vendredi 12 février 2021

"Ces géants du désert étonnent d'abord et frappent de stupeur, mais ensuite affectent douloureusement le voyageur réfléchi" (Amable Regnault - XIXe s., à propos des pyramides de Giza)

photo de Luigi Fiorello (1847 - 1898)

"Les pyramides ! ce nom magique qui, dans le sein des lettres antiques et mortes, nous berce de son éternelle monotonie, que sont-elles ? Le sépulcre, et en même temps l'âme du désert. Les rois, ces sages couronnés, qui toutefois se cramponnaient à la vie, et voulaient au moins éterniser leurs tombeaux, si ce n'est leurs noms, s'étaient efforcés d'assurer un asile inviolable, contre les bêtes et les hommes, à leurs restes terrestres, que l'âme devait laisser en remontant au ciel après les phases de la métempsycose. De là une pyramide pour des mausolées de rois.
Ces géants du désert, qui ont survécu à Memphis, dont ils étaient les tombeaux, éternels comme le Nil, qui vient quelquefois baigner leurs pieds, étonnent d'abord et frappent de stupeur, mais ensuite affectent douloureusement le voyageur réfléchi, qui mesure la grandeur et la durée du travail aux souffrances des travailleurs, la multiplicité des bras employés à les bâtir aux gémissements douloureux, aux cris d'agonie qui sont montés du pied des pyramides jusqu'au ciel ; car elles s'associent aux noms de deux rois qui les cimentèrent des sueurs et du sang de leurs sujets ; car elles suspendirent le cours de la justice, et tarirent l'abondance, qui, jusqu'à Rhampsinit, prédécesseur de Chéops et de Chéphren, avait fleuri dans toute l'Égypte. Elles firent fermer les temples, interdire les sacrifices à plus de cent mille Égyptiens, condamnés à souffrir chaque mois, tous pour un seul homme, à fouiller les carrières de l'Arabie, et à traîner les masses de pierres au bord du Nil, et au delà, sur des bateaux, jusqu'aux pieds de la montagne de Libye. 
La chaussée sur laquelle sont élevées les pyramides, les édifices souterrains destinés à la sépulture des despotes, dans une île formée par les eaux du fleuve, qu’un canal y introduisait ; les pyramides elles-mêmes avaient coûté des demi-siècles de travaux. On voudrait pouvoir admirer sans regret ces tours de Babel, si elles n'avaient pas été l'oeuvre lente et laborieuse de la main de l'homme, si elles étaient plutôt, comme dit Diodore, une superposition instantanée et miraculeuse par quelque divinité au milieu d'une mer de sable.
Les historiens de l'antiquité s'égarent en conjectures sur le procédé de leur construction. Ils supposent que les pierres étaient d'abord élevées du sol, et qu'à l'aide de machines faites de courts pieux de bois, on les montait sur un premier rang d'assises. La pierre qui y était parvenue était mise dans une autre machine placée sur cette première assise, d'où on l'exhaussait par le moyen d'une autre successivement, et ainsi de suite, car, dit Hérodote, par simple conjecture, il y avait autant de machines que d'assises. Par ce mode d'ascension incessante jusqu'à la dernière hauteur, les pierres s'élevaient toujours en se rétrécissant dans une forme conique, l'assise inférieure excédant celle qui était immédiatement au dessus. La pyramide quadrangulaire forme ainsi sur chacune de ses faces un escalier d'où, pendant l'ascension, l'oeil ne peut plonger sur la base, ni apercevoir la cime. Quand elle eut atteint sa dernière élévation, on exécuta sur son sommet un revêtement, une sorte de perfectionnement (...). Ce revêtement n'existe plus que sur la pyramide de Chéphren, vulgairement appelée pyramide Belsoni.
Le géomètre positif et le minutieux antiquaire calculeront les dépenses de consommation pour les malheureux ouvriers, ou bêtes de somme attachés à cette glèbe de sable ou de pierres, nourris de légumes et de raves, et les frais d'outils, d'instruments et de machines pour la taille des assises, pour leur transport, pour le percement des routes souterraines. Le philosophe méditera sur la destination de ces demeures colossales, sur la vanité des choses humaines, sur la cruauté froide et calculée de ces antiques despotes qui s'étaient plu à décimer des millions d'hommes pour occuper des bras à leur usage et à leur service. Il se réjouira peut-être, et poussera même un éclat de rire amer de Démocrite, en voyant que ces pyramides ambitieuses, où deux superbes monarques avaient préludé, pendant cinquante ans, à la pompe de leurs funérailles, frustrèrent les deux despotes pour qui s'étaient entassées ces masses indestructibles. Chéops et Chéphren n'y furent point inhumés ; craignant que l'indignation du peuple, épuisé et las de tant de maux et de souffrances amoncelés avec ces milliers de pierres, n'éclatât enfin comme la nue grosse de la foudre, et qu'après avoir servi leurs maîtres durant la vie, ce même peuple ne voulût les dépouiller après la mort, en les arrachant à cet asile sacré, ils avaient ordonné qu'on les enterrât en secret avec et sous la foule prolétaire. "Ainsi, comme le dit Bossuet, les constructeurs des deux grandes pyramides, oppresseurs de leur peuple, n'ont pas même joui de leurs tombeaux."
Mais en stigmatisant ces deux tyrans, l'histoire se désarme devant la troisième pyramide, celle de Mycérinus, qui, ayant horreur des cruautés de ses deux prédécesseurs, consola les Égyptiens de leur despotisme par la douceur de son règne. Il mourut lui-même avant l'achèvement de la pyramide, qui portait son nom sur la face septentrionale. Celle-ci avait été construite jusqu'à la quinzième assise avec la pierre noire thébaïque, tirée, dit Strabon, de la terre d'Éthiopie, plus dure pour ce travail, et aussi plus précieuse. Les reliques qu'elle renfermait n'en ont été exhumées que peu d'années passées, et le vaisseau qui en avait été chargé, et destiné pour l'Europe et l'Angleterre, fit naufrage sur les côtes du Portugal. La momie seule de Mycérinus fut transportée à Londres, où elle est déposée dans le Musée britannique."



extrait de Voyage en Orient : Grèce, Turquie, Égypte, 1855, par Amable Regnault (1798-1897),
historien, bibliothécaire et archiviste honoraire du Conseil d'État, membre de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon.