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mardi 20 novembre 2018

"Lorsque vous touchez presque au pied de la grande pyramide, vous êtes saisi d'une émotion vive et puissante, tempérée par une sorte de stupeur et d'accablement" (Edme-François Jomard)

 Le texte d'Edme-François Jomard (voir les publications consacrées à cet auteur, en cliquant ICI) que l'on lira ci-dessous est extrait de L'art antique : Choix de lectures sur l'histoire de l'art, l'esthétique et l'archéologie accompagné de notes explicatives, historiques et bibliographiques, de Gaston Cougny (1857-1908), avocat et historien français.

 
photo Marc Chartier
Les Pyramides (1)

"L'aspect général de ces monuments donne lieu à une observation frappante : leurs cimes, vues de très loin, produisent le même genre d'effet que les sommités des hautes montagnes de forme pyramidale, qui s'élancent et se découpent dans le ciel. Plus on s'approche, plus cet effet décroît. Mais quand vous n'êtes plus qu'à une petite distance de ces masses régulières, une impression toute
différente succède, vous êtes frappé de surprise, et dès que vous gravissez la côte, vos idées changent comme subitement ; enfin, lorsque vous touchez presque au pied de la grande pyramide, vous êtes saisi d'une émotion vive et puissante, tempérée par une sorte de stupeur et d'accablement. Le sommet et les angles échappent à la vue. Ce que vous éprouvez n'est point l'admiration qui éclate à l'aspect d'un chef-d’œuvre de l'art, mais c'est une impression profonde. L'effet est dans la grandeur et la simplicité des formes, dans le contraste et la disproportion entre la stature de l'homme et l'immensité de l'ouvrage qui est sorti de sa main (2) ; l’œil ne peut le saisir, la pensée même a peine à l'embrasser. C'est alors que l'on commence à prendre une grande idée de cet amas immense de pierres taillées, accumulées avec ordre à une hauteur prodigieuse. On voit, on touche à des centaines d'assises de 200 pieds cubes du poids de 30 milliers, à des milliers d'autres qui ne leur cèdent guère, et l'on cherche à comprendre quelle force a remué, charrié, élevé un si grand nombre de pierres colossales, combien d'hommes y ont travaillé, quel temps il leur a fallu, quels engins leur ont servi ; et moins on peut s'expliquer toutes ces choses, plus on admire la puissance qui se jouait avec de tels obstacles.

Bientôt un autre sentiment s'empare de votre esprit, quand vous considérez l'état de dégradation des parties inférieures ; vous voyez que les hommes, bien plus que le temps, ont travaillé, à leur destruction. Si celui-ci a attaqué la sommité, ceux-là en ont précipité les pierres, dont la chute en roulant a brisé les assises. Ils ont encore exploité la base comme une carrière ; enfin le revêtement a disparu, sous la main des barbares. Vous déplorez leurs outrages, mais vous comparez ces vaines attaques au massif de la pyramide, qu'elles n'ont pas diminué peut-être de la centième partie, et vous dites avec le poète : "Leur masse indestructible a fatigué le
temps
." (3) Suspendons ici nos réflexions sur ce monument, et achevons de jeter un coup d’œil général sur l'ensemble des lieux.

Dès qu'un voyageur arrive sur le plateau des pyramides, c'est comme un besoin pour lui d'en faire le tour au moins de la première ; et cette promenade lui donne encore de celle-ci une plus grande idée ; elle demande au moins un quart d'heure en marchant vite, à cause des monticules de sable et de débris accumulés à la partie inférieure de chaque face.

Quiconque vient ici payer un tribut de curiosité à ces monuments, mais qui n'y apporte pas des opinions faites à l'avance, n'est frappé que du spectacle qu'il a devant lui ; il ne cherche pas à maîtriser ses impressions par des
réflexions vagues sur la destination des pyramides, parce qu'elle lui est inconnue ; sur ce qu'elles ont coûté aux peuples de fatigues et de sacrifices, parce qu'il l'ignore, et qu'il ne s'en rapporte pas aux assertions sans preuve des esprits prévenus ni aux incertitudes des étymologies (4). Il observe, il compare, ne jugeant que des faits qu'il a sous les yeux ; il voit que les auteurs, quels qu'ils soient, de la Grande pyramide, ont construit le monument le plus durable et le plus élevé sous le ciel (5) ; et il conclut que, sous ce rapport et par ce fait seul, les Égyptiens se sont placés au premier rang des peuples de la terre. En donnant à ces masses, comme Pline, le nom de prodigieuses, portentosoe moles, il se garde de décider avec lui que c'est le fruit d'une vaine et folle ostentation de la richesse des rois ; enfin il s'abstient de prononcer, avec Bossuet, que ces ouvrages ne sont rien que des tombeaux (6), parce qu'il sait que ce grand écrivain a voulu surtout faire sortir de son sujet une grande pensée morale, sans songer à l'histoire des arts chez les Égyptiens et à leurs progrès dans les sciences, chose qu'il n'a pu connaître."
Jomard


NOTES
(1) Les pyramides, exception faite des ruines encore incomplètement étudiées, se partagent en six groupes qui suivent la lisière du plateau de Libye, de Gizeh au Fayoum. Le groupe de Gizeh en compte neuf, et, dans le nombre, celles de Cheops (grande pyramide), celles de Chéphren et de Mykérinos : on sait que l'antiquité les avait mises au rang des merveilles du monde. La plus ancienne pyramide dont les textes nous certifient l'existence au nord d'Abydos, est celle de Snofrou ; les plus modernes appartiennent aux princes de la douzième dynastie. Le plan comme l'ensemble de la forme, l'aspect extérieur varient sensiblement d'une pyramide à l'autre, il ne faudrait pas prendre celles de Gizeh pour un type uniforme : par exemple, la pyramide méridionale de Dashour présente, à chacune de ses arêtes, non pas une ligne droite, mais une ligne brisée. La grande pyramide de Sakkarah, ou pyramide à degrés, que Mariette regarde comme la plus vieille de toutes et qu'il attribue au quatrième roi de la première dynastie, se divise en six larges gradins dont les pans inclinés sont répétés sur les quatre faces.
 (2) Ces divers points ont été éclaircis par la science moderne. Lepsius et Mariette ont expliqué le mode de construction qu'employaient sans doute les architectes des pyramides : ils ont montré le monument s'agrandissant par l'addition d'enveloppes successives "construites, dit M. G. Perrot, soit en assises horizontales qui seraient venues se superposer autour du noyau central, soit en tranches parallèles dont les joints auraient été dirigés vers l'axe de l'édifice". On sait aussi par quel moyen on réunissait, dans l'ancienne Égypte, les bras nécessaires à l'exécution de ces grands travaux publics : ce moyen, c'était la corvée, la levée en masse de tous les hommes valides, la conscription du travail forcé.

(3) Un auteur arabe, Abd-ul Latif, écrivait au treizième siècle : "Toutes choses craignent le temps, mais le temps craint les Pyramides."
Cf. ces vers de M. Sully-Prudhomme :
"Et depuis cinq mille ans, sous l'énorme bâtisse, Dans sa tombe Chéops inaltérable dort."


(4) C'est à tort probablement, que l'on a cru trouver l'origine du mot puramis, Pyramide, dans le copte pirama, la hauteur. Il s'agit, suivant toute vraisemblance, d'un terme purement grec, et serait dérivé de pur, feu, à cause d'une certaine analogie entre la forme du monument et celle que présente une flamme. 

(5) Il ne faudrait pas croire que la pyramide de Chéops, ou grande pyramide de Gizeh soit actuellement le plus haut monument du globe : elle n'a, en effet, que 137m d'élévation, alors que les tours de Cologne atteignent 160m, la flèche de la cathédrale de Rouen 150m, la coupole de Saint-Pierre à Rome, 143m, et le clocher de Strasbourg, 142. Elle n'en mesure pas moins une hauteur double de celle des tours de Notre-Dame de Paris. 

D'après Letronne et M. Maspero, la grande pyramide, au temps de Chéops, aurait eu 144m60, la disparition du revêtement a facilité cette destruction graduelle du sommet, signalée plus haut par Jomard. En revanche, la plus petite des pyramides connues ne culminait pas au delà de 10m au-dessus du sol. Faut-il penser que, la tombe royale étant édifiée du vivant même du prince, la masse bâtie s'est trouvée en proportion directe du temps consacré à la bâtir, c'est-à-dire de la durée de chaque règne ?
M. G. Perrot en est d'avis. (Histoire de l'art, l'Égypte, p. 210.) Mais M. Maspero objecte (Archéologie égyptienne, p. 127) que la moindre des pyramides de Saqqarah (explorée par lui en mars 1881), appartient à Ounas, qui régna trente ans, tandis que les deux principales pyramides de Gizeh ont été
construites sous Chéops et sous Chéphren, qui gouvernèrent l’Égypte, l'un vingt-quatre, l'autre vingt-trois ans. "Mirinri, qui mourut fort jeune, a une pyramide aussi grande que Pépi II, qui prolongea sa vie au delà de quatre-vingt-dix ans. Le plan de chaque pyramide était tracé une fois pour toutes par l'architecte, selon les instructions qu'il avait reçues et les ressources qu'on plaçait à sa disposition. Une fois mise en train, l'exécution s'en poursuivait jusqu'à complet achèvement des travaux, sans se développer ni se restreindre."

