jeudi 22 octobre 2009

La technique de la bascule, inspirée de la théorie d'Hérodote, selon le Britannique Henry Perigal (1844)

Dans la revue Philosophical magazine, vol. 24, troisième série, de janvier 1844, j'ai trouvé cette théorie, me semble-t-il inédite en français, relative à l'élévation des blocs de pierre lors de la construction des pyramides (ou du site de Stonehenge). Pour les connaisseurs, elle aura toutefois un "petit air de déjà vu quelque part".
Elle a été développée par Henry Perigal (*), dans une communication adressée à la British Association for the Advancement of Science. Elle présentait apparemment des points communs avec une technique similaire mise au point, à la même époque, par un certain lieutenant-colonel Dansey pour des applications militaires, comme hisser un canon sur son engin de transport, ou un bateau de guerre pour le mettre en cale sèche sur un quai...
(*) Qui était cet inventeur ? À ce jour, sous réserve d'informations complémentaires, je pense qu'il pourrait s'agir d'un mathématicien britannique amateur (1801-1898), principalement connu pour sa preuve de "dissection" du théorème de Pythagore. Mais sans garantie aucune... Quoi qu'il en soit, la théorie est la suivante :



Description du procédé supposé avoir été adopté par les Égyptiens pour hisser les blocs de pierre, d'une assise à l'autre, dans la construction des pyramides.
Durant deux ou trois mille ans, ou même plus, cela a donné matière à étonnement et fut un sujet favori de conjectures et enquêtes : comment les anciens Égyptiens ont-ils procédé pour élever à leur place les énormes blocs de pierre ayant servi à construire les pyramides ? (...) De quel genre étaient les engins employés (pour autant qu'on en ait utilisé), quelles astuces (expedients) ont été adoptées pour élever les pierres très pesantes : voici un mystère qui a duré jusqu'à maintenant. Bien que diverses méthodes aient été suggérées, plus ou moins praticables, aucune de ces conjectures n'a été considérée comme une solution satisfaisante à ce problème qui a confondu les savants et les esprits ingénieux depuis bien longtemps.
[Après avoir cité Hérodote et sa célèbre théorie des "'machines faites de courts morceaux de bois", Henry Perigal poursuit : ] Bien que les pierres de la Grande Pyramide ne soient pas toutes de 30 pieds de long, comme l'affirme Hérodote, certaines mesurent plus de 40 pieds de long. (...) Il apparaît ici qu'il n'y a aucune évidence que les architectes des pyramides aient eu quelque pratique de dispositifs ou autres appareils complexes équivalents à ce que l'on pourrait appeler des machines ou des engins, selon l'acception moderne de ces mots. Au contraire, il semble beaucoup plus probable que leurs gigantesques entreprises furent accomplies à l'aide de moyens très simples. Cette simplicité (inférant la notion que les moyens furent évidents par eux-mêmes) fut peut-être la vraie raison du fait qu'aucun compte rendu ne fut gardé, ni transmis à la postérité, de leur "mode opératoire". Avec cette conviction, en supposant que la relation d'Hérodote soit fondée sur des faits réels, je me suis efforcé de découvrir de quelle manière de tels blocs énormes ont bien pu être élevés, d'une assise à l'autre, simplement à l'aide de cours morceaux de bois. Puis l'idée m'est apparue qu'ils ont pu être élevés grâce au procédé suivant : chaque bloc de pierre, taillé et prêt à l'emploi avant de quitter la carrière, était transporté sur le Nil (notamment en période d'inondations) sur des radeaux ou autres embarcations appropriées, jusqu'à la chaussée décrite par Hérodote. Sur cette chaussée, il était tiré sur des rondins ou sur des traîneaux si la pierre était lisse et polie, par des hommes ou des animaux, jusqu'à un emplacement adéquat à proximité de la pyramide. [Lorsqu'on en avait besoin], on le transportait sur la première assise de la pyramide, à l'aide de rondins. On utilisait des cales pour glisser les rondins dessous, si le sol était du rocher solide ; sinon, la terre était enlevée de dessous la moitié du bloc, le responsable de la manœuvre (director) ou le "surintendant" s'étant placé sur le bord opposé pour empêcher le bloc de basculer trop rapidement.


 





Lorsque le responsable de la manœuvre se déplaçait sur l'autre côté du bloc, celui-ci, déséquilibré par ce poids supplémentaire, basculait dans le trou pratiqué sur le sol, pendant que des rondins étaient placés sous l'autre moitié du bloc.
Lorsque le responsable de la manœuvre faisait marche arrière, le bloc basculait vers les rondins et pouvait alors être transporté au pied de la pyramide. (...)


 

 


Commençait alors le procédé d'élévation du bloc. Tous les rondins, sauf un, étaient enlevés : celui qui restait devait être le plus près possible sous le centre de gravité. Le bloc de pierre basculait comme précédemment, pendant que des tasseaux ou des planches étaient glissés dessous, ainsi qu'un autre tasseau, beaucoup plus étroit, pour servir de pivot, tous étant de même longueur, adaptée à la largeur du bloc.
Lorsque le responsable de la manœuvre se déplaçait de l'autre côté du bloc, celui-ci basculait du côté des tasseaux ; d'autres planches étaient alors glissées sous [le côté libéré], parallèles [à celles déjà en place], plus nombreuses et sur une plus grande hauteur, ainsi qu'un nouveau pivot étroit sur lequel le bloc basculerait...
(...) Pour parler d'une façon figurée, le bloc de pierre était fait pour s'élever lui-même au moyen de son propre poids.
De cette manière, à l'aide d'une petite douzaine de planches, deux hommes (l'un se déplaçant d'un côté à l'autre du bloc, pendant que l'autre mettait en place les planches) suffisaient pour transporter jusqu'au sommet de la Grande Pyramide les plus grosses pierres utilisées pour sa construction. Ceci corrobore l'assertion des prêtres égyptiens, telle que relatée par Hérodote, selon laquelle "les pierres étaient élevées d'assise en assise, à l'aide de courts morceaux de bois (...)".
En conclusion, Henry Perigal avoue ne pas posséder de preuve certaine que cette technique fut réellement appliquée par les bâtisseurs égyptiens ; il n'en pense pas moins que sa théorie est hautement probable ("something like presumptive evidence of its probability").
Source : Google livres

"L'érection [de la Grande Pyramide] paraîtrait aujourd'hui au-dessus des forces des plus grandes sociétés européennes" (duc de Raguse -18e-19e s.)

Illustration extraite de answers.com
Au cours d'un voyage effectué en Égypte, dont le récit a été publié en 1834-1835, le Maréchal Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse (1774-1852), put revivre l'admiration qu'il ressentit lorsqu'il découvrit pour la première fois les pyramides de Guizeh, lors de la campagne menée par Bonaparte.
À noter particulièrement, dans cette relation, l'observation faite par le duc de Raguse des conduits "étroits et profonds" qui ont déjà fait l'objet d'exploration. On remarquera également que l'auteur reprend un détail technique (partiellement erroné) mentionné dans d'autres relations : l'un des deux conduits de la Chambre du Roi "va en s'élevant", alors que l'autre "va en s'abaissant".

