jeudi 25 novembre 2010

La découverte du site de Guizeh par Hector Horeau (XIXe s.) : des “sensations difficiles à décrire”, complétées par des dessins pour “transporter le lecteur sur les lieux”

Hector Horeau (1801-1872) est un architecte français, connu pour ses projets de grandes halles de fer et de verre (cf. Halles de Paris), et un illustrateur, utilisant notamment la technique du daguerréotype, qui lui permit  d’ “apporter une grande exactitude dans la reproduction des merveilles de la vallée du Nil”.
En 1837, il effectua un périple au cours duquel il descendit la vallée du Nil, d’Alexandrie à Abou Simbel , en amassant une moisson d’images, à partir de laquelle fut édité, en 1841, Panorama d'Égypte et de Nubie (extraits ci-dessous).
Dans cet ouvrage, il entendait “satisfaire la curiosité générale”, en joignant des gravures aux descriptions et “sensations” : “J'ai pensé, écrit-il en préambule, qu'un ouvrage nouveau, composé d'une suite de vues avec le ton local et accompagné d'un texte descriptif orné de vignettes, présenterait à tous les yeux une idée réelle de l'Égypte et de la Nubie, qu'il offrirait aussi de précieux souvenirs à qui connaît déjà cette intéressante contrée, et qu'enfin il pourrait rendre quelques services aux nombreux voyageurs qui explorent maintenant l'Égypte et la Nubie.”
Les extraits que j’ai choisis concernent évidemment les pyramides.


“Le sphinx, dont on ne voit plus que la partie supérieure, est un monument adhérent à la chaîne libyque ; il porte le cartouche Touthmosis IV. Ce monument a 13 mètres 30 cent. de hauteur, 27 mètres de longueur et 39 mètres de circonférence autour du front. Sa base, qui a été momentanément dégagée, contient une porte donnant entrée à des galeries creusées dans la montagne et que l'on dit communiquer à la grande pyramide. Sur la tête de ce sphinx existe un refouillement qui fait supposer qu'il était couronné d'une coiffure symbolique. La figure conserve encore des traces de la peinture qui la recouvrait ; toutefois cette peinture peut n'être pas aussi antique qu'on le pourrait croire, car on rapporte que les sabéens, adorateurs des astres, avaient, avant 1379, des cérémonies pendant lesquelles ils ornaient, couronnaient et peignaient le sphinx ; que le chef d'une dervicherie du Caire fit mutiler l'idole par ses moines, qui la mirent dans l’état où elle est maintenant ; elle fut dès lors abandonnée, car les sabéens, comme les Indous d'aujourd'hui, témoignaient le plus profond mépris pour les idoles mutilées.
La pyramide de Gyseh, au commencement de la chaîne libyque, sur laquelle elle repose, est le plus haut et le plus ancien monument du monde (3.200ans av. J.-C.).
Cette colossale montagne humaine est attribuée, par Hérodote (...), à Chéops, premier roi de la 4e dynastie, qui la fit ériger pour lui servir de tombeau. Il rapporte que ce pharaon fit d'abord fermer les temples, prohiba toute espèce de sacrifices et condamna indistinctement tous les Égyptiens à des travaux publics. Cent mille hommes, relevés tous les trois mois, étaient continuellement employés à ces immenses travaux : il fallut dix années pour construire la route et la chaussée nécessaires à l'arrivage des pierres, et vingt années pour ériger ce tombeau royal.
Hérodote rapporte encore que, pour subvenir aux dépenses d'une construction si extraordinaire, Chéops vendit les faveurs de sa propre fille, qui, à son tour, voulut élever un semblable mausolée avec les pierres qu'elle se fit fournir par chacun de ses adorateurs, et qu'elle construisit ainsi la deuxième pyramide (...).
Diodore rapporte (...) que Chembes fit construire la grande pyramide, Cephren ou Chabryis la deuxième, et Mécérinus la troisième. Pline dit, au contraire, que c'est justice que les noms de ceux qui firent exécuter ces monuments de vanité si grande soient effacés du souvenir des hommes : on fut longtemps, en effet, sans trouver aucune inscription sur ces monuments, ce qui fit supposer qu'ils précédèrent l'art de peindre la parole ; opinion erronée, comme on le verra ci-après.




La grande pyramide, sur laquelle j'arrêterai plus particulièrement le lecteur, n'est plus composée que de 202 assises en pierre calcaire de diverses hauteurs, superposées en retraite et enclavées les unes dans les autres ; elle a 230 mètres environ à sa base et 146 mètres de hauteur. Ce gigantesque monument, qu'on aperçoit de dix lieues à la ronde, semble pourtant diminuer de hauteur, à mesure qu'on s'en approche ; les degrés en retraite se cachent de plus en plus de la base au sommet, et ce n'est qu'en touchant les blocs de pierre dont il est formé que l'on peut avoir une idée à peu près exacte de cette masse immense ; on ne voit plus ses limites supérieures et latérales ; l’oeil étonné ne peut la saisir, l'apprécier, et l'intelligence confondue est involontairement frappée de la pensée d'un gradin sans fin qui conduirait au ciel.
La pyramide était autrefois recouverte d'un calcaire compact gris, sur lequel on pense qu'il y avait des hiéroglyphes. Cette opinion est d'autant plus accréditée que l'on voit, dans beaucoup de musées, de petites pyramides recouvertes d'hiéroglyphes. (...)
Après une nuit passée dans un tombeau voisin des pyramides, dans lequel on ne peut entrer qu'en rampant, tant le sable en a encombré l'entrée, je montai avant le jour, assisté de deux Arabes, par l'arête Nord-Est, sur le plateau qui couronne la grande pyramide. Là, un spectacle extraordinaire et admirable se déroula devant mes yeux.
Le soleil commençait à éclairer le sommet de la pyramide, d'épaisses vapeurs flottaient encore à sa base, et je restai muet d'étonnement et d'admiration en apercevant à mes pieds mon ombre géante projetée sur les nuages : ce phénomène, si simple et pourtant si saisissant, produisit sur moi des sensations difficiles à décrire ; il me semblait que, sur ce piédestal, j'étais quelque chose de plus que ces chétifs mortels qui végètent sur la terre, sur cette terre qui était, pour quelques instants, dérobée à mes yeux. Quelques minutes après, la terre secouait son linceul nocturne, la scène avait changé. (...)
Je redescendis à regret du point extraordinaire auquel je venais de m'élever, pour aller visiter l'intérieur de la pyramide. [La porte d’entrée] conduit, par d'étroits couloirs, à [une] salle, taillée dans le roc, et se reliant, par un puits étroit et tortueux, à la grande galerie (...) ; on va de cette galerie à la chambre dite de la reine et à la chambre dite du roi. Cette salle contient un sarcophage sans hiéroglyphes ni couvercle ; elle est aérée par des courants d'air se dirigeant sur les faces extérieures Sud et Nord (...).  Son plafond est déchargé par des vides qui étaient clos et dans lesquels on ne devait jamais parvenir : c'est dans ces vides qu'on a récemment trouvé des hiéroglyphes tracés en rouge par les ouvriers de la pyramide ; ces hiéroglyphes, de 5.000 ans de date, retracent le nom de Chéops (sous la forme de Schoufe, qui revient à Souphis, nom que lui donne Manéthon), auquel l'histoire attribue la construction de la grande pyramide.
Une seconde découverte non moins importante est celle d'un morceau de sarcophage en bois trouvé dans la troisième pyramide et portant le nom de Mécérinus, auquel on attribuait aussi ce monument.
Ces précieux documents, dus à une société d'explorateurs anglais, sont des plus remarquables pour l'histoire de l'intelligence humaine ; ils sanctionnent dignement les merveilleuses découvertes de Champollion jeune sur tes hiéroglyphes.”
Source : Gallica

