jeudi 13 septembre 2018

La science moderne n'en sait pas plus qu'Hérodote sur la construction des pyramides (Marius Bernard - XIXe-XXe s.)

Extraits de Autour de la Méditerranée... Terre Sainte et Égypte. De Jérusalem à Tripoli, par Marius Bernard (1847-1914), voyageur et médecin, membre correspondant de la Société des gens de lettres, officier de l'instruction publique, chevalier de la Légion d'honneur.

Tout homme de lettres qu'il était, cet auteur a dû avoir à sa disposition une documentation quelque peu restreinte sur les pyramides de Guizeh pour s'en tenir à des propos aussi rudimentaires et peu avisés, autant sur ces pyramides elles-mêmes, qualifiées de "monuments exorbitants de la bêtise et de la cruauté humaines", que sur les conditions et les auteurs de leur construction.
 
Illustration extraite de l'ouvrage de Marius Bernard
"Nous sommes arrivés à la lisière du désert et devant nous, vers le couchant, ondulent les sables jaunes de l'ardente Libye ; à droite s'ouvrent, hélas! les portes d'un hôtel, mais, à gauche, les trois pyramides s'élèvent, monstrueuses, sur un plateau rocheux, et tout s'écrase sous leur masse colossale, tout s'efface devant le mystère de leur antiquité. Elles étaient déjà vieilles de deux mille ans et, vestiges déconcertants de civilisations plus anciennes encore, des ruines de cités les entouraient déjà alors que vivait Abraham, lorsque Jacob vint en Égypte, du temps de ces patriarches qui, dans les ombres du passé, nous apparaissent vaguement comme les chefs à demi préhistoriques des premières sociétés humaines, comme voisins du premier homme. Le bonheur avait régné sur la terre de Misraïm jusqu'au jour où le pharaon Chéops entreprit le premier, le plus grand de ces ouvrages. 
Il usa, pour trouver de l'argent, des moyens les plus infâmes ; les temples se fermèrent ; il interdit les sacrifices ; chacun fut employé dans les carrières de la chaîne Arabique d'où les matériaux, transportés sur le Nil et traînés dans les sables, arrivaient jusqu'ici ; cent mille ouvriers qui ne pouvaient, il est vrai, travailler qu'entre les crues du Nil, y peinèrent, enfin, pendant vingt ans consécutifs et, sans compter le reste, les oignons et les aulx qui, avec des radis, étaient leur unique salaire coûtèrent, à eux seuls, huit millions de francs. Comment purent ces malheureux remuer, sans machines, élever, entasser ainsi ces blocs démesurés ? Hérodote, qui voyageait, pourtant, cinq siècles avant Jésus-Christ, en est déjà, sur ce point, réduit à des conjectures et la science moderne n'en sait pas plus que lui, se demande même à quoi ont servi les pyramides et a voulu en faire de simples
observatoires ou des obstacles opposés à la marche des sables. 

Venu du Grec 'pouramis', 'pouramidos', qui n'est que le mot égyptien de 'bouramis' emprunté lui-même à un ancien dialecte phénicien dans lequel 'bour-a-mis' signifiait le caveau du mort, leur nom seul dit cependant quelle fut leur destination. 
Monuments exorbitants de la bêtise et de la cruauté humaines, produits d'une civilisation qui, pour les peuples avilis, était pire cent fois que la barbarie primitive dans laquelle était encore plongée l'Europe tout entière, c'étaient des sépultures, des tombeaux gigantesques qu'élevaient pour eux-mêmes des tyrans affolés par un orgueil aveugle, insensé, par une vanité, risquons le mot, pyramidale.
Grossièrement pavé, mais tout couvert de sable, un petit chemin en pente nous conduit, en quelques pas, au pied de la plus grande et de la plus ancienne de ces constructions étonnantes dont, adopté par la géométrie, le nom vaut une description, la pyramide de Chéops dont l'axe a 138 mètres et dont, triangles à peu près équilatéraux, les quatre faces inclinées ont, en moyenne, 23o mètres de côté et, dépouillés de leur revêtement, sont formés aujourd'hui par des sortes de gradins plus ou moins réguliers, plus ou moins tourmentés et hauts de 1 à 2 mètres. (...)
Légèrement tronquée par des écroulements, la pyramide se termine par un plateau de 10 mètres carrés et, blottis entre des blocs, deux Anglais, gravement, y mangent des sandwichs et y sablent du vin de Champagne. Asseyons-nous sur la plus haute pierre, buvons à l'alcarazas qu'un Arabe a monté, allumons une cigarette et regardons autour de nous. (...)

Descendons maintenant, mais arrêtons-nous en chemin.
À 15 mètres du sol, sur la face septentrionale de la pyramide, s'ouvre un étroit soupirail que cachaient autrefois les pierres du parement et d'où, pour s'enfoncer dans sa masse compacte, part, dallé de pierres polies et glissantes, un petit corridor incliné, parallèle à l'axe du monde et d'où l'étoile polaire apparaît, pendant la nuit, comme au bout d'un télescope. À mi-distance entre son ouverture extérieure et l'axe de la pyramide, il bifurque en deux branches : l'une qui continue sa direction et qui conduit à un souterrain, l'autre qui monte obliquement jusqu'à un palier d'où partent trois nouveaux couloirs. L'un de ceux-ci est une sorte de puits par lequel, grâce à des encoches pratiquées dans les pierres, on peut descendre jusqu'à une trentaine de mètres sous le sol de la pyramide et qui était la fin d'une sorte de tunnel commençant au sphinx ; le deuxième, horizontal, gagne la chambre de la reine ; le troisième, enfin, que nous suivons assez facilement à la clarté du magnésium, traverse un second palier où nous nous engageons dans une petite ouverture dont l'arcade laisse pendre sur notre tête un énorme moellon que l'on dirait près de tomber. 

Et, fatigué de nous baisser, de ramper, de glisser, d'escalader ; fouetté par l'aile palpitante de chauves-souris effarées ; assourdi par les cris des Arabes, nous arrivons, enfin, à la chambre du roi dont la voûte de pierres imite des poutrelles qui soutiendraient un toit à deux versants et où, vide à présent, violé par les archéologues, gît, en granit, un sarcophage introduit jusqu'ici on ne sait trop comment."

mardi 11 septembre 2018

"Extérieurement, (la pyramide de Chéops) fut construite, telle qu'elle avait été conçue, d'un seul jet, sans aucune modification de plan" (Jacques Vandier)

Extraits de Manuel d'archéologie égyptienne, tome II, 1954, par Jacques Vandier (1904-1973), conservateur en chef du département des antiquités égyptiennes au Musée du Louvre :
cliché de Beniamino Facchinelli (1839-1895)
 "Comme toutes les pyramides, à l'exception de celle de Djéser, à Saqqara, la pyramide de Chéops est construite sur plan carré, avec 230 m. de côté. Les différences entre les longueurs de base des quatre faces sont tellement insignifiantes - elles sont de l'ordre de quelques centimètres - qu'on peut les négliger. Extérieurement, elle fut construite, telle qu'elle avait été conçue, d'un seul jet, sans aucune modification de plan. Son orientation, par rapport aux points cardinaux est si exacte qu'elle ne peut être due au hasard et qu'elle suppose, chez le maître d’œuvre, des connaissances astronomiques.
Le corps de la pyramide est fait de blocs de calcaire bien ajustés autour d'un noyau rocheux peu élevé (...). On a calculé, d'une façon très approximative, qu'il avait fallu 2.300.000 blocs pour construire la pyramide. Il ne semble pas utile d'insister sur le côté colossal - le mieux connu, sans doute - d'un monument qui, une fois achevé, s'élevait à 146 m. 59 de hauteur. Lorsque le massif eut atteint la hauteur voulue, on procéda au revêtement, fait, comme d'habitude, en blocs de calcaire fin de Toura. Ce revêtement a été presque entièrement arraché, les plus gros fragments demeurés en place se trouvant vers le haut, quelques assises au-dessous du sommet. La pente des quatre faces, par rapport à l'horizontale, est de 51° 52'.
Petrie a constaté que la pyramide ne s'élevait pas sur un socle, mais sur une première assise, construite directement sur le sol, et dont le lit supérieur avait été aplani au niveau des cours environnantes. "Cependant", ajoute Lauer, "à chacun des angles de celle-ci (la pyramide), et là seulement, le revêtement était constitué par un ou plusieurs blocs plus importants, qui descendaient au-dessous du niveau de base de l'assise, jusqu'au roc, tandis que le dallage de la cour venait s'appuyer contre eux." 
La construction d'un monument comme une pyramide pose de difficiles problèmes architecturaux que nous n'aborderons pas ici. (...) Pour Lauer, l'emploi "d'instruments de levage" reste, en tout cas, très hypothétique. Il est probable que les Égyptiens se servaient de rampes perpendiculaires, ou, peut-être, enveloppantes, et de traîneaux, sur lesquels étaient chargés les blocs. Des traces de ces rampes ont été trouvées à Meïdoum à Abou Gourob et ailleurs, et on sait que cette méthode a toujours été prisée des Égyptiens. S'il reste un doute sur la nature exacte du procédé de construction, on ne saurait, en revanche, mettre en doute la perfection de ce procédé, et les pyramides, surtout les plus anciennes, comptent parmi les plus grands chefs-d’œuvre architecturaux de tous les temps."

