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Du géographe françaisConrad Malte-Brun(1775-1826), dans son ouvrage Description de toutes les parties du monde, sur un plan nouveau, d'après les grandes divisions naturelles du monde, tome second, 1810 :
En traversant le Nil, on arrive dans la ville de Ghizèh, agréablement ombragée de dattiers, de sycomores et d'oliviers. À l'ouest de cette ville s'élèvent les trois pyramides qui, par leur grandeur et leur célébrité, ont effacé toutes celles dont l'Égypte est parsemée. La plus grande, selon des mesures authentiques, a quatre cent soixante-quatorze pieds d'élévation perpendiculaire, et la longueur de sa base actuelle est de sept cent seize pieds six pouces ; mais on croit qu'avec l'ancien revêtement l'élévation jusqu'au sommet de l'angle a dû être de cinq cent cinq pieds, et la longueur de la base de sept cent trente-quatre pieds six pouces. Ce n'est pas ici le lieu de renouveler les interminables discussions sur la destination de ces constructions imposantes. On les regarde généralement comme ayant été destinées à recevoir les cendres de quelques souverains, dont elles étaient les magnifiques mausolées. Cependant le docteur Shaw, quelques autres auteurs depuis lui, et particulièrement le savant orientaliste M. Langlès, pensent qu'elles avaient été élevées en l'honneur du soleil, sous le nom d'Osiris. Mais comment les modernes décideraient-ils une question qui n'a pas été résolue par les anciens, à une époque où ces monuments portaient probablement des inscriptions analogues à leur destination ? Hérodote, il est vrai, est le seul des anciens qui parle de ces inscriptions ; mais des auteurs arabes du plus grand poids, un Ebn-Haukal, un Makrizi, un Massoudi, en affirment l'existence ; le savant Abdollatif les avait vues. Deux voyageurs européens, Baldésel et Wansleb, en ont encore vu des restes. Le dernier dit qu'elles étaient conçues en hiéroglyphes ; les autres parlent d'un ancien caractère égyptien. Yakouti prétend que c'était l'alphabet des Hamjarites. Ces inscriptions étaient gravées sur le revêtement en granite rouge qui recouvrait les assises de pierre calcaire dont la masse de ces pyramides se compose. Que l'aspect de ces montagnes artificielles a dû être imposant lorsque le soleil, à son lever ou à son coucher, colorait de ses rayons leur surface resplendissante ! Encore aujourd'hui, que des mains sacrilèges ont enlevé le revêtement des pyramides, et ont même, quoique inutilement, tenté de détruire ces masses vénérables, on n'y peut trop admirer la précision du travail et la grandeur de la conception ; ce sont, dit un artiste plein de goût, les derniers chaînons qui lient les colosses de l'art à ceux de la nature. Le fanatisme mahométan avait essayé de démolir la grande pyramide : quand on voit à ses pieds la masse de pierres que les dévastateurs ont enlevée, on la croirait rasée : porte-t-on ses regards sur la pyramide, à peine semble-t-elle ébréchée.
II était réservé (comme de raison) à la géologie de faire naitre l'opinion la plus extravagante sur les pyramides. Un [géologue] allemand prétend que ces masses ne sont que de grands cristaux, des excroissances de la terre tout au plus façonnées par l'art et le travail de l'homme. Ce rêve est anéanti par l'existence de chambres et de galeries souterraines construites de main d'homme dans l'intérieur des pyramides. Peut-être cependant des collines naturelles ont servi de base et pour ainsi dire d'embryon à ces constructions. Il paraît certain que la tête colossale, dite le sphinx, a été sculptée dans le rocher même. Cette tête de nègre, ornée d'une coiffure égyptienne, a encore plus que les pyramides tourmenté la sagacité des savants, parmi lesquels il ne s'est point encore trouvé d'Oedipe.
En me faufilant à travers les mailles de la "Toile" à la recherche de données sur la construction des pyramides d'Égypte, j'ai croisé sur mon chemin, via L'école de Chenapan, un document extrait du numéro spécial Mon quotidien sur les grandes civilisations (cette publication étant un journal d'actualité pour les enfants dès 10 ans).
Qu'y lit-on ?
Tout d'abord que les pyramides sont toujours construites "à côté de canaux navigables", que "depuis les carrières situées en amont sur la rive droite du Nil, des navires guidés par des radeaux transportent les pierres jusqu'au débarcadère de la pyramide", que "du temple débarcadère à la pyramide, une chaussée couverte en pente est recouverte de pierres polies et gravées", que "le long de la façade est [de la pyramide], 2 fosses murées abritent les barques solaires destinées au voyage du pharaon après sa mort"...
Puis cette affirmation qui tiendra le jeune lecteur en haleine :"Les pyramides d'Égypte ont été bâties il y a environ 4500 ans pour servir de tombeaux aux pharaons. Aujourd'hui encore, leur construction reste un mystère. On se demande comment les Égyptiens ont pu bâtir ces immenses pyramides."
Afin de dévoiler quand même en partie le "mystère", voici ce que l'on apprend aux jeunes générations :"Pour transporter les blocs de pierres du canal au chantier, les Égyptiens utilisent des traîneaux qui glissent sur des rondins ou de l'argile. Il faut 16 hommes pour tirer un bloc de 3 tonnes, plus un chef d'équipe, des porteurs d'eau pour détremper le sol, et des caleurs. Pour les pièces plus lourdes, les équipages peuvent atteindre jusqu'à 1 millier d'hommes."
Et enfin, pour terminer en apothéose :"[Les pyramides] sont de gigantesques monuments en pierre, hauts parfois de plus de 100 mètres et construits par des milliers d'ouvriers esclaves."
Point final !
Mais on est quand même en droit de (se) demander : "Cherchez l'erreur !"
Puisque nous sommes en compagnie des "chenapans" et qu'une certaine fête de Noël se profile à l'horizon, Playmobil propose comme cadeau à offrir à nos futurs bâtisseurs, architectes et égyptologues un Coffret Grande Pyramide d'Égypte. Oui, vous avez bien lu :"Grande Pyramide" !
Pour compléter notre information, voici ce que nous apprend un tout récent communiqué de presse de la société Playmobil :"C’est avec enthousiasme que les enfants et les professionnels du marché du jouet ont accueilli le thème de l'Égypte de Playmobil. Cet univers inédit fait voyager les petits aventuriers dans le monde fantastique des pharaons. Depuis la présentation du thème lors du salon international du jouet, les neuf produits qui constituent le thème ont remporté quatre grands prix. Sa valeur ludique, son degré d’innovation et son design sont à l’origine de ces belles récompenses.
C’est l’ "Innovation Toy Award" du salon international du jouet dans la catégorie "Spiel and Action" qui a d’abord été remporté. Le design conçu pour les enfants, les différentes possibilités de jeu et la retranscription des faits historiques ont convaincu le jury international d’experts.
Début octobre (2009), les lecteurs du magazine allemand “Familie & Co” et un jury composé de parents, éducateurs et psychologues ont élu la Pyramide comme vainqueur du concours “le cheval à bascule d’or”. Après la présélection effectuée par le jury et les lecteurs, les enfants ont élu cet article comme “jouet de l’année”. En Allemagne, ce prix est le plus prestigieux dans le monde du jouet. Il est accordé aux nouveautés qui se distinguent par leur qualité, leur valeur éducative et de jeu.
Ce plébiscite a également été confirmé par les professionnels. La fédération allemande des revendeurs de jeux et jouets (BVS) en collaboration avec un jury de professionnels du secteur du jouet ont élu le thème de l'Égypte de Playmobil "Top10 des meilleurs jouets 2008".
Au mois de novembre, le thème de l'Égypte remportait le prix “produit de l’année 2009” dans la catégorie “loisirs”. Avec le concours "produits de l’année", la fédération de la plasturgie pro-K récompense depuis 30 ans les produits qui se distinguent par leur créativité, leur esthétique et leur fonctionnalité.
La Pyramide a également été doublement récompensée en France en 2009 par les acheteurs jouet de la distribution spécialistes et hypermarchés. Les prix attribués ont été le Grand Prix du Jouet Catégorie imagination et le Grand Prix du Jouet 2009."
La vidéo ci-dessous propose une illustration de ce jouet.
Une fois encore, sans pour autant souscrire aux menaces, proférées par qui l'on sait, d'établir un copyright sur les pyramides de Guizeh, on peut (se) demander si l'utilisation du label "Grande Pyramide" n'est pas ici quelque peu usurpée... quelle que soit l'indéniable valeur pédagogique du jouet en question.
Le théologien allemand et savant orientalisteJohann Michael Vansleb(1635-1679), de l'Ordre des Dominicains, fut chargé, sous Colbert, d'une mission scientifique en Égypte, d'où il rapporta 344 manuscrits arabes, turcs et persans destinés à la bibliothèque du roi de France. De sa Nouvelle relation, en forme de journal, d'un voyage fait en Égypte en 1672 et 1673, je retiens les quelques extraits ci-dessous, en ayant rétabli l'orthographe actuelle. On notera l'inévitable approximation de certains constats ou interprétations. Par contre, un détail mérite une particulière attention : le Père Vansleb a relevé la présence de "caractères hiéroglyphiques" sur "quelques" pyramides. On peut toutefois trouver dommageable qu'il n'ait pas pris le temps de les copier, comme il l'a regretté lui-même.