J'étais impatient de voir de près ces monuments gigantesques, les plus extraordinaires que jamais les hommes aient construits. L'étendue et la difficulté des travaux ont exigé une accumulation de moyens proportionnés, et par conséquent immenses : il a fallu, pour élever ces édifices, sans utilité pour les vivants, une constance inouïe, et que leurs fondateurs pussent disposer d'une foule innombrable d'esclaves. L'érection des pyramides n'a pas été le caprice bizarre d'un seul souverain, non plus qu'une entreprise isolée et unique ; ce fut l'accomplissement d'une pensée qui tenait aux croyances religieuses les plus profondes, relativement à l'avenir. Ces croyances étaient universelles, car chacun réalisa la même pensée suivant ses facultés, et il en résulta ce nombre considérable de pyramides, grandes ou petites, encore existant aujourd'hui, ou dont on retrouve les débris. Ces idées n'avaient pas pris naissance en Égypte : elles appartenaient aux peuples primitifs de la vallée du Nil, puisque l'île de Méroë, dans le Sennaar, plaine sortie du sein des eaux avant l'Égypte, est remplie de monuments semblables.
L'impression que les pyramides de Ghizéh font éprouver varie d'une manière singulière, selon la distance d'où on les voit. En remontant le Nil, dès qu'on les a découvertes à l'horizon, elles grandissent constamment à l'œil, à mesure qu'on avance vers le Caire ; près de cette ville on dirait que ce sont des montagnes, et quand on réfléchit que ces montagnes si régulières sont sorties de la main des hommes, l'étonnement s'unit à l'admiration. C'est ce que nous éprouvâmes, il y a trente-huit ans, quand nous nous disposions à combattre à leur ombre et que Napoléon nous disait : "Soldats, du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent !"
C'est du Caire que les pyramides apparaissent dans toute leur gloire. Digne ornement d'un pays dont les souvenirs ont tant d'éclat et remontent si haut dans les siècles écoulés, elles sont là comme pour rendre témoignage de ce que fut cette contrée que nous avons peine à comprendre, et qui exerça sur le monde une puissance que son étendue et sa population ne semblaient pas lui promettre. Une résidence habituelle au Caire accoutume à regarder les pyramides comme une des nécessités de cette terre, comme une parure qui lui est propre ; on ne conçoit pas que le paysage puisse en être dépouillé, elles en font partie comme un ouvrage de la nature.
À mesure qu'on approche des pyramides on croirait qu'elles s'abaissent et que leurs dimensions s'amoindrissent. Soit que l'œil s'habitue à leur aspect imposant, soit que le désert uni et monotone qui les entoure, n'offrant aucun point de comparaison, empêche d'apprécier leur masse énorme, il est certain que l'effet qu'elles produisent va toujours en s'affaiblissant. On le sent et l'on s'en étonne, sans pouvoir se soustraire à celte impression ; mais elle est passagère. Quand on arrive jusqu'à les toucher, quand on lève la tête et que les regards s'élancent vers leur sommet, lorsqu'enfin on en fait le tour et qu'on mesure ainsi leur étendue, la surprise renaît, et, en se rappelant les plus grands monuments que l'Europe possède, on se dit que si l'église de Saint-Pierre de Rome ou celle de Strasbourg étaient transportées ici, la croix qui les domine ne serait pas de niveau avec la plate-forme ; que si le Louvre était adossé à cette pyramide, le faîte ne correspondrait pas à la moitié de sa hauteur ; alors l'admiration subjugue, et ce que vous voyez a le prestige d'une illusion des sens.
Les dimensions des pyramides sont connues, ainsi je n'en dirai rien. Elles s'élèvent sur le rocher, dont quelques portions se révèlent dans l'intérieur, et l'on doit croire que les premiers travaux furent faits autour d'une saillie formant un noyau de cent cinquante pieds de hauteur. Un rocher sculpté en forme de sphinx, et en partie ensablé, semble être le gardien de ces monuments. Il est à supposer que cette figure indique à peu près la hauteur qu'avait le rocher avant l'excavation qui fut pratiquée pour y asseoir le monument.
Les pyramides ont été bâties avec des matériaux pris sur place ou dans d'autres carrières de la chaîne libyque ; mais on employa aux revêtements extérieurs, et à ceux des galeries, des pierres de choix tirées du mont Moqattam. Indépendamment de leur nature, qui l'indique, une inscription existant dans ces carrières, et que notre illustre Champollion a expliquée, le dit d'une manière formelle.
Les pierres sont grandes et taillées régulièrement. Leur épaisseur varie de deux à trois pieds ; elles ont une largeur à peu près égale, et trois ou quatre pieds de long ; leur cube est donc de douze, quinze et vingt pieds. Elles sont placées en retrait et présentent une suite de gradins d'une hauteur différente, selon l'épaisseur des pierres, ce qui facilite la montée et la descente. Rien ne les lie entre elles : il n'y a ni mortier ni crampons ; mais comme leur taille est bonne, l'assiette en est solide. Un revêtement en pierres lisses les recouvrait : on peut en voir les restes dans la partie supérieure de la seconde pyramide ; la grande en a été entièrement dépouillée. Deux de ses arêtes, celles opposées, qui regardent le sud-ouest et le nord-ouest, sont assez fortement endommagées ; les deux autres sont intactes. La base de la pyramide est recouverte de sable, ce qui en diminue à l'œil la hauteur de soixante pieds environ. La plate-forme est carrée, et, de ce point, la vue est immense : elle embrasse une grande partie de la Basse-Égypte.
Cette plate-forme est couverte de noms : je fus fort étonné d'y trouver le mien, que cependant, en 1798, je n'y avais pas inscrit. Parti de Ghizéh, avec le général Desaix, pour aller voir les pyramides, un accident me força de rétrograder, et me priva du plaisir que je m'étais promis. J'ignore qui m'a suppléé en cette circonstance. J'y ai gravé de nouveau mon nom en 1834, et ainsi il s'y trouve maintenant deux fois, avec l'indication de deux époques bien éloignées l'une de l'autre, et suivi de titres différents.
Nous pénétrâmes dans l'intérieur par un boyau étroit qui descend d'abord et se relève ensuite, et dans lequel on ne peut avancer qu'en rampant sur les mains et sur les genoux. La chaleur y est extrême. Ayant oublié mon thermomètre, je ne pus prendre la température de ces souterrains.
Après avoir monté péniblement pendant assez longtemps, on arrive à une chambre sépulcrale, située au centre de la pyramide, et qui a trente-deux pieds de long sur seize de large : elle est entièrement revêtue de granit noir du plus beau poli ; le plafond est du même granit et composé de bandes mises dans le sens de la largeur. Au fond de la chambre est un très beau sarcophage de granit noir. On l'a trouvé vide, car cette pyramide avait été anciennement ouverte et visitée, soit par les Perses, soit par les Grecs ou les Romains : rien n'a pu mettre les cendres qu'elle renfermait à l'abri de la profanation des hommes.
Une chose remarquable, c'est qu'il y a, dans l'épaisseur de la pyramide, deux conduits étroits et profonds, dont l'entrée est placée dans la chambre sépulcrale ; ils ont un pied et demi de largeur ; l'un va en s'élevant, et l'autre en s'abaissant. Des sondes ont été poussées à une distance de quatre-vingt-dix-sept pieds, sans qu'on en ait atteint l'extrémité. Il est assez probable qu'ils arrivaient anciennement à la surface extérieure.
Quels en étaient le but et l'usage ? Au moment où le corps du roi Chéops fut déposé dans son tombeau, des hommes se dévouèrent-ils à sa garde et furent-ils enfermés avec lui ? Ces conduits étaient-ils destinés à leur donner de l'air et des aliments ? Ou bien servaient-ils, au moyen de quelques procédés, à produire des effets d'acoustique qui passaient pour des oracles ? Il n'y a guère de solution à obtenir, ni d'explications satisfaisantes à donner.
Une autre chambre sépulcrale existe au dessous de la première : c'est à ces deux chambres, aux deux conduits dont je viens de parler, au canal étroit qui sert de chemin pour pénétrer, et à un puits profond qui descend jusqu'au niveau du Nil, que se bornent toutes les découvertes faites dans cette pyramide, dont l'érection paraîtrait aujourd'hui au-dessus des forces des plus grandes sociétés européennes, et qui fut l'œuvre, plusieurs fois renouvelée, d'un petit peuple.
La seconde pyramide est à peu près de la même grandeur que la première ; à la vue on ne remarque aucune différence. Seulement les matériaux sont moins beaux, les pierres de plus petites dimensions, les assises moins régulières, et la maçonnerie n'est pas aussi soignée.
Toutes les dégradations que ces monuments ont subies sont l'ouvrage des hommes beaucoup plus que celui des siècles. Cependant, dans toutes les pyramides, les arêtes tournées vers le sud-est et le nord-ouest sont les plus dégradées. C'est un effet singulier qui doit être le résultat de l'action de l'atmosphère et de la direction des vents.
Cette seconde pyramide fut ouverte par Belzoni. Comme dans la première, des couloirs rapides et étroits conduisent à une chambre sépulcrale où se trouvait un sarcophage, dont le couvercle était brisé. Il renfermait des ossements que l'on a jugé être ceux d'un bœuf, ce qui autoriserait à penser que le dieu Apis partageait quelquefois avec les rois d'Égypte la gloire d'avoir une pyramide pour tombeau. Une inscription arabe fit connaître à Belzoni que cette pyramide avait déjà été ouverte du temps des califes.

La troisième est d'une dimension beaucoup plus petite ; mais les matériaux qui ont servi à l'élever sont aussi beaux que ceux de la grande, et de plus elle était revêtue, non de pierres calcaires, mais de morceaux de granit rouge qui gisent encore auprès d'elle ; ils n'ont pu se trouver ainsi amoncelés que par les barbares qui ont détruit ces monuments.

mercredi 21 octobre 2009

"Il n'y a point de prince sur la terre qui puisse faire des ouvrages semblables" (Jean de Thévenot - 17e s.)

Extraits du livre second de la Première partie du Voyage de Mr de Thévenot au Levant, où l'Égypte est exactement décrite avec ses principales villes et les curiosités qui y sont, du voyageur français Jean de Thévenot (1633-1667) :
"L'Égypte a eu autrefois des rois si puissants, et qui ont entrepris de si grands ouvrages, qu'il ne faut point s'étonner si malgré le temps qui dévore tout, il en est resté quelques pièces jusqu'en nos jours, ou plutôt il faudrait s'étonner qu'il reste si peu de chose de tant de magnificences qui ont autrefois fait renommer l'Égypte par tout le monde : mais il n'y a rien qui ait mieux bravé le temps que les pyramides qui se voient près du Caire ; elles sont sans doute bien dignes d'être vues, puisqu'elles ont mérité d'être mises au rang des merveilles du monde.
(...) nous arrivâmes aux pyramides qui sont éloignées du Caire de trois lieues. Les pyramides, que les Turcs appellent Pharaon Dataglary, et les Arabes Dgebel Pharaon, c'est-à-dire montagnes de Pharaon, sont trois principales, lesquelles se voient toutes trois du Caire, et même de bien loin au delà. Il y en a d'autres, comme celles des momies (...) et encore plusieurs qui ne sont pas considérables. De ces trois pyramides, l'une est petite à l'égard des deux autres, et fermée ; les deux autres sont grandes, et plusieurs doutent, non sans raison, laquelle est la plus grande des deux ; toutefois il est certain que la plus grande est celle qui est ouverte, et sur laquelle on monte, et on entre aussi dedans. L'autre est fermée et par conséquent on n'y saurait entrer, ni monter. On dit qu'autrefois il y avait auprès de l'entrée de celle qui est ouverte, une grosse pierre taillée exprès pour boucher l'ouverture, lorsque le corps qui y devait être mis serait dedans, laquelle eût bouché si juste qu'on n'eût pu reconnaître ou distinguer ni le lieu qui était bouché ni la pierre qui le bouchait, mais qu'un Bacha fît enlever de là cette pierre qui était fort grande, afin qu'on n'eût point occasion de fermer cette pyramide.
(...) cette pyramide a 208 degrés de grosses pierres, dont l'épaisseur fait la hauteur du degré de quelque deux pieds et demi, l'un portant l'autre, car il y en a qui sont plus épaisses, comme j'en ai mesuré quelques-unes qui ont plus de trois pieds : ce nombre de degrés a été remarqué de plusieurs, quoi qu'il y en ait qui en trouvent moins, d'autres plus, et même un homme y retournant une seconde fois ne trouvera pas le même nombre que la première fois, s'il ne commence à monter au même endroit, parce que des coins tirant vers le milieu de la face, il y a une petite colline qui s'est faite des sables que le vent a portés là, laquelle couvre plusieurs degrés que ne comptent point ceux qui montent par là : outre que la difficulté de monter fait souvent méconter, car il faut mettre les genoux dessus plusieurs degrés à cause de leur hauteur, et puis il y en a qui comptent des demi-degrés pour des degrés entiers. Plusieurs croient que ces degrés n'ont été faits que par le temps qui a mangé les pierres, mais apparemment il ne les aurait pas mangés si justes, quoi qu'il est certain qu'il y en mange beaucoup, comme on peut voir par les morceaux qui sont en bas tout à l'entour.
La hauteur de cette pyramide est de 520 pieds, la largeur est de 682 pieds en carré ; étant environ au milieu de la hauteur de la pyramide, on trouve à un des angles lequel regarde entre l'Orient et le Septentrion qui est le lieu par où je conseille de monter, une petite chambre carrée dans la pyramide ; il n'y a rien à y voir, on peut seulement s'y reposer si on est las, et je ne désapprouve pas ce que plusieurs font, qui portent une petite coucourde pleine de vin pour se rafraîchir quand on est arrivé à ce lieu, ou en haut, car on a l'estomac bien lassé ; lorsque vous êtes arrivé au haut, vous vous trouvez sur une belle plate-forme, d'où vous avez une fort belle vue ; cette plate-forme, qui d'en-bas vous semble une pointe, est de douze belles grandes pierres, ayant en carré 16 pieds et deux tiers, il y manque quelques pierres, et il faut croire que quelques personnes les ont poussées d'en-haut, car le temps ne peut avoir fait cela : au reste il est bien vrai qu'un homme jetant une pierre d'en-haut, elle ne tombera point hors des degrés de la pyramide à moins qu'il ne soit extraordinairement fort (...)