(6) Ici Jomard se trompait : il est précisément prouvé aujourd'hui, par l'exploration plus attentive de ces édifices et par le déchiffrement des textes égyptiens, que les pyramides ne sont rien que des tombeaux. Le témoignage de M. Mariette confirme, à cet égard, l'assertion d'Hérodote, de Diodore et de Strabon. Il n'est pas en Égypte une pyramide ou plutôt un groupe de pyramides qui ne soit le centre d'une nécropole, et, de plus, on a toujours retrouvé un sarcophage dans la chambre intérieure, qui avec la chapelle et les couloirs, formait une des parties essentielles du plan de toute pyramide. (La chapelle était isolée, au lieu d'être ménagée à l'intérieur du massif.) Ces monuments n'ont jamais été des observatoires : si les quatre faces des pyramides regardaient les quatre points cardinaux, c'est que les Égyptiens avaient coutume d'orienter la tombe, en vertu d'une assimilation mystique entre la carrière du soleil et celle de l'homme. Encore moins est-il permis d'y voir un rempart bâti par la main des hommes pour défendre la vallée du Nil contre les irruptions sablonneuses du désert ; car pourquoi les pyramides se trouveraient-elles toutes rassemblées, à peu d'exceptions près, sur un seul point de l'Égypte : dans le voisinage de Memphis ?
La pyramide, c'est la tombe royale de l'ancien empire : le caractère, la destination sociale de l'édifice ne comportent pas d'autre explication. (Histoire de l'art, tome I, l'Égypte. p. 70-80, passim.)

mercredi 26 janvier 2011

Les pyramides “donnent l’impression d’une indescriptible grandeur” (J.O. Noyes - XIXe s.)

En consultant leur revue The Young men’s magazine, vol. 1, 1858, les jeunes Américains du XIXe siècle étaient à bonne école !
Avec cette livraison de leur publication (favorite ?), ils avaient la possibilité de lire les propos de James O. Noyes, sous le titre “The Origin and the Design of the Pyramids”, autrement dit de s’initier à la culture égyptienne.
Dans cet article en deux parties, l’auteur propose une revue de détail de diverses théories relatives à la fonction des pyramides, dont les auteurs, par-delà les frontières du temps, ne devaient pas être déçus du voyage !
Hérodote ? Des écrits indignes de l’histoire ! Diodore et Strabon ? Même école, donc même sanction ! Platon ? De la pure spéculation ! Les “greniers de Joseph” ? Incohérent ! Les auteurs arabes ? La “saveur de la fiction orientale” ! Diderot ? Des discours de “savant” annihilés par les découvertes ultérieures sur les hiéroglyphes ! Jomard ? Des propos “profondément stupides” !
Et l’on en vient finalement à un certain de Persiogny qui, lui, semble être digne d’un regard infiniment plus bienveillant : les pyramides n’ont-elles pas été les “meilleures barrières possibles” contre la progression du désert ?
Au terme de ce parcours, James O. Noyes se livre enfin lui-même pour reconnaître dans les pyramides des oeuvres de science et de génie. Ouf ! Il était temps...



Photo extraite de "Tulipe Noire" (FlickR),

 avec autorisation de l'auteur du site

“The secret of the origin and design of the Pyramids appears to have been sacredly guarded by the sacerdotal caste of Egypt, even down to the time of its extinction, which happened soon after the close of the dynasty of the Logidae. Not the least marvelous circumstance connected with the history of the Pyramids is that the object for which they were constructed was kept secret, not only from foreigners but also from the great mass of the Egyptians themselves. (...)
It is affirmed that [Herodotus] was initiated into the sacred order of priests, but his youth must have stood in the way of his passing beyond the first degree. His account of the Pyramids, whether derived from the testimony of the priests of Heliopolis and Memphis, or being, as is most probable, merely a reflection of the popular belief, is singularly vague, and altogether unworthy the dignity of history. (...)
The version of Herodotus, relative to the construction of the Pyramids for tombs, is precisely the same as that given four centuries later by Diodorus Siculus and the geographer Strabo, who, doubtless, derived their information from the same source. But the former of these more modern authors remarks, that "neither the historians nor the Egyptians themselves were of accord upon the subject of the Pyramids". (...)
The hypothesis of Plato, that the Pyramids were astronomical observatories, is merely a flight of speculative philosophy. The three largest of the Ghizeh group at least were originally cased with polished stone, rendering their ascent impracticable, as is now the case, to a certain extent, with the second pyramid. Moreover, for astronomical purposes they would not have been erected within a few hundred feet of each other, while a more elevated situation, such as the Mokattam ridge, on the opposite side of the Nile, would doubtless have been selected.
Equally absurd were the ancient ideas that the Pyramids of Ghizeh were the granaries of Joseph, or the treasuries of the kings by whom they had been built. The inference is, that the treasures of the latter were exhausted at the completion of these stupendous monuments, and moreover, the borders of the Libyan desert - the home of marauding tribes, as nomadic as its sands - would hardly have been chosen for the site of the royal treasuries.
The accounts given by the Arab authors relative to the Pyramids savor of eastern fiction. (...) These are a few of the thousand and one allusions to the Pyramids in the Arab authors, based doubtless upon the traditions of the ancient Egyptians, and varying but little during a period of several centuries. They do not, of course, assume the dignity of history, nor have they the sublime audacity of the conceptions of the ancient poets, who described the Pyramids as mountains piled up by the Titans in attempting to scale high Olympus. (...)
Diderot, instead of considering the Pyramids the mementos of the pride and stupidity of the Egyptian kings, regards them as memorials of their wisdom and love of science. He supposes that their erection was antecedent to the invention of letters, but that, having reached a high degree of perfection in the arts and sciences, the ancient Egyptians made use of these immense structures to transmit to posterity the elements of their knowledge. (...) but it is difficult to conceive how the Egyptians could have attained to a degree of culture enabling them to build the Pyramids without a knowledge of letters ; and the arguments of these savans have been annihilated by the discovery of hieroglyphics within the structures themselves.
M. Jomard, however, gave the greatest eclat to the scientific theory of the origin and design of the Pyramids, by bringing forward the idea that the great pyramid presented, in each of its dimensions, an aliquot part of the terrestrial degree in Egypt. But could anything have been more profoundly stupid on the part of the ancient Egyptians than the erection of this immense structure, a labor more Herculean than that of building a city, merely to show the value of the terrestrial degree and the linear measure adopted in Egypt ? This theory, although supported by a long list of illustrious names, does not so well account for the erection of the Pyramids as that hazarded by Jancourt and accepted by Volney, to the effect that the kings constructed tombs, impenetrable and eternal, in accordance with the dogma that the souls of the dead would return, after wandering six thousand years, to reanimate the bodies they had left. (...)
Although F. de Persigny never visited Egypt, he has had the satisfaction of seeing most of his learned contemporaries in France adopt the ingenious theory developed by a careful study of the double question of the pyramids and the desert. (...)
Want of space forbids even an allusion to the reasons for giving the pyramidal form to these cyclopean structures, as also to the pneumatical facts and principles, whereby it can be shown that they were the best possible barriers to interrupt the progress of the desert. Suffice it to say, they answered admirably the purpose for which they were constructed. For centuries they protected the fertile land of Egypt, the domain of Osiris, from the rage of Typhon, and it was not until after many of them were thrown down or greatly mutilated that the desert passed beyond its ancient boundaries. Even in the time of the Romans the province of Ghizeh was so free from sand that the Sphynx could be seen and studied in all its parts. The pyramids suffered greatly under the Caliphs, and the consequences soon became apparent. Macrisi, an Arab historian of the 14th century, relates, that the province of Ghizeh having been overrun by the desert, the inundation of sand was attributed to the mutilation of the Sphynx by a fanatical scheik. But in demolishing the pyramids, in overturning these artificial mountains, they unconsciously destroyed the veritable talismans protecting their territory.
Philosophers and writers have in all ages declaimed against the pyramids. But it is to be remembered that whatever exalts the imagination, whatever carries us beyond ourselves, and exercises a moral utility is not in vain. These Titanian temples were raised by genius ; and even regarded as tombs, as funereal and eternal gateways built upon the confines of eternity, they give the impression of indescribable grandeur. Diodorus says : " All the people of Egypt, regarding the duration of life as very short and of little importance, make much, on the contrary, of the memorial of virtue, which is to be left behind. Hence they call the dwellings of the living inns, where one sojourns but for a day, but give the name of eternal mansions to the tombs of the dead, from which there is no departure."
Thus the kings of Egypt have been indifferent as to the erection of palaces, but have exhausted themselves in the construction of their tombs. What the works of Shakespeare and the songs of Homer are among the productions of the human mind, the pyramids of Egypt are among the monuments erected by the hand of man. But when the Sphynx is compelled to reveal the secret of ages, when we find that the pyramids were works of the greatest public utility, and that both science and the mild genius of religion determined and guided their erection, we can but regard them with increased admiration and regret that the labors of men and the wealth of nations are not always, even in this enlightened age, so judiciously employed.”

jeudi 11 novembre 2010

“Il se pourrait que les pyramides aient été construites de la manière la plus simple du monde et sans le secours de la science” (Dictionnaire Larousse - XIXe s.)

