vendredi 11 décembre 2009

"La destination de la grande Pyramide chez les Égyptiens était d'y honorer et adorer la Divinité" (Thomas Shaw - XVIIIe s.)

Thomas Shaw (1694-1751). Membre de la Royal Society of London.
La première édition de ses Voyages dans plusieurs provinces de la Barbarie et du Levant, contenant des observations géographiques, physiques, philologiques et mêlées sur les royaumes d'Alger et de Tunis, sur la Syrie, l'Égypte et l'Arabie Pétrée, date de 1738. La traduction française fut éditée en 1743.
Le texte ci-dessous est extrait du tome 2 de cette traduction.
J'en souligne plus particulièrement les points suivants :
- de même que les autres "grandes" pyramides, celle de Khéops n'a jamais été terminée : en clair, elle n'a jamais reçu son revêtement de "pierres taillées en prisme" ;
- pour l'origine et la mise en œuvre des matériaux de construction, aucune mention particulière n'est faite pour les blocs de la Chambre du Roi ;
- incertitude sur l'identité des "fondateurs" des pyramides ("Hérodote ne mérite pas trop d'être cru" !) ;
- destination des pyramides : sûrement pas des tombeaux ! La complexité, par exemple, de la configuration et des aménagements intérieurs de la Grande Pyramide amène l'auteur à penser qu'elle fut d'abord un lieu de célébration des "Mystères" de la théologie égyptienne.
À noter encore cette question, à propos d'une hypothétique communication entre le Sphinx et la Grande Pyramide :"On découvrira peut-être un jour qu'il y a aussi des chambres dans les deux autres grandes pyramides, et même que l'éminence sur laquelle elles sont érigées est pleine de cryptes ou de voûtes, de galeries étroites et de labyrinthes."


De tous les points de l'histoire, celui qui regarde les pyramides de Memphis est le plus souvent rebattu, et le plus diversement traité. Les récits et les descriptions qu'en ont faits les Anciens sont en grand nombre, et tous fort différents les uns des autres, tandis que les Modernes, malgré toutes leurs observations si souvent réitérées, ont plutôt augmenté les difficultés à cet égard qu'ils n'ont éclairci la matière.
Les dimensions de la Grande Pyramide ont donné occasion à une dispute. Hérodote dit que sa base avait huit cents pieds de long ; Diodore dit sept cents, et Strabon six cents. Parmi les Modernes, Sandys l'a trouvée de trois cents pas, Bellonius de trois cent vingt-quatre, Mr. Greaves de six cent nonante-trois pieds d'Angleterre, et Le Brun de sept cent et quatre pieds de France, qui en font environ sept cent soixante-dix d'Angleterre. Il est, je crois, difficile d'accorder ces différentes mesures, et cependant il ne serait pas juste d'accuser nommément aucun de ces auteurs de s'être trompé. Mais ce qu'on peut alléguer en général pour excuser et justifier les erreurs et les discrépances (1) qui peuvent se trouver dans ces mesures, c'est que le terrain d'aucun des côtés de cette pyramide n'est exactement de niveau ; car il va en pente depuis l'angle oriental, tout le long de ce flanc, jusqu'à l'angle méridional, et en revanche on remonte depuis celui-ci jusque à l'angle occidental ; de plus, les côtés du Ouest et du Nord se trouvent couverts de tout le sable que les vents étésiens y ont apporté de temps en temps. Ainsi il est difficile d'en déterminer au juste la base horizontale ; d'autant plus qu'on ne peut dire avec certitude jusqu'à quelle hauteur ces sables mouvants s'y sont accumulés au dessus des fondements ; ce qu'il serait cependant principalement nécessaire de savoir, parce que sans cela tous les calculs des mesures qu'on en peut faire sont extrêmement incertains et doivent varier suivant les circonstances particulières de la situation dans le temps qu'on en prend les dimensions.
Il ne paraît pas que cette pyramide, non plus que les autres trois, aient jamais été entièrement finies. Les pierres qui sont à l'entrée de la plus grande sont disposées en forme d'arche, et à une plus grande hauteur qu'il ne paraît nécessaire pour un si petit passage ; il y a aussi un grand espace vide de chaque côté, où les marches, qui dans les autres pyramides font tout le tour, se trouvent discontinues. Tous ces défauts dans l'architecture de cet édifice semblent devoir faire soupçonner que suivant le dessein original, on avait intention d'y ajouter un grand et superbe portique. Les marches, ou les petits autels, comme les appelle Hérodote (2), ne devaient pas non plus demeurer dans l'état où nous les voyons, et où ils ont toujours été ; mais tous les coins en devaient être remplis de pierres taillées en prisme, de manière que les faces de la pyramide devaient être tout unies, comme celles de la Pyramide de Cestius à Rome.