Quoique j'eusse déjà vu les pyramides d'Égypte, je ne voulus pourtant pas laisser échapper une si belle occasion de voir encore une fois des antiquités si illustres ; afin de les mieux considérer, et voir s'il ne me serait rien échappé dans la première description que j'ai donnée dans ma première Relation. Le vingt-septième d'avril, j'y allai avec le consul français, accompagné de plusieurs marchands, et presque de toute sa famille. Nous prîmes encore trois janissaires pour notre escorte si bien que toute notre troupe pouvait être de cinquante hommes qui étaient montés sur des ânes, et dans le dessein que nous fîmes d'y passer trois jours, nous prîmes des provisions de bouche pour autant de temps. Étant arrivés aux pyramides, et ayant considéré toutes les choses aussi exactement qu'il me fut possible, je remarquai : 1. Que le lieu où sont les pyramides est un cimetière, et cela est si évident que qui le voudrait nier passerait pour ridicule. C'est sans doute celui de Memphis, car tous les historiens arabes nous apprennent que cette ville était bâtie dans l'endroit où sont les pyramides, et vis-à-vis du vieux Caire. 2. Que toutes les pyramides ont une ouverture, laquelle donne passage dans une allée basse et fort longue, qui conduit à une chambre où les anciens Égyptiens mettaient les corps de ceux pour lesquels les pyramides étaient faites. Et quoi qu'on ne voie pas ces ouvertures dans toutes les pyramides, cela vient de ce qu'elles sont bouchées par le sable que le vent y a apporté. J'ai trouvé sur quelques-unes des caractères hiéroglyphiques, mais le peu de temps que nous y fûmes ne me permit pas de les copier. 3. Que toutes les pyramides étaient posées avec beaucoup de régularité et que chacune des trois grandes qui subsistent encore était placée à la tête de dix petites, mais qu'on pouvait difficilement connaître à cause qu'elles étaient réduites en monceaux de sable ; et on pouvait juger encore qu'il y en avait eu peut-être une centaine, tant grandes, que petites. 4. Que toutes sont construites sur un terrain qui est un rocher uni, caché sous du sable blanc ; et il y a grande apparence que les pierres dont on les a faites ont été tirées sur le lieu même et non pas apportées de loin, comme disent d'autres voyageurs et quelques-uns de l'antiquité ; et même la grande n'est qu'un rocher coupé en pyramide, et revêtu par dehors de grandes masses de pierre. 5. Que de toutes les pierres dont la grande est faite, il n'y en a presque point qui [soient] entières, mais qu'elles sont toutes ou rongées par le temps, ou écornées par quelque autre accident, de sorte que bien qu'on y puisse monter de tous côtés jusqu'au faîte, on ne trouve pas pourtant partout la même facilité. 6. J'ai observé aussi qu'aucune de ces pyramides n'est égale et parfaitement carrée, mais que toutes ont deux côtés plus longs que les autres. Mon intention était de mesurer la grande ; à cet effet je m'étais pourvu d'une ficelle de la longueur de trente toises ; mais parce que les vents ont jeté contre ses flancs une quantité prodigieuse de sable qui ressemble à de petites montagnes, il ne me fut pas possible d'en tirer une ligne droite d'un angle à l'autre. Le vingt-huitième de décembre de cette année, je pus voir les pyramides pour la troisième fois en compagnie de quelques étrangers. Nous fûmes fort incommodés en chemin par un brouillard très épais, qui dura jusqu'à dix heures du matin. Nous trouvâmes aussi beaucoup de boue dans de certains fossés que nous devions passer, qui n'étaient pas encore séchés depuis l'inondation du Nil, ce qui nous obligea de les passer sur les épaules des Maures qui étaient avec nous. Cette fois je montai jusqu'au haut de la grande pyramide, et j'observai comme à la première :
1. Que le lieu où les pyramides sont élevées est un pur rocher, couvert de sable blanc ; ce qui se connaît évidemment par les fossés et caves qui sont aux environs des pyramides toutes taillées dans le roc.
2. Qu'on voit le roc sur lequel est bâtie la grande par une ouverture qui est à l'angle, entre l'Orient et le Septentrion.
3. Que les pyramides ne sont point bâties de marbre, comme quelques-uns ont écrit, mais d'une pierre de sable blanc, et fort dure.
4- Que la grande n'a que deux cent six degrés, et que quand Monsieur [Thévenot] dit qu'il y en a deux cent huit, cela vient de ce qu'il n'a pas pris garde que deux marches sont brisées en deux, ce qui lui a fait compter quatre.
5- Qu'il y avait autrefois tout au haut de la grande une statue ou Colosse ; cela se connaît de ce qu'elle n'aboutit pas en pointe comme les autres, mais qu'elle est plate. On remarque encore les enfonçures qui y sont, lesquelles servaient pour tenir ferme la base du Colosse qui y était posé. À présent, on n'y voit point d'autre chose que quantité de lettres et des noms de gens de toutes sortes de nations qui les y ont gravés, pour marque qu'ils y avaient été ; et il ne s'y trouve point ce Jeu de Mancala, qu'un certain Copte me disait y être gravé du temps des pharaons.
6. Que les pierres dont la grande est faite ne sont pas toutes d'une même grandeur, car de celles d'en-bas, quelques-unes ont quatre pieds de Roy de hauteur, et quelques autres trois et demi sur cinq de longueur. Celles du milieu ont trois pieds et cinq pouces de haut sur trois pieds de long ; et celles qui sont en haut n'ont que deux pieds de hauteur sur trois et demi de long.
7. Que les flancs des pyramides ne sont pas égaux, car on connaît évidemment dans la grande, et à proportion des autres, que le côté qui regarde le Nord est plus long que celui qui va d'Est en Ouest.
8. Qu'il y a dans toutes les pyramides des puits profonds et carrés, tous taillés dans le roc, comme je le vis en plus de dix où j'entrai.
Les lecteurs qui fréquentent régulièrement, voire très fidèlement, ce blog le savent : l'inventaire des théories auquel je me suis attelé essaie de suivre au mieux la ligne de la "neutralité". Je puis, certes, être témoin de débats et de divergences entre auteurs de théorie(s) sur la construction des pyramides ; mais je ne me suis fixé aucune fonction d'arbitrage. En quel nom ? Je suis surtout conscient de mes limites et de mon incompétence en la matière... même si, vous devez bien vous en douter, je commence à avoir ma petite idée sur la question ! Toutefois, dans ma chasse aux documents anciens et à l'actualité en matière d'égyptologie, je relève de temps à autre des interprétations ou traductions peu ou prou tronquées de telle ou telle théorie. D'où mon souci d'aller, autant que faire se peut, directement à la source des théories (*). Une illustration me semble particulièrement éloquente : la reconstitution du chantier de la pyramide de Khéops, telle que développée et illustrée par Jean-Pierre Houdin. Les présentations, et donc les lectures rapides de cette théorie sont très souvent réduites à l'équation : Jean-Pierre Houdin = construction de Khéops "par l'intérieur". C'est vrai, mais ce n'est pas TOUTE la vérité. "Mon intuition, écrit Jean-Pierre Houdin, est qu'une rampe frontale a bien été utilisée pour construire le premier tiers de la pyramide en hauteur et qu'une autre rampe, intérieure et en forme de spirale, construite dès la base et au fur et à mesure de l'avancée des travaux, a été utilisée pour permettre l'achèvement des deux tiers restants." La rampe intérieure, sur laquelle repose l'originalité de la "théorie" développée depuis plus de dix années par Jean-Pierre Houdin, est donc complétée par un "véritable cordon ombilical" (la rampe frontale), dont les matériaux ont ensuite été intégrés dans le corps de la pyramide au cours des dernières années du chantier de construction. Un "détail" ? Certainement pas ! Si la rampe frontale n'a pu atteindre que le tiers de la hauteur finale de la pyramide de Khéops, elle n'en a pas moins permis de construire... 70 % de ce monument. Au-delà, bien sûr, place est faite à la rampe interne en spirale, présentée comme LA solution là où d'autres théories "coincent". Mais elle n'est que le "dernier étage de la fusée"...
(*) Dans cette chasse aux documents originaux, outre le français évidemment, les langues anglaise, italienne et même arabe ne me posent pas trop de problèmes. Par contre, je suis totalement neutralisé face à la langue allemande. Si, par hasard, tel(le) ou tel(le) lecteur(trice) se sentait à même de pouvoir me dépanner dans cette zone linguistique de l'égyptologie qui m'est étrangère, je suis évidemment preneur, afin d'améliorer le contenu de ce blog qui, j'en suis également conscient, ne m'appartient plus totalement.
A.-J. Letronne (lithographie de Julien Leopold Boilly)
Source : Wikimedia commons
Extraits de la dissertation "Sur le revêtement des pyramides de Gizeh, sur les sculptures hiéroglyphiques qui les décoraient, et sur les inscriptions grecques et latines que les anciens voyageurs y avaient gravées", de l'helléniste et archéologueAntoine-Jean Letronne(*) (1787-1848), Inspecteur général des Études, Directeur de la Bibliothèque du Roi (1832), Professeur d'archéologie au Collège de France (1834), Garde général des Archives 1840) et Directeur de l'École des Chartes (1847). Cet article a été publié dans le Journal des savants, 1840-1841.
Sur le premier point de son article (revêtement des pyramides), Antoine-Jean Letronne écrit :
"Une remarque importante, faite par les savants français au pied de la grande pyramide, a donné le premier indice de la disposition [du] parement ; car on pouvait le concevoir de deux manières : il pouvait consister en pierres prismatiques rectangulaires, dont l'hypoténuse aurait servi à réunir les angles de deux gradins. Cette disposition, la plus facile et la moins dispendieuse, était aussi la moins solide, et un excellent juge de la matière, M. Quatremère de Quincy, reconnaissait qu'elle n'est pas d'une solidité qui réponde à l'idée qu'on doit se faire du goût des Égyptiens dans ces sortes de travaux.
Il est donc vraisemblable qu'ils auront préféré un autre moyen, beaucoup plus dispendieux, mais aussi donnant une solidité bien plus grande, et qu'ils auront établi un revêtement d'une certaine épaisseur, composé de pierres de forme trapézoïdale, reposant les unes sur les autres à leur partie extérieure, et, intérieurement, sur les saillies des gradins, formant ainsi, par leur juxtaposition, un plan incliné depuis la base jusqu'au sommet de la pyramide."
Se référant à divers témoignages de voyageurs, archéologues ou historiens de périodes différentes (Greaves, Thévenot, Fulgence, Davison, 'Abd al-Latîf...), il affirme que "le revêtement [de la Grande Pyramide] existait (...) au commencement du XIIIe siècle de notre ère, lorsque Abdallatif a écrit sa relation et a parlé des pyramides en témoin oculaire. (...) L'existence du parement à cette même époque est encore attestée par un autour arabe, Aboul Abbas Ahmed surnommé Schehab Eddin, qui mourut en 1348. Dans son ouvrage, dont le manuscrit existe à la bibliothèque Bodléienne, on lit, d'après l'extrait fourni par M. le docteur Sprenger au colonel Howard Vyse, "que les faces de la pyramide sont unies, et que les pierres, qui se recouvrent les unes les autres, sont parfaitement jointes." Ces deux témoignages contemporains s'accordent à montrer que la démolition du revêtement ne peut être antérieure à la première moitié du XIVe siècle ; et un passage de Makrizy, dans son ouvrage sur l'Égypte, qui a pu être composé vers 1390 à 1400, indique assez clairement qu'alors les pyramides devaient être encore revêtues. Il dit "qu'entre Busir et Gizeh il y a dix-huit pyramides ; que quelques-unes sont petites et bâties en briques crues, mais qu'elles sont, en général, bâties en pierre ; un petit nombre ont des pas ou degrés, mais la plupart d'entre elles ont une forme inclinée continue, et une surface unie." C'est qu'en effet, à cette même époque, le revêtement de la grande n'avait disparu que dans la partie supérieure. On était occupé à démolir, en 1395, le reste, comme le démontre le récit (...) donné par un pèlerin qui accompagnait alors Simon de Sarrebruche, baron d'Anglure, à la terre sainte."
Puis l'auteur de conclure sur ce point :"(...) je me borne .aux témoignages qui précèdent : ils prouvent que le revêtement de la grande pyramide n'a pu être totalement enlevé avant la première moitié du XVe siècle ; et il a pu l'être plus tard encore. (...) La troisième pyramide a dû perdre aussi son magnifique parement à une époque récente, bien qu'on ne puisse la déterminer avec précision. (...) Quant à la seconde pyramide, qui se distingue des deux autres en ce qu'elle conserve son revêtement à la partie supérieure, il est présumable que ce parement n'a été démoli que longtemps après les deux autres."
