mercredi 21 novembre 2018

"Même dégradées, les pyramides remplissent d'admiration le voyageur" (Charles Seignobos)

Le texte qui suit est extrait de l'Histoire ancienne narrative et descriptive de l'Orient et de la Grèce, 1903, par Charles Seignobos (1854-1942), historien français, "un des acteurs majeurs de l'histoire méthodique, qui repose sur la lecture critique des sources manuscrites".  
Cette méthode a beau revendiquer comme base la "rigueur scientifique", on ne pourra qu'être surpris par les approximations et, disons-le, la banalité de certains propos de l'auteur.

Charles Seignobos

"Les rois de la IVe dynastie sont célèbres (...). Ce sont les trois rois Khéops, Khéphren et Mycérinus, qui ont fait construire les trois fameuses pyramides.
Elles se dressent à une lieue de l'emplacement de Memphis, sur un plateau qui a servi de cimetière, car il est tout parsemé de monuments et de petites pyramides dont chacune est un tombeau.
La plus grande, qui avait 144 mètres de haut, fut bâtie pour le roi Khéops. On y employa, dit-on, 100 000 hommes à la fois, qu'on remplaçait tous les trois mois, et l'ouvrage dura 30 ans. Il fallut aller chercher les pierres de l'autre côté du Nil, les transporter en barque et, pour les amener en place, ouvrir une route spéciale. Pour faire arriver les blocs jusqu'en haut de la pyramide, on construisit une chaussée en pente douce, qu'on démolit une fois le travail achevé. La seconde pyramide fut bâtie pour le roi Khéphren ; la plus petite pour le roi Mycérinus.
Ces pyramides semblent d'abord n'être que d'énormes entassements de pierres ; on n'y voit aucune ouverture. Elles étaient revêtues autrefois d'une enveloppe de blocs de pierre polie, si lisses qu'on ne pouvait y monter, et si bien joints les uns aux autres qu'on n'aurait pu faire entrer un cheveu entre deux blocs. Mais, en perçant cette muraille, on a découvert une série de petites chambres, réunies par des galeries étroites. C'est dans une de ces chambres que le roi était enseveli. On a retrouvé encore le cercueil du roi Mycérinus ; les cercueils des deux autres rois avaient disparu, les tombes avaient été violées. C'est pour éviter des profanations de ce genre que les constructeurs avaient si soigneusement caché l'entrée des caveaux.
Les belles pierres polies qui formaient le revêtement des pyramides ont été arrachées, et la maçonnerie a été mise à nu. Encore aujourd'hui, les Arabes qui servent de guides aux voyageurs s'amusent parfois à détacher un des blocs du sommet et à le faire rouler en bas. La grande pyramide a baissé ainsi de plus de 7 mètres, elle n'a plus que 117 mètres ; c'est encore un des monuments les plus élevés du monde.
Même ainsi dégradées, les pyramides remplissent d'admiration le voyageur. De loin, elles semblent le sommet de hautes montagnes blanches qui dominent le désert. On est encore plus saisi lorsqu'on songe à la prodigieuse quantité de pierres accumulées (2 500 000 mètres cubes pour la grande pyramide), et à la force qu'il a fallu pour les extraire, les charrier et les élever jusqu'à cette hauteur."


mardi 20 novembre 2018

"Lorsque vous touchez presque au pied de la grande pyramide, vous êtes saisi d'une émotion vive et puissante, tempérée par une sorte de stupeur et d'accablement" (Edme-François Jomard)

 Le texte d'Edme-François Jomard (voir les publications consacrées à cet auteur, en cliquant ICI) que l'on lira ci-dessous est extrait de L'art antique : Choix de lectures sur l'histoire de l'art, l'esthétique et l'archéologie accompagné de notes explicatives, historiques et bibliographiques, de Gaston Cougny (1857-1908), avocat et historien français.

 
photo Marc Chartier
Les Pyramides (1)

"L'aspect général de ces monuments donne lieu à une observation frappante : leurs cimes, vues de très loin, produisent le même genre d'effet que les sommités des hautes montagnes de forme pyramidale, qui s'élancent et se découpent dans le ciel. Plus on s'approche, plus cet effet décroît. Mais quand vous n'êtes plus qu'à une petite distance de ces masses régulières, une impression toute
différente succède, vous êtes frappé de surprise, et dès que vous gravissez la côte, vos idées changent comme subitement ; enfin, lorsque vous touchez presque au pied de la grande pyramide, vous êtes saisi d'une émotion vive et puissante, tempérée par une sorte de stupeur et d'accablement. Le sommet et les angles échappent à la vue. Ce que vous éprouvez n'est point l'admiration qui éclate à l'aspect d'un chef-d’œuvre de l'art, mais c'est une impression profonde. L'effet est dans la grandeur et la simplicité des formes, dans le contraste et la disproportion entre la stature de l'homme et l'immensité de l'ouvrage qui est sorti de sa main (2) ; l’œil ne peut le saisir, la pensée même a peine à l'embrasser. C'est alors que l'on commence à prendre une grande idée de cet amas immense de pierres taillées, accumulées avec ordre à une hauteur prodigieuse. On voit, on touche à des centaines d'assises de 200 pieds cubes du poids de 30 milliers, à des milliers d'autres qui ne leur cèdent guère, et l'on cherche à comprendre quelle force a remué, charrié, élevé un si grand nombre de pierres colossales, combien d'hommes y ont travaillé, quel temps il leur a fallu, quels engins leur ont servi ; et moins on peut s'expliquer toutes ces choses, plus on admire la puissance qui se jouait avec de tels obstacles.

Bientôt un autre sentiment s'empare de votre esprit, quand vous considérez l'état de dégradation des parties inférieures ; vous voyez que les hommes, bien plus que le temps, ont travaillé, à leur destruction. Si celui-ci a attaqué la sommité, ceux-là en ont précipité les pierres, dont la chute en roulant a brisé les assises. Ils ont encore exploité la base comme une carrière ; enfin le revêtement a disparu, sous la main des barbares. Vous déplorez leurs outrages, mais vous comparez ces vaines attaques au massif de la pyramide, qu'elles n'ont pas diminué peut-être de la centième partie, et vous dites avec le poète : "Leur masse indestructible a fatigué le
temps
." (3) Suspendons ici nos réflexions sur ce monument, et achevons de jeter un coup d’œil général sur l'ensemble des lieux.

Dès qu'un voyageur arrive sur le plateau des pyramides, c'est comme un besoin pour lui d'en faire le tour au moins de la première ; et cette promenade lui donne encore de celle-ci une plus grande idée ; elle demande au moins un quart d'heure en marchant vite, à cause des monticules de sable et de débris accumulés à la partie inférieure de chaque face.