Il ne paraît pas qu'on ait jamais commencé ce travail à la plus grande ni à la plus petite de ces trois pyramides ; il manque même à la première une grande partie de sa pointe ou du sommet, par où l'on devait probablement commencer l'ouvrage. Mais la moyenne, communément nommée la pyramide de Chephrene, peut nous donner une idée de ce qu'on avait dessein de faire aux autres ; car presque le quart de tout le bâtiment est fort proprement rempli de la manière que j'ai dit, et il se termine au sommet en pointe de diamant. Les pierres dont ces pyramides sont bâties ont été probablement taillées aussi grosses que l'épaisseur de la couche dans la carrière a pu les donner, ayant cinq jusqu'à trente pieds de longueur sur trois ou quatre pieds d'épaisseur. Nonobstant le poids et la grosseur de la plupart de ces pierres, elles ont été toutes cimentées, mais le ciment est devenu friable par la longueur du temps, quoiqu'il dût être bien dur autrefois, puisqu'il paraît de la même espèce dont on se sert encore aujourd'hui en Barbarie.
Les Anciens nous racontent que les pierres des pyramides furent tirées des montagnes d'Arabie. Mais quelles qu'aient été l'extravagance et les entreprises surprenantes des rois d'Égypte, il n'est pas vraisemblable qu'ayant de bons matériaux plus à portée, ils aient voulu faire la dépense très inutile d'en faire venir de si loin avec un travail incroyable. D'ailleurs les pierres dont tout le dehors, du moins des pyramides en question, est revêtu, ressemblent à tous égards à l'espèce de verre de Moscovie, aux coquillages fossiles, et aux substances corallines qu'on trouve communément dans les montagnes de Libye. De même aussi le Puits de Joseph, les carrières de Moccat près du Caire, les catacombes de Sakara, le Sphinx et les chambres taillées dans le roc à l'Est et au Ouest de ces pyramides, portent tous des marques caractéristiques qui font connaître que c'est la même espèce de pierre dont les pyramides sont bâties ; et pour autant qu'il m'a été possible d'en juger, je n'y ai pu remarquer aucune différence. Les pierres de celles-ci ont donc été probablement tirées de ce voisinage, et peut-être sont-ce les mêmes que l'on a été obligé d'enlever pour donner au Sphinx et aux chambres en question la vue et l'élévation qu'il leur fallait.
Observons encore que les pyramides, particulièrement la plus grande, ne sont pas entièrement de pierre de taille, mais que la partie qui en est au dessus du niveau de l'entrée n'est probablement qu'un pan du rocher sur lequel toute la masse est fondée : car en avançant par le passage étroit, on découvre le roc en deux endroits ; de plus, la chambre basse, ainsi que le puits dont l'ouverture se trouve de niveau avec cette chambre, y paraissent aussi taillés, et la pierre qu'on a tirée de tous ces endroits peut avoir suppléé considérablement aux matériaux que sans cela, on aurait été obligé de faire venir d'ailleurs.
Il est fort surprenant qu'il ne reste plus aujourd'hui de tradition assurée, ni aucuns mémoires, pour nous apprendre le vrai nom des fondateurs de ces pyramides, et le temps auquel elles ont été érigées, quoiqu'il n'y ait pas à douter qu'on regarda ces édifices avec étonnement et distinction dès leur fondation. Pline nous donne une liste d'un bon nombre d'auteurs qui avaient écrit sur ce sujet, et qui étaient tous d'opinion différente. Cheops, Chephrenes et Mycerinus en ont néanmoins passé généralement pour les fondateurs. L'Égypte ayant été depuis un temps immémorial le siège des sciences, du département desquelles il était entre autres de coucher régulièrement par écrit un récit chronologique de tout ce que les rois de ce pays-là ont fait de remarquable, il est étonnant qu'il puisse y avoir tant d'incertitude au sujet des auteurs de si grandes entreprises. Mais au lieu de ces histoires authentiques, nous avons quelques autres narrés et traditions sur ce sujet. (...) Il faut avouer (...) qu'Hérodote, qui nous a transmis tous ces beaux contes, ne mérite pas trop d'être cru à cet égard, de sorte que de tout ceci on peut inférer avec assez de raison que si l'histoire de la fondation des pyramides, ces merveilles du monde, est si douteuse et si obscure, on peut justement soupçonner que l'histoire des Égyptiens sur tout autre sujet n'est guère plus exacte, et qu'il n'y a pas grand fond à y faire.

