vendredi 14 décembre 2018

Des "gigantesques entassements", qui sont "des chefs-d'œuvre de construction" (Louis Lacroix - XIXe s.- à propos des pyramides)


Extrait de Souvenirs d'un voyage en Égypte, 1857, par Louis Lacroix (1817-1881), professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Nancy (1853-1870), puis d'histoire moderne à la Faculté des lettres de Paris (1871-1880), membre fondateur de l'École française d'Athènes.
  


"Ce n'est pas tout d'abord que l'Égypte nous étale ses merveilles. À Alexandrie on ne voit rien des temps pharaoniques, sauf le grand obélisque appelé l'aiguille de Cléopâtre, qui gît délaissé sur le sable, au fond d'un ancien port également abandonné. Tous les autres débris de la grande cité macédonienne, ces vastes hypogées creusés dans les rochers qui l'avoisinent, cette mélancolique et solitaire colonne de Pompée qui mériterait d'être autre chose qu'un monument consacré à Dioclétien, appartiennent aux temps et à l'art helléniques. Les ruines de la Basse-Égypte n'offrent d'intérêt que pour l'archéologue. 
C'est au Caire encore que se montre le premier et sans contredit le plus puissant effort de l'antique génie égyptien. Quand vous approchez de cette ville, les pyramides se dressent devant vous plusieurs heures à l'avance, comme deux collines géantes qui dominent au loin la contrée. Là, Messieurs, tout se réunit pour susciter dans l'âme le sentiment du sublime : le désert et sa vaste solitude, la grandeur des pyramides qui s'y proportionne, l'idée de la force qu'attestent de pareils travaux, de la science qui fait de ces gigantesques entassements des chefs-d'œuvre de construction, et enfin l'évocation des quarante siècles qui vous contemplent du haut de leurs sommets. 
Les matériaux des pyramides ont été tirés des carrières de la chaîne arabique qui y a perdu des montagnes entières, transportées sur l'autre rive du Nil. Nulle part la main de l'homme n'a remué et taillé une telle quantité de pierres, et ici le calcul me paraît si éloquent que je veux un instant vous faire entendre son langage. La hauteur de la pyramide de Chéops est de 157 mètres : sa base a 227 mètres de côté. Le cube de cette masse est calculé à environ 2,662,628 mètres, ce qui donnerait des pierres pour construire une muraille de 8 mètres de haut, de 2 mètres de large, de 565 lieues de long, c'est-à-dire, suffisante pour enceindre toute l'Égypte. 
L'autre grande pyramide offre à peu de chose près les mêmes dimensions. La troisième est beaucoup plus petite. Mais ce premier groupe n'est que le commencement d'une série de constructions du même genre, qui se prolonge le long de la Moyenne-Égypte sur une longueur d'environ vingt lieues. Il y a là peut-être une quarantaine de pyramides, qui sans égaler celles de Gizeh, sont toutes des masses très imposantes, dignes de l'étendue du désert. 
Vous comprenez qu'avec un peu de bonne volonté, il est facile de voir dans ce système de constructions quelque chose qui ressemble à une chaîne de montagnes factices, et qu'on a pu croire que l'industrie des anciens Égyptiens les avait élevées pour suppléer à l'insuffisance de la chaîne libyque et garantir la plaine de l'invasion des sables. Cette ingénieuse hypothèse a été soutenue de nos jours avec une force et un talent contre lesquels il est difficile de se défendre ; mais il manque à son auteur (1) l'autorité que lui aurait donné l'étude de la question sur son propre terrain. À la lecture du livre on est presque convaincu, en présence des monuments eux-mêmes, et quand on constate la disproportion de la défense avec la grandeur de l'attaque, on se demande si cette opinion peut devenir autre chose qu'une hypothèse et si la question de la destination des pyramides est résolue. Et d'ailleurs cette question faut-il se la poser ? N'est-elle pas un indice accusateur des préoccupations trop positives de notre temps et ne nous fait-elle pas méconnaître cette inspiration désintéressée qui présidait aux entreprises des anciens âges, et qui a imprimé aux monuments de l'antique Égypte ce cachet de grandeur qui nous étonne. 
Quoi qu'il en soit, car le débat peut bien n'être pas vidé, il me suffit de savoir que ces pyramides étaient les sépultures des rois de Memphis, et quoi que le faste de ces tombes s'inspirât des mouvements d'un orgueil insensé et funeste, leur construction s'explique assez à mes yeux par la puissance d'une idée grande et vraie, celle du respect dû à la dépouille mortelle de l'homme et du devoir d'honorer sa sépulture. Évidemment pour ce peuple qui appelait ses maisons des hôtelleries, qui voyait dans ses tombeaux des demeures éternelles, qui au milieu de la joie des festins se reportait aux graves pensées de l'autre vie, en faisant circuler de main en main l'image d'une momie dans son cercueil, évidemment pour ce peuple encore tout imbu des premiers enseignements religieux donnés d'en haut à l'humanité, la principale affaire de la vie, c'était la mort."

(1) De la destination et de l'utilité permanente des pyramides d'Égypte et de Nubie contre les irruptions sablonneuses du désert, par M. Fialin de Persigny, 1848.
 

"La construction (des pyramides) était commencée par le centre" (guide anonyme du XIXe s.)