mercredi 24 novembre 2010

Pyramides de Guizeh : “Les plus beaux monuments de cette classe en Égypte”, selon Aaron Ward (XIXe s.)

Voici un texte extrait de Around the pyramids : being a tour in the Holy Land and, incidentally, through several European countries, and portions of Africa, during the years 1859-60 (1864). Son auteur - Aaron Ward - se contente de juxtaposer quelques-unes des opinions émises sur la fonction et la destination des pyramides, sans prendre personnellement position.
Quant à savoir qui est précisément cet auteur, les quelques éléments d’information que j’ai pu consulter ne me permettent pas de l’identifier. S’agit-il du Général Aaron Ward (1790-1867), qui mena une carrière militaire avant d’être élu à plusieurs reprises au Congrès américain ? Si c’est le cas, on comprend aisément qu’il ait dédicacé son ouvrage à son “old and valued friend” le Général George P. Morris. Mais, bien entendu, je soumets cette “conjecture” à des avis plus autorisés que le mien.


Source de l’illustration : Gallica
“The number of pyramids scattered over Egypt is very great; but the most remarkable are those described by Herodotus, situated opposite Cairo, at Djizett. They are still regarded as the finest monuments of this class in Egypt.
We visited the Pyramid of Cheops, the largest of the three. A number of Bedouins, whom we had hired, led the way. The entrance to it, as well as to each of them, is on its northern side. We descended for a considerable distance at an angle of about twenty-six degrees, and from thence we ascended, with much trouble, to the first apartment.
The rooms we examined were of the following dimensions : The one called the Queen's Chamber, which is the first in order, is thirty-seven feet two inches long, by seventeen feet two inches wide. Then comes a chamber, attainable by a similar passage, thirty feet by seventeen, and twenty feet high. This is known as the King's Chamber, and is lined all around with highly polished granite slabs. At the western extremity of the room stands the sarcophagus, without a lid, which once contained the remains of Cheops, but which now is entirely empty. It is seven feet six inches long, three feet, three inches wide, and three feet deep.
There is a third room, still higher in the body of the pyramids, which was discovered by Mr. Davidson, the British Consul. This apartment is four feet longer than the one below it, the width being, however, the same. Davidson also discovered the well which is cut through the solid rock to the level of the Nile.
The only way one can fully realize the gigantic size of this great pyramid is to recollect that it covers an area of eleven acres of ground - it being seven hundred and fifty feet long on each of its sides at the base, and rising to a height of four hundred and eighty feet.
The learned who have given their attention to these stupendous monuments, maintain that the priests, in their construction of them, availed themselves of the means thus afforded to connect their sacred duties with their favorite studies, and combined the sentiment of piety with the sublime conceptions of astronomy. Among the benefits, they allege, which this union has conferred upon posterity, is that of having fixed with precision the faces of the pyramids, which enables us to know that the poles of the earth have not been changed. For the pyramids still present their four sides correctly to the four points of the compass, as they did when first erected.
The scholars also maintain that these structures were formerly used to correct the measurement of time, from the circumstance that the main approaches to them are invariably from the north, and incline downward at an angle of twenty-seven degrees, with the plane of the horizon, which gives a line of direction not far removed from that point in the heavens where the polar star crosses the meridian below the pole. The observation of this, or some other star across the meridian, would give them an accurate measure of siderial time - a matter of the first importance in any age when it is probable no other instruments than rude solar gnomons, or expedients still more imperfect, were in use. The observations were probably made by a person standing at the bottom of the first platform, by ranging the eye along the then smooth surface of this entrance.
It has, however, been denied by able writers that these ancient structures were erected for astronomical observations ; for, if such were their object, they would not have been crowded together in such numbers near Memphis, but would have been placed in other parts of the kingdom, and especially in Heliopolis, where the priests were, from the most ancient times, famed for their astronomical knowledge.
But others again maintain that they were simply intended as tombs for their kings, and two reasons are given therefor. First, the religious faith of the old Egyptians is well known, viz: that the soul leaves the body after death and wanders through those of various animals for purification, and not until after a succession of thousands of years returns back to the same human body, to live again in it. This was reason enough for mighty kings, to erect the pyramids, either to hold back the soul in the body and wholly to escape the dread wanderings, or at least to preserve the body from any corruption until the requickening. On this account the bodies of all Egyptians were embalmed and placed in air-tight catacombs. Second - Policy, viz: The Israelites were forced to perform the hardest of labor, because their rulers hoped thus to prevent their increase ; but if this was the sole object they had, it seems to me, they might have been employed on some worthier and more useful work, in the building of canals, and other national improvements.
The Sphinx, which stands at a short distance from the largest pyramid, is regarded by most travellers as a rival to the pyramids themselves. The engravings of the pyramids and this Sphinx, which are to be met with in every print-shop, give a very perfect idea of their appearance ; but the magnitude of the Sphinx surprised me. It is, indeed, a gigantic and wonderful work of art. Its features resemble, in some respects, the Copts of the present day, thus going far towards proving, if any evidence of that fact were required, that they belong to the ancient Egyptian race, which is quite different from the negrofeatured race.
What the Egyptians signified by this symbolical figure seems not to be exactly known. Some writers think it is the type of womanhood, in which power is engrafted on gentleness and beauty. This is represented by a woman's face, neck and bosom, connected with the body of a lioness, not in fierce and violent action, but in eternal repose. Dr. Pococke says there is an entrance both in the back and the top of the head. The latter, he thinks, might have served the priests in the utterance of oracles. Its dimensions, according to the same writer, are twenty-seven feet above the ground, thirty-three feet wide across the breast, and the entire length one hundred and thirty feet. Pliny estimated its height, in his day, to be sixty feet. It is, therefore, more than probable that the sands of the desert have, since that period, raised the ground at its base many feet, thus reducing it to its present height.”
Source : books.google.com

