement, en la manière que j'ai décrite  mais, outre la difficulté de faire tomber doucement le grand poids de pierres qui y étaient destinées, il est très constant qu’avec le secours du puits, on se garantissait non seulement du désordre qu'elles pouvaient causer, en tombant tout à coup, mais que l’on assurait encore cette ouverture tout autrement, que par la première voie.
On laissait couler, dans ce canal, les pierres une à une ; et l’on pouvait même la soutenir par des anneaux qui devaient, en ce cas, être ménagés dans une profondeur creusée au derrière de la pierre, de manière que cet anneau n'empêchât pas la suivante de joindre parfaitement, après que le canal eut été rempli de cette sorte, jusqu'à la galerie.
On pouvait encore continuer de remplir toute la coulisse de pierres, jusqu'à l'arrêt qui se trouve sur la fin auprès de l’esplanade ; ce qui se faisait sans aucune peine, et servait à deux fins. La première à donner un double travail à ceux qui, entreprenant de forcer cette entrée, auraient non seulement le poids de toute la pierre qui remplissait le canal à vaincre à la pointe du marteau, mais encore tout celui qui était au-delà dans la coulisse, qui succédait dans le canal, à mesure qu'il se vidait par le bas. Un second avantage, c'est que l'on ne pouvait faire remonter sur la coulisse les pierres, dont le canal était rempli ; car la coulisse étant elle-même remplie, avec un arrêt à la fin, nulle force humaine ne pouvait jamais faire remonter les pierres du canal ; au lieu que, si le dernier se fût trouvé vide, ou eût pu, avec des machines, repousser véritablement les pierres et entrer dans la galerie, sans être obligé de les user peu à peu.
Aussi voit-on, comme je l'ai remarqué, que ce poids de 120 pieds de pierres, de trois pieds et demi en hauteur, et trois pieds trois pouces en largeur, qui se trouve dans la coulisse au-delà du canal, et qui n'était pas apparemment ignoré de ceux qui travaillaient à s'ouvrir une route, a été cause qu'on a soutenu cette longue suite de pierres avec des étais, et qu'on a gâté et usé celles qui se trouvaient dans le canal, dans l’endroit même où elles étaient naturellement après la fermeture; ce qui est cause qu’il est gâté tout à l’entour. On évita, par ce soin toujours excessivement laborieux, celui de briser dans le canal 120 pieds de pierres, qu'il fut mille fois plus aisé de casser, quand on fut parvenu dans la galerie. Et, quant à la sortie des ouvriers par le puits, encore que je ne l’aie pas examiné moi-même, la juste relation que j'ai de ce qui s'en découvre aujourd'hui, qui n'est qu'une partie de la route entière, me fait juger que cette fausse entrée a été invincible, après qu'on l'eut fermée en dedans par quelques coulisses proportionnées à la petitesse de son ouverture.

Cliché de Jon Bodsworth

“Je suppose qu'on savait les secrets de la pyramide”
Car, comment travailler dans un trou de deux pieds, quelques pouces, carré, surtout avec les tournoiements qui s'y trouvent ! Ajoutez à cela la longueur de ce canal et les secrets qui y pouvaient encore être. On voit qu'on aurait eu plutôt fait de démolir la pyramide que de se faire jour, par ce labyrinthe étroit et si bien fermé. J'estime même qu'il n'en aurait guère moins coûté au Prince, qui entreprit de forcer la grande entrée, de démolir la pyramide que de vaincre tous les obstacles qu'il y a eu à surmonter pour y parvenir.
II est sans doute que le premier canal, qu'on trouve en entrant, était rempli de pierres proportionnées, et qu'il a fallu les en retirer, avec de grandes peines. Je ne doute pas même qu'il n'y eût un obstacle auparavant ; et l'on voit encore le lieu d'où il a fallu, pour cela, tirer des pierres prodigieuses. Quand le canal fut tout vidé, le grand ouvrage resta à faire. Je suppose qu'on savait les secrets de la pyramide, et j'en juge parce que la pierre, qui répondait à l'angle de deux canaux, a été ôtée ; c'est-à-dire qu'on avait entrepris de forcer ce canal par la route directe ; mais, après l'a voir enlevée, peut-être avec quelques autres, on reconnut qu'il fallait bien des années pour en venir à bout. En cette sorte, les pierres se succédaient les unes aux autres de la hauteur de toute la coulisse, c'est-à-dire par un espace de 240 pieds. On abandonna donc ce dessein, dont l'entreprise sait que cet endroit n'est plus bouché par une pierre juste à la forme de l'ouverture ; et c'est le vide que l’on trouve d'abord, en descendant.
On se fit une route de 10 à 12 (pieds) au dessous. On pénétra dans l'épaisseur du mur, qui se trouvait devant, et à la droite ; et la capacité ayant été élargie, on attaqua de nouveau ce canal, en reprenant à gauche et regagnant la route qu'on avait perdue, en tirant à droite. Je ne doute pas que la première pierre n'ait beaucoup coûté à tirer ; mais on eut ensuite plus de facilité pour la seconde, à la faveur des étais dont j'ai parlé. On gagna de cette sorte la galerie ; on vainquit l'entrée de la grande salle, avec des peines sans doute extrêmes. Celle de la petite, quoique cinq à six fois plus longue, coûta sans doute moins ; mais, quoiqu'il en ait été , il est indubitable qu'outre la connaissance des routes qu'il a fallu avoir, il a coûté au Roi qui l’a fait couvrir, bien des années, des travaux continuels, et une très grande dépense.