lundi 3 septembre 2018

Les rampes mises en oeuvre pour la construction des pyramides ont sans nul doute, selon Ian Shaw et Paul Nicholson, représenté des "exploits majeurs"

Extraits de The British Museum Dictionary of Ancient Egypt, 1995, de Ian Shaw et Paul Nicholson


Methods of construction
"There has been considerable speculation concerning the means used to construct the pyramids. No textual records outlining such methods have survived, presumably as a result of the accident of preservation (or perhaps even a proscription on the description of such a sacred task) ; the suggestion is occasionally made that no records were kept because pyramid construction was regarded as a comparatively prosaic activity not worthy of record, but this is surely unlikely given the vast resources and amounts of labour involved in such projects. 
The careful survey work begun by Petrie, and  extended in recent times by Mark Lehner, has shown that the Giza site was carefully levelled probably by cutting a series of trenches as a grid and flooding them with water, then reducing the surrounding stone 'islands' to the desired level.
The cardinal points would subsequently have been determined astronomically. Much of the required stone was obtained from sources immediately adjacent to the complexes themselves, with only the fine limestone for the outer casing being brought from Tura across the river. When granite was needed, for such purposes as the lining of burial chambers or, in the case of Menkaura, part of the casing, it was brought up the Nile from Aswan (and indeed reliefs in the causeway of Unas show granite columns being conveyed by boat from the quarries to the temple). The final stage of transporting the stone would probably not have been as difficult as it now appears, since the flood waters of the annual inundation would have allowed the boats to bring the stone close to the pyramid itself. Since the flood also produced a slack period in the agricultural year, the king was able to employ large bodies of seasonally available labour.
The methods by which the stone blocks were raised into position remains a contentious issue. A variety of techniques have been suggested, from the use of simple cranes (based on the shaduf style of irrigation) to elaborate systems of levers and rockers, which would certainly have been used in positioning the blocks. What seems certain, from the archaeological evidence, is that ramps were used. These would have grown longer and higher as the pyramid became larger, and would no doubt have been major feats of engineering in themselves. There are only surviving traces of long, straight ramps, but it has been suggested that the terraced nature of the pyramid core would have often made it more convenient to use a series of much smaller ramps built along the sides of the pyramid from step to step ; the remains of these would no doubt have been lost when the outer casing was applied. 
The casing would have been smoothed from top to bottom while the scaffolding or ramps were gradually cleared away. Once the debris had been cleared from the site, the mortuary temple and subsidiary pyramids would no doubt have been completed. It is also possible that the causeways from pyramid to valley temple originally served as construction ramps from quay to building site, and the valley temple would have been built beside a quay connected with the Nile by canal."

dimanche 2 septembre 2018

Réexamen des phases de construction de la pyramide rhomboïdale, par Franck Monnier et Alexander Puchkov

"The Construction Phases of the Bent Pyramid at Dahshur - A Reassessment", by Franck Monnier, Alexander Puchkov
ENiM 9, 2016, p. 15-36 - Équipe Égypte Nilotique et Méditerranéenne UMR 5140 "Archéologie des Sociétés Méditerranéennes" Cnrs - Université Paul Valéry (Montpellier III)  


"By comparing the internal arrangements of the Meidum pyramid and the Bent pyramid, it is clear that the ‘chimney’ of the lower layout of the Bent pyramid was undoubtedly planned as a route to reach a burial chamber. But for some reason (we think that the invention of a new system of closure was the main cause), this lower arrangement was abandoned and it was decided to build a new one at a higher level, with an entrance in the western face. The burial chamber was made first. Following our new observations, there is no doubt that this upper room was not damaged by overloading. It underwent significant changes, its floor was raised twice, just after its ceiling was installed. The vault was also re-cut twice in order to form new flat walls for the burial space. 
Technical reasons including some unpredictable settlement led the architects to reduce the slope of the pyramid’s faces from 60° to ~44°, and to abandon the new western access. In order to retain an access route to the burial chamber, the Egyptians cut a connecting passage between the lower chamber and the horizontal corridor. The modifications that had been undertaken since the beginning of the project continued to reveal unpredictable behavior in the masonry including settlement of the outer mantle and surface breakdown of the vault in the upper chamber. The architect was finally forced to leave this site with its bent shape, and to establish a new building project at North Dahshur. This third pyramid of Snefru would benefit from the knowledge developed during the first part of his reign."

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"Même aujourd'hui, la construction de la Grande Pyramide poserait des problèmes considérables de direction et d'exécution des travaux" (John Baines, Jaromír Málek)

Extraits de Atlas of Ancient Egypt, 1981, by John Baines, Jaromír Málek, adaptation française par Monique Vergnies et Jean-Louis Parmentier, sous le titre Atlas de l'Égypte ancienne, 1990.
John Baines est un égyptologue britannique qui fut, de 1976 à 2013, professeur d'égyptologie à l'Université d'Oxford et membre du Queen's College d'Oxford.
Jaromír Málek, est égyptologue, ancien conservateur des archives du Griffith Institute de l'Université d'Oxford


"(La) grande galerie, à haut plafond en encorbellement, est la partie la plus remarquable de l'intérieur (de la Grande Pyramide). Elle devait (...) servir à emmagasiner les blocs de granit destinés à être déversés dans le couloir ascendant pour le boucher définitivement. (...)
Même aujourd'hui, la construction de la Grande Pyramide poserait des problèmes considérables de direction et d'exécution des travaux. Le projet doit avoir été plus ou moins achevé à la fin de la vingt troisième année du règne de Chéops. Sa réalisation nécessita chaque année 100 000 gros blocs (c'est-à-dire environ 285 par jour) pesant en moyenne chacun deux tonnes et demie, qu'il fallait extraire, dégrossir, transporter jusqu'au chantier et mettre en place. Au fur et à mesure que la construction avançait, la hauteur laquelle il fallait monter les blocs augmentait, tandis que la plate-forme disponible pour travailler décroissait rapidement. Lorsque le monument eut atteint une certaine hauteur, le transport des matériaux fut certainement effectué uniquement à bras, car le manque de place devait empêcher l'utilisation des bêtes de somme. Or, des appareils aussi simples que la poulie et le chariot à roues n'avaient pas encore été inventés, et il fallait bien déplacer et hisser d'énormes blocs de pierre. On a donc vraisemblablement construit, à grand renfort de main-d’œuvre, des rampes permettant de traîner les blocs et d'amener sur le lieu de travail tout ce qui était nécessaire. Mais comme on n'a pas de certitudes sur les méthodes utilisées, on en est réduit aux conjectures pour le travail effectué par les ouvriers. 
L'ampleur de la tâche, le soin avec lequel l'édifice fut conçu et construit, et le fait qu'on n'ait jamais trouvé de sépulture dans la Grande Pyramide posent des problèmes qui n'ont pas encore été résolus ; il serait absurde, en effet, que tout ce travail ait été réalisé pour un seul homme, et de plus pour rien. Bien des hypothèses ont été émises au sujet de la finalité véritable de la Grande Pyramide."
 

samedi 1 septembre 2018

"L'extraction de ces pierres et la façon dont elles furent taillées et ajustées font preuve d'une civilisation raffinée" (Walter Tyndale, à propos des pyramides de Guizeh)


Extraits de L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui, 1910, par Walter Frederick Roope Tyndale (1855-1943), aquarelliste de paysages, d'architecture et de scènes de rue, illustrateur de livres et écrivain de voyage. 