Dans une autre note, j’ai extrait du Grand dictionnaire universel Larousse du XIXe siècle, édité de 1866 à 1877, le rapide survol historique des théories consacrées aux pyramides d’Égypte, d’Hérodote aux historiens arabes.
La seconde partie de cet article du Dictionnaire suit à la trace certains auteurs plus modernes qui se sont lancés dans des conjectures ou hypothèses plus ou moins cohérentes sur la construction et la destination des pyramides de Guizeh.
L’un de ces auteurs a droit à un traitement “de faveur”, à savoir Piazzi Smyth (Smith), dont l’argumentaire est démonté point par point, sur un ton qui surprend dans un ouvrage tel qu’un grand dictionnaire. Délaissant l’analyse froide et impartiale de l’inventaire des théories, les auteurs des commentaires “se lâchent” et y vont franco, adoptant le style de l’humour grinçant pour taxer Piazzi Smyth de”mystification”.
Puis de conclure sur son sort en des termes qui seraient sans doute applicables, en certains cas, encore aujourdhui : “C'est de l'hallucination à haute pression et pyramidale. Et cela a l'immense inconvénient de fausser l'esprit de ceux qui croient parce que c'est écrit.”



Photo Marc Chartier

“D'après quelques auteurs qui se sont lancés dans des hypothèses gratuites, les pyramides n'auraient point été construites par les anciens Égyptiens ; elles auraient été l'œuvre d'une civilisation plus ancienne, détruite par quelque cataclysme géologique, un immense déluge, suivant les uns, une chute d'aérolithes ou d'un astre tout entier sur la terre, suivant d'autres ; parmi ces derniers, qui ont fondé leur système astronomique sur une prétendue chute du ciel, nous citerons Espiard de Colonge.
Les historiens arabes ou coptes, Armélius, Abumazar et Murtadi, prétendent avoir découvert dans des papyrus trouvés sur des momies plusieurs récits se rapportant à la construction des pyramides. Nous citerons celui-ci : “En ce temps-là, Souryd, fils de Sahlouk, roi d'Égypte, songea qu'il voyait un vaste corps céleste choir sur la terre en y répandant les ténèbres et faire en tombant des bruits horribles, épouvantables ; puis les populations décimées de cette contrée ne savoir ni par où ni comment se sauver de la chute des pierres et de l'eau chaude et puante qui tombait en même temps. Ces événements devaient se passer quand le Cœur du Lion serait arrivé à la première minute de la Tête du Cancer. Le roi Souryd ordonna la construction des pyramides.”
Les partisans du système de la chute du ciel prennent ce récit au sérieux ; ils vont même plus loin, puisqu'ils affirment que la lune aurait, dans sa rencontre avec la terre, sinon heurté, du moins couvert de pierres l'ancienne Égypte, pays que les pyramides n'auraient pas réussi à préserver. L'ancienne civilisation égyptienne aurait été anéantie. Ce système, qui ne repose sur rien de sérieux, rentre dans le pur domaine de la fantaisie.
L'hypothèse d'un déluge qui aurait détruit la civilisation inconnue dont les pyramides d'Afrique et d'Amérique seraient des échantillons n'est guère plus sérieuse. Voici le résumé des arguments opposés à Hérodote et aux écrivains grecs par les partisans de ce système, qui considèrent les pyramides comme antérieures aux derniers cataclysmes géologiques : “Elles furent, disent-ils, le travail de plusieurs générations d'un grand peuple très civilisé, très savant et qui ne ressemble en rien à la population actuelle de l'Égypte, ni à celle dont Hérodote croit pouvoir porter le chiffre à 6.000.000 d'habitants, chiffre assurément très exagéré. L'ancienne terre d'Égypte, avant son engloutissement, devait nourrir plusieurs centaines de millions d'habitants et posséder des machines d'une grande puissance et des outils d'une grande perfection, pour avoir pu mener à fin des travaux aussi gigantesques que les quinze ou vingt pyramides plus ou moins enfouies, qui existent encore ; car, d'après le rapport des savants de l'expédition d'Égypte, la seule pyramide de Chéops, si on voulait l'entreprendre aujourd'hui, emploierait plusieurs centaines de mille ouvriers, plusieurs millions de mètres cubes de pierre taillée et plusieurs milliards de francs. L'Europe tout entière, malgré ses ressources de toutes sortes, n'oserait aujourd'hui entreprendre un travail semblable aux seules pyramides. Et encore, n'oublions pas que, étant en contre-bas d'une profondeur peut-être égale à leur hauteur découverte, leur dimension cubique prend des proportions telles qu'on n'ose y songer.”
La prodigieuse puissance et la science que paraît avoir nécessitées la construction des pyramides ont été un sujet d'étonnement pendant des siècles. Il se pourrait cependant que ces pyramides aient été construites de la manière la plus simple du monde et sans le secours de la science. “Je suis étonné autant que personne, dit Letronne, de la patience et de l'adresse que les Égyptiens ont déployées en ces occasions (dans la construction de leurs monuments), mais j'ai toujours été fort éloigné de leur attribuer, comme on l'a fait souvent, une mécanique aussi perfectionnée, pour le moins, que celle des modernes. S'ils avaient possédé de telles ressources, les Grecs en auraient eu connaissance, eux qui, depuis Psammitique, parcouraient librement l'Égypte, et qui furent les témoins des immenses travaux de ce prince et de ses successeurs. Or, que la mécanique des Grecs fût encore à cette époque dans l'enfance, cela résulte du moyen grossier qu'employa Chersiphron, l'architecte du premier temple d’Éphèse, commencé au temps de Crésus et d'Amasis. N'ayant point de machine pour élever les énormes architraves de ce temple à la grande hauteur où elles devaient être portées, il fut réduit à enterrer les colonnes au moyen de sacs de sable formant un plan incliné, sur lequel les architraves étaient roulées à force de bras. Ce passage de Pline est une autorité historique en faveur de l'usage que les Égyptiens eux-mêmes faisaient du plan incliné pour porter les lourds fardeaux à un niveau élevé, car il est impossible que, s'ils avaient eu un moyen plus perfectionné et moins pénible, les Grecs de ce temps ne l'eussent point connu. C'est à l'aide de ce procédé que purent être élevés facilement les blocs des colonnes de la salle hypostyle de Karnak, qui ont 21 mètres de hauteur et 10 mètres de tour, ainsi que leurs énormes architraves. On enterrait toutes les colonnes à mesure qu'elles s'élevaient, et l'on allongeait graduellement le plan incliné ou l'on en multipliait les rampes, selon le besoin. Une application du même procédé, c'est-à-dire un plan incliné en spirale, à peu près tel que l'avait conçu Huyot, a fourni le moyen de dresser les obélisques, et cela sans autre secours, Comme chez les Indiens d'aujourd'hui (Letronne oublie que depuis un grand nombre de siècles, les Indiens ne construisent plus de pyramides ni d'obélisques), que celui des leviers et d'une multitude de bras habilement combinés. C'est ainsi que Rhamsès avait employé 120.000 hommes pour dresser un des obélisques de Thèbes, fait qui lui seul annoncerait l’extrême imperfection ou plutôt l’absence totale de moyens mécaniques. Et, en effet, dans aucune peinture égyptienne on n'aperçoit ni poulies, ni moufles, ni cabestans, ni machines quelconques. Si les Égyptiens en avaient eu l'usage, on en trouverait la trace dans un bas-relief d'Osortasen, qui nous représente le transport d'un colosse. On le voit entouré de cordages et tiré immédiatement par plusieurs rangées d'hommes attachés à des câbles ; d'autres portent des seaux pour mouiller les cordes et graisser le sol factice sur lequel le colosse est traîné. La force tractive de leurs bras était concentrée dans un effort unique au moyen d'un chant ou d'un battement rythmé qu'exécutait un homme monté sur les genoux du colosse. Si 1.000 hommes ne suffisaient pas, on en prenait 10.000 ou tout autant qu'on en pouvait réunir sur un point et pour une action. Ce bas-relief remarquable fait tomber bien des préjugés, en nous montrant que la mécanique des Égyptiens, comme cette des Indiens actuels et des Mexicains, qui, sous Montezuma, transportaient des masses énormes sans machines d'aucune sorte, a dû consister dans l'emploi de procédés très simples, indéfiniment multipliés et coordonnés habilement par une longue habitude de remuer de très lourdes masses.”
D’après Letronne, M. Prisse aurait vu à Thèbes les restes d'un plan incliné qui a servi à élever les énormes pierres d'un des pylônes de Karnak, ce qui permettrait de supposer que les pyramides ont été élevées à l’aide du même procédé.
Les anciens avaient émis diverses opinions sur la destination véritable ou probable des pyramides. Les modernes se sont livrés, sur le même sujet, à une foule de conjectures plus ou moins étranges.
Fialin, qui devint sous le second Empire duc de Persigny, dans un ouvrage intitulé De la destination et de l'utilité permanente des pyramides d'Égypte (1843), a vu dans les pyramides d'Égypte des digues destinées à s'opposer à l'irruption des vents du désert et à arrêter les sables qu'ils entraînent.
D'autres en ont fait des observatoires, sans songer que leur revêtement extérieur n'eût pas permis de les gravir et que la réunion de plusieurs édifices semblables sur un espace de peu d'étendue détruisait cette assertion, lorsque d'ailleurs des montagnes plus élevées, situées non loin de là, devaient mieux convenir à cet usage.
Certains, plus imaginatifs encore, en ont fait les greniers d'abondance de Joseph ; d'autres, enfin, le symbole de certaines croyances mystiques et le centre des initiations et de diverses cérémonies mystérieuses. Mahmoud-Bey, astronome du vice-roi d'Égypte, a communiqué en 1862 à l'Académie des sciences le résultat de ses recherches sur cette question : “Trois mille trois cents ans avant J.-C., dit-il, l'Étoile Sirius passait au méridien de Giseh. Les Égyptiens en furent si ravis qu'ils se mirent aussitôt à construire ces immenses pyramides, pour célébrer et consacrer à jamais cet heureux événement.”
Sérieusement, est-il admissible, si amateur ou si amoureux qu'il soit d'astronomie, qu'un peuple ait eu seulement l'idée de pareils travaux dans le but de consacrer une date qui n'intéressait en rien ni ce peuple ni les autres peuples de la terre.
Piazzi Smyth