Quiconque vient ici payer un tribut de curiosité à ces monuments, mais qui n'y apporte pas des opinions faites à l'avance, n'est frappé que du spectacle qu'il a devant lui ; il ne cherche pas à maîtriser ses impressions par des
réflexions vagues sur la destination des pyramides, parce qu'elle lui est inconnue ; sur ce qu'elles ont coûté aux peuples de fatigues et de sacrifices, parce qu'il l'ignore, et qu'il ne s'en rapporte pas aux assertions sans preuve des esprits prévenus ni aux incertitudes des étymologies (4). Il observe, il compare, ne jugeant que des faits qu'il a sous les yeux ; il voit que les auteurs, quels qu'ils soient, de la Grande pyramide, ont construit le monument le plus durable et le plus élevé sous le ciel (5) ; et il conclut que, sous ce rapport et par ce fait seul, les Égyptiens se sont placés au premier rang des peuples de la terre. En donnant à ces masses, comme Pline, le nom de prodigieuses, portentosoe moles, il se garde de décider avec lui que c'est le fruit d'une vaine et folle ostentation de la richesse des rois ; enfin il s'abstient de prononcer, avec Bossuet, que ces ouvrages ne sont rien que des tombeaux (6), parce qu'il sait que ce grand écrivain a voulu surtout faire sortir de son sujet une grande pensée morale, sans songer à l'histoire des arts chez les Égyptiens et à leurs progrès dans les sciences, chose qu'il n'a pu connaître."
Jomard


NOTES
(1) Les pyramides, exception faite des ruines encore incomplètement étudiées, se partagent en six groupes qui suivent la lisière du plateau de Libye, de Gizeh au Fayoum. Le groupe de Gizeh en compte neuf, et, dans le nombre, celles de Cheops (grande pyramide), celles de Chéphren et de Mykérinos : on sait que l'antiquité les avait mises au rang des merveilles du monde. La plus ancienne pyramide dont les textes nous certifient l'existence au nord d'Abydos, est celle de Snofrou ; les plus modernes appartiennent aux princes de la douzième dynastie. Le plan comme l'ensemble de la forme, l'aspect extérieur varient sensiblement d'une pyramide à l'autre, il ne faudrait pas prendre celles de Gizeh pour un type uniforme : par exemple, la pyramide méridionale de Dashour présente, à chacune de ses arêtes, non pas une ligne droite, mais une ligne brisée. La grande pyramide de Sakkarah, ou pyramide à degrés, que Mariette regarde comme la plus vieille de toutes et qu'il attribue au quatrième roi de la première dynastie, se divise en six larges gradins dont les pans inclinés sont répétés sur les quatre faces.
 (2) Ces divers points ont été éclaircis par la science moderne. Lepsius et Mariette ont expliqué le mode de construction qu'employaient sans doute les architectes des pyramides : ils ont montré le monument s'agrandissant par l'addition d'enveloppes successives "construites, dit M. G. Perrot, soit en assises horizontales qui seraient venues se superposer autour du noyau central, soit en tranches parallèles dont les joints auraient été dirigés vers l'axe de l'édifice". On sait aussi par quel moyen on réunissait, dans l'ancienne Égypte, les bras nécessaires à l'exécution de ces grands travaux publics : ce moyen, c'était la corvée, la levée en masse de tous les hommes valides, la conscription du travail forcé.

(3) Un auteur arabe, Abd-ul Latif, écrivait au treizième siècle : "Toutes choses craignent le temps, mais le temps craint les Pyramides."
Cf. ces vers de M. Sully-Prudhomme :
"Et depuis cinq mille ans, sous l'énorme bâtisse, Dans sa tombe Chéops inaltérable dort."


(4) C'est à tort probablement, que l'on a cru trouver l'origine du mot puramis, Pyramide, dans le copte pirama, la hauteur. Il s'agit, suivant toute vraisemblance, d'un terme purement grec, et serait dérivé de pur, feu, à cause d'une certaine analogie entre la forme du monument et celle que présente une flamme. 

(5) Il ne faudrait pas croire que la pyramide de Chéops, ou grande pyramide de Gizeh soit actuellement le plus haut monument du globe : elle n'a, en effet, que 137m d'élévation, alors que les tours de Cologne atteignent 160m, la flèche de la cathédrale de Rouen 150m, la coupole de Saint-Pierre à Rome, 143m, et le clocher de Strasbourg, 142. Elle n'en mesure pas moins une hauteur double de celle des tours de Notre-Dame de Paris. 

D'après Letronne et M. Maspero, la grande pyramide, au temps de Chéops, aurait eu 144m60, la disparition du revêtement a facilité cette destruction graduelle du sommet, signalée plus haut par Jomard. En revanche, la plus petite des pyramides connues ne culminait pas au delà de 10m au-dessus du sol. Faut-il penser que, la tombe royale étant édifiée du vivant même du prince, la masse bâtie s'est trouvée en proportion directe du temps consacré à la bâtir, c'est-à-dire de la durée de chaque règne ?
M. G. Perrot en est d'avis. (Histoire de l'art, l'Égypte, p. 210.) Mais M. Maspero objecte (Archéologie égyptienne, p. 127) que la moindre des pyramides de Saqqarah (explorée par lui en mars 1881), appartient à Ounas, qui régna trente ans, tandis que les deux principales pyramides de Gizeh ont été
construites sous Chéops et sous Chéphren, qui gouvernèrent l’Égypte, l'un vingt-quatre, l'autre vingt-trois ans. "Mirinri, qui mourut fort jeune, a une pyramide aussi grande que Pépi II, qui prolongea sa vie au delà de quatre-vingt-dix ans. Le plan de chaque pyramide était tracé une fois pour toutes par l'architecte, selon les instructions qu'il avait reçues et les ressources qu'on plaçait à sa disposition. Une fois mise en train, l'exécution s'en poursuivait jusqu'à complet achèvement des travaux, sans se développer ni se restreindre."

(6) Ici Jomard se trompait : il est précisément prouvé aujourd'hui, par l'exploration plus attentive de ces édifices et par le déchiffrement des textes égyptiens, que les pyramides ne sont rien que des tombeaux. Le témoignage de M. Mariette confirme, à cet égard, l'assertion d'Hérodote, de Diodore et de Strabon. Il n'est pas en Égypte une pyramide ou plutôt un groupe de pyramides qui ne soit le centre d'une nécropole, et, de plus, on a toujours retrouvé un sarcophage dans la chambre intérieure, qui avec la chapelle et les couloirs, formait une des parties essentielles du plan de toute pyramide. (La chapelle était isolée, au lieu d'être ménagée à l'intérieur du massif.) Ces monuments n'ont jamais été des observatoires : si les quatre faces des pyramides regardaient les quatre points cardinaux, c'est que les Égyptiens avaient coutume d'orienter la tombe, en vertu d'une assimilation mystique entre la carrière du soleil et celle de l'homme. Encore moins est-il permis d'y voir un rempart bâti par la main des hommes pour défendre la vallée du Nil contre les irruptions sablonneuses du désert ; car pourquoi les pyramides se trouveraient-elles toutes rassemblées, à peu d'exceptions près, sur un seul point de l'Égypte : dans le voisinage de Memphis ?
La pyramide, c'est la tombe royale de l'ancien empire : le caractère, la destination sociale de l'édifice ne comportent pas d'autre explication. (Histoire de l'art, tome I, l'Égypte. p. 70-80, passim.)