[L'auteur décrit ensuite sa découverte de l'intérieur de la pyramide

Avant que monter la montée intérieure, on trouve à droite un méchant trou qui conduit assez loin ; il n'a pas apparemment été fait exprès, mais seulement par la ruine du temps ; son bout est un cul-de-sac aussi étroit que le commencement. Ensuite, ayant monté par la montée susdite la longueur de quelque cent onze pieds, on trouve comme deux allées, une basse qui est parallèle à l'horizon, et l'autre haute, qui monte et est inclinée comme les précédentes ; à l'entrée de la première allée est un puits, dont je parlerai ci-après. Cette allée basse a trois pieds trois pouces en carré, et conduit à une chambre qui n'est pas beaucoup éloignée, dont le plancher ou la voûte est faite en dos d'âne, et proche d'icelui, ou du moins assez haut, plusieurs disent qu'il y a encore une fenêtre qui conduit dans d'autres lieux, mais que pour y monter il faudrait une échelle ; pour moi je soutiens que cette fenêtre n'y est point, sauf le respect de ceux qui veulent qu'elle y soit, et il faut qu'ils aient pris pour une fenêtre une certaine humidité qui est environ en cet endroit, car j'y ai été trois fois exprès pour trouver cette fenêtre, j'y portais à toutes les fois une échelle de corde que j'avais fait faire avec des crochets pour y monter, et ayant regardé fort attentivement avec plusieurs flambeaux de tous les cotés, ni moi ni tous ceux qui étaient avec moi ne l'ont jamais pu trouver.

[Poursuivant son exploration jusqu'à la Chambre du Roi, Jean de Thévenot observe :

Il y a au bout de cette salle un tombeau vide, qui est tout d'une pierre seule qui sonne comme une grosse cloche ; elle a de largeur trois pieds un pouce, de haut trois pieds quatre pouces, et sept pieds deux pouces de long ; elle a plus de 5 pouces d'épais, et est fort dure. Cette pierre a la façon de porphyre, et est fort belle quand elle est polie ; c'est pourquoi plusieurs en rompent pour en faire des cachets, mais il faut avoir bon bras et bon marteau pour en avoir un petit morceau.
Les murailles de la salle sont revêtues de pierres de même façon, quoi qu'elles ne semblent pas à quelques-uns si fines, mais c'est la même chose. Chacun tient communément que cette tombe avait été faite pour ce Pharaon, lequel par la permission de Dieu fut noyé dans la mer Rouge avec toute son armée, en poursuivant les Juifs qui étaient alors le peuple élu de Dieu. Quant à ce que plusieurs personnes doutent si cette tombe a été mise là avant que la pyramide fût bâtie, il ne faut ce me semble point douter qu'elle n'y ait été posée avant qu'on eût achevé la pyramide, car encore que l'entrée soit assez large pour cette tombe, cette montée qui succède aussitôt après la descente aurait empêché qu'on ne l'y eût pu porter.
Pour ce qui est du puits, dont j'ai parlé ci-dessus, et auquel personne n'est jamais descendu, qu'on sache , jusqu'au mois de septembre de l'année 1652, que le R. P. Elzear Capucin y descendit avec quelques autres personnes. Voyant le danger qu'il y avait d'y descendre, je ne le voulus point faire, quoi que j'eusse porté des cordes exprès, ayant principalement su par la relation du R. P. Elzear qu'il n'y avait rien de curieux, mais un gentilhomme écossais avec lequel j'étais se lia avec des cordes, et ayant pris une bougie allumée, nos Maures le dévalèrent dedans. C'est la seconde fois qu'on y a entré. (...) Ce puits apparemment n'a été fait pour autre chose que pour y descendre des corps, qu'on déposait dans des cavernes qui sont sous la pyramide. (...)

Pline, parlant de ces pyramides, dit que celle qui est ouverte fut faite par 370 000 hommes dans l'espace de vingt ans, et qu'il y fut dépensé 1800 talents seulement en raves et oignons, choses qui trouvent beaucoup de créance dans l'esprit de ceux qui ont vu ces admirables pièces, où il y a des pierres si prodigieusement grosses, et si haut élevées, qu'il fallait qu'il y eût des machines fort extraordinaires pour cela, et chacun sait que les anciens Égyptiens étaient mangeurs d'oignons, et même les Juifs les regrettaient tant dans le désert, et encore à présent ils tiennent fort de leurs aïeux, car ils aiment fort les raves et les légumes...

Véritablement ces pyramides sont des merveilles des anciens rois d'Égypte, lesquels étaient en bâtiments les plus superbes de tous ceux de leur temps, et je crois sans faire tort à personne, qu'il n'y a point de prince sur la terre qui puisse faire des ouvrages semblables, tant pour la difficulté de mettre tant de grosses pierres l'une sur l'autre, jusqu'à une hauteur prodigieuse, comme pour la longueur du travail. Plusieurs s'étonnent fort d'où on peut tirer ces grosses pierres, et en si grande quantité, vu que tout à l'entour ce n'est que sable, mais ils n'ont pas pris garde que sous ce sable est la roche vive, d'où on tirait ces pierres, outre qu'il y a plusieurs montagnes circonvoisines où la pierre ne manque pas, quoi que quelques-uns disent qu'on les amenait du Saïde sur le Nil. Il y a quelques personnes qui croient que ces pyramides étaient autrefois plus élevées dessus la terre qu'à présent, mais que le sable en a caché une partie de la base, et il y en a quelque apparence, vu que le côté de la tramontane en est tout couvert jusqu'à la porte, et les trois autres côtés n'en ont point de même, ce qui donne sujet de croire que la tramontane soufflant avec plus de violence qu'aucun autre vent, a plus porté de sable à ce côté que les autres vents aux autres côtés. (...)"

mardi 20 octobre 2009

John Greaves, précurseur de l'égyptologie scientifique

La parution, en 1646, de l'ouvrage Pyramidographia : A Description of the Pyramids in Egypt marque assurément une date-clé de l'histoire de l'égyptologie.
Son auteur - l'astronome John Greaves (1602-1652) - était spécialiste de l'étude des poids et des mesures. Il avait également acquis, au cours de sa formation, de sérieuses connaissances dans les langues grecque, arabe et persane.
En 1638-1639, au cours d'un voyage qui le conduisit de Rome à Constantinople, il fit une halte en Égypte pour y effectuer des mesures scientifiques des pyramides du plateau de Guizeh.
Une lecture critique de différents auteurs anciens lui permit de conclure tout d'abord que la Grande Pyramide avait été construite par Khéops pour lui servir de tombeau (il ne s'agissait donc nullement d'un observatoire), puis que l'énorme masse du monument avait pour fonction la protection, en toute sécurité, du corps embaumé du pharaon, support de la transmigration de l'âme du défunt.
De ses observations de l'extérieur de la pyramide, John Greaves conclut que le monument était construit sur un tertre rocheux. Puis, "on aurait premièrement construit une large et spacieuse tour au milieu du carré de la base de la pyramide ; cette tour était aussi haute que le devait être toute la pyramide. Je m'imagine qu'aux côtés de cette tour on avait appliqué les autres parties de cette fabrique pièce à pièce, jusqu'à ce qu'on fût arrivé au premier degré." (cité par Jean-Philippe Lauer, in Le mystère des pyramides, Presses de la Cité, 1974, p. 44).
La découverte de l'intérieur de la pyramide fut pour John Greaves, compte tenu des moyens et connaissances de l'époque, très méticuleuse, sur fond d'exploit quelque peu aventureux : "Ayant longé cet étroit passage [la descenderie], des bougies à la main et non sans difficulté (car à l'extrémité nous dûmes ramper à plat ventre comme des serpents), nous aboutîmes à une place assez grande et d'une belle hauteur, mais perturbée ; elle avait été fouillée soit par curiosité, soit par cupidité, dans l'espoir de découvrir un trésor caché ; ou plutôt, sur l'ordre d'al-Ma'moun, le calife de Babylone à la réputation justifiée. Peu importe qui l'a fouillée, la question ne vaut pas d'être posée, pas plus que la place ne mérite d'être décrite, mais je ne voulais rien préjuger ; ce n'était qu'une habitation de chauves-souris d'une hideur et d'une grandeur (plus d'un pied de long) telles que je n'en ai pas du de pareilles ailleurs." (cité par Joyce Tyldesley, À la découverte des pyramides d'Égypte, éditions du Rocher, 2005, pp. 166-167 - traduction de Nathalie Baum)
Après avoir découvert et mesuré, à l'intersection où le couloir ascendant rejoint la Grande Galerie, le trou ouvrant sur le puits circulaire qui débouche en contrebas sur le couloir descendant, John Greaves pénétra dans la Chambre de la Reine (terminologie non utilisée par l'auteur), qu'il décrivit en ces termes : "Cette chambre s'étend d'est en ouest ; sa longueur est inférieure à vingt pieds, sa largeur est d'environ dix-sept pieds et sa hauteur, de moins de quinze pieds. Les murs sont entiers et recouverts de chaux. Le plafond, fait de larges pierres lisses, n'est pas plat, mais courbe, les pierres formant comme une sorte d'arc, ou plutôt un angle. Sur le côté est de cette chambre, il semble y avoir eu un passage conduisant à un autre endroit. Ce pouvait être le chemin emprunté par les prêtres pour pénétrer à l'intérieur du Sphinx (pour reprendre le terme de Strabon ou de Pline) ou de l'Androsphinx, comme l'appelle Hérodote, (...) qui n'est pas très loin en dehors de la pyramide.(...) Il se peut aussi que telle n'était pas la fonction [de cette ouverture] et que c'était plutôt une niche comme disent les Italiens, à l'intérieur de laquelle pouvait être placée quelque idole ou autre pièce d'ornementation architecturale (...)."
Puis, après avoir emprunté la Grande Galerie, John Greaves pénétra dans les deux antichambres précédant la Chambre du Roi (terminologie, une fois encore, non utilisée par l'auteur), puis dans la chambre dont il fit la description suivante : "Cette chambre riche et spacieuse, dans laquelle l'art semble avoir rivalisé avec la nature, le travail curieux n'étant pas inférieur aux riches matériaux, se situe comme si elle était au cœur et au centre de la pyramide, à égale distance de tous les côtés, et presque au milieu entre la base et le sommet [de la pyramide]. Le sol, les côtés et le plafond sont construits avec de grandes et très belles plaques de marbre thébaïque qui, si elles n'avaient pas été recouvertes et obscurcies par la fumée des bougies, apparaîtraient brillantes et reluisantes. (...) À l'intérieur de cette pièce merveilleuse (car je peux l'appeler ainsi à juste titre), comme dans un oratoire sacré, repose le monument de Khéops, ou Chemnis, d'un seul morceau de marbre, creux à l'intérieur et découvert sur le haut, résonnant comme une cloche. (...) Concernant la nature et à la qualité de la pierre de ce monument, elle est identique à celle dont est revêtue toute la chambre ; en brisant un petit fragment, j'ai clairement constaté qu'il s'agit d'une sorte de marbre moucheté de taches noires, blanches et rouges comme également mélangées, que certains auteurs appellent marbre thébaïque, mais qui est plutôt selon moi du porphyre (...)."
Quant à savoir comment le sarcophage royal a été mis en place, John Greaves relève le bien-fondé d'une telle question, compte tenu des dimensions du "monument" et de l'étroitesse des passages donnant accès à la Chambre du Roi. Puis il poursuit :"Nous devons en conséquence imaginer que ce fut à l'aide d'une machine (...), avant que l'oratoire ou la chambre fussent terminés et que le toit fût fermé."

