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mardi 18 avril 2023

"Il n'y a aucune raison pour que dans cent mille ans elles ne soient pas encore telles que nous les voyons aujourd'hui" (Auguste Mariette - XIXe s. - à propos des pyramides de Gizeh)

photo de Bonfils, ca 1870

"L'excursion des Pyramides, comme l'excursion d'Héliopolis, se fait habituellement en voiture. On traverse le nouveau quartier qui, du nom de son fondateur, s'appelle Ismaïlieh. Le Nil est franchi sur le pont de Kasr-el-Nil, et bientôt on atteint la tête de la route charmante construite par S. A. le Khédive, qui, de Gyzeh, conduit en face des Pyramides.
De l'Esbékyeh aux Pyramides, on compte en ligne droite 12,000 mètres. Il y a 8,300 mètres du Nil au plateau sur lequel sont bâtis les monuments que nous allons décrire.
Il est juste d'accorder aux Pyramides l'admiration qui leur a valu d'être rangées au nombre des sept merveilles du monde. Il faut dire, cependant, que cette admiration ne s'impose pas au visiteur dès qu'il arrive au pied de ces monuments célèbres. L'immensité du désert environnant et le manque d'un point de comparaison rapetissent, en effet, les Pyramides et empêchent de les bien juger. Mais, à la réflexion, les Pyramides grandissent et reprennent leurs véritables proportions. On s'étonne alors de l'immensité de ces constructions. On y voit les monuments les plus durables et les plus élevés sous le ciel que jamais l'homme ait bâtis. Les Pyramides ont six ou sept mille ans de date ; mais il n'y a aucune raison pour que dans cent mille ans elles ne soient pas encore telles que nous les voyons aujourd'hui, si des mains ignorantes ou criminelles ne viennent pas aider à leur destruction.
Les trois grandes Pyramides sont les tombeaux de Chéops, de Chéphren et de Mycérinus ; les petites sont les tombeaux des membres de la famille de ces rois. La grande avait primitivement 146 mètres de hauteur ; dans l'état actuel elle n'en a plus que 138 ; son cube est de 2,562,576 mètres. Tout ce que l'on a dit, toutes les phrases que, après Hérodote, on a faites sur la haine que ces rois s'étaient attirée par suite des corvées imposées aux Égyptiens qui travaillaient aux Pyramides, peut être réduit à néant ; les monuments contemporains, témoins bien plus croyables qu'Hérodote lui-même, nous montrent, en effet, que, de leur vivant et après eux, Chéops et Chéphren, à l'exemple de tous les autres rois, étaient honorés par un culte spécial ; quant à Mycérinus, c'était un roi si pieux, qu'il est cité dans le Rituel comme l'auteur de l'un des livres le plus en renom de la littérature religieuse de l'Égypte. 
En ce qui regarde l'usage auquel les Pyramides étaient destinées, c'est faire violence à tout ce que nous savons de l'Égypte, à tout ce que l'archéologie nous a appris sur les habitudes monumentales de ce pays, que d'y voir autre chose que des tombeaux. Les Pyramides, quelles qu'elles soient, sont des tombeaux, massifs, pleins, bouchés partout, mÊme dans leurs couloirs les plus soignés, sans fenêtres, sans portes, sans ouverture, extérieure. Elles sont l'enveloppe gigantesque et à jamais impénétrable d'une momie, et une seule d'entre elles aurait montré à l'intérieur un chemin accessible d'où, par exemple, des observations astronomiques auraient pu être faites comme du fond d'un puits, que la pyramide aurait été ainsi contre sa propre destination. En vain dira-t-on que les quatre faces orientées dénotent une intention astronomique ; les quatre faces sont orientées parce qu'elles sont dédiées par des raisons mythologiques aux quatre points cardinaux, et que dans un monument soigné comme l'est une pyramide une face dédiée au nord, par exemple, ne peut pas être tournée vers un autre point que le nord. 
Les Pyramides ne sont donc que des tombeaux, et leur masse immense ne saurait être un argument contre cette destination puisqu'on en trouve qui n'ont pas 6 mètres de hauteur. Notons, d'ailleurs, qu'il n'est pas en Égypte une pyramide qui ne soit le centre d'une nécropole, et que le caractère de ces monuments est par là amplement certifié.
Ce qu'on voit aujourd'hui des Pyramides n'en est plus que le noyau. Originairement elles étaient recouvertes d'un revêtement lisse qui a disparu. Elles se terminaient en pointe aiguë. Les Pyramides étant des tombeaux hermétiquement clos, chacune d'elles (au moins celles qui ont servi à la sépulture d'un roi), avait un temple extérieur, qui s'élevait à quelques mètres en avant de la façade orientale. Le roi déifié comme une sorte d'incarnation de la divinité y recevait un culte. Les trois grandes Pyramides de Gyzeh ont, comme les autres, un temple extérieur.
La preuve que les Pyramides étaient des monuments hermétiquement clos, c'est que, quand Amrou voulut pénétrer dans la grande, il ne put le faire qu'en perforant violemment la face nord à peu près sur la ligne de son centre, ce qui le fit tomber par hasard à l'intérieur sur le couloir montant. Comme à cette époque le revêtement était entier et que, par conséquent, il n'y avait point de décombres accumulés à la base, il s'ensuit que la place même de l'entrée ne se voyait pas du dehors."

extrait de Itinéraire de la Haute-Égypte : comprenant une description des monuments antiques des rives du Nil entre le Caire et la première cataracte - Paris, 1880, par Auguste Mariette (1821-1881), égyptologue français, créateur du service des Antiquités égyptiennes et du musée de Boulaq.

dimanche 2 janvier 2011

Une synthèse, à la fin du XIXe siècle, des travaux de fouilles effectués sur le site de Guizeh