mardi 23 novembre 2010

Plus que de la “vanité des rois”, les pyramides sont “l’oeuvre du peuple égyptien” (Giuseppe Forni - XIXe s.)

Giuseppe Forni était un chimiste milanais. Il résida en Égypte (Bedrashen, près du Caire), où il était le directeur d’une entreprise industrielle. Afin d’étudier la géologie de l’ensemble de la région, il entreprit, en 1819, un voyage qu’il relata dans Viaggio nell’Egitto e nell’Alta Nubia, édité en 1859.
Le texte qui suit est extrait du vol. 2 de cet ouvrage.


“Molte sono le Piramidi che l'Egitto racchiude ; le più importanti son quelle di Giseh e di Saccara : le masse di quelle di Giseh sono talmente colossali, che fuvvi chi pensò ch'esser non potevano opera dell' uomo. Tacendo di quest' assurda opinione , ricorderemo che v' ebbe grande controversia sulla destinazione delle Piramidi, mentre che alcuni opinarono fossero esse astronomici osservatori, e credevan trovare argomento in favore di siffatta opinione nell' esattezza con cui le loro quattro facce sono rivolte verso i quattro punti cardinali ; altri pensarono si fosser templi di particolar maniera, in cui i sacerdoti celassero ai profani i misteri più profondi delle loro iniziazioni. Uno scrittore pretese che la grande Piramide non altro fosse che un immenso serbatoio per le acque del Nilo. La più generale e più ragionevole ipotesi è quella che le suppone tombe : trovansi di vero in alcune dei sarcofagi, e del resto adottossi la forma piramidale perchè è la più solida ; esse per la più parte sono costrutte in pietra calcarea, talune anche in mattoni.

Si credette da taluno che gli Egizi avesser dovuto, per innalzare que' giganteschi edifici, possedere meccanici mezzi che a noi rimasero ignoti ; ma questo non è, mentre a forza di braccia e col numero degli operai vennero i Faraoni a capo dei loro disegni, costruendo quelle sterminate moli.

Quando si pensi all'origine delle Piramidi, ai modi oppressori che furono impiegati per erigere cotesti monumenti di lusso, non si può non provare un vivo sentimento d'orrore e di ribrezzo, che è ben giusto qualora sia vero quanto intorno ad esse, e segnatamente intorno a quella di Cheope (...).

L'epoca in che si costrusse la maggior parte delle Piramidi non è conosciuta, ma quella della grande, cioè di Cheope, appar tanto evidente, secondo il racconto d'Erodoto, che non la si può metter in dubbio. A detta di questo storico, il quale adduce tante e tali particolarità che n'è d'uopo crederlo istruttissimo, fu dessa da Cheope fatta costrurre, e quindi per l'ordine dei fatti risulta che tal Piramide venne innalzata verso gli anni 140 e 160 della fondazione del tempio di Salomone, vale a dire ottocencinquant' anni prima dell'era volgare. (...)

Nel discendere la Piramide, riflettendo a quanto avea veduto, le mie idee cominciavano un tal poco a smarrirsi : sentii dapprima alcun che di quella sorpresa che ci assale all' aspetto d'un luogo erto e d'una roccia minacciante ; in appresso pensai al genio dell' uomo, che fece dalle sue mani uscire tali montagne di pietra. Non altramente accade nel contemplare i capolavori dell'arte ; in sulle prime crediamo di vedere un grandioso spettacolo della natura, poi la riflessione ci conduce di subito all' ingegno inventivo dell'artista : così le Piramidi le quali a primo sguardo s'ammirano quasi un miracolo della Creazione, ci lasciano poi stupefatti qual portento dell'intelligenza di un popolo grande. (...)

La fitta oscurità, interrotta dal vacillante lume delle candele, rendeva maggiori gli stenti dello sdrucciolevol cammino, che, dopo aver disceso per buona pezza, montava rapido verso l'alto, divenendo tanto angusto che ne astrinse a progredire carpone : tanto era il disagio che io provavo, che la curiosità di vedere l'interno della Piramide mi aveva disingannato alquanto, e procedevo con affanno avvertendo ad ogni piè sospinto la triste verità, che noi sopportar non sappiamo il peso degli anni come i monumenti dell'Egitto. (...)

Dopo un' ora e più escimmo da quelle tetre dimore, e salutammo la luce del giorno con vivo entusiasmo ; ma tutti eravamo pallidi, stanchi e coperti di polve e con gli abiti mezzo lacerati, ed avemmo unanimi a confessare che la visita dell'interno della Piramide si è uno di quegli obblighi che si sono imposti i viaggiatori e da cui nessuno ardisce esentarsi, quantunque non ne valgano affatto la spesa e la fatica : eppure una delle prime domande che si rivolge a chi abbia visitato l’Egitto, ell' è pur questa : Siete stato nella grande Piramide ? Tenendo con altri discorso di ciò che di particolare avessimo colà dentro osservato, mi risposero non aver essi veduto nulla più di quanto si trova ne'libri d'altri viaggiatori : ed oggimai è gran tempo che d'ogni angolo d'Europa si viaggia in Egitto per vedere questa grande Piramide ; ognuno visitò que' sotterranei, ed è tra' viaggiatori quasi una novità il non averle vedute ; ad ogni modo non si fecero fin ad ora scoperte importanti. Mille tentativi, mille inutili sforzi furono intrapresi per iscandagliar l'abisso, detto il pozzo della Piramide, e per penetrare nelle parti più interne : la Commissione d'Egitto esattamente descrisse checchè in altri tempi si venne scoprendo, ma nulla più vi si aggiunse ; noi siamo tuttora oggidì alla camera del re ed a quella della regina, come i viaggiatori del secolo XVII.