Le texte de John Greaves peut être trouvé ici : http://www.archive.org/details/miscellaneouswo01bircgoog

Textes de Greaves traduits en français : cliquer ICI

dimanche 18 octobre 2009

Il fallait y penser !


Illustration extraite de W H Bartlett : The Nile Boat or Glimpses of the Land of Egypt

Dans la Description de l'Égypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française, tome 9, publiée par C.L.F.Panckouche, j'ai retrouvé cette "théorie" due à Ibrahîm Ben Ouessif Chah (citée par M. Langlès) :

Lors de la construction des Pyramides, après avoir posé une pierre, on enfonçait dans un trou, creusé au milieu, une verge de fer, dont l'autre extrémité s'adaptait ensuite dans la pierre supérieure que l'on avait eu soin également de percer par le milieu. On scellait ensuite le tout avec du plomb fondu. On fit une porte haute de 40 coudées à chaque pyramide. La porte de la pyramide orientale regardait l'orient et se trouvait à 100 coudées du centre de la muraille de cette pyramide. La porte de la pyramide occidentale regardait l'occident et était à 100 coudées du centre de la muraille. Celle de la pyramide peinte était au sud, et également à 100 coudées du centre de la muraille. Si l'on creusait au-delà de cette distance, on trouverait la porte du canal qui conduirait à celui de la pyramide même.
On éleva chaque pyramide à 100 coudées au-dessus du niveau du sol. Les 100 coudées dont nous parlons étaient des coudées royales, qui valent 500 de celles dont nous nous servons aujourd'hui. Chaque face de ces pyramides a 100 de ces anciennes coudées. Ensuite on polit la superficie à la hauteur de 300 de nos coudées.


samedi 17 octobre 2009

Plutôt les "machines" d'Hérodote que les "terrasses de terre" de Diodore de Sicile, selon Jean-Baptiste Rondelet (18e-19e s.)

Extraits du Traité théorique et pratique de l'art de bâtir, tome II, 1814, de Jean-Baptiste Rondelet (1743-1829) :


Ces monuments fameux ont été construits en blocage pour la masse ou le noyau, (...) mais [ils] avaient un double revêtement. Le premier en pierre de taille, disposée par gradins, et l'autre en marbre ou en granite, formant les surfaces extérieures qui étaient lisses et polies.
La plus grande de ces pyramides est dépouillée tout-à-fait de son revêtement de marbre ; il ne reste que celui en pierres de taille formant gradins. Ces pierres sont calcaires et d'une dureté moyenne, posées les unes sur les autres, sans mortier ; quelques-unes ont jusqu'à 30 pieds de longueur ou 10 mètres, sur 3 à 4 pieds de grosseur (10 à 12 décimètres). Plusieurs voyageurs instruits, qui ont examiné et mesuré toutes les parties de ce monument, avec beaucoup de soin, ont reconnu, par les différentes fouilles qui ont été faites pour pénétrer dans l'intérieur de la masse, qu'elle était formée de pierres irrégulières maçonnées arec une espèce de mortier composé de chaux, de terre et d'argile.
(...) Hérodote ayant parcouru l'Égypte avant qu'elle eût été subjuguée par les Grecs, il est probable qu'il a pu avoir des renseignements certains des anciens prêtres égyptiens, plus instruits que le vulgaire, qui paraissent du moins plus vraisemblables :
1°. Les machines de bois qu'il indique devaient dispenser d'échafauds ; ainsi ces terrasses de terre ou de nitre, dont parle Diodore, étaient inutiles.
2°. La manière dont on a découvert que le milieu de cette pyramide a été fait, indique que tous les débris de la taille des pierres ont été employés pour le remplissage du milieu, renfermé par les revêtements de pierre, de marbre et de granite.
3°. La chaussée qui a servi à conduire ces pierres, depuis le Nil jusque sur l'éminence où elles sont placées, est décrite par Hérodote d'une manière à faire croire qu'elle existait encore de son temps, puisqu'on en voit encore des restes.
(...) Relativement à l'art de bâtir, la construction des pyramides, ainsi que de tous les autres édifices et monuments bâtis par les Égyptiens, avant la conquête d'Alexandre le Grand, prouve d'une manière évidente que les anciens Égyptiens ne connaissaient pas l'art de faire des voûtes, soit de maçonnerie ou de pierres de taille.
Quant à la manière dont les matériaux qui composent ces pyramides ont été transportés et mis en place, je pense que c'était par le moyen de plans inclinés, sur lesquels on les traînait à force d'hommes, (...) avec des treuils ou des cabestans. La fameuse chaussée, dont parle Hérodote, en est une preuve, ainsi que la manière dont il s'explique en parlant de la grande pyramide, construite d'abord par gradins, et revêtue ensuite avec de grandes pièces de marbre de 30 pieds de longueur.
Le procédé qu'il indique est fort simple, et c'est, selon moi, celui qui convenait le mieux, eu égard à la grande quantité d'hommes qu'on y employait.
Ces machines de bois courts qu'on plaçait sur les gradins, pour élever les pierres de l'un à l'autre, paraissent être des cabestans et des plans inclinés qui remplissaient les angles compris entre les gradins.
En commençant l'opération du revêtement par le haut, on avait la facilité de pouvoir terminer successivement les parties supérieures, sans courir le risque de les endommager en travaillant aux parties inférieures. Ce procédé avait de plus l'avantage de dispenser d'échafauds, parce que chaque gradin en tenait lieu. Il est probable que les côtés des marbres qui devaient former la surface inclinée de la pyramide n'étaient qu'ébauchés, et qu'on les finissait sur place, après que chaque rang était fini de poser, en les raccordant avec les parties déjà faites.

vendredi 16 octobre 2009

"Les impressionnants résultats de l'architecture égyptienne qui repose pourtant sur des technologies souvent très élémentaires" (Dimitri Laboury)


Dans son ouvrage L'Égypte pharaonique, Le Cavalier Bleu, 2001, 128 pages, Dimitri Laboury, chercheur au Fonds National pour la Recherche Scientifique (université de Liège), docteur en histoire de l'art et archéologie de l'Égypte pharaonique, souligne l'"éblouissement exercé par l'Égypte antique" dans "l'univers mental de l'Occident"... mais au détriment parfois (souvent ?) de l'objectivité concernant la civilisation pharaonique. D'où de fréquentes "idées reçues", au besoin alimentées par notre propre système culturel. Sont ainsi passées en revue et à l'épreuve de la critique des assertions telles que : "L'expédition de Bonaparte est à l'origine de la redécouverte de l'Égypte antique", "Les anciens Égyptiens étaient obsédés par la mort", "Les pharaons étaient adorés comme des dieux", "Les artistes égyptiens ignoraient la perspective", etc.

Sous la rubrique "Arts et techniques", un chapitre porte pour titre "La construction des pyramides reste une énigme". Selon l'auteur, les affabulations liées à la construction des pyramides de Guizeh remontent aux anciens Égyptiens ; puis les "légendes" furent reprises par le monde occidental, en premier par Hérodote qui entourait la manière dont fut édifiée la pyramide de Khéops "de mystères, de chambres secrètes, d'innombrables travailleurs opprimés"... Ces idées furent ensuite relayées par Flavius Josèphe, puis par John Greaves et, finalement, par les "fantasmes des pyramidiots"...

Alors ? Comment furent réellement construits les "monuments d'éternité", compte tenu notamment du problème du transport des lourdes charges sur de longues distances ? La réponse de Dimitri Laboury est la suivante :"Dans cette entreprise, le Nil (...) fut fort utile, et, sur terre, [les Égyptiens] eurent recours à une technique largement répandue dans l'histoire de l'architecture - tant en Mésopotamie, qu'en Grèce ou au Mexique - qui consiste à faire glisser lesdites charges sur des rampes afin d'éviter de devoir les soulever."

Puis l'auteur développe les sources d'une telle théorie : des vestiges archéologiques de rampes, une scène de la tombe du Vizir Rekhmiré et un extrait du papyrus Anastasi I. Il poursuit :"(Les rampes) qui subsistent aux abords des monuments inachevés ou des carrières peuvent atteindre une longueur de 10 km et une inclinaison de 12 à 18 degrés. Elles sont constituées de deux murs parallèles, souvent en briques crues, dont l'intervalle était rempli de déchets de construction couverts d'un sol de limon qui, humidifié, permettait de faire glisser facilement de lourdes charges. En fonction de ses dimensions, cette structure pouvait être renforcée par des madriers ou, plus régulièrement, par un système de caissons qui la rigidifiaient. Des vestiges de telles rampes, parfois organisées en véritables réseaux, ont été retrouvés contre plusieurs pyramides, y compris, récemment, contre celle de Khéops. Ils révèlent notamment que les architectes égyptiens n'ont pas toujours utilisé le même type de rampe pour toutes les pyramides et qu'ils ont adapté ce système en fonction de la taille de l'édifice, de sa situation relative par rapport aux carrières, de son type de maçonnerie..." (op.cit. p. 102)

Puis, sans oublier de rappeler que le perfectionnement des techniques mises en œuvre dans la construction de la Grande Pyramide fut tributaire des essais et erreurs sur de chantiers antérieurs - d'où la nécessité de "relativiser le caractère exceptionnel de la sépulture (...) de Khéops" -, Dimitri Laboury souligne "les impressionnants résultats de l'architecture égyptienne qui repose pourtant sur des technologies souvent très élémentaires", grâce à une excellente organisation du travail et de la main-d'œuvre...