De M. A. Matthey, on ne sait rien sinon qu’il était conférencier et archéologue... ce qui représente déjà une bonne référence. Au cours des “séances” qu’il donna à Genève et Lausanne, sans doute peu avant 1869, sur le thème des explorations modernes en Égypte, il résuma le résultat des fouilles opérées sur le sol égyptien par les Vyse, Caviglia, Belzoni et Mariette.
De ces leçons, mémorisées dans l’ouvrage Explorations modernes en Égypte - Huit séances données à Genève et à Lausanne, 1869, je n’ai pas repris, pour éviter des doublons avec ce qui a déjà été publié dans ce blog, le détail des découvertes réalisées par les égyptologues cités ci-dessus. J’ai simplement retenu quelques considérations plus générales ou conclusions où l’auteur se contente de s’abriter derrière l’autorité scientifique des découvreurs. Sage précaution...




“L'époque monumentale la plus ancienne de l'Égypte est celle des pyramides, ouvrage de la IVme dynastie ; trop d'éléments manquent encore à la science égyptologique actuelle, pour qu'il soit possible d'assigner une date certaine à la construction de ces œuvres immenses. Tout ce qu'on peut dire aujourd'hui c'est que les savants les plus autorisés et en même temps les plus réservés, affirment qu'ils restent au-dessous de la vérité, en assignant aux grandes pyramides, une durée de 25 ou 30 siècles avant J.-C. (...)
Les pyramides sont des tombeaux, c'est un point aujourd'hui parfaitement établi. D'après les croyances égyptiennes, l'âme devait un jour rejoindre la momie et ressusciter le corps ; il fallait donc mettre à l'abri de toute profanation cette précieuse dépouille. Aussi la chambre du sarcophage ne fut rendue accessible que par des couloirs étroits, difficiles, obstrués par des pierres énormes ; et toutefois, en dépit de toutes ces précautions, ces tombes si bien cachées, furent violées et pillées par les Arabes ; on n'a retrouvé aucune trace des corps des rois Chéops et Chéphren.
On voit en face de la seconde pyramide une énorme tête saillir hors du sol : les Arabes l'appellent le père de la terreur. Cette tête appartient à un gigantesque Sphinx dont le corps est enseveli sous les sables. Ce colossal monument n'était qu'un rocher naturel, dont la forme générale rappelait vaguement celle d'un Sphinx ; les Égyptiens complétèrent l'œuvre de la nature, bouchèrent les vides, et, au moyen d'un revêtement de maçonnerie, composé de petites pierres, ils donnèrent à cet informe noyau une grandeur, une grâce vraiment étonnante. (...)
Qu'était, aux yeux des Égyptiens, cette statue colossale ? Grâce aux découvertes de M. Mariette, on peut aujourd'hui répondre à cette question. Les sculptures et les inscriptions attestent que le Sphinx était un dieu. M. Mariette retrouva son nom Hor-emKhu, c'est-à-dire Horus à l'horizon ; il est facile d'identifier ce nom avec celui d'Armachis qui se lit sur une des inscriptions grecques dans le temple ; le colosse était donc l'image du soleil personnifiée sous la forme d'un Sphinx.
De tous les monuments de l'antiquité, le grand Sphinx, malgré les mutilations qu'il a subies, est peut-être celui qui a le plus généralement excité l'admiration. Quelques voyageurs, tout en admirant la tête, ont cru y reconnaître un caractère africain, cette erreur est due à la mutilation d'une partie du nez.



Photo Marc Chartier

Cette tête est un chef-d'œuvre ; son regard contemplatif, la douce expression de sa bouche, modelée avec une finesse d'exécution étonnante, la simplicité des diverses parties, donnent à l'ensemble une grandeur saisissante. (...)
M. Ampère prend le grand Sphinx pour un portrait colossal du roi Toutmès IV (XVIIIme dynastie) ; c'est une erreur : le Sphinx était un animal imaginaire, composé d'un corps de lion et d'une tête d'homme ; c'était suivant les Grecs le symbole de la force unie à l'intelligence.
Mais cette explication ne donne pas le sens vrai du symbole. Ce qui est certain, d'après M. Mariette, c'est que le Sphinx représente toujours, sous la forme d'un lion androcéphale (corps de lion et tête d'homme) le roi qui l'a fait exécuter. On connaît, nous dit le même archéologue, une seule exception à cette règle: c'est le grand Sphinx des pyramides. Qu'originairement cette statue ait représenté le roi Chéphren (IVme dynastie), son constructeur, c'est ce qui est possible ; mais sous la XVlIIme dynastie, elle est l'image d'Armachis (une des formes du dieu Soleil). M. Mariette a trouvé dans le sable, près du monument, deux fragments d'un proscynème (acte d'adoration) adressé au Sphinx. Il y est représenté sur un autel, et la tête ornée d'un large disque solaire. Or, il existe sur la tête du colosse des traces d'usure, semblables à celles que ferait le frottement d'une corde ; cet indice suffit à M. Mariette pour comprendre l'usage de ce trou, profond de plus d'un mètre, qui se voit sur le sommet de la tête. Chaque année, à certaines fêtes, les décorateurs officiels hissaient sur la tête du Sphinx un disque à ailes et le fixaient dans le trou en question. (...)
Dans une des chambres de cet édifice, M. Mariette retira d'un puits, qui devait servir aux ablutions sacrées, neuf statues en brèche verte, qui y furent probablement précipitées dans un jour de révolution. De ces neuf statues, sept sont mutilées, les deux autres sont dans un état parfait de conservation ; elles représentent un roi assis dans la pose traditionnelle ; la tête est ombragée de l'épervier aux ailes déployées ; deux lions debout forment les bras du fauteuil. Quelle fut la joie de M. Mariette quand il déchiffra le cartouche royal gravé sur le socle de ces statues et qu'il lut le nom de Chafra, le fondateur de la seconde pyramide ! (...)
L'architecture de cette époque produit les pyramides, c'est-à-dire des merveilles.
Quand on considère la conception grandiose des plans, l'énormité des blocs de granit, amenés des extrémités de l'Égypte, la coupe des pierres si précise et si savante, l'excellence étonnante de l'appareillage de ces masses gigantesques, et l'exacte orientation des faces pyramidales, on se demande comment dans une si haute antiquité se trouve un avancement si parfait dans l'art de construire, et l'on est forcé de reconnaître que de longues générations ont dû s'écouler avant l'époque qui a vu s'élever les pyramides. (...)
Messieurs, j'insiste sur ces découvertes, elles méritent toute notre attention ; quand on creuse dans le sol des pyramides, on touche pour ainsi dire aux couches géologiques de l'histoire de l'humanité. Eh bien ! loin de trouver un état de barbarie on découvre, non sans surprise, une civilisation et un développement des arts qu'on était bien loin de soupçonner.”

