mercredi 2 septembre 2020

La pyramide de Chéops est "la plus durable des créations humaines" (D. S. Sergueïevitch )

 

Photo Zangaki, vers 1880
"La Pyramide de Chéops - deux millions trois cent mille blocs de pierre de deux tonnes et demie chacun - le poids le plus lourd qu’aient jamais élevé des mains humaines ; et la branche légère de mimosa posée sur le cœur du mort : n'est-ce pas là la même force, la même volonté de Résurrection dans cette pesanteur et dans cette légèreté ?

"Je ne peux pas décrire, car de deux choses l’une : ou bien mes paroles ne rendront pas la millième partie de ce qu’il faut dire ou, si j'en donne l’image la plus pâle et la plus faible, on me prendra pour un homme exalté, peut-être même pour un fou. Je ne puis dire qu’une chose : ces hommes bâtissaient comme des géants hauts de cent coudées." C’est Champollion qui parle ainsi de toute l'architecture égyptienne et l'on pourrait dire cela des pyramides en particulier.

C'est Philon de Byzance qui en parle le mieux dans son livre Des sept merveilles du Monde : "Les hommes y montaient vers les dieux, et les dieux y descendaient vers les hommes."

(...) Ç’aurait été une tâche difficilement réalisable, même avec nos moyens techniques actuels, que d’aménager comme le firent les architectes égyptiens de la IV° dynastie, dans l’épaisseur de masses de pierre telles que les Pyramides, des chambres intérieures, des couloirs, des galeries qui, malgré une pression de dizaines de millions de kilogrammes, conservent après soixante siècles leur régularité primitive, sans avoir dévié d’un point.
Dans le tombeau de Chéops, malgré des milliers d’années, malgré les tremblements de terre qui ébranlèrent toute la masse de la pyramide, pas une pierre n’a bougé d’un cheveu. Jamais personne n’a bâti et probablement ne bâtira plus solidement. C’est la plus durable des créations humaines.

Les blocs cyclopéens de granit sont si exactement joints qu'on ne peut glisser entre eux une aiguille ; ils sont polis comme une glace, et leurs facettes sont pareilles aux facettes d’un cristal parfait.
L’erreur moyenne de la pose des pierres égale un dix-millième par rapport à la longueur, au carré, à l’horizontalité mathématiquement exacte. Si parfaite est cette pose, les blocs de plusieurs tonnes sont assemblés avec une telle précision que les plus larges interstices ne dépassent pas un dix-millième de pouce. Les facettes et les arêtes ne le cèdent en rien au travail de nos opticiens modernes.
C'est la perfection, non plus du cristal, mais du vivant tissu organique.

Les rois constructeurs des pyramides furent "des tyrans cruels qui obligèrent le peuple à élever des tombeaux inutiles, témoignage de leur vanité insensée". La confiance naïve avec laquelle Hérodote raconte cette fable montre à quel point les Grecs eux-mêmes avaient déjà perdu la clé de l'antiquité égyptienne. Non, ces rois ne furent pas de cruels tyrans, mais des libérateurs qui délivraient du plus honteux des esclavages - l'esclavage de la mort, et la conduisaient victorieusement vers la Résurrection.

Si une tension, une concentration aussi inouïe des forces physiques et spirituelles d’un peuple entier fut possible, c’est seulement parce que la volonté d’un seul coïncida avec la volonté de tous. Et ce n’est point dans une tristesse servile que durant vingt années ces cent mille hommes peinèrent après la pyramide de Chéops, mais dans une joie enivrante, dans une sage démence, dans une perpétuelle extase de la foi et de la prière. Ce n’est pas le gémissement des victimes qui monte de dessous ces prières, mais le cri victorieux de l’homme qui a vu pour la première fois le chemin ouvert dans le ciel par la pointe des pyramides.

extrait de Les mystères de l'Orient, par Dmitri Sergueïevitch Merejkovski (1865 - 1941), écrivain et critique littéraire russe. Traduction du russe par Dumesnil de Gramont

samedi 8 février 2020

"La création de cette montagne de pierre était un miracle d'organisation" (Arthur Weigall, à propos de la pyramide de Khéops)


photo d'Émile Béchard (1844-18..?) 