Concernant la plate-forme au sommet de cette même pyramide, il pense qu'elle n'a pas toujours eu la même surface, celle-ci ayant augmenté au fur et à mesure des dégradations dont elle fut l'objet à des fins de récupération de matériaux de construction. Puis il poursuit :"On a cru qu'une telle plate-forme n'existait point dans l'origine, et l'on a supposé que la grande pyramide était primitivement terminée exactement en pointe. J'ai combattu, il y a déjà longtemps, (...) cette hypothèse. (...) La plate-forme de trois mètres n'était donc pas le résultat d'une détérioration postérieure : elle tenait à la construction primitive, et entrait dans le dessin des constructeurs. Il serait, en effet, impossible de supposer qu'ils aient terminé un tel édifice par une pointe aiguë. Eu égard à la grandeur du monument, une plate-forme de trois mètres était une extrémité plus pointue même que celle qui termine les obélisques."
Deuxième point de l'article : les hiéroglyphes qui décoraient les pyramides et dont l'examen, selon Antoine-Jean Letronne, représente "une des plus grandes difficultés que peut offrir l'étude des monuments égyptiens". Premier constat : les parois intérieures des pyramides sont entièrement nues, sans motifs ornementaux. "Cette absence totale d'inscriptions et de sculptures, constate l'auteur, a paru si extraordinaire, si contraire à l'usage de ce peuple, qu'on n'a cru pouvoir expliquer cette singularité qu'en supposant que les pyramides avaient été construites avant l'invention de l'écriture hiéroglyphique. Mais, comme il n'y a pas plus de sculptures que d'hiéroglyphes à l'intérieur des pyramides, il faudrait nécessairement admettre, par la même raison, que les Égyptiens ne connaissaient pas non plus, à cette époque, l'art de sculpter les pierres : conclusion qui serait absurde, quand on pense à l'étonnante perfection qu'ils avaient dès lors atteinte dans la bâtisse, la coupe et l'appareillage." La seule réponse à la question est ainsi formulée :"Il est naturel de penser que c'était au dehors que [les] représentations funéraires, que toutes [[les] inscriptions hiéroglyphiques devaient être figurées, exposées aux regards de tous, exprimant ce qu'il était utile de savoir, l'époque des monuments, leur objet, la vie du défunt, les cérémonies funèbres en général, et, en particulier, celles qui devaient se célébrer à son intention. Une fois sculptées au dehors, il devenait d'autant plus inutile de les répéter au dedans, qu'on a toute raison de croire que l'intention de ceux qui ont bâti les pyramides était qu'on ne pénétrât jamais dans l'intérieur. Les plus minutieuses précautions paraissent avoir été prises pour que les issues en fussent hermétiquement fermées , et pour qu'on ne pût arriver aux chambres funéraires."
Antoine-Jean Letronne termine son article par quelques remarques sur la découverte de restes du revêtement - des blocs de forme trapézoïdale - au pied de la grande pyramide et de deux autres, par le colonel Howard Vyse :"Les blocs retrouvés attestent que les assises du revêtement se superposaient, ainsi qu'à la seconde pyramide, et n'entraient pas, comme je l'avais présumé avec M. Girard, dans une mortaise pratiquée à l'assise inférieure, répondant à l'encastrement ménagé dans le roc vif sur lequel reposait la première assise. L'existence de cette mortaise était cependant bien vraisemblable, et semblait même nécessaire pour que la construction eût cette solidité que les Égyptiens recherchaient avec tant de soin ; mais l'extrême perfection qu'ils ont su donner à l'appareil des pierres de ce revêtement rendait la précaution inutile. (...) Les deux blocs ont leur parement extérieur entièrement dépourvu de sculptures ou d'ornement quelconque. La première, peut-être aussi la deuxième assise du revêtement, formaient donc une espèce de soubassement qui ne portait aucune décoration, comme les socles des obélisques et les piédestaux des sphinx et des colosses, qui sont restés entièrement nus. C'est au-dessus des premières assises que commençait la zone des hiéroglyphes et des sculptures symboliques. Mais il est probable que c'est sur les pierres du soubassement que les voyageurs grecs et romains ont gravé [leurs] inscriptions commémoratives (...). Avant cette découverte, on pouvait hésiter sur la matière qui formait le revêtement de la grande pyramide. On devait naturellement présumer qu'il était, comme celui de la seconde, en pierre calcaire du Mokattam. Mais on pouvait aussi penser qu'il se composait d'une matière plus précieuse. Maillet, Savary, Larcher et d'autres avaient présumé qu'il était en marbre ; et, sur la foi de l'auteur du petit traité des Sept merveilles du monde, attribué à Philon de Byzance, j'avais pensé qu'il était formé de zones polychromes de granit, de brèches et d'autres pierres dures. (...) La découverte du colonel Howard Vyse fait évanouir ces descriptions imaginaires ; il faut donc remplacer tous ces marbres précieux simplement par le calcaire compact. Le revêtement, travaillé avec l'admirable perfection que cet explorateur a constatée, reste encore une construction bien assez étonnante, surtout quand on pense qu'il s'agissait de couvrir ainsi une surface d'environ 85.000 mètres carrés, et d'employer plus de 210.000 mètres cubes de pierres taillées et appareillées avec le même soin."
Pour clore sa "dissertation", l'auteur exclut toute destination astronomique aux "conduits" la Grande Pyramide :"On a cru que le conduit de la grande pyramide avait servi, par son inclinaison, à observer, de l'intérieur, l'étoile polaire. Cette idée est, en elle-même, bien peu vraisemblable : quelle pouvait être, en effet, l'utilité d'une telle disposition dans un monument destiné à rester fermé à jamais ? Mais elle est détruite par la découverte d'un même conduit incliné dans toutes les autres, conduit dont l'inclinaison varie entre a 6° et 27°, pour la première, la deuxième, la troisième, la quatrième, la cinquième et la neuvième ; entre 30° et 34°, pour les trois autres ; et l'on n'a guère besoin des savants calculs que sir John Herschel a pris la peine de faire, pour reconnaître que de tels conduits n'ont jamais pu servir à aucun usage astronomique. La quantité de cette inclinaison tenait à une habitude générale, comme celle des faces, qui, dans toutes les pyramides, est d'une égalité presque parfaite, puisque les limites extrêmes en sont comprises entre 51° 50' et 52° 20' ; d'un autre côté, les chambres ou niches sépulcrales placées, dans toutes, au bout de ces conduits, prouvent une destination uniforme, celle de servir de tombeaux, comme toute l'antiquité l'atteste."
(*) l'ordre des deux prénoms est parfois inversé.
source : Google livres
Merci à Michel MICHEL de m'avoir orienté vers ce texte, auquel je n'avais pas prêté attention.
Extraits de L'Égypte vol 1, 1880, de l'écrivain et égyptologue allemandGeorges (Georg Moritz) Ebers(1837-1898). La traduction est de Gaston Maspero.
G. Ebers (source : Wikimedia commons)
Nos genoux tremblent encore d'avoir escaladé la grande pyramide. Nous nous reposons à l'ombre, regardons le sommet, et nous demandons de quelle manière et avec quels moyens il a été possible d'ériger cette œuvre de géant. Nous pensons ensuite à l'étrange récit d'Hérodote, d'après lequel on aurait commencé à construire par la pointe et terminé par les parties qui touchent au sol. Preuve faite, son assertion s'est trouvée aussi bien fondée que cette autre affirmation du même auteur, dont l'exactitude s'impose désormais à tous les spectateurs : la grande pyramide de Chéops "a été construite par étages". Si les Anglais Perring et Wyse nous ont rendu le service d'avoir les premiers mesuré exactement les pyramides dans toutes leurs parties, c'est aux Allemands Lepsius et et Erbkam que revient le mérite d'avoir découvert, à force de recherches fatigantes et de combinaisons ingénieuses, la méthode d'après laquelle elles ont été élevées. Celui qui connaît le travail des deux savants allemands comprendra la relation d'Hérodote et pourra facilement répondre à toutes les questions qui assaillent le spectateur réfléchi en face des pyramides. Nous savons maintenant comment il advint que tel roi se fit élever un monument de taille gigantesque, tandis qu'un autre se contenta d'un tombeau beaucoup plus petit. Nous savons pourquoi on ne peut découvrir qu'une seule pyramide inachevée. Nous savons ce qui encouragea Chéops à entreprendre une œuvre, à l'accomplissement de laquelle la durée moyenne d'un règne n'aurait nullement suffi, et dont pourtant on ne pouvait guère confier l'achèvement à des successeurs, dont chacun devait songer à son propre tombeau. Sitôt qu'un Pharaon montait sur le trône, il commençait la construction de son mausolée. C'était d'abord un édifice de dimensions restreintes, une pyramide tronquée à parois presque droites. Quand la mort venait le surprendre, et pas avant, on surmontait ce noyau d'une pointe dont on prolongeait les surfaces d'inclinaison jusqu'au ras du sol. Si, après l'achèvement du premier noyau, on avait encore devant soi le temps et le pouvoir suffisants, on enveloppait la pyramide tronquée d'une couverture nouvelle de blocs formant degrés ; et ainsi de suite, jusqu'au moment où toute addition nouvelle constituait à elle un ouvrage de géants. Dès qu'il s'agissait de terminer le monument, il fallait toujours commencer par élever la pointe, puis on remplissait les degrés qui attenaient à la pointe, et, en dernier lieu, les degrés inférieurs. La forme de la pyramide de Dahshour, celle qu'on nomme la pyramide tronquée, est des plus instructives à cet égard : elle a reçu sa pointe ; mais le successeur impie du roi, qui l'éleva, négligea d'en achever la partie basse. Les pyramides ont donc été, en fait, achevées de haut en bas. Les pierres dont on remplissait les degrés n'étaient pas de celles qui pouvaient tomber aisément de leur place : c'étaient des blocs de cette forme (voir illustration ci-dessous) dont les larges faces adhéraient l'une à l'autre, et qui, par leur propre poids, se sont maintenus pendant le cours des milliers d'années, aussi solidement que s'ils étaient reliés par le meilleur mortier. Il va de soi que le revêtement en plaques de pierre polie, qui s'est encore conservé sur le Chéops et le Mykérinos, partait également de la pointe.
Nous savons donc que la grandeur des pyramides augmentait selon la durée de vie de leur constructeur, et qu'on était libre, à tout instant, de les terminer. On pouvait abandonner à la piété de l'héritier le soin de remplir les degrés, et, dans les premiers temps, on ne jugea même pas que pareille opération fût nécessaire, comme semblent le montrer les pyramides de Meïdoum et la pyramide à degrés de Saqqarah.(...) Le fini de chacune des parties est au-dessus de tout éloge. Hérodote savait déjà que les blocs avaient été pris dans les carrières situées au delà du Nil, transportés en bateau de l'autre côté du fleuve, et conduits au chantier par une levée qu'on avait passé dix ans à construire. On rencontre aujourd'hui encore des restes considérables de cette chaussée ; et quand même les pyramides auraient disparu, les carrières de Tourah et de Masara, au sud du Caire, dans la chaîne du Mokattam, nous apprendraient qu'ici vivait jadis le plus bâtisseur de tous les peuples. (...)