Les recherches de Pierre Crozat sur l'explicatiion du "Big Void" découvert dans la Grande Pyramide et sur la qualification de la relation entre carrière et pyramide


"Pyramidales" a relayé en plusieurs occasions le "système constructif des pyramides" tel que conçu par Pierre Crozat. Pour les liens : cliquer ICI
Cet auteur porte à notre connaissance sa "Lettre Circulaire à (ses) Pairs et autres personnes (amies) intéressées", "rédigée suite aux nouvelles recherches complémentaires effectuées cette année 2018 pour expliquer (sa) propre interprétation dite 'précautionneuse' des Grand et Petit Vides découverts par les muographes japonais et français de l’équipe ScanPyramids-HIP en 2017, dans la pyramide de Khéops".
Ci-dessous le texte intégral de cette Lettre.





samedi 17 novembre 2018

Selon Maurice Valette (XIXe s.), les pyramides égyptiennes ont été construites "à l'aide de procédés très simples", parmi lesquels "le plan incliné paraît avoir joué le principal rôle"

Aucune information n'est à ma disposition à propos de l'auteur du texte qui suit : Maurice Valette. 
Seule la préface de l'ouvrage, sous la plume du peintre et sculpteur Jean Léon Gérôme, donne quelques brefs éléments :
"Ce travail, écrit-il, m'a vivement intéressé, et j'ai, en le parcourant, appris beaucoup de choses que j'ignorais. Vous avez dû, avant de l'entreprendre, faire bien des recherches, réunir bien des documents, exécuter de véritables fouilles dans le domaine de l'histoire de l'Art. Voilà pourquoi votre livre est un ouvrage sérieux ; il est établi sur de bonnes bases ; voilà pourquoi il est attachant : on sent qu'on n'est pas dans des choses probables, mais tout à fait dans le vrai."
Avouons quand même que, s'ils sont élogieux, ces propos ne nous apprennent pas grand-chose ! 



"L'art de construire, dans lequel les Égyptiens ont excellé, nous offre, dans ses productions les plus remarquables, ce caractère de résistance et de force inerte que signale le grand philosophe grec (Platon), non seulement dans la pensée, mais dans les moyens ou procédés matériels d'exécution d'ouvrages qui semblent vouloir braver l'éternité. (...) L'Égyptien regardait son habitation sur la terre comme une hôtellerie où il n'avait pas à faire un long séjour, et donnait seulement le nom d'éternelle demeure à son tombeau, d'où il ne sortait plus une fois entré. C'est pourquoi tous les édifices de l'ordre civil et les habitations particulières étaient de construction légère, faites de matériaux relativement fragiles, parfois même avec le simple limon du Nil et les roseaux qui croissent sur ses bords. Les rois eux-mêmes étaient indifférents à la beauté de leurs palais, et ils n'employaient leurs richesses qu'à l'édification de superbes monuments funèbres. C'est pour la mort seule qu'ils réservaient et la magnificence et les éléments d'éternelle durée que l'architecture pouvait déployer. Les Pyramides et les temples qu'ils élevèrent longtemps avant les âges historiques semblent en effet défier la dent du temps et être bâtis pour atteindre les dernières limites du monde.  
Les monuments qui ont pu résister à cette action du temps (...) procèdent d'un système architectonique grandiose, superbe, auquel la plupart des peuples, Grecs et Romains en tête, ont fait de larges emprunts. Ces monuments qui assignent à l'Égypte une place à part dans l'histoire, couvrent encore la vallée du Nil, où l'œil du savant et de l'artiste peut les interroger. Or, ce qui frappe tout d'abord dans ces énormes constructions, c'est la difficulté qu'a dû présenter l'élévation des grands blocs de pierre ou de granit dont ils se composent jusqu'aux hauteurs vertigineuses où nous les voyons dans les Pyramides et sur le faîte des palais et des temples dont ils forment la couverture, posés à plat sur les chapiteaux des colonnes. 
On a supposé que les prêtres qui inspiraient et dirigeaient la construction de ces ouvrages employaient des procédés mécaniques dont le secret s'est perdu avec eux. Mais Diodore de Sicile dit positivement que les Égyptiens n'avaient pas de machines, et Letronne, l'illustre égyptologue, ajoute : "S'ils les avaient connues, on en trouverait trace dans un bas-relief du temps de Sésostris qui nous représente le transport d'un colosse. On le voit entouré de câbles et tiré par plusieurs rangées d'hommes attachés à des cordages ; d'autres portent des seaux pour mouiller les cordes et graisser le sol factice sur lequel il est traîné. La force tractive de leurs bras était concentrée dans un effort unique au moyen d'un chant ou d'un battement rythmé qu'exécutait un homme monté sur les genoux d'un colosse. Si mille hommes ne suffisaient pas, on en prenait dix mille, autant qu'on en pouvait réunir sur un point et pour une même action. C'est ainsi que d'après le témoignage de Pline, Rhamsès avait employé cent vingt mille hommes pour dresser un des obélisques de Thèbes."
C'est donc à l'aide de procédés très simples et en se servant d'un très grand nombre de bras, qu'on parvenait à élever à de si grandes hauteurs ces masses colossales. Parmi les procédés employés, le plan incliné paraît avoir joué le principal rôle. On enterrait les colonnes, les architraves à mesure qu'elles s'élevaient, et l'on allongeait graduellement le plan incliné suivant le besoin. Une application du même procédé, c'est-à-dire un plan incliné en spirale, a fourni le moyen de dresser les obélisques sans autre secours que celui des leviers et d'une multitude de bras dont l'action était habilement combinée.
Les Pyramides ne sont, elles, qu'un quadruple plan incliné qui s'est suffi à lui-même pour sa propre élévation.
Malgré ces moyens primitifs et relativement imparfaits de l'art de
bâtir, on est frappé de la hardiesse autant que de l'harmonie qui éclatent dans les constructions égyptiennes. L'architecte a procédé audacieusement, par masses, s'emparant résolument du caractère d'une ligne dont il suivra les directions et les déductions logiques jusqu'au parfait achèvement de l'œuvre. Cette ligne, c'est la ligne droite, légèrement oblique par rapport au sol, et qui apparaît comme la génératrice constante de tout le système architectonique."

extrait de Les révolutions de l'art, 1890, par Maurice Valette

lundi 12 novembre 2018

Pourquoi les pyramides ont-elles cette forme, et non une autre ? Une étude d'Alfonso Daniel Fernández Pousada


Pirámides en Egipto : Los embriones del Fénix
¿Por qué las pirámides tienen esa forma en particular y no otra? Desde el punto de vista arquitectónico, la respuesta parece sencilla.