aquarelle de Walter Tyndale

"Le grand événement d'un séjour au Caire est la première excursion aux Pyramides. Personne n'ignore leur aspect, leurs dimensions et leur histoire, car aucune œuvre de l'activité humaine ne fut plus souvent décrite ; mais personne, avant de s'être trouvé sur le plateau où s'élève l'imposante tombe de Chéops, ne comprend l'espèce de terreur qu'elles inspirent. Ce sentiment augmente graduellement à mesure qu'on parcourt les 5 kilomètres de la route de Gîzeh, d'où on les découvre devant soi. D'abord, elles semblent petites, comparées aux objets du premier plan, puis, après 2 ou 3 kilomètres, on éprouve encore une sorte de désappointement en les regardant. Leurs dimensions augmentent à mesure qu'on approche, mais pas au point qu'on pourrait supposer. 
On ne commence à bien les juger qu'en arrivant à la limite des terrains cultivés, et alors c'est l'impression complète, dans toute sa force, surtout lorsque, parvenant au bord du désert, on se trouve aux pieds de la Grande Pyramide. Ayant gravi le plateau qui lui sert de piédestal, on est positivement écrasé par cette masse gigantesque, assise sur le roc et environnée d'une immense plaine de sable. Que ne donnerait-on pour pouvoir jouir en paix de ce merveilleux spectacle ? (...)
Pour jouir vraiment de la contemplation des Pyramides, il ne faut pas les visiter en pleine saison. Les caravanes de touristes se disputant avec leurs conducteurs, se préparant bruyamment à déjeuner ou à se faire photographier, sont fort réjouissantes vues d'une terrasse d'hôtel, mais ici, elles gâtent tout à fait le caractère du lieu. (...)
Une promenade autour de la tombe de Chéops vous donne l'idée de sa dimension. Une distance de 260 mètres sépare entre eux les angles et si vous faites le tour de la Pyramide, vous aurez fait plus des trois quarts d'un kilomètre. Cette base couvre 520 ares, c'est-à-dire une superficie plus grande que celle du square de Lincol's Inn Fields. Les grands blocs superposés en gradins qui, de la route, nous paraissaient de simples briques, mesurent quarante pieds cubes, et, selon le calcul du Professeur Flinders Petrie, deux millions trois cent mille de ces blocs furent employés à la construction de la Pyramide. 
L'imagination ne saurait vous reporter à soixante siècles en arrière. La pierre changeant fort peu dans le désert, sa couleur ne vous aide point. Il est vrai que ce que nous voyons n'a été exposé aux intempéries que durant cinq siècles, toute la couche de granit extérieure ayant été utilisée au Caire, lors de la construction de la mosquée d'Hasan. On s'étonne qu'on n'ait pas tiré parti plus tôt d'une carrière si commode, pourvue de pierres toutes taillées. 
La dépense d'activité humaine que nécessitèrent ces constructions est inouïe. Le Professeur Flinders Petrie nous explique que les ouvriers n'y travaillaient que durant la crue du Nil, alors que la terre ne réclamait point leurs soins ; mais, le moment de la crue étant justement le plus pénible pour l'agriculteur en Égypte, ceci me paraît inexact. De plus, il ne faut pas s'imaginer que l'indigène ne souffre pas de la chaleur. Le fellah a peu changé depuis soixante siècles, et quoique très brave travailleur, il mollit sensiblement pendant les périodes de chaleur. 
Hérodote raconte que la construction de cette Pyramide nécessita le travail de cent mille hommes pendant vingt années consécutives, et Flinders Petrie estime que cette évaluation est exacte. Nourrir et discipliner cette armée de travailleurs dut exiger un merveilleux talent d'organisation. L'extraction de ces pierres à 10 kilomètres plus loin, aux collines de Mokattam, et la façon dont elles furent taillées et ajustées, font preuve d'une civilisation raffinée. 
Je me suis laissé dire qu'un entrepreneur séjournant à Mena House, s'est amusé à faire un devis de ce que coûterait aujourd'hui la Grande Pyramide, élevée avec l'aide de nos machines, et il arriva au chiffre de six millions. Il serait curieux de savoir combien cette construction a coûté en son temps. 
Nous n'avons parlé jusqu'ici que d'une seule pyramide ; celle de Képhren est aussi importante, et il en existe encore une grande et six plus petites. Ce groupe de pyramides constitue la plus ancienne et la plus belle des sept merveilles du monde, la seule du reste qu'il nous soit encore permis d'admirer."

vendredi 31 août 2018

"Ce sont des monuments d'un aspect un peu rude, car le temps, malgré tout, a fait son œuvre de destruction, mais ils laissent un souvenir inoubliable." ( un guide de voyage du début du XXe s.)


Comment visiter l'Égypte est un guide de voyage édité en 1911, par "un groupe de fonctionnaires des Chemins de fer de l'État égyptien", avec des illustrations de l'aquarelliste britannique Augustus Osborne Lamplough (1877-1930). 
On trouvera ci-dessous de larges extraits du chapitre consacré aux pyramides. Certes, les moyens de transport pour accéder au site de Guizeh ont changé, se sont améliorés, mais, aujourd'hui comme hier, "le voyageur est frappé de la grandeur de ces monuments restés immuables au milieu des siècles".
 
"Vue du Nil à Sakkara", par A. O. Lamplough
 "Aujourd'hui rien n'est plus facile que de se rendre à Mena House et aux Pyramides. (...) Après la saison des inondations, l'eau se retire, laissant à sa place un immense tapis de verdure. Cette route fut construite par Ismail Pacha en très peu de temps. Elle fut destinée à permettre à Sa Majesté l'Impératrice Eugénie de se rendre aux Pyramides lors du voyage qu'elle fit en Égypte pour l'inauguration du canal de Suez. Aujourd'hui, les arbres ont grandi, les automobiles circulent, croisant des théories de chameaux, des indigènes et des cyclistes de toutes nationalités. Lorsque le tram arrive à l'extrémité de la route, il est entouré par une foule d'arabes, d'âniers, de chameliers assez criards, maintenus toutefois par la police. L'arrêt du tram se trouve à côté de Ména. C'est à cet endroit que généralement les voyageurs s'arrêtent après leur visite aux Pyramides et au Sphinx, soit pour déjeuner, si c'est le matin, soit pour prendre le thé vers le soir avant de rentrer au Caire. 
À gauche de Ména on suit sur la colline un chemin tournant qui conduit aux Pyramides. Le voyageur est frappé de la grandeur de ces monuments restés immuables au milieu des siècles. Leur grande masse dépouillée de leurs anciens revêtements, excepté pour la deuxième où on en voit encore une partie, est fort imposante. Ce sont des monuments d'un aspect un peu rude, car le temps, malgré tout, a fait son œuvre de destruction, mais ils laissent un souvenir inoubliable. Le Sphinx est encore plus impressionnant avec son regard extatique sondant les profondeurs de la voûte céleste, et semblant chaque matin contempler le lever du soleil. (...)
Mais revenons aux Pyramides.

Elles sont au nombre de trois. La Grande, de Chéops, la seconde, de Kéfren, et la troisième, plus petite, de Micérinus ou Menkera. Elles datent toutes de la quatrième dynastie. (...) 

Les Pyramides semblent constituées par un noyau de rochers autour duquel ont été apportées et entassées de grandes pierres calcaires taillées et unies ; elles étaient recouvertes à leur tour par un revêtement qui a été renouvelé à différentes époques. Il ne reste de ce dernier qu'une partie encore visible sur la deuxième Pyramide. La surface unie du revêtement était couverte d'écritures et inscriptions. De grands couloirs intérieurs donnent accès aux chambres funéraires qui ont contenu les momies royales. Près de chaque Pyramide se trouvait une chapelle dédiée au monarque défunt.
L'ascension de la Grande Pyramide peut être exécutée avec une facilité relative. De son sommet la vue embrasse un admirable panorama. 
La Grande Pyramide fut ouverte par le Khalife El Mamoun, l'an 820 de notre ère, dans l'espoir d'y trouver des trésors. L'entrée pratiquée à ce moment est actuellement obstruée. La porte naturelle se trouve à environ 12 mètres de la base dans la partie nord. Un grand couloir vouté conduit à la chambre funéraire, qui se trouve placée à 27 mètres en dessous de la base et 40 mètres du point d'entrée. Mariette soutenait que c'était une fausse chambre destinée à tromper les voleurs. Un passage supérieur conduit au centre de la Pyramide et amène à la chambre de la reine. Mariette fait observer que l'entrée de la grande galerie était fermée, de sorte que les visiteurs pouvaient parfaitement ignorer cette partie de la Pyramide. La grande galerie a 46 mètres de longueur sur 2.13 de largeur et 8.50 de haut. C'est elle qui conduit à la véritable chambre où reposait la momie du roi. Dans cette chambre on a trouvé les restes d'un sarcophage en granit rouge. 
Une légende dit que la plus petite Pyramide, celle de Micérinus, a été construite par une princesse qui se procurait des ressources par des procédés douteux. Une autre version dit qu'elle est due à Rodophis, mais elle doit être attribuée à Micérinus. C'est ce dernier auquel les dieux avaient révélé qu'il n'avait que dix ans à vivre. Aussi pour doubler cette période il eut l'artifice de changer la moitié des jours en nuits.
Voici la traduction de l'inscription qui se trouve sur le couvercle du sarcophage de Micérinus découvert dans la troisième Pyramide : "Ô Osiris, Seigneur des deux terres, Menkera qui vis éternellement, fils du ciel, né du sein de Nut, engendré de Gabou ; ta mère Nut s'incline vers toi du haut du ciel. Elle t'a fait un dieu et a anéanti tes ennemis. Ô roi Menkera qui vis éternellement."  