A me non ispetta il produrre su questo veruna opinione ; ma riportandomi a tutte le descrizioni che ne vennero fatte, parmi che la principal sala della piramide di Cheope non possa venir oggi riguardata qual tomba di un Faraone. Quanto divario tra questa pretesa camera del re e la dorata sala delle tombe reali di Tebe ! Colà in tutte le gallerie, sopra ogni soffitto, si veggon rappresentati ora Osiride in atto di giudicare le umane generazioni, ora il dio Sole, qual simbolo della vita e della morte. Queste ed altrettali immagini non si trovan punto nella sala della grande Piramide, neppure negli androni che vi conducono ; nè in veruna parte di cotai monumento, dove si potè addentrarsi, furon veduti bassirilievi, pitture, iscrizioni di sorta, eccetto qualche geroglifico e lunga fila di nomi europei. Puossi egli credere inoltre che i re di Menfi avessero tutt' ad un tratto rinunciato all'uso di decorare lor estremo soggiorno e di circondarsi nella tomita de'simboli della religiosa loro credenza ? Possiamo noi ammettere che un Faraone si abbia eletto a sepolcro una stanza ignuda ed angusta, qual è quella di che or tiensi discorso, ed altresì che siensi giammai fatti passare i funerali per quegli stretti anditi pe'quali a'nostri giorni trascinansi i viaggiatori ? Mi si consenta pertanto, sino ad ulteriori scoperte, lo starmi nell'opinione d'Erodoto, il quale nella sua storia per due volte asserisce che la tomha di Cheope era nella roccia scavata e cinta dalle acque d'un canale, che è quanto dire ch'erasi eretta vicino alla Piramide e non nell'interno di essa.

Intanto che noi stavamo riposando, gettammo uno sguardo sulle pietre che ne attorniavano, e vedemmo ch' erano esse rivestite di nicchi e di erbe marine : ciò dimostra ch' erano un prodotto de' grandi rivolgimenti del globo ; hanno la maggior parte un enorme volume, e mal si crederebbe a fatica che le fossero un di trasportate dall'arabica giogaja posta di là dal Nilo, oppure dalle cave dell'Alto Egitto. Gli Arabi che sempre vi spiegano una meraviglia con altra, dicono che quel paese veniva un tempo abitato dai. giganti : dalle più autentiche tradizioni si ha che la piramide di Cheope avesse tutta la superficie ricoperta d'un liscio granito, e tale sussisteva peranco a'giorni di Abdallatif, che dice di averla veduta di geroglifici incisa.

Oggi più non rimangono che pietre, filari di pietre, o scaglioni ; ma sembra che tutti questi macigni abbiano ben poco sofferto l'oltraggio del tempo. Se si trovasse la Piramide nel clima nostro piovoso, la superficie ne avrebbe risentito senza dubbio l'influenza dell'atmosfera; ma protetta, com'è, dal sole d'Egitto, hanno le sue pietre conservato la forma e i primitivi colori. Dall'imo al sommo del monumento non un filo d'erba si vede, non una macchia, ne un segno di guasto : quell'ammasso di pietrame non conobbe l'umidità dissolvente della pioggia ne venne mai dalla folgore colpito ; solamente il Kamsin recò dintorno alla mole gigantesca i suoi cumuli vorticosi di sabbia.

Codesta Piramide venne aperta, son oltre duemil' anni, da parecchi Arabi che si credevano potervi scoprire tesori. Coloro che cercano oro hanno un motivo più sentito di chi non altro cerca se non lumi e schiarimenti : le fatiche che essi dovettero sostenere onde penetrar nell'interno sono incredibili; non hanvi al mondo fortezze che più vivamente delle Piramidi sieno state prese d'assalto, e si stupisce di due cose : che non siansi affatto distrutte, e che l'interno loro sia sempre rimasto un arcano.

Gli eruditi non sono d' accordo sull'eta della piramide di Cheope; tuttavia si conviene nel dire che essa risale all'epoche più rimote e che esisteva fin dal tempo di Salomone. (...)

Gli scrittori antichi assicurano concordemente che questi due monumenti [Cheope e Cephren] sono stati eretti per sepoltura dei due fratelli Cheope e Cephren, re dell'Egitto, e veggonsi circondati da altre Piramidi. Noi teniamo intanto l'opinione dei dotti, che gli Egiziani erigendo queste Piramidi enormi ebbero tutta la cura di costruirne le due parti principali per modo da farle corrispondere naturalmente all'est e all'ovest ; e del rimanente, la loro inclinazione è tale che il lato di nord trovasi rischiarato all' epoca dei solstizi : questo è tutto quello che le Piramidi presentano d'astronomico ; pur nondimeno è certo che gli Egizi univano l' astronomia alle lor pratiche religiose, come si è veduto in alcuni zodiaci, non solamente ne'templi, sibbene ancor nelle tombe. (...)

S’egli è vero, com' ei si narra, che le Piramidi furon opera della vanità dei re, conviene pur dire che una tale vanità s'illuse a partito nelle sue speranze, mentre la maggior parte delle Piramidi non reca il nome di chi le fece costrurre, e tra i fondatori di questi miracoli d'arte appena tre o quattro vengono dalla storia citati : nè solamente s'ignora il nome dei re che le fecero fabbricare, ma l' antica storia si tace pur anco sulla generazione e sul secolo che vide innalzarle ; una sola notizia è rimasta, ed è che le Piramidi son opera del popolo egizio.”

samedi 20 novembre 2010

“Comment ne pas s'incliner devant ces Pyramides, la plus ancienne œuvre humaine connue et la plus durable de toutes ?” (Georges de Schickler - XIXe s.)

