mardi 19 février 2013

“Peut-être serions-nous plus près de la vérité en admettant, pour les pyramides, la triple destination de symbole religieux, de tombeau royal, et de digue aux envahissements des sables” (Henri-Désiré-Louis Van Overstraeten - XIXe s.)

H.-D.-L. Van Overstraeten
Même s’il n’est pas cité nommément, c’est bien Fialin de Persigny qui est directement visé par les critiques formulées par Henri-Désiré-Louis Van Overstraeten (1818-1849) dans son ouvrage Architectonographie des temples chrétiens, précédée d’une introduction sur l’architecture religieuse de l’Antiquité, concernant la théorie selon laquelle les pyramides égyptiennes auraient eu pour destination principale de stopper l’avancée des sables du désert.
La démonstration est implacable... et pourtant, Van Overstraeten est moins solide sur ses bases qu’il n’y paraît, au point de ne pas être totalement hermétique à la théorie de Fialin de Persigny. En outre, il n’est pas insensible aux constatations conformément auxquelles les pyramides auraient pu être des tombeaux. Par ailleurs, avec un certain lyrisme, il s’attarde sur la fonction symbolique des monuments, étrange alchimie du triangle, expression de la puissance divine, et du carré, “expression du monde que nous habitons”.
En conclusion, il faut se satisfaire des hypothèses les plus vraisemblables, sans la moindre certitude absolue.
Une vérité, toutefois, s’impose avec l’évidence de la certitude : “Nulle part (ailleurs que sur cette terre d’ “illustres génies” qu’est l’Égypte), n'éclate avec plus d'attrait la magnificence de l'architecture”.

“La forme dominante de l'art éthiopien est la pyramide. La destination des pyramides reste problématique. Elles pouvaient servir de tombeaux aux rois et aux prêtres, mais en même temps et primitivement elles étaient, à ce qu'il semble, des symboles de l’univers et de son créateur. Les lumières originelles se perdant insensiblement par la dispersion des peuples, les prêtres, chargés du dépôt des vérités premières, et même des tribus entières, voisines encore de leur berceau et des traditions patriarcales, se sont rencontrés dans cette expression de la croyance. L'influence de l’astronomie et de la géométrie la développa plutôt en Égypte que dans l’lnde, qu’en Perse. Quand il ne restait ni livres sacrés ni enseignements religieux directs, et que l’empire des sens s’accroissait sans cesse ; quand surtout s‘opéra l’antique scission entre le culte secret et le culte public, il était inévitable que les idées se couvrissent d‘un voile que le sacerdoce seul fût à même de lever.

“Le dogme de l'immortalité de l’âme constituait l'essence morale, politique et religieuse, de la civilisation égyptienne”
Le triangle est devenu l’expression de la triple puissance divine de création, de coordination, d’inspiration. Le carré fut celle du monde que nous habitons et à qui l’antiquité donnait une forme horizontale et quadrangulaire ; par conséquent, il fut aussi la forme la plus harmonieuse, la plus régulière, la plus conforme à l’œuvre de la divinité. Le triangle, comme expression de la nature divine, fut appelé à couvrir les monuments des morts. On sait en effet que le dogme de l'immortalité de l’âme constituait, pour ainsi dire, l'essence morale, politique et religieuse, de la civilisation égyptienne ; à ce titre, il se liait à l'existence de la divinité, et rien de plus naturel que de voir le sacerdoce couvrir la demeure des âmes du symbole divin. Il témoignait en même temps ainsi de sa propre pensée, de sa liaison au corps politique et à la puissance surnaturelle. Mais à son tour l’élément terrestre et royal se manifestait dans la base du monument, et comme il passait à une vie nouvelle, dans le sein de la divinité, par les portes de la mort, il constituait un même corps monumental et symbolique. Ajoutons, à l'honneur des peuples primitifs, que la hauteur des pyramides dépassant quelquefois la diagonale du carré de leurs bases, elle semblait établir ainsi la nature supérieure de Dieu sur celle de l’homme et du monde. Dans les pyramides construites régulièrement, le sommet abaissé formait le centre du carré, ce qui se rapporte encore a la divinité, sommet et centre vivant de l'univers. (...)


