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samedi 18 juin 2011

“Peut-être le mystère restera-t-il à tout jamais impénétrable” (Henri Blerzy - XIXe s. - à propos de la Grande Pyramide de Guizeh)


Henri Blerzy (1830-1904) fut un collaborateur assidu de la Revue des Deux Mondes. Dans le tome 71 (37e année, seconde période, 1867) de cette publication, il publia un article sous le titre Les astronomes devant la Grande Pyramide, dans lequel il s’intéressa plus particulièrement, en la passant au crible de la critique, à la théorie de Charles Piazzi Smyth (faussement orthographié “Smith”).

Le point de vue d’Henri Blerzy est nuancé : face à la certitude mathématique dont “les procédés de raisonnement sont dans un cadre trop étroit pour les événements du passé”, l’interprétation de la Grande Pyramide (étrangement attribuée à Khéphren) à la lumière de l’astronomie est, certes, “digne d’attention”. La configuration du monument, n’en déplaise aux archéologues, dépasse en effet la seule destination funéraire et révèle une “intention secrète”.

Mais quelle est cette intention ? Quel est ce “sens caché” ? N’en déplaise, cette fois-ci, aux astronomes illustres que furent, entre autres, Piazzi Smyth et Mahmoud-Bey, leur réponse n’est pas parfaitement “satisfaisante”.

Est-ce pour autant, dans le raisonnement, un retour à la case départ ? Pas nécessairement. L’auteur aura au moins appris - et nous avec lui - que “l’emprise d’une idée exclusive” n’est pas une bonne école de déduction dès lors qu’il s’agit de comprendre la finalité des pyramides.


“De tout temps, on s'est défié de l'ingérence des sciences exactes dans la critique historique ; il convient d'avouer que l'on en a quelque raison, car la certitude mathématique s'appuie sur des bases et emprunte des procédés de raisonnement qui sont un cadre trop étroit pour les événements du passé les plus vraisemblables, les moins contestés. Toutefois il est permis de se plaire en des spéculations scientifiques qui tentent d'expliquer les témoignages indécis de l'antiquité.
Piazzi Smyth

C'est à ce titre qu'on peut juger dignes d'attention les recherches d'un astronome écossais, M. Piazzi Smith (*), sur l'origine et le but des pyramides, curieux monuments qui sont restés le plus indéchiffrable des hiéroglyphes de l'archéologie égyptienne.

Parmi les nombreuses pyramides qui se dressent encore dans la vallée du Nil, la plus haute et la plus parfaite comme construction est celle que l'on a coutume de désigner sous le nom de la grande pyramide de Djizeh, et qui se distingue des autres par des caractères spéciaux. Elle est, paraît-il, la plus ancienne ; le pharaon Chafra ou Chephren, qui la fit édifier (**), appartenait à la deuxième dynastie et vivait, affirme-t-on, il y a quarante ou soixante siècles. La maçonnerie en a été taillée avec tant d'art et de scrupule que l'on ne distingue encore qu'avec peine, à l'intérieur des étroits couloirs qui la traversent, les joints des blocs immenses dont elle est composée. Le granit et le calcaire s'y superposent dans un ordre en apparence étudié ; cette association de matériaux divers n'aurait-elle pas un sens énigmatique qui nous échappe ? Enfin cette grande pyramide est percée de galeries inclinées ou horizontales, de chambres, de cavités obscures où certaines combinaisons semblent avoir été recherchées avec un soin tout particulier.

Certes ce n'est pas un amas informe, ainsi qu'on l'a cru longtemps. Des mesures exactes ont fait reconnaître d'exactes proportions, des rapports de grandeur simples et uniformes ; en somme, ces moellons, malgré ce que le premier aspect a de lourd et de massif, ont un sens mystérieux, réel ou emblématique, dont il est irritant de ne pas découvrir la clé. C'est d'ailleurs le plus colossal et le plus solide édifice que des hommes aient jamais dressé, si bien que d'innombrables périodes d'années ont passé sur lui sans en altérer sensiblement la forme et la structure. Les entreprises humaines, pas plus que les intempéries des saisons, n'ont pu faire autre chose qu'en égratigner la surface.

Les archéologues, se bornant à l'envisager du point de vue qui leur est habituel, l'ont comparé aux autres vestiges de l'antiquité égyptienne et en ont conclu, non sans des motifs plausibles, que c'était un tombeau plus fastueux que les autres. Une telle masse n'aurait été destinée, à les en croire, qu'à protéger pour un temps indéfini la dépouille mortelle du roi qui en prescrivit la construction. Cette interprétation se justifie par de nombreuses analogies. C'est, comme dans les tombeaux les plus authentiques, le même soin à cacher le sarcophage dans une retraite impénétrable, à barrer les issues de la chambre sépulcrale, à dérober par d'ingénieuses précautions la retraite où le mort doit attendre la résurrection future. S'il n'eût pas existé des indices d'une autre destination, il eût été permis d'affirmer que c'était bien là le but unique d'une œuvre si gigantesque ; mais comment accorder cette hypothèse avec les indications plus précises que les explorateurs, la règle et le cercle divisé à la main, ont fini par y reconnaître ?

Examinons d'abord les données principales de ce singulier problème archéologique. La base est un carré parfait, ou du moins en diffère si peu que l'on se demande si l'écart entre la forme théorique et la forme observée doit être attribué à la négligence des constructeurs ou à l'incertitude des procédés de mesure. Les quatre côtés sont dirigés très exactement vers les quatre points cardinaux, et les faces présentent toutes la même inclinaison. Les assises successives, inégales entre elles, conservent chacune une épaisseur uniforme sur le pourtour de la pyramide. La galerie qui est l'unique entrée du monument et se prolonge en ligne droite jusqu'à la chambre souterraine est juste autant inclinée au-dessous de l'horizon que l'est au-dessus la galerie ascendante qui aboutit aux chambres supérieures.

Illustration inspirée par la Constellation d'Orion, selon Johannes Hevelius (1690)

Jusqu'ici l'on pourrait ne voir en ces diverses coïncidences que des preuves du soin extrême que l'architecte du pharaon Chephren donnait à son ouvrage. Voici qui révèle mieux une intention secrète. La galerie descendante est dirigée à peu près vers le pôle du monde et devait être, il y a quatre ou cinq mille ans, au moment de la construction, comme un gigantesque tuyau de lorgnette braqué sur une étoile brillante qui jouait alors le rôle d'étoile polaire.

Le prétendu sarcophage en granit que recèle la chambre supérieure a été taillé de telle sorte que la capacité du dedans est la moitié du volume extérieur. Une dernière circonstance serait surtout remarquable, si l'état de délabrement dans lequel se trouve le dehors de l'édifice ne permettait d'en contester l'exacte vérité.

Le rapport mathématique entre la hauteur de la pyramide et le côté de la base est égal au rapport entre le diamètre et la demi-circonférence d'un cercle, en sorte que, si ce fait était admis comme certain, il faudrait admettre aussi que les Égyptiens connurent à une époque très ancienne l'un des paramètres importants de la géométrie.

Ces résultats métriques ont paru d'autant plus dignes d'attention qu'on n'en trouve pas trace dans les autres pyramides. Petites ou moyennes, elles ne sont pas, ainsi qu'on serait tenté de le croire, une reproduction fidèle de la grande. On n'y observe ni les mêmes procédés de construction, ni autant de cavités internes, ni les mêmes rapports de dimension. On soupçonnerait plutôt qu'elles sont l'œuvre d'architectes plus modernes qui ne savaient plus interpréter les symboles énigmatiques que le monument ancien leur laissait sous les yeux. Cette opinion paraît d'autant plus probable que l'image de la pyramide dessinée dans les hiéroglyphes d'une époque relativement récente n'est plus qu'un triangle indécis sans nulle ressemblance avec la forme des temps primitifs.

Faut-il croire avec M. Piazzi Smith que la pyramide eut au début de la civilisation égyptienne un sens caché dont on perdit ensuite la mémoire, ou que les prêtres, gardiens fidèles des mystères religieux, ne révélèrent jamais à leurs contemporains ? Quel serait donc ce sens ? Question posée nombre de fois et à laquelle nulle réponse satisfaisante n'a encore été faite. Le défaut commun des diverses interprétations proposées jusqu'à ce jour est de ne tenir compte que de certains caractères de l'édifice et d'en négliger d'autres qui ne sont pas moins essentiels. C'est le reproche que l'on a fait à ceux qui ne voulaient trouver là qu'un tombeau royal.

On en peut dire autant de l'explication proposée par sir John Herschel, qui n'y voyait qu'un observatoire propre à montrer, à l'époque lointaine où il fut construit, la véritable direction de l'étoile polaire.

Un astronome égyptien, Mahmoud-Bey (**), émettait, il n'y a pas longtemps, une théorie nouvelle, fondée comme la précédente sur la coïncidence avec un phénomène céleste. D'après lui, c'eût été un monument consacré à une étoile de la constellation du Chien, Sirius, qui représentait le dieu des morts dans l'ancienne mythologie égyptienne. La pyramide était inclinée de telle sorte que les rayons bienfaisants de Sirius tombaient d'aplomb sur la face méridionale de la pyramide. Aucune de ces suppositions ne rend un compte satisfaisant des minutieux détails de la structure intérieure. L'intention de l'architecte fut sans nul doute moins élémentaire et plus complexe ; c'est du moins ce que semblent révéler les particularités géométriques de ce gigantesque ouvrage.

Il est assurément plus légitime de penser que les prêtres égyptiens voulaient y figurer sous une forme sensible et néanmoins cachée des enseignements relatifs à la religion, aux mœurs ou aux sciences de leur temps. M. Piazzi Smith prétend, après bien d'autres archéologues, que les traditions qui y sont enfouies ont trait aux poids et aux mesures alors en usage. L'hypothèse n'est pas neuve, mais il s'appuie sur plus de données certaines que ceux qui l'ont précédé dans ce champ de recherches. Ainsi la longueur de la base représenterait un certain multiple de l'unité de longueur, et cette unité ne serait autre chose que la dix-millionième partie du diamètre terrestre. Le prétendu sarcophage serait une unité de poids en rapport avec la densité de la terre. Il n'est pas jusqu'à la numération décimale qui serait exprimée en caractères symboliques sur plusieurs des parois de l'édifice.
(From Oedipus Aegyptiacus)

En un mot, les Égyptiens d'il y a quatre ou cinq mille ans auraient possédé un système métrologique complet plus parfait, nous dit-on, que le système métrique dont nous sommes si fiers, et ils en auraient gravé l'indélébile souvenir sur ce monceau de pierres. Il faudrait alors supposer qu'ils possédaient des connaissances étendues en astronomie et en physique.

Quant à savoir d'où venait tant de science à des hommes qu'Hérodote représente comme très ignorants, M. Piazzi Smith se contente de dire qu'ils en avaient reçu les notions par inspiration divine. Il nous serait difficile de le suivre jusque-là. C'est une marche irrationnelle et sans issue que d'expliquer un mystère par un miracle.

Si M. Piazzi Smith se laisse entraîner trop loin dans la voie des déductions sous l'empire d'une idée exclusive, il lui reste du moins le mérite d'avoir avancé l'étude de la grande pyramide en consacrant ses loisirs et son habileté pratique d'astronome à relever des mesures exactes de cet indéchiffrable monument. Après les recherches consciencieuses et sagaces des savants français de l'expédition d'Égypte, après les travaux persévérants du colonel Howard Vyse, qui s'appliqua, il y a une trentaine d'années, à l'exploration minutieuse de ce colosse de pierre jusqu'en ses plus secrets recoins, il restait encore beaucoup à faire.

Le sujet n'est pas épuisé, puisque ces efforts n'ont pas abouti à une solution dont la vérité soit évidente. Peut-être le mystère restera-t-il à tout jamais impénétrable, signe manifeste que les peuples primitifs eurent des idées, des connaissances, des préjugés ou des sentiments que l'esprit moderne, dérouté par l'immense acquis de la civilisation, n'est plus apte à concevoir. Après avoir bravé les révolutions et les conquêtes, les ravages du temps et de l'atmosphère et les atteintes plus redoutables des races humaines qui se sont débattues à ses pieds durant des milliers d'années, la grande pyramide est encore debout, œuvre unique au monde de grandeur et d'originalité.”

(*) voir Pyramidales : Contrairement à la Grande Pyramide, la Seconde Pyramide est, selon Piazzi Smyth (XIXe s.) l'œuvre de deux architectes, sur deux périodes de construction et selon deux façons différentes de travailler

(**) erreur évidente d’attribution.

(***) voir Pyramidales : "Les pyramides ont été construites pour remplir un but astrologique et religieux concernant l'astre divin Sirius" (Mahmoud-Bey - XIXe s.)

mercredi 25 mai 2011

La Grande Pyramide de Guizeh : un “prototype de toutes les autres pyramides”, selon A. Blain (XIXe s.)

“Sphinx, dis-nous le secret des pyramides !” : c’est sous ce titre que l’abbé A. Blain, aumônier de l'Institut des sourds-muets de Poitiers, consacre aux pyramides égyptiennes un chapitre entier de son ouvrage Ladislas le Sourd-Muet, journal de bord et premières chevauchées d'un jeune Poitevin, pèlerin d'Égypte et de Palestine, édité en 1890.
Le Sphinx demeurant “le silencieux gardien du mystère”, une réponse au “problème” doit être cherchée ailleurs. Pour ce faire, l’auteur, dans sa relation de voyage, fait appel à des connaissances en astronomie et mathématiques puisées auprès de sources jugées fiables, au nombre desquelles figure en tout premier lieu Piazzi Smyth dont l’ “exactitude des mesures”, même si elle fait l’objet d’un contrôle sur place, n’est pas réellement remise en cause.
En dehors de ces considérations scientifiques, on ne manquera pas de relever une confusion au terme du chapitre, concernant Khéphren, ce pharaon se voyant étrangement attribuer la construction de... la Grande Pyramide !