Artículo : Alfonso Daniel Fernández Pousada
 
illustration extraite de l'article
"Para algunos egiptólogos, podría tratarse de una evocación de “la Colina Primigenia que emergió de las aguas del caos, como las zonas de terreno elevado que emergían todos los años del Nilo cuando las aguas de la inundación retrocedían” (Edwards; 2003:280), sobre la cual se había posado el dios Atum al principio de la Creación. Pero bien mirada, esta explicación no parece la más idónea para una edificación de carácter funerario, en la que el faraón, Horus en vida, Osiris en muerte, tenía el duro cometido de transformar su momia en un cuerpo espiritualizado con el propósito de iniciar su reinado en el ultramundo; una filosofía que ya descansa en los Textos de las Pirámides, donde queda claro el destino astral del rey difunto, asociado al Sol y a las estrellas.

Para otros, las pirámides escalonadas son la representación esquemática de una escalera, a través de la cual la que se describe esta reliquia, de hecho, coincide con las características de los llamados meteoritos de hierro orientado. Se justificaría su comparación con un huevo, dado que algunas especies de aves, como es el caso del arao común, incuban huevos con esta forma, en lugar del perfil elíptico que muestran las nidadas de otros pájaros. Además, la Benben de la “Casa del Fénix” en Heliópolis habría servido como modelo de los piramidiones, ubicados en el vértice de las pirámides y de los obeliscos, donde solían recubrirse estas piedras con láminas de oro, bronce o electro, y que servían, a un mismo tiempo, como lugar de reposo de Ra y como punto de unión entre lo celestial y lo terrenal. La pregunta ahora debe ser, ¿y cómo podría esta piedra solar haber afectado al diseño de las pirámides lisas?"


un article de la revue Egiptología 2.0 : voir pp 21-39, en suivant ce lien



samedi 10 novembre 2018

Pour élever les pyramides, "on édifia de grandes chaussées en terre, en forme de tremplin, qu'on démolit ensuite" (Albert Malet)

"Dans la période de Memphis les rois se faisaient construire, en guise de tombeaux, des pyramides de pierres, à base carrée. Les quatre angles de la base représentaient les quatre points cardinaux et la pointe prétendait toucher le ciel. 
Trois de ces pyramides étonnent par leurs dimensions : elles sont l'œuvre des rois Chéops, Kephren et Mycerinus, pharaons de la quatrième dynastie. La plus grande, celle de Chéops, avait 144 mètres de haut et est encore l'un des plus hauts monuments du monde (137 m.). La surface en était recouverte de pierres blanches, polies et assemblées artistement sans ciment. Les blocs qui servirent à la construction furent amenés en barque des carrières de la chaîne Arabique. 
Elle était revêtue de pierres plates et polies, aujourd'hui arrachées, et qui cachaient les orifices des longues galeries qui la traversent. Ces galeries étaient multipliées et elles étaient fréquemment coupées par des blocs de pierre, comme le montre la figure suivante, pour mettre la momie à l'abri des profanations. 


Le bloc de pierre était retenu au-dessus de l'entrée de la galerie par un étai ; 
une fois la momie ensevelie, l'étai était retiré, et la pierre glissait et s'encastrait dans la maçonnerie
Pour les élever on édifia de grandes chaussées en terre, en forme de tremplin, qu'on démolit ensuite. Dans l'intérieur se trouvait dissimulée la série de couloirs et de chambres qui constituent le tombeau égyptien. Les pyramides furent construites au moyen de la corvée, c'est-à-dire par le travail gratuit, imposé de force aux sujets du pharaon. Aussi les Égyptiens gardèrent-ils longtemps un souvenir odieux de cette époque.
On peut se rendre compte de leurs souffrances en songeant à la masse énorme de pierres qu'ils durent remuer et qui est de 25ooooo mètres cubes pour la grande pyramide. 
Les Pyramides s'élèvent près de l'emplacement de Memphis. Elles furent construites, la plus grande, qui a 144 mètres de haut, par le roi Chéops, les deux autres par les rois Kephren et Mycerinus. Elles abritaient leurs tombeaux."

extrait de Histoire de l'antiquité : l'Orient, la Grèce, Rome, 1926, par Albert Malet (1864-1915) 
historien, agrégé d'histoire et géographie, professeur au lycée Voltaire et à Louis-le-Grand (Paris), et auteur de manuels scolaires.

Avec la collaboration de M. Ch. Maquet. 

"Great Pyramid : how my research on ancient Egyptian poetry led to an amazing discovery", by Roland Enmarch


Cet article de Roland Enmarch, qui a co-dirigé les travaux de fouilles à Hatnoud, est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original
Great Pyramid of Giza. Credit: Wikimedia Commons
 
What began as an expedition to record the inscriptions of ancient Egyptian quarry workers produced a remarkable discovery about the Great Pyramid at Giza. My colleagues and I in the Anglo-French joint archaeological mission to the ancient quarry site of Hatnub recently revealed the existence of a well-preserved haulage ramp dating to the time of the Great Pyramid, roughly 4,500 years ago.
We think this could significantly change the theories about how the workers who built the monument were able to transport such large blocks of stone to great heights. It could even provide evidence that pulleys were invented hundreds of years earlier than previously documented.
The rock-cut ramp is flanked by two flights of rock-cut stairs, into which are cut post holes that would originally have held wooden posts, now long perished. The pattern of post holes is well enough preserved that we can begin to reconstruct a pulley system that would have been used to lift large blocks of alabaster out of the open-cast quarry.



The ancient ramp. Roland Enmarch, Author provided
While some quarrymen would have been stationed above the blocks, hauling them upwards directly, others would have stood below the blocks, pulling downwards. Their ropes would have been lashed round the post holes and attached to the alabaster blocks, so that both groups were exerting force to pull the blocks up out of the quarry.
This stone haulage system makes efficient use of the limited available space on the ramp, and it is reasonable to speculate that this same pulley technology would also have been used in the construction of the Great Pyramid. While pulley systems are well known from Greek civilisation in the first millennium BC, the evidence from Hatnub pushes their use much further back in time, as it pre-dates the Greek evidence by some 2,000 years.