Extraits de Guide pour une excursion dans l'Egypte ancienne et moderne et au canal de Suez, 1859 (aucun auteur mentionné)
entrée de la Grande Pyramide, par Carl Haag, 1863
Les grandes pyramides

"Du vieux Caire, on passe le Nil avec les chevaux ou ânes et on débarque à Gizeh, chef-lieu de moudyrie, 15 kilom. de Gizeh, aux Pyramides auxquelles on croit toujours toucher. En temps d'inondations, il faut faire un grand détour au S. et gagner Chebrament. 
Les grandes pyramides de Gizeh, au nombre de trois, sont construites sur le roc et n'ont jamais pu être, en conséquence, envahies par les sables. La construction était commencée par le centre, et, comme les particuliers, les rois travaillaient toute leur vie à leur tombeau ; il en résulte que les plus grandes pyramides indiquent les plus longs règnes. Personne ne saurait soutenir sérieusement que ces monuments ont servi, dans la pensée des fondateurs, à d'autres usages qu'à la sépulture royale. 
La grande pyramide est celle de Chéops ou Choufou ; la moyenne, celle de Chephren ou Chafra ; la petite, celle de Mycérinus ou Menkéres. Elles sont construites en beau calcaire de Mokatam. Les assises ont été recouvertes d'un revêtement qui a disparu pour la grande pyramide, mais qui se voit encore sur la partie supérieure de la moyenne, et qui faisait de chaque face un plan uni. La grande pyramide a 137 m. (422 pieds), mais elle devait avoir 142 m. lorsque la partie supérieure était intacte. Chacune des faces, à sa base, a 227 m. 30, auxquels il faut ajouter 5 m. pour le revêtement détruit aujourd'hui ; la base totale avait donc 929 m. de tour, presque un kilomètre. La hauteur du triangle de chaque face, mesurée sur le plan incliné, est de 173 m. L'inclinaison des faces est de 52°. Le roc sur lequel elle repose a 30 m. au-dessus du Nil à l'étiage. 
Les pyramides ont toutes été violées, certainement par les Arabes, ou même, plus anciennement, par les chrétiens, à l'époque de l'édit de Théodose, et ils ont dû trouver de grandes richesses dans les tombes royales, si l'on en juge par les trésors que Mariette a tirés du cercueil d'une reine déposé simplement au milieu des sables de l'Assassif à Thèbes, et si l'on remarque quelles difficultés il a fallu surmonter pour forcer l'entrée de toutes les pyramides, peine qu'on se fût épargnée, si l'on n'avait rien trouvé dans la première. 
L'entrée de la grande pyramide est à 20 m. du sol. On pénètre d'abord dans une galerie haute de 1 m.20, large de 1 m. 86 ; on y descend sur un pavé glissant incliné de 25°. Cette galerie, où l'on ne peut s'avancer qu'assis, et d'où l'on sort en rampant, a 77 m. de long ; elle vous conduit à une chambre carrée de 6 m. de long sur 4 m. de haut, dont on ignore l'usage. Mais les visiteurs feront bien de ne pas suivre cette galerie jusqu'à la chambre inférieure et, arrivés à 25 m. de l'orifice de la galerie, de suivre la galerie ascendante, qui était fermée par un bloc de granit qu'on tourne en passant par une entrée factice pratiquée dans la masse de la maçonnerie, entrée que les violateurs ont pratiquée en tournant l'obstacle qu'ils n'ont pu enlever. L'inclinaison et les dimensions de cette galerie ascendante sont les mêmes que celles de la galerie descendante, sauf la longueur, qui est de 35 m. depuis le bloc de granit ; on parvient alors dans une galerie plus spacieuse et, à ce point, a lieu une nouvelle bifurcation : un couloir horizontal de 35 m. conduit au caveau dit de la reine, dont le plafond est arc-bouté. Placé dans l'axe vertical du monument, on est à 118 mètres au-dessous de la plate-forme supérieure. Revenant au point de bifurcation, on se trouve à l'entrée de la grande galerie ascendante, large de 1 m. 59, haute de 8 m. 50, longue de 50 mètres. Elle conduit à un vestibule fermé autrefois de quatre blocs de granit qui marquaient l'entrée de la grande chambre dite du sarcophage et où devait être déposée la momie royale, cette chambre a 5 m. 80 de haut, sur 10 m. 33 de long et 5 m. 34 de large. La voûte est plate et porte, depuis plus de cinq mille ans, le poids de la pyramide ! Cependant on a trouvé de petites chambres au-dessus dont la construction a dû avoir pour effet d'alléger ce poids. 
La hauteur de la pyramide de Chafra est de 135 mètres.
La troisième pyramide, celle de Mycérinus, est la plus petite de beaucoup, sa hauteur est de 66 mètres seulement, elle était revêtue de granit rose. Le colonel Wyse l'a explorée en 1837, comme il avait fait pour la grande pyramide et Belzoni pour celle de Chafra. Les Arabes les avaient précédés ; sont-ce eux qui ont enlevé les trésors de ces deux monuments ? Les débris du cercueil de Mycérinus sont au British Museum et le texte hiéroglyphique, qui confirme le récit d'Hérodote, a été expliqué par M. Birch."

jeudi 13 décembre 2018

"L'appareillage des blocs, aussi bien dans la grande galerie que dans le caveau, est d'une perfection technique qui a justement soulevé l'admiration de tous les visiteurs de la pyramide" (Jacques Vandier)


Extraits de Manuel d'archéologie égyptienne, tome II : Les grands époques - L'architecture funéraire, 1954, par Jacques Vandier, conservateur en chef du Département des Antiquités égyptiennes au Musée du Louvre

"La construction d'un monument comme une pyramide pose de difficiles problèmes architecturaux (...). Pour Lauer, l'emploi "d'instruments de levage" reste, en tout cas, très hypothétique. Il est probable que les Égyptiens se servaient de rampes perpendiculaires, ou, peut-être, enveloppantes, et de traîneaux, sur lesquels étaient chargés les blocs. Des traces de ces rampes ont été trouvées à Meïdoum, à Abou Gourob et ailleurs , et on sait que cette méthode a toujours été prisée  des Égyptiens. S'il reste un doute sur la nature exacte du procédé de construction, on ne saurait, en revanche, mettre en doute la perfection de ce procédé, et les pyramides, surtout les plus anciennes, comptent parmi les plus grands chefs-d’œuvre architecturaux de tous les temps. L'appartement funéraire est creusé, en partie, dans le plateau, au-dessous du niveau du sol extérieur - cette partie fut très rapidement abandonnée - et, en partie, dans la maçonnerie de la pyramide. 