Cliché d'Antonio Beato - 1895
“Les plus étonnantes merveilles de l'ancien monde”
En abordant l'Égypte, nous nous sentons comme accablé du poids de ses souvenirs. Cette vieille mère de la sagesse, comme parlaient les Grecs, a quelque chose de si vénérable, qu'il n'est pas possible de la contempler sans saluer en elle cette multitude d'illustres génies, qui, depuis Moïse jusqu'à Platon, puisèrent en son sein la science et l'inspiration les plus profondes. Terre conquise sur la fureur des éléments par l'intelligence et par l'industrie de l'homme, elle a porté à des milliers de siècles le témoignage de sa féconde grandeur, et s'il est quelque chose de comparable à ce que nous savons d'elle, c'est ce probablement que nous n'en savons pas. Ce sol doublement sacré, et sous la loi de crainte, par la naissance, par l'éducation, par les miracles du législateur de l'ancien peuple, et sous la loi d'amour, par la présence du divin législateur du peuple nouveau, ce sol était destiné à réunir, dans ses étroites limites, les plus étonnantes merveilles de l'ancien monde. Parvenue à cette langue de terre, et éprise, dirait-on, de sa beauté, de sa richesse, de sa situation, la civilisation semble s'y être arrêtée et fixée pendant une longue suite de siècles,en répandant de ce point élu ses vastes lumières parmi tous les peuples connus dans l'antiquité. Et cependant, ô inconstance des choses humaines, et mystère de la Providence divine, cet empire intellectuel a croulé, et c'est à peine si le nom de cette glorieuse patrie de la science et de l'activité humaines subsiste encore sur la carte des peuples !

Le “culte du tombeau”
Une renommée, une grandeur, de tant de renommées, de tant de grandeurs, lui reste sous nos yeux : c'est celle de ses monuments. Nulle part, ce nous semble, n'éclate avec plus d'attrait la magnificence de l'architecture : nulle part elle n'a bravé plus admirablement ses faibles rivales qu'on appelle la peinture et la sculpture ; nulle part elle ne s'est montrée plus hautement leur mère, leur gardienne, leur nourricière. La voila cette reine des arts, cette héritière des richesses de la nature, la voilà entourée du cortège des sciences, ses protectrices et ses alliées : toutes semblent ici concourir à sa gloire, toutes se montrent presque fières et heureuses d'obtenir une place autour d'elle, toutes sont réfugiées dans son sein, comme dans un asile contre la mort, et se retracent en elle comme dans un miroir qui reflétera aux siècles à venir les splendeurs de leurs conquêtes et les profondeurs de leur essence. Admirons cette mâle expression de la religion des peuples, cette dépositaire de leurs livres sacrés, cette fille sublime de la philosophie des nations, cette création des sages, cette sœur aînée de l'histoire, cette muse inspiratrice de la poésie, aussi grave, aussi austère, aussi belle que le dieu de l'harmonie.
Sous l'influence d'un culte qui semble avant tout le culte du tombeau, en présence de ce grand dogme de la transmigration des âmes, devant les arrêts de ce tribunal des morts qu'à juste titre on nommerait le tribunal des vivants, elle prend, dans toutes ses créations, un caractère vaste et profond comme le sépulcre : elle est éloquente, dans sa silencieuse majesté, parce qu'elle est solennelle comme une pompe funèbre, et l’on se sent porté à la méditer comme l'on médite les mystères du trépas. Elle courbera bien encore le front sous la dure loi de la nécessité, mais elle sera victorieuse et maîtresse du sol dans toutes ses grandes conceptions. Elle perce le flanc des montagnes à des profondeurs étonnantes, et transporte à de vastes distances les énormes blocs de ses granits et de ses marbres, en sorte que les monuments qu'elle creuse sous le sol ne sont dépassés que par ceux qu'elle élève au-dessus.

Des “pyramides, à l'honneur de la divinité, céleste ou terrestre”
Favorisée par la chaleur et la sécheresse du climat, et par une position géographique qui l'isolait en même temps que les lois politiques développaient les forces nationales, elle semble faite essentiellement pour braver les siècles et les vicissitudes du reste de l'univers. Interprète des dogmes, elle crée ces pyramides, à l'honneur de la divinité, céleste ou terrestre, et se charge d'offrir aux âmes dégagées des liens du corps, des hypogées immenses et impérissables comme elles. Inspirée par ses organes, revêtus alors d'un sacerdoce visible, elle élève ces temples, ces palais, ces obélisques, qui demeurent la seule histoire authentique de l’Égypte, soit par leur valeur collective, soit par leurs hiéroglyphes et tous leurs précieux détails. Mais si elle a un prix particulier pour I'Égypte, pour la politique, pour l'histoire, pour l'art local, elle appartient de plus à l'histoire du monde ; elle atteste le degré de la civilisation à diverses époques de l'antiquité, et démontre quel est le pouvoir de l'esprit et de l'art humains, lorsqu'à la conscience d'eux-mêmes ils savent joindre les ressorts d'une puissante nationalité.
D'une grandeur et d'une gravité qui font l'étonnement du monde,l'art égyptien manque, selon  quelques-uns, de souplesse, de variété, de cette gracieuse combinaison des différentes lignes qui caractérise l'art complet. Chacun assigne la cause sociale de ce caractère raide et monotone : il tient, pense-t-on , à l'organisation des castes, à l’immobilité de la pensée sacerdotale, à l'absence de contrôle, d'initiative, de la part de la société civile, au maintien de laquelle la religion égyptienne, à défaut de dogmes, semblait concourir essentiellement par sa morale. Les monuments de ces prêtres, de cette société, devaient être immobiles, comme leur destin. Non seulement les grandes lignes, les dispositions d'ensemble étaient religieusement prescrites et gardées, mais les moindres ornementations, telles que la feuille de lotus et de palmier, les têtes de lion, le scarabée, se répétaient nécessairement comme symboles traditionnels et sacrés. On a voulu y voir une suite de l'esclavage ; on a cru, en un mot, que la tyrannie pharaonique condamnait les populations aux hypogées, aux obélisques, aux temples, aux pyramides, comme à Rome Néron ou Vespasien condamnaient les chrétiens et les juifs aux mines ou aux travaux du Colisée.