L'auteur décrit ensuite sa visite de l'intérieur de la Grande Pyramide. De la grande Galerie, il remarque les "entailles parallèles" sur le sol et les parois, qui, selon lui, "étaient destinées à faciliter le transport du sarcophage". Puis il critique les hypothèses selon lesquelles la pyramide aurait eu une fonction astronomique... "en dépit de la sagacité qu'on a dépensée à les soutenir", ainsi que de nombreuses autres "spéculations ingénieuses", en terminant ainsi :
Nous pouvons tenir pour assuré que les édifices indestructibles dont nous parlons étaient destinés à procurer une longue durée non seulement au cadavre, mais à la mémoire du prince qu'on y déposait.
Au dire de l'archéologue américain Richard Hansen, la plus grande pyramide du monde ne serait pas celle de Khéops, mais la Danta (base : 300 m. x 600 m ; 172 m. de haut ; volume : 2.800.000 m૩), située en pleine jungle au Guatemala, sur le site maya d'El Mirador, au cœur d'une réserve de biosphère actuellement très menacée par des incendies à répétition.
Elle aurait été construite de 750 à 500 av.J.-C.
Ci-dessous, un reportage vidéo (en espagnol) sur les travaux de fouilles actuellement en cours.
Au cours de son voyage qui le conduisit, en "pèlerin", jusqu'à Jérusalem, l'aventurier-poète-musicienPietro della Valle(1586-1652) fit une halte en Égypte en 1615, durant laquelle il visita les pyramides de Guizeh. Il raconta son périple dans un ouvrage publié en 1645 et traduit en français sous le titre Voyages de Pietro della Valle, gentilhomme romain, dans la Turquie, l'Égypte, la Palestine, la Perse, les Indes Orientales et autres lieux. Pour les extraits, reproduits ci-dessous, j'ai rétabli l'orthographe actuelle. Pietro della Valle fait plusieurs fois référence àBelon, dont le Voyage au Levant a été brièvement présenté dans ce blog. On remarquera, dans les extraits retenus, les comparaisons que l'auteur fait entre les monuments égyptiens et ceux de son pays natal. Tout en manifestant une certaine nostalgie pour la splendeur des monuments romains, il reconnaît que les bâtisseurs égyptiens étaient "ingénieux" et qu'en tout premier lieu, les pyramides créent l'étonnement. À noter également, dans la description que fait Pietro della Valle de la Chambre du Roi, la mention d'un mystérieux "grand pilier d'une seule pièce". Qu'est-il advenu de cet élément du "sépulcre" ?
"Mais il est temps, ce me semble que je vous entretienne des pyramides que je fus voir le 8 décembre : elles sont bâties, comme je vous ai dit, sur le bord occidental du Nil, mais éloignées du fleuve environ de douze milles, au milieu d'une campagne fort stérile, unie et sablonneuse. Diodore Sicilien les met à quinze milles de Memphis, et à cinq et demi environ du Nil ; peut-être de quelques-uns de ses canaux qui coulaient pour lors, parce qu'anciennement, c'était un lac qui les environnait, que le Roi Myri avait fait faire. Aujourd'hui néanmoins, il ne s'y voit plus d'eau, et les choses ont été rétablies dans leur premier état. Pour y aller du Caire, on passe le Nil au-dessus des ruines de l'ancien Caire, et toujours du côté de l'Occident. Nous le passâmes deux fois dans une barque ; la première, le plus petit bras qui forme l'île et de là par l'île nous traversâmes le fleuve et d'autres petits ruisseaux, que nous trouvâmes ensuite sur la rive occidentale ; mais ils ne nous firent pas beaucoup de peine, parce qu'ils ne coulent que dans le temps des inondations. Il y en a néanmoins un plus grand que les autres, qui est, je crois, toujours plein d'eau, et qui pourrait être celui que Diodore décrit n'être pas éloigné des pyramides. Mais je me persuade, avec Belon, que toutes ces petites rivières ont donné occasion aux anciens Égyptiens d'inventer les fables des fleuves d'enfer ; non seulement de celui de Lethé, comme il dit, mais aussi du Cocyte, et de ces étangs que Caron faisait traverser aux âmes, après qu'elles sont séparées des corps, pour les mettre en possession du rang qu'elles devaient tenir, conformément à ce que dit Diodore Sicilien, que j'ai déjà cité et qui a écrit le plus exactement des curiosités de ce pays (...). Les premières pyramides donc, qui sont ces trois grandes desquelles Belon fait mention, sont à douze milles du fleuve, et ce sont celles-là mêmes que nous découvrîmes, avec une infinité d'autres, en venant du Caire, de la beauté desquelles, surtout des plus grandes, il me suffira de vous dire que Belon en a parlé trop succinctement, et que c'est à juste titre qu'elles passent pour une des sept Merveilles du monde ; et puisque je le dis, moi qui viens d'Italie et de Rome, vous devez être persuadé de cette vérité. Je vous avoue néanmoins que l'on n'y remarque aucune gentillesse d'architecture, ni ces galanteries de pièces de relief, non plus que ces beaux caprices, et les autres ornements dont nous avons accoutumé d'enrichir nos bâtiments, ni moins encore ces édifices que nous élevons dans les nues, comme nos dômes, qui doivent leur beauté à notre adresse, parce que les Égyptiens n'eurent jamais la pensée de bâtir pour plaire à la vue, mais pour l'éternité. En effet, il y apparence que cela ne manquera jamais, et pour y réussir, ils ne pouvaient rien entreprendre de mieux que cette forme solide de pyramides qui est un corps carré, fait de très grandes pierres de marbre, qui va toujours en diminuant par le haut, suivant laquelle proportion, et sa vaste étendue, n'est pas selon moi fort élevé. Étant donc composé de matière solide, comme est le marbre fin, sans que le fondement soit surchargé, et la pyramide étant remplie par-dedans, à proportion qu'elle s'élève en pointe, il est impossible qu'elle ne résiste très facilement à toutes les influences du Ciel, aussi bien qu'aux tremblements de terre, n'ayant pas moins la solidité d'une montagne naturelle. D'abord cela paraît peu de chose, et d'assembler tant de marbre dans une campagne sablonneuse, où il ne s'y en trouve pas, ce n'est point une entreprise dont le succès soit impossible, vu que l'Égypte en a des montagnes qui ne sont pas fort éloignées, d'où il est très facile de le transporter sur le Nil ; et du Nil jusques-là il n'y a pas loin, à joindre que le chemin est fort uni, de sorte que d'en former simplement des pyramides d'une juste figure, qui ne paraissant guère plus élevées que le dôme de St-Pierre de Rome, n'est pas un si grand ouvrage.
Je vous avoue que je n'ai eu ni le loisir ni la patience de les mesurer, mais à les voir et par ce que j'en ai entendu de divers curieux qui s'en sont donné la peine, je crois que les dimensions que Belon en a prises sont très conformes à la vérité : savoir que chaque face de ces pyramides a par le pied trois cent cinquante pas de longueur, d'un angle à un autre, et de hauteur environ deux cent cinquante degrés, qu'il est impossible de pouvoir compter, parce qu'il y en a de rompus en plusieurs endroits, et chaque marche peut être large de plus de demi pied, et haute un peu moins d'un pied. De sorte que par la description que je vous en fais, elles ne sont point d'abord si merveilleuses. Je vous assure aussi qu'elles ne firent point sur moi d'autre impression. Néanmoins quand on s'en approche de près, et que l'on considère plus attentivement la prodigieuse grandeur des pierres, beaucoup plus hautes que les architraves du Portique de la Rotonde, et que celles du Colisée, que quelques autres que j'aie vues, et que l'on fait réflexion comment elles ont été portées avec tant de facilité, jusque sur la cime de ces montagnes artificielles, soit par le moyen des câbles, ou des grues, et de plus, qu'elles aient été posées de niveau chacune à sa place, avec tant d'adresse et de jugement, on commence à connaître l'artifice, et on est contraint d'avouer que ces hommes étaient ingénieux, et qu'ils savaient beaucoup. Mais quand on est parvenu jusqu'au milieu, et que l'on y considère la porte taillée, avec une justesse incomparable, dans une épaisseur de pierres si prodigieuses, lesquelles quoique d'une grandeur démesurée, sont posées en voûte, dans un ordre admirable d'architecture, il faut convenir qu'il y a du bon, parce que si nous admirons à Rome la porte de la Rotonde pour sa grandeur, dont les jambages avec l'architrave sont d'une seule pièce, selon quelques-uns, les sept ou huit pierres de cette pyramide nous doivent bien surprendre davantage, chacune desquelles est peut-être plus grande dans toutes ses dimensions que la porte de la Rotonde n'est large ; parce qu'étant élevées à cette hauteur et jointes parfaitement ensemble dans le plus bel ordre qui se puisse dire, elles servent de voûte à une petite porte. Mais il y a à s'étonner davantage en entrant dedans et cheminant par la route dont Belon fait mention, qui conduit jusqu'au centre de la pyramide, où reposent les corps, et qui est presque faite comme un puits, non pas à plomb, mais penchant et si rapide qu'il est comme impossible d'y cheminer. Mais je crois que cela s'est fait à dessein, parce qu'en effet, ils ne voulaient pas que personne y allât troubler le repos des défunts par une vaine curiosité. La porte même, quand on y avait enseveli quelqu'un, se fermait de la même grande pierre, avec tant de soin que par dehors, on ne pouvait s'apercevoir si elle avait été remuée, en sorte que comme tout le reste de la pyramide était solide, souvent, après avoir été longtemps à chercher cette entrée, on ne la pouvait trouver sans en rompre quelque chose. (...) [Pietro della Valle décrit ensuite la Grande Galerie en ces termes :] nous prîmes un autre chemin fort rapide, qui conduit plus haut, où il fallut grimper de nouveau ; il est précisément fait comme un de nos escaliers voûtés. Sa voûte néanmoins n'est pas ronde, mais plutôt elle se termine en angle et est faite dans l'épaisseur de cette pyramide, par le moyen des pierres extrêmement grandes et très égales à plusieurs étages les unes sur les autres dans l'ordre de l'Architecture, en sorte que celles qui sont dessus ont plus de saillie que celles de dessous ; et ainsi allant toujours en s'étrécissant petit à petit, elles forment ce vide dont j'ai parlé, et le chemin dont il est question maintenant. Je vous assure que pour y monter, il n'y a point de degrés, et qu'un manchot y serait bien empêché. On s'y rend par le moyen de quelques pierres qui avancent de côté et d'autre, qui seraient inutiles sans l'usage de la main et sans mettre les pieds dans des trous qui doivent leur existence à beaucoup de prudents curieux qui y ont travaillé. Avec tout cela, il faut être bien alerte parce que ces faillies de pierres qui servent de degrés sont éloignées de six palmes les unes des autres, et les trous qui ne le sont pas moins engagent les pèlerins à ouvrir furieusement les jambes de sorte que pour s'en rendre maître, il n'y a pas peu à travailler ; d'où on peut penser, ou que les Anciens ont voulu par ce moyen rendre cette route difficile, ou qu'ils étaient d'une plus haute taille que les Égyptiens d'aujourd'hui, s'il est vrai que pour se rendre cette montée plus facile, ils en aient ainsi disposé les degrés. J'y montai néanmoins, l'observai exactement et avec plaisir ; et en effet, après l'ordre qu'ils ont gardé en la disposition de ces grosses masses de pierres, il ne se peut rien voir de mieux. Du haut de cet escalier on entre dans la chambre du sépulcre, qui est longue de quarante pieds ou environ, sur vingt et un de large. Sept pierres la couvrent toute, chacune desquelles posée en largeur est appuyée de côté et d'autre, et le reste se soutient en l'air, en forme d'une voûte fort unie, comme de nos planchers. Le sépulcre qui est bâti au bout de cette chambre est situé de travers et séparé de la masse. L'on y voit aussi un grand pilier, gros extrêmement, d'une seule pièce de cette pierre d'Égypte que Belon en plusieurs endroits appelle Thébaïque, de laquelle j'ai éprouvé la dureté par les coups de marteau que j'y donnai, sans en avoir jamais pu détacher seulement un éclat ; et ce qui m'agréa davantage, c'est qu'elle rendait un son comme une cloche, mais si doux et si éclatant que si j'eusse fait cette expérience dans un lieu découvert, on l'aurait sans doute entendu de bien loin. Au reste, le sépulcre n'a point de couvercle ; je ne sais s'il a été rompu, ou s'il en a jamais eu, parce que le Roi, à ce que dit le peuple de ce quartier ignorant et grossier qui a fait bâtir cette pyramide, n'y a jamais été enseveli, et que pour cela elle est demeurée ouverte, la porte même ne se trouvant plus, à la différence des autres pyramides voisines qui sont toutes fermées. Quoiqu'il en foit, le sépulcre a été fabriqué au centre de cette pyramide en travaillant à sa construction, parce qu'il n'est pas croyable qu'il y ait été transporté depuis, vu l'entrée qui est si étroite, et plusieurs autres difficultés. Je n'eus pas moins de plaisir à voir la pyramide par dehors, parce que je montai jusques sur la cime, d'où on découvre la mer et l'Égypte, avec beaucoup de pays qui l'environne qui fait le plus bel aspect qui se puisse dire. Sur le plus haut de la pyramide, du côté qui envisage l'Italie, je gravai mon nom et celui de la personne du monde que j'honore davantage (...)."