1894 (auteur inconnu)
“Les Pyramides ! Encore un problème qui se pose devant la science ; et la science, pour l'une d'entre elles, n'a su encore répondre que par un peut-être.
Il nous plaît de contrôler sur place l'exactitude des mesures de Piazzi Smyth, l'astronome écossais, et de le suivre dans ses appréciations raisonnées sur la haute antiquité et les données scientifiques de la grande Pyramide. Le décamètre de Ladislas trouvera son emploi.
Le lecteur n'aura pas oublié que sur une ligne nord-sud s'étendant de 29° 59’ de latitude à 29° 17', l'explorateur compte 38 pyramides échelonnées aux bords de la rive occidentale du Nil. Toutes n'ont point la même importance, la plus méridionale et la plus petite ne mesurant en hauteur verticale que 9 m 14, lorsque l'axe de la plus grande, celle qui nous occupe, comptait, avant sa décapitation, 147 m 80.
Nous savions que le revêtement en pierre calcaire de Mokattam (qui dégage de ses pores, sous l'action du soleil, un vernis de fer très résistant) avait été détaché de la pyramide, il y a dix siècles, pour la construction du mur d'enceinte et des mosquées du Caire, et que les assises du monument, mises à nu, avaient perdu leur vive arête ; mais nous ne les supposions pas effritées à ce point.
Ce me fut personnellement une désagréable déception. L'aspect imposant de cette masse n'écrase en réalité les spectateurs que lorsqu'ils se trouvent au pied de ce colosse ayant une base de 232 mètres, et une hauteur actuelle de 138 mètres (147 m 80 si on ajoute la pointe qui a été détruite).
Les géomètres ont calculé que dans ses flancs on pourrait enfouir la basilique de Saint-Pierre de Rome avec sa coupole et sa colonnade sans laisser paraître au dehors aucune saillie du gigantesque édifice ; bien plus, si l'on voulait utiliser les 2 millions et demi de mètres cubes de calcaire composant ce bloc, on pourrait mener de front, de Marseille à Paris, quatre murs ayant chacun 2 mètres de hauteur et 0,50 d'épaisseur.
Voilà le volume de la grande pyramide que nos compagnons de pèlerinage se mettent promptement en devoir d'escalader avec les Arabes pour chevaux de renfort ; à distance, c'est l'aspect d'un bataillon de fourmis assiégeant un rocher. Ladislas est de la partie, me faisant promettre toutefois d'attendre son retour avant de m'engager dans les couloirs intérieurs, car il sait que l'ascension me séduit moins que la vérification des mesures consignées par Piazzi Smyth dans sa consciencieuse étude.
Des éboulis s'élevant jusqu'à 12 ou 13 mètres cachent les premières assises ; mais nous savons que la base, qui mesure exactement 232 m 15, repose sur une colline rocheuse préalablement nivelée et munie aux quatre angles d'un encastrement en plein roc pour recevoir les pierres angulaires de la pyramide. Nous savons aussi que les dix premières couches d'assises atteignent une hauteur de 16 m 60, et que chacune d'elles a une épaisseur moyenne de 1 m 30 ;la 3ème compte 1 m 42.
Que le lecteur ait la patience de nous suivre : il admirera, comme nous, des coïncidences curieuses ou des traces de génie dans la construction de ce monument, prototype de toutes les autres pyramides :

1° Si l'architecte avait eu la volonté, avec une pyramide de 232 m de base, de donner à chaque triangle une superficie égale à un carré formé par la ligne de la hauteur verticale, il ne pouvait, au témoignage de John Herschel (*), choisir un autre angle de pente que 51° 51’ ; la corrélation eût été détruite avec toute autre inclinaison. Or, l'angle de chacun des côtés mesuré sur des débris du parement primitif retrouvés au milieu des décombres est exactement de 51° 51’.
Est-ce génie ou hasard ?

2° On dit en géométrie que la quadrature du cercle est impossible parce qu'on ne saurait, avec la règle et le compas, construire un carré équivalent (en superficie) à un cercle donné ; mais l'architecte de la Pyramide a indiqué la solution d'un autre problème ; John Taylor (**) nous apprend en effet que si on traçait un immense cercle prenant pour rayon la hauteur verticale de la pyramide, le développement de la circonférence serait égal au périmètre des quatre côtés de la base du monument égyptien.
Est-ce encore hasard ou génie ?

3° La loi géométrique qui a procédé à l'élévation de la pyramide donnait aux arêtes une proportion de 10 sur 9 : c'est-à-dire que, partant de l'angle de l'encastrement, l'arête de chaque côté de la pyramide s'avançait de dix mètres en sens horizontal vers le centre du monument lorsqu'elle ne montait que de 9 mètres en hauteur ; les deux chiffres 10 et 9 sont donc, ainsi qu'on l'a dit, “chiffres pyramidaux”.
Or, la hauteur verticale (147,80) multipliée par ce double chiffre 10 et 9, ou 10², donne un total de
147,800 000 kilomètres ou 36.900 000 lieues : c'est exactement la distance moyenne de la terre au soleil.
L'architecte était-il astronome ?
Est-ce coïncidence fortuite ou calcul réfléchi ?

4° Se basant sur la direction des parois très polies du couloir d'entrée, M. Piazzi Smyth a constaté, et d'autres observateurs après lui, que cette masse couvrant cinq hectares de terrain est exactement orientée dans le plan précis du méridien, avec un écart à peine appréciable de 4 minutes d'arc (la quinzième partie d'un degré). Or, le lecteur soupçonne-t-il la difficulté que présente la rigoureuse orientation méridienne d'un simple instrument astronomique que l'on peut pourtant déplacer et rectifier après observations d'essai ? Cette difficulté a été personnellement expérimentée par nous au jour de l'installation de l’Equatorial à l'observatoire des sourds-muets.
M, Flammarion en 1884 confirmait ces tâtonnements en exposant devant moi que la grande lunette de l'Observatoire de Paris avait dû subir, après plusieurs années d'usage, une rectification de méridienne.
L'établissement, dans la ligne du méridien, d'une semblable masse et sans rectification possible était œuvre autrement ardue. Quel est donc l'architecte astronome qui traça d'un coup d’œil si sûr la ligne méridienne de la grande Pyramide et prévint dans l'exécution d'un tel travail toute déviation ?

5° Sur la façade nord, à 17 mètres de hauteur au-dessus de la base, est l'entrée du couloir qui donne accès à trois chambres intérieures situées dans l'axe de la Pyramide. La première est souterraine à 16 mètres de profondeur ; la deuxième, appelée chambre de la reine, est à 21 m. 84 au-dessus du sol ; et la troisième, nommée chambre du roi, est à la hauteur de 43 m. 68. Or, le couloir d'entrée est descendant, sous un angle de 26° 27’, angle qui correspondait exactement à l'étoile polaire d'alors (α du Dragon), au moment de son passage inférieur au méridien.
Est-ce caprice de constructeur ? Est-ce tracé intentionnel de savant ?