L'entrée (A) du couloir d'accès est dans la face Nord, 18 m. au-dessus du niveau du sol, et légèrement décentré (8 m.) vers l'Est. Il s'agit, non pas d'une vraie porte, mais un simple trou, point de départ d'un couloir descendant, dont la pente est de 26° 31' 23". À une vingtaine de mètres de l'entrée, le couloir fut obturé (B); primitivement, il continuait, à travers le plateau rocheux, sur une longueur approximative de 77 m., puis devenait horizontal, débouchait, après un parcours de 29 pieds (8 m. 81), dans une pièce rectangulaire (C), et se terminait en cul- de-sac, à 18 m., environ, au delà de la pièce C. Cette prolongation de couloir prouve qu'une deuxième salle, qui ne fut jamais creusée, avait été prévue par les architectes, sur le modèle de la pyramide Nord de Dahchour. La pièce C, approximativement dans l'axe la pyramide, occupe la place de la deuxième antichambre de Dahchour. Elle ne fut probablement jamais utilisée, mais il est évident qu'elle avait été destinée à être, sinon le caveau même du roi, du moins l'antichambre de ce caveau . Les parois n'ont jamais été revêtues de calcaire ; dans le sol, un puits, grossièrement travaillé, avait été creusé, probablement par des violateurs. Il  ne semble pas, en tout cas, que ce puits soit contemporain du règne de Chéops (fig. 19,1).
On ne sait pas exactement pourquoi les architectes modifièrent leur plan primitif. On peut supposer que ceux-ci, ignorant évidemment la date de la mort du roi, avaient voulu que leur maître eût toujours un caveau prêt pour l'enterrement. Le caveau souterrain est contemporain des premiers travaux en superstructure, et ils avaient pensé assurer, ainsi, une plus grande sécurité à la sépulture du roi. Les travaux prévus par le deuxième projet (fig. 19,2) commencèrent sans que rien n'eût été changé (...); on déplaça, approximativement à 19 m. de l'entrée, une des dalles du plafond pour amorcer un couloir ascendant. Après l'enterrement du roi, le plafond fut refait avec une telle habileté que les violateurs, incapables de déceler l'entrée primitive, durent percer un nouveau passage. 
Le couloir ascendant, qui a les mêmes dimensions que le couloir descendant, monte, avec une pente de 26° 2' 30", sur une longueur de 39 m. (129 pieds), puis devient horizontal, à un niveau à peine supérieur à celui de l'entrée de la pyramide. Le tronçon horizontal, un peu plus court que le tronçon ascendant (36 m.), aboutit à une salle, placée dans l'axe de la pyramide, à une vingtaine de mètres au-dessus du sol. Les Arabes, à tort, ont appelé cette pièce "la chambre de la reine". En fait, il s'agit d'un caveau, préparé pour le roi, mais laissé inachevé, par suite d'une nouvelle modification du plan. La salle est voûtée en encorbellement, et les blocs de calcaire des parois et de la voûte sont si bien ajustés qu'on a l'impression de se trouver dans une pièce creusée dans le roc. Une niche, ménagée dans la paroi Est, avait, peut-être, été prévue pour abriter une statue du roi. 
Ces deux premiers projets qui, sur le plan technique, témoignent d'une habileté et d'une perfection extraordinaires, sont, en quelque sorte, effacés par la réalisation du troisième projet (fig. 19, 3), mis en œuvre (...) lorsque la construction de la pyramide eut été très avancée. Il s'agissait de construire le caveau définitif, toujours à l'intérieur de la pyramide, mais à une hauteur plus grande. 

illustration extraite de la Description de l'Égypte - 1799
Les architectes continuèrent le tronçon ascendant du couloir, en lui donnant des dimensions gigantesques. Le visiteur, après avoir cheminé longtemps dans des boyaux qui l'obligeaient à se plier en deux, se trouve brusquement, à l'endroit même où l'ancien couloir ascendant devenait horizontal, dans une vaste galerie (E), haute de 8 m. 50 et longue de 46 m. 50. Les dalles du plafond reposent sur sept assises, dont la disposition rappelle, sans la copier exactement, celle de la voûte en encorbellement : il s'agit "d'un toit très prolongé en hauteur, grâce à une série de surplombs à petite saillie en blocs énormes, et terminé par des dalles horizontales". Sur le sol, à droite et à gauche, courent des banquettes mesurant 0 m. 60 de haut et 0 m. 50 de large, et laissant entre elles un espace libre, dont la largeur (1 m. 04) est exactement celle des dalles du plafond. En d'autres termes, les surplombs successifs des sept assises des parois avaient été calculés pour que l'arête supérieure de la dernière assise fût sur la même verticale que la face antérieure de la banquette. À chaque assise, la distance qui séparait les deux parois diminuait donc de sept centimètres environ. Chacune des banquettes est creusée de 28 cavités rectangulaires, régulièrement espacées ; derrière chacune de ces cavités se trouve un petit bloc de pierre qui avait été encastré dans les parois, et qui présente, dans sa partie antérieure, une rainure verticale ; un bloc analogue, mais de forme irrégulière, est encastré dans la paroi de chaque cavité ; enfin, une rainure, haute de 0 m. 125 et profonde de 0 m. 02, court tout du long de chacune des parois, un peu au-dessous de l'extrémité supérieure de la troisième assise, en commençant par le bas. Borchardt a montré que les cavités, les petits blocs de pierre et la longue rainure continue avaient servi, non pas à hisser le sarcophage jusqu'au caveau, mais à la construction d'une grande plate-forme de bois sur laquelle avaient été entreposées les herses (...). Ces herses, en effet, à cause de leurs dimensions, n'avaient pas pu être amenées, au moment de l'enterrement, par le couloir descendant et par le couloir ascendant ; on avait donc dû les transporter, par l'extérieur, à un moment où la pyramide n'était pas achevée, et les entreposer pendant la fin des travaux. Seul le nouveau couloir, grâce à ses dimensions pouvait abriter ces immenses blocs de granit ; dressés directement sur le sol, ils auraient gêné le trafic ; dans ces conditions, il avait été indispensable de les poser sur une plate-forme suffisamment élevée pour que les ouvriers pussent  passer aisément, avec leur charge, sous ce toit improvisé et provisoire. Après l'enterrement du roi, la plate-forme dut détruite, et ses éléments furent évacués.
Cette galerie, connue sous le nom de "grande galerie", est dans un admirable état de conservation, n'ayant souffert qu'en un seul endroit, à son point de jonction avec le premier couloir ascendant et avec le couloir horizontal qui conduit à la chambre dite "de la reine". On y voit actuellement un trou, créé par le déplacement des blocs qui reliaient entre eux ces passages. Au fond de ce trou se trouve un puits, primitivement dissimulé par une dalle, qui se développait ensuite en un long boyau au tracé irrégulier. Ce boyau qui traverse, d'abord, la maçonnerie de la pyramide, puis le plateau rocheux, rejoint le couloir souterrain à quelques mètres de l'endroit où il devient horizontal. Ce fut évidemment par ce chemin que les ouvriers, chargés, après l'enterrement du roi, de mettre les herses en place et de bloquer l'entrée du couloir ascendant, purent sortir de la pyramide. Le couloir descendant ne fut fermé au niveau du sol extérieur, que lorsque tous ces travaux furent achevés. 

