jeudi 3 décembre 2009

À l'époque de la construction des pyramides, on ignorait encore l'art de "fixer la parole et de parler aux yeux" (J.-J. Champollion-Figeac - XIXe s.)

Dans son ouvrage Égypte ancienne, publié en 1839, l'archéologue Jacques-Joseph Champollion-Figeac (1778-1867) (*), frère aîné de l'égyptologue déchiffreur des hiéroglyphes, relate son ascension de la Grande Pyramide, cet exploit sportif étant alors considéré comme une étape incontournable d'une visite au site de Guizeh. Puis il décrit le monument dans son aspect extérieur et sa configuration intérieure.
Pour donner une certaine "respiration" à la lecture du long extrait que j'ai choisi, j'ai souligné (mots en gras) certains ensembles de mots autour desquels sont articulés les développements de l'auteur.





Tous les Bédouins du voisinage étaient au pied de la pyramide de Chéops avec leur scheikh, nous offrant leurs services pour l'ascension. Aucun de mes compagnons ne s'étant soucié de la tenter, je fus le seul. Quatre Bédouins furent désignés pour m'accompagner, ce qui leur vaut une gratification fixe dont le montant se paie entre les mains du scheikh. Il est entendu que deux hommes sont destinés à vous aider par devant, et deux par derrière. Cet usage a été établi au profit de voyageurs qui n'auraient pas fait leurs preuves dans les Alpes. Ne pouvant me soustraire à l'usage, je cherchai à satisfaire mon amour-propre en réduisant à une sinécure les fonctions de mes guides, qui s'élancèrent sur la voie en retroussant leur unique vêlement ; cela m'obligea de précipiter mon ascension, car, aussitôt que je paraissais vouloir respirer, huit bras s'étendaient vers moi comme si j'eusse été paralytique. La hauteur des degrés ne permet pas de monter autrement que par une suite de bonds, et oblige de quitter la terre d'un pied avant de poser l'autre.
Je fus ainsi conduit par l'extrémité orientale de la face nord de la pyramide, jusqu'à une large brèche faite dans l'arête du nord-est, où on me dit qu'étant à la moitié de l'ascension, je devais me reposer et "donner, selon l'usage, une piastre d'Espagne à chaque homme". Ce temps de repos fut donc employé en discussions désagréables, et qui me firent reprendre l'ascension. Un hourra des Bédouins et un coup de mes pistolets annoncèrent à notre société que j'étais arrivé à la cime en quinze minutes. On m'avait menacé d'en mettre vingt ; les Bédouins nous offrent d'autre part de le faire en cinq. 
(...) Les quatre faces réunies de la grande pyramide présentent une surface de 85.000 mètres carrés. Son revêtement a dû exiger 210.000 mètres cubes de pierre, et Mr. le baron Jomard dit que les matériaux dont elle est bâtie suffiraient à la construction d'une grande ville. C'est une évaluation qu'il est aisé de vérifier. Aussi nous pouvons répéter avec Delisle : "Leur masse a fatigué le temps." Makrizi avait dit avec une gaucherie pédantesque : "Toutes choses redoutent le temps, mais le temps redoute les pyramides."