mardi 2 novembre 2010

“Il semble que les architectes [égyptiens] aient acquis du premier coup, et par une sorte d'intuition particulière, la parfaite connaissance de leur art” ( F.B. de Mercey - XIXe s.)

Frédéric Bourgeois de Mercey (1805 ?-1860 ?) fut chef de la division des beaux-arts au ministère de l’Intérieur où il fut nommé vers 1840. Peintre lui-même, il eut ainsi en charge le développement des arts en France, et était régulièrement sollicité à ce titre. 
Dans son ouvrage Études sur les beaux-arts depuis leur origine jusqu’à nos jours, 1855 (le texte que j’ai choisi est extrait du tome 1 de ce livre), il porte sur la naissance et l’expression des arts, dont l’architecture égyptienne qui nous intéresse plus particulièrement ici, un regard à la fois admiratif et froidement rationnel. Disons même : rationaliste.
Certes, les pyramides n’apparaissent dans ce texte qu’entre les lignes ; mais elles n’en sont pas moins, dans la pensée de l’auteur, l’expression d’une science et d’une habileté que les bâtisseurs-artistes égyptiens possédaient à la perfection.
Directement inspirées des découvertes de Mariette, les observations de F.B. de Mercey relatives au Sphinx méritent également l’attention : l’auteur se contente de les énumérer, sans s’autoriser à en tirer des hypothèses ou conclusions sur les éventuels liens entre la statue colossale et telle ou telle pyramide.


Photo Marc Chartier
“L'Égypte a toujours été la contrée mystérieuse par excellence. Confiné dans cette étroite et longue vallée du Nil que, depuis Méroé jusqu'à la mer intérieure, sur un espace de 400 lieues, borde une double solitude, son peuple singulier évitait avec soin tout contact et toutes relations avec les autres nations qu'il méprisait. Conquérant, il se bornait à détruire, ne songeant à donner aux vaincus ni sa religion ni ses lois ; conquis, sa civilisation absorbait le conquérant.
Jusqu'à l'époque de la découverte de Champollion, les ténèbres qui couvraient le passé de ce grand peuple n'avaient été qu'imparfaitement pénétrées. Aujourd'hui son histoire n'offre ni lacune ni obscurité. L'authenticité de la liste de Manéthon est rigoureusement établie. Le nom des rois qui appartiennent à chacune de ses trente-deux dynasties est connu. Trois périodes, d'environ mille ans chacune, divisent les temps historiques des Égyptiens et le développement des arts : la période des pyramides de Memphis, celle des temples de Thèbes et de Karnak, enfin celle des Ptolérnées et des Romains.
L'architecture égyptienne, colossale comme celle du Gange et de l'Euphrate, aussi complexe et aussi variée, offre une expression plus savante et plus normale de la nature et de la théogonie. Les temples de Thèbes et de Karnak sont le plus parfait modèle de l'architecture sacerdotale. L'art chrétien leur doit le profil de ses cathédrales où les deux tours ont remplacé les pylônes de l'Egypte.
La statuaire des Égyptiens, bien que pétrifiée par des lois hiératiques, est puissante comme leur architecture. La jambe colossale de Sesourtasen Ier, le sphinx gigantesque de Ghizé, les colosses d'Ibsamboul, les statues de Memnon et tant d'autres monuments que nous ne pourrions énumérer ici, nous prouvent que les artistes égyptiens ne reculaient devant aucune des hardiesses de l'Inde ; mais ce qui distingue particulièrement l'art nilotique de l'art indien, c'est l'aspect de réalité de ces colosses ; l'imitation de la nature est poussée aussi loin que possible. Chaque figure est un portrait. Rien qui rappelle les monstrueuses bizarreries de la statuaire indienne.
La supériorité de l'art égyptien sur l'art fantasque des Indous et sa rationalité sont plutôt un résultat du climat et de la topographie que le fruit de l'expérience ou qu'un progrès de succession ; il est probable que l'art s'est développé simultanément aux bords du Nil, de l'Euphrate, du Gange et du fleuve Jaune.
La rationalité de l'art égyptien est une sorte de corollaire de sa théogonie la plus savante, la plus fondée sur l'observation et la connaissance des phénomènes de la nature, sur l'astronomie, les mathématiques et la morale, qui ait jamais existé. L'architecture est l'expression la plus élevée et la plus frappante du symbolisme ; nous ne devons donc pas être surpris de la majesté et de la variété infinie de formes que nous présente l'architecture égyptienne, depuis la gigantesque pyramide et le robuste temple protodorique jusqu'au plus délicat sacellum. Les Égyptiens ont inventé et employé tous les genres de colonnes, mais celle qu'ils ont reproduite de préférence, c'est la colonne à chapiteaux lotiformes, ou à feuillages de palmier, emblème de la puissance végétative du sol.
Une singularité qui est propre à l'art égyptien comme à l'art assyrien, c'est le degré de perfection que présentent tout d'abord les plus anciens et premiers monuments. Il semble que les architectes et les artistes de ces époques reculées aient acquis du premier coup, et par une sorte d'intuition particulière, la parfaite connaissance de leur art, et qu'ils soient arrivés, sans tâtonnement, à des résultats sinon complets, du moins très inattendus. Quoi de plus étrange, par exemple, que la science et l'habileté déployées dans la taille et la pose des blocs qui ont servi à construire les pyramides, ces prodigieux monuments de la première période égyptienne ! Quelle connaissance des proportions ! Quelle fidèle et naïve imitation de la nature nous offrent les sculptures qui appartiennent à cette même époque et qui sont antérieures de bien des siècles à ce que les autres peuples ont produit ! (...)