Des masses étonnantes qui soutiennent le haut de la pyramide
Je ne sais quel a été le plus content, ou de celui qui perfectionna un si grand ouvrage, ou de celui qui força une entrée, qui paraissait humainement invincible. L'un et l'autre ont quelque chose de singulier. Les Arabes ont là-dessus plusieurs histoires. Ils assurent, que le Roi qui viola ces tombeaux, dans l'espérance d'y trouver de grands trésors, trouva ces paroles dans la salle haute, écrites en lettres d'or sur le mur : II ne reste à l'impie que le déplaisir de l’avoir été sans fruit. Ceux qui n'ont pas vu les pierres prodigieuses, dont ces canaux sont environnés, et surtout couverts, se persuadent, qu'il n'était rien de plus facile que de démolir jusqu'au second canal, d'où, avec un espace un peu plus raisonnable, on aurait pu laisser tomber les pierres qui les bouchaient, et le vider de cette sorte, sans beaucoup de peine ; mais, outre que ces canaux sont faits avec la pierre la plus dure, et de très grands morceaux, ils sont encore bâtis tout autour avec d'autres pierres d'un poids et d'une grosseur énorme.
Les pierres qui le couvrent ont 10 à 12 pieds de longueur, la largeur n'est guère moindre, et l’épaisseur de 8 ou 10. Il y a de plus sur ces pierres d'autres masses étonnantes qui soutiennent le haut de la pyramide, qui n’est en aucun endroit si solidement bâtie qu'ici. Le reste des pierres qui la composent sont à la vérité prodigieuses ; mais elles n'ont rien d'égal à celles-ci. Deux cent huit pierres, il en manque peut-être deux ou trois rangs en haut, font la hauteur de 700 pieds, ou environ. On peut juger par là de la hauteur de chacune. La largeur, et profondeur sont assorties ; et, pour le dire en peu de mots, je suis persuadé qu'un Roi paisible dans son royaume n'a pu, en moins de vingt ans, et qu'avec deux cent millions, et l'aide de cent cinquante mille ouvriers, achever cette pyramide, en supposant qu'elle ne fût couverte que de marbres tirés de l’Égypte vers l’Éthiopie.

Non seulement la pyramide a été fermée ; mais elle l’est encore, par sa véritable entrée
Si l'on fait réflexion à l’état des lieux que je décris, je ne crois pas que personne doute que cette pyramide n'ait été entièrement fermée. Non seulement elle a été fermée ; mais elle l’est encore, par sa véritable entrée. II reste trois pierres et la moitié d'une qui seront à la postérité des témoins irréprochables de ce que j'avance ; et l'on pourra, en levant seulement la moitié, qui reste sur les trois premières, tirer des conséquences sur la manière dont elles auront été descendues de la galerie ; c'est-à-dire qu'on pourra voir, en examinant le derrière de la pierre, s'il y a quelque anneau, à la faveur duquel on l'eût descendue du dedans, ce qui serait une preuve incontestable, que le puits a été la retraite des ouvriers, comme je le crois ; mais, quand je n'aurais par pour moi ce témoignage que ces canaux seraient libres, que la pyramide n'aurait jamais été fermée, je parle de l'entrée de la galerie vide, la pierre de 6 pieds posée, en bâtissant la pyramide dans cet espace cannelé que j'ai décrit, la liberté des canaux qui conduisent au tombeau, qui n'ont pas pu être fermés que par dès pierres enfermées dans la galerie, me seraient des preuves indubitables qu'elle aurait été fermée ; puisque, si cela n'était pas, la galerie serait pleine de pierres qu'on n'aurait pas pris la peine de briser pour la liberté d'une route inutile ; et la pierre de six pieds, qui faisait un secret, boucherait encore l'entrée de la salle, ou au moins elle serait soutenue par quelque autre pierre que l'on aurait mise par dessous, pour ['empêcher de boucher ce passage, ou quelque autre chose la soutiendrait.

Des mémoires qui “serviront au moins à éclaircir les curieux de la postérité”
C'est ainsi que la vérité se rétablit avec le temps ; et ces mémoires, quand ils ne seraient pas entièrement conformes, comme il se peut, serviront au moins à éclaircir les curieux de la postérité qui voudront bien se donner la peine d'examiner ces lieux sur ce que j'en dis.
La pyramide, qui est entièrement découverte, et qui passe pour la plus grande, quoique la seconde ne soit qu'un peu plus étroite, est la plus solidement bâtie. La plus petite des trois l’emporte sur celle qui la sépare de la première. Elles ne sont ouvertes ni l'une, ni l'autre, et ne le seront peut-être jamais, que par l’ordre d'un grand Prince. Peut-être même ne pourra-t-on point les ouvrir sans les démolir ; car pourrait-on aujourd'hui réussir sur la première sans une parfaite connaissance des secrets, qui seront ignorés pour les autres ? Ce qu'on peut assurer est que le principal tombeau est toujours au milieu de la pyramide ; ce qui se connaît par la grande des Momies, qui est ouverte comme celle-ci, et par quelques autres moindres. On sait aussi que les entrées de toutes celles que l’on a découvertes tournent vers le Nord. II est donc probable que les autres ont aussi leur entrée du même côté.

De très grandes pyramides ont été entièrement rasées
Outre les trois grandes pyramides, il y en a aux environs beaucoup d'autres qui seraient considérables, et par leur grosseur, et par leur fabrique, si elles n'étaient obscurcies par celles-là. Les unes ont été souillées, ou ouvertes ; d'autres ne le font pas encore. La dernière des trois grandes en a trois à son Midi, sur une ligne qui va du Levant au Couchant, lesquelles sont encore entières, et qui méritent d'être estimées pour la grandeur des pierres qui les composent. Je crois qu'elles ont été incrustées de marbre granite, au moins les deux, qui sont les plus occidentales. Je le juge par l’inégalité de leur parure, qui n'est pas telle dans les pyramides parfaites. Outre les petites pyramides, il y a mille manières de tombeaux, et mille ruines qui témoignent de grandes démolitions. On voit en certains endroits que de très grandes pyramides ont été entièrement rasées, et d'autres entièrement démolies. Il y en a de carrées, de pierres solides, d'une fabrique admirable. Mille grottes creusées dans la pierre vive nous découvrent d'autres sépulcres. Je les ai presque toutes vues. II y en a beaucoup à l’Orient de la première pyramide, au Midi de cette chaussée de pierres, dont j'ai parlé. II y en a aussi quelques-uns au Nord. Je ne doute pas que les débris de la pyramide n’en couvrent beaucoup d'autres du même côté, dont il y en a sans doute qui n'ont pas été ouvertes. Il y en a aussi plusieurs autour du parement du fossé taillé dans le roc, dont la seconde pyramide est environnée au Nord et à l’Ouest. On y voit plusieurs hiéroglyphes et caractères d'écriture sur l'entrée des tombeaux, et deux inscriptions en grand contre l'escarpement, le premier du côté du Nord, et le second du côté de l’Ouest. II y en a d'autres sur un long tombeau, bâti en carré, avec deux petites entrées. Sur l’une des portes, on voit aussi un relief à la différence des autres hiéroglyphes, qui sont ordinairement enfoncés. La pierre, qui faisait le dessus de l'autre porte, a été enlevée. Il y avait aussi, sans doute, quelques lettres hiéroglyphiques. II n'y en a aucune dans la capacité de la grande pyramide ; tout y est uni.”