Les pyramides ont été revêtues d'un parement en pierres taillées, polies et agencées avec art ; le témoignage des anciens est unanime sur ce point. Celui de la première et de la deuxième était un calcaire blanc et compact des carrières de Toûra. Hérodote dit que la troisième avait un magnifique revêtement en pierre d'Éthiopie (granit rose) ; ce revêtement existait encore au temps d'Abd-al-Latif et au commencement du quinzième siècle. Le colonel Vyse a découvert, sous les décombres au pied de cette pyramide, des blocs de granit rose, dont la forme indique qu'ils ont dû servir à ce parement. Elle était l'ouvrage et le tombeau du roi Mencherès, ou plutôt Menkaré, dont les Grecs avaient fait Mycerinus ; c'était la plus élégante des trois grandes pyramides. La deuxième a conservé la partie de son revêtement qui est vers la cime. Celui de la quatrième présentait, dit-on, de riches sculptures et des inscriptions hiéroglyphiques dont la copie eût exigé 10.000 pages. Maudira-t-on jamais assez les Arabes dont l'ignoble avarice a causé la perte de pareils documents ? Peut-être y aurait-on découvert aussi des inscriptions de princes postérieurs à la première construction, comme cela se voit à Médinel-Abou. Quelques pyramides secondaires furent détruites au douzième siècle pour fournir des matériaux aux premières fortifications du Caire. Mais il paraît que ce ne fut qu'en 1395 que le revêtement de la grande fut en pleine démolition ; on lit, dans les auteurs arabes, des détails qui font mal sur les procédés employés à cette œuvre de destruction. On n'avait pas retrouvé de fragments de l'enveloppe avant les fouilles du colonel Vyse, qui en découvrit plusieurs blocs dans les sables au pied de la grande pyramide. Il paraît que, malgré le revêtement, les habitants d'un village voisin nommé autrefois Busiris, puis Bousir, s'exerçaient à escalader les pyramides, au grand péril de leur vie, pour obtenir quelque argent des voyageurs.
L'avarice des Arabes et peut-être simplement la curiosité du calife Al-Mamoun ont fait exécuter à l'intérieur des pyramides des fouilles dévastatrices. Le désir de connaître la structure intérieure de ces monuments a jeté les antiquaires d'Europe dans la même voie. On attribue à deux ingénieurs français, MM. Coutelle et Lepère, l'idée d'en démolir entièrement une pour connaître les autres, moyen qui rappelle celui par lequel le sultan Bayazid voulut découvrir lequel de ses pages avait volé un melon, en faisant ouvrir le ventre à tout le corps des pages. Belzoni découvrit l'entrée de la seconde pyramide. Celle de la troisième restait un mystère ; Mr. Jumel crut pouvoir le pénétrer par un moyen analogue à celui de MM. Coutelle et Lepère, en rasant systématiquement la pyramide par la pointe. Cela n'aboutit qu'à en détruire une partie.
En 1837, le colonel H. Vyse commença sur toutes les pyramides à la fois des travaux immenses et coûteux, qui durèrent près d'une année, et dont il a rendu compte dans un ouvrage intéressant, dont Mr. Letronne et Mr. Raoul-Rochelte ont rendu compte en français. C'est une histoire intéressante d'un bout à l'autre. En perçant le massif de la grande pyramide au-dessus de la chambre dite du Roi, l'on découvrit quatre petites chambres placées les unes au-dessus des autres, et destinées, selon toute apparence, à décharger le plafond de la première d'une partie du poids de la pyramide. On y découvrit le cartouche prénom du roi Choufou (Chéops) fondateur de l'édifice. Les fouilles opérées dans la troisième firent également découvrir le cartouche du roi Menkaré (Mycerinus), avec un sarcophage de basalte qui fut embarqué pour l'Angleterre. Mais le bâtiment qui le portait sombra sur les côtes d'Espagne, non loin de Carthagène. Toutefois, tout en rendant au colonel Vyse la justice à laquelle il a droit pour sa persévérance, son désintéressement, ses immenses sacrifices, je me demande si nous avons à nous réjouir sans arrière-pensée du résultat de fouilles qui ont causé la destruction d'une grande partie de cette pyramide. Le colonel Vyse a découvert l'entrée des trois petites pyramides placées au sud de celle de Mycerinus, et de trois autres alignées devant la face orientale de Chéops. L'une des premières avait servi de tombeau à la femme de Mycerinus, et la fille de Chéops était déposée dans une de l'autre groupe.


Après avoir présenté en détail, puis critiqué la théorie de M. de Persigny (les pyramides, rempart contre l'ensablement du Nil), l'auteur poursuit :

Cette destination eût relevé a mes yeux le mérite de ces monuments, si j'avais pu y croire, et j'eusse été heureux d'être convaincu par les arguments de Mr. de P. Je me trouve, malgré moi, ramené à l'opinion la plus répandue qui en fait la sépulture de rois, de pontifes, d'animaux déifiés, dont l'importance était relevée par les croyances égyptiennes sur le dogme de la résurrection des corps. Il n'est aucune pyramide qui ne réponde à cette destination apparente. Les petites pyramides ont pu compléter des cimetières destinés à des corporations ou à des familles particulières. Si ce genre de sépulture ne paraît pas multiplié en proportion de la multitude appelée à en profiter, c'est peut-être que la mode avait changé ; qu'on me pardonne l'emploi d'un tel mot dans un pays où tout semble avoir été immuable. J'ai cependant de la latitude pour une pareille supposition, car vingt siècles se sont écoulés depuis la construction de la dernière pyramide jusqu'à l'arrivée d'Alexandre-le-Grand. 
(...)