Version anglaise du guide : cliquer ICI

"Lieu d'échanges entre le monde d'ici-bas et l'univers des puissances célestes" (Henri Stierlin, à propos de la signification de la forme pyramidale)

Historien d’art et d’architecture, journaliste professionnel, photographe, Henri Stierlin est né en 1928 à Alexandrie. 
Son ouvrage Les Pharaons bâtisseurs, éditions Terrail/Édigroup, 2007, est consacré à l'"immense chantier" conduit par les pharaons durant 3.000 ans, une architecture qui "a produit certains des plus grands chefs-d'oeuvre de l'humanité". Ce vaste périple nous conduit de Saqqarah à Philae, en passant par Karnak, Abou Simbel, etc., et bien sûr Guizeh, une douzaine de pages du livre étant consacrées à "l'âge des grandes pyramides".


L'auteur rappelle en préambule que pour parvenir à son zénith dans sa forme et les techniques mises en oeuvre, l'architecture des grandes pyramides a tiré profit des expériences précédentes de ce mode de construction.
Il développe ensuite brièvement la signification de la forme pyramidale dans l'ancienne Égypte, "d'abord escalier géant gravissant le ciel à la rencontre de Râ, le Soleil, puis symbolisant avec la pyramide véritable les rayons de ce même Soleil-dieu". "Lieu d'échanges entre le monde d'ici-bas et l'univers des puissances célestes, des astres immortels vers lesquels monte le pharaon ressuscitant pour s'asseoir à la droite de Râ, son père, comme l'écrivent les Textes des Pyramides, ce triangle pointé vers le ciel est en quelque sorte une 'échelle de Jacob' que gravissent et descendent les messagers des dieux." (p. 44)
Puis se présente l'inévitable question des méthodes d'édification.
Pour le transport des blocs de pierre, voici ce que retient Henri Stierlin : "C'est sur des traîneaux tirés par des équipes d'hommes attelés à des cordages que l'on déplaçait les blocs : grâce à une couche de limon du fleuve soigneusement arrosée - comme le montrent des reliefs anciens -, les patins de ces "charrois" glissaient sur le sol. Par des rampes, on faisait ainsi monter les matériaux vers le plateau désertique de Guizeh. Encore fallait-il, au fur et à mesure que la pyramide s'élevait par assises successives, hisser les pierres jusqu'au niveau atteint par le chantier.
Un complément d'explication étant évidemment nécessaire, l'auteur reconnaît d'emblée que "diverses hypothèses s'affrontent ou se complètent", les deux retenues étant celle de Lauer ("construction simultanée d'une large rampe de brique séchée, s'appuyant sur l'une de faces de la pyramide") et celle des "rampes hélicoïdales de brique enveloppant la pyramide et s'élevant en pente douce". Cette seconde "formule", selon Henri Stierlin, "a le mérite d'expliquer comment s'effectuait le travail de ravalement du parement recouvrant le massif construit" ; par ailleurs, elle "est la plus vraisemblable en ce sens qu'elle correspond effectivement aux exemples connus pour les chantiers des pylônes du Nouvel Empire".

L'auteur mentionne également un aspect du chantier de construction - et non des moindres ! -dont la compréhension reste encore en suspens : "On se gardera d'oublier, en outre, que les chambres internes des grandes pyramides étaient parées et couvertes de formidables dalles de granit d'Assouan pesant des dizaines de tonnes. De même, les chambres de décharge, ménagées au-dessus de la salle sépulcrale, nécessitaient des chevrons de pierre dont les "poutres" énormes devaient poser des problèmes ardus à des entrepreneurs privés de machines de levage."

"La perfection que l'on constate, conclut-il au terme de ce court développement qui met en avant plus de questions qu'il ne suggère de solutions, suppose un patient travail collectif, une volonté animée par une foi commune dans le rôle bénéfique ou même salvateur du pharaon dieu.
  

jeudi 30 août 2018

Un catalogue des pyramides d'Égypte, par Michel-François d'André-Bardon (XVIIIe s.)

Extraits de Costume des anciens peuples1772-1774, par Michel-François d'André-Bardon (1700-1783) artiste-peintre, graveur et historien d'art français. 
Considéré comme l'un des plus grands théoriciens du XVIIIe siècle, cet artiste historien n'a, semble-t-il, jamais visité l'Égypte. D'où ses approximations dans la description qu'il propose des pyramides.



Planche II
"Les pyramides d'Égypte étaient réservées pour les Rois, les Héros et les personnages les plus distingués. Les gens riches, les courtisans en faveur obtenaient qu'on leur érigeât de magnifiques tombeaux. Dans celui qu'on voit ici (a), et qu'on assure avoir été construit sous le règne des Ptolémées, l'urne (b) était, dit-on, de verre antique ; le piédestal (c) de porphyre, les marches (d) de marbre veiné, le bas-relief (e) de bronze bruni, et l'obélisque (f) de marbre blanc : sa forme se ressent du mélange que les Architectes faisaient alors du style grec avec le style égyptien ; c'est-à-dire, des contours très simples avec d'autres plus tourmentés, qui, par leurs cadancements, rendaient à bien des égards l'objet plus souple, et qui ne démentaient point le caractère général : en un mot, c'était l'association ingénieuse de deux goûts différents dans la construction d'un même corps ; association qui ne nuisait aucunement à la solidité, et qui présentait des nouveautés, intéressantes, comme on en juge par les pyramides les obélisques (g, h), qui sont autour du tombeau.


Planche III

On voit dans ces trois fameuses pyramides la seule des sept merveilles du monde, que le temps nous ait conservée. Des voyageurs qui ont mesuré les deux premières (a, b) attestent que l'une (a) avait à sa base huit cents pieds de chaque côté et autant de hauteur. On n'aura pas de peine à le croire, quand on saura que d'en bas elle paraît se terminer en pointe, quoiqu'elle ait sur le haut une plate-forme de seize pieds en carré ; l'autre (b) avait six cent trente-un pieds de tous côtés et de hauteur. Quoiqu'on n'ait pas les dimensions particulières de la troisième (c), les historiens assurent qu'elle n'avait que vingt pieds de face de tous côtés, et qu'elle fut bâtie pour la fameuse courtisane Rhodopé. 
Des deux premières, la plus grande fut érigée pour servir de tombeau au Roi Thémis ; la seconde pour la sépulture de Cheopez son frère : tel est le témoignage de Polydore-Virgile. Ce qu'on sait de plus assuré, c'est que ces pyramides furent
érigées dans des temps différents, près de Memphis, à quelques lieues du Caire, où on les voit encore aujourd'hui. Cent ouvriers travaillèrent vingt ans à la première ; et les historiens rapportent que la dépense seule de la nourriture en légumes des travailleurs montait à quatre millions cinq cent mille livres. 
Des sphinx qui sont auprès, l'un (e) a des ailes, l'autre (f) n'en a point. Les Égyptiens ont adopté plus volontiers le symbole du premier, les Grecs ont adopté plus souvent la simplicité du second. Les variétés que l'on rencontre dans le choix de ces peuples, à cet égard, rendent les ailes de sphinx presque arbitraires, relativement aux artistes. 


Planche IV
Ce monument sépulcral a, est sans contredit, des plus somptueux qui ait jamais été construit. On ignore le souverain pour qui il fut destiné. Les dimensions ne nous en sont pas connues ; mais le contraste des figures (b, c, d) qu'on y voit, fait sentir son immensité.
Nous nous bornerons à rappeler, à l'occasion de ces tombeaux, la judicieuse réflexion d'un historien de notre siècle. Peut-on les considérer, dit Rollin, sans être surpris, que les Rois d'Égypte employassent les travaux de milliers d'hommes, pendant un grand nombre d'années, et fissent de prodigieuses dépenses, qui se terminaient à procurer à leur cadavre, dans cette vaste étendue et cette masse énorme de bâtiments, un caveau de six pieds.