Un autre système, non moins étourdissant, quoique plus récent (il est de 1867, mais plusieurs des idées de Dupuis, de Jomard et d'autres savants s'y trouvent rééditées), est l'œuvre de M. Piazzi Smith, astronome royal d'Écosse, directeur de l'observatoire d'Edimbourg. Ce savant, après avoir consacré quatre mois de sa vie à l'étude de la grande pyramide, a fini par accoucher de ce système :
1° Que la grande pyramide a été construite dans le dessein de fixer un système de poids et mesures pour servir à tout le genre humain. (Alors, pourquoi en avoir édifié quinze ou vingt autres ? Une seule devait suffire, il nous semble. C'était encore bien de la peine, bien du temps, bien des dépenses pour peu de chose, quand on songe qu'une règle de 1 mètre nous a suffi pour donner au monde le système décimal complet.)
2° Que l'unité linéaire de la grande pyramide est fondée sur la longueur du demi-grand axe de rotation de la terre dont elle est la dix-millionième partie. (Comment donc pouvaient le savoir ces anciens qui ne connaissaient pas l'étendue ni la forme de notre globe ?)
3° Que ladite grande pyramide donne en même temps le pouce (voila qui s'éloigne un peu du système décimal) et la longueur du côté d'un are. (Nous sommes persuadé qu'elle donnerait encore bien d'autres choses si on voulait se donner la peine de les lui demander.)
4° Qu'on y trouve la longueur d'une coudée, qui répond à l'ancienne aune de Prusse. (Qu’est-ce que la Prusse vient faire là ? La Prusse, un État tout moderne ! Voudrait-on faire remonter son origine aux pyramides ?)
5° Que l'unité de poids et de capacité de la grande pyramide est établie sur 1 unité linéaire précédente combinée avec la densité de la terre. (La science actuelle en étant encore réduite aux suppositions, aux approximations sur la densité de la terre, on se demande comment les Égyptiens du temps des Pharaons et des Hébreux ont pu en avoir une connaissance aussi exacte ?)
6° Que l'unité de chaleur de la grande pyramide est la température moyenne de toute la surface de la terre. (Comment peut-on savoir que les Égyptiens des Pharaons la connaissaient, cette unité de chaleur, puisqu'on ne la connaît pas encore à notre époque ?)
7° Que l'unité de temps et la division de la semaine en sept jours s'y trouvent aussi représentées. (Cet astronome, qui se paye toutes les audaces, n'y aurait-il pas trouvé aussi la semaine des quatre jeudis ? ...)
8° Enfin, que la grande pyramide était l'œuvre des Hébreux, appartenant à une période inspirée et à l'époque des anciens patriarches. (Toujours du mysticisme ! N'est-ce pas le cas de se demander si mysticisme ne vient pas de mystification ou mystification de mysticisme ?)
C'est de l'hallucination à haute pression et pyramidale. Et cela a l'immense inconvénient de fausser l'esprit de ceux qui croient parce que c'est écrit.
L'opinion la moins invraisemblable et la plus accréditée est celle qui envisage les pyramides comme de vastes tombeaux. On a trouvé des sarcophages dans les petites pyramides. De plus, dans des contrées autres que l'Égypte on a également construit des tombeaux en forme de pyramides. L'analogie permettrait de supposer que les grandes pyramides étaient destinées à cet usage. Mais,sans parler ici de l'opinion diamétralement contraire d'Hérodote, il est à remarquer que les grandes pyramides de Gizeh ne contiennent ni sarcophages ni momies. On peut dire, il est vrai, que ces sarcophages et momies ont été tous enlevés par les Arabes ; mais la difficulté est loin d'être résolue et elle ne le sera peut-être que quand les pyramides auront été complètement déblayées des sables qui en obstruent la base et visitées de fond en comble.
“Il reste toujours à expliquer, dit Jomard, qui paraît disposé à voir dans les grandes pyramides égyptiennes des monuments religieux plutôt que des tombeaux, dans cette unique destination (celle de tombeau) attribuée à la grande pyramide, non pas seulement pourquoi une si prodigieuse accumulation de pierres, mais pourquoi toutes ces galeries, tout ce luxe de construction de chambres et de canaux, enfin ce puits dont on ignore l'issue ou l'extrémité inférieure... Tout est mystérieux, je le répète, dans la construction et la distribution du monument : les canaux obliques, horizontaux, coudés, de dimensions différentes ; le puits si étroit; les vingt-cinq mortaises pratiquées sur les banquettes de la galerie haute ; cette grande galerie élevée, suivie d'un couloir extrêmement bas ; ces trois travées singulières qui précèdent la chambre centrale, et leur forme, leurs détails, sans analogie avec rien de ce que l'on connaît ; l'énorme bloc de granit suspendu au milieu de l'une d'elles ; tout, jusqu'à ces cavités profondes et étroites qui ont leur issue dans les parois de la salle centrale ; enfin, la chambre inférieure à celle du roi.”

Source : Gallica

Première partie de cette note

samedi 22 mai 2010

L'origine des matériaux de construction des pyramides de Guizeh, selon E.-F. Jomard (XIXe s.)

Avec le texte ci-dessous, extrait une nouvelle fois de la Description de l'Égypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française (1829, tome V), éditée par Charles Louis Fleury Panckoucke, nous parvenons au terme (provisoire ?) de notre découverte des pyramides memphites, en compagnie d'Edme-François Jomard (1777-1862).
Après avoir décrit les trois chaussées monumentales qui sillonnent le site de Guizeh, l'auteur cherche leur utilité, pour parvenir à cette conclusion : "Comment expliquer ces ouvrages si considérables, qui sont précisément dirigés à l'est, c'est-à-dire vers la montagne arabique, et dont la pente prend son origine auprès de la lisière du terrain cultivé, ouvrages construits avec tant de travail, de temps et de dépense ? Qui pourrait soutenir qu'ils n'ont pas servi au transport des pierres, quand surtout l'historien [Hérodote] décrit ces chaussées, en fait voir l'importance, et en apprend la destination."
Puis, tout en admettant que les matériaux de construction des pyramides provenaient principalement de Tourah,il ne s'en interroge pas moins sur la probabilité d'une provenance partielle plus proche du site de construction.
Quelle que soit la justesse de ses interprétations et conclusions, Jomard était tout d'abord un égyptologue pragmatique, qui se laissait guider par la configuration du terrain, non par des a priori puisés de-ci de-là. Tel n'est pas le moindre de ses mérites...

Environs de Memphis
Illustration extraite de la Description de l'Égypte

"Plusieurs opinions existent sur les carrières qui ont servi à la construction des pyramides. Les uns admettent le rapport des auteurs qui assurent que les materiaux ont été transportés de la montagne arabique ; les autres le révoquent en doute, et soutiennent que la montagne libyque a fourni les pierres sur le lieu même, en quantité suffisante. J'avoue que ce dernier sentiment est celui que j'embrassai d'abord. L'assertion est d'autant plus spécieuse que le rocher renferme des lits tout semblables aux pierres des pyramides, et qu'il a fallu creuser autour du Sphinx, puis dresser le plateau, ce qui a dû procurer beaucoup de matériaux. Mais cette opinion doit être abandonnée, et j'y ai renoncé en effet par les considérations que je vais soumettre au lecteur. S'il n'existait que le témoignage d'Hérodote et des autres écrivains, on pourrait dire à la rigueur qu'ils ont été induits en erreur par la vanité des prêtres égyptiens, bien que cet argument ait été prodigué en d'autres cas jusques à l'abus : mais il y a un témoignage plus positif et incontestable, c'est celui des monuments.
On a vu plus haut qu'il existait encore trois chaussées, deux presque ruinées, une autre intacte. Comment expliquer ces ouvrages si considérables, qui sont précisément dirigés à l'est, c'est-à-dire vers la montagne arabique, et dont la pente prend son origine auprès de la lisière du terrain cultivé, ouvrages construits avec tant de travail, de temps et de dépense ? Qui pourrait soutenir qu'ils n'ont pas servi au transport des pierres, quand surtout l'historien décrit ces chaussées, en fait voir l'importance, et en apprend la destination.