Photo Marc Chartier

M. Mariette, après avoir terminé l'exploration du temple du Sérapis et recueilli tout ce qui pouvait l'être, se disposait à revenir en France, quand M. le duc de Luynes lui proposa de faire autour du grand sphinx de Ghyzé des fouilles qui pourraient aider à résoudre le problème archéologique que présente ce monument colossal. M. le duc de Luynes mettait, avec la libéralité qui lui est ordinaire, une somme de 6.000 francs à la disposition de M. Mariette, pour couvrir les frais de cette exploration.
M. Mariette se mit à l’œuvre avec l'ardeur et la ténacité qui le caractérisent. Dans le principe, il s'agissait seulement de retrouver certaines salles vues autrefois par Caviglia, et que les sables avaient recouvertes ; mais M. Mariette, une fois en présence du colosse, se sentit animé d'une plus noble ambition, et se proposa de déblayer le sphinx en entier. C'était la seule manière d'arriver à un résultat qui ne laissât rien dans le vague, et de faire parler ce monument, muet pendant tant de siècles.
Les fouilles, commencées le 15 septembre 1853, furent continuées, sans interruption, jusqu'au 15 janvier 1854, et mirent à jour la véritable enceinte du sphinx, les habitations privées qui étaient placées en avant du monument, et arrivèrent enfin à la découverte du temple consacré au Dieu dont l'image est si célèbre.
Ce temple, qui appartient à la première époque de l'art en Égypte, c'est-à-dire à l'époque des pyramides, avait échappé jusqu'ici à toutes les recherches. C'est un spécimen unique de l'art dans ces temps reculés. Les dunes, qui le recouvraient d'une couche de sable de 24 pieds de haut, l'ont préservé de la destruction.
M. Mariette, après avoir découvert les plafonds, le haut des murailles et l'extrémité supérieure des colonnes du temple, s'attaqua au sphinx lui-même, et déblaya successivement les montagnes de sable qui masquaient les faces nord, est et sud de la statue. Cette opération lui permit de reconnaître une porte soigneusement murée selon l'usage, qui, d'après sa conviction, devait être l'entrée des souterrains du tombeau d'Osiris, rendu fameux par la tradition grecque.
Ces travaux avaient épuisé les ressources dont M. Mariette pouvait disposer, le gouvernement français vint à son aide, et lui accorda une importante allocation qui le mit à même de continuer ses fouilles et de mener son entreprise à heureuse fin.
M. Mariette, en effet, a déblayé complètement la statue gigantesque, et a reconnu que le fameux sphinx n'était, en quelque sorte, que le produit d'un accident. Il paraîtrait, en effet, que les Égyptiens, pour édifier la statue de leur dieu, auraient tiré parti d'un rocher naturel, auquel ils auraient ajouté ou retranché.
Le nom de ce dieu est Horus. Le temple dont nous avons parlé tout à l'heure lui était consacré. Sa vaste enceinte, de forme carrée, que M. Mariette a explorée en entier, comprend un grand nombre de chambres ou de galeries que revêtent d'énormes blocs de granit et d'albâtre, et autres matières précieuses.
Cet édifice remonte aussi à l’époque des premiers Pharaons ou à la quatrième dynastie. Comme la plupart des monuments du même temps, il est complètement dépourvu d’inscriptions hiéroglyphiques. M. Mariette nous donne les proportions exactes du sphinx. Sa hauteur est de 19 m 70. Les Égyptiens se sont servis des parties saillantes du rocher pour sculpter la tête et le corps du colosse, et à l’aide  de la maçonnerie, avec laquelle ils ont bouché les cavités du rocher et donné aux parties en relief la saillie convenable, ils ont modelé la statue dont nous voyons encore aujourd’hui les restes. Le sphinx, qui, après plusieurs siècles, s’est trouvé en partie enseveli sous les sables, n’avait, du reste, pas été placé au niveau du sol, le rocher qui a servi à sa construction se trouvant en contre-bas avec la plaine et comme encaissé dans une sorte de fosse qui peut avoir 50 à 60 mètres de largeur. M. Mariette suppose que, autrefois, le Nil, à l’époque de ses crues,a pu pénétrer dans cette fosse. Ce serait pour y descendre que les Grecs auraient construit les escaliers que Caviglia a découverts. Indépendamment de ces escaliers, M. Mariette a retrouvé un puits dont l’existence avait été signalée par Pockocke et Vansleb. Ce puits, qu’on supposait devoir donner accès dans des chambres qui auraient existé dans l’intérieur du colosse, s’élargit et présente, vers le fond, une cavité formée par une fissure du rocher, élargie à main d’homme. Des fragments de bois retrouvés dans celte sorte de chambre ont fait supposer à M. Mariette qu'un sarcophage y avait été placé. D'après les inscriptions grecques retrouvées dans les escaliers du sphinx, il paraîtrait que ce colosse avait pour nom Harmakhis. La tête, et non le corps tout entier, avait été peinte en rouge par les anciens Égyptiens. M. Mariette fait remonter l'enluminage de la tête au règne de Rhamsès le Grand. Cette exploration du sphinx et la découverte du Sérapéum sont les deux plus grands événements archéologiques qui se soient passés en Égypte depuis l'expédition française ; ils font le plus grand honneur à la persévérance et au dévouement intelligent de M. Mariette.”

lundi 21 juin 2010

"Les Pyramides, vraiment je ne comprends pas l'admiration que l'on a pour elles" (René Delaporte - XIXe s.)