"Le nouveau monarque qui est (...) le premier de la IVe dynastie et qui monta sur le trône en 2789 avant Jésus-Christ, s'appelait Khoufou, nom que les Grecs ont rendu par Khéops ; il paraît avoir été fils de Snefrou, bien que probablement d'une femme de rang inférieur. D’après les données dont nous disposons, il était fanatique en matière
religieuse et favorisa peut-être le culte du dieu-soleil Rê au détriment du reste du panthéon, car Manéthon dit de lui qu' "il était arrogant envers les dieux, mais écrivit néanmoins un livre sacré que les Égyptiens tiennent pour une œuvre de haute importance". Hérodote mentionne le fait qu'il aurait fermé certains temples et interdit les sacrifices. Mais, puisque sa mémoire a été révérée par bien des générations et que le culte de son esprit fut réintroduit deux mille ans plus tard, il semble que cette intolérance religieuse ait été inspirée par sectarisme et non par impiété.
Son œuvre la plus célèbre fut la construction de la Grande Pyramide qui dut commencer assez tôt sous son règne. En effet, à travers toute l’histoire de l'Égypte, la première préoccupation d’un pharaon, lorsqu'il montait sur le trône, était de préparer le lieu de son dernier repos et son équipement funéraire. Sur le plateau désertique situé derrière la ville de Memphis, s'élevait déjà la pyramide à degrés de Djeser et, quelques kilomètres plus au-sud, celle de Snefrou. Le choix du nouveau roi tomba sur un site plus au nord, en partie peut-être pour que son tombeau fût à l’écart des autres, en partie aussi afin d’être plus près du point géographique qui séparait la Haute de Basse Égypte, enfin pour avoir vue sur le temple duSoleil à On, de l’autre côté du fleuve. 
Au lieu choisi se trouvait un haut plateau de calcaire blanc d’où la vue s’étendait sur tous les environs. Vers le nord, la vallée s’ouvrait sur les grandes plaines du Delta ; vers le sud se déroulait le cours sinueux du Nil, bordé de champs verdoyants et de luxuriantes palmeraies et s’avançant du haut pays entre les falaises désertiques de l'est et de l’ouest. À quelques kilomètres au sud-est, les maisons blanches et les temples de Memphis se détachaient sur le vert des champs et, à une distance à peu près égale au nord-est, de l’autre côté du Nil, la ville sacrée d’On se profilait contre les falaises arides.
Sur ce plateau, on délimita un carré dont, chacun des côtés avait 230 mètres et dont la surface totale mesurait environ 54.000 mètres carrés. Sur cette base on édifia la pyramide dont la hauteur atteignit 146 mètres et dont les deux millions de blocs calcaires qui entrèrent dans sa construction représentaient un -volume de 2.500.000 mètres cubes. Dans les couches inférieures, la plupart des blocs pesaient deux tonnes et plus ; ces blocs devaient être portés par voie d’eau des carrières situées sur l’autre rive du fleuve, jusqu’au pied du plateau, et cela à l'époque des inondations, lorsque toute la vallée ne formait qu'un lac ; puis il fallait les hisser sur le plateau et les mettre en tas pour la construction. 
Durant les trois mois d'inondation annuelle, les paysans ne pouvaient pas travailler aux champs. Aussi, au cours de cette période, une armée d'ouvriers pouvait-elle être employée aux constructions sans que la prospérité du pays en souffrît. En fait, de fréquents rapports ultérieurs relatent qu’en utilisant une centaine de milliers d'hommes chaque année durant ces trois mois, toute la pyramide pouvait être terminée en vingt ans. Si ces chiffres sont exacts, il fallait poser au cours de chaque journée de travail une moyenne de 1200 blocs. 
Les blocs étaient hissés sur des traîneaux le long de rampes en zigzag, construites temporairement en briques séchées au soleil sur la face extérieure de la pyramide, une trentaine d'hommes sans doute ayant à s'occuper d'un seul bloc ; si chaque équipe avait besoin de deux jours en moyenne pour mettre en place un bloc, les mille deux cents qu'on édifiait chaque jour requéraient les services de 70.000 hommes, 17 à 18.000 ouvriers étant occupés sur chacun des quatre côtés de la pyramide.
Il y avait probablement 18 à 20 rampes en zigzag sur chaque face et tous les jours, au plus fort du travail, 80 équipes environ se succédaient les unes aux autres sur le sentier en pente, chacune hâlant un bloc sur son traîneau dont les patins avançaient facilement sur la surface qu'on avait rendue glissante en l’arrosant d’eau. (...)
L'extraction des blocs ses poursuivait probablement durant toute l’année et comme on employait à chaque saison environ 100.000blocs, il en fallait produire environ 2000 par semaine, soit près de 300 par jour, tâche que pouvaient facilement accomplir quelques milliers de carriers.
La création de cette montagne de pierre était un miracle d'organisation et le revêtement final des côtés de la pyramide au moyen de blocs polis et parfaitement ajustés constituait un chef-d'œuvre de technique. Les couloirs intérieurs et les chambres funéraires attestent dans leur construction une habileté inégalable car leurs blocs sont joints de façon presque invisible. L'entrée s'ouvre assez haut sur la face septentrionale ; après l’enterrement on l'obtura avec de la maçonnerie analogue à celle qui revêtait toute la surface, de manière que rien ne décelât sa position sur la face lisse et inaccessible de la pyramide. 
Pourtant le tombeau fut pillé à une époque où les pharaons n’existaient plus ; mais l’entrée ne fut découverte que lorsqu'on eut enlevé les pierres du revêtement pour les employer à d’autres constructions ou pour chercher à découvrir des trésors cachés. Durant toute l’antiquité, le pharaon reposa en paix au cœur de ce vaste benben du Soleil et son esprit semblait présider éternellement aux destinées de son peuple ; il vivait à jamais dans sa montagne de pierre blanche et resplendissante et son nom se transmettait d'âge en âge, révéré et inoubliable." 


extrait de Histoire de l'Égypte ancienne, 1949, par Arthur Edward Pears Weigall (1880-1934), égyptologue britannique, ancien inspecteur général des Antiquités du gouvernement égyptien 

mercredi 22 janvier 2020

"Les architectes égyptiens dévoilés - Sur le chantier de la Grande Pyramide", par Marco Virginio Fiorini - version anglaise


Traduction en anglais par Laura Elizabeth Miller de l'ouvrage Nel cantiere della Grande Piramide. Gli architetti egizi svelati, de Marco Virginio Fiorini.
Pour consulter cet ouvrage en sa version originale : cliquer ICI  



Présentation de l'ouvrage par son auteur :