illustration extraite du livre de J. Vandier
À l'extrémité supérieure de la grande galerie, une marche haute, le "grand degré" des théories ésotériques, donne accès à un passage étroit et bas qui conduit à la "chambre du roi", c'est-à-dire au caveau après avoir traversé une sorte d'antichambre revêtue de granit sur trois faces (Sud, Est et Ouest). Chacune des longues parois de l'antichambre est creusée de quatre rainures verticales, trois d'entre elles descendant jusqu'au sol de la salle, la dernière, celle qui se trouve le plus au Nord, s'arrêtant au niveau du toit du couloir bas. Dans ces rainures devaient glisser les herses (...) qui ont disparu ; à l'entrée de l'antichambre, on voit, aujourd'hui encore, deux blocs de granit superposés dont on a souvent fait une herse encore suspendue à 1 m. 10 du sol, mais Borchardt a montré qu'il ne s'agissait pas réellement d'une herse, et que ces blocs faisaient en réalité partie de la paroi. Bien que ces herses aient disparu, on a pu calculer leurs dimensions, en se fondant sur celles des rainures et de l'antichambre, et on a supposé, non sans raison, qu'elles étaient en granit. Il est curieux qu'on n'ait trouvé aucun fragment de ces énormes monolithes : tout avait été préparé pour les recevoir (plate-forme dans la grande galerie, rainures dans l'antichambre), mais il est possible qu'ils n'aient jamais été amenés à l'intérieur de la pyramide. Il semble improbable, en effet, que les violateurs, après avoir réussi à briser les herses, aient pris soin d'en évacuer les fragments en suivant un chemin particulièrement difficile.  Le caveau, qui est entièrement revêtu de granit, mesure 5 m. 21 Nord-Sud sur 10 m. 43 Est-Ouest, avec une hauteur de 5 m. 82. Il est construit à 42 m. 28 au-dessus du sol, et ne se trouve pas exactement dans l'axe de la pyramide. L'appareillage des blocs, aussi bien dans la grande galerie que dans le caveau, est d'une perfection technique qui a justement soulevé l'admiration de tous les visiteurs, anciens et modernes, de la pyramide. Le plafond est fait de neuf dalles longues de 5 m. 64, disposées dans l'axe Nord-Sud. Cette couverture étant plate, il avait fallu ménager, dans la maçonnerie, des chambres de décharge pour diminuer la poussée des matériaux accumulés, sur une hauteur approximative de 100 m. au-dessus du caveau. (...) 
Dans la paroi Nord et dans la paroi Sud du caveau, à un mètre environ au-dessus du sol, se trouve une ouverture, point de départ d'un long boyau qui relie le caveau à l'air libre. Le boyau Nord débouche dans la face Nord, à 76 m., environ, au-dessus du niveau du sol, sa pente étant de 31°; le boyau Sud débouche dans la face Sud, à une hauteur à peine plus faible, mais sa pente est de 45°. Un dispositif semblable avait été prévu dans la chambre dite de la reine, mais les travaux n'avaient jamais été achevés. Il est probable que ces cheminées ont été de simples manches à air, destinées à ventiler le caveau, mais on peut, également supposer qu'elles ont eu un rôle religieux, encore que celui-ci ne soit pas évident. 
Le sarcophage du roi, directement posé sur le dallage, se trouve à l'extrémité Ouest du caveau. C'est une belle cuve, aujourd'hui très dégradée, dont le couvercle a disparu. Ce sarcophage de granit avait certainement été apporté dans le caveau, par l'extérieur, avant l'achèvement de la pyramide. Le corps du roi avait été amené dans un cercueil de bois, qu'on avait placé dans la cuve de granit. Le transport de ce cercueil , par la voie d'accès normale, sans être aisée, n'était pas au-dessus des forces humaines. Le passage du couloir descendant au couloir ascendant, dont l'entrée, on l'a vu, était pratiquée dans le toit, avait dû, cependant, exiger de gros efforts."  

mercredi 12 décembre 2018

"Ce sont, sans contredit, des monuments surprenants tant pour leur antiquité que pour leur grandeur et leur construction" (Henry Rooke - XVIIIe s.- à propos des pyramides de Giza)


Extrait de Voyage sur les côtes de l'Arabie Heureuse, sur la Mer Rouge et en Égypte ; contenant le récit d'un combat des Anglais avec M. de Suffrein,
et leur expédition contre le Cap de Bonne-Espérance en 1781,
1788, par Henry Rooke, écuyer, major d'infanterie, traduit de l'anglais, d'après la 2e édition.
 
1790 - from Seven Wonders of the Ancient World, by Friedrich Justin Bertuch
"Je partis d'ici avant hier après midi, accompagné d'un gros (sic) d'amis pour visiter les pyramides.
Nous avions pour montures des ânes qui nous conduisent à Bulac, port dépendant de cette ville ; de-là nous nous embarquâmes sur le Nil pour aller à Giza, c'est à-dire pour naviguer l'espace d'environ une lieue, car cette place est située un peu plus haut sur l'autre côté du fleuve, vis-à-vis le vieux Caire. Plusieurs voyageurs ont prétendu que c'était l'emplacement de l'ancienne Memphis, mais ils n'ont pas d'autorité pour prouver leur assertion.
Arrivés à cet endroit, nous trouvâmes sur le bord de l'eau une maison préparée pour nous recevoir, fournie de viande et de liqueurs. Nous étions redevables de ces attentions à des Italiens établis au Caire. 