Je ne sais rien de René Delaporte, si ce n'est qu'il était "ex-chargé de mission du ministère du Commerce", information figurant en première page de son ouvrage Dans la Haute-Égypte, édité en 1898, dont est extrait le texte qui suit.
Il y est question d'un surprenant ordre de préséance dans l'inventaire des merveilles d'Égypte : d'abord, le "fameux Sphinx", qui a droit à tous les honneurs ; puis le "prodige de masse" que sont les pyramides, face auxquelles l'auteur n'éprouve aucun sentiment d'admiration. Comme pour s'excuser de cette manifestation de lèse-majesté, il s'abrite ensuite derrière une citation de Mariette Pacha, justifiant l'appréciation en deux temps dont tout visiteur du site des pyramides peut faire l'expérience.


Photo Marc Chartier

"Qui vient en Égypte sans voir les Pyramides ? Nul touriste. II est peu de voyageurs qui soient allés au Caire sans aller admirer le Sphinx, ascensionner une pyramide ou pénétrer dans l'intérieur de ce gigantesque tombeau. Je suis sûrement un des rares qui grimpèrent sur la pyramide de Saqqarah et encore un des plus rares qui n'ont point grimpé sur les pyramides de Guiseh, ni pénétré dans leurs corridors étroits.
Quel que soit le côté où l'on se retourne, ce seront toujours les pyramides que l'on apercevra. Elles sont immobiles sur la lisière du désert et regardent impassibles l'émeraude ou l'argent de la plaine du Nil. Une large avenue construite pour la venue de l'Impératrice Eugénie conduit aux pieds même de ces colossales agglomérations de blocs.
Le Sphinx m'attirait. Les pyramides me laissaient froid. Cependant, après être monté et arrivé aux pieds de celle de Chéops, je fus frappé par la majestueuse masse de ces tombes. À peine là, vous voyez s'abattre sur vous un monde de guides, de chameliers et d'âniers. L'un vous tire pour vous amener à l'intérieur, l'autre veut vous faire monter au sommet de la grande pyramide. Quand vous n'obéissez à aucune des deux injonctions, que vous ne pénétrez pas, ni ne grimpez, vous n'êtes pour nos bons Bédouins qu'un manant.
Sans le Sphinx, certes les pyramides n'auraient pas eu ma visite ; cela aurait été vraiment dommage pour moi. C'est une promenade délicieuse que d'aller jusque-là. Une superbe route bordée d'acacias touffus vous y conduit. Seule l'excursion vaut la peine de se déranger. Mais les Pyramides, vraiment je ne comprends pas l'admiration que l'on a pour elles. Merveilles du monde, elles ne m'ont pas impressionné au point de les trouver admirables. Il y a un prodige de masse. Un point, c'est tout.
Mariette Pacha, un profond admirateur de tout ce qui touche à l'antique Égypte dit : "II est juste d'accorder aux pyramides l'admiration qui leur a valu d'être rangées au nombre des sept merveilles du monde. II faut dire, cependant, que cette admiration ne s'impose pas au visiteur dès qu'il arrive au pied de ces monuments célèbres. L'immensité du désert environnant et le manque d'un point de comparaison rapetissent, en effet, les Pyramides et empêchent de les bien juger. Mais, à la réflexion, les pyramides grandissent et reprennent leurs véritables proportions. On s'étonne alors de l'immensité de ces constructions. On y voit les monuments les plus durables et les plus élevés sous le ciel que jamais l'homme ait bâtis. Les Pyramides ont six ou sept mille ans de date ; mais il n'y a aucune raison pour que dans cent mille ans elles ne soient pas encore telles que nous les voyons aujourd'hui, si des mains ignorantes ou criminelles ne viennent pas aider à leur destruction."
Après ces lignes du célèbre égyptologue, je n'ai plus rien à dire.
Non loin de la grande pyramide, nous avons le fameux Sphinx. Plus abimé que les colosses de Memnon, il conserve une face camuse où ne se reflète aucune expression. Ces yeux que l'on voit encore très bien sont vagues ; sa figure respire une impassibilité qui fait rêver les voyageurs assis en face de lui. Cependant une grande affluence de touristes empêche chacun de ressentir l'émotionnante impression que vous produit cotte énorme tête grossièrement sculptée.
C'était un rocher naturel. On le tailla et on lui donna la forme de cet animal symbolique dont on ne sait ni l'origine, ni la vie, ni l'explication. Les pattes énormes ont été faites de grosses pierres maçonnées. Il représente un dieu appelé Armachis. Le dieu de l'énigme probablement, car aucun ne l'a encore tranchée."

Source : Gallica

mardi 9 février 2010

"Des philosophes de notre temps sont en quête d'une philosophie de la mort ; qu'ils aillent se pénétrer du sens profond caché dans les pyramides" (Charles Edmond Chojecki, XIXe s.)