Que de regards, que d’impressions diverses, que d’interprétations concordantes ou, au contraire, divergentes, sur les pyramides égyptiennes ! Et cela dure depuis des siècles et des siècles. Notre blog-inventaire est un modeste écho de ce fourmillement où l’archéologie a rendez-vous avec la plus somptueuse des histoires.
Le texte dont je propose ici la lecture est extrait de En Orient, souvenirs de voyage, 1858-1861, édité en 1863, du baron Fernand David Georges de Schickler (1835-1909), qui fut membre fondateur de la Société de l’Histoire du protestantisme français et président de la Société de l’Histoire de France.
À chacun son regard, en effet. À chacun son interprétation. Tout en cultivant leurs secrets bien gardés, les pyramides d’Égypte se prêtent au “jeu” des recherches scientifiques, des débats passionnés, des élans poétiques, des appropriations plus ou moins justifiées d’idées ou de théories... sans jamais perdre de leur sublime prestance.
Ici, à défaut de description jugée “superflue”, mais pourtant bien esquissée, le baron de Schickler se livre à une réflexion philosophique sur la religion égyptienne qui trouve, dans les formes pyramidales extrêmement épurées, son expression la plus dépouillée, car la plus proche de ses origines.
Un point de vue sans doute à méditer...




Photo Marc Chartier
“On ne saisit pas de loin l'imposante dimension des Pyramides, et, même lorsqu'on approche, il faut s'aider de la réflexion pour l'apprécier avec justesse.
À l'endroit où la végétation s'arrête est groupé un village, accompagné de palmiers, près d'une eau un peu saumâtre qui n'est renouvelée que par la crue du Nil. On gravit alors les roches calcaires et sablonneuses, et l'on atteint enfin la base de la grande Pyramide.
Toute description serait ici superflue : la forme pyramidale appartient à la géométrie ; elle se dresse devant nous dans des proportions colossales, mais régulières, et la grandeur de l'élévation empêche de remarquer que la pointe est légèrement détériorée. On constate au premier abord la dimension des assises qui ne semblent pas égales ; chacune arrive au moins à hauteur d'appui. Elles sont superposées de manière à ne laisser en saillie qu'un espace d'une extrême exiguïté, plusieurs des pierres sont fort ébréchées, d'autres manquent en entier, surtout aux angles.
Les opinions peuvent différer sur le plus ou moins de beauté artistique de cette architecture : la grâce en est exclue, la ligne droite est sévère et inflexible ; mais, influencé peut-être par leur antiquité même, je ne saurais leur refuser un grand caractère. Et comment ne pas s'incliner devant ces Pyramides que Moïse trouva déjà debout depuis plusieurs siècles, devant la plus ancienne œuvre humaine connue et la plus durable de toutes ? C'est l'éternité humaine, s'il est permis d'unir deux idées si différentes ; c'est-à-dire une durée restreinte par des limites, mais des limites qui sortent entièrement du pouvoir de notre conception.
Il est étrange, et en même temps il est triste de penser que, toutes les fois que la main des hommes est parvenue à créer une œuvre vraiment permanente, c'est cette même main qui vient en activer la destruction, témoin le Parthénon, le Colisée et les Pyramides ; n'ayant pu détruire ces dernières, l'homme les a du moins ébréchées.  (...)
(...) je procède ensuite à la visite intérieure après avoir gravi les trois premières assises de la face nord.
Au milieu, une ouverture carrée se prolonge en galerie dans laquelle on rampe avec la crainte continuelle de glisser, car la pente est rapide et le granit poli comme une glace. Ce chemin s'enfonce jusqu'au niveau du Nil et aboutit à une petite chambre carrée dont la destination est restée inconnue. À peu près à l'endroit où la galerie atteint le niveau du sol, il s'en embranche une seconde de même hauteur, mais dont la pente, de proportion semblable, se dirige de bas en haut : un V majuscule en donnera une idée exacte. Au lieu de la remonter directement, on est forcé de contourner, par une tranchée ouverte dans la maçonnerie, un bloc énorme de granit placé par les constructeurs pour dérouter les recherches. Ce couloir est coupé, au bout de trente-cinq mètres, par une plate-forme, point central de nouvelles bifurcations.
Devant nous s'ouvre en ligne droite un couloir qui mène, sous le centre de la pyramide, dans un caveau dont les parois sont en pierres tendres et le plafond en dalles arc-boutées ; on l'appelle la Chambre de la Reine. Revenus à la bifurcation, nous suivons le plan incliné du couloir, d'arrivée qui forme d'abord de chaque côté, à l'entrée du passage horizontal, une rampe étroite ; ces deux rampes se rejoignent ensuite et, la galerie s'agrandissant, prend une largeur d'un mètre et demi sous un plafond élevé de huit mètres. Ce plafond est fait d'assises qui surplombent légèrement les unes au-dessus des autres.
La galerie a cinquante mètres de longueur, et j'arrive alors au petit vestibule qui précède la grande chambre du Sarcophage. Elle a 10 m,33 de long sur 5 m, 34 de large, et renferme à l'extrémité un sarcophage en granit rouge sans ornements. La respiration dans ce caveau n'est pas aussi étouffée qu'on pourrait s'y attendre, et cependant, entre soi et l'air extérieur, au-dessus de ce plafond élevé de cinq mètres, il y a une maçonnerie de cent mètres de hauteur. Cinq espaces vides, mais peu considérables, ont été ménagés de manière à alléger ce poids effrayant. Les parois sont en granit ; on peut se convaincre de la perfection du travail par la précision avec laquelle les blocs sont réunis. (...)
Le voisinage des Pyramides offre de nombreux sujets d'étude. En avant de la seconde s'élève le Sphinx, que des travaux récents permettent de juger dans son ensemble. La tête mutilée est expressive encore ; les proportions bien observées font une véritable œuvre d'art de ce rocher rosâtre transformé en colosse, ou plutôt seulement restauré par Thoutmès IV.
En effet, à quelques pas, de nouvelles fouilles ont dégagé un temple où le Sphinx était adoré sous le nom d'Hor-em-Khu. Contemporain des Pyramides, il date d'une époque où l'architecture s'attachait au choix des matières plus qu'à l'ornementation. La syénite et l'albâtre oriental sont partout employés. Le plan est simple : il forme une cour dont les douze piliers carrés, disposés sur deux rangs, supportent quelques fragments de plafond. Cette cour est séparée en deux par une galerie transversale dont les piliers monolithes gisent à terre ; elle donne accès à de petites chambres remarquables par les blocs de granit qui les recouvrent et les larges plaques d'albâtre qui en revêtent les parois. Un puits retrouvé dans un angle du temple renfermait la statue de Chéphren : c'est le chef-d'œuvre de la statuaire égyptienne.
Ce temple, un des plus anciens connus, est dépourvu d'emblèmes hiéroglyphiques. Les Pyramides n'en offrent également que peu de traces : faudrait-il en conclure qu'on les employait rarement dans les premiers temps ? À mesure qu'on retourne vers le passé, la religion égyptienne se dépouille de plus en plus de ses formes symboliques matérialisées ; elle se simplifie en se rapprochant de son origine.
Ce n'est qu'avec le temps que se produisent ses subdivisions infinies de la pensée du Dieu unique. Lorsque l'accroissement des populations obligea de fonder des centres nouveaux, on détacha l'un après l'autre de l'universalité du Créateur ses attributs divers, d'abord comme symboles, bientôt comme divinités distinctes. Ces dieux, représentant chacun une des perfections multiples de l'Être suprême, se sont nécessairement accrus, car de la création des uns devait résulter celle des autres : plus leur nombre s'est étendu, plus l'idée primordiale s'est effacée à l'arrière-plan.
Ne saurait-on y rattacher le changement survenu dans les beaux-arts, plus libres de se donner carrière tant qu'ils ne représentaient qu'un emblème, et devenus de moins en moins indépendants selon que la pure pensée symbolique disparaissait pour faire place à l'idolâtrie matérielle ?”