Planche V
Moeris, Roi d'Égypte, fit ériger ces pyramides (a, b) pour lui et pour la Reine son épouse, au milieu du grand lac (c) qui avait été creusé par ses ordres et qui porte son nom : on le regardait comme un des admirables ouvrages des souverains égyptiens. Il avait cent quatre-vingts lieues de tour et trois cents pieds de profondeur. On retrouve dans toutes les parties des monuments construits sur ce lac la grandeur, la noblesse et l'élégante simplicité qui caractérisent le bel
Égyptien, enrichi des sublimes principes de la Grèce. Les pyramides élevées aux deux côtés du mausolée (d), qu'on érigea en forme de temple pour déposer le corps du roi, tandis qu'on les construirait, étaient terminées par des espèces de chapelles (e, f) ou étaient deux figures colossales que la hauteur empêchait d'apercevoir ; elles s'élevaient de cinquante toises au-dessus de l'eau et se cachaient d'autant
dans le lac. On arrivait à l'entrée des caveaux par trois perrons ; et aux chapelles, par des marches extérieures (g,h), qui étaient aux faces des monuments. Les édifices (i, k) bâtis sur les bords du lac, le lac lui même et les vaisseaux (l) qui y sont, donnent une assez juste idée de l'immensité des pyramides, qui se trouve encore confirmée par la petitesse des figures qui montent aux caveaux."

mercredi 29 août 2018

"Le chef-d'oeuvre des ouvriers qui ont bâti la grande pyramide, c'est l'appareil de la grande galerie" (Georges Perrot, Charles Chipiez - XIXe s.)

Extraits de Histoire de l'art dans l'antiquité - Tome premier : L'Égypte, 1882, par Georges Perrot (1832-1914, professeur à la Faculté des Lettres de Paris, membre de l'Institut) et Charles Chipiez (1835-1914, architecte, inspecteur de l'enseignement du dessin).
Ces deux auteurs ont entrepris ensemble, à la fin du XIXe siècle, un long voyage d’études de l’architecture antique, qui les mène en Grèce, Turquie, Iran, Égypte et Italie. 
À propos de la construction des pyramides d'Égypte, ils s'attardent sur la théorie de Lepsius qu'ils résument en ces termes :

"Des observations qu'a faites Lepsius sur l'appareil et les détails de construction qu'il a observés dans différentes pyramides, on a tiré, en Allemagne, un système assez compliqué ; pour qu'on le saisisse plus aisément, nous représentons dans plusieurs états successifs une pyramide de grande dimension qui aurait été construite par les procédés qu'on nous indique. 

On aurait commencé par élever une première pyramide très étroite et très effilée, à pentes assez rapprochées de la verticale. Celle-ci terminée, on aurait appuyé contre ce massif des assises qui, en s'élargissant vers le bas, donnaient une seconde pyramide ; celle-ci enveloppait la première et ses arêtes dessinaient avec le sol des angles bien plus aigus. C'était par le prolongement et la rencontre de ces dernières arêtes qu'était formée la pointe du monument, un seul bloc à quatre faces, soigneusement taillé. Cette pierre terminale, on pouvait, si l'on voulait, la mettre en place ; alors l'ouvrage était achevé ou à peu près ; il ne restait plus à faire que le revêtement. On pouvait au contraire, si l'on croyait avoir du temps devant soi, chercher à pousser plus haut la tombe ; alors, au point où les arêtes de la pyramide provisoire rencontraient le sol, on élevait quatre murs verticaux ou en talus que l'on prolongeait jusqu'au niveau du sommet de cette pyramide ; on remplissait tout l'espace vide entre ces murs et les faces inclinées et l'on obtenait ainsi une sorte degré ou de terrasse, qui servait de base à un nouveau noyau pyramidal. Celui-ci disparaissait à son tour sous une pyramide à plus large section et à pente plus douce dont les arêtes, en allant chercher le sol, dépassaient l'extrémité du gradin. Cette opération, si le règne était long, pouvait se répéter plusieurs fois."

Les auteurs émettent ensuite quelques importantes réserves sur ce mode de construction (sans pour autant, semble-t-il, en privilégier un autre) :
"Cette théorie semble donc expliquer d'une manière satisfaisante certaines particularités curieuses, et cependant, quand on y regarde de près, que d'objections elle soulève ! Plus d'une fois, les explorateurs des pyramides, quand ils étaient à la poursuite des passages perdus et des chambres cachées, se sont frayé violemment une route à travers la maçonnerie ; ni dans ces puits et ces brèches, ni dans les couloirs antiques qu'ils ont fini par découvrir, ils n'ont trouvé trace des raccords qui auraient été nécessaires pour relier et pour incorporer l'un à l'autre des massifs construits successivement et limités par des surfaces diversement inclinées ; du moins n'ont-ils rien signalé de pareil. Le massif cubique qui vient envelopper la double pyramide par laquelle a débuté l'ouvrage ne laisserait-il pas reconnaître ses flancs presque verticaux, au milieu des assises qui seraient venues l'envelopper pour se rajuster à la pointe de la quatrième pyramide et en prolonger les faces jusqu'à la rencontre du sol ? Ces différentes parties de l'oeuvre ont été, nous dit-on, exécutées séparément ; pour que, de l'une à l'autre, les matériaux et l'appareil fussent tout semblables, pour que les pierres fussent juste d'égale hauteur et se correspondissent assise par assise, il aurait fallu des précautions minutieuses et un soin religieux du détail qui ne sont guère dans les habitudes des ouvriers égyptiens. Comment, sans pierres d'attente en parpaing, éviter les glissements qui ne pouvaient manquer de se produire sur les plans de rencontre, au contact de lits de maçonnerie qui seraient restés indépendants, quoique bâtis en différentes fois et par des mains différentes ? Ou bien si l'on a eu l'attention de les rattacher étroitement les uns aux autres, on doit voir la couture ; qu'on nous la montre ! Qu'on nous montre les retouches qui ont été indispensables pour continuer, à travers les nouvelles enveloppes qui se superposaient, les corridors des chambres. Ces retouches, certaines tailles de pierre les révéleraient tout d'abord à un oeil exercé. Nous ne disons pas que l'on ne peut rien rencontrer de pareil dans l'épaisseur de l'appareil intérieur, mais ce sont là les preuves qu'auraient dû commencer par fournir les défenseurs du système."  

Un autre extrait des longs développements des auteurs mérite d'être mentionné :


"Le chef-d'oeuvre des ouvriers qui ont bâti la grande pyramide, c'est l'appareil de la 'grande galerie', en avant du vestibule qui précède la chambre royale. Comme elle est haute de plus de 8 mètres et large de plus de 2, on y respire plus à l'aise que dans les couloirs étroits et bas par lesquels on a cheminé jusque-là ; on s'arrête donc volontiers en cet endroit. Tous les voyageurs qui ont visité la pyramide ont conservé le souvenir de ces beaux blocs de calcaire du Mokattam, dont est faite la paroi lisse et polie ; la face externe de ces blocs a été ravalée avec un soin qui n'a pas été dépassé dans les constructions helléniques les plus parfaites, telles que celles de l'Acropole d'Athènes. Les faces internes des blocs, celles qui sont en contact les unes avec les autres, n'ont pas été dressées ici avec moins de patience et d'habileté ; aucun ciment n'a été employé dans cet appareil, et l'adhérence est si parfaite, que, comme le dit Abd-ul-Latif, "on ne pourrait introduire dans les joints ni une aiguille ni même un cheveu". Ces joints sont à peine visibles ; on ne les distingue pas sans une grande attention. La couverture de cette salle n'a pas été moins bien étudiée."

lundi 27 août 2018

"En groupe et de quelque côté qu'on les regarde, (les pyramides) sont l'image pérenne d'une vie, d'une mort et d'une éternité harmonieuses et intimement liées." (É. Drioton, P. du Bourguet)


Extraits de l'ouvrage Les pharaons à la conquête de l'art, 1965, d'Étienne Drioton et Pierre du Bourguet.
Le chanoine Étienne Marie Félix Drioton (1889-1961) fut nommé en 1936, par le gouvernement égyptien, directeur des Antiquités de l'Égypte en remplacement de Pierre Lacau, et professeur à l'institut d'égyptologie de l'université Fouad Ier au Caire. Il conserva ces fonctions jusqu'en 1952.
Le jésuite français Pierre du Bourguet (1910-1988), archéologue, égyptologue et historien de l'art paléochrétien, copte et byzantin, fut membre de l'Institut français d'archéologie orientale du Caire entre 1953 et 1957. 



