dimanche 25 février 2018

Zakaria Ghoneim, le découvreur de la pyramide de Sekhemkhet

illustration en bas, à droite, d’après wolffchronicles.com
Une vie entièrement consacrée à l’égyptologie, avec notamment une découverte majeure sur le site de Saqqarah… Une vie qui se termine trop tôt, brutalement, tragiquement : tel sera le destin de l’archéologue égyptien Zakaria Ghoneim (1905-1959).


Diplômé en égyptologie de l’Université du Caire en 1934, il est nommé, en 1937, assistant de fouilles au service des Antiquités, chargé de conduire à Saqqarah, sous la direction de son compatriote Selim Hassan, le dégagement de la zone des mastabas située à l’est de la pyramide d’Ounas.
Deux années plus tard, note Ève Gran-Aymerich, “il est envoyé comme inspecteur à Assouan, puis à Edfou et, en 1943, il devient conservateur de la nécropole thébaine, dont il entreprend de redéblayer systématiquement les tombes pour les restaurer. Il retrouve la magnifique tombe de Khérouef et est nommé inspecteur en chef de la Haute-Égypte. À Louqsor, il fait pratiquer, au nord du grand temple, des sondages qui permettent de restituer un vaste parvis avec le départ de l'allée de sphinx au nom du roi Nectanebo. Sur la rive gauche, il dirige le déblaiement de l'importante tombe de Montouemhât, dont il publie les tables d'offrandes en collaboration avec P. Barguet et J. Leclant.
Z. Ghoneim est le premier à gauche
Son retour sur le site de Saqqarah, en 1951, comme directeur des fouilles sera décisif dans sa carrière scientifique : il y met au jour des vestiges présentant des ressemblances architecturales avec la pyramide de Djéser. Il identifie ainsi cette autre pyramide à degrés (inachevée) comme étant celle de Sekhemkhet, quatrième souverain de la IIIe dynastie.
Les fondations et le centre de la nouvelle pyramide à degrés, formant un carré mesurant approximativement 120 m. de côté, furent bientôt mis à jour, écrit Zakaria Ghoneim dans une relation très détaillée de sa découverte. Cette base est plus grande que celle de la Pyramide de Zoser. Dans son état inachevé, cet édifice qui est une pyramide tronquée a une hauteur maximum d'environ 7 m. Il y a cependant des raisons de croire qu'il avait originellement plus de 10 m. de haut et qu'il a été réduit à sa hauteur actuelle par les emprunts faits à ses pierres par les carriers dans les temps ultérieurs. Aucune trace de revêtement extérieur n'a été découverte et l'on peut présumer que seul le centre de la construction a été commencé et qu'elle n'a jamais été achevée. C'est une bâtiment carré, formé de lits superposés, composé probablement de 14 épaisseurs de maçonnerie, qui diminuaient en hauteur du centre vers l'extérieur et qui s'appuient à un nucleus central à un angle variant entre 71 et 75 degrés ; les faces forment un angle droit avec les lits. Les faces d'accroissement furent laissées à l'état brut. En supposant que chaque paire de ces épaisseurs était destinée à former un degré, comme c'est le cas dans la Pyramide de Zoser, nous pouvons inférer que la nouvelle pyramide était destinée à avoir 7 degrés au lieu des 6 que compte celle de Zoser. Si cette pyramide avait été terminée, elle aurait probablement atteint une hauteur de 70 m.


Au cours des fouilles qu’il poursuit sur le site jusqu’en 1956, avec une suspension de mai 1952 à novembre 1953, l’archéologue fait d’importantes découvertes : une longue tranchée ouverte creusée dans le roc, en plan incliné, et renforcée par des murs de soutènement massifs ; plusieurs mètres cubes d’ossements et restes d’animaux ; des bijoux, dont “une petite boîte pour cosmétiques en or, travaillée en bosse et ayant la forme d'un coquillage” ; de la vaisselle et des jarres “dont les bouchons d'argile portaient une marque imprimée avec un sceau cylindrique et qui révèle le nom d'un roi jusqu'ici inconnu : Sekhem-Khet”...


La plus importante découverte reste à venir : dans une grande chambre taillée dans le roc au centre de la pyramide, “se trouvait un magnifique sarcophage d'albâtre translucide, veiné, de couleur or pâle. Il a 2 m 37 de long, 1 m 04 de large et 1 m 08 de haut. Le sarcophage, soigneusement examiné se révéla être intact.
Une ultime surprise attend toutefois l’équipe de fouilles, encouragée par Gamal Abdel Nasser en personne : “Lorsque le sarcophage a été ouvert, raconte Zakaria Ghoneim, il se révéla vide. Il semble évident qu'il n'a jamais été utilisé pour le véritable enterrement du roi, tous les indices prouvant que la tombe n'a pas été pillée. Le sarcophage est presque certainement un cercueil symbolique, qui était utilisé pour une cérémonie funéraire symbolique au cours de la fête de Heb-sed. Ayant été placé au centre de la pyramide, position normale pour la vraie tombe, ce sarcophage pouvait avoir pour but, également, de décevoir les voleurs de sépulture.