Et combien d'autres aperçus singulièrement étranges laissent l'esprit perplexe et l'inclinent à croire que la grande Pyramide, prototype des autres moins parfaites, est le résumé d'une science d'autant plus avancée à cette époque lointaine qu'elle était riche encore des traditions du premier âge de l'humanité !
Qui fut l'inspirateur de ce grand œuvre ? Sphinx, tu le pourrais dire ; mais, témoin discret de la merveille accomplie, tu demeures le silencieux gardien du mystère.

1891 (auteur inconnu)
Les “sombres caveaux du colosse”
Ladislas redescend émerveillé du sommet de la pyramide ; sur la plate-forme large de cent mètres superficiels plusieurs groupes, après avoir sondé de ce point élevé tous les horizons, depuis les collines de l'Arabie jusqu'au désert occidental, ont redit le cantique de Marie et le chant des morts ; des pèlerins français ne pouvaient oublier leurs frères de France tombés les armes à la main dans la glorieuse journée des Pyramides. Le pèlerinage de 1891 fera mieux encore : il dressera là-haut l'autel du sacrifice.
Nous nous apprêtons à visiter les sombres caveaux du colosse, ayant rencontré pour cette excursion quatre autres compagnons de bonne volonté et deux Arabes porteurs de torches, qui nous escorteront, l'un en proue, l'autre en poupe.
Avant de nous enfourner dans ces étroits labyrinthes où ne circule ni air ni lumière, Ladislas s'enquiert, près du cher Frère Angelème, comment il convient d'y entrer et d'en sortir.
“Sur le dos, ou à quatre pattes.“
Rien de plus vrai. La pente est si rapide, le granit si glissant que, d'instinct et par esprit de conservation de la personne, sinon des hauts-de-chausses, on s'assied, les bras raidis contre les parois pour ralentir la glissade, les talons cherchant à s'arc-bouter dans les quelques rainures qui sillonnent le pavé. Sans cette double précaution l'excursionniste filerait comme un pli cacheté dans une boîte aux lettres, et, manquant au passage la galerie qui remonte à la chambre de la reine, arriverait moulu au fond du souterrain avec une vitesse uniformément accélérée, selon la loi de la chute des corps.
À mi-chemin de la descente, nous croisons un autre cortège qui nous avait précédés : c'est une dame qui remonte le couloir, se traînant sur les genoux et les mains, heureuse, nous semble-t-il, de revoir la lumière du soleil et de respirer à pleins poumons. Son escorte se grossit en passant d'un pèlerin de notre groupe qui renonce à poursuivre l'aventure : il redoute l'asphyxie dans ce dédale où, l'imagination aidant, on croit sentir peser sur sa poitrine deux millions de mètres cubes de granit et de calcaire.
Nous arrivons enfin sans trop d'avaries à la chambre de la reine. Là du moins on se redresse, et l'on circule à l'aise dans cette salle mesurant six mètres sur cinq, et sept de hauteur. Les chiffres de M. Piazzi Smyth se rapportant aux galeries, à la chambre de la reine, et un peu plus tard à la salle royale et au sarcophage qu'elle contient, sont contrôlés et reconnus exacts ; de même pour l'excentricité de la niche rectangulaire creusée dans la paroi orientale, et pour la feuille de granit de l'antichambre de la salle du roi, chiffres qui précisent, avec les dimensions extérieures, la coudée pyramidale (0,635 m ), étalon de mesure de la colossale construction.
Nos guides font observer sagement que les torches bientôt s'éteindront et qu'il est prudent de
songer à la retraite, Nul n'est soucieux d'attendre les ténèbres en un semblable caveau, et chacun, se traînant et rampant, se hâte vers la porte d'entrée.

Le “Père de l’épouvante” et le temple du Sphinx
Une visite aux Pyramides a pour complément obligatoire une promenade autour du Père de l'épouvante, Abou-el-Hoûl, le Sphinx, gardien des tombeaux. C'est un banc de rocher de 43 mètres taillé en forme de lion accroupi, que surmonte une tête humaine mutilée par le fanatisme arabe, mais qui conserve encore dans ses débris un reste de noble fierté, de sereine puissance. Sa hauteur est de 20 mètres, et entre ses pattes mollement allongées sur son piédestal les peuples avaient élevé un autel.
Les sables l'ont envahi ; la tête seule émerge au-dessus de ces vagues que soulève parfois le vent du désert.
Tout près, est le temple du Sphinx ou plus probablement le vrai tombeau du roi Chéphren, constructeur de la grande Pyramide, C'est au travail persévérant, aux fouilles savamment conduites de Mariette que les égyptologues doivent celle exhumation.
Un couloir de 20 mètres conduit à une salle principale qui mesure 25 mètres sur 7 m de largeur, et à une seconde, perpendiculaire à la première, de 17 m sur 9. Des piliers monolithes de granit rose encore debout, hauts de 5 mètres et larges de 1 m 40, portent des architraves longues de 3 m ; elles étaient les supports de dalles résistantes d'albâtre formant plafond. Les arêtes vives de ces blocs de granit polis comme le marbre accusent un travail très soigné, C'est dans le puits creusé au milieu d'une troisième salle que Mariette a découvert les débris de neuf statues du roi Chéphren.
En souvenir de celle visite, Ladislas, songeant au modeste musée de l'Institution de Poitiers, enfouit au fond de ses poches quelques fragments minéralogiques : calcaire de la Pyramide et du Sphinx, pierre oxydée du revêtement, granit rose et albâtre du tombeau de Chéphren.”

Source : Gallica

(*) auteur d’un Nouveau manuel complet d'astronomie ou Traité élémentaire de cette science
(**) “Au 19e siècle, l'Anglais John Taylor fut le premier à proposer l'idée que les peuples anciens de l'Égypte connaissaient la constante mathématique pi, des milliers d'années avant les Grecs. Il a découvert qu'en divisant le périmètre de la pyramide par sa hauteur, on obtenait de près l'équivalent de 2pi - de la même façon qu'on obtient 2pi en divisant la circonférence d'un cercle par son rayon.” (source : http://voyage.ca.msn.com/)

jeudi 11 novembre 2010

“Il se pourrait que les pyramides aient été construites de la manière la plus simple du monde et sans le secours de la science” (Dictionnaire Larousse - XIXe s.)

Dans une autre note, j’ai extrait du Grand dictionnaire universel Larousse du XIXe siècle, édité de 1866 à 1877, le rapide survol historique des théories consacrées aux pyramides d’Égypte, d’Hérodote aux historiens arabes.
La seconde partie de cet article du Dictionnaire suit à la trace certains auteurs plus modernes qui se sont lancés dans des conjectures ou hypothèses plus ou moins cohérentes sur la construction et la destination des pyramides de Guizeh.
L’un de ces auteurs a droit à un traitement “de faveur”, à savoir Piazzi Smyth (Smith), dont l’argumentaire est démonté point par point, sur un ton qui surprend dans un ouvrage tel qu’un grand dictionnaire. Délaissant l’analyse froide et impartiale de l’inventaire des théories, les auteurs des commentaires “se lâchent” et y vont franco, adoptant le style de l’humour grinçant pour taxer Piazzi Smyth de”mystification”.
Puis de conclure sur son sort en des termes qui seraient sans doute applicables, en certains cas, encore aujourdhui : “C'est de l'hallucination à haute pression et pyramidale. Et cela a l'immense inconvénient de fausser l'esprit de ceux qui croient parce que c'est écrit.”