vendredi 19 novembre 2010

Les pyramides égyptiennes “tiennent à un système religieux qui n’était pas celui de l’Égypte” (Louis Reynier - XIXe s.)

Le Suisse Louis Reynier (1763-1824) est connu pour ses études en botanique et les applications de cette science à la vie rurale. C’est ce domaine scientifique qui inspira les travaux qu’il mena en Égypte où il accompagna son frère, le général Ehen-Hezer Reynier, membre du groupe des savants invités par Bonaparte à faire partie de l’Expédition d’Égypte.
Au cours de son séjour en terre égyptienne, Louis Reynier fut nommé Directeur des revenus en nature et du mobilier national.
Il a résumé ses études dans son ouvrage De l’économie publique et rurale des Égyptiens et des Carthaginois, publié en 1823. Dans les extraits ci-dessous, on remarquera la lecture que l’auteur fait de l’histoire, selon laquelle la splendeur de Memphis résultait de la domination qu’y exerçaient des rois pasteurs ayant envahi la Basse-Égypte. C’est au cours de cette période, et conformément à un “système religieux” importé de l’extérieur, que les pyramides furent édifiées.




Inondation de 1880 
photo provenant de l’album FlickRTulipe Noire”,
 reproduite avec l’autorisation d’Islam A. Tha, auteur de l’album

“Manéthon, auteur égyptien, dont Josèphe à conservé quelques fragments, dit que des Pasteurs ont fait une invasion dans la basse Égypte, et qu'ils s'y sont maintenus l'espace d'environ trois siècles. Les rois, qui les gouvernaient, se sont établis à Memphis, dont ils ont fait leur capitale. Eusèbe a donné à peu près les mêmes détails, et les a puisés à la même source. Pendant cette occupation de la partie inférieure du pays, l'ancien gouvernement s'est concentré dans la haute Égypte d'où il est sorti ensuite avec une armée, et, après avoir éprouvé une longue résistance, de la part des Pasteurs, il est parvenu à les expulser. (...)
L'époque de cette domination étrangère, qui avait choisi Memphis pour le centre de son gouvernement, a été, pour cette ville, le commencement de sa grandeur. C'est à cette même époque aussi que j'ai cru devoir placer la construction des pyramides : elles sont toutes réunies dans la portion du pays où ces Pasteurs ont dominé ; il n'en existe aucune au-delà ; ainsi elles tiennent à un système religieux qui n'était pas celui de l'Égypte, et qui s'est étendu sur les mêmes espaces qu'eux (1). Il a vraisemblablement aussi pénétré dans quelques contrées de l'Asie, où on observe des monuments qui ont beaucoup de ressemblance avec ceux-ci.
Hérodote, qui n'a eu aucune connaissance de cette dynastie des rois pasteurs, a donné aux pyramides une origine en apparence différente : suivant lui, jusqu'à l'époque des rois qui en ont été les fondateurs, tout a été dans le meilleur ordre possible ; mais, de leur temps, il y a eu une désolation générale, tous les temples ont été fermés, et il a été défendu de faire des sacrifices. D'après ce que nous connaissons de la dépendance où les rois égyptiens étaient tenus, par la caste sacerdotale, il n'est pas possible d'attribuer à aucun d'eux des mesures pareilles. Eux qui ne pouvaient pas même satisfaire leurs premiers besoins, sans le consentement des prêtres, auraient-ils pu porter cette atteinte à leur pouvoir et s'opposer à l'exercice du culte ? Des actes aussi violents n'ont pu être ordonnés que par une dynastie étrangère, investie de son pouvoir par la force d'une armée.
Aristote a parlé de la construction des pyramides, comme d'un ouvrage entrepris par la tyrannie, afin que le peuple, étant occupé, ne pût se porter à aucune révolte. S'il y a eu un moment de tyrannie en Égypte, étranger à la théocratie sacerdotale, il ne peut avoir eu lieu que sous la domination militaire des Pasteurs, qui avaient un culte différent.
Il n'est pas surprenant que Hérodote ait ignoré cette domination des Pasteurs : toute son instruction sur l'Égypte, il l'a puisée dans ses conversations avec les prêtres d'Héliopolis, ou leurs interprètes, qui n'avaient aucun motif de lui en donner connaissance ; et il a fait, lui-même, la remarque, qu'il leur a trouvé de la répugnance à s'expliquer sur ce qui concernait l'époque où les pyramides ont été construites. Enfin, après avoir rapporté les contes qu'ils lui ont faits, il ajoute que, de son temps, le peuple donnait aux pyramides le nom de monuments du pasteur Philitès, et disait que ceux qui les avaient fait construire avaient ensuite été chassés par une armée sortie de la haute Égypte, et venue pour rétablir l'ordre. Il se trouve une bien grande ressemblance entre cette tradition populaire et ce que Manéthon a dit de la dynastie des rois pasteurs, expulsée par un mouvement semblable.
Quelques écrivains arabes ont aussi attribué la construction des pyramides à un peuple sorti de l'Arabie, qui, après avoir dominé en Égypte, en a été chassé (2). À ces témoignages historiques, il faut ajouter un fait qui vient à leur appui, et donne un grand degré de vraisemblance à l'opinion, qui attribue ces monuments à un peuple étranger à l'Égypte : c'est qu'ils n'ont jamais été l'objet d'un respect religieux pour les Égyptiens, tandis qu'ils l'ont été, et le sont peut-être encore, pour les Sabéens, dont le culte est répandu en Asie, depuis les époques les plus anciennes.
Ce sont là les motifs principaux qui m'ont fait regarder les pyramides comme des édifices religieux, élevés pendant la dynastie des rois pasteurs. J'ai déjà publié cette opinion depuis plusieurs années, et toutes mes nouvelles recherches n'ont fait que m'y confirmer davantage (3).
D'après les détails que Manéthon a donnés sur l'expulsion des Pasteurs, il paraît que, quoiqu'affaiblis par leurs pertes, ils se sont maintenus longtemps concentrés vers l'extrême frontière, et qu'ils n'ont entièrement évacué le pays, qu'au moyen d'un traité, qui leur assurait les moyens d'emmener tout ce qui formait leurs propriétés. Puisqu'on traitait avec eux, ils étaient encore en état de se faire craindre, ce qui motiverait la détermination qu'a prise le gouvernement de quitter Thèbes pour s'établir à Memphis, d'où il pouvait mieux surveiller leurs mouvements. Comme aucun auteur ancien n'a fait connaître les motifs de ce déplacement de la capitale, on est réduit aux conjectures, et celle-ci me paraît fondée sur de fortes probabilités.
La haine qu'avait inspirée cette domination étrangère, surtout en ce qu'elle avait porté atteinte au culte, a donné naturellement à la caste sacerdotale de nouveaux moyens d'échauffer la ferveur du peuple et d'accroître son influence en proportion. On peut le conclure d'un fait que nous a conservé Hérodote. On se rappelle que, dans l'origine, la caste des guerriers avait son tiers franc de toute redevance : qu'il lui en fut ensuite imposé une, dont une étendue seulement de douze aroures, pour chacun d'eux, fut exceptée. Cet historien dit qu'ils ont été dépouillés de ces terres par le roi Séthos, qu'il qualifie de prêtre de Vulcain, et dont le règne est postérieur à l'expulsion de ces étrangers. Que ce fut une spoliation réelle, comme il l'a dit, ou seulement une suppression de cette franchise, comme je serais disposé à le croire, c'était toujours une atteinte nouvelle portée à leurs prérogatives, qui prouve la tendance toujours croissante de la caste sacerdotale à s'élever au-dessus d'eux.”