"Fascinated by that far away world, my passion for Egypt dates back to when I was just a boy. As time went by, that simple curiosity towards an unknown world and its extraordinary civilization grew so much as to turn into the study of the most famous architectural wonder of the world: the Great Pyramid.
The only one of the Seven Wonders of the Ancient World to have resisted both sand and time, the Great Pyramid is the extraordinary essence of beauty, majesty, science, skill, wits, spirituality and... so much mystery.
The latter, enshrouding everything together under its cloak, makes of the Great Pyramid that unfathomable enigma, which mankind has been trying to solve for the last forty-seven centuries.
I am an architect. This great passion of mine in understanding how this marvel of engineering has been made possible is therefore natural.
I took up the challenge thrown at the sunrise of civilization by a people extraordinary for their design, organizational and executive abilities, despite their technological means being in the Bronze Age.
Living this adventure, I examined a great number of building hypotheses and met many researchers and lovers of this field.
The more I delved into the subject, the more I realized that, when not impracticable, almost all of the building theories presented more literary than engineering traits.
From a “professional” point of view, those theories reached technically contestable conclusions, reducing or even cancelling their soundness and sinking them into oblivion.
This gave me the impulse to write this kind of book and lay another hand on the subject, although this time placing it in a totally different context.
Not living the research experience as a “modern” technician, but as if I had been commissioned by the Pharaoh Khufu himself, to build a magnificent building in order to pass on the genius, culture and skills of the Egyptian people to posterity, rather than to his (presumed) tomb.
My aim was not to discover the “real” solution used by the Egyptians, but only a “plausible” building method that would allow me to manage to rebuild a copy of the Great Pyramid of Khufu, using the technology of those times.
For years I read and studied everything I could find on the pyramid. I thought it through, writing and drawing on thousands of sheets, in search of a solution. Or better, “The Solution.”
The problem that beset me most was how the Egyptians could have erected such an immense pyramid, managing to “guess” both the inclination and the direction of the four edges, without any clear point of reference to guide them.
It is simplistic, but with no marking or points of reference, it is unthinkable to build a similar structure, without making mistakes.
Therefore, I thought about the use of ropes. It is true, rope stretchers existed in Ancient Egypt and they were surely employed.
But, in this case, how could four ropes be stretched from the four corners at the base of the pyramid and be fixed more than 140 metres high in mid- air?
Magic? Paranormal powers? Extra-terrestrial help? Certainly not! This was a big problem and I could not see any way round it.
Then, one day, the solution came to me. Exactly: “The Solution”. It had been right there before my eyes and, as often happens, it was simple, almost obvious...
I have written this book to share this discovery with all of you. I hope I will have the pleasure to convey all the emotions and feelings that I experienced during the various stages of my research."



"Les architectes égyptiens dévoilés - Sur le chantier de la Grande Pyramide", par Marco Virginio Fiorini - version française

Traduction en français par Raymond Xhrouet de l'ouvrage Nel cantiere della Grande Piramide. Gli architetti egizi svelati, de Marco Virginio Fiorini.
Pour consulter cet ouvrage en sa version originale : cliquer ICI


Présentation de l'ouvrage par son auteur :

"J’aime l’Égypte depuis mon enfance, fasciné par ce monde si lointain. Avec le temps, mon intérêt a évolué, passant de la simple curiosité pour un monde inconnu et son extraordinaire civilisation, à l’étude de l’œuvre architecturale la plus célèbre du monde : la Grande Pyramide.
Seule des sept merveilles du monde à avoir su résister à l’énorme poids du temps, la Grande Pyramide est un extraordinaire condensé de beauté, de majesté, de science, d’ingéniosité, de spiritualité et... de beaucoup de mystère.
C’est précisément ce mystère, enveloppant l’ensemble dans son manteau, qui fait de la Grande Pyramide cette énigme impénétrable que l’homme essaie de résoudre depuis quarante sept siècles.
Je suis architecte. Mon grand désir de comprendre comment ce miracle de l’intelligence humaine a pu être réalisé est donc naturel. J’ai relevé le "défi" lancé à l’aube de la civilisation par un peuple extraordinaire, en raison de ses capacités de réalisation de projets, d’organisation et d’exécution et qui, pourtant, disposait de moyens techniques de l’âge du bronze.
Tout en vivant cette "aventure", j’ai examiné les hypothèses de construction les plus diverses. J’ai rencontré de nombreux spécialistes et des gens passionnés par ces questions. Au fur et à mesure que j’approfondissais l’étude du sujet, je me rendais compte que, lorsqu’elles n’étaient pas vraiment fantaisistes, presque toutes les théories sur la construction de la Grande Pyramide avaient un caractère plus littéraire que technique.
De mon point de vue, "professionnel", ces théories débouchaient sur des conclusions contestables au niveau technique, qui en réduisaient ou en annulaient le caractère sérieux et les reléguaient dans l’oubli.
Voilà donc la raison d’écrire un livre tel que celui-ci : étudier à nouveau le sujet mais en le situant dans un contexte complètement différent.
Vivre l’expérience de la recherche non pas comme un technicien moderne, mais comme si j’avais été chargé par le pharaon Khéops lui-même, d’ériger un édifice merveilleux, destiné à transmettre à la postérité le génie, la culture et la hardiesse du peuple égyptien plutôt que sa tombe (présumée).
Mon intention n’était pas de trouver la "vraie" solution des Égyptiens, mais uniquement une méthode de construction "vraisemblable", permettant d’être en mesure de reconstruire, aujourd’hui, une pyramide identique à celle de Khéops avec, cependant, les techniques d’autrefois.
Pendant des années, j’ai lu et étudié tout ce que j’ai pu trouver, concernant la pyramide. J’ai réfléchi longuement, j’ai écrit et dessiné sur des milliers de feuilles, en cherchant une solution. Je dirais même : "La solution".
Le problème qui me tourmentait le plus c’était de savoir comment les Égyptiens avaient pu ériger une pyramide aussi énorme en réussissant à "deviner" aussi bien l’inclinaison que la direction des quatre arêtes, sans disposer de points de repère précis.
C’est une affirmation banale mais, sans tracé et sans points de repère, il est impossible de construire une telle structure sans se tromper.
Mais alors ? On peut penser à l’utilisation de cordes. C’est vrai, dans l’Égypte ancienne, existaient précisément les "tendeurs de cordes", les arpenteurs ; ils ont certainement été mis à contribution.
D’accord. Mais, dans notre cas, comment pourrait-on tendre quatre cordes à partir des quatre angles, à la base de la pyramide, à plus de 140 mètres de hauteur, dans un ciel totalement vide ?
Magie ? Phénomènes paranormaux ? Aides extraterrestres ? Non, certainement pas ! C’était plutôt un vrai problème dont je ne voyais pas la solution.
Et puis, un jour, voilà la solution. Mais oui : "La Solution". Elle était vraiment là, devant moi et, comme cela arrive souvent, elle était simple, presque évidente...
J’ai écrit ce livre pour partager cette "découverte" avec vous tous. Mon espoir est de réussir, en quelque sorte, à faire partager les émotions et les états d’âme qui ont accompagné les différentes phases de cette enquête."