Photo Marc Chartier

“D'après quelques auteurs qui se sont lancés dans des hypothèses gratuites, les pyramides n'auraient point été construites par les anciens Égyptiens ; elles auraient été l'œuvre d'une civilisation plus ancienne, détruite par quelque cataclysme géologique, un immense déluge, suivant les uns, une chute d'aérolithes ou d'un astre tout entier sur la terre, suivant d'autres ; parmi ces derniers, qui ont fondé leur système astronomique sur une prétendue chute du ciel, nous citerons Espiard de Colonge.
Les historiens arabes ou coptes, Armélius, Abumazar et Murtadi, prétendent avoir découvert dans des papyrus trouvés sur des momies plusieurs récits se rapportant à la construction des pyramides. Nous citerons celui-ci : “En ce temps-là, Souryd, fils de Sahlouk, roi d'Égypte, songea qu'il voyait un vaste corps céleste choir sur la terre en y répandant les ténèbres et faire en tombant des bruits horribles, épouvantables ; puis les populations décimées de cette contrée ne savoir ni par où ni comment se sauver de la chute des pierres et de l'eau chaude et puante qui tombait en même temps. Ces événements devaient se passer quand le Cœur du Lion serait arrivé à la première minute de la Tête du Cancer. Le roi Souryd ordonna la construction des pyramides.”
Les partisans du système de la chute du ciel prennent ce récit au sérieux ; ils vont même plus loin, puisqu'ils affirment que la lune aurait, dans sa rencontre avec la terre, sinon heurté, du moins couvert de pierres l'ancienne Égypte, pays que les pyramides n'auraient pas réussi à préserver. L'ancienne civilisation égyptienne aurait été anéantie. Ce système, qui ne repose sur rien de sérieux, rentre dans le pur domaine de la fantaisie.
L'hypothèse d'un déluge qui aurait détruit la civilisation inconnue dont les pyramides d'Afrique et d'Amérique seraient des échantillons n'est guère plus sérieuse. Voici le résumé des arguments opposés à Hérodote et aux écrivains grecs par les partisans de ce système, qui considèrent les pyramides comme antérieures aux derniers cataclysmes géologiques : “Elles furent, disent-ils, le travail de plusieurs générations d'un grand peuple très civilisé, très savant et qui ne ressemble en rien à la population actuelle de l'Égypte, ni à celle dont Hérodote croit pouvoir porter le chiffre à 6.000.000 d'habitants, chiffre assurément très exagéré. L'ancienne terre d'Égypte, avant son engloutissement, devait nourrir plusieurs centaines de millions d'habitants et posséder des machines d'une grande puissance et des outils d'une grande perfection, pour avoir pu mener à fin des travaux aussi gigantesques que les quinze ou vingt pyramides plus ou moins enfouies, qui existent encore ; car, d'après le rapport des savants de l'expédition d'Égypte, la seule pyramide de Chéops, si on voulait l'entreprendre aujourd'hui, emploierait plusieurs centaines de mille ouvriers, plusieurs millions de mètres cubes de pierre taillée et plusieurs milliards de francs. L'Europe tout entière, malgré ses ressources de toutes sortes, n'oserait aujourd'hui entreprendre un travail semblable aux seules pyramides. Et encore, n'oublions pas que, étant en contre-bas d'une profondeur peut-être égale à leur hauteur découverte, leur dimension cubique prend des proportions telles qu'on n'ose y songer.”
La prodigieuse puissance et la science que paraît avoir nécessitées la construction des pyramides ont été un sujet d'étonnement pendant des siècles. Il se pourrait cependant que ces pyramides aient été construites de la manière la plus simple du monde et sans le secours de la science. “Je suis étonné autant que personne, dit Letronne, de la patience et de l'adresse que les Égyptiens ont déployées en ces occasions (dans la construction de leurs monuments), mais j'ai toujours été fort éloigné de leur attribuer, comme on l'a fait souvent, une mécanique aussi perfectionnée, pour le moins, que celle des modernes. S'ils avaient possédé de telles ressources, les Grecs en auraient eu connaissance, eux qui, depuis Psammitique, parcouraient librement l'Égypte, et qui furent les témoins des immenses travaux de ce prince et de ses successeurs. Or, que la mécanique des Grecs fût encore à cette époque dans l'enfance, cela résulte du moyen grossier qu'employa Chersiphron, l'architecte du premier temple d’Éphèse, commencé au temps de Crésus et d'Amasis. N'ayant point de machine pour élever les énormes architraves de ce temple à la grande hauteur où elles devaient être portées, il fut réduit à enterrer les colonnes au moyen de sacs de sable formant un plan incliné, sur lequel les architraves étaient roulées à force de bras. Ce passage de Pline est une autorité historique en faveur de l'usage que les Égyptiens eux-mêmes faisaient du plan incliné pour porter les lourds fardeaux à un niveau élevé, car il est impossible que, s'ils avaient eu un moyen plus perfectionné et moins pénible, les Grecs de ce temps ne l'eussent point connu. C'est à l'aide de ce procédé que purent être élevés facilement les blocs des colonnes de la salle hypostyle de Karnak, qui ont 21 mètres de hauteur et 10 mètres de tour, ainsi que leurs énormes architraves. On enterrait toutes les colonnes à mesure qu'elles s'élevaient, et l'on allongeait graduellement le plan incliné ou l'on en multipliait les rampes, selon le besoin. Une application du même procédé, c'est-à-dire un plan incliné en spirale, à peu près tel que l'avait conçu Huyot, a fourni le moyen de dresser les obélisques, et cela sans autre secours, Comme chez les Indiens d'aujourd'hui (Letronne oublie que depuis un grand nombre de siècles, les Indiens ne construisent plus de pyramides ni d'obélisques), que celui des leviers et d'une multitude de bras habilement combinés. C'est ainsi que Rhamsès avait employé 120.000 hommes pour dresser un des obélisques de Thèbes, fait qui lui seul annoncerait l’extrême imperfection ou plutôt l’absence totale de moyens mécaniques. Et, en effet, dans aucune peinture égyptienne on n'aperçoit ni poulies, ni moufles, ni cabestans, ni machines quelconques. Si les Égyptiens en avaient eu l'usage, on en trouverait la trace dans un bas-relief d'Osortasen, qui nous représente le transport d'un colosse. On le voit entouré de cordages et tiré immédiatement par plusieurs rangées d'hommes attachés à des câbles ; d'autres portent des seaux pour mouiller les cordes et graisser le sol factice sur lequel le colosse est traîné. La force tractive de leurs bras était concentrée dans un effort unique au moyen d'un chant ou d'un battement rythmé qu'exécutait un homme monté sur les genoux du colosse. Si 1.000 hommes ne suffisaient pas, on en prenait 10.000 ou tout autant qu'on en pouvait réunir sur un point et pour une action. Ce bas-relief remarquable fait tomber bien des préjugés, en nous montrant que la mécanique des Égyptiens, comme cette des Indiens actuels et des Mexicains, qui, sous Montezuma, transportaient des masses énormes sans machines d'aucune sorte, a dû consister dans l'emploi de procédés très simples, indéfiniment multipliés et coordonnés habilement par une longue habitude de remuer de très lourdes masses.”
D’après Letronne, M. Prisse aurait vu à Thèbes les restes d'un plan incliné qui a servi à élever les énormes pierres d'un des pylônes de Karnak, ce qui permettrait de supposer que les pyramides ont été élevées à l’aide du même procédé.
Les anciens avaient émis diverses opinions sur la destination véritable ou probable des pyramides. Les modernes se sont livrés, sur le même sujet, à une foule de conjectures plus ou moins étranges.
Fialin, qui devint sous le second Empire duc de Persigny, dans un ouvrage intitulé De la destination et de l'utilité permanente des pyramides d'Égypte (1843), a vu dans les pyramides d'Égypte des digues destinées à s'opposer à l'irruption des vents du désert et à arrêter les sables qu'ils entraînent.
D'autres en ont fait des observatoires, sans songer que leur revêtement extérieur n'eût pas permis de les gravir et que la réunion de plusieurs édifices semblables sur un espace de peu d'étendue détruisait cette assertion, lorsque d'ailleurs des montagnes plus élevées, situées non loin de là, devaient mieux convenir à cet usage.
Certains, plus imaginatifs encore, en ont fait les greniers d'abondance de Joseph ; d'autres, enfin, le symbole de certaines croyances mystiques et le centre des initiations et de diverses cérémonies mystérieuses. Mahmoud-Bey, astronome du vice-roi d'Égypte, a communiqué en 1862 à l'Académie des sciences le résultat de ses recherches sur cette question : “Trois mille trois cents ans avant J.-C., dit-il, l'Étoile Sirius passait au méridien de Giseh. Les Égyptiens en furent si ravis qu'ils se mirent aussitôt à construire ces immenses pyramides, pour célébrer et consacrer à jamais cet heureux événement.”
Sérieusement, est-il admissible, si amateur ou si amoureux qu'il soit d'astronomie, qu'un peuple ait eu seulement l'idée de pareils travaux dans le but de consacrer une date qui n'intéressait en rien ni ce peuple ni les autres peuples de la terre.
Piazzi Smyth