Illustration extraite de la Description de l'Égypte

En second lieu, il n'est pas possible de croire qu'on ait enlevé beaucoup de pierres en dressant le plateau des pyramides, et qu'elles aient servi à la construction, il eût mieux vallu laisser le roc à sa place. Quant au Sphinx, dont on a dit, peut-être avec raison, que la tête désignait l'ancien niveau du sol, comme ces témoins que nos carriers et terrassiers laissent au milieu des excavations, il est facile de voir que la pierre qui a été abattue autour de la tête, du col et de la poitrine n'équivaut pas à la cinquantième partie de la première des grandes pyramides, à la centième partie des trois ensemble. Il est vrai qu'on a peut-être creusé autour du plateau, et tiré quelque parti de la pierre extraite des fossés ; mais on peut accorder cette supposition, sans pour cela dispenser de chercher ailleurs la source qui a fourni la masse principale des matériaux.
En troisième lieu, la nature de la pierre de la chaîne libyque n'est pas toujours semblable à celle des assises des pyramides, il n'y en a du moins qu'une partie ; elle est ordinairement moins dure, moins compacte, moins pleine de coquilles numismales et de bélemnites, et la pâte est moins serrée. Elle se ronge davantage à l'air, témoin le devant du Sphinx, lequel est supposé avoir fourni des materiaux.
Quatrièmement, le revêtement de la seconde pyramide et beaucoup de fragments que j'ai vus au pied de la première et que je pense avoir servi à la revêtir, sont d'une couleur grise particulière, et susceptible d'un demi-poli assez beau, caractères qui sont étrangers à la pierre de cette partie de la montagne libyque, plus blanche et plus tendre.
Enfin les carrières de Torrâh (Troja), sur la rive droite, entre les pyramides et les ruines actuelles de Memphis, carrières qui présentent aujourd'hui des traces de travaux si considérables, ne sont-elles pas celles qu'Hérodote avait en vue, quand il dit que les constructeurs ont pris la pierre dans la montagne arabique ? La pierre a justement les caractères de celle des pyramides, notamment celle du revêtement. Quand on descend le Nil et qu'on s'arrête quelque temps en face pour voir ces excavations, on est surpris de leur étendue et de leur aspect ; mais leur profondeur immense étonne bien autrement, quand on y met le pied. Le travail des Égyptiens s'y reconnaît aisément : en y marchant, je n'ai plus conservé de doutes. Eux seuls étaient assez expérimentés dans l'exploitation des carrières pour enleverà la montagne de telles masses de pierre, en laissant le toit sans support. Les parois sont dressées, les piliers taillés, les distributions intérieures sont à angle droit, comme s'ils eussent voulu faire des monuments souterrains, et non pas extraire la pierre seulement. Ainsi le vide de ces immenses excavations peut bien représenter le volume des pyramides.
À la vérité on a observé au nord de la première pyramide une partie de la chaîne libyque exploitée aussi à ciel ouvert, dont la nature est une pierre numismale semblable à celle qui compose les derniers degrés : on pourrait donc admettre qu'une partie du massif des pyramides a été fournie par la montagne de Libye, soit sur le lieu même, soit à quelque distance : mais la plus grande partie a été, selon moi, extraite de Torrâh. J'admettrai au reste une modification à la première des opinions que je discute, c'est que les pierres extraites de Torrâh n'ont pas été charriées au travers de toute la vallée. Mon sentiment est qu'elles ont été embarquées sur un canal transversal passant au nord de Memphis et s'écoulant dans le canal occidental, d'où elles sont descendues jusqu'à la naissance des chaussées ci-dessus décrites : le texte même d'Hérodote appuie cette explication ; ainsi se trouveront conciliés les témoignages des auteurs, la nature des lieux et les monuments, le fait de l'existence actuelle des chaussées encore subsistantes et plus ou moins conservées, enfin la conséquence nécessaire qui se déduit de leur position et de leur direction.
Le dessin que je viens de citer donne une idée de la partie septentrionale des carrières de Torrâh ; au-delà, la montagne est taillée de la même manière, et plus profondément encore, jusqu'à une grande distance vers le sud ; le lieu mériterait d'être examiné en détail. Parmi les carrières que j'ai visitées, j'en ai remarqué une qui avait 6 mètres et demi (20 pieds) de hauteur et un très grand nombre d'embranchements. Les piliers et les murs, dans cette carrière et dans toutes les autres, sont taillés à arêtes vives, les plafonds sont travaillés avec un soin égal, et l'on retrouve partout dans l'exécution le ciseau égyptien ; enfin dans l'immensité du travail, on reconnaît la source visible où furent puisés les matériaux des monuments de Memphis."

vendredi 21 mai 2010

Inventaire des chaussées du site de Guizeh, par Edme-François Jomard (XIXe s.)

J'ai déjà présenté sur ce blog quelques textes d'Edme-François Jomard (1777-1862), extraits de la Description de l'Égypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française (1829, tome V), éditée par Charles Louis Fleury Panckoucke .
Dans ce nouvel extrait, j'ai regroupé deux passages de l'ouvrage où il est question des chaussées attenantes aux pyramides. L'auteur les énumère, puis se risque à une interprétation de leur fonction, en faisant référence - comme par hasard !- à Hérodote.
Illustration extraite de la Description de l'Égypte

"L'édifice que je viens de décrire [le 'monument de l'est', jouxtant la troisième pyramide de Guizeh] est d'autant plus remarquable qu'il est lié et fait suite à une chaussée en pente, dirigée comme lui sur l'axe de la troisième pyramide : cette chaussée est un autre ouvrage bien digne des Égyptiens. Sa largeur est de 14m 2 (environ 44 pieds), et sa longueur, 260 mètres (801 pieds environ), mesurée sur la pente, laquelle est de plus de 1 pour 15. En y comprenant ce que j'ai appelé le vestibule, la longueur totale serait de 291 mètres (897 pieds environ).
Au bout de ce grand plan incliné est une autre rampe encore plus inclinée, tournant au sud-est. Cette partie n'est point construite, mais la première est soutenue dans toute sa longueur, et des deux côtés, d'un mur bâti en assises régulières. Les pierres en sont encore plus longues que celles du monument de l'est : si je ne me trompe, j'en ai vu de 8 à 10 mètres (25 à 30 pieds) de long. Au sommet de la pente, ce mur de soutènement a 13 ou 14 mètres et six assises de haut ; les pierres ont jusqu'à 2 mètres et plus d'élévation.
On ne peut nier que cette construction ne mérite de figurer à côté des grands ouvrages des Égyptiens ; mais elle ne présente point aujourd'hui tout l'intérêt dont elle serait susceptible si l'on en connaissait la destination. Sans doute il est probable que c'est l'une des chaussées sur lesquelles, selon Hérodote, furent charriées les pierres des pyramides, (1) et ici la vraisemblance est qu'elle servit particulièrement à conduire les blocs de granit destinés à revêtir la Troisième.
Ces blocs, selon moi, furent apportés par eau sur le canal occidental, ancien bras du Nil, jusqu'à un village tout voisin, Koum el-Eçoued (la butte noire) , qui est dans la direction de la chaussée, et où l'on trouve aujourd'hui des ruines. Son nom est peut-être de tradition, il ne serait pas sans rapport avec la couleur des pierres, qui, suivant les anciens, y furent transportées de l'Éthiopie, c'est-à-dire des carrières voisines de Syène. Pourquoi les aurait-on fait venir par le fleuve même, pour se mettre dans la nécessité de les transporter ensuite par terre, à travers un espace de deux lieues au moins d'étendue ? Ma conjecture est bien confirmée par les restes d'une chaussée de même longueur que la précédente, à 600 mètres environ de distance et dans la même direction, et qui semble avoir fait suite à celle de la Troisième pyramide. (…)
Il me reste, pour finir cette description, à parler succinctement de quelques autres vestiges d'antiquité que l'on observe sur le site des pyramides, en commençant par les chaussées. Déjà , en traitant de la troisième pyramide, j'en ai décrit une très bien conservée ; une autre, qui peut-être lui faisait suite, longue aussi de 260 mètres, est à l'est, à peu près dans la même direction et fort peu éloignée du terrain cultivé. (2)
Une dernière se voit à l'est de la Grande pyramide ; elle est coudée et touche à la plaine ; sa longueur est d'environ 400 mètres ; la première partie est dirigée vers l'angle sud-ouest du monument, la seconde au milieu de la face de l'est. Cette chaussée est très ruinée, mais on la suit bien sur le terrain. Peut-être est-ce le reste de celle qui, selon Hérodote, avait 5 stades de long (ou 924 mètres). Il la regardait comme un ouvrage presque aussi considérable que la pyramide ; elle avait servi, dit-il, à transporter les pierres tirées de la montagne Arabique. Comme l'historien nous en donne toutes les mesures, il est facile d'apprécier son assertion : la largeur était de 10 orgyies ou 18m 72 ; sa plus grande hauteur était de 8 (14m 98). Ainsi, supposé la base horizontale, la pente de ce plan incliné n'était guère que de 1 pour 60, le quart seulement de celle de la première chaussée ; mais le texte même d'Hérodote s'opposerait dans ce cas à ce qu'on admît une pente aussi faible ; car le plateau des pyramides était, dit-il, à cent pieds au-dessus de la plaine, c'est-à-dire 16 orgyies 2/3, faisant 30m 8. Or, la distance de la pyramide (du milieu de la face de l'est) à ce même point n'est que de 700 mètres. Quand même on le reculerait assez pour trouver les 5 stades ou 3000 pieds, la pente totale aurait été de 1 pour 30 ; tellement que la plus grande hauteur, toujours suivant le même calcul, devait être plutôt 18 orgyies que 8. Mais il est probable que la chaussée avait été construite sur un sol en pente, c'est-à-dire sur le versant de la montagne. Quant à la comparaison du travail avec celui de la pyramide même, à ne considérer que le cube de pierres, on trouve qu'elle a bien peu de fondement, puisqu'un des solides fait au plus la vingtième partie de l'autre : je reviendrai sur ce passage d'Hérodote."