dimanche 22 décembre 2019

"Les Pyramides commandent la vénération, encore plus que l'admiration" (Charles Lallemend)


photo extraite de l'ouvrage de Ch. Lallemend
 "L'Égypte est le "pays des Pyramides"; le Caire est la "ville des Pyramides".
Les Pyramides sont comme la signature historique et nationale de cette contrée d'où la lumière, la civilisation, les lettres et les arts ont pris leur essor, pour rayonner sur le monde entier, en passant par la Grèce. À ce tire, les Pyramides commandent la vénération, encore plus que l'admiration.
Expression colossale de ce qui a pu sortir des mains des hommes, elles sont là depuis cinquante ou soixante siècles, inrenversables ; et elles diront bien encore à cinquante ou soixante autres siècles que l'Égypte fut le berceau des civilisations du vieux monde, et que les populations riveraines du Nil ont pu édifier en ces temps reculés des constructions gigantesques, "merveilles du monde". Merveilles d'architecture surtout, si, sans s'attacher à la prodigieuse accumulation des matériaux, l'on considère, pour admirer sans réserves, la conception de l'intérieur de l'édifice, conception qui permet de ranger l'architecte de la pyramide de Chéops parmi les plus grands artistes de n'importe quel temps.
Les "savants d'à côté", comme il y en aura toujours, n’ont pas manqué d'attribuer aux Pyramides les destinations les plus variées : astronomique, météorologique ou climatérique. Il en est qui ont poussé la fantaisie jusqu à voir dans ces édifices le suprême refuge de la race humaine pour le cas de quelque nouveau déluge universel.
Les constatations scientifiques indiscutables qui ont eu raison de ces chimères, d'accord en cela avec les auteurs anciens, permettent d'affirmer une fois pour toutes, que les Pyramides sont des constructions tumulaires royales, remontant aux premières dynasties pharaoniques. Tumulaires, puisque les sarcophages y ont été retrouvés ; royales, parce que l'on connaît le nom des monarques qui y avaient été ensevelis et que, du reste, les tombes royales pouvaient, seules, être terminées en pointe. Hérodote, le père de l'histoire, qui a visité Les Pyramides quatre siècles et demi avant J.-C., alors qu’elles portaient encore des revêtements couverts d'inscriptions, nous a transmis les noms des rois qui les ont construites. Ces renseignements concordent avec ceux d'autres écrivains, comme Eratosthène et Diodore, et aussi avec les découvertes modernes, qui ont montré le nom de Chéops écrit dans l’une des chambres supérieures.

Il est donc avéré que les trois grandes Pyramides de Gizèh ont été construites par Chéops, Chephren et Mikérinus, dont les noms sont écrits Khoufou, Khafra et Menkéra, dans les inscriptions.
On connaît, entre le Delta et Fayoum, sur un parcours d'environ 75 kilomètres, plus de 80 Pyramides mais lorsqu'il est question des "Pyramides d'Égypte", on entend surtout parler des trois Pyramides de Gizèh, qui sont les plus grandes, les mieux conservées et les plus commodes à visiter, étant à peine à 12 kilomètres du Caire, auquel elles sont reliées par une fort belle route.
Vues de loin, de la citadelle du Caire ou des rivages du Nil, silhouettes dorées, empourprées, roses ou grises, selon l'heure du jour et l'éclat de la lumière, les Pyramides font aux paysages verdoyants de l'immense vallée un horizon dentelé, délicieusement original.
Et, sur la grande route qui mène en ligne droite du Nil à Gizèh, quand elles apparaissent encadrées par les branches des arbres ou reflétées dans quelque vaste mare laissée par l’inondation retirée, elles s’arrangent en des motifs gracieux et pittoresques.
De plus près, en bas de la côte, on éprouve quelque déception. Le défaut d'échelle ne permet pas une juste appréciation, et la masse rocheuse sur laquelle elles sont établies, leur fait, au point de vue du volume, une visible concurrence. Mais aussitôt que l’on parvient sur le plateau, on se sent empoigné et comme écrasé par leurs proportions colossales, par ces masses énormes, auprès desquelles les Bédouins groupés contre les assises inférieures apparaissent comme des fourmis au pied d'un gros chêne. On a alors le sentiment du volume prodigieux de ces édifices étonnants, de leur âge extraordinaire, et aussi de leur indestructibilité. On a devant les yeux des œuvres humaines qui dureront autant que les montagnes."


extrait de Le Caire, de Charles Lallemend (1826-1904), écrivain, peintre dessinateur et illustrateur

samedi 23 novembre 2019

Bilan des recherches de ScanPyramids (fin 2019)

La vidéo qui suit expose le bilan (novembre 2019) et les nouvelles orientations de recherche de la mission #ScanPyramids.
À ce stade des recherches, les différentes techniques mises en œuvre sont parvenues au constat que le "Big Void" au-dessus de la Grande Galerie de la Grande Pyramide de Giza est plus long qu'annoncé initialement. Il serait de 40 mètres de long. Son orientation reste encore à déterminer.
Les recherches portent également sur le couloir situé derrière les gigantesques chevrons de la face nord de la Grande Pyramide. 


 

ScanPyramids 2019 French Video Report from HIP Institute on Vimeo.