auteur de cette photo non identifié
"Il n'est pas indifférent, lorsqu'on se dirige vers le plateau de Gizeh, de se rappeler que la première des trois grandes pyramides était regardée par les Grecs comme l'une des sept merveilles du monde. Ils ne s'y étaient pas trompés : quand on a parcouru (...) le chemin qui mène jusqu'à elles, on ne peut que donner raison à ces grands connaisseurs de la Beauté. La forme générale du monument, les procédés de construction, le matériau, tout était à pied d'oeuvre. Restait une question capitale et à laquelle Snefrou, consciemment ou non, avait achoppé : celle du calcul des meilleures proportions. Il semble bien que Khéops, reprenant l'idée où son père l'avait laissée, ait bénéficié d'un esprit mathématique plus précis et d'un sens plus impérieux de l'art. Le fait est qu'il a brillamment résolu le problème. Plus que le colossal et dans le colossal même, c'est l'intelligence et le goût qu'il faut admirer. 
De cet esprit mathématique des preuves subsistent : c'est, par exemple, la rigoureuse égalité - il s'en faut de quelques centi- mètres - entre les longueurs de base des quatre faces, chacune allant pourtant jusqu'à 230 m ; c'est encore l'exactitude de l'orientation de la pyramide en regard des points cardinaux, l'écart étant seulement de 3' 6" ; c'est l'élévation d'un monument gigantesque aux rapports parfaits... 
Khéops, en effet, a profité des expériences immédiatement antérieures. Quelle que soit la théorie que l'on adopte sur la suite des constructions dans le groupe précédent, Khéops, en tout cas, conçoit nettement, dans une simplification plus poussée des éléments traditionnels, l'équilibre à réaliser. Au lieu d'une base large et d'une pente douce (Dahchour Nord), ou d'une base étroite et d'une pente raide (Ier état de la "rhomboïdale"), il prend le juste milieu, en gardant une base large (230 m de côté) et une pente (52 degrés) qui, pour une base étroite, eût semblé très raide. Il développe ainsi, en y restant fidèle, les proportions de la pyramide de Meidoum, mais pousse dans le sens de la simplification, sans doute déjà inauguré dans la "rhomboïdale". 
La réalisation justifie son attente. La pyramide peut s'élever d'un seul jet, atteignant plus de 146 m et gardant des proportions dont l'harmonie dans le gigantesque sonne comme un défi aux réalisations les plus audacieuses d'aujourd'hui.(...)  
Si l'on regarde la pyramide en s'éloignant un peu du plateau, elle apparaît comme une sorte de prolongement de celui-ci vers le ciel. Elle n'est pas couchée et comme appesantie sur le sol à la façon de celle de Dahchour Nord, ni pointant de façon aiguë comme un obélisque plus renflé, mais elle s'élève dans les proportions les plus parfaites. Le rapport, en effet, de la base au sommet n'est pas de la simple moitié comme dans celle de Dahchour Nord, mais excède la moitié d'un bon sixième, conférant ainsi à cette masse la hauteur nécessaire pour éliminer la lourdeur tout en conservant la puissance. 

Édifiées sur des bases analogues (143 m de haut sur 215 m de côté à la base, avec une pente de 52 degrés ; 62 m de haut sur 108 de côté à la base avec une pente de 51 degrés), les pyramides de Khéphren et de Mykérinos forment avec celle de Khéops une suite harmonieuse. Légèrement plus petite, mais posée sur une assise plus élevée, et de mesures peut-être plus audacieuses, la première dresse à son tour, face au monde, l'affirmation de la puissance des pharaons. 
De mêmes proportions que celle de Khéphren, mais réduite de moitié, la pyramide de Mykérinos est davantage à l'échelle humaine. Et par comparaison avec ses deux prédécesseurs qui, selon Hérodote, auraient laissé le souvenir de despotes cruels, le monument qu'il a élevé reflète le sentiment, qu'il a imprimé dans l'esprit de ses sujets, d'un roi plein de bonté et d'intelligence. 
Encore, à propos de Khéops et de Khéphren, les traditions rapportées après plus de deux mille ans par les prêtres égyptiens à l'historien grec, - même appuyées par des allusions, d'ailleurs trop vagues, contenues dans des satires populaires très postérieures à l'Ancien Empire -, sont-elles sujettes à caution. Elles ne font sans doute que durcir dans la mémoire des générations l'impression que devaient donner par contraste deux pharaons d'une puissance fulgurante et un troisième chez lequel elle s'affaiblit ; contraste accusé par les proportions de leurs pyramides respectives. 
À une époque surtout comme celle de la IVe dynastie, les grandes pyramides ne pouvaient être l'oeuvre de sujets traités comme des esclaves et contraints sous le fouet d'exécuter les fantaisies d'un maître dur, elles témoignent au contraire de l'enthousiasme religieux, comparable à celui des bâtisseurs de cathédrales, d'un peuple qui, en assurant les conditions de la survie pour son souverain, fils des dieux, est conscient de travailler pour sa propre éternité.  

Considérées dans ces perspectives humano-divines, les trois grandes pyramides profilent sur l'horizon un ensemble unique. Isolée, chacune retiendrait l'attention de l'artiste par ses proportions : celles-ci soulignent encore le but de l'architecte d'exprimer, par cette tour dont la pointe est entre ciel et terre, une sorte irradiation du soleil sur le monde et, réciproquement, de faire monter les aspirations du monde vers le soleil. En groupe et de quelque côté qu'on les regarde : en enfilade, de trois-quarts ou de face, avec leurs pierres ocre qui se marient si bien avec le rayonnement éclatant du plein jour ou qui revêtent les couleurs mordorées, puis violettes du crépuscule, contemplées dans leur gradation montante ou descendante, se détachant nues, sous le feu du soleil ou sur les voiles de la nuit, elles sont l'image pérenne d'une vie, d'une mort et d'une éternité harmonieuses et intimement liées."

dimanche 26 août 2018

"L'orientation (de la Grande Pyramide) stupéfie par sa précision. Aucun de nos appareils actuels ne permettrait un meilleur résultat." (François Daumas)

François Daumas (1915-1984) fut pendant dix ans (1959-1969) directeur de l'Institut français d'archéologie orientale du Caire.
Le texte qui suit est extrait de son ouvrage La Civilisation de l'Égypte pharaonique, 1965.

photo Marc Chartier
"Khéops fit ménager, dans sa pyramide prodigieuse de Gizâ, trois chambres : une souterraine et deux autres dans la masse de la construction. On accédait aux deux chambres supérieures par une galerie fort haute qui est un chef-d'oeuvre. Sur les parois, chaque lit, composé de blocs énormes, est légèrement en saillie sur le précédent, de sorte qu'au sommet la portée est extrêmement faible et que l'étroit plafond ne risque pas d'être brisé par le poids des pierres qui les surmontent. Le sarcophage ébréché du roi est encore dans la chambre sépulcrale. C'est la plus grande des pyramides et la plus parfaite. Son orientation stupéfie par sa précision. Aucun de nos appareils actuels ne permettrait un meilleur résultat. Elle mesurait à la base 440 coudées égyptiennes qui représentent environ 230 mètres. Sa hauteur ancienne était de 280 coudées, c'est-à-dire 146,60 m. Elle était entièrement revêtue de calcaire poli de Toura.

Cette masse parfaitement équilibrée et harmonieuse a étonné plus tard tous les visiteurs et a induit les imaginations à prendre le large. Hérodote, d'habitude si exact, colporte ici tous les ragots incontrôlés qui lui ont été débités sur l'impiété du roi et la fermeture des temples. Les historiens arabes divaguent à son sujet. Ils ont pourtant été largement surpassés par quelques modernes, qui ont réussi à y lire une anticipation de l'histoire générale ou à y voir un compendium de la science universelle. Ils s'arrêtent malheureusement toujours au moment où les choses deviendraient intéressantes : ils n'ont par exemple jamais réussi à y déchiffrer le futur ou des lois scientifiques qui attendent encore d'être découvertes... 

Les dynasties suivantes diminuèrent les dimensions de leurs pyramides et, finalement, les chambres souterraines se complètent et paraissent contenir côte à côte les deux ou trois tombeaux nécessaires aux pharaons Le Moyen Empire reprit la tradition des pyramides. Mais lorsque la XVIIe dynastie thébaine chassa les Hyksos, elle conserva le procédé de ses ancêtres qui creusaient leurs hypogées funéraires dans la falaise occidentale.
Il ne faudrait pourtant pas croire que les pyramides étaient seulement des tombeaux. Elles concentraient autour du roi, outre-tombe, toute l'activité qui avait été celle du pays environnant. Déjà, il ne manque pas de sépultures privées autour des mastabas royaux des premières dynasties. Mais c'est sous Djéser que l'on peut saisir clairement le sens de ces monuments funéraires. Ils sont destinés à servir au ka du roi et de ceux qui l'entourent dans l'éternité. (...)