Au terme de ces développements, même en passant au travers des mailles des "idées reçues", on peut quand même se demander si la sempiternelle "énigme" de la construction des pyramides a bel et bien trouvé sa solution. Pas certain ! Quant aux rampes de 10 km de longueur... Posons pour le moins un point d'interrogation.

jeudi 15 octobre 2009

"Tout est mystérieux dans la construction et la distribution" de la Grande Pyramide (E. Jomard)




Dans ses "Remarques et recherches sur les pyramides d'Égypte", publiées dans la "Description de l'Égypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française", volume 9, publiée par C.L.F. Panckoucke, 1828, François-Edme Jomard propose sa relecture des textes d'Hérodote et de Diodore de Sicile. Voici quelques extraits suivants
de ce texte qui est une véritable "leçon de choses" sur les pyramides. On y remarquera ces précisions :
- la Grande Pyramide fut-elle un tombeau ? Pas certain ! En tout cas, ce n'était pas sa seule destination ;
- les Égyptiens connaissaient l'usage de la "poulie" ;
- l'"absorption de l'ombre" dans la pyramide de Khéops : reste d'une "tradition locale".

"On a beaucoup disserté sur le procédé employé dans la construction [de la Grande Pyramide], mais on pouvait s'en tenir à la description de l'historien [Hérodote]. Le travail du revêtement seul semble offrir un sujet de doute, savoir s'il y avait par chaque gradin une de ces machines en bois qu'il dit avoir servi à élever les pierres, ou si la même servait successivement : difficulté qui n'est d'aucune importance. Il suffit de savoir que ces machines se déplaçaient aisément. On ne peut guère douter que le revêtement, c'est-à-dire le ravalement des pierres, fût commencé par le sommet ; je pourrais m'étendre sur ce sujet, mais il a été traité par M. Coutelle, et je renvoie à son mémoire. Ce serait aussi le lieu de rechercher en quoi consistait la machine à élever les matériaux, voilà un champ ouvert aux conjectures ; que ce fût une grue ou quelque autre chose de semblable, il est très probable qu'elle était garnie de poulies. Du moins, les poulies qu'on a trouvées dans les tombeaux permettent de le supposer : mais je n'irai pas plus loin, et je n'imiterai pas ceux qui ont donné le dessin de la machine en coupe et en élévation. (...)

Il me semble qu'on a allégué à tort le passage d'Hérodote, comme une preuve que la pyramide avait été construite pour servir de tombeau. Ce fait ne se voit dans aucun des treize chapitres consacrés à ces monuments. C'est même avant de parler de la pyramide de Chéops qu'il rapporte que ce roi destina à sa sépulture des chambres souterraines ménagées dans la colline ; cette sépulture était dans une île formée par un canal tiré du fleuve, avec des conduits en maçonnerie. Ainsi, la colline renfermant le tombeau est bien celle des pyramides ; voilà tout ce qu'il y a de commun entre elles et lui : mais le souterrain du tombeau, mais l'île et le canal qui l'entourait pouvaient être partout ailleurs que sous la pyramide même. Si donc le texte d'Hérodote a été bien compris, je suis surpris qu'on ait tiré de notre auteur la conclusion dont il s'agit ; c'est sans doute parce qu'on a voulu rapprocher le fait du puits de la pyramide de celui des chambres souterraines d'Hérodote, deux circonstances qui n'ont pas une connexion nécessaire (...).

La pyramide de Chéphren, dit Hérodote, n'avait pas, comme celle de son frère Chéops, de chambres souterraines ni de canal tiré du Nil se déchargeant dans l'intérieur ; doit-on inférer de ces expressions que sous la première pyramide était un tombeau souterrain, et que les eaux du fleuve arrivaient jusque là ? Je ne le pense pas ; du moins une sorte d'obscurité qui règne dans le passage ne permet guère d'en tirer cette conséquence. Il est possible même d'admettre que les eaux du canal occidental ont été amenées sous la colline jusqu'à une certaine distance, sans qu'on soit obligé d'en conclure qu'elles avaient été conduites sous le centre de la pyramide.

(...) Ainsi qu'Hérodote, il [Diodore de Sicile] assure que les pierres ont été apportées de l'Arabie, mais il explique d'une manière beaucoup plus vague le procédé de la construction ; car on ne peut se faire une idée bien nette des terrasses qui, dit-il, ont servi à élever la pyramide, et l'on ne peut guère admettre que les Égyptiens aient ignoré l'art d'échafauder.

(...) Je conviens que la perfection du travail et de la construction peuvent s'expliquer par le degré auquel était parvenue alors l'architecture, et que toute espèce de monument public devait être exécuté avec la plus grande attention ; mais ici il y a surabondance de soins, de précautions minutieuses pour la solidité, pour le fini de l'appareil ; !'architecte a été guidé par l'astronome, et l'appareilleur par le géomètre. D'autres, avant moi, ont douté que la pyramide ait été faite pour servir de tombeau, mais on a eu tort de nier qu'aucune partie de l'édifice ou du voisinage ait reçu cette destination : c'est une distinction qu'il me paraît important d'établir.

(...) il reste toujours à expliquer, dans cette unique destination [un tombeau] attribuée à la Grande Pyramide, non pas seulement pourquoi une si prodigieuse accumulation de pierres, mais pourquoi toutes ces galeries, tout ce luxe de construction des chambres et des canaux, enfin ce puits dont on ignore l'issue ou l'extrémité inférieure ? La petite chambre centrale présente-t-elle rien qui rappelle les salles successives et les galeries des hypogées de Thèbes et toute cette distribution pompeuse des tombeaux des rois ? Cette cuve ou prisme creux en granit, avec son extrême simplicité et son étroite dimension, a-t-il quelque rapport avec eux, peut-il se comparer aux sarcophages de ces tombes royales, et a-t-il jamais eu leur destination ? Celte cuve était-elle un tombeau, ou un simulacre, ou bien était-ce une sorte de vase particulier, ayant un tout autre objet que de recevoir la momie du prince ? Admettre la supposition qu'il y ait été réellement renfermé, ne serait-ce pas abandonner le témoignage d'Hérodote, lequel dit en termes formels et positifs que le lieu de la sépulture du roi était une île formée par un canal, et pratiquée dans les souterrains creusés dans la colline des pyramides ? Et Diodore ne dit-il pas qu'aucun des deux rois qui firent faire les grandes pyramides n'y fut enseveli, et que leurs corps furent déposés dans des lieux secrets ? Il n'est donc nullement prouvé que la prétendue chambre du Roi ait jamais renfermé le corps du prince, quel qu'il soit, à qui est due la grande pyramide. Après cela, il paraît inutile d'examiner si la figure d'une pyramide avait été choisie par les Égyptiens pour servir de tombeau (ainsi que le pensait Greaves), comme étant la forme de structure la plus inébranlable.


Tout est mystérieux, je le répète, dans la construction et la distribution du monument : les canaux obliques, horizontaux, coudés, de dimensions différentes, le puits si étroit, les vingt-cinq mortaises pratiquées sur les banquettes de la galerie haute, cette grande galerie élevée suivie d'un couloir extrêmement bas, ces trois travées singulières qui précèdent la chambre centrale et leur forme, leurs détails, sans analogie avec rien de ce qu'on connaît, l'énorme bloc de granit suspendu au milieu de l'une d'elles : tout, jusqu'à ces cavités profondes et étroites qui ont leur issue dans les parois de la salle centrale, enfin la chambre inférieure à celle du Roi.

Il n'y a rien d'invraisemblable sans doute à penser que, dans un tel édifice, on célébrait des mystères, ou peut-être qu'on pratiquait des initiations dans les salles inférieures, et en général des cérémonies du culte, des rites religieux ; (...) la distribution intérieure du monument semble même se prêter à cet objet, et mieux surtout qu'à celui d'un simple tombeau ; nous ne pouvons cependant apporter aucune preuve formelle en faveur de cette destination, idée probable sans doute, mais que rien n'établit d'une manière solide. Ce serait d'ailleurs mal l'appuyer que de dire avec Greaves que les pyramides ont pu être consacrées aux dieux, parce qu'elles n'étaient autre chose que de grands obélisques, espèce de monument qui était dédié au soleil ; ou bien parce qu'on donna d'abord aux statues des dieux, avant l'art de la sculpture, la forme de colonnes pyramidales ; car on ne peut guère argumenter du passage de Pausanias, qui rapporte que Jupiter Melichius était représenté par une pyramide. Nous n'admettrons pas davantage que les pyramides fussent des autels élevés en l'honneur des dieux : le culte des Sabéens ou culte des astres, aboli par Mahomet, ne nous paraît pas pouvoir être allégué ici en preuve de la destination religieuse de ces édifices.

(...) L'erreur même où sont tombés quelques auteurs sur le phénomène de l'absorption de l'ombre dans la pyramide [de Khéops] est la preuve, et même le reste d'une tradition locale. Il était connu que pendant une partie de l'année, à midi, cette masse ne projetait aucune ombre ; or ce n'est que sous le tropique et au midi du tropique que les corps ne jettent point d'ombre à midi. Si les proportions des lignes de la pyramide sont capables de produire un tel effet, n'est-ce pas à dessein qu'on lui a donné les dimensions qu'elle a, et que ces mesures ont été ainsi combinées et calculées ? Sans doute, ce n'est pas là un moyen exact pour l'observation du solstice ou de l'équinoxe, et il n'est nullement probable qu'on ait voulu en déterminer l'instant précis par l'époque de l'absorption, attendu l'incertitude de la pénombre, et d'autres motifs encore ; mais c'était une approximation, et aussi un spectacle pour le peuple ; c'était une sorte de calendrier partiel à son usage ; il savait qu'en comptant tant de jours, à partir de celui où le phénomène commençait à se manifester, l'équinoxe du printemps avait lieu, et le solstice d'été, trois mois après.