Source : Bayerische SaatsBibliothek digital

jeudi 22 novembre 2012

La description des “capacités” de la Grande Pyramide, selon Dominique Jauna - XVIIIe s.

Après la description globale qu’il a proposée des trois pyramides majeures du plateau de Guizeh (leur situation, les structures externes annexes, la nature, l’origine et la mise en place des matériaux de construction) dans son ouvrage Histoire générale des roïaumes de Chypre, de Jerusalem, d'Arménie, et d'Egypte : comprenant les croisades, avec plus d'exactitude qu'aucun auteur moderne les ait encore rapportés, et les faits, les plus mémorables, de l'empire ottoman, depuis sa fondation jusqu'à la fameuse bataille de Lepante, où finit cette histoire, dans laquelle on trouve aussi l'anéantissement de l'empire des Grecs ; on y a ajouté I. L'état présent de l'Egypte ; tome 2, 1747 (cf. note de Pyramidales) , le chevalier Dominique Jauna se lance dans une exploration de l’intérieur de la Grande Pyramide.
Il est évident que seuls les connaisseurs du monument seront à même de le suivre dans son minutieux inventaire des lieux et d’apprécier la justesse ou les approximations de sa description.
Le texte se veut exhaustif, utilisant bien sûr une terminologie qui nécessite aujourd’hui un réajustement (les “capacités” pour signifier les “espaces” ; “juste” pour signifier “ajusté”...). Je l’ai gardé dans sa formulation originale. Avec toutefois, de-ci de-là,  des points de suspension, correspondant à des mentions de quelques illustrations qu’il m’a été impossible trouver dans les diverses éditions du texte auxquelles je me suis référé. Ces illustrations auraient été fort utiles pour soutenir la compréhension. Néanmoins, il me semble que, comme tels, les développements de l’auteur traduisent les observations directes d’un “visiteur” qui ne s’est pas contenté de répéter d’autres écrits antérieurs.

Cliché de John et Edgar Norton
“Aujourd'hui, la première chose qui s'offre à vous est un canal, ou coulisse (...) de trois pieds et 3 pouces, en carré, dont l'entrée est à 100 pieds, ou environ, de la base de la pyramide, posée presque justement au milieu de la face qui regarde vers le Septentrion. Ce canal (...), qui est l’unique entrée commune, se porte en ligne droite vers le Midi, en baissant considérablement vers le bas de la pyramide. Sa longueur n'est aujourd'hui, que de cent pieds. Comme la raideur de la pente de cette entrée, et l’extrême polissure de ces pierres, ne permettaient pas de s'y exposer, sans être entraîné vers la base, on y a gravé sur le fond dans la suite, assez près l'un de f autre, de petits trous, à la faveur desquels on se tient en montant et en descendant.
Avant que d'arriver au fond de cette allée, à 10 ou 12 pieds, on trouve une ouverture à la pierre supérieure pareille en tout à celle par où l'on entre ; mais cette ouverture, qui est la véritable, est incontinent fermée par une pierre, qui lui est juste ; ce qu'il est important d'observer. On passe ensuite le reste du premier canal, qui n'a que 10 ou 12 pieds ; et l'on se trouve dans une capacité, qui tourne à main droite, (...) laquelle n'est point naturelle à la pyramide: Elle a été pratiquée, en brisant et en arrachant des pierres. Cette capacité, qui est irrégulièrement de 10 à 12 pieds, s'étend sous la pyramide à droite, en diverses manières, par un espace de 50 pas. C'est une route qu'on a pratiquée, en continuant d'arracher et de briser des pierres. Elle est tantôt serrée et basse ; tantôt un homme peut s'y tenir droit. Elle n'aboutit a rien et elle a été, à ce que je crois, inutile à ceux qui l’ont faite, apparemment, dans le dessein de trouver quelque trésor.
À gauche de cette capacité, on retrouve d'abord, en montant, le véritable chemin des tombeaux, dont l'entrée est bouchée, sur le premier canal, comme je l'ai remarqué. C’est par cet endroit (...) que l’on a entrepris de vider le canal, qui était bouché dans toute son étendue, en la manière qu'il l’est encore par le bout, de 3 à 4 pierres de marbre granite. La dernière, que l’on rencontre, en regagnant ce canal, est brisée par la moitié ; à quoi il est très important de donner attention. De cette pierre brisée, le canal est entièrement vide jusqu'à fa fin, qui se termine à une galerie. Ce canal, qui répond directement au premier, par lequel on entre, remonte vers le haut de la pyramide en la même manière, et d'une élévation aussi grande que l’est la pente du premier canal (...).
Il faut observer que le canal, ou coulisse, par où l’on entre, est en son entier ; et celui qui remonte vers la galerie, et que j'appelle celui de la sortie, est au contraire maltraité en tous sens. La polissure des pierres est enlevée par les quatre côtés ; et ce canal, de carré qu'il était, est devenu presque rond. L'endroit, par lequel on y entre, après l'avoir manqué ou quitté, en descendant, a environ 15 pieds de largeur, c'est-à-dire que les pierres qui étaient à la droite en cet endroit ont été enlevées et brisées jusqu'à la galerie. C'est cet espace maltraité. Il y a une longueur de 66 pieds et quelques pouces ; et au bout de cette allée étroite, on trouve une manière de galerie qui s'élève, par son plan, vers le haut de la pyramide, au même sens du premier canal, ou pour l'expliquer en une autre manière, le canal continue encore, par l'espace de 120 pieds, en cette sorte.
La longueur du canal est la même, à la hauteur de deux pieds et demi, et forme ainsi à côté une manière de banc de pierre très dure et très solide, en sorte que le canal, qui n'a, en cet endroit, que trois pieds trois pouces de largeur, et deux pieds et demi de profondeur, se trouve tout d'un coup de 7 pieds 3 pouces ; et, quant à l'exhaussement, il s'élève à 25 et 30 pieds en cette sorte. Après 12 pieds, il se rétrécit de 4 à 5 doigts, par une pierre qui déborde d'autant sur les premières.
Il y en a une seconde, qui avance de même sur celle-ci, et ainsi jusqu'au sommet, qui se trouve justement de la largeur de 3 pieds, c'est-à-dire qu'il correspond au canal qui se trouve dans le bas (...).
À l'extrémité de la galerie, le canal, qui se trouve en bas, finit à 10 à 12 pieds du mur ; c'est-à-dire qu'il y a une petite esplanade de cet espace, et que l'endroit est tout uni ; le canal ne manque pas sensiblement, comme cela se pouvait faire. II y a un arrêt en cette sorte ; ce qui a son usage, comme nous l’expliquerons tout-à-l’heure. Au bout de cette petite esplanade, en ligne droite du canal, et dans le mur qui finit cette galerie, on trouve une suite du canal de 3 pieds et 3 pouces, en carré ; mais il ne va plus en montant, il est horizontal et pareil à la petite esplanade. On entre par ce canal, qui n'a que 18 pieds de longueur, dans la salle, ou chambre haute de la pyramide, qui a environ 18 pieds de longueur, et laquelle a apparemment servi de tombeau au Roi qui l’a fait bâtir ; mais il est très essentiel d'examiner ce qui se rencontre dans cette longueur de 18 pieds. Je trouve d'abord que la pierre supérieure de ce trou, à son entrée, a été cassée à grande force : il en manque environ un pan. Cela m'a fait connaître que le trou était fermé d'une pierre juste et que, pour l'arracher, il a fallu chercher une prise. La pierre est de marbre granite, c'est-à-dire la plus dure qui soit au monde.
Après 4 pieds d'enfoncement, la pierre supérieure s'ouvre et laisse la liberté de se lever debout. Cette ouverture est seulement d'un pied et demi ; et elle est naturelle, c'est-à-dire qu'elle a été faite à dessein. Je trouve, en me tenant debout, qu'il y a sur la pierre, que j'ai en vue, en me tournant du côté de la salle, ou chambre basse, une élévation, en bosse, sur le milieu, de la figure d'une armoire, de la largeur de 8 ou 10 pouces, laquelle a été laissée exprès, en taillant cette pierre. 