Les pyramides étaient toujours entourées d'une enceinte contenant en particulier de grandes barques. L'une d'entre elles a été retrouvée intacte au sud de la pyramide de Khéops, mais sans pour cela permettre d'établir plus clairement leur destination. Sur leur face est, à partir de Snéfrou apparemment, on édifia les temples de culte. Peut-être faut-il voir dans ce changement de place une première influence héliopolitaine. Ce temple comprenait essentiellement une fausse porte généralement en granit rose et deux stèles. Il était d'abord simple comme à la pyramide rhomboïdale de Dachour. Mais il se compliqua rapidement. Celui de Khéops comprenait une grande cour rectangulaire bordée par une galerie s'appuyant sur des piliers carrés. À la partie postérieure, on passait dans une chambre transversale qui contenait cinq niches. Un passage permettait d'atteindre l'enceinte de la pyramide à partir de la cour. Une rampe conduisait au temple de la Vallée. Elle était ornée de très fins reliefs dont on a retrouvé quelques fragments. 

Le plan du temple de Khéphren est déjà plus compliqué. Un avant-temple se composait, à droite, de quatre chapelles en albâtre qui auraient correspondu aux viscères et seraient liées aux funérailles de Bouto. Deux à gauche auraient été réservées aux deux couronnes et constitueraient un emprunt aux funérailles de Saïs. Par deux grandes salles à piliers on gagnait ensuite la cour bordée par une galerie supportée par des piliers massifs ornés de statues. Venaient ensuite les cinq niches à statues traditionnelles et, dans le fond, un étroit couloir permettait d'accéder à la stèle de granit. Le temple de la Vallée, encore bien conservé, était construit en gros blocs de calcaire local, revêtus de granit. Son entrée en chicane donnait sur une salle en forme de T renversé, soutenue par des piliers carrés, imposante et ornée de grandes statues du roi. Les dalles du sol sont d'albâtre. Ces constructions massives étaient enrobées elles-mêmes dans un énorme cube de blocs calcaires à l'intérieur duquel elles étaient ménagées.

L'architecture s'allège à la Ve dynastie, mais les plans se compliquent davantage, tout en conservant les mêmes éléments fondamentaux. La colonne, parfaitement dégagée et rationnellement employée, est courante. On dirait que les efforts des générations antérieures ont maintenant abouti à donner confiance. On n'a plus besoin de ces masses écrasantes et indestructibles La royauté pharaonique émanée du dieu Rê lui-même paraît immortelle. Il devient possible de libérer l'édifice et de le rapprocher en quelque sorte de ceux des vivants."  

Les techniques de construction des pyramides, selon Mark Lehner

Un article de Mark Lehner, concernant la construction des pyramides de l'Ancien Empire, publié dans l'Encyclopedia of the archaeology of ancient Egypt, éditée par Kathryn A. Bard, 1999

Extraits

Pyramid builders probably used ramps to raise most of the building material. Mudbrick ramps have been found near the Middle Kingdom pyramids of el-Lisht, including ramps that must have been used to raise stone up onto the pyramid of Senusret I. Construction ramps for the 4th Dynasty stone-block pyramids must have been large enough that we should expect to find sizable deposits of the material from which they were composed. At Giza, the quarries south of the pyramids are filled with millions of cubic meters of tafla, gypsum, and limestone chips. Remains of ancient ramps and construction embankments associated with structures other than pyramids at Giza are composed of such material.


Ideas about the form of pyramid construction ramps can be reduced to two major proposals: (1) a sloping straight ramp that ascends one face of the pyramid, and (2) one or more ramps that begin near the base and wrap around the pyramid as it rises during construction. Straight ramps have been found at the unfinished step pyramids at Sinki (South Abydos) and Saqqara (that of Sekhemkhet). Serious problems result in using a straight ramp for the higher reaches of the large 4th Dynasty pyramids. In order to maintain a low functional slope (e.g. about 1 unit of rise in 10 units of length), the straight-on ramp must be lengthened each time its height against the pyramid is increased. Either work stops during these enlargements, or the ramp is built in halves and one side serves for builder traffic while the ramp crew raises and lengthens the other half. In order to maintain a functional slope up to the highest part of the pyramid, the ramp would need to be extremely long. At Giza, this slope would take the ramp for the Khufu pyramid far to the south beyond the quarry where Khufu’s builders took most of the stone for the core of his pyramid.
The wrap-around ramp has been proposed in two major forms, either supported on the slope of the pyramid or supported on the ground and leaning against the faces of the pyramid like a giant envelope with a rising roadbed on top. Since it cloaks most of the pyramid, such a ramp makes it difficult to control the squareness and slope as the pyramid rises by checking back to the part already built. A ramp founded on the 52-53° sloping faces requires extra stock of stone on the casing blocks in wide enough steps to support it, a requirement that is not met by the unfinished granite casing on the lower part of the Menkaure pyramid. Near the top, the faces of the pyramid become too narrow to support any large ramp which would anyway become increasingly steep.
The form of the supply ramps probably changed as the pyramid rose. Near the base, the builders could have delivered stone over many short ramps. As the largest pyramids rose about 30m above ground, it is plausible that a principal ramp ran to one corner and along one side, leaning against the pyramid and gaining rise with the run. To complete the top of the pyramid, very small ramps, or levers, could have been used on steps left on the pyramid faces. Once the top was complete, the masons could have trimmed away the steps.
It has been speculated that many or most of the stones were raised by using levers to “seesaw” a block upward, raising one side at a time and placing supports underneath, then raising and supporting the opposite side, for which stepped supporting platforms would have been needed. Except for the uppermost blocks, which become smaller, it is inconceivable that such lever-lifting was used on the stepped courses of the core stone or the undressed casing stone to lift most of the blocks. Lever-lifting requires the use of well-planed wood cribbage, or stacked supports, as the blocks are raised, vastly increasing the wood requirement.
Evidence of ancient levering indicates it was mostly used for side movements and final adjustments. It is possible that levering was the only means to raise the last few blocks of the highest courses, near the apex, once the builders had brought them as far as they could on ramps.

La totalité de l'article de Mark Lehner : pp. 778-786

samedi 25 août 2018

"La perspective que l'on a du sommet (de la Grande Pyramide) a quelque chose de si solennel, de si mélancolique, que l'on ne peut l'envisager sans indifférence" (Quétin - XIXe s.)

Le texte qui suit est extrait de Guide en Orient: itinéraire scientifique, artistique et pittoresque, 1846.
Quétin, son auteur, a édité, outre le présent ouvrage, plusieurs guides de voyage (Espagne Portugal, Allemagne...), ainsi que de Nouveaux dialogues... français-anglais, avec la collaboration de Richard, une nouvelle édition ayant été augmentée de dialogues sur les voyages en chemins de fer et par bateaux à vapeur.

Sur la 4e pyramide, dite de Philista, dont il est question dans le texte, voir une note "récapitulative" de Pyramidales : ICI

Illustration extraite de Voyage d'Égypte et de Nubie, de Frédéric Louis Norden (1708-1742)


Les pyramides de Djeesa

Les pyramides sont à 1 lieue 1/2 (6 kilom ) du village de Djeesa, dont elles portent le nom. La route qui y conduit passe dans un pays fertile jusqu'auprès du désert, sur l'extrême bord duquel elles sont situées. Elles sont au nombre de quatre, savoir : celle de Chéops, la plus grande ; de Céphrènes, de Mycerinus et de Philista. 
Indépendamment de ces grandes pyramides, il y a des tumuli sans nombre de la même forme, et les ruines de nombreux édifices et de mausolées, qui du sommet de la grande pyramide paraissent comme des pierres sépulcrales autour d'une église. L'on voit non loin du Sphinx les restes d'un édifice qui, d'après sa surprenante dimension, était probablement un temple. Les pierres qui ont servi à sa construction sont d'une dimension encore plus gigantesque que celles employées aux pyramides. Cette énorme nécropolis semble avoir été ceinte de hautes murailles dont on voit encore les traces. Je ne sache pas qu'aucun auteur ait encore fait mention de ce monument. Si l'on pouvait découvrir l'étendue exacte que ces murs renfermaient, on pourrait peut-être assigner le site de Memphis, sur lequel on a si longtemps discuté. 