The Hatnub haulage ramp is also much steeper than most previous reconstructions of Egyptian haulage ramps. This is significant because one of the long-standing objections to the theory that the Great Pyramid was build using a single large ramp was the enormous volume of such a ramp (which would have had a greater volume than the Great Pyramid itself). With a much steeper gradient, the length and volume of such a haulage ramp would be much smaller, suggesting that this old theory needs to be re-evaluated more seriously.



Steep incline. Roland Enmarch, Author provided
Many other theories have previously been proposed for how the Great Pyramid was constructed. For example, a ramp might have coiled around the sides of the pyramid. There are also many suggestions involving levers and similar mechanisms. (And, of course, there are always those lacking in imagination who cannot accept a human explanation, and instead groundlessly evoke aliens or Atlanteans). The merit of our recent discoveries is that they give us solid archaeological evidence we can use to test previous theories. 

Ancient graffiti
These discoveries have emerged from the work of the University of Liverpool’s joint expedition with the French Institute for Oriental Archaeology in Cairo to Hatnub, which is some 20km from the Nile in the eastern desert of Middle Egypt. This quarry was the most prestigious ancient source of Egyptian alabaster, the milky white banded translucent stone that was used by the Egyptians to make vessels, statues, and architectural items.
Our original aim was purely to record the surviving inscriptions left by quarrymen 4,500 to 4,000 years ago. I began my career studying Egyptian poetry, but it turns out quarrymen could on occasion get quite poetic when writing their graffiti in the quarry. And so I now study these texts, written in a cursive version of the Egyptian script known as hieratic.
We have so far identified more than 100 previously unrecorded texts, offering a wealth of information about the organisation and logistics of the expeditions that came to the quarry to extract alabaster. They mention royal patronage, the hundreds (and, on occasion, thousands) of expedition personnel, the numbers of blocks mined, and the time taken to ferry them to their ultimate destinations.





Stone inscriptions. Roland Enmarch, Author provided
Some of the inscriptions take a more long-term point of view, and seek to convince future visitors to the quarry that their predecessors were good people, and deserve to be treated with respect (and offerings) after their death. In the 21st century, we are accustomed to talk of “posting” to “walls”. But at Hatnub we have an actual Bronze Age wall whose texts speak across the years, and create a solidarity among those who came to work in the quarry, generation after generation.
More recently we have expanded our work (and our team) to record the wider archaeological features of the extremely well-preserved Bronze Age industrial landscape around the quarry. We are collecting and analysing the stone tools that litter the site, offering insights into the process of extracting blocks from the bedrock. Through experimental archaeology we are learning just how rapidly alabaster needed to be worked before it dried and hardened after extraction.
We are also studying the ancient road connecting the quarry to the Nile Valley, which is flanked by hundreds of simple dry-stone shelters used by workmen for accommodation and stoneworking. We have simple dry-stone religious cairns and other structures of possible ritual function. The recent clearance of debris from the haulage ramp leading out of the quarry has been part of our study of this wider context.
Our ultimate goal is to study all aspects of stone extraction and transport at Hatnub, integrating the rich textual and archaeological evidence to provide a more holistic understanding of quarrying in ancient Egypt. Few sites offer the range and diversity of evidence that survives at Hatnub. We have many years of work ahead of us; the potential for
further exciting discoveries is huge.

Roland Enmarch, Senior Lecturer in Egyptology, University of Liverpool

jeudi 8 novembre 2018

La construction des pyramides a exigé "un abus prodigieux de forces humaines" (Henri Joseph Léon Baudrillart)

"Rien n'est donné à l'ostentation dans l'intérieur de la grande pyramide"

Extraits de Histoire du luxe privé et public, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, Tome 1, 1880-1881, par Henri Joseph Léon Baudrillart (1821-1892), économiste français, journaliste de l'école libérale, professeur d'économie politique au Collège de France et à l'École nationale des ponts et chaussées. 

"C'est à la période memphite que remonte l'origine des plus étonnants monuments du faste égyptien. Le fondateur d'une des principales pyramides, Chephrem, le successeur de Cheops, est le troisième roi de la quatrième dynastie. Ce faste diffère sensiblement du luxe décoratif qu'on trouve au temps des rois de Thèbes dans les constructions postérieures de trois mille ans.
Rien n'est donné à l'ostentation dans l'intérieur de la grande pyramide, œuvre à la fois d'une pensée religieuse qui défie le temps, et d'un orgueil monarchique qui se joue de tous les obstacles. 

L'absence de machines suffisantes, la nécessité de traîner et de faire monter à la hauteur nécessaire les blocs de pierre par la force des bras, qui n'étaient guère aidés que par des câbles et des rouleaux, ont exigé un emploi, ou plutôt un abus prodigieux de forces humaines. Il a fallu des populations innombrables et d'épouvantables corvées pour élever au faste ce monument impérissable et merveilleux, dont l'habileté d'exécution ne commande pas moins l'étonnement que la masse elle-même.
Les hommes de l'art admirent comment les chambres intérieures peuvent porter sans fléchir le fardeau d'un poids si énorme depuis tant de siècles.
Au reste, l'importance de tels colosses a pu être déterminée par le calcul avec une précision qui met la réalité au-dessus de ce que l'imagination pourrait se figurer.
C'est sur plus de deux cents couches d'énormes blocs que la grande pyramide de Chéops repose. La hauteur, intacte, était de cent cinquante-deux mètres : la base, en longueur, en avait deux cent trente-cinq. Les pierres dont cette masse est formée équivalent à vingt-cinq millions de mètres cubes, et pourraient fournir les matériaux d'un mur haut de six pieds et long de mille lieues.
Il serait superflu d'insister sur ce côté gigantesque du faste égyptien. On n'a plus à le décrire : il suffit de le rappeler. Ce qu'ont coûté ces colosses de pierre, devenus si intéressants au point de vue historique, à peine le pouvons-nous conjecturer par les indications qui nous ont été léguées : car il faudrait tenir un compte exact de
la dépréciation monétaire. La plus grande pyramide porte une inscription indiquant les dépenses en légumes et en raves consommés par les ouvriers ; elles se sont élevées à plus de mille six cents talents, ce qui fait huit millions huit cent mille francs. De combien faut-il augmenter ce chiffre pour arriver à une évaluation qui donne une notion approximative de la valeur actuelle de l' argent et de cette dépense de forces ? Comment s'étonner qu'une immense impopularité ait pesé sur les princes qui fondèrent ces monuments en y employant les bras, non seulement des captifs, mais des indigènes ? Ils craignirent pour leurs cadavres les haines qu'ils avaient bravées de leur vivant. La population menaçait de les arracher de leurs tombeaux et de les déchirer ignominieusement. Voilà pourquoi ils ordonnèrent en mourant à leurs serviteurs de les ensevelir clandestinement et dans un lieu inconnu.
Bossuet, toujours éloquent, sinon toujours exact, en parlant de l'ancienne Égypte a exprimé cette idée dans une phrase justement célèbre : "Quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout. Ces pyramides étaient des tombeaux, encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de leur sépulcre."