Cliché de John et Edgar Norton
“Un des secrets de la pyramide”
Ce canal, ou soupirail, qui n'a qu'un pied de largeur, sur la longueur de 5 pieds 3 pouces, c'est-à-dire qui a une ouverture proportionnée à la largeur du canal, s'élève de 5 à 6 pieds en cet état, et se perd ensuite dans une capacité qui regarde vers la salle, et dont je vais parler. Je me rebaisse, et continue à marcher dans le canal de 3 pieds trois pouces, et qui se trouve à 2 pieds de cette ouverture que j'avais sur ma tête ; et je vois une autre ouverture de 6 pieds de longueur, qui me permet de me lever debout.
Cette ouverture est aussi naturelle, et c'est un des secrets de la pyramide. Je remarque que la largeur du canal, qui n'est, en entrant, que 3 pieds 3 pouces, et qui n'est encore que de la même carrure, par un espace de 6 pieds, qui reste à passer jusqu'à la salle, est, en cet endroit, plus large d'un demi pied, c'est-à-dire qu'il s'enfonce, de part et d'autre, de 3 doigts ; en sorte qu'une pierre remplisse cet espace, comme il y en avait une qui le remplissait incontestablement ; elle ne pouvait être tirée dehors, ni entrer dans la salle, qu'elle ne fût brisée à la pointe du marteau.
À l'entour de cet espace, qui a 6 pieds de long et 3 pieds 9 pouces de large, et qui s'élève de plus de 15 pieds, règnent des cannelures en diverses sortes, dans lesquelles était, comme emboîtée, la pierre qui y était suspendue lorsqu'on fabriqua la pyramide, et qui était soutenue en travers, par des leviers qui passaient de part et d'autre, dans des vides, qui y sont pratiqués, tout autour, comme une espèce de petite galerie, de la hauteur de 3 pieds, et de la profondeur de deux. Cet espace est joint, par en haut, avec la première capacité, que j'avais rencontrée (...).
Je trouve ensuite, en me rabaissant, pour passer le canal de 6 pieds qui me restent jusqu'à la salle de la pyramide, qu'il y a un arrêt de deux doigts au bout de ce canal ; et je le juge ainsi, quoiqu'il ne paraisse pas d'abord. Je fis lever la terre, ou sable, dont le fond était comblé ; et je trouvais que le pavé de la salle était élevé de deux grands doigts plus que le fond du canal ; ce qui était nécessaire pour la fermeté de cette entrée. Car, après qu'on eut poussé, dans cet espace de 6 pieds, une pierre qui le remplissait justement, et c'est par là qu'on dut commencer à fermer le tombeau, elle aurait pu y être enfoncée, si elle n'eût eu son arrêt. Il est croyable que ces pierres étaient enduites de quelque mastic, ou bitume, qui s'attachait aux côtés, auxquels elles touchaient, avec la même fermeté que si elles y avaient été posées, en bâtissant la pyramide.
Quand cet espace fut fermé, il fut question de laisser tomber cette pierre suspendue en l’air, dont l’espace, cannelé tout autour, est de 6 pieds de longueur et 3 pieds 9 pouces de largeur. Cette pierre était naturellement plus haute et plus épaisse que le canal ne l’était lui-même. Il est apparent que la pierre, destinée à remplir l'ouverture supérieure, d'un pied et demi de largeur, dont j'ai d’abord parlé, fut emmenée ensuite justement sous la même ouverture que cette pierre.
II y avait sur l’endroit, qui correspondait à cette ouverture, un gros crampon de fer attaché ; et, du côté qui regardait la salle, il y avait un enfoncement de 8 ou 10 doigts de largeur, et de 4 ou 5 de profondeur, qui n'allait pas jusqu'au bout de cette pierre, mais qui, finissant à 2 pieds près de l’endroit, qui devait regarder le canal, cadrait à cette élévation en forme d'armoirie, dont j'ai parlé, laquelle était destinée à arrêter cette pierre, et à empêcher qu'elle ne pût être élevée dans le vide supérieur. Cette pierre ainsi disposée, on attacha au crampon de fer, qu'elle avait par-dessus, une chaîne de même métal d'une longueur mesurée avec le dernier soin, et tenant, par un autre crampon, à la pierre de 6 pieds de long et 3 pieds 9 pouces de large, suspendue jusque-là, par des leviers, ou d'autres arrêts. On leva ensuite tout ce qui avait jusque-là soutenu cette grosse pierre, depuis la fabrique de la pyramide ; et l'on pesa fortement sur la petite, à laquelle elle correspondait, par la chaîne de fer, afin de donner le loisir aux ouvriers de se retirer par une ouverture, qui devait être fort étroite. On laissa, après qu'ils furent sortis, aller la première pierre, laquelle, emportée par une autre plus pesante, ferma cette entrée supérieure, en même temps que la grosse pierre tomba dans le fond de la capacité, sur laquelle elle était suspendue, et boucha six autres pieds du canal.