Pyramide de Chéops 
C'est la plus grande des quatre ; elle forme un carré de 746 pieds (248 mèt. environ), et sa hauteur perpendiculaire est de 461 pieds (133 mètres), étant de 24 pieds (8 mètres) plus élevée que la coupole de St-Pierre à Rome, et de 117 pieds (39 mètres ) plus haute que celle de St-Paul à Londres. 

Montée de la grande pyramide.  
Cette montée n'est ni dangereuse ni difficile , et peut se faire dans un quart d'heure ou vingt minutes. Nolens volens, deux Arabes doivent accompagner le visiteur de chaque côté, en conséquence d'un ordre que donna le pacha à la suite d'un accident qui arriva à un Anglais en descendant cette montée, et qui lui coûta la vie. Il y a 206 rangées de marches en pierre, dont la hauteur moyenne est de 2 à 3 pieds. Vers le centre les degrés sont en grande partie rompus, mais se sont conservés parfaitement entiers aux angles ; ils sont disposés de façon à former des séries de degrés, que la personne la plus timide peut monter sans aucun danger. 
La quantité de pierres employées dans la construction de cette seule pyramide est estimée à six millions de tonneaux, et l'on prétend que cent mille hommes y ont travaillé. Les quatre angles correspondent aux quatre points cardinaux de la boussole. Le sommet comprend une aire d'environ 30 pieds carrés (10 mètres), tellement couverte d'inscriptions qu'il serait fort difficile pour le voyageur de trouver une seule place pour y inscrire son nom, sans détruire celui d'un précédent visiteur. La perspective que l'on a du sommet a quelque chose de si solennel, de si mélancolique, que l'on ne peut l'envisager sans indifférence. D'un côté l'on aperçoit le vaste et terrible désert, l'emblème du silence du tombeau, avec ses collines et ses rochers stériles de sable, interrompus seulement par les traces de quelques caravanes, dont plusieurs ont péri dans ces déserts sans bornes ; tandis que d'un autre côté, comme en compensation de cette affreuse stérilité, le Nil éternel répand dans son cours à travers la haute Égypte la fertilité parmi les champs de blé et les pâturages, parsemés de villes et de villages entourés de palmiers, de sycomores, d'orangers et de citronniers. Dans le lointain vous apercevez les dômes des mosquées du Caire, avec ses jardins, et la chaîne du Mokaltam s'élevant par derrière ; au sud, les pyramides de Sakkara, à l'est desquelles s'élèvent de petits monuments de même genre. Vers le sud est la statue gigantesque du Sphinx, au-dessous de laquelle est immédiatement une rangée innombrable de tumuli et de ruines d'où s'élèvent trois autres pyramides inférieures. 

Intérieur de la Grande Pyramide
L'entrée se trouve sur le côté du nord ; elle est remplie de pierres et de décombres jusqu'au seizième degré. Après avoir grimpé par dessus, on gagne un passage étroit d'environ 3 pieds et demi carrés, garni en entier de granit poli, et qui descend dans l'intérieur par un angle de 27 degrés. Au lieu de suivre le passage jusqu'où il a été creusé, le voyageur tourne à droite jusqu'à ce qu'il arrive à une montée rapide presque perpendiculaire, où l'on a pratiqué une fausse entrée, qu'il grimpe avec l'assistance de ses deux guides arabes, et il se trouve de nouveau dans le passage naturel qui a environ 5 pieds (1 mèt. 66 centimèt.) de hauteur et 100 de longueur (33 mèt. 30 centimèt.), formant une montée continuelle jusqu'à ce qu'il atteigne une sorte de palier, dans un coin duquel est l'entrée du puits mentionné par Pline. En allant droit en avant dans un passage étroit, on arrive à la chambre de la Reine. On trouve, immédiatement au-dessus, jointe par un plan incliné de 120 pieds de longueur (60 mètres), la chambre du Roi, qui a 37 pieds 3 pouces (12 mèt.) sur 17 pieds 2 pouces (5 mèt. 70 centim.), et environ 20 pieds de hauteur. Comme tous les passages, cette chambre est garnie entièrement de granit poli. Il y a à l'extrémité de cette chambre un grand sarcophage en marbre sans couvercle. Immédiatement au-dessus de la chambre du Roi, il y en a trois autres plus petites, où l'on monte au moyen d'échelles. Elles ont été découvertes en 1838 par le colonel Vyse ; elles portent les noms de Nelson, Wellington et Campbell, gravés sur les murs. On pourra encore en découvrir quelques autres centaines, dans un massif aussi considérable que cette pyramide. Le voyageur doit visiter toutes ces chambres, ainsi que celle de Davidson. 

Le puits
L'objet le plus intéressant qui vient ensuite est le puits dont Pline fait mention, et qui a 86 pieds cubiques de profondeur (28 mètres). La descente commence par un creux de 22 pieds de profondeur (7 mètres); à 8 pieds de celui ci il y a une autre descente perpendiculaire de 5 pieds, et à 4 pieds 10 pouces de celle-ci, il y en a une troisième.
Après avoir descendu un peu plus bas, on trouve une grotte de 14 pieds sur 4 à 5, assez élevée pour se tenir debout. De ce point, le puits va en pente ; la profondeur totale des trois creux est de 155 pieds (53 mètres environ), 30 de plus que la mesure de Pline. Au fond du puits il y a un chemin à gauche qui conduit dans le passage principal. Le voyageur a alors le choix de sortir de la pyramide par le même endroit par où il est entré, ou de pousser plus loin son exploration. 
Malgré toutes les recherches, la chambre de son royal fondateur n'a pas encore été découverte. Suivant Hérodote , elle est située dans un endroit isolé, qu'il appelle une île au centre de l'édifice, et l'eau qui la protège y vient par un canal qui communique au Nil. Si ce récit est exact, cette chambre et l'île doivent être à plus de 30 pieds au-dessous de la base de la pyramide, et doivent avoir été creusées à une profondeur
considérable dans le roc.

La pyramide de Céphrènes
Cette pyramide se trouve sur un sol plus élevé que celle de Chéops ; elle est construite de la même pierre et jointe avec le même ciment. Il est très difficile d'y monter ; cependant beaucoup de voyageurs sont parvenus à son sommet ; sa base a 684 pieds (227 mèt.), et sa hauteur est de 456 pieds (152 mètres).
Hérodote rapporte que cette pyramide n'avait point de chambres ; mais il paraît qu'elles ont été bien connues des Sarrasins, sinon des Grecs et des Romains, lorsqu'ils étaient en possession du pays.
Mais elles furent inconnues des voyageurs modernes jusqu'au 28 mars 1816, que Belzoni, après des travaux immenses, découvrit la véritable entrée. Ce passage a 4 pieds (1 mètre 30 centimètres) de large, 3 pieds 1/2 de hauteur (1 mètre 15 centimètres) et descend vers le centre sur la longueur de 104 p. 5 pouces sous un angle de 26 degrés. Ce passage, comme celui de la pyramide précédente, est doublé de larges blocs de granit poli ; vient ensuite un chemin semblable au premier, au bout duquel il y a une pente perpendiculaire de 15 pieds (5 mètres) qui conduit dans un autre passage qui descend sous un angle de 26 degrés vers le nord. Le visiteur monte ensuite un plan incliné vers un passage horizontal qui conduit à une chambre centrale d'environ 46 pieds 3 pouces (15 mèt. ) sur 16 pieds 3 pouces ( 5 mèt. 30 cent.), ayant 23 pieds 112 de hauteur (7 mèt. 75 cent.), taillée dans le roc solide du bas en haut. Un autre passage, avec une descente de 26 degrés ayant une direction à l'ouest, mène à une chambre semblable qui a 32 pieds sur 9 pieds 9 pouces (10 mètres sur 3 mètres) et une hauteur de 8 pieds 1/2 (3 mèt.). Jusqu'à présent on n'a pas découvert d'autre chambre dans cette pyramide. 

La pyramide de Mycérinus n'a que 162 pieds (54 mèt.)
de hauteur sur une base de 280 pieds (95 mètres). Elle était
autrefois revêtue de granit rouge, dont on voit de grandes
masses entassées tout autour.

La pyramide de Philista, ou la quatrième grande pyramide.
Elle est située à peu près sur la même ligne que les autres, mais un peu plus à l'ouest. Elle est de 100 pieds (33 mèt.) plus petite que la troisième pyramide ; mais elle est pareillement sans revêtement. Le sommet se termine par une seule pierre d'une grande dimension qui paraît avoir servi comme de piédestal. Ni cette pyramide ni celle de Mycérinus n'ont encore été explorées par des voyageurs modernes, quoiqu'il soit plus que probable qu'elles ont été l'une et l'autre ouvertes par les Sarrasins.