En adoptant une autre inclinaison des faces, les auteurs de la pyramide auraient pu obtenir un résultat plus utile, plus précis pour l'observation des équinoxes, mais ils avaient aussi d'autres conditions à remplir. Entre les deux lignes principales de la pyramide, l'apothème et le côté de la base, ils voulaient établir un certain rapport, celui du nombre quatre au nombre cinq ; et ce rapport y existe en effet avec précision (...); or la différence absolue de ces deux lignes donnait le côté même de l'aroure, l'unité de la mesure agraire, la mesure nationale par excellence, et qui servait à partager les héritages. Il est bien difficile de croire que ce rapport géométrique n'ait pas été choisi avec intention. La surface de la base faisait précisément vingt-cinq aroures ; chaque face en avait juste dix.

(...) Ainsi, 1°. le côté de la base était dirigé selon l'axe de la terre, de manière à pouvoir constater sa variation (s'il devait en subir un jour) ; 2°. la hauteur, aujourd'hui bien connue par des mesures exactes, nous a conservé une grande unité métrique ; 3°. par suite de l'inclinaison résultant de cette hauteur, le phénomène de l'absorption de l'ombre, à midi, avait lieu à une certaine époque de l'année, à un intervalle connu du jour de l'équinoxe.

(...) S'il est presque impossible d'assigner cette fin ["pour laquelle la Grande Pyramide fut érigée"] d'une manière certaine, il ne le serait guère moins de prouver que la destination de l'édifice était uniquement de servir de tombeau. C'est au lecteur à juger de la valeur des arguments et des considérations qui sont sous ses yeux, et de les comparer avec les faits et les observations. Il tirera d'abord lui-même de tous ces faits deux conclusions : la première, que ce grand monument ne fut pas destiné à un usage unique ; la seconde, que les dimensions de la pyramide sont des parties aliquotes de la grandeur du degré terrestre en Égypte. De ces deux résultats, qui semblent incontestables, le lecteur déduira peut-être ensuite cette conséquence que la pyramide paraît avoir reçu les dimensions qu'elle porte, non pas fortuitement, mais par suite du dessein de constater la valeur du degré, et la longueur des mesures usuelles en Égypte.


mercredi 14 octobre 2009

Les pyramides : "des monuments impérissables du despotisme absolu qui les a fait construire" (Marcel de Serres)

Illustration extraite de http://www.gm.univ-montp2.fr/

Dans une note de son ouvrage De la cosmogonie de Moïse, comparée aux faits géologiques, 1841, Marcel de Serres (1782-1862), professeur de minéralogie et de géologie à la Faculté des Sciences de Montpellier, remet brièvement en cause quelques vérités établies sur l'ancienneté et la finalité des pyramides.

Les pyramides d'Égypte ou ces immenses tombeaux élevés par la vanité des premiers rois de cette contrée fameuse sont loin d'avoir une haute antiquité. Elle ne paraît pas remonter au-delà de Sésostris ; en sorte que leur date, d'après Hérodote qui l'éloigne le plus, serait d'environ 3326 ans avant l'époque actuelle, et seulement de 3246 d'après la plupart des écrivains modernes. Champollion le jeune, dont les travaux ont tant éclairci l'histoire de l'ancienne Égypte, a adopté cette dernière opinion ; il a du moins considéré que la date des plus anciens monuments de cette contrée ne s'étendait pas au-delà de 4041 ans avant le temps où nous vivons, c'est-à-dire en 1841.
Ces monuments eux-mêmes, presque les plus anciens de ceux qui sont encore debout, car ils ne le cèdent sous ce rapport qu'à la tour de Babel (4488 d'après les Septante), sont bien postérieurs au déluge. (...)
Les recherches récentes faites dans les pyramides ont démontré quels avaient été les motifs qui avaient dirigé les anciens souverains de l'Égypte dans leur construction, et les objets qu'on a découverts dans les tombeaux pratiqués au-dessous de leurs masses énormes ont prouvé de la manière la plus positive que ces monuments n'avaient pas l'antiquité qu'on leur avait supposée. Tous ces faits sont assez positifs pour que déjà on puisse affirmer qu'elles sont non seulement postérieures au déluge, mais encore à Moïse. Cette circonstance nous explique pourquoi il n'en a pas parlé. Il n'aurait pas pu cependant s'en empêcher si elles avaient été érigées avant sa sortie d'Égypte, lui surtout, le législateur des Hébreux, qui en provenait comme les peuples qui lui étaient soumis.
Des monuments aussi gigantesques que les pyramides ou la tour de Babel n'ont pu être élevés que par suite de superstitions aveugles ou de croyances absurdes, ou enfin d'un despotisme absolu. On sait assez quels sont les motifs qui ont porté les peuples réunis dans la plaine de Sennaar à ériger le premier de ces monuments dont les ruines annoncent assez combien devait être considérable le nombre des hommes occupés à son érection. Ces motifs nous redisent également combien ceux qui les avaient adoptés devaient être peu avancés en civilisation et combien ils devaient être nouveaux. Cependant les nations auxquelles l'histoire les attribue sont les plus anciennes parmi celles de l'antiquité ; ce qui nous indique à quel degré pouvait être arrivé l'état de la civilisation chez les peuples dont la date est encore plus récente.
Les pyramides érigées en l'honneur des souverains de l'Égypte, qui rêvaient encore la grandeur après leur mort, sont des monuments impérissables du despotisme absolu qui les a fait construire. Aussi, depuis leur érection, l'antiquité, qui a si souvent donné des exemples des effets d'un pouvoir sans bornes, n'a rien édifié de comparable pour la grandeur et l'élévation à ces vieilles pyramides devant lesquelles tant d'événements se sont passés et s'écouleront encore ; car le temps semble n'avoir pas de prise sur leurs masses indestructibles. Si depuis leur édification l'antiquité a été impuissante pour produire de pareils monuments, on doit du moins s'étonner que rien d'aussi grand n'ait été tenté dans les siècles modernes. De semblables édifices sont d'un tout autre âge que le nôtre et appartiennent à ces temps malheureux où les hommes asservis gémissaient sous le pouvoir absolu d'un seul.

mardi 13 octobre 2009

Les deux sarcophages de la Grande Pyramide, selon Edrisi (XIIe ou XIIIe s)

sarcophage de la Chambre du Roi
Je me méfie des traductions par ricochets. Mais, faute de mieux (impossible de trouver un texte original que mes réminiscences en arabe littéraire m'auraient peut-être permis de traduire), je me retourne vers la version anglaise d'un texte essentiel d'Edrisi, extrait de son Histoire des pyramides. Dans cet ouvrage écrit au XIIe siècle (1), l'auteur donne les détails suivants de son observation directe de l'intérieur de la Grande Pyramide (2):

Extract from Shereef Djemal eddyn Aboo Djafar Mohamed Edrysy's " History of the Pyramids" written in 623 A.h.t
Referring to what Aboo Zeyd Al Balkhi, the author of a geographical treatise, Aboo e' Szalt, and others relate of the passages by which one ascends in the interior of the Pyramid towards the top, and of the passages that descend down to its lowest recesses, we shall relate here that we ourselves entered into the Great Pyramid, and entered into the cubic chamber, in which the decayed and rotten stuff was found. The way to this chamber from the aperture, that was opened by Mamoon, is as follows :— "He, that enters the Pyramid, continues in it for about twenty draas (3); in some places in an upright, in others in a bent posture. Daylight shines upon him until he turns walking upright to his left hand, where he finds a sloping alley, which he ascends to the distance of a man's length, without meeting with any level step. Below this alley is a pit, said to be a well formed here, the opening of which admits a feeble light. A slender person only can enter into it. The learned Noor Eddyn-Al-Tabary has informed me that he crept into it upon his stomach to the distance of less than a man's length, and then walked in it upright upon his legs about twenty draas, after which he reached the exterior of the Pyramid, at a place elevated above the breach practised on the north side, right in front of him who enters. To return now to the description of the alley. It is ascended until a door is reached near a block of stone, by which one ascends towards another sloping alley. To the right of him, who ascends, is a well situated between the two alleys and the just-mentioned door, but below the second alley. By this door (or opening), a square room is entered with an empty vessel in it. On the roof of the room are writings in the most antient characters of the heathen priests. Returning from hence to the place, through which one enters, the second alley is ascended. On both sides of it are blocks of stone, in which cavities have been cut out with axes to facilitate the ascent. They are about one draa distant from each other. Another square room is then finally reached, in which is a hole, which appears to have been excavated there. An empty vessel is seen here similar to the former. Youssef Al Baba e' Sherr Abou Derr has told me, that, in company with Kalyan the Persian, he entered into some of the descending passages of the Pyramid, which led them to a place, from whence they found no way to proceed."

Voici la traduction que je propose de l'essentiel de ce texte :

"Nous relaterons ici que nous sommes entrés nous-mêmes à l'intérieur de la Grande Pyramide, ainsi que dans la chambre cubique, dans laquelle un morceau d'étoffe décomposée et pourrie a été trouvé. La voie vers cette chambre, à partir de l'entrée qui fut ouverte par al-Ma'moun, est comme suit : Une fois pénétré dans la pyramide, on continue sur une distance d'environ vingt draas (3) ; à certains endroits, on peut se tenir debout ; en d'autres, il faut se courber. On est éclairé par la lumière du jour jusqu'à ce que l'on tourne sur la gauche [à la jonction des couloirs ascendant et descendant] (4), où l'on trouve un couloir incliné que l'on monte sur une distance égale à la taille d'un homme sans rencontrer aucune marche. Sous ce couloir se trouve un creux, que l'on dit être un puits creusé là, dont l'ouverture ne reçoit qu'une faible lumière. Seule une personne mince peut y pénétrer. L'érudit Nûr al-Dîn al-Tabarî m'a informé qu'il s'y était glissé jusqu'à la hauteur de l'estomac, autrement dit sur une distance inférieure à la taille d'un homme, puis qu'il y avait marché, debout sur ses jambes, sur une distance d'environ vingt draas [la partie supérieure du couloir descendant], après quoi il atteignit l'extérieur de la pyramide, à un endroit élevé au-dessus de la brèche pratiquée sur la face nord (...).
Pour revenir maintenant à la description du couloir [ascendant], il monte jusqu'à ce qu'une porte soit atteinte [le passage vers la Chambre de la Reine] près d'un bloc de pierre [la marche à la base de la Grande Galerie], par laquelle on monte vers un autre couloir incliné. À la droite lorsque l'on monte, on trouve un puits situé entre deux couloirs et la porte que je viens de mentionner, mais sous le second couloir. Par cette porte (ou entrée), on pénètre dans une chambre [la Chambre de la Reine] où se trouve un sarcophage ("vessel") vide. Au plafond de la chambre, il y a des textes écrits avec les plus anciens caractères des prêtres païens.
En retournant de là vers l'endroit où l'on entre, on trouve le second couloir ascendant [la Grande Galerie]. Sur ses deux côtés, il y a des blocs de pierre dans lesquels des trous ont été creusés au pic pour faciliter la montée : ils sont distants l'un de l'autre d'environ un draa.
Finalement, on atteint une autre chambre carrée [la Chambre du Roi], dans laquelle il y a un trou qui semble avoir été creusé là. On y voit un sarcophage vide, semblable à celui de la chambre précédente.
Youssouf Al Baba al-Shaykh Abou Derr m'a dit qu'en compagnie de Kalyan le Perse, il est entré dans l'un des passages descendants de la pyramide qui les conduisit à un endroit [la chambre souterraine] d'où ils ne trouvèrent aucune issue."