Un autre système, non moins étourdissant, quoique plus récent (il est de 1867, mais plusieurs des idées de Dupuis, de Jomard et d'autres savants s'y trouvent rééditées), est l'œuvre de M. Piazzi Smith, astronome royal d'Écosse, directeur de l'observatoire d'Edimbourg. Ce savant, après avoir consacré quatre mois de sa vie à l'étude de la grande pyramide, a fini par accoucher de ce système :
1° Que la grande pyramide a été construite dans le dessein de fixer un système de poids et mesures pour servir à tout le genre humain. (Alors, pourquoi en avoir édifié quinze ou vingt autres ? Une seule devait suffire, il nous semble. C'était encore bien de la peine, bien du temps, bien des dépenses pour peu de chose, quand on songe qu'une règle de 1 mètre nous a suffi pour donner au monde le système décimal complet.)
2° Que l'unité linéaire de la grande pyramide est fondée sur la longueur du demi-grand axe de rotation de la terre dont elle est la dix-millionième partie. (Comment donc pouvaient le savoir ces anciens qui ne connaissaient pas l'étendue ni la forme de notre globe ?)
3° Que ladite grande pyramide donne en même temps le pouce (voila qui s'éloigne un peu du système décimal) et la longueur du côté d'un are. (Nous sommes persuadé qu'elle donnerait encore bien d'autres choses si on voulait se donner la peine de les lui demander.)
4° Qu'on y trouve la longueur d'une coudée, qui répond à l'ancienne aune de Prusse. (Qu’est-ce que la Prusse vient faire là ? La Prusse, un État tout moderne ! Voudrait-on faire remonter son origine aux pyramides ?)
5° Que l'unité de poids et de capacité de la grande pyramide est établie sur 1 unité linéaire précédente combinée avec la densité de la terre. (La science actuelle en étant encore réduite aux suppositions, aux approximations sur la densité de la terre, on se demande comment les Égyptiens du temps des Pharaons et des Hébreux ont pu en avoir une connaissance aussi exacte ?)
6° Que l'unité de chaleur de la grande pyramide est la température moyenne de toute la surface de la terre. (Comment peut-on savoir que les Égyptiens des Pharaons la connaissaient, cette unité de chaleur, puisqu'on ne la connaît pas encore à notre époque ?)
7° Que l'unité de temps et la division de la semaine en sept jours s'y trouvent aussi représentées. (Cet astronome, qui se paye toutes les audaces, n'y aurait-il pas trouvé aussi la semaine des quatre jeudis ? ...)
8° Enfin, que la grande pyramide était l'œuvre des Hébreux, appartenant à une période inspirée et à l'époque des anciens patriarches. (Toujours du mysticisme ! N'est-ce pas le cas de se demander si mysticisme ne vient pas de mystification ou mystification de mysticisme ?)
C'est de l'hallucination à haute pression et pyramidale. Et cela a l'immense inconvénient de fausser l'esprit de ceux qui croient parce que c'est écrit.
L'opinion la moins invraisemblable et la plus accréditée est celle qui envisage les pyramides comme de vastes tombeaux. On a trouvé des sarcophages dans les petites pyramides. De plus, dans des contrées autres que l'Égypte on a également construit des tombeaux en forme de pyramides. L'analogie permettrait de supposer que les grandes pyramides étaient destinées à cet usage. Mais,sans parler ici de l'opinion diamétralement contraire d'Hérodote, il est à remarquer que les grandes pyramides de Gizeh ne contiennent ni sarcophages ni momies. On peut dire, il est vrai, que ces sarcophages et momies ont été tous enlevés par les Arabes ; mais la difficulté est loin d'être résolue et elle ne le sera peut-être que quand les pyramides auront été complètement déblayées des sables qui en obstruent la base et visitées de fond en comble.
“Il reste toujours à expliquer, dit Jomard, qui paraît disposé à voir dans les grandes pyramides égyptiennes des monuments religieux plutôt que des tombeaux, dans cette unique destination (celle de tombeau) attribuée à la grande pyramide, non pas seulement pourquoi une si prodigieuse accumulation de pierres, mais pourquoi toutes ces galeries, tout ce luxe de construction de chambres et de canaux, enfin ce puits dont on ignore l'issue ou l'extrémité inférieure... Tout est mystérieux, je le répète, dans la construction et la distribution du monument : les canaux obliques, horizontaux, coudés, de dimensions différentes ; le puits si étroit; les vingt-cinq mortaises pratiquées sur les banquettes de la galerie haute ; cette grande galerie élevée, suivie d'un couloir extrêmement bas ; ces trois travées singulières qui précèdent la chambre centrale, et leur forme, leurs détails, sans analogie avec rien de ce que l'on connaît ; l'énorme bloc de granit suspendu au milieu de l'une d'elles ; tout, jusqu'à ces cavités profondes et étroites qui ont leur issue dans les parois de la salle centrale ; enfin, la chambre inférieure à celle du roi.”