Le double usage du “secret”
Ce secret avait un double usage. Le premier est qu’il était impossible de tirer cette pierre, en aucune sorte, puisqu'elle se trouvait plus large et plus haute que le trou qu'elle bouchait. D'ailleurs, elle pouvait faire croire que ce n'était plus le chemin de la salle, rebuter les ouvriers, en leur donnant de l’incertitude ; et enfin, si l’on s'opiniâtrait à forcer cet endroit, il était nécessaire d'y travailler à la pointe du marteau et du fer, avec des peines infinies, pour pouvoir venir à bout de briser ou d'arracher une pierre si grosse et si longue.
Le second but était de faire périr ceux qui y auraient travaillé ; car, en usant ainsi de cette pierre, on venait insensiblement à l'endroit où la chaîne correspondait par un crampon ; et le crampon manquant, la pierre élevée par cette chaîne sur la superficie du canal, distante seulement de deux pieds, écrasait infailliblement les ouvriers qui se l'attiraient sur leur tête , ou sur quelque autre partie de leur corps (...).
Le reste de la capacité du canal, de la longueur de 7 à 8 pieds, fut ensuite fermé, par une ou deux pierres, si juste qu'il n'y parut plus aucune entrée. Ce fut  pour enlever ces pierres qu'on cassa la pierre supérieure, qui correspondait au canal, afin de se faire une prise sur celle dont il était bouché. Ce sut ainsi que la salle principale de la pyramide fut formée, après que le corps du Roi, et ce qu'on voulut y mettre, y eut été déposé.

Description de la salle haute
La salle est à voûte plate, faite de 9 pierres, dont les 7 du milieu ont 4 pieds de large et 16 de long. Les deux autres, qui sont à l'un et à l'autre bout, et enfoncées dans la muraille, n'ont que 2 pieds et quelques pouces de large, et 16 de long ; de sorte que cette salle a de longueur 32 pieds, 19 de haut, et 16 de large.

Description du tombeau
Ce tombeau a été épargné jusqu'ici, parce que la matière est commune, et qu'il ne peut aussi être tiré de là sans être brisé. Il avait une couverture, qui n'a pas eu le même sort. Les apparences même sont qu'il n’était pas couché de plat, mais qu’il était debout, puisque, dans toutes les sépultures, ou caves des momies, les niches, où elles se trouvent, sont coupées en hauteur dans la pierre, et qu’effectivement les caisses y sont posées, les pieds en bas, et la tête en haut ; c'est-à-dire que le corps y est debout. Il pouvait y avoir d'autres tombeaux. Je l’appelle ainsi après les autres, quoique je sois persuadé qu'il y avait au moins deux autres caisses, pour le corps du Roi, et peut-être y en avait-il trois. On en a souvent trouvé deux, pour un même corps, dans des sépultures assez simples. Elles sont emboîtées l’une dans l'autre, et sont faites en forme d'enfant emmailloté, larges par les épaules, et plus étroites du côté des pieds. Elles ne sont que de deux pièces ; le cercueil en compose une, et la couverture une autre. On n'y employait que le bois de sycomore, qui est incorruptible, et dont il se trouve une grande quantité en Égypte. Quelques-unes de ces caisses avoient des yeux derrière, comme pour laisser la liberté de voir le corps, ou la momie, sans ouvrir le cercueil.