(1) ou, selon Jean-Louis Burckhardt, en 623 de l'an musulman, soit en l'an 1227 du calendrier grégorien
(2) texte traduit par Jean-Louis Burckardt, reproduit en annexe de l'ouvrage de Richard Howard Vyse, Operations Carried Out on the Pyramids of Gizeh, Vol. II.
(3) comment comprendre ce terme ? Selon Jean-Pierre Houdin, 1 draa = 1 orgye, soit 1,92 m. 20 orgyes font donc : 1,92 x 20 = 38,4m, c'est-à-dire approximativement la longueur du couloir percé par Al-Ma'moun (36 à 38 m selon l'endroit d'où l'on prend la mesure) et celle du couloir donnant accès à la Chambre de la Reine (38,68 m), ces deux couloirs étant mentionnés, avec la même longueur, dans le texte d'al-Idrîssî.
(4) les commentaires entre crochets, de couleur rouge, sont proposés par Ian Lawton et Chris Ogilvy, sur leur site internet (merci à Jean-Pierre Houdin pour cette référence).

mercredi 7 octobre 2009

Benoît de Maillet : un "égyptologue" avant l'heure, soucieux d'"exactitude la plus scrupuleuse" dans sa description des pyramides

Source : Wikimedia commons

Dans sa Description de l'Égypte (ouvrage édité par M. l'abbé Le Mascrier en 1740), Benoît de Maillet, consul de France en Égypte, donne une description extrêmement minutieuse des pyramides de Guizeh. Il affirme ainsi avoir visité l'intérieur de la Grande Pyramide "avec l'exactitude la plus scrupuleuse".
J'ai retenu de cet ouvrage très dense, œuvre d'un observateur "de terrain" (qui parlait l'arabe), les quelques extraits suivants. Ils concernent :
- le revêtement de la Grande Pyramide ;
- une allusion à des espaces secrets dans cette pyramide ;
- une interprétation pour le moins inattendue des "shafts" de la Chambre du Roi, qui permettaient non seulement l'aération, mais aussi l'approvisionnement des personnes enfermées vivantes, pour tenir compagnie au pharaon défunt ;
- l'utilisation de la Grande Galerie pour entreposer, grâce à un outil de levage, les blocs de pierre destinés à bloquer les accès à la pyramide.

(J'ai restitué, quand cela était nécessaire, l'orthographe actuelle. J'ai par contre gardé les mots "revêtissement", "échafaud" (échaffaut) et "caisse" (sarcophage), suffisamment explicites.
On notera la remarque de l'auteur, soucieux, dans le cadre de ses recherches, de ne pas porter ombrage aux "Puissances du pays". Cela vous rappelle-t-il quelque chose... ou quelqu'un ?)