Source : Google livres Illustrations extraites de l'article "The Strange Pilgrimage of Pietro Della Valle", du Professeur Stephen Bertman, publié dans laBiblical Archaelogy Review. Elles sont reproduites ici avec l'aimable autorisation du Professeur S. Bertman, auquel j'exprime à nouveau ma gratitude.
Je ne sais si tourisme et connaissances archéologiques font bon ménage. D'un côté, technique commerciale des tour opérateurs oblige, il faut proposer un maximum de visites en un minimum de temps. Donc, faire vite ! Et l'on se retrouve ainsi embringué dans la cohue des touristes de passage et autres chasseurs d'images. De l'autre, l'acquis des connaissances repose sur une lente et obstinée recherche d'indices, d'arguments, de certitudes : faire parler des pierres, agencées par la main de l'homme il y a quelque quarante-cinq siècles de cela, est un art qui se moque du temps... Dans son ouvrage Égypte et Soudan : manuel du voyageur, le libraire et écrivain allemand, créateur des célèbres guides touristiques qui porteront son nom,Karl Baedeker(1801-1859) montre la voie de ce qu'est ou devrait être un guide touristique qui se respecte et respecte surtout ses lecteurs-utilisateurs, en leur proposant de la bonne information, suffisamment détaillée pour répondre à toutes les curiosités, sans être pour autant trop "technique". Ce faisant, le rédacteur d'une telle prose, destinée à guider le lecteur lambda ou oméga, est tributaire des connaissances - ou des tâtonnements - de son époque, notamment comme ici en matière d'archéologie. C'est bien ce qui apparaît dans ce manuel de Karl Baedeker, où l'auteur s'ingénie à aller à l'essentiel du "mode d'emploi" des pyramides, en s'inspirant de l'état de la recherche archéologique au début du XIXe siècle. C'est ainsi qu'il prend nettement position pour la théorie de l'accrétion, égratignant au passage le brave Hérodote, affublé d'un zéro pointé pour son "récit erroné" concernant la chambre souterraine prétendument entourée d'un "canal dérivé du Nil".Quant aux touristes, qu'ils se contentent d'une bonne grimpette sportive au sommet de Khéops. Pour le reste, à commencer par les entrailles de la pyramides, circulez ! Y'a rien à voir !
Karl Baedeker (Wikimedia commons)
Les pyramides de Gîzé font partie des plus anciennes constructions du monde et excitent encore aujourd'hui, par leurs masses colossales, la même admiration qu'elles éveillaient déjà chez les voyageurs grecs et romains de l'antiquité. On s'étonne autant du génie et des connaissances techniques des Égyptiens, qui se révèlent dans ces constructions, que de la puissance des rois qui devaient disposer de milliers de sujets pour pouvoir ériger de pareils monuments funéraires. On peut se rendre compte de l'énorme somme de travail qu'elles représentent si l'on considère que, d'après le calcul de Petrie, il a fallu pour la construction de la pyramide de Khéops à peu près 2 300 000 pierres d'env. 40 pieds cubes (1 m.c. 10) chacune, qui, taillées en partie sur la rive E. du Nil, devaient être transportées au delà du fleuve et par la plaine amenées jusqu'au plateau du désert. Quant à la construction des pyramides, Hérodote, qui voyagea en Égypte vers 450 av. J.-C., nous en a donné une description généralement exacte. [suit une citation du texte d'Hérodote, livre II] Dans les derniers temps, la question de la construction des pyramides et de la façon dont il faut comprendre le récit d'Hérodote, a été vivement discutée. On se demande en premier lieu : comment Khéops, lorsqu'il se choisit en montant sur le trône une place de 54 300 m. carrés à peu près pour son monument funéraire, pouvait-il savoir qu'il aurait un règne d'une longueur assez exceptionnelle pour lui permettre d'achever son plan gigantesque ? Si l'un des rois constructeurs des grandes pyramides était mort dans la 2e ou 3e années de son règne, comment aurait-il été possible au fils ou au successeur, même le plus pieux, d'achever un pareil projet, tout en songeant à s'ériger son propre monument ? Et pourquoi tant d'autres rois rois n'ont-ils pas eu, eux aussi, le courage de se promettre un règne de trente ans et de commencer une construction pareille, dont le plan était si vite conçu et sanctionné sans doute avec empressement ? C'est ce que Lepsius, Erbkam et Ebers ont cherché à expliquer. D'après eux, chaque roi commençait la construction de sa pyramide en même temps qu'il prenait le sceptre en main ; il la bâtissait d'abord petite, pour s'assurer une tombe complète, même s'il n'avait que peu d'années à régner. Mais il l'agrandissait par des revêtements successifs à mesure que son règne se prolongeait, jusqu'à ce qu'il se crût près de sa fin. S'il mourait pendant la construction, on n'achevait que le revêtement extérieur, de sorte qu'à la fin le monument funéraire était toujours en relation avec la longueur de la vie du roi. Si les autres circonstances déterminantes étaient restées les mêmes au cours des siècles, on pourrait calculer d'après les différentes couches des pyramides, le nombre des années du règne de chacun des rois qui les bâtirent, comme on reconnaît l'âge des arbres aux anneaux de leur aubier.
Cette théorie de la construction des pyramides par couches successives a été combattue surtout par Petrie (ainsi que par Maspero), qui cherche à démontrer que le premier fondement des pyramides supposait, dans ses grandes lignes, les proportions que montrent ces édifices achevés. Toutefois Borchardt a récemment prouvé que l'hypothèse de Lepsius, sur l'agrandissement progressif des pyramides, était juste en somme et qu'il suffisait de la modifier sur certains points. D'après lui, les constructeurs des pyramides tracèrent d'abord le plan de leurs tombeaux dans de modestes proportions. On se borna fréquemment à l'exécution de ce premier projet aux petites dimensions ; mais souvent aussi des rois, dont le règne dura plus longtemps ou qui disposèrent de plus grandes ressources, le développèrent, soit en agrandissant l'édifice par des revêtements sans changer les couloirs ni les chambres (par ex. à la pyramide à degrés de Sakkâra), soit en transformant le premier plan tout entier, y compris les chambres, etc., en un autre plus vaste (par ex. à la troisième pyramide de Gîzé). Parfois même on procéda encore à un second agrandissement du projet primitif (par ex. à la grande pyramide de Gîzé). À une époque déjà reculée, peut-être sous la XXe dyn., qui vit aussi le pillage des tombes royales de Thèbes, ou peut-être encore plus tôt, les pyramides ont été profanées par des voleurs. On chercha à forcer l'entrée des chambres intérieures et l'on se fraya à grande peine des passages à travers ces masses de pierre, pour parvenir à de prétendus trésors. Ce travail de mineur occasionna beaucoup de ravages à l'intérieur des couloirs et des chambres. On les répara env. sous la XXVe ou la XXVIe dyn., où les pyramides furent remises en bon état. Mais déjà au temps des Perses, elles semblent avoir été violées encore une fois, et plus tard, sous la domination romaine et sous celle des Arabes, on s'efforça de pénétrer dans les pyramides, pour atteindre les trésors qu'on y supposait cachés. (...) La visite de l'intérieur de la pyramide [de Khéops], qui n'offre presque rien d'intéressant au simple touriste, est également fatigante ; il ne faut l'entreprendre qu'après s'être bien reposé de l'ascension. On ne saurait la recommander aux dames seules, ni aux personnes souffrantes ou à tempérament sanguin et nerveux. En effet, il faut continuellement ramper et grimper dans des couloirs sombres, qui n'ont par places, surtout au commencement, pas plus de 1 m. de hauteur sur 1 m. 30 de largeur, de sorte qu'il faut se baiser jusqu'à terre. (...) On remarquera, dans la grande galerie, la jointure des pierres et le poli du fin calcaire du Mokattam ; c'est un chef-d'œuvre de l'art du tailleur de pierres, dont l'écrivain arabe 'Abdellatîf a raison de dire qu'on ne saurait glisser dans les joints ni une aiguille ni même un cheveu. (...) Les entailles dans les murs ont peut-être servi à hisser plus facilement le sarcophage. Des creux irrégulièrement pratiqués dans le sol poli le rendent aujourd'hui moins glissant. (...) Toute la chambre [funéraire] est revêtue de granit et le plafond est formé de neuf énormes dalles, longues de 5 m. 64, qui sont allégées par 5 pièces de décharge ménagées au-dessus d'elles dans la maçonnerie et qu'on atteint de la salle au moyen d'échelles. En réalité, la pièce de décharge supérieure était déjà bien suffisante pour empêcher le plafond de s'écrouler sous la pression de la maçonnerie. Les anciens architectes se sont trompés ici dans leurs calculs statiques. (...) Chose curieuse, la chambre du roi ne se trouve pas dans l'axe de la pyramide ; son côté N. est même à 4 m. 95 au S. de l'axe. Les deux conduits d'aérage, dont on aperçoit les orifices à 0 m. 90 au-dessus du sol de la chambre, y ont été placés peut-être par des motifs religieux ; ils sont hauts de 0 m. 15 sur 0 m. 20 de large ; celui du N. est long de 71 m. et celui du S. de 53 m. 20. Ils vont en s'élargissant d'une façon insignifiante vers l'extérieur. (...) Hérodote rapporte que la chambre souterraine du tombeau de Khéops était entourée d'un canal dérivé du Nil ; ce récit est erroné, car la chambre se trouve au-dessus du niveau le plus élevé du Nil, et des recherches ont démontré qu'aucun couloir ne conduisait du fleuve en ce lieu. De l'extrémité inférieure de la grande galerie, un couloir grossièrement travaillé et découvert en 1763 par Davison, s'enfonce dans le sol inférieur. Caviglia trouva son débouché dans le couloir qui mène à la chambre souterraine. Selon toute apparence, il a été percé plus tard dans la maçonnerie et n'a pas été établi dès l'origine.