Sur ce sujet, un article de Science et Avenir, par Bernadette Arnaud : cliquer ici

La vidéo en anglais 

vendredi 8 novembre 2019

Seila : une modeste, mais vraie pyramide !



Pyramide de Seila (Seïlah) est située au sud de Kom el-Hammam
dans la région du Fayoum
Évidemment, elle ne peut rivaliser avec les stars du plateau de Guizeh. Elle ne joue pas dans la même cour. Quand on ne mesure que 7 ou 8 m de haut et que l’on ne comporte comme éléments structurels que 4 degrés ou rangées de pierres, de surcroît dans un piteux état, on adopte le profil bas. 
Et pourtant ! Elle peut quand même se prévaloir d’être attribuée à Snéfrou, dont le “patrimoine immobilier” inclut - excusez du peu ! - la pyramide Rouge, la pyramide Rhomboïdale et la pyramide de Meïdoum.

La pyramide de Seila (Seïlah) - car c’est bien d’elle qu’il s’agit - est située un peu au sud de Kom el-Hammam dans la région du Fayoum. Ses quatre côtés sont presque parfaitement alignés sur les quatre points cardinaux, “faisant de cette pyramide la première à offrir cette particularité”. Elle est la plus au nord d’une série de sept petites pyramides à degrés, échelonnées dans la vallée du Nil, la plus au sud étant sur l’île Éléphantine.  

Ses caractéristiques sont modestes. Elle ne possède même pas de chambre funéraire ! Édifiée sur un monticule, elle devait mesurer, dans son état originel, une vingtaine de mètres de hauteur (les évaluations varient de 17,8 m à 21 m). Toujours à l’origine, chacun de ses côtés, à la base, mesurait une trentaine de mètres, soit un “coeur” de 15 m + 2 fois 3 couches d’accrétion de 2,50 m chacune. Aujourd’hui, la base est réduite à 25 m. L’inclinaison des gradins est évaluée à 76°.

Pyramide de Seila (Seïlah) est située au sud de Kom el-Hammam 
dans la région du Fayoum
Faisant suite à une première description de la pyramide par William Matthew Flinders Petrie, qui qualifie l’édifice de “mastaba”, Ludwig Borchardt (1863-1938) se rend sur le site en 1898, mais n’entreprend pas de fouilles proprement dites. Il se contente d’étudier brièvement le monument et d’en publier une très courte description ("Die Pyramide von Silah," ASAE I, 1900). Ce qu’il observe des vestiges, avec notamment des inscriptions du constructeur, l’amène à penser qu’il s’agit bien d’une pyramide à degrés, non d’un mastaba, et qu’elle doit être attribuée au roi Snéfrou

En 1937, l’archéologue français André Pochan revient sur le site. Lui aussi se contente d’une prospection de surface et la datation qu’il propose, dans le “Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale” (28 mai 1937), reste floue. Elle diffère en tout cas de celle de Borchardt : “Cette pyramide, écrit-il, pourrait dater de la XIIe dynastie ; elle se dresse dans un paysage vraiment imposant. Éventrée, elle pourrait néanmoins fournir des renseignements importants pour l’histoire du lac Moeris, car elle se trouve à proximité d’un site, non encore fouillé à ma connaissance, et qui semblerait correspondre à l’ancienne Sanah de Maqrizi et d’Abû Sâlih.”

La première étude “sérieuse” de la pyramide est à attribuer à Jean-Philippe Lauer. Cet égyptologue français effectue en 1962 des relevés de l’édifice, établis comme suit : 50 coudées égyptiennes (une coudée = environ 50 cm) pour chaque côté ; 40 coudées de hauteur ; 2,60 m pour l’épaisseur de chaque accrétion. Il attribue la pyramide à Houni, père de Snéfrou, ou à la reine Hétep-Hérès Ire, épouse de Snéfrou. La période de construction du monument serait donc à situer à la jonction entre la IIIe et la IVe dynasties.


Pyramide de Seila (Seïlah) est située au sud de Kom el-Hammam 
dans la région du Fayoum
En 1987-1988, succédant à une courte mission géologique menée en 1981 par Leonard H. Lesko, président du département d’égyptologie à l’Université Brown (USA), une nouvelle mission de fouilles prend la direction de l’oasis du Fayoum. Elle est dirigée par l’Américain C. Wilfred Griggs. Elle réunit des chercheurs des universités de Berkeley (Californie) et de Brigham Young, ainsi que l’égyptologue égyptien Nabil Swelim. Les archéologues découvrent à proximité de la pyramide une nécropole d’époque romaine et copte. Ayant entrepris de dégager la pyramide, ils constatent eux aussi, confirmant en cela l’étude de Lauer, qu’il s’agit d’une structure pleine à quatre degrés. Ils remarquent par ailleurs que des pillards ont autrefois éventré la construction et creusé à l’intérieur dans l’espoir, resté vain, d’y trouver quelque trésor dans une éventuelle chambre funéraire. Ils découvrent enfin sur le site les restes d’une statue brisée représentant le roi Snéfrou et une stèle comprenant les noms de ce pharaon. Aucune mention par contre de Houni. La conclusion s’impose donc : la pyramide de Seila a bien pour constructeur le premier pharaon de la IVe dynastie !

En l’absence de chambre funéraire, quelle était donc la fonction de cette pyramide ?
“Il pourrait s'agir, écrit Sébastien Polet dans “Scribium”, d'un lieu pour rendre hommage au roi divinisé (après sa mort). Ainsi, les habitants du Fayoum pouvaient rendre hommage à Snéfrou en allant à Seila, ils n'étaient pas obligés d'aller jusqu'à Dachour ou Meidum. Mais aussi séduisante soit cette théorie, il ne s'agit que d'une hypothèse.”

Dans son ouvrage “Architecture, Astronomy and Sacred Landscape in Ancient Egypt”, Giulio Magli établit un lien “strict” entre la pyramide de Meïdoum et celle de Seila, “as a companion to Meidum”, pour transmettre un “message de pouvoir”.

C’est ce que confirme Pascal Vernus, dans son “Dictionnaire amoureux de l’Égypte pharaonique” (Plon, 2009), lorsqu’il écrit à propos des sept pyramides mineures implantées dans la vallée du Nil : “Ces petites pyramides ne servaient pas de tombes à proprement parler, aucune ne comportant de dispositif sépulcral. Au mieux auraient-elles pu jouer le rôle de cénotaphe, extension du vaste dispositif funéraire dont la sépulture réelle était le centre, en la préfigurant dans l’espace et, sans doute, dans le temps, comme une sorte d’avant-garde monumentale. Par ailleurs, nul doute qu’elles signalaient et proclamaient à travers leur masse déjà ostensible, somme toute, la présence du pharaon dans les différentes circonscriptions de son territoire. Mais on ne saurait s’en tenir à ce genre d’explications, plausibles, recevables même, mais bien vagues. Il se pourrait qu’elles fussent intégrées dans des dispositifs rituels visant à réaffirmer et à régénérer la puissance du pharaon à certains moments de son règne, jugés cruciaux.” 
Marc Chartier

sources


La pyramide de Seila en Égypte” (Sébastien Polet)

Architecture, Astronomy and Sacred Landscape in Ancient Egypt, by Giulio Magli
Cambridge University Press, 2013 


Les pyramides "affirment l'espoir, mais seulement l'espoir de l'éternité" (Gabriel Hanotaux)


photo attribuée à Lekegian (circa 1875).
Les premières utilisations de la colorisation photographique datent du milieu du XIXe s.


"3 mars.  Réveil, le matin, dans une brume légère, délicate, transparente, qui enveloppe, éclaire, tamise et fait valoir tout.
Sur le balcon : Stupeur !... Les Pyramides. Elles sont là, - un peu là, - sur l'autre rive du Nil, suspendues dans cette brume radieuse ; les trois triangles dessinent géométriquement leur repos immuable. Se sont-elles donc rangées ici, depuis je ne sais combien de siècles, pour servir de sujets de "cartes postales" aux hôtels fastueux et aux touristes futiles ?
Le Nil leur arrange un premier plan de lumière, sur lequel de longues voiles de dahabiehs, comme de puissants oiseaux aquatiques, traînent leur ombre flottante. (...)
Les trois grandes Pyramides, sans parler des petites, font comme un troupeau, affirmant le parti pris de la civilisation mystérieuse. Mais nous ne voyons que "Chéops". Sa masse ne permet ni de regarder ni de respirer ailleurs. L’impression, c'est la mort, la mort démesurée. Telle est bien la volonté indéniable de ces anciens bâtisseurs. Terre morte, visage mort, passé mort, mort en terre, mort dans le ciel, mort à fond ; et, le tout, à force d'être mort, immortel. Et sans tarder, d'instinct, par un élan extraordinaire de la pensée on se reporte au plus extrême éloignement des souvenirs humains pour avoir quelque idée de ce qui s'était passé auparavant et qui avait permis aux rois de la IIIe dynastie, héritiers ultimes, d'élever, 3 ou 4 000 ans avant Jésus-Christ, un monument aussi parfait, d'une science aussi impeccable et, surtout, d'une conception philosophique aussi surprenante.
S'il n’y a pas une erreur de calcul d'un dix-millième dans l'égalité des mesures de chacun des côtés d’un carré de 233 mètres ; s'il en est de même pour le calcul du nivellement, bien qu'un accident de terrain, à la place même de la construction, ait rendu impossible la mesure directe d’un point à un autre ; si l'orientation de cette aiguille, qui marque le pas du soleil sur le sable, est impeccable ; s'il n’y a rien à relever dans l'équation et l'épure de l'immense bloc mathématique ; si l’on ne trouve pas une fissure où glisser un cheveu dans le jointement de ces lits de pierres qui pèsent en moyenne, chacune, deux tonnes et demie, à tel point que le colossal édifice a pu être assimilé à un "chef-d'œuvre d’orfèvrerie" ; s’il en est ainsi et que la science comme l’art soient sans défaut, il faut bien admettre qu'une préparation antérieure de milliers et de milliers d'années a, seule, permis à ces manieurs de pierres et de peuples de réaliser un si absolu prodige. Et il n’est pas isolé ! L'Égypte entière est pavée de chefs-d'œuvre. (...)
Tel est le problème auquel aboutit cet entassement de choses d'une si haute perfection géométrique et mécanique. Dans sa rigidité, elles affirment l'espoir, mais seulement l'espoir de l'éternité. C'est un premier pas, non le triomphe."

extrait de Regards sur l'Égypte et la Palestine, par Gabriel Hanotaux (1853-1944), de l'Académie française, diplomate, historien et homme politique français.

jeudi 8 août 2019

"La véritable pyramide géométrique à parois lisses est devenue, aux yeux des peuples modernes, comme le symbole même de l’Égypte" (Charles Boreux)

La grande Pyramide de Gîzeh (Pyramide de Khéops). Calcaire. IVe dynastie (environ 2800 ans avant J.-C.) 
(D'après Béchard et Palmieri, L 'Égypte et la Nubie, pl. XLIII)