Les Anciens ne s'accordent pas non plus sur la destination de ces grands bâtiments. Pline dit qu'on les avait érigés par ostentation, et pour occuper le peuple oisif ; d'autres, et c'est l'opinion la plus commune, prétendent qu'ils étaient destinés à servir de sépulcres aux rois d'Égypte. Mais si Cheops, Suphis, ou quel qu'ait été le fondateur de la grande Pyramide, ne l'avait destinée que pour être son sépulcre, à quoi bon d'en rendre l'entrée si étroite, et de lui faire faire tant de tours ? À quel usage servait le puits qui est au bout de cette entrée ? Que prétendait-il faire de la chambre basse, et de la grande niche ou du trou qu'on y voit encore dans la muraille orientale ? Que signifiaient les cavités étroites dans les murailles de la chambre haute, dans les deux antichambres, et dans la grande Galerie qui y conduit et qui a des bancs de chaque côté ? Comme toute la théologie des Égyptiens était renfermée dans des emblèmes et dans des figures énigmatiques, il semble qu'on peut raisonnablement conjecturer que tous ces détours, tous ces différents appartements, en un mot toute cette architecture mystérieuse avaient quelque autre fin plus noble ; et il paraît que la même Divinité qui était représentée par la figure extérieure des pyramides, était honorée dans leurs appartements intérieurs : car pour ce qui est des catacombes, on sait que c'était des chambres fort simples, voûtées et taillées dans le roc. D'ailleurs, le respect et la vénération qu'on dit que Suphis, l'un des prétendus fondateurs de ces bâtiments, portait aux Dieux, servira peut-être à donner un grand air de vérité à ce que j'avance. Et quand même cette dernière circonstance ne serait pas exactement vraie, il est du moins certain qu'on ne pouvait inventer de bâtiments plus ingénieusement disposés que ceux-ci pour servir de sanctuaires, dont on faisait un si grand usage pour la célébration des Mystères égyptiens.
J'ai déjà dit que Chephrenes passe pour le fondateur de la seconde pyramide, et Mycerinus pour avoir bâti la troisième : mais ni l'une ni l'autre ne sauraient avoir été destinées par ces princes à leur servir de tombeau, parce qu'elles sont absolument closes, et qu'il n'y a point d'ouverture pour y entrer (3), comme à la grande Pyramide ; de sorte qu'après leur décès, il aurait fallu de toute nécessité en abattre une partie et la rebâtir ensuite, après que leurs corps y auraient été mis. Si nous avions quelques documents ou traditions authentiques, par où il parût que ces pyramides ont été bâties par quelques princes pieux sur les tombeaux de leurs prédécesseurs, il n'y aurait plus moyen de former des doutes contre une opinion si généralement reçue ; mais comme on ne trouve rien de semblable dans les anciennes histoires, et qu'il ne paraît pas que les fondateurs mêmes y firent les dispositions nécessaires pour y être ensevelis après leur mort (à quoi l'on croit cependant que ces bâtiments étaient principalement destinés), mais que, pour autant que nous pouvons le savoir, et que nous l'apprennent les anciens écrivains, ils les firent solides et sans aucune ouverture pour y entrer, il me semble qu'en voilà assez pour soutenir que du moins les deux moindres des trois grandes pyramides ne peuvent avoir été bâties pour servir de tombeaux.