Consacrant quelques pages à la description de la Grande Pyramide, Jacques-Joseph Champollion-Figeac écrit :  

La première assise de pierre repose sur le rocher même qui forme la plaine, et cette assise y est placée dam une ligne parfaitement dressée et creusée verticalement de sept à huit pouces. Au-dessous de cette première assise encastrée, le rocher est taillé en socle régulier, ayant cinq pieds huit pouces et demi de hauteur. Le rocher qui fournit le socle est naturellement élevé de près de cent pieds au-dessus des plus grandes eaux du Nil, et il forme un solide dont on n'a pas trouvé la base à deux cents pieds de profondeur. À sa surface, c'est un désert privé de toute espèce de végétation : l'homme ne s'y manifeste que par ses ossements impitoyablement exhumés de leurs tombeaux.
Au-dessus de la première assise encastrée, on en compte deux cent deux autres placées successivement en retraite, la supérieure sur l'inférieure, d'environ neuf pouces et demi par pied d'élévation, mesure moyenne, et formant autant de gradins. Ces deux cent trois gradins, au-dessus du socle qui les porte, donnent à la pyramide pour hauteur verticale quatre cent vingt-huit pieds trois pouces et quelques lignes (139 mètres 117 millim.); mais, dans l'état actuel du monument, en voit que deux assises au moins ont été abattues à son sommet : en tenant compte de cette destruction et du socle pris dans le rocher, la hauteur totale et primitive de la grande pyramide devait être de quatre cent cinquante pieds moins quelques pouces ; c'est plus de deux fois la hauteur des tours de l'église Notre-Dame de Paris.
La base du monument a été mesurée à la ligne d'encastrement de la première assise, et elle a été reconnue longue de sept cent seize pieds et demi (232 mètres 747 millimètres) : il en résulte un volume d'un million quatre cent quarante-quatre mille six cent soixante-quatre toises cubes, en ne tenant pas compte des vides peu considérables qui existent dans l'intérieur.
Les matériaux d'une si colossale construction furent tirés des carrières de Thorrah, sur la rive droite du Nil, précisément en face de Memphis. Ces carrières de calcaire blanc furent exploitées du temps des Pharaons, des Perses, des Ptolémées, des Romains et des Arabes ; de nombreuses inscriptions tracées durant ces époques diverses en rendent encore témoignage : les derniers voyageurs français en Égypte y ont découvert les noms d'Auguste, de Ptolémée, d'Achoris ; et deux stèles sculptées dans les deux carrières les plus vastes de toutes leur ont appris que ces deux carrières furent ouvertes en l'année 22 du règne d'Amosis, le Pharaon prédécesseur de la dix-huitième dynastie, et que les matériaux qui en furent extraits furent employés à la réparation des temples d'Apis, Phtha et Ammon à Memphis. En examinant les pierres du parement des galeries et de la chambre inférieure de la pyramide, on est aussitôt convaincu que ces pierres ont été en effet tirées des carrières de Thorrah et de Messarah, dans la petite chaîne arabique nommée aujourd'hui le Mokattam.
L'emploi de ces matériaux est remarquable en ce qu'on reconnaît sans peine qu'il est difficile d'appareiller avec plus d'exactitude, d'établir des lignes plus droites, et des joints plus parfaits que ceux que présente la construction intérieure de la grande pyramide. Chaque pierre des quatre arêtes est incrustée dans la suivante ; la pierre inférieure, creusée de deux pouces, reçoit une saillie égale de la pierre supérieure, et chaque arête est ainsi liée de toute sa hauteur : aussi n'a-t-on remarqué sur aucun point ni le plus léger écart ni la moindre dégradation.
Selon des traditions d'époques diverses, la grande pyramide aurait été revêtue extérieurement de manière que les gradins étaient couverts par des pierres en forme de prisme triangulaire, qui remplissaient les vides de chaque degré, et la surface de chaque côté de la pyramide était ainsi un plan incliné. Tel a été le dire d'Hérodote et de plusieurs autres écrivains qui ont adopté son avis. Il paraît même que des fragments de granit de forme prismatique, trouvés auprès d'une autre pyramide, servaient à appuyer cette opinion. Mais les difficultés et le défaut de solidité d'une telle construction en ont fait rejeter l'idée par d'autres écrivains qui ont pensé que le revêtement extérieur de la grande pyramide consistait seulement dans l'emploi d'une pierre plus dure, plus égale, plus susceptible de recevoir un beau poli, que la pierre de la chaîne Libyque, dont on s'est servi pour l'intérieur du monument. Enfin, comme il a fallu niveler