vendredi 14 août 2009

Selon Belzoni, les pyramides étaient entourées par les eaux du Nil "dans des temps très reculés"


Dans son ouvrage Voyages en Égypte et en Nubie, contenant le récit des recherches découvertes archéologiques faites dans les pyramides, temples, ruines et tombes de ces pays ; suivis d'un voyage sur la côte de la Mer Rouge et à l'oasis de Jupiter Ammon, Volume 1 (traduit de l'anglais par Georges-Bernard Depping, Librairie française et étrangère, 1821), l'explorateur égyptologue italien Giovanni Battista Belzoni (1778-1823) décrit notamment le déroulement du chantier d'ouverture de la pyramide de Khéphren. Puis il propose ces quelques considérations plus générales sur l'ensemble du plateau de Guizeh :

En observant le dehors de la pyramide [Khéphren], je remarquai que le roc qui l'entourait du côté du nord et de l'ouest était de niveau avec le haut de la chambre sépulcrale ; et comme il est coupé et enlevé tout autour, il m'a paru que les pierres provenant de ces excavations ont été employées dans la construction de la pyramide. Je pense donc que toutes les pierres de ce monument gigantesque n'ont pas été tirées de la rive occidentale du Nil, comme d'anciens auteurs le rapportent et le croient. Je ne saurais concevoir comment les Égyptiens auraient été assez simples d'aller chercher des pierres à la distance de sept à huit milles, et de les transporter à travers le Nil, quand ils pouvaient s'en procurer dans le voisinage et sur le lieu même où ils construisaient les pyramides. Il n'y a pas de doute qu'ils n'aient coupé, dans les rochers autour des pyramides, des blocs d'une grosseur prodigieuse : à quelle fin auraient-ils fait ces extractions, si ce n'est pour élever les monuments artificiels qui ont remplacé les rochers naturels ? D'ailleurs, quiconque se donne la peine de s'éloigner à un demi-mille des pyramides, surtout du côté de l'est et du sud, y peut trouver beaucoup d'endroits où les carrières ont été exploitées à une grande profondeur : il remarquera qu'il reste encore de quoi bâtir beaucoup d'autres pyramides, s'il le fallait. Hérodote assure, il est vrai , que les pierres employées à la construction des pyramides ont été tirées des carrières de l'autre rive du Nil ; mais je crois fermement que l'historien grec a été induit en erreur à ce sujet, à moins qu'il n'ait voulu parler seulement du granit. Quant aux chaussées pratiquées en face de ces monuments, et qu'on suppose avoir servi à faciliter le transport des pierres, il me paraît qu'elles ont été construites plutôt pour la commodité de ceux qui viendraient visiter les pyramides, surtout dans la saison des inondations. En effet, si on avait pratiqué ces chemins uniquement pour le transport des pierres, la peine de les construire aurait presque égalé celle d'élever les pyramides.
Au reste, on a déjà tant dit sur ces monuments qu'il ne reste guère de remarques à faire. Leur vétusté annonce suffisamment qu'il faut qu'ils aient été construits antérieurement à tous les autres monuments qu'on voit encore en Égypte. Il est assez singulier qu'Homère n'en fasse aucune mention ; mais son silence ne prouve point qu'ils n'aient pas encore existé de son temps. Peut-être n'a-t-il pas jugé à propos d'en parler, précisément parce qu'ils étaient connus de tout le monde. Il paraît que du temps d'Hérodote, on n'en savait pas plus, sur la seconde pyramide, que lorsque je commençai à l'ouvrir, avec cette différence que, de son temps, la pyramide était à peu près dans le même état où l'avaient laissée ses constructeurs. Ainsi l'entrée devait être cachée par le revêtement qui s'étendait sur le monument entier, tandis qu'à l'époque où j'entrepris de l'ouvrir, cette entrée n'était plus masquée que par les décombres de ce revêtement : ce qui n'empêchait pas que nous ne fussions aussi ignorants qu'au temps d'Hérodote sur la distribution de l'intérieur de la pyramide. L'inscription arabe que j'ai trouvée en dedans prouve qu'elle a été ouverte par quelques-uns des maîtres mahométans de l'Egypte, il y a un millier d'années. Il est sans doute fâcheux qu'on n'ait pas découvert des inscriptions plus anciennes, et plusieurs personnes ont exprimé leurs regrets à cet égard. Mais cette inscription même nous apprend un fait assez curieux ; et d'ailleurs, sans avoir besoin d'inscription, on peut maintenant savoir, presque avec certitude, quelle a été la véritable destination des pyramides.