(1) Suivant M. Gratien Le Père, on trouve sur le parement de ces chaussées des figures d'animaux et d'autres sculptures hiéroglyphiques ; il en conclut qu'elles n'ont pas été construites seulement pour le transport des pierres, et qu'elles avaient un objet religieux, qu'elles servaient à des cérémonies : s'il a aperçu ces figures sur la chaussée de la troisième pyramide, ce qu'il n'explique pas, cette observation m'aurait échappé, mais ce voyageur ne dit pas les avoir vues lui-même.

(2) M. Gratien Le Père pense qu'elle n'a pas servi au transport, mais que c'était une digue bâtie pour rejeter le Nil vers l'est; mais c'est au sud, et non au nord Memphis que fut construite la digue destinée à cet usage

mercredi 19 mai 2010

"L'effet est dans la grandeur et la simplicité des formes" (E.-F. Jomard - XIXe s. - à propos des pyramides)

Après son inventaire des pyramides de Memphis, Edme-François Jomard (1777-1862) nous propose un coup d'œil général sur l'ensemble des lieux.
Un aveu, pour sortir au moins une fois de la neutralité à laquelle je me suis astreint dans ce blog : j'aime beaucoup ce texte dans lequel je vois comme une discrète leçon d'égyptologie, à l'attention de quiconque a entrepris de faire parler les pierres de notre chère Égypte pharaonique.
Lisons plutôt : éviter "les opinions faites à l'avance", "les assertions sans preuve" et "les  réflexions vagues sur la destination des pyramides" ; ne pas faire sortir de son sujet "une grande pensée morale"  (et vlan pour Bossuet, qui cultivait sans doute la magie du verbe, mais sans connaître véritablement ici son "sujet" !) ; faire place à "la réflexion après la surprise", observer, comparer, ne juger que les faits que l'on a sous les yeux... Bravo et merci Monsieur Jomard pour cette percutante leçon de choses !
Et ce bref exposé se termine par une phrase qui devrait être gravée en lettres d'or au frontispice de la grande demeure de l'égyptologie. Il y est question bien sûr des pyramides : "ce n'est point le simple résultat des efforts matériels, mais celui d'un génie audacieux et persévérant ; (…) c'est le travail de l'intelligence et non celui de la force physique."
Ce texte, comme les précédents de Jomard, est extrait de la Description de l'Égypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française (1829, tome V), éditée par Charles Louis Fleury Panckoucke


"L'aspect général de ces monuments [les pyramides] donne lieu à une observation frappante : leurs cimes, vues de très loin, produisent le même genre d'effet que les sommités des hautes montagnes de forme pyramidale, qui s'élancent et se découpent dans le ciel. Plus on s'approche, plus cet effet décroit. Mais quand vous n'êtes plus qu'à une petite distance de ces masses régulières, une impression toute différente succède : vous êtes frappé de surprise, et dès que vous gravissez la côte, vos idées changent comme subitement ; enfin, lorsque vous touchez presque au pied de la Grande pyramide, vous êtes saisi d'une émotion vive et puissante, tempérée par une sorte de stupeur et d'accablement. Le sommet et les angles échappent à la vue. Ce que vous éprouvez n'est point l'admiration qui éclate à l'aspect d'un chef-d'œuvre de l'art, mais c'est une impression profonde. L'effet est dans la grandeur et la simplicité des formes, dans le contraste et la disproportion entre la stature de l'homme et l'immensité de l'ouvrage qui est sorti de sa main : l'œil ne peut le saisir, la pensée même a peine à l'embrasser. C'est alors que l'on commence à prendre une grande idée de cet amas immense de pierres taillées, accumulées avec ordre à une hauteur prodigieuse. On voit, on touche à des centaines d'assises de 200 pieds cubes du poids de 30 milliers, à des milliers d'autres qui ne leur cèdent guère, et l'on cherche à comprendre quelle force a remué, charrié, élevé un si grand nombre de pierres colossales, combien d'hommes y ont travaillé, quel temps il leur a fallu, quels engins leur ont servi ; et moins on peut s'expliquer toutes ces choses, plus on admire la puissance qui se jouait avec de tels obstacles.
Bientôt un autre sentiment s'empare de votre esprit, quand vous considérez l'état de dégradation des parties inférieures : vous voyez que les hommes, bien plus que le temps, ont travaillé à leur destruction. Si celui-ci a attaqué la sommité, ceux-là en ont précipité les pierres, dont la chute en roulant a brisé les assises. Ils ont encore exploité la base comme une carrière ; enfin le revêtement a disparu partout, sous la main des barbares. Vous déplorez leurs outrages, mais vous comparez ces vaines attaques au massif de la pyramide, qu'elles n'ont pas diminué peut-être de la centième partie, et vous dites avec le poète : « Leur masse indestructible a fatigué le temps. » Suspendons ici nos réflexions sur ce monument, dont bientôt nous parlerons plus en détail, et achevons de jeter un coup d'œil général sur l'ensemble des lieux.
Dès qu'un voyageur arrive sur le plateau des Pyramides, c'est comme un besoin pour lui d'en faire le tour, au moins de la première ; et cette promenade lui donne encore de celle-ci une plus grande idée ; elle demande au moins un quart d'heure en marchant vite, à cause des monticules de sables et de débris accumulés à la partie inférieure de chaque face.
Quiconque vient ici payer un tribut de curiosité à ces monuments, mais qui n'y apporte pas des opinions faites à l'avance, n'est frappé que du spectacle qu'il a devant lui ; il ne cherche pas à maîtriser ses impressions par des réflexions vagues sur la destination des pyramides, parce qu'elle lui est inconnue ; sur ce qu'elles ont coûté aux peuples de fatigues et de sacrifices, parce qu'il l'ignore, et qu'il ne s'en rapporte pas aux assertions sans preuve des esprits prévenus ni aux incertitudes des étymologies. Il observe, il compare ; ne jugeant que des faits qu'il a sous les yeux, il voit que les auteurs, quels qu'ils soient, de la Grande pyramide, ont construit le monument le plus durable et le plus élevé sous le ciel ; et il conclut que, sous ce rapport et par ce fait seul, les Égyptiens se sont placés au premier rang des peuples de la terre.



En donnant à ces masses, comme Pline, le nom de prodigieuses, portentosœ moles, il se garde de décider avec lui que c'est le fruit d'une vaine et folle ostentation de la richesse des rois ; enfin il s'abstient de prononcer avec Bossuet que ces ouvrages ne sont rien que des tombeaux, parce qu'il sent que ce grand écrivain a voulu surtout faire sortir de son sujet une grande pensée morale, sans songer à l'histoire des arts chez les Égyptiens et à leurs progrès dans les sciences, chose qu'il n'a pu connaître.
Pour se former, autant que cela est possible, sans avoir été sur les lieux, une juste idée de l'aspect de tous ces monuments, vus du levant, du nord et du sud, et aussi des accidents divers que le sol présente, le lecteur doit consulter les vues pittoresques, dans lesquelles ils sont représentés : les personnages que les artistes y ont introduits lui serviront d'échelle pour apprécier, mieux que par le discours, les dimensions et les proportions relatives de ces édifices. (…)
De quel coup d'œil imposant, de quel magnifique spectacle on jouit à cette hauteur [sur la plate-forme de la Grande Pyramide], et à mesure qu'on y arrive ! Les villages ressemblent à des fourmilières, et les hommes qui sont au bas paraissent imperceptibles ; en Europe, les objets aperçus d'une élévation bien plus grande se rapetissent bien moins à la vue. Quand on distingue à peine au pied de l'édifice ces petites figures aller, venir et se mouvoir comme des fourmis, on se demande si ce sont bien les semblables de ces mêmes êtres, si disproportionnés avec le monument, qui ont accumulé tant de matériaux, qui ont porté de telles masses à une si grande élévation. À la surprise la réflexion succède : l'ouvrage des hommes les abaisse d'abord, ensuite il les élève. On découvre bientôt par la méditation que ce n'est point le simple résultat des efforts matériels, mais celui d'un génie audacieux et persévérant ; que c'est le travail de l'intelligence et non celui de la force physique.
C'est seulement au sommet de la pyramide qu'on en prend une juste idée, et que l'attente est surpassée par le spectacle. De là, on verrait à douze lieues de distance, si la vue pouvait y atteindre.  À cette hauteur, sur cette cime imposante, il semble que l'âme s'élève, que les facultés s'agrandissent ; tout concourt à exalter l'imagination."
Les illustrations sont extraites de la Description de l'Égypte

lundi 17 mai 2010

Inventaire des pyramides établi par E.-F. Jomard (XIXe s.) : Abousir

Après Guizeh, Dahchour et Saqqarah, suite de notre périple en compagnie d'Edme-François Jomard (1777-1862), avec les pyramides d'Abousir.
Suivront trois autres notes du même auteur, consacrées à des considérations plus globales sur les techniques de construction.
À noter ce qu'écrit ici l'auteur sur les chaussées ayant servi au transport des matériaux. Il reviendra sur ce point au terme de son ouvrage (objet de l'une des prochaines notes).
Rappel : ce texte est extrait de l'ouvrage Description de l'Égypte – Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française, publiée par C.L.F.Pancoucke, tome cinquième, 1829.