mercredi 7 novembre 2018

"Ces monuments ne sont imposants que par leur énormité et l'aspect de stabilité qu'ils doivent à leur forme géométrique" (Étienne Barberot, XIXe s., à propos des pyramides)

illustration extraite de l'ouvrage d'Étienne Barberot


extrait de Histoire des styles d'architecture dans tous les pays, depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, Tome 1, 1891,  par Étienne Barberot (1846-19..). 
De cet auteur, nous savons qu'il était architecte. Mais aucune autre information le concernant n'est à notre disposition. Notons seulement que son exposé sur les pyramides égyptiennes est pour le moins sommaire, et qu'il ne s'embarrasse pas de considérations sur leur construction, dans la mesure où il n'y voit qu'une "orgueilleuse inutilité".

*****
"Les masses granitiques du haut Nil ont tout naturellement conduit les Égyptiens à l'architecture monolithe, il en est résulté un caractère de grandeur et de stabilité qui est bien grandeur et de stabilité qui est bien l'image fidèle de l'âme du peuple qui l'a créée ; peuple étrange entre tous, car de même que le Nil sur tout son parcours en Égypte ne reçoit pas un seul affluent, de même l'Égyptien pendant cinquante siècles conserva sans changement ses mœurs, et resta pur de tout mélange avec les autres races.(...)
Le type par excellence de l'architecture égyptienne est la pyramide, forme qui donne cette impression d'immuable stabilité qui frappe le voyageur lorsqu'il se trouve en présence d'un monument de ce genre. 
Il y a en Égypte des pyramides de toutes les hauteurs, les trois plus importantes sont celles de Gizeh, près du Caire :
La pyramide de Khéops, haute de 145 mètres et ayant 232 de côté à la base. 
Celle de Chéfrem qui mesure 138 mètres de hauteur et 215 mètres de base.
Enfin celle de Mykérinus qui n'a que 66 de hauteur et 106 mètres de base.
Les pyramides étaient des tombeaux, et semblable en cela à nos trap
pistes qui creusent leur propre fosse ; un roi montant sur le trône commençait sa pyramide, et y faisait adjoindre des couches successives pendant son règne. Les monuments les plus considérables dans ce genre sont ceux dont les prévoyants constructeurs ont régné le plus grand nombre d'années.
Ces monuments gigantesques, orgueilleuse inutilité, renfermaient un petit caveau devant lui-même recevoir une momie ; on y arrivait par des couloirs étroits et murés, de manière à empêcher toute profanation.
La construction en était faite par étages, de manière qu'avant d'avoir reçu le revêtement extérieur, la pyramide formait sur chaque face un vaste escalier. Certains de ces monuments sont, comme par exemple la pyramide de Saqqarah, à degrés, c'est-à-dire que c'est une succession de pyramides tronquées en retraite les unes sur les autres, et couronnées par une pyramide ordinaire. Ces monuments sont absolument dépourvus de formes architecturales et d'ornementation ; ils ne sont imposants que par leur énormité et l'aspect de stabilité qu'ils doivent à leur forme géométrique." 

dimanche 4 novembre 2018

Les enseignements de la mission Hatnoub

photo Yannis Gourdon
À l’issue du chantier de fouilles qu’il a co-dirigées dans la carrière d’Hatnoub, l’égyptologue lyonnais Yannis Gourdon décrit le système inédit qui a peut-être servi pour soulever et tracter d'énormes blocs de pierre : un article de Muriel Florin. Cliquer ICI

Nouvelles recherches dans les carrières d’albâtre de Hatnoub 


 

samedi 3 novembre 2018

La "majestueuse et solitaire grandeur" des pyramides, selon Samuel Manning

Traduction "libre", en français, sous le titre La terre des Pharaons : Égypte et Sinaï, 1890, par E. Dadre d'extraits déjà publiés ICI, dans leur version originale, de The land of the Pharaohs. Egypt and Sinai, illustrated by pen and pencil, 1875, de Samuel Manning (1822-1881), ministre baptiste.

illustration extraite de l'ouvrage de Samuel Manning
"Il nous restait à accomplir la grande excursion, celle des pyramides. Je les avais si souvent contemplées de loin, j'avais été si vivement impressionné par leur majestueuse et solitaire grandeur, que je craignais d'être déçu en les voyant de près. (...)
Quelque énormes et imposantes qu'elles nous paraissent aujourd’hui, n'oublions pas qu'elles ne sont pas dans leur état primitif. Tout craint le temps. mais le temps lui-même craint les pyramides, disent les Arabes. L'homme n'a pas toujours respecté ce que le temps a épargné. Ces énormes constructions ont résisté aux assauts du temps et des hommes ; mais elles en ont souffert. Le revêtement magnifique de pierre polie, qui en recouvrait au début la maçonnerie, à disparu. Depuis des siècles, elles ont fourni des matériaux pour la construction des villes nouvelles. Leur beauté a été détruite ; leur masse n'a pas sensiblement diminué. (...)
L'entrée de (la grande) pyramide est au milieu de la face nord à environ vingt mètres au-dessus du sol. On pénètre dans un couloir incliné qui aboutit à une chambre voûtée, située à trente-deux mètres au-dessous de la base de la pyramide. Si, revenant sur nos pas, nous remontons le couloir, nous trouvons, à vingt-cinq mètres de l'entrée de la pyramide, un second couloir qui monte dans l'intérieur du monument et s'élargit en une galerie de huit mètres et demi de haut. À l'entrée même de cette galerie s'ouvre un couloir horizontal qui conduit à la chambre dite "de la Reine". Des dalles polies, d’un travail soigné, revêtent les parois de ce caveau et forment , en s'arcboutant, une voûte capable de supporter le poids écrasant de la maçonnerie supérieure. La chambre de la Reine mesure vingt et un mètres de long (du nord au sud), sur cinq et demi de large et six de haut jusqu'à la naissance de la voûte.
La grande galerie, que nous avons laissée pour pénétrer dans la chambre de la Reine, nous conduit à une sorte de vestibule qui ouvre dans "la chambre du Roi". Cette chambre, beaucoup plus soignée que l’autre, mesure neuf mètres de long sur quatre de large et cinq et demi de haut. De ses parois nord et sud partent des couloirs étroits qui mènent à l'extérieur par des pentes assez rapides. La chambre du Roi contient un sarcophage de granit rose, sans ornements ni hiéroglyphes, qui devait contenir la momie du Pharaon. La porte était protégée par quatre lourdes herses de pierre, qui devaient être baissées après le dépôt du corps et fermer hermétiquement l'entrée du caveau. Le plafond de la chambre est horizontal ; au-dessus s'étagent cinq cavités ménagées dans la maçonnerie et destinées à diminuer le poids supporté par le caveau royal. C'est sur le mur de l’une de ces chambres que le colonel Wyse a découvert, en 1836, ce que l'on avait vainement cherché dans les autres parties de la pyramide. Il vit, dessinés à l'ocre rouge, semblables aux marques des carriers, des caractères hiéroglyphiques, et parmi eux, dans cet encadrement elliptique réservé aux noms royaux, un nom déjà déchiffré sur une tombe voisine, celui de Khoufou, identique à celui de Chéops qu'Hérodote donne au constructeur de la grande pyramide.