Cliché de John et Edgar Norton

Les deux trous de la “salle”
Je remarque dans cette salle deux trous correspondant l’un à l'autre, de Nord au Midi. Ils sont à la hauteur de 3 pieds et demi du pavé de la salle, à 8 et demi du côté du Levant. Celui qui répond au Nord est un carré long ; sa hauteur est de 18 pouces, sa largeur d'un pied. On n'en voit point la fin. Il est bouché à quelques 6 ou 7 pieds d’enfoncement par des pierres qu'on y a jetées. Celui qui y correspond est rond au contraire, et étroit d'abord, pour n'y laisser entrer à peu près que deux poings ; puis il va en s'élargissant, jusqu'à un pied et demi de diamètre, et un peu en descendant, au contraire, du trou carré, qui est droit. Ce dernier est aussi bouché par des pierres, à 4 ou 7 pieds de profondeur.
Je ne vois pas que ces trous puissent avoir eu d'autres usages que de fournir de l’air, et quelque communication, au dehors de la pyramide, aux personnes qui purent (suivant l'usage de quelques pays) être enfermées dans le tombeau du Roi, pour le pleurer, ou tenir à son corps une espèce de compagnie. Elles purent, par le moyen de ces trous, vivre là-dedans assez longtemps, en recevant les choses nécessaires à la vie, et se donner les uns aux autres une sépulture honorable, jusqu'à la dernière, à qui le secours dût manquer. La postérité en pourra juger plus véritablement, en reconnaissant si ces trous aboutissent jusqu'à l'extérieur de la pyramide ; car, en ce cas, je ne doute pas qu'ils n’aient servi à cet usage barbare. On pourrait s'en éclaircir aujourd'hui, avec quelque dépense, en faisant travailler aux endroits, qui y peuvent correspondre ; mais la domination présente ne permet pas qu'on prenne cette liberté, qui demanderait une application assez durable, pour être remarquée et imputée à une recherche de trésors.
Avant d'examiner l'usage auquel la galerie, dont j'ai déjà parlé, était destinée, il est propos de considérer trois autres ouvertures qui y correspondent, outre l’entrée et la sortie, dont j'ai déjà fait mention.
Je trouve d'abord, en y entrant, aussitôt que le long canal défiguré me permet de me lever, un trou, ou espèce de puits à main gauche.”

Source : Bayerische SaatsBibliothek digital
À suivre...

lundi 19 novembre 2012

“Les pierres (du revêtement des pyramides) font voir qu'elles n'ont pas été mises après coup, mais qu'elles ont été liées et enclavées, à mesure que l’on élevait le lit de pierre auquel elles correspondent” (Dominique Jauna -XVIIIe s.)

Qui était le chevalier Dominique Jauna ? On sait de lui qu’il fut conseiller de Sa Majesté l'impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, et qu’il est l’auteur d’un ouvrage qui fera l’objet de trois publications dans ce blog : Histoire générale des roïaumes de Chypre, de Jerusalem, d'Arménie, et d'Egypte : comprenant les croisades, avec plus d'exactitude qu'aucun auteur moderne les ait encore rapportés, et les faits, les plus mémorables, de l'empire ottoman, depuis sa fondation jusqu'à la fameuse bataille de Lepante, où finit cette histoire, dans laquelle on trouve aussi l'anéantissement de l'empire des Grecs ; on y a ajouté I. L'état présent de l'Egypte ; tome 2, 1747.
Mais a-t-il visité l’Égypte ? D’où tenait-il ses informations à la base de ses longs développements sur les pyramides du plateau de Guizeh ? Faute de renseignements, on ne peut que suivre l’auteur dans ses observations et descriptions.
Dans cette première note, a été reprise une longue approche des trois pyramides majeures du plateau : leur situation, les structures externes annexes (chaussées, temples), nature, origine et mise en place des matériaux de construction... On pourra prêter une attention particulière à la démonstration, visant à “détromper la postérité de ses contes”, selon laquelle la grande pyramide, à l’instar des deux autres, a été achevée, couverte et fermée.

From Glimpses of the world : a portfolio of photographs of the marvellous works of God and man. (Chicago : Peale, 1892, 1907) Stoddard, John L. (John Lawson) (1850-1931), Author
“Il y a plusieurs pyramides en Égypte ; mais les plus belles, les plus entières, aussi bien que les plus grandes, sont celles qui sont bâties presqu'à l’opposé de ce qui s'appelle aujourd'hui le vieux Caire, estimé par beaucoup d'autres le lieu même où l'ancienne Memphis était bâtie ; mais, selon la meilleure opinion, ces écrivains se trompent, car Memphis était sur la rive occidentale du Nil, au lieu que le vieux Caire, ou Fostad, est sur la rive orientale de ce fleuve.
Ces pyramides sont les plus septentrionales de toutes celles qui se trouvent en Egypte, et les plus voisines du Delta, posées sur la rive gauche du Nil, et sur le penchant d'un rocher qui s'élève derrière elles à une hauteur très considérable, par une pente assez douce ; car les montagnes, dont nous avons parlé, qui bornent le Nil au couchant du côté de la Libye, s'abaissent en cet endroit, dans l'espace d'une grande lieue.
Sur l'extrémité de cette pente, à la hauteur de 150 pieds, ou environ, du terrain que le Nil arrose, les pyramides sont élevées sur un terrain aplani à la pointe du marteau, et rendu de cette sorte horizontal. Cela paraît principalement à la seconde des deux grandes pyramides, à l'entrée de laquelle, du côté de l’Ouest et du Nord, il paraît un fossé taillé dans le roc, de la hauteur de 30 à 35 pieds. C’est par là que le terrain s'élève vers la montagne. Du côté de l’Est et du Sud, qui tourne vers le Nil et la plaine, il n'y a aucune élévation. Le terrain, au contraire, y est naturellement en glacis.
Les pyramides sont assez proches de la plaine. Celle des trois grandes, qui en est la plus voisine, n'est pas dans une moindre élévation que les deux autres. Elle s'avance considérablement sur le bord de la colline, qui est fort escarpée du côté du Nord et du Delta. C'est l’endroit ordinaire, par où on l’aborde. À peine peut-on y grimper contre la raideur de la pente, qui se trouve couverte de sable et de petits morceaux de pierre de marbre, et de tout ce qui a été employé à la construction de la pyramide.