Site d'Abousir (Wikimedia commons)

"À deux mille mètres vers l'ouest du village d'Abousyr, et à onze mille mètres au sud-est des grandes pyramides de Gyzeh, sont trois pyramides en ruine, très rapprochées l'une de l'autre, situées sur le bord de la chaîne, à l'ouverture d'une petite vallée. Elles sont bâties en pierre : leur état de dégradation n'empêche pas de reconnaître qu'elles ont été revêtues d'un parement.
Ainsi que les autres pyramides, elles sont orientées. Leurs dimensions sont à peu près les mêmes ; le côté de la base est inférieur à celle de la troisième pyramide de Gyzeh.
Sur le milieu de la face orientale de chacune d'elles se dirige une chaussée ascendante, construite en pierres de taille de forte dimension ; il est de ces pierres qui ont jusqu'à 6 à 7 mètres de longueur. Il est évident que ces chaussées ont servi au transport des matériaux dont les monuments se composent. Il en est de même qu'aux pyramides de Gyzeh. Hérodote fait remarquer l'art et le soin qu'on déployait pour la construction de ces chaussées. Çà et là, on trouve une grande quantité de blocs énormes de grès, de granit et de trapp noir, taillés et polis, couverts de sculptures, de figures d'animaux, et de caractères hiéroglyphiques. Il est permis de croire que plusieurs de ces pierres dures ont servi à revêtir les pyramides, ou à embellir quelques monuments du voisinage ; peut-être aussi quelque révolution politique ou religieuse a-t-elle empêché d'employer à leur destination la plupart de ces riches matériaux.
De ces pyramides, on se rend en trois heures aux grandes pyramides de Gyzeh, en suivant le chemin qui longe le pied de la montagne libyque. A 1500 mètres sur ce chemin, on remonte une colline que l'on croit être le reste d'une pyramide détruite, et à trois mille mètres, mais plus loin vers l'ouest du village de Chobrâment, on aperçoit à gauche, sur la crête d'un coteau, trois tertres de forme à peu près conique : on y trouve des traces d'anciennes constructions qui font croire qu'il y avait encore là jadis trois petites pyramides, aujourd'hui entièrement ruinées. Au pied de la montagne est un santon ou tombeau arabe.
Non loin de là sont les vestiges d'une ancienne digue en briques cuites, dirigée transversalement au sens de la vallée.

Abousir : reconstitution par Ludwig Borchardt (Wikimedia commons) 

Tels sont tous les restes de constructions pyramidales que l'on rencontre depuis les pyramides de Gyzeh jusqu'à Dahchour, dans une étendue d'environ 23000mètres : elles sont au nombre de dix-neuf : trois sont en briques ; les autres ou le plus grand nombre sont en pierres. Il en est deux presque comparables à la seconde pyramide de Gyzeh ; mais quinze sont ruinées ou dans un état complet de dégradation. L'énumération de ces bâtisses prouve qu'elles ne sont pas indignes d'attention : c'est ce que prouvera encore mieux le rapprochement que je ferai plus tard entre elles et celles de Gyzeh. Le plateau où elles sont élevées est un sol calcaire assez uni, partout recouvert de gravier ou de sables mobiles."

dimanche 16 mai 2010

Selon E.-F. Jomard, la pyramide à degrés de Saqqarah "mérite le second rang", comparativement aux grandes pyramides de Guizeh

Suite de notre voyage le long de la vallée du Nil en compagnie d'Edme-François Jomard.
Après la Grande Pyramide, puis les pyramides de Dahchour (note précédente), nous voici à Saqqarah, avec sa célèbre pyramide à degrés, au cœur du complexe funéraire de Djéser.
La description est rapide, sujette sans aucun doute à un relatif manque d'intérêt pour ce complexe, comparativement aux célèbres monuments du plateau de Guizeh. (*)
Afin de se dédouaner en quelque sorte de la rapidité de son propos, l'auteur se risque à un constat qui, depuis, est devenu une vérité première pour tous les pyramidologues : la corrélation entre les diverses techniques de construction de l'ensemble des pyramides. Le processus, c'est évident, a évolué des mastabas aux pyramides lisses telles qu'elles apparaissent encore dans leur splendeur à Guizeh. Mais il s'agit globalement d'un même processus, et souvent, des mêmes équipes de bâtisseurs : "Il manque sans doute plusieurs renseignements pour compléter la description de cette pyramide intéressante, écrit Jomard ; mais celle des autres monuments du même genre pourra y suppléer en partie, attendu l'analogie qui règne entre ces diverses constructions."
"Analogie entre ces diverses constructions" : retenons bien la formule ! Elle peut être très riche de conséquences...

(*)
Vous l'aurez peut-être remarqué, si vous êtes l'un des nombreux fidèles de ce blog : celui-ci, à ses débuts, avait installé ses pénates à Guizeh. Il y a donc été surtout question de Khéops, la référence par excellence en matière de pyramides. Or, l'expérience aidant, et inspiré par des conseils amicaux, je vais désormais l'ouvrir aux pyramides des autres époques, avec les textes anciens ou modernes y faisant référence. Dès que j'aurai mis la main sur un texte traitant de Khéops, Khéphren, Mykérinos... et même du Sphinx, je reviendrai toutefois avec plaisir au point de départ.

Photo Marc Chartier

"En continuant de nous porter du midi au nord, nous arrivons à la plus considérable des pyramides de Saqqârah : elle est à 2000 mètres au nord de la pyramide de Dahchour, et à 6000 mètres au sud-ouest du village de Saqqârah ; on l'appelle Haram el-Kebireh (la Grande Pyramide). En effet, ses dimensions approchent de celles des grandes pyramides de Gyzeh, et elle mérite le second rang. La base moyenne a environ 200 mètres ; sa hauteur, composée de 152 assises, d'environ 0m 68, est égale à 103m 36.
Quoique dégradée dans les parties inférieures de ses quatre faces, la pyramide conserve encore son revêtement en beaucoup d'endroits, et sous ce rapport elle a un intérêt que ne présente plus le grand monument de l'ouest de Gyzeh. Comme dans celui-ci, l'ouverture est sur la face du nord, et à une certaine distance de l'apothème ; mais elle est située à une plus grande élévation. Dans la grande pyramide, elle est à la douzième partie de la hauteur totale ; et dans la pyramide de Saqqârah, aux deux neuvièmes environ de la hauteur. Dans l'une et dans l'autre, le premier conduit est incliné à l'horizon ; mais ici le second est horizontal. Ces deux conduits ont 1m 06 de largeur, et 1m 14 de hauteur, perpendiculairement au plan inférieur.
À l'extrémité du couloir horizontal, est une salle oblongue, de plain-pied avec le fond, longue de 6m 82 du nord au sud, large de 3m 41. Sa hauteur est de 12m 99. Elle se compose de quatre assises qui s'élèvent en forme de pieds-droits jusqu'à 3m 25, et au-dessus s'élèvent douze autres assises disposées en encorbellement, comme dans la grande galerie ascendante de la pyramide de Gyzeh ; chacune est saillante sur l'autre d'à peu près 0m 108, de manière que le plafond n'a pas plus de largeur que le couloir. Les pierres sont en granit, de très grande dimension, et travaillées avec un tel soin qu'il est impossible de faire entrer entre deux joints la lame d'un couteau.
Au fond et dans l'angle à droite de cette salle, on trouve un autre couloir horizontal, haut et large comme le précédent, et long de 3m 24 à 3,56 : il aboutit à une seconde salle oblongue, qui, du nord au sud, à 7m 47, et, dans l'autre sens, 3m 25, et qui, pour la forme du couronnement, le travail et la nature de la pierre, est en tout semblable à la précédente. On y a trouvé un encombrement de pierres et de débris.
À la partie sud de cette salle, et à 18 ou 20 pieds de hauteur, est un troisième conduit horizontal qui, selon le voyageur Thévenot, a 4m 22 de long, et 1m 95 de hauteur. La troisième salle, dans laquelle il débouche, a 7m 96 dans le sens du nord au sud, et 8m 66 de l'est à l'ouest. La hauteur est 17m 54. Elle est encore disposée en encorbellement dans la partie supérieure. Au milieu de la pièce, on trouve sur le sol une cavité rectangulaire, dont le fond est inégal ; peut-être y avait-il en cet endroit un sarcophage. Il manque sans doute plusieurs renseignements pour compléter la description de cette pyramide intéressante ; mais celle des autres monuments du même genre pourra y suppléer en partie, attendu l'analogie qui règne entre ces diverses constructions.