Notre premier soin en mettant pied à terre fut de trouver le Cheikh de la tribu arabe habitante des environs de Giza et des pyramides, afin de lui communiquer notre projet, et de le prier de nous escorter le lendemain matin. Nous dépêchâmes donc un ambassadeur vers ce Cheikh qu'il ne tarda pas à nous amener. Quelques personnes de la compagnie avaient déjà fait connaissance avec lui dans une circonstance semblable. Elles lui offrirent en notre présence un verre d'eau-de-vie qu'il ne refusa pas, quoique Musulman. Après qu'il en eut bu près d'une bouteille, nous fîmes avec lui tous nos arrangements pour le jour suivant, et il se retira.
Nous étions convenus ensemble de partir à trois heures du matin, le Cheikh suivi d'un aide de camp nous vint prendre à cette heure. Il avait eu soin de se munir de flambeaux de cire pour examiner l'intérieur des pyramides, et d'autres choses nécessaires. Montés sur nos ânes, nous arrivâmes au pied des pyramides à la pointe du jour. La lumière naissante leur donna un air plus majestueux à nos yeux, et je ne sais si j'éprouvai plus d'étonnement et plus de satisfaction à la première vue de ces masses énormes qu'en les considérant dans tous leurs détails. 

Après les avoir admirées pendant quelque temps, nous nous préparâmes à descendre dans l'intérieur de la grande pyramide, la seule des trois où l'on puisse pénétrer. Ayant allumé nos flambeaux, nous nous glissâmes dans une petite ouverture qui se trouve sur un des côtés de la pyramide, à un quart de la hauteur, en partant de la base. Nous rampâmes sur nos mains et nos genoux dans ce passage raboteux, et nous arrivâmes à l'appartement le plus bas ; n'y trouvant rien d'intéressant, nous montâmes bientôt par un chemin plus aisé à la grande chambre.
En arrivant nous vîmes un appartement bien proportionné. À l'extrémité est un sarcophage de granite qui contenait sans doute le corps du Prince qui éleva cette pyramide pour lui servir de tombeau. Cette chambre est revêtue de granite, neuf pierres longues en forment la voûte.
Elle a trente-six pieds de long, dix-huit de large, et vingt de haut. Le sarcophage est long de sept pieds, profond et large de quatre.
Il y a encore une chambre au-dessus de celle-ci , mais on n'a pas pratiqué de chemin pour y pénétrer. On soupçonne qu'il doit également y en avoir une au-dessous de celle où nous sommes entrés d'abord. Le chemin qui peut y conduire est une espèce de trou profond ou de puits, qui s'étend probablement sous l'île formée par la crue annuelle du Nil. Ma supposition est appuyée du témoignage d'Hérodote. Cet historien nous apprend qu'il y avait un tombeau dans cette île.
Après avoir attentivement examiné tout cet intérieur, nous nous glissâmes dehors demi-suffoqués par la poussière et par le défaut d'air : il fallut nous reposer quelques instants et bientôt nous montâmes sur un des côtés de la pyramide qui présentent une suite de marches ou de gradins un peu altérés, car l'ancien poli est gâté ; les pierres placées dans l'ordre que je viens de vous indiquer, forment des degrés qui conduisent jusqu'à la cime de l'édifice, d'où l'on a la vue la plus vaste et la plus magnifique ; le Nil coulant au milieu d'une campagne fertile qui s'étend au loin, des villages innombrables, le vieux Caire, Giza, les pyramides de Sacara où sont les catacombes, etc.  etc.
Quoique la contrée soit couverte de pyramides sans nombre, cependant les trois dont je vous donne ici une courte description sont les seules que nous appelions par excellence les pyramides. Les naturels du pays les désignent sous le nom de el haram di Giza, parce qu'elles sont voisines de la place de ce nom. Elles se trouvent environ à neuf milles des rives du Nil au milieu d'une riche contrée, sur un terrain élevé au pied duquel vient battre l'eau dans le temps de l'inondation. 

Ces trois pyramides sont de différentes grandeurs. La plus considérable a, selon les mesures de Greaves, sept cents pieds en carré, elle couvre onze acres de terre, son plan incliné est égal à sa base, de manière que les angles et la base forment un triangle équilatéral. La hauteur perpendiculaire est de cinq cents pieds, la cime a treize pieds en carré. 
La seconde pyramide couvre autant de terrain que la première ; mais elle est moins haute de 40 pieds. 
La base de la plus petite a trois cents pieds en carré, sa hauteur est de quatre-vingts pieds.
Les restes des pierres qui revêtissaient la surface de ces pyramides se trouvent dispersés à leurs pieds, et les font paraître un peu moins grandes ; dans certains endroits ils forment une éminence qui marque un quart de la pyramide dont l'aspect serait plus imposant si elle était débarrassée de tous ces décombres, la surface des deux plus grandes était en pierres ordinaires, mais un superbe granite rouge couvrait la petite pyramide comme on peut le voir par les morceaux dispersés à l'entour, et par quelques portions encore subsistantes en place.
Quoique l'on ne soit parvenu à découvrir une entrée que dans la plus grande des trois, cependant il est probable que les deux autres en ont une également avec des chambres, puisque Strabon nous dit qu'au milieu des pyramides, on peut ôter une pierre pour s'ouvrir un passage aux tombeaux. On a déjà fait sur la seconde plusieurs tentatives inutiles, car à l'un des côtés on voit une brèche considérable.
Nous n'avons aucuns renseignements certains sur l'époque de la construction de ces édifices énormes, ni sur les Rois qui les ont fait bâtir : Hérodote, à la vérité, semble nous les désigner d'une manière positive ; mais d'autres auteurs sont d'un avis différent, et nous n'avons rien de positif. Ce sont, sans contredit, des monuments surprenants tant pour leur antiquité que pour leur grandeur et leur construction. L'on doit avoir eu bien des peines à élever une aussi grande masse de pierres où l'on n'a laissé que de petits espaces pour former les appartements destinés à renfermer les corps des Rois. On apportait par eau de la haute Égypte les matériaux au lieu même de la construction. Pline nous apprend que trois cent seize mille hommes furent employés pendant vingt années à la grande pyramide, et que les trois furent terminées en soixante-huit ans.
Non loin de celles-ci on en voit une foule d'autres plus petites. Autour de la place où sont les grandes pyramides, il y a beaucoup de trous et de cellules creusés dans le roc, l'entrée en est chargée de caractères hiéroglyphiques."