la plaine pour asseoir la pyramide, on pense aussi que le noyau du rocher, plus élevé en approchant du centre du monument, a seulement été coupé pour s'ajuster aux pierres du parement. Du reste, rien n'est plus variable que les renseignements sur les pyramides, qui sont consignés dans les écrits des anciens, soit sur leur origine, leur époque ou leur destination, soit sur la dépense qu'elles occasionnèrent et les motifs qui portèrent les rois à les élever. Les auteurs de ces écrits en ont rapporté tout ce qu'ils pouvaient dire d'un monument célèbre qui les frappait d'admiration quand ils le visitaient, mais dont ils ignoraient complètement l'histoire, et dont ils ne pouvaient apprendre de leur temps que les plus fabuleuses traditions. Les écrivains orientaux, venus après les Grecs et les Latins, n'ont fait qu'enchérir sur leurs douteuses assertions. Nous n'entreprenons pas de les concilier ; nous ne consignons ici que des faits recueillis et authentiqués par le concours des plus exactes observations et des opinions les plus dignes de confiance.
(...)
La grande pyramide, comme toutes les autres qui subsistent dans la basse Égypte, était un tombeau. Le sarcophage royal occupait la chambre sépulcrale ; la chambre inférieure pouvait être une chapelle destinée aux cérémonies périodiques ordonnées envers les dieux ou envers le défunt, et accomplies par ses successeurs.
D'après les historiens arabes, on aurait autrefois recueilli une grande quantité d'objets précieux dans cette pyramide, même beaucoup de monnaies d'or. Mais cette tradition est bien nouvelle pour mériter quelque confiance, et les Arabes sont de trop récente époque en Égypte pour avoir appris ce que ne sut aucun des anciens Grecs qui virent ce pays avec la plus attentive curiosité. Les Arabes, un seul excepté, Abdallatif, ont parlé si étourdiment, si merveilleusement des antiquités de l'Égypte, qu'il est difficile de leur accorder la moindre foi, si ce n'est quand de bons observateurs nous certifient que les faits énoncés sont vrais, quoique les Arabes les aient racontés. Il est certain qu'il ne reste dans la pyramide qu'un sarcophage en granit, sépulture ordinaire des rois.
Mais ce sarcophage n'est orné d'aucune figure, ne porte aucune inscription, et jamais on n'en a reconnu aucune trace sur aucune des parties de la pyramide. Hérodote raconte, cependant, que son interprète lui expliqua une inscription gravée sur une des faces de la pyramide, et qui contenait le compte des dépenses faites en raves et autres légumes pour les ouvriers qui avaient travaillé à la construction de ce monument ; on disait aussi que cette inscription était tracée sur le revêtement de la pyramide, mais l'on a fait remarquer avec toute raison que le revêtement primitif, s'il fut contemporain du temps de la pyramide, put être postérieurement restauré, et aussi, que le roi qui avait fait faire cet ouvrage (que ses contemporains ni la postérité ne lui pardonnèrent pas), n'avait aucun intérêt à braver la haine publique, en proclamant avec une ostentation sans bénéfice, ces détails d'une dépense qui l'avait rendu odieux universellement. Un fait domine toutes ces considérations : il n'y a jamais eu un seul trait d'écriture dans la grande pyramide ; le sarcophage en granit en est absolument dépourvu sur toutes ses faces extérieures et intérieures ; les plus anciens tombeaux de Thèbes, et tous les sarcophages qui s'y sont trouvés, ceux-mémes de personnages de conditions secondaires, en sont absolument couverts : l'antiquité des pyramides expliquera suffisamment cette différence. Il paraît donc qu'à l'époque où elles ont été élevées, l'usage de l'écriture n'était pas connu, que le système graphique n'était pas constitué, enfin, qu'on ignorait encore l'art de "fixer la parole et de parler aux yeux". Bien d'autres considérations tirées de faits de divers ordres appuieraient cette opinion assez généralement adoptée, qui nous montre, approximativement il est vrai, le temps où commença l'une des plus grandes institutions de la civilisation égyptienne ; et l'on doit inévitablement subordonner à cette observation tout ce qui peut être dit de l'invention et de l'usage de l'écriture chez les anciens Égyptiens ; on peut aussi ajouter qu'elle y était inconnue du temps du roi Souphi, le premier des dix-sept princes de la quatrième dynastie.

(*) le prénom composé de cet auteur est parfois mentionné, de manière erronée, comme étant "Jean-Jacques".

Les illustrations sont extraites de l'ouvrage de Champollion-Figeac

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