Puisqu'elles renferment l'une et l'autre des chambres et un sarcophage destiné, sans doute, à la sépulture de quelque grand personnage, il ne reste guère de doute qu'elles n'aient servi toutes deux de tombeaux ; et je conçois à peine comment on a pu en douter d'après ce qu'on avait vu dans la première pyramide, qui depuis longtemps est ouverte. N'y trouve-t-on pas en effet une vaste chambre avec un sarcophage ? Les couloirs n'ont pas plus de largeur que ce qu'il en faut tout juste pour que ce sarcophage ait pu passer. On les avait fermés ensuite en dedans par de gros blocs de granit, dans l'intention évidente d'empêcher l'enlèvement de ce cercueil. Les auteurs anciens s'accordent d'ailleurs à assurer que ces deux monuments ont été élevés pour servir de sépulture aux deux frères Chéops et Céphrénés, rois d'Égypte. Ils sont entourés d'autres pyramides plus petites, entremêlées de mausolées élevés dans des champs de sépulture. On y a trouvé un grand nombre de puits à momies ; et, en dépit de tant d'indices concluants, on a supposé des destinations plus absurdes les unes que les autres, jusqu'à avancer que les pyramides n'ont été que des greniers d'abondance.
(...) je conviens avec les savants que les Égyptiens, en élevant ces masses énormes, ne manquèrent pas d'en construire les deux côtés principaux de manière à les faire correspondre au sud et au nord ; et, comme elles sont carrées, les deux autres côtés correspondent naturellement à l'est et à l'ouest. Leur inclinaison est d'ailleurs telle que le nord se trouve éclairé à l'époque du solstice ; mais c'est là tout ce que les pyramides ont d'astronomique. Il est toutefois certain que les Égyptiens liaient l'astronomie à leurs pratiques religieuses ; car j'ai trouvé des zodiaques non seulement dans leurs temples , mais encore dans leurs tombes.
(...)
Il est assez singulier qu'on ne trouve pas un seul hiéroglyphe ni en dedans ni en dehors de ces monuments gigantesques ; il en est de même de la plupart des mausolées répandus autour des pyramides ; ceux qui en contiennent sont évidemment d'une époque moins ancienne que les autres. Ne doit-on pas en conclure que lors de la construction des pyramides et de la plupart des mausolées d'alentour, les hiéroglyphes étaient inconnus ou inusités dans cette partie d'Égypte ? Cependant une circonstance que je vais citer parait combattre cette opinion. Un des mausolées situés à l'ouest de la première pyramide est dans un tel état de vétusté et de dégradation qu'il s'est écroulé en partie : eh bien, sur un des blocs de ce mausolée, j'ai trouvé, et j'ai fait remarquer à d'autres des hiéroglyphes, mais placés en sens inverse ; ces blocs proviennent évidemment d'un édifice bien plus ancien que le mausolée, et qui a dû être orné d'hiéroglyphes. Tout ce que l'on peut donc conclure de l'absence des hiéroglyphes dans les pyramides et dans la plupart des mausolées, c'est que les générations ou les peuples qui les ont élevés ne faisaient pas usage de cette écriture symbolique dans leurs tombes ; mais l'absence des hiéroglyphes ne prouve rien en faveur de l'antiquité de ces monuments.
On a présumé que la première pyramide, ou celle de Chéops, n'avait point de revêtement. Je le crois aussi : du moins on n'en trouve pas la moindre trace. Quant au revêtement de la seconde pyramide, j'eus l'occasion de faire des recherches à ce sujet pendant les excavations que je fis faire sur le côté oriental du monument. J'y trouvai la partie de la construction inférieure au revêtement restant, travaillée partout avec la même rudesse ; cette observation vient à l'appui de l'assertion d'Hérodote qui dit que le revêtement fut commencé par le haut ; je crois qu'il n'a jamais été continué jusqu'à la base ; car s'il l'avait été, j'en aurais probablement trouvé en bassons les décombres qui, s'étant amoncelés autour de la base, auraient maintenu les pierres dans leur position naturelle, ou qui du moins auraient conservé quelques fragments de l'ancien revêtement, comme ce fut le cas sur la troisième pyramide (...).
On a présumé aussi que le Nil, dans ses inondations, a entouré autrefois les pyramides de manière à les isoler comme des îles. Je ne saurais soutenir le contraire ; puisque effectivement les pyramides sont situées, comme dans une île, sur un banc de rochers qui ne sont séparés de ceux de l'ouest que par une vallée de sable accumulé par le vent dans le cours d'une suite de siècles. On voit une preuve évidente de cette accumulation sur le sphinx dont la base est tellement enfoncée dans le sable, que si les pyramides le sont autant, il n'y a pas de doute que le Nil n'ait pu les entourer de ses eaux dans des temps très reculés.

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