"En Égypte, le culte du mort exigeait en principe deux monuments : d’une part, la chambre funéraire, qui constituait la sépulture proprement dite, et, d’autre part, la chapelle funéraire, ou, plus précisément, l’ensemble des pièces dans lesquelles étaient célébrées, ou censées l’être, les multiples cérémonies de l’offrande destinées à assurer la survie de celui qui en était l’objet. 
Déjà, lorsqu’il s’agissait de tombes de particuliers, le souci de séparer soigneusement la chambre - où le mort, à partir du jour des funérailles, était muré pour l’éternité - d’avec les salles de culte dont l’accès devait, au contraire, au moins à certaines dates, être laissé libre aux membres de la famille et aux prêtres, avait conduit les architectes égyptiens à ménager celles-ci au-dessus de celle-là, en avant et à l’intérieur d’énormes massifs en briques ou en pierre calcaire, élevés au-dessus du sol de la nécro- pole, et auxquels on donne aujourd’hui le nom de "mastabas". 
Quiconque a visité, à Sakkarah, les grands mastabas de la Ve et de la VIe dynastie - le mastaba de Tî, par exemple, ou encore celui de Mérérouka, lequel ne compte pas moins de trente-deux salles - ne saurait plus jamais oublier l’effet saisissant qu’ils produisent ; mais même les mastabas de dimensions moindres, lorsqu’ils alignaient les unes à côté des autres, en files régulières, les nobles proportions de leurs façades, ne devaient leur céder en rien à cet égard. L’impression laissée par les tombes royales était certainement plus grandiose encore, puisque, dans ces tombes, la distinction entre la chapelle et la chambre était réalisée au moyen d’un ensemble architectural beaucoup plus important. Ici, en effet, la chapelle, agrandie au point d’être remplacée par un véritable temple, formait une construction spéciale, accolée extérieurement à la façade orientale de la pyramide, et à laquelle on accédait par une longue chaussée couverte partant d’une autre construction bâtie sur la rive du Nil. Et, quant à la chambre funéraire, c’était, comme l’on sait, cette pyramide elle-même. 
Si les mastabas des hauts fonctionnaires de l’Ancien Empire ont été visiblement élevés à l’imitation des mastabas en briques dans lesquels les rois égyptiens se faisaient ensevelir au commencement de l’époque historique, ce dernier type de sépulture royale paraît être tombé assez vite en désuétude - peut-être, précisément, parce que les particuliers se l’étaient trop facilement approprié -, et les Pharaons, à partir de la IIIe dynastie, ont remplacé le mastaba en briques par la pyramide en pierre. Celle-ci, au début, n’est encore que la réunion de plusieurs mastabas édifiés en retrait les uns au-dessus des autres, et affecte, en conséquence, cette forme en escalier dont la pyramide à degrés du roi Djosir à Sakkarah (IIIe dynastie) et celle du roi Snéfrou à Meidoum (commencement de la IVe dynastie) nous ont conservé de si curieux exemples. Au contraire, les successeurs immédiats de Snéfrou adoptent définitivement la véritable pyramide géométrique à parois lisses, qui va rester dorénavant, jusqu’à la fin du Moyen Empire, la tombe royale par excellence, et qui est devenue, aux yeux des peuples modernes, comme le symbole même de l’Égypte. On peut dire, en tout cas, qu’elle représente l’expression la plus parfaite de l’art de ce pays, si cet art se caractérise bien, en effet, par la recherche des proportions colossales. 
Ce n’est pas seulement parce que ces proportions, quand on songe que les trois grandes pyramides de Gîzeh datent de la IVe dynastie, prennent l’aspect d’une sorte de défi constructif - la plus grande, celle de Khéops (Khoufou) devait mesurer autrefois près de 150 mètres de hauteur sur une longueur de côté de 230 mètres environ - ; c’est aussi, et surtout, parce que ces pyramides - prodigieux amoncellement de pierres entassées au-dessus d’un caveau de quelques mètres - 10 de haut - traduisent, bien moins encore que le désir de mettre le sarcophage d'un roi à l'abri des profanations, celui d'égaler à la majesté divine de ce roi l’énormité du monument dans lequel était dissimulée sa sépulture. 
Et sans doute le grand Sphinx de Gîzeh, gardien silencieux de la nécropole, accroupi depuis cinq mille ans devant la seconde pyramide, est-il né, lui aussi, d'une préoccupation analogue : avant d'être pris pour l'image du dieu solaire Harmakhis, il ne visait, très probablement, qu'à symboliser par ses énormes dimensions (sa hauteur est d'une vingtaine de mètres, et sa longueur de près de soixante) la grandeur et la toute-puissance du roi Khéfren."

(extrait de L'Art égyptien, 1926, par Charles Boreux (1874 - 1944), conservateur-adjoint au Musée du Louvre 

Un autre morceau choisi de cet auteur proposé par l'Égypte entre guillemets :

"Le sentiment de la grandeur est à ce point inné chez les Égyptiens qu’il caractérise déjà les œuvres les plus anciennes de leur architecture et de leur sculpture" (Charles Boreux)







samedi 25 mai 2019

"Thônis-Héracléion, poids et pierres de pivotement", par Franck Goddio et Jean Kuzniar