Dans son Voyage en Égypte et en Nubie, publié en 1868, l'historien-voyageur-écrivainJean-Jacques Ampère(1800-1864), de l'Académie française, donne l'avantage à Hérodote - malgré son "côté puéril" ! - dans le match qui l'oppose, par-delà les siècles, à Diodore de Sicile. On notera aussi cette étrange appréciation sur l'état des recherches archéologiques au sein de la Grande Pyramide : depuis que Vyse et Perring sont passés par là, avec les techniques de choc que l'on sait, Khéops ne présente plus de mystère(s) ! Ce n'est pas, c'est le moins qu'on puisse dire, la tendance actuelle. Enfin, cette phrase-couperet qui prête à la méditation : "Il faudrait du silence pour le sommeil de tant de siècles." Champollion, le déchiffreur des hiéroglyphes, disait lui-même :"Il me faut le silence absolu pour entendre la voix des ancêtres."
J.J. Ampère
Source de l'illustration : Wikipedia commons
(...) le sommet des obélisques se terminait toujours en forme de pyramide ; c'est ce qu'on appelle le pyramidion. Un obélisque est une pyramide dont la base est très allongée ; or la pyramide, par sa forme, qui offre plus qu'aucune autre des conditions de solidité, la pyramide était l'expression naturelle de la permanence et de la durée.C'est pour cela sans doute qu'on donna une structure pyramidale aux gigantesques tombes des anciens rois. Ce que l'on voulait exprimer et pour ainsi dire écrire par ces masses de pierre, c'était cette idée : solidité, durée, éternité. (...) Ainsi l'étude comparée des hiéroglyphes et des monuments nous montre que l'architecture, aussi bien que la peinture, était une écriture véritable, une écriture en relief, une écriture colossale. (...) La forme des pyramides est pour elles une condition de stabilité inébranlable. Dans un corps pyramidal, la base étant très large et le centre de gravité peu élevé, la résistance que le corps oppose au renversement est presque égale à son poids ; de là la grande solidité des pyramides. (...) Le procédé par lequel on a pu accomplir ce prodigieux travail est encore une question controversée. Diodore dit positivement que les Égyptiens n'avaient pas de machines, et il est certain que sur les monuments, en particulier sur les monuments funèbres, où sont représentées toutes les occupations et toutes les industries des Égyptiens, on n'a vu jusqu'ici nulle trace de la machine la moins compliquée. On a trouvé des poulies dans les tombes ; mais il faudrait être bien sûr de l'âge des tombes où ces instruments ont été trouvés pour prononcer qu'ils sont égyptiens et non pas grecs on romains. On n'a donc pu découvrir aucune trace certaine de la mécanique égyptienne, et, jusqu'à nouvel ordre, le plus vraisemblable est d'admettre avec quelques restrictions le récit d'Hérodote. On voit encore les trous qui servaient à soutenir les échafaudages qu'il décrit, et les restes des plans inclinés au moyen desquels on a pu hisser, comme il le dit, les pierres jusqu'au sommet des pyramides. Il faut se rappeler que l'objet qu'on se propose au moyen des machines est de suppléer au nombre des bras. Je lis dans un traité de physique estimé : "Un homme ou un moteur quelconque dont la force est d'ailleurs modérée, mais qui est toujours disponible, pourra, en travaillant pendant une durée proportionnellement plus longue, produire l'effet que cent hommes, que mille hommes produiraient en un instant par leur action simultanée ; mais on préférera souvent n'employer qu'un seul homme et une machine, parce qu'il est souvent très incommode et très dispendieux d'en réunir un aussi grand nombre, et très difficile de les faire agir de concert." Or, cela n'était nullement difficile aux Pharaons ; ils n'avaient donc pas besoin de recourir à ces machines qui font en employant moins de bras ce qu'eux produisaient par l'action simultanée d'un grand nombre d'hommes, action que le physicien cité plus haut déclare équivaloir à celle des machines. Mais comment les Égyptiens auraient-ils élevé de si grands monuments sans graver sur leurs faces un seul hiéroglyphe ? Hérodote parle d'une inscription tracée sur la grande pyramide : des inscriptions en caractères antiques et inconnus existaient encore au Moyen Âge, selon les auteurs arabes ; aujourd'hui on ne lit rien sur les murs des pyramides. Cette contradiction apparente s'explique facilement : il est maintenant établi que la grande pyramide était primitivement couverte d'un revêtement en pierre polie. M. Letronne a fait l'histoire des dégradations que ce revêtement a subies de siècle en siècle, et ses débris ont été trouvés près du monument même. C'est sur le revêtement de la grande pyramide, dont une partie fut détruite par Saladin et dont une partie subsistait encore au commencement du quinzième siècle, que se lisait sans doute l'inscription rapportée par Hérodote. Probablement elle contenait autre chose que le compte des légumes consommés par les ouvriers pendant la construction des pyramides ; on devait y lire le nom du roi Chéops, de même qu'on lisait sur la troisième pyramide le nom du roi Mycerinus. Malheureusement, cette fois comme tant d'autres, c'est le côté puéril de la narration qui a frappé Hérodote. (...) La visite dans l'intérieur des pyramides est rendue assez incommode par les cris et les gesticulations forcenées des Arabes qui vous entraînent sur les pentes des couloirs ténébreux. Ils prennent le moment où vous êtes seul avec eux dans le sein de la montagne de pierre pour vous demander d'une voix retentissante et d'un air presque menaçant un grand cadeau : Bakchich ketir ketir. Il n'y a certes rien à craindre d'eux ; mais il est désagréable d'être poursuivi et assourdi par les bruyantes et impérieuses demandes de ces ciceroni à figure de brigands. Il faudrait du silence pour le sommeil de tant de siècles. Du reste, il y a peu d'observations à faire dans l'intérieur des pyramides. On entre dans la grande pyramide du côté nord par un corridor qui descend d'abord, puis remonte et vous conduit à la salle qu'on nommela chambre du roi, et qui renferme un sarcophage de granit. Le travail de la maçonnerie est merveilleux, et la lumière agitée des torches est reflétée par un mur du plus beau poli. De cette salle partent deux conduits étroits qui vont aboutir au dehors : on est d'accord aujourd'hui à n'y voir que des ventilateurs nécessaires aux ouvriers pendant qu'ils travaillaient dans le cœur de la pyramide. (...) Cinq chambres plus basses sont placées au-dessus de la chambre du roi ; on a reconnu qu'elles n'ont pas d'autre objet que d'alléger par leur vide le poids de la masse énorme de maçonnerie qui la presse. Après avoir visité cette chambre, on redescend la pente qu'on a gravie pour y monter ; on retrouve le corridor par lequel on est entré, et, en le reprenant où on l'a quitté, on arrive dans une autre chambre placée presque au-dessous de la première et dans l'axe central de la pyramide ; cette chambre s'appelle la chambre de la reine. Beaucoup plus bas est une troisième chambre taillée dans le roc, et à laquelle on arrive soit par un puits, soit par un passage incliné qui va rejoindre l'entrée de la pyramide.
Telle est la disposition de la grande pyramide ; celle des deux autres est analogue : seulement leur maçonnerie n'offre aucun vide, et les chambres qu'elles renferment sont creusées dans le roc. Devant ces simples faits tombent beaucoup d'hypothèses sur la destination des pyramides. Il faut renoncer à y mettre la scène des initiations mystérieuses de l'Égypte, comme le faisait l'auteur de Séthos, et comme l'a fait l'auteur de l'Epicurien. Ce qui était peut-être encore permis au commencement du dix-huitième siècle l'est moins au dix-neuvième, et c'est, il faut l'avouer, une singulière hardiesse à Thomas Moore d'avoir placé tant d'aventures et de merveilles dans l'intérieur et dans les environs des pyramides. Après les explorations de nos savants, il était étrange d'y supposer des régions inconnues. Aujourd'hui on est encore plus certain de n'avoir rien à découvrir en ce genre. Depuis les recherches méthodiques et complètes de MM. Vyse et Perring, il n'est pas resté dans les pyramides un coin pour les mystères ou le mystère.
La grande pyramide, qui au dehors ne présente aucun hiéroglyphe, en offre au dedans un bien petit nombre ; mais ils sont d'une haute importance, parce qu'ils confirment le témoignage des anciens, qui attribuent cette pyramide à un roi nommé Chéops ou Souphis. Or, le nom d'un roi Choufou est écrit en hiéroglyphes très distincts dans l'intérieur de la grande pyramide. Personne ne doute que Chéops et Souphis ne soient deux altérations diverses de Choufou. Ce nom n'a point été trouvé dans la salle du sarcophage, mais dans les petites chambres de soulagement situées au-dessus. Les hiéroglyphes sont de couleur rouge et mêlés à des marques semblables à celles qu'on voit dans les anciennes carrières d'Égypte. De plus ils ne se rencontrent sur aucune des pierres provenant de l'emplacement même des pyramides, mais seulement sur celles qui ont été apportées, à travers le fleuve, des carrières de Tourah. Tout conduit donc à penser que le nom du roi Chéops et les hiéroglyphes dont il est accompagné ont été tracés dans les carrières. Ces hiéroglyphes n'en sont pas moins précieux et n'en font pas moins remonter l'extraction des matériaux des pyramides à cet antique roi. Il est fort difficile de reconnaître les autres hiéroglyphes qui se voient sur ces pierres : ils sont tracés avec une grande négligence. On aura peut-être quelque peine à déchiffrer dans six mille ans une ligne griffonnée de nos jours sur un moellon par quelque entrepreneur en bâtiments ou quelque maître maçon. Voilà où nous en sommes pour les caractères disséminés sur les pierres de la grande pyramide. Cependant ce sont de vrais hiéroglyphes, et il ne faut pas, comme Caviglia, y voir de l'hébreu.