Exposition universelle de 1867 (Wikimedia commons)

Séquence émotion !
Le texte qui suit servit de présentation du Pavillon égyptien lors de l'Exposition universelle de 1867 à Paris. Il est l'œuvre du commissaire général de "l'Exposition vice-royale d'Égypte" : Charles Edmond Chojecki (1822- 1899).


Edmund Franciszek Maurycy Chojecki ou Karol Edmund Chojecki, dit Charles Edmond, était un écrivain et journaliste polonais. Défenseur de la cause de son pays d'origine, il dut s'exiler en France pour échapper au diktat des autorités russes. Il voyagea en Égypte, où il rencontra Flaubert. Il fut nommé, par le prince Napoléon, bibliothécaire au ministère de l'Algérie, puis au Sénat.
Son texte est plus l'œuvre d'un romancier, passionné d'égyptologie, certes, mais apparemment plus soucieux de transmettre un "message", à l'aide d'une écriture particulièrement bien léchée, que de dresser le bilan des connaissances archéologiques de son époque. Ce n'est presque que de façon anecdotique que mention est faite du processus de construction des pyramides, "par des enveloppements superposés". De même, l'allusion à certaine "pierre de Chéops" (selon l'appellation de Mariette) reste quelque peu obscure et ne lève pas le voile sur les interrogations qu'on est en droit de se poser.
Bref, ce ne sera pas faire injure à Charles Edmond Chojecki que de reconnaître en lui plus un égyptologue de bibliothèque ou de salon que de terrain. Il n'empêche que ses envolées lyriques ne manquent pas d'allure, voire de densité, et l'on peut à juste titre supposer qu'elles firent leur effet sur les visiteurs de l'Exposition universelle.


Pavillon égyptien, à l'Exposition universelle de 1867
Illustration extraite du site www.expositions-universelles.fr
Merci à Sylvain Ageorges pour son aimable autorisation.

"Le premier souci de l'Égyptien en quête d'un tombeau, c'est de le mettre à l'abri de l'eau. Dans le Delta, où l'inondation du Nil est à craindre, on ensevelissait, soit dans l'épaisseur des murs des villes et des temples, quand les murs étaient en briques crues, soit dans des tertres artificiels ou naturels, élevés au milieu des plaines. Dans la moyenne et la haute Égypte, on mettait à contribution, pour les sépultures, le roc des chaines lybique et arabique, et on y creusait le réduit funéraire. M. Mariette, en fouillant les assises d'un temple, rencontre souvent de véritables entassements de figurines et de statues, sans doute disposées là en souvenir de l'usage qui taisait confier les morts aux murailles mêmes.

Le tertre semble être l'origine de la pyramide. Pirama veut dire hauteur en langue copte. Tous les peuples, du reste et de tout temps, élèvent volontiers une montagne artificielle sur la dépouille d'un mort célèbre. Tantôt ce n'est qu'un amas de terre, le tumulus ; tantôt la terre est mêlée de quelque maçonnerie grossière, ou bien encore l'ouvrage est tout en pierre ; une image en pierre d'une colline, d'une hauteur : pirama. Qu'on se souvienne des tertres coniques de l'Écosse, des vallées scandinaves, de la plaine de Troie ou des rives de l'Olno, des tombeaux des rois lydiens, des topas de l'Inde. Les tombes étrusques sont pyramidales, ainsi que celles du Mexique, et il s'en rencontre aussi en Chine de même forme.

(...) Tombeaux et maisons, villes grouillantes et nécropoles, la stérilité morne du désert et les plantations grasses du Nil, ce contraste de vie et de mort est partout en Égypte, dans l'ensemble et le détail. La grande pyramide surtout, en regard du grand sphinx, en résume l'impression avec force.

Une montagne aride sur sa base carrée, qui s'incruste dans le roc, avec ses quatre flancs en granit poli, lisse, où pas une goutte de vie ne saurait se prendre ; avec ses quatre arêtes orientées où les vents cardinaux, semblables aux souffles de la destinée, viennent se briser ; avec le poème à jamais fixé des inscriptions hiéroglyphiques ; avec la grande ombre de la masse entière, qui se projette au loin, du matin au soir, comme l'ombre même du passé sur le présent. Au dedans, un abîme étroit qui se perd dans les entrailles de la terre, d'inaccessibles réduits, et enfin, tout au cœur de l'édifice, l'inviolable sanctuaire, hélas ! violé, de la mort elle-même. Magnifique symbole, et grand, et noble et simple ! Jamais l'homme n'a été si éloquent en si peu de lignes. Des philosophes de notre temps sont en quête d'une philosophie de la mort ; qu'ils aillent se pénétrer du sens profond caché dans les pyramides.

Les proportions du monument sont prodigieuses. Il est deux fois haut comme Notre-Dame. Saint-Pierre de Rome disparaîtrait dessous comme une muscade sous le cornet d'un escamoteur. Il pourrait fournir les matériaux d'un mur de six pieds de haut qui aurait mille lieues de long et ferait le tour de la France ; mais on n'en est pas choqué comme de certains autres amoncellements de pierre à sublimes prétentions. On n'en est pas même étonné. On n'est que satisfait, comme si le merveilleux édifice faisait son devoir purement et simplement. Aussi bien n'a-t-il pas été mis là pour étonner, pour faire la grosse voix, pour être une cymbale retentissante, un airain sonore. Il est trop plein de substance religieuse, de pensées profondes et de grand art, pour ressembler aux sermons boursouflés, vides et intéressés d'un sacerdoce en décadence.