Le coffre carré de marbre granité qui se trouve dans la chambre haute de la grande Pyramide paraît de même plutôt avoir été destiné à quelque usage religieux qu'à servir de cercueil à Cheops. Car entre autres usages qu'on en aura pu faire, mais dont l'histoire, après tant de siècles, ne nous fournit aucun détail circonstancié, s'agissant surtout d'une religion si énigmatique, on peut supposer qu'il servait au culte mystique d'Osïris, ou que c'était peut-être un de ces coffres sacrés dans lesquels les Égyptiens gardaient les images de leurs Divinités, ou les vêtements et les ustensiles qui servaient dans leurs Mystères ; ou bien encore ce pouvait être une favissa, ou réservoir pour garder l'eau bénite dont ils faisaient usage dans leurs cérémonies. La longueur de ce coffre, qui est un peu plus de six pieds, semble à la vérité favoriser l'opinion de ceux qui le prennent pour un cercueil ; mais sa hauteur et sa largeur, qui sont chacune environ de trois pieds, excèdent de beaucoup les proportions que les Égyptiens avaient coutume d'observer en pareils cas. Les cercueils de pierre que j'ai vus en Égypte, et par lesquels, je crois, il est permis de juger des autres, sont tous d'une forme entièrement différente de ce prétendu cercueil de Cheops : ils sont tout couverts de caractères hiéroglyphiques et faits précisément comme les caisses de momies, ne pouvant contenir qu'un seul corps humain ; au lieu que le coffre dont je parle est un carré oblong, qui n'a point à l'un des bouts, comme les coffres de momies, une espèce de piédestal, sur lequel on aurait pu le dresser. On n'y voit point non plus de caractères sacrés, qui semblent avoir été essentiels en ces sortes d'occasions, et d'un devoir indispensable envers le défunt, parce que je ne sache pas que, parmi le grand nombre de cercueils qu'on a trouvés en Égypte, il y en ait un seul où ils ne se trouvent point.
La manière dont ce coffre est placé diffère aussi absolument de la situation que les Égyptiens avaient coutume de donner probablement à tous leurs morts. Pour ce qui est des momies, on les trouve toutes debout, à moins que le temps ou quelque accident ne leur ait fait changer de posture ; au lieu que le coffre en question est à plat sur le plancher, et par conséquent ne se trouve point dans la situation que ce sage peuple, à ce qu'il paraît, jugea si particulière aux hommes, qu'on se fit scrupule de ne la leur pas donner, même après leur mort. Ainsi ce coffre n'étant pas destiné pour servir de cercueil, et Hérodote disant expressément que le tombeau de Cheops était dans les voûtes inférieures, il y a lieu de présumer que la pyramide même n'était point du tout destinée à être son sépulcre. Mais quand on supposerait que Cheops et d'autres eussent été enterrés dans quelque appartement des pyramides, on sait que l'on enterrait aussi dans d'autres temples, et cette sépulture n'a rien d'incompatible avec le principal usage auquel les pyramides, à ce qu'il paraît, étaient originairement destinées. En effet, je suis fort porté à croire que de ceux qui considéreront attentivement la forme extérieure de ces bâtiments, la structure et l'ordonnance des différents appartements qui se trouvent dans la plus grande des pyramides, enfin le grand espace et les commodités qu'on y a pratiquées de chaque côté, probablement pour la retraite des prêtres, il y en aura plusieurs qui concluront avec moi que la destination de la grande Pyramide chez les Égyptiens était d'y honorer et adorer la Divinité, dont tous les autres bâtiments de la même espèce étaient des figures, s'ils n'en étaient pas aussi des temples.
(...)
Il y a une autre ouverture ronde sur la tête [du Sphinx], qui, à ce qu'on m'a dit, n'est que de cinq ou six pieds de profondeur, et assez large pour contenir une grande personne. La pierre qui forme cette partie de la tête paraît un morceau détaché, le reste de la figure étant taillé dans le roc. Je laisse aux voyageurs qui y viendront après moi à découvrir si ces ouvertures servaient seulement à renouveler continuellement l'air dans la cavité du corps du Sphinx, ou si [elles] n'avaient pas aussi communication avec la grande Pyramide, soit par le puits, soit par le trou de la muraille de la chambre qui est au même niveau. On découvrira peut-être un jour qu'il y a aussi des chambres dans les deux autres grandes pyramides, et même que l'éminence sur laquelle elles sont érigées est pleine de cryptes ou de voûtes, de galeries étroites et de labyrinthes, qui peuvent tous aboutir aux chambres des prêtres, les auteurs et les architectes de ces lieux souterrains, qui les avaient pratiqués, non seulement pour initier leurs élèves, mais aussi pour y célébrer leurs Mystères et cérémonies avec plus de solennité, et les faire par-là mieux respecter.

(1) dissonances, discordances
(2) interprétation des termes krossai et bomides.
(3) appréciation évidemment erronée : Belzoni, Caviglia, Perring et Vyse n'étaient pas encore passés par là !

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