samedi 8 décembre 2018

"La pyramide est une sorte de grammaire qui contient les principes essentiels du beau et de la stabilité" (Léon Hugonnet)


extraits de En Égypte, 1883, par Léon Hugonnet (1840-19..), homme de lettres, anarchiste réfugié en Suisse.
 
photo MC
"À mon avis, il ne suffit pas de faire aux pyramides une simple excursion de touriste. ll est nécessaire de se rendre fréquemment sur le plateau de Gizeh, en étudiant chaque fois attentivement un détail différent. J'ai procédé de cette façon. (...)
Lorsqu'on se trouve à leur pied, l'impression que l'on ressent n'a rien d'extraordinaire, ce qui tient à ce qu'on n'a pas cessé de les voir depuis le Caire et que d'en bas on ne peut juger de la hauteur. Il faudrait venir en voiture et leur tourner le dos, jusqu'à ce que l'on soit arrivé à une distance de deux cents mètres. Si à ce moment on se retournait subitement on sentirait réellement son cœur battre avec violence. Mais l'enthousiasme n'est pas sans mélange, car on ne peut s'empêcher de songer aux milliers d'esclaves sacrifiés sans autre utilité que celle d'affirmer éternellement l'orgueil d'un petit nombre d'hommes et l'abjection des peuples. (...)
Assis sur le degré inférieur de la pyramide, j'eus le loisir d'examiner le mode singulier de construction adopté par ses architectes. Cheops est composée de cent deux assises, formant autant de gradins en pierre extraite des carrières de Thorrah, aujourd'hui Mokatam, sur la rive droite du Nil. La précision et la solidité avec lesquelles sont pratiqués les joints tiennent du prodige. En effet, chaque pierre étant incrustée dans la suivante, il n'y a pas de déviation possible, et ces assises offrent plus de solidité même que les couches de rocher. Chaque pierre est creusée de plusieurs centimètres dans lesquels s'emboîte une saillie égale de la pierre supérieure. Jamais, dans aucune construction, on ne s'est résigné à un tel surcroît de travail. (...)
... à la naissance du couloir horizontal, on rejoint le canal ascendant qui s'agrandit au point que l'on peut s'y tenir debout. Il a une longueur totale de 45 mètres et une hauteur de 8 mètres sur 2 mètres de large. Huit assises d'énormes pierres placées en encorbellement forment un plafond qui a l'aspect d'une voûte. De chaque côté se trouvent de petits trottoirs dans lesquels on a pratiqué vingt-huit trous d'environ 0 m. 33 de large, sur moitié moins de profondeur. C'est sans doute là-dessus que se tenaient les hommes de peine qui hissaient le sarcophage ou les blocs obturateurs glissant dans la rainure du milieu. C'est encore de cette façon, du reste, les guides vous font monter. On est au milieu et ils vous tirent par les mains, en suivant chacun un des petits trottoirs latéraux. (...)
(Dans la Chambre du Roi) nous aperçûmes deux étroites ouvertures communiquant avec l'extérieur, sortes de cheminées dont la destination était sans doute de renouveler l'air ou de laisser échapper la fumée, pendant que l'on construisait la pyramide. Mais du moment où le revêtement eut été placé, ces deux ventilateurs ne semblent pas avoir eu de destination. On a pensé qu'ils pouvaient servir à des observations astronomiques, car ils sont dans le même plan vertical et forment avec l'horizon des angles égaux ; ils indiquent d'ailleurs le méridien que les Égyptiens connaissaient fort bien. Mais toutes ces hypothèses ne sont admissibles qu'avant l'achèvement complet du monument. (...)
Au point de vue esthétique, la pyramide est une sorte de grammaire qui contient les principes essentiels du beau et de la stabilité. Elle est placée sur une hauteur, condition essentielle ; le point le plus élevé est au centre du monument, aucune partie n'est masquée, la symétrie et l'harmonie sont parfaites, et il est impossible qu'un écroulement ait lieu"






jeudi 6 décembre 2018

"On ne peut s'empêcher d'admirer la belle construction d'un si prodigieux monument, le choix des matériaux, la perfection de l'appareillage" (Léon Verhaeghe)

Extraits de Voyage en Orient, 1862-1863, par Léon Franciscus Verhaeghe de Naeyer (1839-1906), avocat et diplomate.
 