(1) J'ai développé, dans un mémoire particulier, les motifs qui me font regarder les pyramides comme des édifices consacrés au culte. Cette opinion est aussi celle de M. Langlès et de M. Heeren. Les fouilles faites depuis peu, dans les pyramides, confirment cette opinion : la salle inférieure, récemment découverte dans la principale, où aurait dû se trouver le tombeau, si elle avait été un monument sépulcral, comme l'a dit Hérodote, ne contenait aucun sarcophage. Il ne s'agit plus maintenant que de découvrir d'où part le soupirail qui s'ouvre dans la grande salle, et qui me paraît avoir été le porte-voix secret, par où les oracles étaient transmis.
(2) Il est à remarquer que la plus grande incertitude a régné chez les anciens, sur l'époque de la construction des pyramides. Pline donne une longue liste d'auteurs qui en ont parlé, et qui tous ont eu un avis différent : il est malheureux qu'il ne nous les ait pas conservés.
(3) Quelques objections peuvent être faites à cette manière de voir, mais il est facile d'y répondre. La plus forte est celle de l'existence des pyramides qu'on a trouvées près des ruines de Méroé, et sur deux ou trois autres points de l'Éthiopie peu éloignés. Quoique construites d'une manière un peu différente que celles de l'Égypte, puisqu'elles ont un espèce de sanctuaire extérieur qui manque à ces dernières, elles paraissent avoir appartenu à un culte semblable. Mais si elles ont été élevées par les anciens Éthiopiens, dont l'Égypte a reçu son culte, pourquoi n'en existe-t-il aucune autour de Thèbes, ancien centre de ce culte, non plus que dans le reste de l'Égypte supérieure ? N'est-ce pas là où elles auraient dû se trouver plutôt qu'à Memphis, ville beaucoup plus moderne ? Tout ce qu'on peut conclure de l'existence des pyramides de Méroé, c'est qu'une invasion, semblable à celle qui a dominé dans la basse Égypte, s'est aussi emparée, soit à cette époque, soit à une autre, des plaines de l'Éthiopie, dont ensuite elle aura été expulsée.
Une autre objection, qu'on peut aussi faire, est le rapport qu'on a trouvé entre les proportions de la grande pyramide et les anciennes mesures usitées en Égypte, qui étaient une partie aliquote du degré du méridien à cette latitude. Ce fait a été démontré par M. Jomard dans son beau travail sur le système métrique des Égyptiens. Mais il me paraît que, si ce monument avait été destiné à conserver l'étalon des mesures nationales, il aurait dû être placé vers Thèbes, centre du gouvernement, et non pas à Memphis qui, si elle existait à ces époques anciennes, n'avait encore aucune importance ; M. Jomard ne s'est pas dissimulé cette difficulté. L'orientation de cette pyramide l'a fait aussi considérer comme un monument astronomique des Égyptiens ; mais si elle l'avait été, pourquoi les temples de la haute Égypte ne l'étaient-ils pas aussi ? (...) Il me paraît que, ni les rapports de mesure dont je viens de parler, ni l'orientation, ne sont des objections solides, puisque les Pasteurs peuvent également avoir connu l'astronomie, comme elle l'a été de beaucoup d'autres peuples anciens, dont le culte était une commémoration des phases célestes.


jeudi 18 novembre 2010

Selon Pierre de Pastoret (XVIIIe - XIXe s.), les pyramides d’Égypte étaient “l'image du despotisme des rois”

Avocat et homme de lettres, le Marquis Claude Emmanuel Joseph Pierre de Pastoret (1765-1840) eut une longue carrière politique. Il a été élu membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques. De son ouvrage majeur Histoire de la législation, en 11 volumes, j’ai choisi le texte qui suit, extrait du volume 2 (1817). Il porte sur la sempiternelle question qui a suscité de tout temps les réponses les plus diverses : quelle était la destination des pyramides ?
Après avoir passé en revue les plus significatives de ces réponses, l’auteur admet que les pyramides furent des tombeaux érigés par des rois tyrans qui, guidés par un “désir d’immortalité”, condamnaient leur peuple à des “travaux humiliants et durs”.