Source : Wikipédia 

Passons à celles de moindre importance qui sont à l'ouest et au sud-ouest de Saqqârah, ou vers le nord-ouest du même village.
Les unes et les autres sont au nombre de quatre, toutes de petite dimension, hors une seule. La première, en marchant du midi au nord, est très dégradée ; la seconde est divisée en cinq parties ou grands degrés ; la troisième est en grosses briques non cuites, et la quatrième en pierre : elles sont dégradées et occupent deux mamelons couverts de matériaux.
La seconde seule mérite de nous arrêter. Les Arabes l'appellent Mastabet el-Fara'oun ( siège des Pharaons ), prétendant ridiculement que les anciens rois rendaient la justice du haut de ce monument. Les espèces de degrés dont elle est formée sont autant de pyramides tronquées, en retraite les unes sur les autres, dont la hauteur est d'environ 12m 99. En mesurant la base au nord et à l'est, on trouve également 160 pas, ou 121 mètres. Il reste des parties de revêtement, mais fort dégradées.
Les quatre pyramides au nord et au nord-ouest de Saqqârah sont ainsi distribuées. La première ou la plus méridionale est assez petite, ainsi que la troisième. La seconde est la plus importante ; elle se compose de six corps de maçonnerie qui en font une pyramide à six degrés. La quatrième est fort ruinée. Les Arabes donnent à la seconde le nom de Haram el-Modarrageh, c'est-à-dire pyramide façonnée en gradins : autour sont de nombreuses catacombes. Sa base, mesurée au nord et au sud, est d'environ 90m 97 ; à l'est et à l'ouest, de 81m 21. Chaque degré a verticalement environ 8m 12, et horizontalement 3m 2 à 3m 9, indépendamment du talus de chacun des corps pyramidaux. La hauteur totale est évaluée à 48m 73.
La pierre du revêtement est un calcaire blanc, compacte. Du côté du sud, on remarque une forte lézarde, que les hommes ont agrandie. On a cru y reconnaître que l'intérieur de la construction est en partie formé de gravier. Tout le sol des environs a été aplani, et forme autour du monument une place quadrangulaire, inférieure de près de deux mètres au sol de la pyramide."

samedi 15 mai 2010

"La célébrité des deux principales pyramides qui sont au nord de Memphis est sans doute le motif qui a empêché les auteurs anciens de faire attention à celles du midi" (E.-J. Jomard - XIXe s., à propos des pyramides de Dahchour)

L'ingénieur-géographe et archéologue français Edme-François Jomard (1777-1862), formé à l’École nationale des ponts et chaussées et à l’École polytechnique, est l'une des grandes figures du bataillon de savants ayant accompagné Bonaparte dans son expédition d'Égypte.
Il participa très activement à la rédaction de la Description de l'Égypte, ouvrage collectif en dix volumes de texte et treize volumes de planches, éditée entre 1809 et 1828.
Il fut élu élu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1818 et fut nommé conservateur administrateur en 1838 de la Bibliothèque royale en 1838.
Dans la Description de l'Égypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française (1829, tome V), éditée par Charles Louis Fleury Panckoucke, de la Commission des sciences et arts d'Égypte, il consacre le développement qui suit aux trois pyramides de Dahchour.

"La célébrité des deux principales pyramides qui sont au nord de Memphis est sans doute le motif qui a empêché les auteurs anciens de faire attention à celles du midi, ou du moins de les mentionner dans leurs écrits, quoique plusieurs de ces dernières aient des dimensions considérables, dignes d'arrêter les regards. Mais soit que la curiosité fût satisfaite à l'aspect des grandes pyramides connues sous les noms de Chéops et de Chéphren, et appelées merveilles du monde, soit qu'on voulût éviter un voyage plus long et plus pénible à travers des sables brûlants, il semble que de tout temps les voyageurs aient dédaigné les monuments du même genre qui s'étendent sur la montagne Libyque, depuis Memphis jusqu'au midi d'Acanthus. Peu d'entre les modernes les ont visitées, et nul ancien ne les décrit. Les premiers, il est vrai, avaient à redouter, outre la fatigue, des périls réels de la part des Arabes Bédouins. Quoi qu'il en soit, le silence des auteurs ne permet aucun parallèle entre l'ancien état et l'état actuel des lieux, et je n'ai ici à mettre sous les yeux des lecteurs que la description des monuments, tels que les ont observés les voyageurs français.
Dahchour est un village médiocre qui occupe l'emplacement de l'ancienne Acanthus. À deux mille pas au nord-ouest, sur le bord de la montagne Libyque, est une première pyramide appelée Haram Minyet el-Dahchour. On sait que haram est le nom générique des pyramides chez les Arabes. Elle est en briques crues, et très dégradée. Les briques sont de limon du Nil, liées par de la paille hachée ; elles ont 32 à 35 centimètres de long, sur 16 à 19 centimètres de large, et 11 à 14 centimètres d'épaisseur.
La base visible de la pyramide est aujourd'hui un rectangle de 100 pas sur un côté, 75 sur l'autre, et la hauteur est d'environ 42 mètres. Cette hauteur se divise en cinq parties, formant retraite l'une sur l'autre, avec un repos d'environ 3m 1/3 de large. Ces espèces de degrés se retrouvent souvent dans les pyramides du sud, et il y en a un exemple parmi celles de Gyzeh.
La matière dont cette construction est formée était trop peu solide pour résister aux outrages du temps, et, malgré la jactance des paroles qu'Hérodote prête au roi Asychis, auteur d'une de ces montagnes de brique, il y a une immense différence entre elles et celles de pierre pour l'état de conservation. J'ai déjà eu occasion de parler ailleurs de ces espèces de pyramides, et je ne rechercherai pas ici à laquelle on doit appliquer le passage d'Hérodote, me bornant à considérer comme probable qu'il s'agit de celle qui touchait au labyrinthe.
Sont-ce les briques destinées à ces pyramides, ou celles qui servaient aux enceintes des villes, que les Hébreux furent condamnés à fabriquer, selon le Ve chapitre de l'Exode ? C'est une question qu'il n'est guère possible de résoudre, et qui est d'ailleurs de peu d'intérêt.
Les unes et les autres sont de grande dimension ; il en est même qu'on pourrait comparer à de petites pierres de taille. On s'en est servi pour faire des quais et des constructions plongées constamment dans l'eau courante ; elles ont conservé une assiette solide.
À près de 1500 mètres au nord-ouest est une seconde pyramide, aussi en briques crues, sur le bord du plateau ; elle est plus ruinée encore, au point qu'on peut y monter à cheval. Sa hauteur est d'à peu près 33 mètres.

La pyramide rhomboïdale, telle que vue par Frederic Louis Norden, 
dans son ouvrage "Voyage d'Egypte et de Nubie", 1755

La troisième et principale pyramide de ce canton, Haram el-Dahchour, porte le nom même du village de ce nom dont elle est éloignée de 2500 mètres à l'ouest, et dans le désert ; elle est en pierre et bien conservée. Sa base, sur la face de l'est, a 235 pas, et, sur celle du nord, 230, environ 174 mètres sur 178. Ce qui distingue cette pyramide de toutes les autres est l'état de conservation de son revêtement sur la plus grande partie de chaque face ; la sommité a conservé aussi sa forme en pointe aiguë : la pierre du revêtement est lisse, bien taillée. La forme générale du monument présente, sur le profil, deux inclinaisons : la partie inférieure est bâtie sous un angle plus ouvert ; et la partie haute est moins inclinée, tellement que la pyramide supérieure et entière pose sur une pyramide tronquée.
Une autre particularité, c'est que les assises du revêtement sont, non pas horizontales, mais perpendiculaires au plan d'inclinaison des faces.
La pyramide est ouverte à six mètres 2/3 au-dessus de la base inférieure ; l'ouverture est vers l'apothème à la douzième assise, et sur la face du nord, comme aux trois principales pyramides de Gyzeh. On y arrive avec peine, à cause de la rapidité de la pente, et parce que la pierre du revêtement est lisse et glissante. La grandeur de l'ouverture est à peu près la même que celle de la grande pyramide et de celle que je vais décrire : mais le conduit qui y débouche est bien moins incliné ; sa pente n'est que de 20 degrés environ. La profondeur du conduit est considérable, et descend au-dessous des fondations : on peut y parvenir aujourd'hui jusqu'à plus de 200 pieds de profondeur ; là, on est arrêté par un encombrement de pierres. Deux voyageurs du XVIIe siècle ont pénétré jusqu'au bout, et ont trouvé une seule chambre, disposée comme celle des autres pyramides. (1) Plusieurs des pierres du conduit sont disjointes, de manière qu'on peut passer le bras dans les intervalles. (2) Les faces du monument sont exactement tournées vers les quatre points cardinaux.
À peu de distance de la face orientale, on trouve une chaussée bâtie en grosses pierres sur la pente de la montagne ; elle se dirige vers le village de Minyet-Dahchour. Les sables de Libye ont en grande partie recouvert cette grande chaussée, dont la destination a été visiblement de transporter les matériaux dont la pyramide est formée."

(1) Le premier est l'anglais Melton, qui voyageait en 1660 ; le second est le peintre hollandais Le Bruyn, en 1680.
(2) M. Gratien Le Père, qui a pénétré dans la pyramide le 5 janvier 1801 avec le général Beaudot, pense que la masse a éprouvé un mouvement qui est la cause de cette circonstance. MM. Gratien Le Père, Geoffroy, Desgenettes, Larrey et Dutertre sont les premiers membres de la Commission qui aient vu les pyramides de Dahchour et les pyramides méridionales de Saqqârah, accompagnés des généraux Reynier, Lanusse, Damas, Beaudot et Morand. C'est au premier qu'on est redevable de la plupart des observations qui précèdent.