Le sphinx repose aussi sur le roc, mais tout autour l'eau du Nil le baigne et le caresse. On avait amené le Nil à ses pieds. L'eau tout de suite fait penser à la vie. On l'a donc voulu, lui, l'emblème de la vie, accroupi dans les mille bruits de l'eau, comme on a voulu la pyramide assise au seuil du désert et de son silence funèbre. Et il n'est pas une figure faite de lignes géométriques, élémentaires, abstraites, mortes ; il est une figure de lion à tête d'homme : une âme humaine dans un corps de lion, le courage intrépide et sûr du lion au service d'un homme. La pyramide encore est une montagne artificielle, apportée sur place de main d'homme, pierre à pierre ; au contraire, le sphinx est une montagne naturelle, dans laquelle on a déblayé, fouillé ses formes colossales. Il a quatre-vingt-dix pieds de long, soixante-quatorze de haut, et, du menton au sommet de la tête, vingt-six pieds. Comme elle est attentive, cette tête ! comme elle écoute ! comme elle regarde ! Quelle expression de vie ! Elle regarde l'orient, de ses deux yeux profonds, énormes, fixes. Son sourire est gracieux, et tout son visage est plein d'une grande sérénité, d'une grande douceur. L'ensemble est monstrueux ? Non, mais singulièrement majestueux. Il y a de la grâce, il y a de la beauté dans ce fragment de montagne taillé en figure humaine. Les artistes qui en ont sculpté la masse avaient le souffle assez puissant pour l'animer tout entière. Comme la pyramide elle-même, le sphinx, en vérité, n'est pas trop grand pour l'idée qu'il exprime : l'Égypte vivante, accroupie sur le Nil, gracieuse, souriante, épanouie, heureuse, une oasis dans les sables; la vie à côté de la mort !

La grande pyramide servait de tombeau au Pharaon Chéops, et le sphinx est le portrait d'un Pharaon, non point de Thoutmosis IV, comme on l'a cru, mais de Chéfren peut-être. Peu importe ! L'intérêt du double monument n'est ni dans Chéops ni dans Chéfren, mais dans l'émotion féconde que notre intelligence en reçoit. Il faut admirer les chefs-d'œuvre de l'art pour eux-mêmes, pour ce qu'ils nous disent, et autrement qu'on ne vénère des reliques.

On a compté soixante-sept pyramides répandues sur une dizaine de lieues, du nord au sud, en plusieurs groupes plus ou moins espacés. Il existe à peine quelques vestiges de beaucoup d'entre elles. Le groupe de Gizeh, le premier en ligne, est le plus important, le mieux conservé et renferme les trois plus grandes. Elles ont été faites, comme le cône du Vésuve, par des enveloppements superposés, c'est-à-dire commencées au centre. Le Pharaon à qui le monument devait servir venait-il à mourir, l'édifice aussitôt cessait de s'accroître et se parait de son revêtement extérieur ; de sorte qu'à un plus long règne correspond une plus haute pyramide. Cela est vrai aussi des hypogées. Il semble que les rois aient été dans l'usage de commencer leur tombe en montant sur le trône, d'en pousser les travaux toute leur vie durant, et de les faire d'autant plus belles et plus profondes que le ciel leur accordait de plus longs jours. Un prince n'a-t-il régné que peu de temps, il n'a qu'une ou deux chambres hâtivement décorées, et jusque dans le grossier travail de son sarcophage se trahit une fin prématurée.

(...) On sait avec quelle perfection la maçonnerie prodigieuse des pyramides est appareillée ; avec quels scrupules les matériaux en ont été choisis, mis en place, polis ; avec quel respect religieux les réduits intérieurs et les couloirs, où pourtant jamais personne ne devait pénétrer, étaient édifiés, creusés, parachevés. Malgré l'énorme pression de la masse, pas une pierre n'a bougé dans les chambres funéraires, pas un joint ne s'est ouvert, pas une verticale n'a perdu son aplomb d'une ligne. Et le temple de Chéfren est bien de la même main. Les salles dont il se composait et les galeries sont entièrement d'albâtre et de granit ; des blocs gigantesques, minutieusement taillés, polis, ajustés ; un seul d'entre eux, en granit rose, a neuf mètres de longueur, près de quatre mètres de haut et près de deux mètres d'épaisseur. L'enceinte, immense, est carrée. Presque point d'ornements, presque point d'inscriptions ; partout la solide empreinte d'une émotion contenue qui craint le bavardage.

(...) Entre [les] sépultures des Pharaons thébains et la construction des pyramides, une longue évolution religieuse a tout changé. On le pressent tout d'abord au luxe de la mise en scène, à la recherche du prodigieux qui éclate ici plus étonnant peut-être que dans Karnak. Puis, à voir le détail des bas-reliefs, des peintures, des hiéroglyphes, qui surabondent, on ne doute plus qu'on n'ait affaire à une religion vieillie.

Le dogme de l'immortalité, aux temps primitifs, s'imposait comme une consolante espérance ; maintenant, la crainte de l'enfer obsède les imaginations. Il y a les horribles histoires des âmes après la mort, le tableau effrayant des épreuves qu'elles traversent : le feu, l'eau, les tortures et mille supplices. Elles sont mutilées, décapitées tout le long de leur pèlerinage d'outre-tombe, et ne retrouvent leurs membres et leurs têtes que pour être jugées. Elles ne sont réputées sauves et bienheureuses qu'après avoir été justifiées, et ce sont les dieux, ce sont les prêtres, tout naturellement, qui disposent du salut éternel. Cela fait penser à nos indulgences. Et quand, après mille aventures épouvantables, après les terreurs du jugement, elles viennent enfin à jouir des cieux, on devine bien que le sacerdoce ne le permet qu'au prix de certains sacrifices.

Autrefois, le mort, dans son hypogée, était chez lui, entouré des siens, ne relevant que de sa conscience ; maintenant, l'influence sacerdotale domine autour de lui et lui fait, pour ainsi dire, une immortalité en dehors de ce que son intelligence a pu comprendre et de ce que son cœur a aimé.