On peut imaginer la déception de l’archéologue, de son équipe et de l’assistance ! Mais les recherches n’avaient pas été vaines pour autant, puisqu’elles avaient identifié une pyramide jusque-là inconnue, ainsi que le nom d’un souverain de la IIIe dynastie “dont l'existence n'était mentionnée que par des inscriptions découvertes dans le Sinaï au début du XXe siècle”.

masque de Ka-Nefer-Nefer
Ghoneim a par ailleurs trouvé, sur le site de Saqqarah, le masque funéraire de Ka-Nefer-Nefer, une noble de la 19e dynastie. Après avoir été entreposé à Saqqarah, puis au musée du Caire, ce masque été transporté à Tokyo pour une exposition… qui n’aura jamais lieu ! Il est alors retourné à Saqqarah, puis envoyé en 1966 au laboratoire de conservation du département des antiquités rattaché au Musée égyptien. Déclaré manquant lors d’un inventaire effectué en 1973, on le retrouve en 1998 au St. Louis Art Museum - USA, ce musée l’ayant acquis de Phoenix Ancient Art (appartenant aux frères Abouttam, condamnés depuis lors, pour contrebande, à des peines de prison en Égypte).
L’”affaire” n’est toujours pas close… même si l’Égypte revendique la propriété du masque, qui aurait donc été volé, tout en disculpant Ghoneim d’une quelconque responsabilité dans sa “disparition”.


Zakaria Ghoneim présente le sarcophage d'albâtre
à Jefferson Caffery, ambassadeur des États-Unis
En novembre 1958, Zakaria Ghoneim est nommé directeur du Musée du Caire. Mais il n’occupera cette fonction que peu de temps. Accusé - à tort tiendra à préciser Jean-Philippe Lauer -, de vol et de contrebande d’antiquités, et ayant dû se soumettre à divers interrogatoires de la police, il ne peut supporter pareil outrage : le 12 janvier 1959, “dans de mystérieuses circonstances”, on retrouve son corps noyé dans les eaux du Nil au Caire.
Après cette dramatique disparition de l'égyptologue, les fouilles qu’il a entreprises seront poursuivies et complétées par les travaux de Jean-Philippe Lauer avec lequel Zakaria Ghoneim reste, par-delà le temps, associé, ces deux archéologues ayant offert, selon les termes de la présentation d’un programme de recherche proposé par l’ambassade de France au Caire, à la fois “par leurs travaux de terrain et leurs publications, une contribution majeure à l’histoire de l’architecture des pyramides”.


Extraits de La pyramide ensevelie, M.Z. Goneim, traduction de l'anglais par Françoise Noël, 1957

"Nous ne pouvons relater ici que les grandes lignes du processus de construction. Mais encore faut-il rappeler ce qu’on sait aujourd’hui de l'organisation du travail et de l’enchaînement des opérations. Sans vouloir exposer à mon tour une théorie personnelle sur la manière dont ont été transportées et mises en place les pierres énormes des pyramides les plus récentes, je dirai qu’aucune raison ne permet de croire que les Égyptiens aient jamais été en possession de moyens mécaniques plus perfectionnés que le levier, le rouleau et le plan incliné. Il y a même peu de
chances de pouvoir prouver qu’ils aient connu la poulie. Engelbach émet l’hypothèse que les pierres étaient traînées à bras d'homme et qu’on les faisait glisser dans une sorte d’ornière de mortier liquide qui servait de lubrifiant. Il pense aussi qu’on achevait de les polir et de les mettre en forme sur place. Aucune figuration de poulie ou de treuil n’a jamais été relevée dans les peintures ni dans les bas-reliefs. On n’a pas non plus réussi à discerner sur aucune pierre des traces de griffes ou de traits qui eussent révélé un système de traction. On sait d’autre part que même les vergues des bateaux égyptiens étaient hissées d'en bas et non point tirées. (Seule exception : le grand monolithe qui servit à boucher le passage de la chambre sépulcrale dans la tombe du Sud qui fait partie de l’ensemble de Djeser et sur laquelle je reviendrai.
On l’a très certainement soulevée et déposée à l’aide d’une corde qui passait par une poutre et permettait la suspension. Mais cela se passait à l'intérieur et rien ne prouve que l’on sût faire usage de supports de ce genre dans des chantiers extérieurs.)
Ces problèmes ne se posent pas pour nous dans les pyramides de la IIIe dynastie, dont les pierres sont petites et pouvaient parfaitement être transportées par deux hommes.
Parlant plus haut de l'extraction et du transport des pierres, j’ai laissé entendre que les hommes qui effectuaient ce travail étaient organisés en équipes ou corporations bien définies. Il est probable qu’une vaste et méticuleuse organisation administrative a seule permis l’ordre et la régularité d’une exécution qui dépendait essentiellement de la main-d'oeuvre.
Il fallait une véritable armée de scribes pour établir la comptabilité du matériel, pour marquer et suivre chaque élément, sans oublier de veiller à l'entretien alimentaire et domestique de cette foule d’ouvriers : carriers, artisans et autres qui s’activaient sur les chantiers."


Sources

Ambassade de France au Caire : "Le programme Lauer-Ghoneim"

Ève Gran-Aymerich, Les chercheurs du passé - 1798-1945, CNRS éditions, 2007
"Three Generations of Egyptian Archaeologists"

"Les grandes découvertes archéologiques de 1954" (Cealex)


"About Egyptian Pyramids", by Jimmy Dunn writing as Alan Winston

"The mask of no return", by Nevine El-Aref


 
"The Mask of Kanefernefer" - SCA