La Description des pyramides de Ghizé, de la ville du Kaire et de ses environs, publiée en 1800 par Jacques François Louis Grobert, chef de brigade d'artillerie, membre de l'Institut de Bologne, est l'un des tout premiers ouvrages édités au retour de l’expédition d'Égypte. Je retiens de la lecture de cet ouvrage les quelques extraits suivants. Après avoir noté ce qu'il a observé de la disposition générale du site et de la nature des matériaux de construction, l'auteur décrit ce qu'il appelle "les objets qui environnent les pyramides", notamment le "canal" auquel fait allusion Hérodote et la chaussée "en face" de Khéops. Il relève par ailleurs l'existence d'une "cavité creusée", en forme de "chambre carrée", complétée par un "trou - un puits - qui semble assez profond". Il la place étrangement sur l'arête Nord-Ouest de la Grande Pyramide, et non pas, comme on pouvait s'y attendre vu la configuration actuelle de la pyramide, sur l'arête Nord-Est où se situe l' "encoche" plusieurs fois mentionnée dans des récits de voyageurs et explorée récemment par Bob Brier.
(...) les pyramides de Ghizé, monuments bizarres de l'ignorance et de l'orgueil. (...) La première et la plus grande des pyramides que l'on rencontre au N.-E. du rocher est celle de Chéops. En montant le rocher par la pente la plus douce et la plus allongée, on se trouve vis-à-vis de la face septentrionale, mais plus près de l'arête N.-O. Il n'est pas très rare de rencontrer sur ce talus, couvert d'un sable très fin et très profond, quelques nacres de perles et autres débris de coquillages. La disposition générale du sol, si on le considère du Sud au N.-O., annonce une route ou terrasse artificielle qui du rocher s'allonge vers la partie la plus élevée de la montagne libyque qui est au Nord. On aperçoit, à l'endroit où les saillies de cette montagne sont plus prononcées, de grandes carrières taillées verticalement et dont on a évidemment extrait la pierre qui a servi à la construction de toutes les pyramides de Ghizé. Des fellahs ou paysans du village m'ont apporté des morceaux de cette pierre dont la qualité blanche et friable est exactement semblable à celle de Chéops. La couleur qu'elle offre et l'identité de cette masse, liée sans solution de continuité avec celle du rocher, ne laisse aucun doute sur cette vérité. Lorsque, dans un voyage ultérieur, je suis arrivé au rocher par les villages situés au Nord de la pyramide, j'ai reconnu, dans les parties inférieures de ces carrières très prolongées, que notre premier aperçu était exact. Les faces de toutes les pyramides de Ghizé sont disposées vers les quatre points cardinaux. À l'Est de la grande, est une grande cavité creusée dans le roc et faite en talus ; sa longueur est de 25 toises, sa plus grande profondeur est de 30 pieds environ, et sa largeur de 28. Les côtés latéraux sont presque verticaux, ce qui ne pourrait pas exister si elle était creusée dans le sable. (...) [La seconde] pyramide, la deuxième parmi les grandes, fut construite par Chéphren, frère de Chéops. Les trésors étaient épuisés ; on avait achevé avec peine la première. Il fallait renoncer, dans la construction de celle-ci, au revêtement en marbre d'Éthiopie, dont la dureté et le transport augmentaient prodigieusement le coût ; et quoique, par son élévation, elle rivalisât à peu de chose près la grande pyramide, on en diminua considérablement le cube, par la diminution de la base.
Mais, en servant toujours la passion qui avait dicté ces extravagants édifices, on disposa les choses en sorte que, dans l'éloignement, et par rapport à l'horizon, cette pyramide égalât le Chéops. On profita, à cet effet, de la disposition du sol qui, en s'élevant progressivement (...), offrait (...) la compensation de la différence qui existe entre les verticales des deux pyramides. Mais il fallait ici se niveler sur le point le plus sûr de l'emplacement choisi. (...) L'on tailla, à cet effet, le rocher, et l'on forma un plateau (...) sur lequel le Chéphren fut construit. Il résulta alors une espèce de fossé (...) dont les parements parallèles aux deux côtés Nord et Ouest de la pyramide sont taillés d'à-pic. On creusa derrière ces parements des galeries, dans lesquelles on pénètre par de petites portes également taillées dans le roc ; elles suivent la direction du fossé. La paroi (*) qui est du côté Nord est parsemée d'hiéroglyphes, dont j'ai inutilement essayé d'arracher une portion, car ils sont sculptés dans la masse. La pierre de cette masse est la même que celle des carrières dont nous avons parlé, car elle tient à la même formation et au système de cette montagne. Si, en quittant le Chéphren, on remonte parallèlement au côté (...) du Chéops, on trouve des débris assez considérables d'un mur, dont les pierres bien taillées et parementées ont de très grands dimensions. Ce mur est à l'angle droit du fossé (...) ; la surface qui rejoint son sommet est couverte de sable. Je n'y ai trouvé aucun indice, ni ruine, qui annonçât que le mur en question était le côté d'un carré ou d'un édifice quelconque. J'ai aperçu seulement, en parcourant le plateau qui lui est superposé (...), et sur la crête du parement du fossé, une petite quantité d'albâtre blanc, brisé par petits morceaux ; ces morceaux étaient tous mamelonnés, et leurs parties convexes présentaient des joints qui, dans leur glomération (sic), annonçaient une qualité d'albâtre très différent de celui du Volterre en Toscane ; car ce dernier présente une coagulation uniforme et continue. Mais ces morceaux n'étaient pas assez nombreux pour annoncer qu'il eût existé en cet endroit quelque monument, tant soit peu considérable, construit en albâtre. (...) Hérodote dit (Euterpe, liv. II, § CXXIV) :"sans compter le temps que l'on employa aux ouvrages de la colline sur laquelle sont élevées les pyramides, et aux édifices souterrains qu'il fit faire pour lui servir de sépulcre, dans une île formée par les eaux du Nil qu'il y introduisit par un canal." (...) Aucun voyageur n'a fait mention de ce canal, sans excepter Diodore de Sicile. Il est vrai que cet auteur n'a pas trop décrit les objets qui environnent les pyramides. Il est certain aussi que le canal en question ne peut être aperçu de nos jours. La seule trace probable que l'on puisse soupçonner est la cavité située vis-à-vis la face orientale du Chéops (...). Mais ce canal a dû exister ; car Hérodote, qui a infailliblement vu les pyramides et qui en a mesuré les bases, en parle d'une manière bien positive. Or un canal qui parcourt la base de la grande pyramide offre une surface trop grande pour qu'il puisse y avoir équivoque sur la manière dont il a été aperçu par un homme qui a visité ces monuments. (...) Il est peu étonnant que ce canal ait été promptement comblé par les sables et par les débris du revêtement du Chéops, qui s'y précipitaient de toutes parts. Il a dû bientôt disparaître ; il était très profond, mais proportionnellement étroit, et l'apport des sables agités par le vent était fréquent et volumineux. En étudiant la disposition générale du sol, il paraît évident que l'entrée des eaux du Nil dans ce canal était au N.-E. Les ponts qui sont établis à quelque distance dans la plaine (...) ne pouvaient être destinés qu'à franchir une dérivation du canal actuel de la Bahiré (qui avait peut-être un autre cours) pour amener des eaux dans le canal du Chéops. Il est indubitable que le sol est trop élevé du côté Sud et du côté Est du rocher, pour présumer que le canal eût traversé le rocher dans ces directions. Il est au contraire très aplani et d'un talus fort doux en arrivant vers le N.-E. Le sable y est beaucoup plus profond. (...) En face du Chéops, on peut remarquer dans la plaine quelques restes très informes des piliers qui supportaient une chaussée inclinée de l'Est à l'Ouest, pour traîner les pierres dures dont le revêtement était formé, et que l'on transportait, de la Haute-Égypte ou du désert de l'Araba, sur le Nil, jusqu'à Ghizé, et peut-être jusqu'au pied de la chaussée, par des canaux dont quelques-uns existent encore. Il faut presque deviner à présent cette chaussée (...). Mais les motifs que j'ai accusés plus haut ont hâté sa destruction. Elle était plus avancée dans les terres habitées ; les peuples abhorraient la mémoire des tyrans qui avaient élevé les deux grandes pyramides. On a utilisé des matériaux dont on n'entretenait pas l'assiette et l'assemblage ; les habitants les ont successivement enlevés pour leur usage. Cette chaussée n'existait déjà plus du temps de Diodore de Sicile, quoique, encore une fois, je soupçonne cet auteur d'avoir parcouru légèrement les monuments en question et les surfaces environnantes. (...) Au-dessous du tiers de l'arête N.-O., on trouve une cavité creusée près de l'arête même, assez considérable pour être distinguée lorsqu'on aperçoit les pyramides à une grande distance. Cette ouverture, par laquelle le Chéops a été entamé pour y pénétrer, ne présente qu'une chambre carrée, dont le côté est de 11 pieds et quelques pouces ; dans un angle, on voit un trou qui semble assez profond. Il est à observer que cette chambre, dont aucun voyageur n'a fait mention, n'a pas été rendue carrée par la fouille, mais qu'elle l'était lors de sa construction primitive. Il paraît que le puits en question n'aboutit à aucune issue, puisqu'on a abandonné l'espoir de visiter la pyramide par cette entrée ; peut-être a-t-elle été construite pour donner le change à ceux qui entreprendraient ce travail sacrilège ; peut-être a-t-on découvert dans la durée du premier travail la grande entrée qui est au bas de la face Nord, ce qui a fait abandonner l'ouverture supérieure. À 18 assises environ de la base, il faut s'éloigner de l'arête qui est ici considérablement ébréchée. Cette hauteur varie à chaque arête ; mais l'accident est le même sur toutes les pyramides. Il paraît faire des progrès assez rapides, et apprendre le symptôme de la destruction du monument. (...) (...) Toutes les pierres sont maçonnées ; le mortier qui les lie est exactement semblable à celui d'Europe ; leurs surfaces sont aussi équarries que l'état de vétusté peut le permettre : on peut reconnaître qu'elles ont été piquées ; mais aucun vestige n'annonce que celles du revêtement aient été retenues par des entailles ou des feuillures. L'art de former un plafond par des voussoirs soutenus par leur coupe et leur pression réciproque, était inconnu aux Égyptiens. (...) Si les Égyptiens eussent été plus savants dans l'art de la construction, ils eussent couvert par une voûte en berceau la galerie ascendante de la pyramide, ce qui aurait occasionné beaucoup moins de travail, une moindre dépense, et aurait fourni plus de solidité que l'encorbellement dont nous avons indiqué le profil. Enfin, la diminution progressive de la hauteur des assises eût fait disparaître le défaut choquant de leur inégalité.