Un des traits les plus curieux de cette pyramide est un puits vertical de quarante-sept mètres, qui descend de la grande galerie aux couloirs d'entrée. Le mode de construction montre qu'il fut creusé après coup dans la maçonnerie. C'est sans doute par cette issue que devaient se retirer les ouvriers, après avoir bouché la grande galerie au moyen de l'énorme bloc de granit qui en masqua longtemps l'entrée et qui reste encore engagé dans la bâtisse. On ferma l'orifice inférieur du puits, et les constructeurs se retirèrent par l'ouverture nord, qui fut aussi murée et dissimulée sous le revêtement. Chéops pensait sans doute assurer ainsi l'inviolabilité de son tombeau. (...)
Le savant égyptologue allemand Lepsius a montré que les pyramides ont été construites par couches. Le caveau funéraire était bâti, puis revêtu d'une première couche de maçonnerie dès la première année du règne du Pharaon. On ajoutait chaque année une couche nouvelle. Le nombre des enveloppes de la pyramide indiquait ainsi les années d'un règne, comme les couches concentriques du tronc l'âge d'un arbre. Le Pharaon mourait-il, on revêtait la pyramide de dalles en pierre dure et polie ; on déposait le corps dans le caveau funéraire et on scellait l'entrée."

source

"La construction (des grandes pyramides de Gizeh) était commencée par le centre" (guide du XIXe s.)

photo de Félix Bonfils, datée de 1870
"Les grandes pyramides de Gizeh, au nombre de trois, sont construites sur le roc et n’ont jamais pu être, en conséquence, envahies par les sables. La construction était commencée par le centre, et, comme les particuliers, les rois travaillaient toute leur vie à leur tombeau ; il en résulte que les plus grandes pyramides indiquent les plus longs règnes. Personne ne saurait soutenir sérieusement que ces monuments ont servi, dans la pensée des fondateurs, à d’autres usages qu’à la sépulture royale. La grande pyramide est celle de Chéops ou Choufou ; la moyenne, celle de Chephren ou Chafra ; la petite, celle de Mycérinus ou Menkéres.
Elles sont construites en beau calcaire de Mokatam. Les assises ont été recouvertes d'un revêtement qui a disparu pour la grande pyramide, mais qui se voit encore sur la partie supérieure de la moyenne, et qui faisait de chaque face un
plan uni. 

La grande pyramide a 137 m. (422 pieds), mais elle devait avoir 142 m. lorsque la partie supérieure était intacte. Chacune des faces, à sa base, a 227 m. 30, auxquels il faut ajouter 5 m. pour le revêtement détruit aujourd'hui ; la base totale avait donc 929 m. de tour, presque un kilomètre. La hauteur du triangle de chaque face, mesurée sur le plan incliné, est de 173 m. L'inclinaison des faces est de 52°. Le roc sur lequel elle repose a 30 m. au-dessus du Nil à l’étiage. 
Les pyramides ont toutes été violées certainement, par les Arabes, ou même, plus anciennement, par les chrétiens, à l'époque de l’édit de Théodose, et ils ont dû trouver de grandes richesses dans les tombes royales, si l'on en juge par les trésors que Mariette a tirés du cercueil d’une reine déposé simplement au milieu des sables de l’Assassif à Thèbes, et si l’on remarque quelles difficultés il a fallu surmonter pour forcer l'entrée de toutes les pyramides, peine qu’on se fût épargnée, si l'on n’avait rien trouvé dans la première. 
L'entrée de la grande pyramide est à 20 m. du sol. On pénètre d’abord dans une galerie haute de 1 m 20, large de 1 m. 86 ; on y descend sur un pavé glissant incliné de 25°. Cette galerie, où l’on ne peut s’avancer qu’assis, et d’où l’on sort en rampant, a 71 m. de long ; elle vous conduit à une chambre carrée de 6 m. de long sur 4 m. de haut, dont on ignore l'usage. Mais les visiteurs feront bien de ne pas suivre cette galerie jusqu’à la chambre inférieure et, arrivés à 25 m. de l'orifice de la galerie, de suivre la galerie ascendante, qui était fermée par un bloc de granit qu'on tourne en passant par une entrée factice pratiquée dans la masse de la maçonnerie, entrée que les violateurs ont pratiquée en tournant l'obstacle qu'ils n'ont pu enlever. 
L'inclinaison et les dimensions de cette galerie ascendante sont les mêmes que celles de la galerie descendante, sauf la longueur, qui est de 35 m. depuis le bloc de granit ; on parvient alors dans une galerie plus spacieuse et, à ce point, a lieu une nouvelle bifurcation : un couloir horizontal de 35 m. conduit au Caveau dit de la reine, dont le plafond est arc-bouté.
Placé dans l'axe vertical du monument, on est à 418 mètres au-dessous de la plate-forme supérieure. Revenant au point de bifurcation, on se trouve à l’entrée de la grande galerie ascendante, large de 4 m. 59, haute de 8 m. 50, longue de 50 mètres. Elle conduit à un vestibule fermé autrefois de quatre blocs de granit qui marquaient l'entrée de la grande chambre dite du sarcophage et où devait être déposée la momie royale ; cette chambre a 5 m. 80 de haut, sur 10 m. 39 de long et 5 m. 34 de large. La voûte est plate et porte, depuis plus de cinq mille ans, le poids de la pyramide ! Cependant on a trouvé de petites chambres au-dessus dont la construction a dû avoir pour effet d’alléger ce poids. 
La hauteur de la pyramide de Chafra est de 135 mètres. (...)
La troisième pyramide, celle de Mycérinus, est la plus petite de beaucoup, sa hauteur est de 66 mètres seulement, elle était revêtue de granit rose. Le colonel Wyse l’a explorée en 1857, comme il avait fait pour la grande pyramide et Belzoni pour celle de Chafra. Les Arabes les avaient précédés ; sont-ce eux qui ont enlevé les trésors de ces deux monuments ? Les débris du cercueil de Mycérinus sont au British Museum et le texte hiéroglyphique, qui confirme le récit d'Hérodote, a été expliqué par M. Birch."