Entrée de la pyramide de Khéops, par Antonio Beato - 1880
“La puissance de vaincre ce qui nous échappe à tous : le temps”
Mais, outre que l'histoire montre constamment le peuple égyptien uni à ses monarques, et qu'il faut distinguer l'époque de l'érection des monuments et le nom des fondateurs, avant d'affirmer une conclusion générale aussi hardie, il n'est pas besoin de recourir à une supposition violente afin de concevoir la création de ces colosses. Il suffit, pour en expliquer l’exécution matérielle, de se rappeler l'extrême agglomération des peuples, la fécondité du sol capable de les nourrir à peu de frais, le bas prix de la main-d'œuvre, suite de cette abondance, la présence sur le sol des matériaux, la facilité du transport sur les eaux du Nil. L’impulsion et la direction partaient sans doute de la caste sacerdotale, intimement unie au pouvoir civil : mais loin d'y voir de l'oppression, il faudrait y reconnaître une admirable unité nationale, une rare sagesse politique qui prévenait, par le travail, la révolte et le désordre, enfin une condition sociale qui se trouvait être simultanément une condition fondamentale de l'art. Car, si l'architecture, comme tout autre art, n'est viable que par l'adoption et l'exécution constante d'un ensemble de principes capables d'atteindre à la beauté et de réaliser la perfection relative, on conviendra sans doute que cette fixité traditionnelle, cette religieuse immobilité, n'est pas dépourvue d'un caractère imposant. Au milieu du bouleversement incessant du monde, ce grand art est debout, il vit après quarante siècles, et il a eu la puissance de vaincre ce qui nous échappe à tous : le temps !
Que si vous dites que la civilisation égyptienne, par son régime de caste, devait céder au premier effort parti de l'extérieur, vous aurez peut-être raison en politique, mais tort dans le domaine de l'art ; et comme celui-ci se liait à tous les autres, nous laissons à de plus savants le soin de déterminer jusqu'où s'étend la faiblesse d'une semblable organisation, nous contentant de demander si nos bâtisseurs d'ogives ne formaient pas, eux aussi, une sorte de caste. Jugez donc les hommes par leurs œuvres, comme l'arbre par ses fruits ; prenez l'œil de l'âme pour guide esthétique ; l'école n'est rien quand elle n'a pas le sentiment et l'intelligence pour fondement ; et si le classique grec l'emporte, en quelques points, sur le classique égyptien, n'en accusons ni le génie de I'Égypte ni son hostilité aux progrès, mais le temps et la conscience de la civilisation, qui n'avaient pas voulu qu'elle marchât plus vite et plus droit qu'eux-mêmes l (...)