Source : Gallica

Première partie de cette note

vendredi 22 octobre 2010

“Les pyramides étaient des oeuvres d’origine étrangère” (Élisée Reclus - XIXe-XXe s.)


E. Reclus, par Nadar


Dans son ouvrage L'homme et la terre (1905-1908), le géographe et militant anarchiste Élisée Reclus (1830-1905) développe, avec une argumentation soutenue, que les pyramides égyptiennes furent des imitations des temples à degrés chaldéens, érigés sur les bords du Tigre et de l’Euphrate. Il explique ensuite les raisons de la discontinuité dans l’architecture égyptienne lorsque les pharaons délaissèrent Memphis pour s’établir à Thèbes.
Un tel survol historique, sous la plume d’un écrivain libre-penseur, pourra surprendre par son non-conformisme. Quelle que soit sa “légitimité”, il devait prendre place dans l’inventaire de ce blog, ne serait-ce que pour provoquer une argumentation a contrario.


“Uniques parmi les tombes égyptiennes sont les étonnantes pyramides dont, pendant des milliers d’années, l’une resta le plus haut édifice élevé par les hommes et qui, par leur forme même, apparaissent indestructibles. “Peut-être ces gigantesques sarcophages, les monuments les plus anciens du monde, survivront-ils à tous les autres”, dit un auteur [Gustave Lebon] parlant avec quelque emphase de ces constructions qui ne furent point les premières, ayant été évidemment imitées des temples à degrés érigés sur les bords du Tigre et de l’Euphrate. Les générations qui se sont succédé depuis que ces énormes amas de pierres se dressent sur la ligne du désert libyen ne sont point revenues de la stupeur que leur ont causée ces prodigieux entassements, et des légendes obstinées font intervenir dans cette oeuvre tantôt les génies d’en haut, tantôt les démons d’en bas ; d’autre part, maints esprits d’élite, auxquels répugnait l’idée que pour le cadavre d’un seul homme on eût employé le travail de tout un peuple pendant des années, se sont refusé à voir de simples tombeaux dans les hautes masses des pyramides. On y a cherché des monuments d’ordre scientifique, témoignant des connaissances auxquelles les Égyptiens étaient parvenus, il y a des milliers d’années, à l’aurore de l’histoire.
Certes, les “pierres parlent” : elles disent que les constructeurs de la vallée du Nil pouvaient tailler leurs matériaux avec une étonnante précision et qu’ils avaient la solution de maint problème géométrique ; ils avaient aussi, comme leurs devanciers des fleuves chaldéens, des notions astronomiques fort étendues et savaient orienter leurs édifices ; mais on a voulu voir une signification plus haute dans les rapports que présentent entre elles les diverses parties des pyramides, surtout de la plus grande, la pyramide dite de Khéops ou de Khufu, d’après le roi qui la fit élever pour recevoir son corps.
D’abord on a considéré ce monument comme un résumé de la science géodésique, chacune de ses dimensions, de ses arêtes, de ses divisions et subdivisions devant correspondre à des fractions simples de diamètre équatorial.
On a également prétendu que la grande pyramide était une sorte d’écrin contenant le “secret du Nil” [Léon Mayou]. Tandis que la masse du peuple restait condamnée pendant des milliers d’ans à ignorer les sources du grand fleuve que les rois, siégeant majestueusement sur les trônes et les savants, pérorant sous les portiques, se succédaient en s’interrogeant sur les origines de l’eau sacrée, les prêtres se seraient transmis mystérieusement la carte figurée par la disposition des chambres ménagées dans les ténèbres de la pyramide : ici le grand lac auquel on donne aujourd’hui le nom de Nyanza, puis les lacs occidentaux et les autres traits hydrographiques du Nil supérieur, tels que les explorateurs modernes les ont redécouverts depuis le milieu du XIXe siècle.
Enfin des savants se sont imaginé que la grande pyramide et, dans une moindre mesure, les autres constructions du même genre, révélations directes d’en haut, donnaient une forme monumentale aux “vérités” religieuses. D’après l’astronome Piazzi Smyth, qui étudia pendant longtemps les pyramides égyptiennes, celle de Khéops est une “Bible de pierre” construite sous la direction de Melchisedec, un “testament” analogue à ceux qui furent dictés aux voyants et aux apôtres. On trouve non seulement le diamètre de la terre dans la lecture des dimensions des diverses parties, mais encore sa densité, la distance exacte du Soleil à la Terre et aux planètes, la longueur de l’année en jours et celle de la période précessionnelle en années ; on y lit aussi la date qui séparait la construction de la pyramide de la naissance de Jésus-Christ : 2170 ans, enfin une prophétie annonçant la venue du millenium pour l’année 1882. (...)