La chaussée qui servait à “la conduite des pierres et des marbres”
Le terrain, qui regarde le Levant s'étend davantage vers la plaine ; et là où il vient à finir, on voit encore une élévation de grosses pierres, laquelle unissait autrefois à la plaine le monticule aussi escarpé en cet endroit. C'était par cette chaussée, par cette digue, ou par ce chemin, comme on voudra le nommer, qu'on y abordait. Outre cet usage, il servait encore, selon toutes les apparences, à la conduite des pierres et des marbres, lesquels étant apportés jusqu'au pied, par un canal du Nil, ne pouvaient, à cause de leur grosseur prodigieuse, être conduits à la pyramide que par une route égale et solide, comme était celle-ci. Elle ne paraît pas néanmoins aujourd'hui absolument droite ; elle se recourbe du milieu vers le Nord ; mais je crois qu'elle se recourbait de même vers le Sud ; c'est-à-dire que cette chaussée était beaucoup plus large par l’endroit où elle aboutissait au Nil que par celui où elle était jointe à la hauteur de la colline, puisque la commodité et l’utilité voulaient qu'on débarquât en cet endroit les matériaux étrangers, destinés à la construction de la pyramide. De là, on les conduisait ensuite peu à peu sur l'élévation, par un chemin qui ne demandait plus la même largeur.
Si on ne voit plus aujourd'hui de vestiges de l’étendue de cette chaussée, qui devait se recourber vers le Sud, comme ils restent encore vers le Nord, c'est que les eaux du Nil, qui abordent la chaussée par cet endroit, d'où elles descendent, l’ont plus usée, en se brisant contre elle, et ont, par la même raison, épargné le côté que celui-ci mettait à l'abri.
On pourrait, sans doute, vérifier tout ceci, en creusant la terre, et recherchant les fondements.

Le Sphinx, “une tête prodigieuse, sur un corps proportionné”
Photo de G. Lékégian & Cie
Des deux autres grandes pyramides, la roche baisse d'elle-même insensiblement vers la plaine. Vis-à-vis de la seconde pyramide, et directement à l’Orient, est le Sphinx, dont il est parlé dans toutes les Relations. II n'est pas moins éloigné de la pyramide que de 300 pas, et de 200 de l’endroit que le Nil vient baigner dans sa hauteur.
Ce Sphinx est une tête de femme, jointe à un corps de lion couché sur son ventre. La tête
serait encore dans son entier, si elle n'eût été défigurée, apparemment par les Mahométans. On lui a cassé le nez. Le corps a été gâté par la longueur des ans. On en voit seulement aujourd'hui la figure, dont le bas est enseveli sous les sables. C'est une tête prodigieuse, sur un corps proportionné. Comme plusieurs auteurs en ont parlé, je me contenterai d'ajouter aux mesures qu'ils en ont donné, qu'encore que cette tête soit creuse par dessus, il n'y a de cette capacité point de correspondance à la bouche, ni à aucun autre endroit de l’intérieur de la figure, par où on ait pu la faire parler, comme quelques-uns l’ont prétendu. J'ajouterai que ce creux de la tête de l'idole a très peu de profondeur, bien loin de correspondre au dedans de la première pyramide, comme on se l'est figuré. II serait bien plus naturel de penser que le canal (s'il était durable) mènerait au dedans de la seconde pyramide, à laquelle il correspond si parfaitement par sa position. (...)
Je pense au reste que cette Idole était autrefois couverte par un toit. Les preuves que j'en ai sont que la tête est aujourd’hui aussi entière par les endroits où elle n'a pas été violentée par les mains des hommes, que si elle venait d'être seulement achevée. La peinture, dont elle était couverte, reste encore. On voit d'ailleurs tout à l'entour une manière de circuit, que les sables, dont elle est couverte, tiennent plus élevé que le reste.

Les temples de la 2e et 3e pyramides
En remontant de ce Sphinx vers la seconde des grandes pyramides, au devant de laquelle, et justement au milieu, il se trouve posé du côté de l’Orient, on trouve à quarante pas de la pyramide encore le reste d'un temple, qui en occupait presque toute la face. Il y en a un pareil, et plus entier encore, au devant de la face de la 3me pyramide. Il est tourné, comme celui-ci, du côté du Soleil levant ; mais il a cela de particulier qu'il a de son portique, ou de son entrée, une chaussée, ou chemin en droite ligne, qui s'étendait apparemment autrefois d'une pente insensible jusqu'au bord de la plaine par un espace de mille pas, ou environ. II en reste encore 300 pas au moins ; c'était par là qu'on arrivait au temple, qui est à peu près de figure carrée. II y avait au dedans quatre piliers, qui soutenaient, sans doute, une voûte, dont l'autel, ou l’ldole, devait être couvert ; on tournait autour de ces piliers, comme par une manière de collatéral. (...)

Cliché de Francis Frith

Des pierres “d’une grosseur prodigieuse”
Je parle de la troisième des grandes pyramides ; c'est-à-dire de celle dont on attribue la fabrique à cette fameuse beauté qui exigeait de chacun de ses amants, pour prix des faveurs qu'elle leur accordait, une pierre de cette pyramide. Le nombre en est trop considérable pour ajouter foi à l'histoire. On peut dire aussi qu'une des pierres de marbre granite rendue, et posée sur la pyramide, n'était pas un présent que beaucoup de personnes eussent pu faire, puisque le marbre devait être tiré des montagnes, qui sont près du mont Sinaï, ou au moins des extrémités de la Haute-Egypte, où des personnes dignes de créance m'ont assuré qu'il se trouve des montagnes entières de ce marbre, dans lesquelles on voit encore des colonnes toutes taillées, et prêtes d'être séparées de la carrière.
Ces montagnes répondent sur le Nil, et sont entièrement escarpées ; en sorte que, dans la hauteur du fleuve, on peut descendre, du bord de la carrière, dans les bateaux mêmes, les pierres qui en ont été tirées. Ces pierres étaient d'une grosseur prodigieuse, comme on le juge encore de quelques-unes qui restent en leur entier dans les débris qui se trouvent au pied de cette pyramide, et même dans leur première situation ; c'est-à-dire, aux endroits où elles étaient placées dans le revêtement (1) de la pyramide, où l’on en voit encore 5 ou six. Il est aisé de juger, par l’état des morceaux des débris qui font au pied, et même par certaines pierres, dont partie est restée attachée à la pyramide, et partie a été enlevée, que cette pyramide n'a été découverte, ou déshonorée de son revêtement, que par violence, et non par la longueur des ans. On a voulu profiter du marbre ; et, comme les pierres se trouvèrent trop grosses pour être emportées, et trop dures pour être séparées par la scie ou par quelque autre art, on a cherché à les briser, à les fendre, ou à les éclater avec des coins de fer ; ce qui parle encore aujourd'hui.
La seconde des pyramides, autour de laquelle règne le fossé taillé dans le roc, dont j'ai déjà parlé, n'était couverte que de pierres dures. La cime en est encore toute revêtue ; le reste a été arraché, selon toutes les apparences ; et on n'a épargné les dernières pierres que par la difficulté et le danger qu'il y avait à les séparer d'un lieu si droit et si élevé qu'il est difficile de monter jusque sur la cime de cette pyramide, par la raison que son revêtement y subsiste encore à la hauteur de cent pieds, ou environ ; on ne pourrait se hasarder de passer sur ces pierres sans un péril visible. Plusieurs grands du pays y ont souvent envoyé des Arabes, et en ont fait rouler des pierres pour satisfaire à leur curiosité : aussi les dernières pierres manquent-elles aujourd'hui, comme on en juge par la seule vue. Toutes ces circonstances ne permettent pas de douter que ce n'ait été de ces débris, et des restes, dont on ne saurait juger sainement que les mosquées principales et les maisons des Grands du Caire ont été ornées, et la plupart bâties.