Les inscriptions votives consacrées à sa mémoire ne sont plus le fruit d'une inspiration spontanée, libre ; elles sentent la formule. Partout le rituel a remplacé l'élan religieux ; les prières elles-mêmes sont toutes coulées dans un moule et cessent de partir des cœurs. On n'est plus sobre de la figure des dieux : on en est prodigue. Toute la religion devient allégorique et utilitaire et n'inspire plus que fanatisme, orgueil, angoisses, violence, emportements sombres

Telle est, comparée à celle de Memphis, l'impression résumée de Thèbes. Memphis a la noblesse, la grandeur simple, sincère ; Thèbes a le faste, la grandeur somptueuse, théâtrale. Memphis nous touche davantage, Thèbes nous étonne. L'âme de saint Louis se serait sentie à l'aise dans Memphis, et auprès des Pharaons de Thèbes, Louis XIV et ses magnificences ne sont que pauvretés. Assez d'autres ont donné et donneront la préférence à Thèbes ; ami lecteur, si vous le voulez bien, nous aimerons mieux Memphis.

(...) M. Mariette fonde (...) de magnifiques espérances sur des ateliers établis au pied même des grandes pyramides. Il est là en quête surtout de documents intéressant l'Égypte sous les quatrième, cinquième et sixième dynasties. Avant lui, la science osait à peine rêver de rien connaître jamais sur des temps si reculés. Déjà, bien des objets ont été mis au jour gui concourent à la solution de ce problème si hardiment posé. Il y au musée de Boulak un sarcophage ayant servi à la sépulture d'un fonctionnaire nommé Khoufou-Ankh, attaché au culte d'Apis, à celui du Taureau blanc, à celui d'Isis sous la forme de vache, et chargé de toutes les constructions du roi, etc. Ce roi, c'est Snefrou, le premier de la quatrième dynastie. Khoufou-Ankh vivait donc une ou deux générations seulement après Chéops. D'ailleurs, sur le règne de Chéops lui-même, ces fouilles de Gizeh ont fait à la science des révélations curieuses. Une pierre, que M. Mariette appelle la pierre de Chéops, primitivement encastrée sans doute dans quelque muraille, maintenant déposée au musée de Boulak, nous apprend, dans une longue inscription, que Chéops, roi de la haute et de la basse Égypte, restaura un temple déjà existant de son vivant à l'endroit où est le sphinx (donc le sphinx est antérieur à Chéops), à la face nord-ouest du temple d'Osiris, lui assura des revenus en offrandes sacrées, et renouvela le personnel des statues d'or, d'argent, de bronze et de bois qui en ornaient le sanctuaire, et qu'il a bâti sa pyramide là où est le temple d'Isis. On en sait enfin presque autant sur le Pharaon Chéfren, dont on a, en outre, le portrait si vivant, ce chef-d'œuvre qui date de cinquante ou soixante siècles, trouvé aussi au pied des pyramides. Il résulte en général et irréfutablement des documents rencontrés dans ces fouilles intéressantes entre toutes que les Égyptiens, déjà au temps de Chéops, avaient leurs arts, leurs dieux, toute leur civilisation au complet ; et nous avons ici de quoi éclairer d'une vive lumière ce que nous disions plus haut de leurs introuvables origines."


Un autre morceau choisi de cet auteur dans l'Égypte entre guillemets : 

"La lutte contre le désert n'est-elle pas aussi une lutte de la vie contre la mort ?" (Charles Edmond Chojecki)

vendredi 8 janvier 2010

La IVe dynastie : "point culminant" de l'Ancien Empire selon Mariette (XIXe s.)

Le texte ci-dessous, d'Auguste Mariette-Bey (1821-1881), est extrait de l'ouvrage Aperçu de l'histoire ancienne d'Égypte pour l'intelligence des monuments exposés dans le temple du parc égyptien, à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1867


À la IVe dynastie, l'histoire d'Égypte commence à sortir de l'obscurité dans laquelle elle a été jusqu'ici enveloppée, et des monuments assez nombreux nous permettent déjà de préciser des faits. Le personnage qui domine cette époque est le roi qu'Hérodote a nommé Chéops, et que les textes contemporains appellent Khoufou. Chéops fut, paraît-il, un roi guerrier : c'est lui que les bas-reliefs de Ouddy-Maghara (presqu'île du Sinaï) nous montrent châtiant les On, bédouins du temps qui inquiétaient les frontières orientales de la Basse-Égypte. Il fut surtout un roi constructeur. La plus grande et la plus remarquable des pyramides que possède l'Égypte est le tombeau de Chéops. Cent mille hommes qui se relayaient tous les trois mois furent, dit-on, employés pendant trente ans au gigantesque travail que ce roi ordonna. Assurément, il n'est pas au-dessus des forces de notre industrie moderne de refaire un monument semblable. Mais le problème difficile à résoudre, même de nos jours, serait de construire des chambres et des couloirs intérieurs qui, malgré les millions de kilogrammes qui pèsent sur eux, conserveraient à travers soixante siècles la plus parfaite et la plus étonnante régularité.
Quant à la place qu'occupe la IVe dynastie dans l'Ancien Empire, on peut dire sans hésiter qu'elle en marque le point culminant. Au début de la quatrième dynastie se produit en effet un mouvement subit et extraordinaire. L'Égypte est désormais libre d'entraves, et nous voyons éclore tous les prodiges d'une civilisation sans pareille à ce moment dans le monde. Alors la société égyptienne est définitivement constituée. L'art a atteint son plein développement et monte à une hauteur que les plus brillantes époques dépasseront à peine. (...) Ne sont-ce pas les Pyramides qui ont mérité dans l'antiquité d'être rangées au nombre des sept merveilles du monde ?