1872 - Dicoveries in the Great Egyptian Pyramid by Horace Harral

"L'impression que j'éprouvai à l'aspect de ces grands monuments n'est presque plus de l'admiration. Il y a là un problème qui confond notre pensée ; l'étrangeté d'une pareille conception, voilà ce qui frappe : l'art, le génie de l'homme y semblent étrangers : on dirait l'œuvre des dieux antiques et mystérieux de la vieille Égypte, ou de ces djinns arabes qui remplissent les légendes musulmanes. Ce sont tout simplement des tombeaux, œuvre insensée de rois tout-puissants. Tous les peuples anciens ont aimé à consacrer le souvenir de leurs morts illustres par ces vastes amoncellements de pierres ou de terre. Les pyramides de l'Égypte, ce sont les tumulus de l'Europe et de l'Asie, les monuments funèbres d'un vieux peuple disparu. Seulement le génie égyptien s'y retrouve avec sa force, sa persévérance, son originalité, et tous les caractères d'une civilisation déjà fort avancée au sein des âges primitifs. (...)
La plate-forme de la grande pyramide est à 146 mètres au dessus du niveau de sa base. Un cri d'admiration m'échappa, mais avant de pouvoir jeter un regard sur l'incomparable panorama qui s'offrait à ma vue, j'eus affaire à mes six Bédouins. Ils veulent être payés à chaque sensation : je tirai ma bourse, et leur témoignai ma satisfaction d'être arrivé si haut sans encombre : impression sincèrement ressentie, car la montée m'avait paru un siècle d'angoisse, et je ne songeais qu'avec horreur à la nécessité de la descente. (...)
Redescendu au pied de la grande pyramide, du côté du nord, je pénétrai dans l'intérieur. L'entrée du corridor étroit et escarpé qui mène aux chambres sépulcrales est bien faite pour arrêter sur le seuil les profanateurs. Ce n'est pas sans une sorte d'horreur secrète que je m'avance par ce chemin, au milieu du cortège bruyant de mes guides bédouins.
Le corridor, par une montée rapide et presque impraticable, arrive à la chambre supérieure : une descente non moins périlleuse conduit aux chambres et aux puits cachés dans la partie inférieure, mais je ne m'y suis pas aventuré : des éboulements en ont rendu l'exploration difficile. On ne peut s'empêcher d'admirer la belle construction d'un si prodigieux monument, le choix des matériaux, la perfection de l'appareillage, tandis que d'autre part, tout y témoigne l'enfance de l'art et les tâtonnements d'une civilisation naissante.
Je me suis arrêté dans la Chambre du Roi, où l'on trouve un grand sarcophage, demeuré là comme une énigme. Il est brisé et vide depuis longtemps. (...)
Un corridor voisin, qui s'embranche dans le premier, conduit à la Chambre de la Reine, située au dessous. Celle-ci est demeurée vide. C'est tout ce qu'un simple touriste peut voir dans l'intérieur de la pyramide de Khéops. Des passages dangereux, des puits profonds, encombrés de pierres gigantesques, descendent vers des abîmes rarement sondés. Belzoni, l'intrépide et intéressant voyageur des premières années du siècle, a ouvert et examiné la deuxième pyramide, celle de Képhren : ce n'était pas un mince succès : on pourra voir qu'il lui coûta de la peine. Les voyages de Belzoni, après tant d'autres, n'ont pas perdu leur intérêt : ils montrent ce qu'était en Égypte, il y a cinquante ans, le métier d'archéologue, devenu si facile : aujourd'hui que les touristes, que des femmes même, vont en troupe, chaque année, pousser leurs parties de plaisir jusqu'aux temples d'Abou-Simbel, il est bon de rappeler au prix de quelles fatigues et de quels dangers Belzoni rendit à la lumière les merveilles de la Nubie. (...) 

À côté des trois grandes pyramides, il en est d'autres, de différentes dimensions, et dont l'histoire est plus obscure. Ces monuments inférieurs, semblables aux premiers dans de moindres proportions, semblent tout naturellement avoir reçu la même destination : c'est une preuve encore que les pyramides ne sont autre chose que des tombes : autour des principales, érigées pour des rois puissants, les autres se groupent comme une famille."

mercredi 5 décembre 2018

L'art de bâtir chez les Égyptiens, selon Auguste Perret (XIXe s.)

Dans son ouvrage L'art de bâtir chez les Égyptiens, édité en 1904, l'historien de l'architecture Auguste Choisy (1841-1909) consacre :
- les pages 53-73 aux constructions en pierre ;
- les pages 75-93 aux procédés de transport et de montage :
- les pages 95-115 aux chantiers des temples, des pyramides et des hypogées.


Consultation de l'ouvrage ci-dessous

"Chéops et Chéphren, à l'exemple de tous les autres rois, étaient honorés par un culte spécial" (guide destiné aux hôtes du khédive, à l'occasion de l'inauguration du canal de Suez)


Extrait du guide "touristique" : Itinéraire des Invités aux fêtes d'inauguration du Canal de Suez, qui séjournent au Caire et font le voyage du Nil, 1869, publié par ordre de S.A. le Khédive.
 
cliché d'Antonio Beato, 1868
"Départ le matin de Boulaq. Navigation jusqu'à Gyzeh. Temps d'arrêt pour la visite aux Pyramides. Une charmante route de 4 kilomètres environ de longueur, conduit en face de ces monuments. Les trois grandes pyramides sont les tombeaux de Chéops, de Chéphren et de Mycérinus ; les petites sont les tombeaux des membres de la famille de ces rois. La grande avait primitivement 146 mètres de hauteur ; dans l'état actuel elle n'en a plus que 138 ; son cube est de 2,562,576 mètres. Tout ce que l'on a dit, toutes les phrases qu'après Hérodote on a faites sur la haine que ces rois s'étaient attirée par suite des corvées imposées aux Égyptiens qui travaillaient aux Pyramides, peut être réduit à néant ; les monuments contemporains, témoins bien plus croyables qu'Hérodote lui-même, nous montrent en effet que, de leur vivant et après eux, Chéops et Chéphren, à l'exemple de tous les autres rois, étaient honorés par un culte spécial ; quant à Mycérinus, c'était un roi si pieux, qu'il est cité dans le Rituel comme l'auteur d'un des livres les plus en renom de la littérature religieuse de l'Égypte. 
En ce qui regarde l'usage auquel les Pyramides étaient destinées, c'est faire violence à tout ce que nous savons de l'Égypte, à tout ce que l'archéologie nous a appris sur les habitudes monumentales de ce pays, que d'y voir autre chose que des tombeaux. Les pyramides, quelles qu'elles soient, sont des tombeaux, massifs, pleins, bouchés partout même dans leurs couloirs les plus soignés, sans fenêtres,sans portes, sans ouverture extérieure. Ils sont l'enveloppe gigantesque et à jamais impénétrable d'une momie, et une seule d'entre elles aurait montré à l'intérieur un chemin accessible d'où, par exemple, des observations astronomiques auraient pu être faites comme du fond d'un puits, que la pyramide aurait été ainsi contre sa propre destination. En vain dira-t-on que les quatre faces orientées dénotent une intention astronomique ; les quatre faces sont orientées parce qu'elles sont dédiées par des raisons mythologiques aux quatre points cardinaux, et que dans un monument soigné comme l'est une pyramide une face dédiée au nord, par exemple, ne peut pas être tournée vers un autre point que le nord. 
Les Pyramides ne sont donc que des tombeaux, et leur masse immense ne saurait être un argument contre cette destination puisqu'on en trouve qui n'ont pas six mètres de hauteur. Notons d'ailleurs qu'il n'est pas en Égypte une pyramide qui ne soit le centre d'une nécropole, et que le caractère de ces monuments est par là amplement certifié.
Ce qu'on voit aujourd'hui des Pyramides n'en est plus que le noyau. Originairement elles étaient recouvertes d'un revêtement lisse qui a disparu. Elles se terminaient en pointe aiguë. Les pyramides étant des tombeaux hermétiquement clos, chacune d'entr'elles (au moins celles qui ont servi à la sépulture d'un roi), avaient un temple extérieur, qui s'élevait à quelques mètres en avant de la façade orientale. Le roi déifié comme une sorte d'incarnation de la divinité y recevait un culte. Les trois grandes Pyramides de Gyzeh ont comme les autres un temple extérieur.
La preuve que les pyramides étaient des monuments hermétiquement clos, c'est que quand Amrou voulut pénétrer dans la grande, il ne put le faire qu'en perforant violemment la face nord à peu près sur la ligne de son centre, ce qui le fit tomber par hasard à l'intérieur sur le couloir montant. Comme à cette époque le revêtement était entier et que par conséquent il n'y avait point de décombres accumulés à la base, il s'ensuit que la place même de l'entrée ne se voyait pas du dehors."
 