“À défaut de renseignements incontestables, on en est réduit à discuter les hypothèses”
Les six pyramides de Memphis, situées aujourd'hui à Ghizé, sur la rive gauche du Nil, en face du Caire, attendent encore leur explication certaine et historiquement constatée. Leur antiquité, que quelques auteurs font remonter au-delà du déluge, atteste une industrie puissante ; mais en même temps, les prêtres étant, à cette époque si reculée, les seuls dépositaires de la science même civile, et dominant toute la société, il semble qu'il est dans le caractère de ces monuments vénérables de leur reconnaître une destination symbolique, que nous avons exposée au sujet des pyramides d'Ethiopie. Cependant un siècle aussi positif que le nôtre ne s'est pas contenté d'une pareille explication. ll a voulu voir quelquefois, dans ces énormes constructions, de simples obstacles élevés à dessein d'arrêter les sables du désert libyque. À défaut de renseignements incontestables, on en est réduit à discuter les hypothèses, et à choisir la plus vraisemblable. On peut donc se demander si celle-ci est de ce nombre. Or il nous semble que la destination constatée des pyramides offre bien quelques difficultés à cet égard. On pourrait peut-être admettre l'hypothèse, si ces monuments n'existaient qu'à Memphis : mais comment appliquer cette raison à ceux de l’Ethiopie, dont plusieurs sont d'ailleurs doubles, à ceux dont on rencontre les restes au milieu du lac Mœris, à la pyramide qui existait, suivant Hérodote, dans le labyrinthe, puis aux monuments de ce genre qu'on rencontre dans l’lnde, à ceux de l'ancienne Babylone ? Ce n'était pas non plus, ce semble, sur les hauteurs, mais dans la plaine qu'il fallait dresser ces obstacles : sur le plateau où les pyramides existent, les courants sablonneux avaient trop de dégagement pour ne pas les rendre inutiles, et cela paraît incontestable, puisqu'elles ont survécu aux autres monuments de Memphis. De telles barrières n'étaient donc que faibles, et très locales : elles n'eussent point, et le fait le prouve, rempli leur but. Si d'ailleurs on les plaçait de file, le dégagement sablonneux restait plus libre sur les côtés : les rangeait-on de front, il eût fallu leur donner la même hauteur, et ne point laisser de distance entre elles, et certes on eût eu plus tôt et mieux fait d'un mur. Car il est évident (et ceci se rapporte à la forme) que leur surface de plus en plus effilée et rétrécie offre moins de résistance à l'action des vents qui chassent les sables, que des surfaces carrées ou parallèles. Pourquoi, de plus, ces cotés si lisses, ces talus faits en quelque sorte au rabot ? Tant d'art et de peine était-il nécessaire pour un simple obstacle aux ravages de la nature ? Une construction rude et grossière, des entassements cyclopéens, n'eussent-ils pas sufli ? Etait-il besoin d'ailleurs d'une hauteur de près de 140 mètres, comme à celle de Chéops, et n'était-il pas plus rationnel de donner la même largeur de la base au sommet et la même élévation ? Pourquoi ces hauteurs inégales ? Dans le courant des siècles, et même de jour à autre, le flux sablonneux, mû par les vents, pouvait se transporter à des distances éloignées : il fallait y opposer une résistance égale de toutes parts.
Nous demanderons, en outre, si les assises et gradins des trois petites pyramides, en permettant aux sables de s'y amonceler plus aisément, ne devaient pas bientôt les enterrer, vu surtout leur moindre hauteur et dimension. La pyramide de Chéops pouvait peut-être braver ainsi le désert ; mais appliquées aux autres, ces assises en devenaient les auxiliaires. 


The Land of the Pyramids, by J. Chesney - 1884

Incohérence d’une hypothèse “purement industrielle”
Enfin, en pénétrant à l'intérieur de ces monuments, nous ne comprenons pas la raison de leur évidement, dans l'hypothèse purement industrielle ; ces couloirs, ces salles, ces dispositions architecturales, en un mot, nous semblent sans motif comme sans but. Il eût été manifestement plus sûr et plus simple, même en supposant aux constructeurs le dessein d'élever des formes pyramidales, de les solidifier complètement et d'en faire, pour ainsi dire, autant de massifs rochers. On croirait peut-être que ces évidements, ces constructions d'intérieur, sont postérieurs à l'érection du monument : mais, outre que les anciens n'attestent rien de semblable, il paraît, au contraire, qu'ils furent dès l'origine tels qu'ils sont de nos jours : la grande vénération que professait l’Égypte pour eux l'explique suffisamment. La présence des momies, remontant à la plus haute antiquité, détruit une supposition semblable. Ainsi l'on a découvert la momie de Mycérinus, fondateur de Ia pyramide troisième en grandeur, et qui porte le nom de ce monarque. Cette présence, qui ne permet pas de douter d'une des destinations des pyramides, nous semble péremptoire contre l'hypothèse exclusivement matérielle imaginée de notre temps.
De deux choses l'une : ou les Égyptiens connaissaient et redoutaient l'action des sables, et alors ils n‘eussent point enterré leurs rois dans des monuments destinés à être enterrés les premiers, puisqu'ils se trouvaient le plus sujets à cette action ; le moindre danger, le moindre risque, la moindre incertitude, à cet égard, leur eût semblé, à eux adorateurs de la royauté et profonds partisans de l'âme immortelle, du culte des tombeaux, leur eût semblé, disons-nous, une profanation ; ou bien ils ignoraient ou ne redoutaient nullement l'action séculaire des courants sablonneux, et alors comment prétendre qu'ils aient élevé les pyramides pour les arrêter ?
Ces considérations, et d'autres peut-être encore, nous semblent combattre l'hypothèse émise de nos jours. Comme bien des hypothèses, elle est trop exclusive, et peut-être serions-nous plus près de la vérité en admettant, pour les pyramides, la triple destination de symbole religieux, de tombeau royal, et de digue aux envahissements des sables.”
Source : Google livres