Toutefois, les diverses théories relatives à la signification mathématique, astronomique et religieuse des lignes, des arêtes, des plans et des diagonales de la grande pyramide, reposaient sur des mesures dont l’exactitude n’avait pas été suffisamment contrôlée et dont les meilleures présentaient des écarts d’un mètre ou davantage.
La première triangulation précise tout à fait précise du monument de Khéops est celle que l’on doit à l’égyptologue Flinders Petrie, devenu troglodyte pendant cette étude, car durant les deux années 1880 et 1881, il résida dans une chambre sépulcrale au pied de la pyramide ; ce travail a déterminé les dimensions de l’édifice avec toute la rigueur habituelle en géodésie. Les alignements et les angles des ouvriers égyptiens sont en général d’une grande exactitude, l’erreur moyenne n’atteignant pas 2 millimètres ; mais l’orientation est plus défectueuse, puisque l’axe de l’édifice se dirige vers 3’43” à l’ouest du nord.
Flinders Petrie trouve absolument justifié le tableau que donne Hérodote de l’organisation du travail : la grande pyramide - et les autres également, sauf celle de Meidum - fut édifiée d’un seul jet avec le sarcophage au centre, et les pierres de revêtement taillées avant d’être mises en place ; mais il y eut du flottement dans la direction du travail. Certains détails contrastent d’une manière scandaleuse par la grossièreté de la main-d’oeuvre avec l’exactitude de l’ensemble et la perfection admirable de la plupart des fragments. Des tours de force furent effectués, dont un artisan de nos jours pourrait être fier.
La plupart des théories relatives aux dimensions de la pyramide ne résistent pas à l’observation précise ; un seul fait reste acquis : l’angle des faces avec le sol horizontal est tel (52° environ) que le côté de la pyramide et la hauteur sont dans un rapport exprimé par la moitié de la valeur II des mathématiciens ; on peut aussi dire que l’aire d’une face latérale de la pyramide est égale au carré de la hauteur, et il est remarquable qu’Hérodote (...) ait déjà connu cette particularité, bien qu’il ne se soit point exprimé en termes rigoureux. En outre, cet angle est à quelques minutes près le même dans une quinzaine des plus importantes pyramides, dont pourtant les longueurs absolues diffèrent toutes entre elles.
Se rappelant que le dieu de la mort, Seth, a son image visible dans Sirius de la constellation du Chien, Mahmud Bey a cherché une corrélation entre l’inclinaison de la face (sud) et l’incidence du rayon de cette éoile à sa culmination : il a calculé ainsi que la grande pyramide remontait à 3.266 ans avant J.-C. ; mais il y a contradiction entre un élément astronomique à variation rythmique et la constance d’un angle qui se retrouve en des monuments édifiés à intervalles de plusieurs siècles.
On peut se demander d’ailleurs si ces connaissances étaient bien celles des bâtisseurs égyptiens ou plutôt celles des architectes venus de la Mésopotamie chaldéenne, à la suite de conquérants ou de migrateurs. On est tout d’abord frappé de ce fait capital que les 67 pyramides comptées par Lepsius en 1842, et dont on ne retrouve plus qu’une quarantaine, sont toutes situées dans la basse Égypte, entre le bassin du Fayum et le collet du delta. À l’exception d’une petite pyramide du début de la première dynastie, découverte par J. de Morgan à Nagada, et dont les faces, parées et ornées de moulures, avaient été noyées dans une enveloppe de maçonnerie, il faut remonter le Nil sur plus de 2.000 kilomètres, jusqu’aux environs de Méroé, pour trouver une centaine d’autres pyramides, plus petites et plus récentes. Tous ces monuments se dressaient dans la région de la vallée la plus voisine des plaines arrosées par le Tigre et l’Euphrate. Si des maîtres étrangers, venus de l’Orient, se sont établis en Égypte, apportant leurs usages et leur civilisation, c’est par cette contrée largement ouverte que dut s’accomplir l’invasion, comme se produisit plus tard celle des Hyksos. Peut-être n’est-il pas téméraire de supposer que les annalistes de l’Égypte se seront gardés d’enregistrer la venue de dynasties étrangères et les auront volontiers remplacées par des énumérations de rois indigènes, mais le peuple aurait eu mémoire d’un autre ordre de choses. Si l’on ne s’est point moqué d’Hérodote qui répète l’assertion, les Égyptiens attribuaient la construction des pyramides à un berger, Philition, qui paissait ses troupeaux en cet endroit. Or, qu’était-ce qu’un berger pour les Égyptiens agriculteurs ? C’était un étranger, un ennemi, un homme de l’Est ! Ne pourrait-on pas interpréter dans le même esprit ce dire d’Hérodote que les Égyptiens seraient restés pendant plus de cent ans sans ouvrir leurs temples ? Si c’eût été en haine de leurs rois nationaux, comment ceux-ci, assez puissants pour asservir tout le peuple à la construction des pyramides, n’auraient-ils pas eu assez d’autorité pour tenir les temples ouverts ? Mais tout s’explique si les maîtres étaient des envahisseurs étrangers et s’ils avaient eux-mêmes ordonné la fermeture des sanctuaires.




Quoi qu’il en soit, de grands changements se produisirent dans l’architecture et dans le symbolisme des pyramides pendant les âges de leur construction, que l’on évalue à un millier d’années. Tout d’abord, lorsque les bâtisseurs chaldéens vinrent directement d’Eridu à Memphis - c’est-à-dire, en traduisant les mots des deux langages, de la “Bonne ville” à la “Bonne ville”, ou plutôt de la “ville du Bon Dieu” à une autre “ville du Bon Dieu” -, les pyramides étaient bâties en briques faites avec le limon du Nil et par gradins successifs comme les observatoires et “tours de Babel”, puis le nombre des terrasses qui aurait dû toujours se maintenir à sept, conformément à la tradition, augmenta graduellement en diminuant de saillie, tandis que la pierre remplaçait la brique. À la fin, toutes traces d’inégalités extérieures dans le tétraèdre pyramidal disparurent et la construction ne fut plus qu’un solide géométrique parfaitement régulier, aux surfaces polies. La mastaba, c’est-à-dire le tombeau royal, qui primitivement se dressait à part, sans pyramide qui l’enfermât, fut placée, dès les premiers temps des dynasties historiques, au milieu de l’emplacement que devait surmonter la masse énorme des pierres entassées.
Les rois soupçonneux auraient voulu à tout prix que leurs corps, ornés d’étoffes précieuses et de bijoux, fussent soustraits aux regards profanes ; ils cherchaient à satisfaire, d’un côté, à l’immensité de leur orgueil et, de l’autre, aux lois de la prudence. Les monuments funéraires devaient se montrer de fort loin par la puissance de leur masse, et des temples, des statues, des pylônes triomphants, des allées de sphynx ajoutaient à la gloire de leur tombe, mais il fallait que la dépouille divine fût si bien cachée dans l’intérieur des constructions que nul ne pût la découvrir pendant la succession des siècles. Le corps de Khéops, dans son étroit réduit de la Grande Pyramide, échappa en effet aux regards pendant des milliers d’années ; on ne le trouva qu’après la conquête de l’Égypte par les Arabes, sous le règne du calife Mammun, vers l’an 200 de l’hégire.
Après la construction de l’énorme tombeau qui contint la momie de Khéops et qui avait coûté tant de souffrances aux captifs des populations vaincues, de même qu’à la multitude lamentable des malheureux sujets, la décadence se produisit rapidement pour ce genre d’édifices.
Si les pyramides étaient des oeuvres d’origine étrangère, on comprend que la révolution architecturale se produisit chez les Pharaons thébains sous l’influence d’un sentiment d’hostilité contre des dynasties venues du dehors ; mais d’autres causes peuvent également expliquer l’abandon de cette architecture, par trop rudimentaire, des pyramides. Faire plus grand était pratiquement impossible, puisqu’il eût fallu y appliquer toutes les ressources de la nation au détriment des cultures et des industries : la nouvelle dynastie préféra adopter un autre style de monuments funéraires, et l’antique genre de constructions devint bientôt ce qu’il est encore aujourd’hui, un banal modèle de sépulture pour de vaniteux parvenus.
On a également émis l’idée que le changement de milieu fut la raison qui décida les souverains à changer la forme de leur tombeau. À Memphis et à Thèbes, la nature présente des aspects différents. Au lieu d’une simple berge rocheuse limitant le désert à l’ouest de la vallée du Nil et présentant une série de piédestaux à de colossales constructions, de hauts escarpements ravinés se  dressent au-dessus de l’étroite lisière des campagnes. Il n’y a pas de place pour l’érection de masses pyramidales, dont les arêtes se profileraient sans grandeur sur le fond gris des rochers voisins. Ce sont ces parois elles-mêmes qui, par leurs pentes irrégulières, remplacent les triangles géométriques des grands tombeaux du Nord. En y faisant déposer leur corps, les Pharaons de Thèbes pouvaient espérer les cacher plus sûrement : aucun ornement n’en signalait l’existence, et les ouvertures en étaient masquées prudemment par des amas de pierres ressemblant à des éboulis.”

Source : Gallica