Jean Kuzniar, dont la théorie sur la "construction pharaonique : les outils et leurs utilisations" a été relayée par ce blog, porte à notre connaissance un article de Franck Goddio (président de l'Institut Européen d'archéologie sous-marine et directeur des fouilles de Thônis), publié en 2018 dans la revue Göttinger Miszellen sous le titre "Thônis-Héracléion, poids et pierres de pivotement", et à la rédaction duquel il a contribué.
Présentant cet article, Jean Kuzniar précise : "Les pierres de pivotement sont les outils les plus importants retrouvés en Égypte, mais l'utilisation de ces outils est un savoir-faire perdu. Franck Goddio en a retrouvé dans le site englouti de Thônis-Héracléion. Que sont ces pierres ? La question restait sans réponse. Mon livre lui a été offert et la réponse lui paraît évidente."
Pour les notes et la bibliographie de cet article, on se référera au texte original : Jahrgang 2018 (254-256)- Inhaltsverzeichnis GM 256 (2018), revue de la Georg-August-Universität Göttingen.
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"Le vaste site de l'ancienne bouche Canopique submergée en baie d'Aboukir s'étend sur 110 km2 et toute la partie est de la ville de Canope, ainsi que le port de Thônis, situé 3,5 km plus à l'est, sont maintenant sous les eaux. La ville de Thônis-Héracléion a été localisée sur la rive ouest de l'embouchure du fleuve et, avant la création d'Alexandrie, cet emporion, fluvial et maritime à la fois, fut le lieu privilégié d'échanges avec le monde méditerranéen durant l'époque saïte et le règne des dernières dynasties indigènes. La cité égyptienne resta cependant très prospère après le détournement du commerce international au profit de la capitale des Lagides, en raison du rôle dynastique joué en faveur des Ptolémées par le grand temple des 'maîtres du gereb', à savoir le dieu Amon et son fils Khonsou. 
De nombreux poids grecs et égyptiens ont été mis au jour sur l'aire de ce port qui fut en fonction entre le septième siècle et la première moitié du deuxième siècle avant J.-C. La plupart sont en plomb, un matériau trouvé en grande abondance sur ce site, et ils accroissent considérablement le nombre de poids faits de ce métal trouvés en Égypte. 
Les seuls qui soient datables sont des poids grecs carrés et plats inscrits de symboles de type athénien utilisés au cours de la seconde moitié du quatrième siècle avant J.-C. Aucun des poids proprement égyptiens provenant de Thônis-Héracléion n'est inscrit. Leur origine est cependant aisément identifiable par leur aspect soit en dôme déjà attesté à l'Ancien Empire, soit en tronc de cône à calotte (cupcake shape) qui est la forme la plus courante de poids égyptien. Sur le site de Thônis-Héracléion, les premiers sont presque tous en plomb, et les seconds majoritairement de bronze. Dans le reste de l'Égypte, ces deux types de poids au sommet arrondi sont surtout en pierre, mais aussi en bronze, d'autant que l'usage du métal se développe au premier millénaire. Ces deux formes dômées sont particulièrement fréquentes à la Basse Époque et dans le Delta, ce que viennent encore confirmer les fouilles de la région Canopique. 
Alors que la majorité des poids, qu'ils soient grecs ou égyptiens, pèsent moins de 50 gr, deux exemplaires en pierre de cônes à calotte provenant de Thônis-Héracléion, l'un de quartzite et l'autre de granite, se distinguent par leur matière, leur taille et surtout par leur poids, 46,5 kg pour le premier et 28 kg pour le second (figures 1 et 2). 


Ces deux spécimens ont été découverts sur la zone nord de la ville. Celui de granite rose a été localisé sur une aire utilisée pour la découpe de grands éléments architectoniques et de statuaire de granite provenant du démontage ou de la destruction d'un sanctuaire. D'autres spécimens granit de grande taille sont connus : de grosses pierres taillées en cônes à calotte semblables à celles découvertes à Thônis-Héraclèion, certaines pesant plus de 50 kg, sont les collections du Petrie Museum de Londres et du Musée du Caire. 
Cette singularité, sans exclure leur utilisation pour la pesée (grain, bois...), attire l'attention sur une autre fonction possible, à savoir celle de "pierres de pivotement". Ces pierres étaient utilisées par les Égyptiens pour déplacer ou élever des monolithes de cinq à plusieurs centaines de tonnes. De dimensions très variées, en moyenne 20 cm, elles sont taillées dans un matériau très dur, diorite ou granite. La partie conique est destinée à être encastrée dans une poutre de bois ou un billot ; serties dans le bois par le poids de la charge, elles acquièrent alors stabilité et résistance, cependant que le dessus bombé qui dépasse assure le point de pivotement. 
Ces pierres ont été découvertes en grand nombre dans les carrières antiques ou dans les dépôts de fondation. Même celles de petites dimensions pouvaient servir aux manipulations de blocs de construction : insérées dans des billots espacés et disposés de chaque côté du bloc, elles étaient utilisées comme point de pivotement et d'appui à des leviers qui permettaient à plusieurs ouvriers, travaillant à la manière des rameurs, de faire avancer une lourde charge. Les dômes usés, voire même presque aplatis de quelques exemplaires (figure 3) attestent de leur emploi au maniement d'objets massifs. 


Les curieuses formes égyptiennes en dôme ou tronc de cône à calotte s'expliquent ainsi beaucoup mieux. À l'origine, les poids égyptiens de formes très variées, sont faits de pierre. À l'Ancien Empire, les poids gravés d'un cartouche royal ou d'un nom de particulier sont, eux, volontiers rectangulaires, soigneusement polis et constitués de belles pierres (jaspe, serpentine verte, albâtre...). De nombreux poids du Nouvel Empire provenant de Deir el-Medineh sont de simples cailloux ramassés dans la montagne thébaine, ou des remplois de morceaux de monuments brisés, et c'est leurs inscriptions hiératiques peintes à l'encre noire ou rouge qui indiquent leur rôle dans la pesée. On s'en servait pour vérifier le poids des outils en métal confiés aux ouvriers, et pour peser des biens de consommation ou des vivres. Le plus lourd, en calcaire, pèse 13,870 kg. À toutes les époques, les exemplaires à dôme ou de troncs de cône à calotte étaient susceptibles d'être à la fois utilisés par les carriers ou de servir pour la pesée, et ces formes auront été données aux poids faits de minéraux plus tendres ou prestigieux, ou de métal, même très mou comme le plomb. 
Nous ne disposons pas de textes égyptiens sur la science des bâtisseurs, car, comme on l'a fait remarquer, "tout ce qui relève des techniques de l'ingénieur n'a jamais été formalisé par écrit, du moins dans l'état actuel de nos connaissances... La transmission des savoirs techniques artisanaux, du maître au disciple, s'apparentait à une initiation où la religion avait sans doute une part importante." Le secret ayant été la règle, seule l'ouverture large de l'archéologue aux avis des "sachants" permettra d'éclairer bien des points qui restent encore obscurs."