(*) l'auteur emploie ce mot au masculin : "le parois"
Chambre funéraire de la pyramide d'Ounas découverte par Gaston Maspero en 1881 (dessin de Boudier, 1881) - source Wikimedia commons
Soyez rassurés ! Quoi que puisse suggérer le qualificatif employé dans le titre du post, la ligne éditoriale de ce blog ne tombera pas dans le piège tentateur des théories irrationnelles. Il m'a simplement semblé intéressant, évocateur, de faire figurer ici l'interprétation de la pensée des bâtisseurs de pyramides, telle que développée par Kurt Lange dans son ouvrage Pyramiden, Sphinxe, Pharaonen, München, 1956 (traduit de l'allemand en français, sous le titre Des Pyramides, des Sphinx, des Pharaons, par Michel Tournier, éditions Rombaldi, 1976). L'auteur a consacré un chapitre du livre aux pyramides pour démontrer qu'elles "parlent". Après avoir, en guise de définition de ces monuments, rappelé que "leur utilité pratique est aussi mince que les efforts qu'ils ont coûté sont considérables", "tout cela pour abriter un petit cercueil de pierre dans un caveau de médiocres dimensions", il avance l'idée (rappelons-nous que l'ouvrage date de 1956), désormais devenue une conviction unanimement admise depuis les découvertes du "village des ouvriers" faisant partie du site de Guizeh, que les ouvriers n'étaient pas des "esclaves épuisés et torturés" et que les pharaons et les contremaîtres du chantier n'étaient pas des tortionnaires. Certes, l'édification des pyramides exigeait une organisation des tâches exemplaire, "mais les pyramides n'ont pas, ne pouvaient pas avoir une origine aussi barbare". La réalité historique, à la lumière des acquis de l'archéologie, veut, selon Kurt Lange, que ces monuments aient été inspirés par un "enthousiasme religieux", inspirés par des "connaissances et (des) représentations métaphysiques". En épinglant au passage ceux qui s'adonnent à la mystique des nombres, aux "rêveries mathématiques (faisant) des anciens Égyptiens les émules des savants modernes" et autres "tentatives oiseuses", il affirme :"Il y a les murs intérieurs des pyramides et les inscriptions qui les couvrent. C'est là qu'est écrite la vérité. (...) Aussi étrange que cela puisse paraître : les pyramides parlent, et nous comprenons ce qu'elles disent." Certes, hormis un cartouche trouvé dans l'une des chambres dites "de décharge" de la Grande Pyramide et mentionnant le nom de Khoufou, les murs et les chambres des pyramides de Guizeh sont désespérément muets. Par contre, "ce qui n'avait été que gestes et paroles dans les grandes pyramides se trouve inscrit dans les petites, comme à notre intention. Il s'agit des pyramides des rois Ounas, Teti, Pepi et Mérentrê qui régnèrent vers le milieu du troisième millénaire av. J.-C. et qui appartiennent aux Ve et VIe dynasties." Dans la logique de son raisonnement, Kurt Lange pense que ce qui est valable pour les petites pyramides l'était également pour les grandes :"Comme les rituels des morts demeurent généralement inchangés pendant de très longues périodes de temps, il est possible que les plus anciennes de ces formules (sacrées) remontent au règne du roi Djéser, sous lequel les premières constructions de pierre dignes de ce nom apparurent (...). Il n'est même pas exclu qu'elles constituent un fond plus ancien - les premiers réflexes religieux de la sensibilité archaïque." Les "générations nouvelles" ne pouvaient rivaliser avec la splendeur inimitable des "grandes" pyramides, suffisamment éloquentes par elles-mêmes, semble-t-il, quant à leur perfection technique et à leur signification religieuse. Elles ont toutefois pris le soin de graver sur la pierre de leurs propres monuments leurs convictions religieuses : le voyage céleste du pharaon défunt, l'examen de la valeur morale de la vie passée des défunts, la vie paradisiaque dans l'au-delà... "Ces textes (hiéroglyphiques) joints à d'autres documents, conclut l'auteur, nous donnent la clé du sens des pyramides. La pyramide est le trône solaire sur la surface lisse et brillante duquel l'astre divin doit se poser pendant sa course quotidienne. Le dieu et le roi-dieu doivent s'unir alors comme le père et le fils. Le pharaon défunt retrouve ainsi chaque jour son unité d'essence avec le dieu suprême dont il n'était durant sa vie que l'image charnelle. (...) Les constructions imposantes du peuple des paysans égyptiens sont donc des monuments élevés par la foi, au même titre que les cathédrales de nos villes médiévales." (*)
(*) Cette comparaison, déjà formulée par le grand égyptologue français François Daumas dans les années 1940, a fait l'objet, de la part de Jean Yoyotte, de la remarque suivante :"Je trouve cette comparaison très éclairante. Même si je lui donne une portée plus matérielle. Les églises abbatiales étaient la partie le plus éminente, la culmination matérielle et spirituelle d'un complexe économique : défrichement de forêts, production agricole et artisanale, etc. La pyramide, c'est la même chose dans l'ancienne Égypte, mais une entreprise royale, chaque roi faisant édifier à son tour sa pyramide, avec sa 'ville de pyramide'." (entretien réalisé par la revue L'Histoire, n° 298, mai 2005)
L'incontournable Secrétaire général du Conseil suprême des antiquités égyptiennes n'a laissé à personne le soin d'annoncer au monde la nouvelle : il vient d'être nommé, par le président Moubarak, vice-ministre de la Culture de son pays.
Honneur insigne, évidemment, pour l'intéressé lui-même qui profite de l'occasion pour rappeler tout d'abord - sonnez fanfares triomphales ! - son rôle tous azimuts dans la gestion des Antiquités égyptiennes, puis pour tirer de nouveaux plans sur la comète de ses augustes responsabilités. Un vice-ministre, c'est comme un ministre : il ignore les contraintes de l'âge. Donc, on continue !
Le brave homme avait pourtant tout prévu pour son hypothétique retraite, tentant de se convaincre qu'il y a une vie après le CSA (Conseil suprême des Antiquités) : des bouquins sur le feu, quelques bons programmes de voyages à la clé, répondant sans nul doute à quelques non moins bonnes invitations en haut lieu, sans oublier bien sûr les travaux de fouilles, histoire de ne pas perdre la main.
Mais voilà ! Le cher président Moubarak est passé par là. Et hop ! C'est reparti pour un tour dont nul ne sait jusqu'à quelle échéance. "Mâ châ' Allâh !" dit-on en Égypte.
Sous le coup de l'émotion sans doute, le tout nouveau promu vice-ministre s'adonne à une éruption de lyrisme pour le moins surréaliste. Lisez plutôt (extraits du blog de l'intéressé) : "Quand le président Moubarak a pris sa décision et qu'elle fut publiée dans la presse, la réaction fut merveilleuse. Je n'ai, de ma vie, jamais rien vu de tel auparavant. Tout le peuple du Caire, riches ou pauvres, chauffeurs de taxi ou portiers d'immeuble, tout le monde était tellement heureux ! Cette réaction me rend très heureux moi-même de constater que le peuple apprécie ce que je fais et qu'il voit en moi le gardien de ses monuments. J'ai vu combien le peuple était heureux quand j'ai fait en sorte que le Louvre restitue les peintures de la tombe de Tetiky, ou quand j'ai demandé à Berlin de rendre le buste de Néfertiti. J'espère que ces mêmes gens continueront de soutenir mon travail de sauvegarde de l'histoire de l'Égypte."
Au registre des citations, en voici une autre, extraite du bon sens des Égyptiens : "Al-sabr gamîl ! Al-sabr, mouftah al-farag !" ("La patience est belle ! La patience est la clé du succès !). Comprenne qui pourra...
Le texte qui suit est repris des bulletins économiques édités par le ministère des Affaires étrangères et européennes.
Illustration extraite de Wikipédia
(Sopdet surmontée d'une étoile, personnification de Alpha Canis Majoris chez les Égyptiens)
Les architectes de pyramides se référaient-ils à l'astronomie ? Voici la question que s'est posée Juan Antonio Belmonte, de l'Institut d'Astrophysique des Canaries et déjà connu pour ses travaux sur Petra, pendant ces cinq dernières années.
En effet, cet archéoastronome, aidé par son homologue égyptien Mosalam Shaltout, a passé en revue l'orientation de quelque 330 temples de l'Égypte Antique, localisés dans la vallée, le delta et les oasis du Nil, ainsi que dans la région du Mont Sinaï. Plus précisément, ils se sont intéressés aux orientations prises de l'intérieur vers l'entrée des temples. Et contrairement à la majorité des égyptologues qui considèrent traditionnellement que ces temples ont été construits selon l'axe du Nil, Belmonte et Shaltout ont découvert qu'ils ont été positionnés selon l'une ou l'autre de trois orientations astronomiques : cardinale, solaire et stellaire. Dans le premier cas, il s'agit essentiellement de l'orientation des temples sur un axe nord-sud qui devait être déterminé grâce à l'observation de certaines configurations d'étoiles au nord (en particulier celles de la constellation de Meskhetyu [1]). En ce qui concerne l'orientation solaire, elle devait être associée à des périodes importantes du cycle annuel des saisons comme celle du nouvel an (Wepet Renpet [2]), ou celles de semis ou de récoltes. Enfin, l'orientation stellaire consistait en réalité en l'alignement avec les deux étoiles les plus brillantes du ciel de l'époque : la fameuse Spodet (actuellement dénommée Sirius et très importante dans l'Égypte Antique) ainsi que l'étoile Canopus, dont le rôle économique, religieux ou social reste pour l'instant inconnu. Ces trois orientations sont en fait en accord avec des dessins et hiéroglyphes retrouvés sur les murs de certains temples, et dont la signification avait été négligée jusque là, faute de réelles évidences. Ces épigraphes suggéraient l'utilisation de l'astronomie dans l'architecture de ces monuments, en citant notamment "l'extension de la corde" durant laquelle le pharaon marque l'alignement du futur temple avec une ficelle. L'ensemble de ces découvertes et conclusions illustre parfaitement l'hypothèse de l'équipe égypto-espagnole qui suggère que les égyptiens scrutaient en permanence le ciel pour trouver leur orientation correcte, non seulement dans le temps, mais aussi dans l'espace, et ceci dans un effort permanent d'accomplir le premier devoir de pharaon : garder Mâat [3], la déesse de la paix et de l'équilibre du Monde, sur la Terre.
1] Meskhetyu : il s'agit en fait de la constellation de la Grande Ourse.
[2] Wepet Renpet : de l'ancien égyptien, "Mes-en-ra", littéralement "Naissance de Rê", on parle également de Mésori ou Mesore. Le Wepet Renpet correspond au quatrième mois de la troisième et dernière saison du calendrier nilotique, le " Shemou ". Li s'agit du mois de la récolte (et de la taxation), juste avant la crue du Nil.
[3] Mâat : déesse de l'ordre, de l'équilibre du Monde, de l'équité, de la paix, de la vérité et de la justice, son élément est l'air et son attribut est une "plume-nom". Soeur mystique de pharaon, elle est à la fois mère, fille et épouse de Rê (le dieu du soleil). De plus, le premier devoir de pharaon est de faire respecter la loi de Mâat dans toute l'Egypte afin de la garder sur Terre.
Source :
- "An astronomical approach to the orientation of the temples in ancient Egypt" - Juan Antonio Belmonte, Mosalam Shaltout - Advances in Space Resarch - (2009), doi:10.1016/j.asr.2009.03.033.
- "Seeking starlight: dreams of transcendentalism, mystery and imagination" - Juan Antonio Belmonte - Conférence Starlight 2007.
- FECYT, 10/09/09
Rédacteur :
-Anne-Laure Fize, chargée de mission, service-scientifique@sst-bcn.com