Plan de la Grande Pyramide, par B. de Maillet


Je viens à la dernière des trois grandes pyramides, qui est aussi la plus grosse. Plusieurs auteurs ont soutenu qu'elle n'avait jamais été fermée, ni couverte ; et sur ce principe, ils se sont imaginés qu'elle avait été bâtie par ce Pharaon Roi d'Égypte qui poursuivit les Israélites au travers de la mer Rouge, et qui demeura enseveli dans ses flots avec toute son armée. Pour moi, je soutiens au contraire qu'elle a été achevée, fermée et revêtue comme les autres. Je vais l'établir d'une manière si invincible qu'à ce que j'espère, la postérité me saura gré de l'avoir détrompée des contes imaginaires qu'on a faits à ce sujet, et dont on n'a orné dans ces derniers temps les relations de quelques voyageurs, que pour suppléer au peu d'exactitude avec laquelle ils ont examiné l'extérieur de ce grand monument, aussi bien que son intérieur.
On a trouvé une pyramide dont le revêtissement avait été enlevé ; et sur cette apparence peu scrupuleusement approfondie, on a supposé qu'elle n'avait jamais été achevée. On a vu une pyramide ouverte et il n'en a pas fallu davantage pour faire imaginer d'abord que jamais elle n'avait été fermée. On a rencontré un tombeau vide ; on a cru qu'il l'avait toujours été, et sur ce principe on n'a pas craint d'assurer avec confiance qu'il avait été destiné à renfermer le corps de ce Prince cruel dont le peuple de Dieu éprouva l'injustice, et à qui les flots servirent de sépulture. J'ai peu de chose à opposer à ce sentiment qui n'a pour fondement que de pures conjectures.
Je me contenterai seulement d'avancer d'abord qu'à examiner avec attention l'extérieur de cette pyramide, on ne peut disconvenir qu'elle n'ait été incontestablement revêtue.
J'en tire une preuve convaincante de la construction des deux autres pyramides qui sans contredit ont été revêtues, puisqu'elles le sont encore aujourd'hui, du moins en partie. Or on ne peut nier que toutes deux n'aient été bâties de manière que le revêtissement a été posé à mesure que l'ouvrage s'élevait. En effet les pierres qui sont enfoncées ou entrelacées avec celles dont le corps de la pyramide est composé, font voir manifestement qu'elles n'ont point été appliquées après coup, mais qu'elles ont été posées, liées et enclavées à mesure que l'on élevait le lit de pierres auquel elles correspondent. Il est donc probable que la première pyramide a été construite de la même façon. C'est ce qui se remarque encore par certains enfoncements, d'où il est visible que l'on a arraché les pièces de marbre qui y étaient enchâssées.
L'état présent où se trouve actuellement cette pyramide me fournit encore une seconde preuve qui ne cède en rien à la première. À examiner avec attention tout son extérieur, il n'y a personne qui ne juge qu'il n'y manque que les dernières pierres dont elle a dû être couverte. Cela supposé, qu'on remarque bien tous les degrés de cet édifice, et surtout les derniers, qui doivent être les plus entiers, comme ils le sont en effet ; qu'on fasse le tour de chaque degré, on découvrira en mille et mille endroits, par le mortier qui y reste appliqué et empreint de la figure d'une autre pierre, qu'il y en a eu véritablement un autre rang, auquel ce mortier servait de mastic, et qui en a été arraché ; d'où je conclus que la pyramide a été réellement couverte et revêtue.
La troisième preuve sur laquelle je fonde mon sentiment, c'est la disposition de l'entrée même de la pyramide, qui peut encore servir à démontrer qu'elle a été véritablement fermée. On voit en effet que cette entrée a été découverte violemment, qu'on en a arraché des pierres prodigieuses, dont les éclats de quelques-unes sont encore restés dans la place même que ces pierres occupaient, aussi bien que l'empreinte des autres pour servir à la postérité de témoignage certain des outrages que ce fameux monument a reçus.
Enfin j'ai une preuve invincible que cette pyramide fut revêtue de marbre blanc et je la tire du ciment même qui sert de témoin de l'enlèvement de cette couverture. En effet, il est certain que j'ai trouvé plusieurs éclats de cette pierre mêlés à ce mortier ; d'où je tire cette conséquence que la beauté, ou plutôt la rareté de ce marbre en Égypte, a été cause que cette pyramide a été découverte dans la suite par des Princes, qui n'ayant point la même religion que celui qui était renfermé dans ce tombeau, n'ont pas craint de le déshonorer et d'employer le marbre dont la pyramide était revêtue à des usages différents. Je sais qu'il ne se rencontre en Égypte aucune carrière de marbre blanc ; mais je n'ignore pas aussi qu'il s'en trouve une sur les bords de la mer Rouge et aux environs du mont Sinaï, d'où ce marbre peut avoir été transporté en Égypte et être venu par terre, en trois jours de route, jusqu'au pied de l'endroit où cette pyramide est située. D'où proviendraient en effet les éclats de ce marbre qu'on trouve aux environs de la pyramide, encore mêlés au mortier dont elle est bâtie ? Les eût-on apportés de loin pour les incorporer dans ce ciment, tandis que sur les lieux mêmes, on avait tant d'autres pierres à y employer ? On trouve des écailles de marbre blanc, et dans le mortier qu'on a employé à élever cet édifice, et dans les débris qui se rencontrent aux environs. Si à cette observation on ajoute que la pyramide a été certainement revêtue, puisqu'il ne s'en est jamais bâti aucune, que le revêtissement n'ait été appliqué d'abord à chaque nouvelle couche qu'on voulait élever, que cependant il ne reste aucune pierre de son revêtissement, quoiqu'on en trouve encore en grand nombre, même en place, de ce marbre granite dont la troisième était couverte, on conclura nécessairement que la première a non seulement été revêtue comme toutes les autres qui subsistent, mais encore que la matière dont on l'a revêtue était si précieuse qu'on n'en a pas laissé une seule pierre. Or de là, il est aisé d'inférer que ce devait être du marbre blanc, qui est beaucoup plus précieux en Égypte que le granite.
Je puis ajouter à tant de raisons qu'il aurait été ridicule d'élever cette grande masse sans y joindre en même temps le revêtissement qu'on lui avait destiné. En effet, par l'inégalité qui se remarque dans les rangs de pierres dont elle est composée, et qui auraient dû ensuite recevoir cette dernière couche, si elle n'y eût point été appliquée en bâtissant l'ouvrage, on aurait été forcé d'assortir les pierres de ce revêtissement aux inégalités de celles qui étaient déjà placées. Ces inégalités ne sont pas peu considérables ; il y a de ces pierres qui ont un grand pied et demi de moins que les autres. On conçoit que cette sujétion aurait infiniment allongé l'ouvrage et augmenté la dépense. Les ouvriers dans ce cas auraient été obligés de trouver des pierres de revêtissement, les unes plus longues et plus grandes, les autres plus courtes ; au lieu qu'en plaçant d'abord ce revêtissement, ils pouvaient librement appliquer en dedans des pierres telles qu'elles se rencontraient, et continuer l'ouvrage de cette sorte, avançant toujours vers le milieu de la pyramide, où ils n'avaient besoin que d'une seule pierre mesurée pour unir le total de cette couche. Outre cela on doit supposer que ce revêtissement, qui était bâti en talus, servait à l'élévation des pierres souvent énormes dont on avait besoin au sommet de la pyramide, et qui, sans l'aide d'aucune grue, ni autre machine, étaient tirées en haut à force de bras, à la faveur de ce plan incliné qu'on pourrait regarder comme une glissoire. Enfin Pline nous apprend que de son temps, il y avait des gens si adroits qu'ils pouvaient monter au haut de ces pyramides. Or il n'y aurait certainement eu en cela aucune adresse ni habileté si elles n'eussent été revêtues et toutes bâties en talus. Autrement on y aurait monté sans peine, comme on fait aujourd'hui sur celle-ci, à laquelle son revêtissement a été enlevé. D'ailleurs c'était ce revêtissement seul qui conservait l'intérieur de la pyramide, en le mettant à couvert des injures du temps qui, sans ce préservatif, aurait pu facilement l'entamer.
(...) Je dois encore avertir au sujet de cette première salle dont je viens de parler [la Chambre de la Reine], qu'on s'est persuadé sans doute qu'il y avait au dessous quelque trésor caché. C'est ce qui se reconnaît par une entrée violente qu'on y a pratiquée, à la faveur de laquelle on peut, au travers de plusieurs pierres inégales, pénétrer dans le corps de la pyramide de la profondeur de vingt ou vingt-cinq pas. Les pierres qu'on a brisées et tirées de cet endroit remplissent aujourd'hui presque toute la capacité de la salle. On a fait la même tentative dans la salle supérieure ; mais il est probable que dans l'un et l'autre endroit on n'a en pour récompense des peines infinies que l'on s'est donné à gâter de si beaux ouvrages, que le déplaisir d'y avoir employé inutilement beaucoup de travail et de temps.
(...) En effet que,
lorsque le corps du Roi par qui cette pyramide a été construite, fut déposé dans ce superbe mausolée [le sarcophage], on y ait introduit en même temps des personnes vivantes, destinées à ne jamais en sortir, et à s'enterrer toutes vives avec ce Prince, c'est un fait que je ne puis révoquer en doute, après la preuve convaincante que j'en ai. Voici sur quel fondement cette opinion est appuyée. Précisément au milieu de cette salle [Chambre du Roi], qui a trente-deux pieds de longueur sur dix-neuf de hauteur, et seize de large, on remarque deux trous, placés vis-à-vis l'un de l'autre, à trois pieds et demi d'élévation au dessus du pavé. L'un, tourné du côté du Nord, a un pied de longueur sur huit pouces de hauteur, et traverse par une ligne droite jusqu'à l'extérieur de la pyramide. Ce trou est aujourd'hui bouché par des pierres, à cinq ou sîx pieds de son ouverture. L'autre qu'on a percé du côté du Levant à la même distance du plancher, est parfaitement rond et a assez d'étendue pour qu'on puisse y mettre les deux poings. Il s'élargit d'abord jusqu'à un pied de diamètre, et va en descendant se perdre vers le bas de la pyramide. (...) Je pense, et j'espère que toute personne sensée le jugera comme moi, que l'un et l'autre de ces trous n'ont point eu d'autre usage que de servir aux personnes qui avec le corps du Prince furent enfermées dans ce tombeau. Le premier était destiné à leur donner de l'air. C'était aussi par là qu'elles recevaient de la nourriture et tout ce dont elles pouvaient avoir besoin. Elles avaient sans doute fait provision pour cet usage d'une longue cassette, proportionnée à la grandeur de ce canal. À cette cassette était attachée pour les personnes renfermées dans la pyramide une longue corde, par le moyen de laquelle elles pouvaient tirer la cassette à elles ; et une autre, qui y tenait de même, pendait à l'extérieur, afin que réciproquement on pût retirer la cassette au dehors. Ce fut vraisemblablement par ce moyen qu'on fournit le nécessaire à ceux qui se trouvaient renfermés dans cet édifice, tant qu'il restera entre eux une personne vivante. En y entrant, je suppose que chacune de ces personnes s'était munie d'une caisse pour y être ensevelie. Elles se rendirent toutes successivement les unes aux autres ce pieux et dernier devoir jusqu'à  la dernière, qui manqua pour cela d'un secours que le reste de sa compagnie avait trouvé dans elle et dans les autres. Le second trou servait à vider les immondices qui tombaient dans un réduit profond, pratiqué pour cet usage. J'avais dessein de faire chercher dans l'extérieur de la pyramide, à l'endroit auquel le trou carré long correspondait (...). Peut-être y aurait-on trouvé des preuves nouvelles de ce que j'ai avancé. Mais, outre que cette recherche aurait pu donner de l'ombrage aux Puissances du pays, qui n'auraient pas manqué de se figurer qu'on aurait travaillé à découvrir quelque trésor, je jugeai que ce trou pourrait se terminer dans quelque enfoncement de cet extérieur, et j'appréhendai de trouver son extrémité totalement bouchée, ou par le corps de la pyramide, ou du moins par la pierre de revêtissement. Cependant, sur ce que je rapporte, d'autres pourront dans la suite faire chercher à l'endroit où cette ouverture correspondait. Par là on aura une preuve entière de l'usage auquel ce trou était destiné, quoiqu'il ne me paraisse point douteux, et qu'il me semble impossible d'en imaginer d'autre.
(...)
Après avoir expliqué le plus nettement que la matière a pu me le permettre, de quelle manière et par quels efforts la pyramide fut forcée et ouverte, il me reste encore à éclaircir un doute qu'aura fait naître sans doute la lecture de cette première partie. Il s'agit de savoir où était placé le magasin de tant de pierres qu'il fallut employer nécessairement pour fermer tous les canaux dont je viens de parler, et de quelle manière ils furent bouchés par des ouvriers qui sortirent ensuite de cet intérieur. Ce morceau n'est pas sans doute moins curieux que le reste, et mérite pour le moins autant d'attention. J'ai déjà observé que dans les banquettes dont les deux côtés du canal de cent-vingt-quatre pieds, qui régnait au fond de la galerie, étaient accompagnés, on avait pratiqué des mortaises taillées perpendiculairement, de la longueur d'un pied, larges de six pouces, et profondes de huit. (...) Ces mortaises correspondaient parfaitement les unes aux autres, et régnaient dans toute la longueur des banquettes, à la distance de deux pieds et demi. On avait ménagé ces ouvertures en bâtissant la galerie, afin de pouvoir placer dans chacune une pièce de bois d'un pied en carré, et de trois ou quatre pieds de longueur, dont on avait coupé six pouces par le bas à la hauteur de huit doigts, selon le sens et la capacité des mortaises dans lesquelles ces solives devaient entrer. Ces pièces de bois devaient servir à former au dessus un échafaud, destiné à soutenir les pierres nécessaires pour remplir tous les canaux qui restaient à boucher dans l'intérieur de la pyramide, et même ce canal de cent-vingt-quatre pieds (...) qui était au fond de la galerie. Ces solives avaient un autre entaillement à leur extrémité supérieure ; et de longues pièces de bois, dans lesquelles on avait taillé des mortaises pareilles à celles des banquettes, s'appliquant sur ces pieux, formaient de part et d'autre de la galerie un repos assuré de bas en haut pour placer des planches de six pieds et demi de longueur, épaisses d'un demi pied, et fort unies, sur lesquelles on posa un premier rang de pierres. Les banquettes s'élevaient de deux pieds et demi, comme je l'ai dit, au dessus du fond de la galerie. Je suppose que l'échafaud fut placé à trois pieds de hauteur des banquettes. Ainsi du fond de la galerie à cet échafaud, il y avait une élévation de cinq pieds et demi, qui était suffisante pour que les ouvriers pussent y passer debout.
(...) On doit supposer que pour faciliter l'exécution de ces ouvrages, on avait attaché au mur du fond de la galerie qui termine l'esplanade, et vis-à-vis des pierres rangées sur l'échafaud, une forte potence de fer, qui portait une poulie solide, à la faveur de laquelle les ouvriers, placés sur la plate-forme, pouvaient, au moyen d'une bonne corde, tirer dessus l'échafaud les pierres l'une après l'autre, et les descendre sur la plate-forme même. Qu'ensuite, au côté que ces pierres présentaient aux ouvriers, on avait pratiqué un trou carré, profond de trois à quatre doigts, et plus large par bas que par haut, et que dans cette ouverture carrée on avait enfoncé deux pièces de fer, plus épaisses par bas que par haut, garnies à leur extrémité de deux bons anneaux, et séparées l'une de l'autre par un coin de fer. À la faveur de ces précautions, on avait une prise assurée pour tirer ces pierres de dessus l'échafaud, avec la corde qui passait dans les deux anneaux, pour les suspendre au moyen de la poulie, et les poser ensuite doucement sur l'esplanade, ou plate-forme, d'où elles étaient conduites sans beaucoup de peine à l'endroit de leur destination.
(...) J'ai déjà insinué que dans le corps de la pyramide, il peut y avoir d'autres ouvertures fermées qui n'ont point encore été découvertes ; et ce n'est peut-être pas sans fondement qu'on en a fait des recherches. Par malheur on s'est mal adressé pour les découvrir en fouillant dans le fond des deux salles [Chambre de la Reine et Chambre du Roi]. Si outre les canaux déjà connus il y en a encore quelque autre dans l'intérieur de la pyramide, c'est sans contredit entre ces deux salles qu'on doit le chercher, et son entrée ne peut être placée que vers le milieu de la coulisse.
(...) Il ne faut pas s'imaginer au reste que tous ceux qui travaillèrent à la construction de ce grand ouvrage eussent connaissance des secrets de l'intérieur, ni même qu'il suffit d'y entrer après que la pyramide fut achevée, et avant qu'elle fût fermée, pour en avoir connaissance. Ce mystère était réservé aux seuls architectes qui avaient conduit ce superbe édifice, ou du moins à un petit nombre de personnes choisies pour travailler sous leur direction à fermer tous les canaux (...). Il est même très vraisemblable que les ouvriers destinés à cet emploi n'étaient point des âmes vénales, capables de trahir jamais, pour quelque raison que ce fût, un secret de cette nature.