extraits de Guide pour une excursion dans l'Égypte ancienne et moderne et au canal de Suez, 1859, auteur anonyme


"Au moment où l'on se préoccupe du grand événement de l'inauguration du canal de l’isthme de Suez, nous croyons être agréable à nos lecteurs en leur indiquant un guide pour une excursion dans l'Égypte ancienne et moderne, et au canal de Suez, publié par l'éditeur Lanée, 8, rue de la Paix, et accompagné de quatre cartes dont une grande et belle carte de l’isthme de Suez, imprimée en six couleurs.
C'est le seul guide portatif et à bon marché qui réponde pleinement au but pour lequel il a été fait, et qui permette même aux personnes qui veulent suivre dans les journaux les détails de l'inauguration de se rendre compte presque de visu des lieux et des antiquités qui leur seront décrits.
" (
Revue britannique, Volume 5, 1869)




vendredi 2 novembre 2018

Public lecture : "Analyzing Egyptian Pyramids in the Digital Age", by Yukinori Kawae

Yukinori Kawae, Research Fellow, Research Center for Cultural Heritage and Text, Graduate School of Letters, Nagoya University, Japan 

Current studies of pyramids in the Memphis area of ancient Egypt are being conducted from multiple perspectives, and archaeological data about them is now available from both texts and excavations. The survey data of the pyramids, however, has rarely been updated. Yukinori Kawae provided historical insights on the development of pyramid construction methods and discussed how a Japanese consortium is using 3D documentation to update survey data in collaboration with the Japanese production company, TV MAN UNION, using drones and Global Navigation Satellite System equipment. 

This public lecture was recorded April 5, 2018 by Harvard Semitic Museum, one of the Harvard Museums of Science and Culture.


jeudi 1 novembre 2018

"Les Égyptiens de la IVe dynastie savaient calculer la circonférence, le volume et la surface d'une sphère, au moins 2.000 ans avant les Grecs" (Marco Virginio Fiorini)


L'architecte italien Marco Virginio Fiorini porte à notre connaissance un court article récent - "Giza e le sfere"  ("Gizeh et les sphères") - dans lequel il "soutient l’hypothèse selon laquelle les mesures des trois grandes pyramides de Gizeh révèlent, entre autres choses, que les Égyptiens de la IVe dynastie savaient calculer la circonférence, le volume et la surface d'une sphère, au moins 2.000 ans avant les Grecs. Une connaissance qui, pour des raisons inconnues, a été oubliée pendant des millénaires."
Selon l'auteur, "les anciens Égyptiens ont laissé gravés dans les pierres de leurs merveilleux monuments les indices qui nous amènent inexorablement à conclure qu'ils possédaient une connaissance approfondie de nombreux concepts géométriques et mathématiques".


Ci-dessous le texte intégral de l'article :

"Sous Khufu, à la IVe dynastie, on atteignit une précision extraordinaire dans le détail pour les travaux de la plus grande envergure" (Flinders Petrie)

extraits de Arts et métiers de l'ancienne Égypte, 1915, par W. M. Flinders Petrie, professeur d'égyptologie à l'Université de Londres

"On a souvent discuté sur la manière dont s'exécutait le placement des pierres dans une construction. Ordinairement, les fondations étaient posées sur un lit de sable pur, ce qui permettait de disposer correctement les divers lits en partant d'un niveau exact. Il paraît très probable, en ce qui concerne les temples, que l'intérieur était rempli de terre au fur et à mesure de l'avancement de la construction : ainsi on pouvait travailler les murs, les tambours des colonnes et les architraves aussi aisément que s'il s'était agi des parties les plus basses. Ce même mode est suivi avec succès dans les réparations que l'on fait actuellement à Karnak. 
Mais lorsqu'il s'agissait de lever des pierres, pour une pyramide ou un pylône, il fallait recourir à un échafaudage. Il subsiste encore des restes d'une rampe massive en briques contre les deux faces des pylônes inachevés de Karnak. Ce n'est, il est vrai, que la masse générale de l'échafaudage qui a subsisté, car les degrés par lesquels on hissait les pierres ont dû être en pierre, des briques se seraient effritées et auraient été réduites en poussière, si elles avaient eu à supporter directement un tel effort.
Pour les petits blocs, on se servait d’une espèce de bascule en bois, dont on a retrouvé de nombreux modèles parmi les copies d'outils dans les dépôts de fondation. 

illustration extraite de l'ouvrage de F. Petrie
En appuyant sur l’une des extrémités et en glissant un coin en dessous, on pouvait basculer le bloc et le soulever ainsi progressivement, une fois d’un côté, une fois de l’autre. Les blocs de grandes dimensions étaient probablement levés par balancement. Si une poutre repose vers le milieu sur deux supports, il suffit d'un très léger effort pour la soulever complètement d'un des deux supports ; alors, en surélevant celui-ci, on peut basculer la poutre du côté opposé et surélever le support inférieur à son tour. En la balançant ainsi et en surélevant alternativement chacun des supports, une poutre peut être rapidement levée jusqu'à ce qu'on puisse la tirer sur le gradin suivant du remblai. C'est probablement en opérant de la sorte qu'on est parvenu à élever dans la pyramide de Khufu les cinquante-six poutres de granit, qui pèsent chacune au delà de cinquante tonnes. (...) 
Avant d'abandonner ce sujet, nous attirerons l'attention sur la précision et la minutie du travail des Égyptiens, qualités qui se remarquent davantage dans le travail de la pierre que dans celui de n'importe quelle autre matière. Sous Khufu, à la IVe dynastie, on atteignit une précision extraordinaire dans le détail pour les travaux de la plus grande envergure. C'est ainsi que sa pyramide ne présente qu'une erreur de 15 millimètres sur son côté de 230 mètres, ce qui équivaut à une différence de 1 sur 15,0oo ; l'angle des coins est correct à 12" près. Un simple changement de température au cours d'une journée peut produire sur une coudée des erreurs plus grandes. La précision du nivellement et du fini des pierres est en rapport ; les joints de plus de 1m8o de long sont corrects à un quart de millimètre près. Dans la pyramide de Khafra, la variation est de 4 centimètres sur 215 mètres et de 33" aux angles. La pyramide de Menkaura est moins correcte avec une moyenne de 8 centimètres sur 106 mètres et de 1'50" aux angles. À Dahshour, les erreurs sont de 9 centimètres sur 190 mètres à la base et de 3 centimètres sur 52 mètres, avec des erreurs d'angles de 4' et 10'. (...)
Autant qu'on le sache, les époques postérieures n'ont rien laissé qui puisse être comparé à cette perfection dans le travail."