La plus grosse des pyramides “a été achevée, fermée, et couverte comme les autres”
À l'égard de la première et la plus grosse des pyramides, qui passe dans quelques auteurs pour n'avoir jamais été ni fermée, ni couverte, et que l’on a prétendu avoir été élevée par le Roi qui poursuivit les Juifs dans la mer Rouge, où il demeura enseveli avec son armée. Elle a été achevée, fermée, et couverte comme les autres. Et je l’établirai d'une manière si invincible que la postérité sera, comme j'espère, détrompée de ces contes, que l’on a bien voulu mettre au jour, dans ce siècle-ci, pour suppléer au peu d'exactitude, avec laquelle on a examiné toutes choses.
On a trouvé une pyramide, dont le revêtement avait été a enlevé : on a cru là-dessus qu'elle n'avait jamais été achevée. On a trouvé une pyramide ouverte : on s'est imaginé qu'elle n'avait jamais été fermée. On a trouvé un tombeau vide : on a supposé qu’il n'y avait jamais eu rien dedans ; et là-dessus, on a dit qu’elle devait avoir été destinée pour le Pharaon, ou Roi d'Égypte, qui poursuivit les Israélites, et qui fut perdu dans la mer.
Si l’on examine d'abord trois choses avec attention, on trouve que la pyramide a été incontestablement revêtue. La première est que les deux autres, qui l’ont été sans contredit, puisqu'elles le sont encore en partie, ont été bâties de manière que le revêtement a été posé, à mesure que l’ouvrage s'élevait. En effet, les pierres, qui sont enfoncées, ou entrelacées avec celles qui composent le corps de la pyramide, font voir qu'elles n'ont pas été mises après coup, mais qu'elles ont été liées et enclavées, à mesure que l’on élevait le lit de pierre, auquel elles correspondent. II est donc croyable que la première a été construite de la même façon ; et on le juge encore par certains enfoncements, d'où il est visible que l'on a tiré le marbre, qui y devait être entrelacé.
La seconde chose, qui est encore plus parlante que la première, est que par la disposition où se trouve actuellement cette pyramide, on juge qu'il n'y manque que les dernières pierres, dont elle devait être couverte. Cela suppose que l'on examine tous les degrés de la pyramide, et surtout les derniers qui doivent être les plus entiers, comme ils le sont : qu'on fasse le tour de chaque degré, on verra en mille et mille endroits, par le mortier qui y reste appliqué, qu'il y a eu un autre rang de pierre opposé (2). Les figures y font imprimées ; il est évident qu 'il y en a eu. Elle a donc été couverte et revêtue.

La disposition de l’entrée de la grande pyramide est aussi une preuve qu’elle a été fermée
La troisième chose qui doit persuader cette vérité, et la disposition de l’entrée de la pyramide, qui est aussi une preuve, qu'elle a été fermée ; c'est qu'on voit que cette entrée a été découverte violemment, qu'on a arraché des pierres prodigieuses, dont les éclats de quelques-unes sont encore restés en leur lieu, aussi bien que l'empreinte des autres en plusieurs endroits, pour servir de témoin à la postérité des outrages quelle a reçus.
Enfin, j’ai une preuve que cette pyramide fut couverte de marbre blanc, dans le mortier même qui sert de témoin de l'enlèvement de cette couverture, puisque j'ai trouvé plusieurs éclats de ce marbre mêlé ; et j’en tire cette conséquence que la beauté, ou, pour mieux dire, la rareté de ce marbre en Égypte a été cause qu'elle a été découverte dans la suite par des Princes qui, n'étant pas de la même religion que ceux qui reposaient dans ce tombeau, n'ont pas craint de les déshonorer, et d’employer le marbre à d'autres usages.
II est vrai (...) que si cette pyramide n'était pas couverte de marbre blanc, elle l'était, sans doute, de marbre granite, qui était alors incontestablement en usage, puisque le dedans de ces mêmes pyramides en fait foi, et que son extrême magnificence, ses autres beautés, les soins avec lesquels on voit qu'on a cherché à la rendre durable et fameuse, ne permettent pas de douter qu'elle eût une couverture moins précieuse.
Si on ôtait encore aujourd'hui les débris, dont le pied de ces quatre faces se trouvent embarrassées à une hauteur assez grande, on trouverait peut-être quelqu'une des pierres dont elle était couverte, ou dans sa première position, ou dans un état qui donnerait des preuves certaines de ce que je viens d'avancer ; mais s'il peut rester quelque doute à ceux qui liront cet écrit, sur l'entrée, et le revêtement de la pyramide, j'espère au moins les convaincre de cette autre vérité que la pyramide a été fermée, et dans la suite ouverte avec beaucoup de peine et de dépense. II est à propos pour cela de faire une description des capacités qu'on y découvre.”
Source : Bayerische SaatsBibliothek digital

(1) L’auteur écrit “revêtissement”.
(2) Sans doute faut-il lire “apposé”
À suivre...