Emmanuel de Pastoret
Gravure de Louis-Pierre Henriquel-Dupont
(Wikimedia commmons)

“Il est difficile de ne pas reconnaître une nouvelle preuve du despotisme dans ces fameuses pyramides dont l'existence annonce encore à l'univers la grandeur et la puissance des maîtres de l'Égypte. Tout a changé plusieurs fois autour d'elles, mœurs, sciences, arts, lois, gouvernement, religion ; et, plus fortes que l'ignorance, que la guerre, que la nature, elles s'élèvent triomphantes au milieu de la destruction des combats et des âges. Trente siècles ont passé devant ces pyramides immuables, et la curiosité de l'homme en cherche encore l'objet.
Une émulation de faste et d'opulence entre des rois fit ériger les pyramides, suivant Tacite ; elles furent érigées, suivant Pline, par leur jalousie et leur avarice. Plusieurs écrivains en font des monuments consacrés au soleil. Mais ce système n'a pour base qu'une fausse étymologie (1) : fût-elle vraie, elle ne prouverait pas une consécration à l'astre du jour ; ce serait de leur forme, et non de leur destination, que serait venu le nom des pyramides. D'autres ne voient dans ces monuments que des greniers publics, les greniers construits par l'ordre de Joseph pour garder les blés dont avait besoin l'Égypte menacée d'une longue famine. Mais, quand l'érection des pyramides eût été assez facile et assez prompte pour autoriser cette opinion, comment aurait-on employé à cacher des grains un édifice massif, où l'on aperçoit à peine quelques ouvertures pratiquées, quelques salles formées ? Eût-on destiné à cet usage une enceinte inaccessible ?
Diderot trouve dans les pyramides des monuments conservateurs des sciences, des arts, de toutes les connaissances utiles : ceux d'Hermès avaient été détruits ; comment se garantir du retour de la barbarie ? Les pyramides devinrent les Bibles de l'Égypte ; et loin d'éterniser l'orgueil ou la stupidité de ces peuples, c'est leur prudence et leur sagesse qu'elles éternisent. Mais, outre que rien ne justifie cette idée, est-il facile de concevoir que les Égyptiens n'eussent pas tracé quelques hiéroglyphes sur l'édifice destiné à conserver la mémoire de leurs actions ou de leur génie ? Tous les autres monuments ont de ces caractères sacrés ; les pyramides n'en ont pas. Quelques écrivains en ont attribué l'origine à la piété filiale. Je vois plusieurs princes s'ériger une pyramide ; je n'en vois aucun en faire ériger à son père, à ses aïeux. D'autres encore n'y ont aperçu que l'ouvrage de la vanité. Mais la vanité, proprement dite, a besoin d'être environnée de regards ; la vanité ne repose pas sur des jouissances éloignées : à peine pourrait-on supposer cette patience à l'orgueil. L'orgueil ne fut pas sans doute étranger a leur construction ; mais il n'en inspira pas seul la pensée. Les Égyptiens aimaient à croire que la partie visible d'eux-mêmes, que les corps pouvaient être immortels. À l'idée de prolonger moralement leur existence, ils cherchaient à joindre l'espérance de se survivre pour ainsi dire physiquement ; ils voulaient défier le temps de toutes les manières ; ils semblaient compter la durée parmi les droits et le bonheur des hommes. Cette opinion se fortifiait par les dogmes religieux : l'âme n'abandonnait le corps que s'il venait à périr.
Les pyramides furent un monument de ce désir d'immortalité. Le sort a puni la plupart de ceux qui les construisirent, en laissant leurs noms inconnus (1). C'était pour élever la demeure silencieuse où devait éternellement reposer la dépouille mortelle d'un tyran, que tant d'hommes étaient condamnés à des travaux humiliants et durs. Les palais des rois étaient moins vastes que leurs tombeaux.
En ordonnant des constructions qui occupaient si longtemps un grand nombre de leurs sujets, les monarques peuvent aussi avoir cédé à la crainte de les laisser dans une inaction redoutée. Près de quatre cent mille hommes furent employés pendant vingt ans à élever la plus grande des pyramides. Aristote indique ces monuments, quand il observe qu'un des moyens qu'emploient les tyrans pour conserver leur puissance, est d'occuper tellement leurs sujets qu'ils n'aient pas le loisir de conspirer. Voltaire y voit, comme Aristote, une preuve de la tyrannie des rois. “Il fallut, dit-il, qu'une grande partie de la nation et nombre d'esclaves étrangers fussent longtemps employés à ces ouvrages immenses... Il n'y avait qu'un roi despote qui pût ainsi forcer la nature.” (...)
L'amour de la conservation, de la durée, se montra dans toutes les institutions des habitants de l'Égypte. Fortement et constamment placé dans leur génie et dans leur volonté, ce sentiment universel leur donna, sous le rapport des lois, les professions héréditaires ; sous le rapport des mœurs, la haine des usages nouveaux ; sous le rapport des arts, les pyramides. On dirait que la main d'un Dieu éleva ces monuments immortels ; le temps, ce destructeur du monde, semble avoir été une fois vaincu par la patience laborieuse des hommes : ce n'est pas un Dieu qui les construisit ; le pouvoir et l'orgueil les avaient commandés à la faiblesse et à l'esclavage. Ces vastes mausolées, qui pesaient sur l'Égypte, étaient l'image du despotisme de ses rois : magnifiques enceintes où régnaient le silence et l'obscurité de la mort, elles paraissaient dire qu'au-delà du trépas le monarque assistait encore aux actions de son peuple ; elles laissaient croire à son éternité. Et si nous ajoutons que les rois prétendaient descendre des Dieux, on verra mieux encore quelle vénération devaient inspirer pour eux le commencement et le terme de la vie. Témoignages de la servitude, les pyramides auraient pu l'être quelquefois d'un sentiment généreux et volontaire ! Jamais. Jamais la reconnaissance ou l'admiration ne les érigèrent ; toujours ce fut la tyrannie qui les imposa. L'Égypte n'en éleva pas même aux plus grands de ses rois : la courtisane Rhodope et l'impie Chéops eurent des pyramides ; Sésostris n'en eut pas.”

(1) Tout se réunit pour nous convaincre que les pyramides furent des tombeaux ; l'opinion des écrivains de l'antiquité, celle des voyageurs modernes les plus distingués, la connaissance des mœurs de l'Égypte, la connaissance de ses idées religieuses.