mardi 4 décembre 2018

La Grande Pyramide "n'a jamais été finie" (François Cauche, XVIIe s.)

Extrait de Relations véritables et curieuses de l'île de Madagascar et du Brésil, avec l'histoire de la dernière Guerre faite au Brésil, entre les Portugais et les Hollandais, trois relations d'Égypte, et une du Royaume de Perse, 1651, par François Cauche (1616-16..), voyageur et explorateur, qui s'embarqua à Dieppe pour les mers des Indes en 1638. Il parvint à Madagascar où il demeura jusqu'en 1643.
 
illustration datée de 1620 - auteur non mentionné
"À trois lieues de la ville du Caire pour aller aux pyramides l'on passe par la petite ville de Gize sur le bord du Nil qui est à moitié chemin. De là on entre dans une grande plaine cultivée de lins, trèfles, fèves, et autres herbages en quantité ; étant cette place arrosée par divers canaux tirés par des roues (...), laquelle passée l'on trouve un lieu aréneux, et relevé d'un grand et long rocher, sur lequel est cette pyramide, qui reste entière de trois grandes, qui sont en cet endroit, accompagnées d'un nombre de moyennes et de petites. Les deux grandes ont leur sommet entier et le reste vers le bas gâté par l'antiquité, comme toutes les moyennes et petites dont la plupart sont demeurées imparfaites, par où il se voit que cela leur servait de sépulture.
La susdite pyramide la plus grande en ce lieu-là et entière n'a jamais été finie, elle est carrée en tout sens, et de trois cent soixante pas d'un angle à l'autre, autant de hauteur et davantage y en ayant partie dans le sable qui ne se voit. Il y a deux cent six pierres par lesquelles l'on monte au dessus d'épaisseur, et largeur avec leur mortier et ciment de trois à quatre pieds, longues de six à douze, quelques-unes de vingt et plus. Le sommet est couvert de douze grandes pierres, entre lesquelles il y en a une qui surpasse en largeur et longueur la croyance des hommes, pour la peine que l'on doit avoir eue en la montant si haut.
Ce sommet semble pointu de loin, ce néanmoins il y a d'un angle à l'autre près de vingt pans. En descendant il se trouve comme au milieu de la pyramide un espace, duquel suivant l'apparence l'on tirait les pierres pour fabriquer la pyramide ; au pied de laquelle du côté de Gize, et au milieu il y a une entrée par un petit corridor, par lequel l'on monte à peine dans la pyramide, à cause qu'il est de pierre de taille, fort unie et droite. On trouve en montant, et à côté une chambrette, et plus haut une chambre de dix pas de long, et cinq de large assez haute et couverte de grandes pierres, qui la traversent d'une part à l'autre : au milieu un sépulcre de marbre tirant sur le noir fort entier, de huit pans de long, quatre de haut, et trois de large sans couverture, pièce très rare, qui a été mise en fabricant la pyramide, lequel devait servir à ce grand Pharaon. En descendant il se voit un grand puits à côté, qui va sous terre fort loin, ce devait être l'entrée secrète si l'on eût fini cette pyramide.
Proche de là on voit entaillé dans le roc même une tête qui a une pique de hauteur proportionnée, bien travaillée avec un frontal de lettres hiéroglyphiques, qui montraient les heures et certains signes par le Soleil : au moyen de quoi ils auguraient sur les affaires qui se présentaient. C'était le Sphinx d'alors qui servait d'oracle. Les Janissaires le gâtent de mousquetades qu'ils lui tirent. On voit entre cette pièce et lesdites pyramides les carrières d'où sont sorties toutes ces pierres : et au long du rocher nombre infini de chambrettes entaillées, et enrichies d'un nombre de lettres hiéroglyphiques de diverses figures. L'on dit et avec apparence que ce sont les chambres de ceux qui travaillaient auxdites pyramides. Ces pierres contreviennent à ce que tant d'auteurs ont écrit, qui marquent qu'à cent lieues de là ne se trouvait aucunes pierres."






dimanche 2 décembre 2018

Dows Dunham : réflexions à partir d'une maquette du chantier de la pyramide de Mykérinos


Dows Dunham était un archéologue américain (1890-1984), conservateur du département des Antiquités égyptiennes du musée de Boston. Il a fouillé les tombes royales du pays de Koush au Soudan.
Il illustre ses réflexions sur la construction des pyramides de Guizeh avec une maquette au 1:120 du chantier de la pyramide de Mykérinos pour mieux visualiser les très nombreux problèmes auxquels étaient confrontés les bâtisseurs de l'ancienne Égypte et tenter de les résoudre avec les méthodes qu'ils avaient à leur  disposition.