lundi 7 juin 2010

"Les anciens Égyptiens avaient recours à toutes sortes de stratagèmes pour dépister les voleurs et leur donner le change sur l'endroit réel où était couchée la momie." (Joseph Joubert - XVIIIe-XIXe s.)

Joseph Joubert, l'auteur du texte qui suit, était-il le moraliste et essayiste français portant ce nom (1754-1824) ? Je l'ignore. Il serait sans doute possible de l'admettre dans la mesure où ledit auteur n'a rien publié de son vivant, la date de publication de l'ouvrage d'où est extrait ce texte - En dahabièh. Du Caire aux cataractes. Le Caire, le Nil, Thèbes, la Nubie, l'Égypte ptolémaïque - étant 1894. Mais aucune certitude, pour l'instant, à ce sujet.
Je préfère donc m'en tenir à cette brève remarque lue dans la préface de l'ouvrage : son auteur a "voué à l'Égypte une affection inaltérable". Pour l'heure, cela nous suffira...
En tout cas, moraliste ou pas, Joseph Joubert note avec une bien réelle désapprobation les habitudes des touristes qui s'extasient devant les pyramides et le Sphinx en accompagnant leur émerveillement d'une certaine "irrévérence".
On remarquera en outre sa désillusion concernant l'intérieur de la grande Pyramide, qui, à ses yeux, "n'offre aucun intérêt". Mais qu'allait-on donc chercher du côté de Guizeh ? Une simple émotion esthétique ?

Photo Marc Chartier
"Les patriotes égyptiens (…) n'oublient pas que c'est à nos savants que leur pays est redevable de la résurrection de son histoire monumentale ; car, avant les fouilles pratiquées par Mariette et ses dignes successeurs, plusieurs temples des plus importants gisaient couverts de décombres, ou même étaient complètement ensevelis sous le linceul des sables.
Bien plus, les annales des dynasties pharaoniques, sculptées en signes indéchiffrables, restaient un livre fermé. Il fallut que l'illustre Champollion ravît son énigme au sphinx des hiéroglyphes, muet depuis tant de siècles ! (…)
La visite aux Pyramides est obligatoire pour chaque touriste, même pour celui qui ne passe que vingt-quatre heures au Caire, se rendant d'Alexandrie à Suez par la voie de terre. Tous les jours, en hiver, ce sont des bandes d'Anglais ou de Teutons qui, enfourchant des baudets dans la cour de "Shepheard's Hôtel" ou "New Hôtel ", vont, en joyeuses cavalcades, voir ces monuments beautiful, splendid ou bien grossartig, colossal (pour employer leurs termes d'admiration peu variés), et font très irrévéremment sauter les bouchons de champagne sous l'œil paternel du Sphinx. Une route carrossable, tracée spécialement pour l'impératrice Eugénie, lors de sa visite au Caire au moment de l'inauguration du canal de Suez, permet maintenant de faire, en voiture, cette excursion en deux petites heures.
On se figure généralement que les Pyramides de Gizeh ne s'élèvent qu'au nombre de trois : celles de Chéops, de Chéphren et de Mycérinus devenues classiques en quelque sorte. Ce sont, en effet, les plus connues, sinon les plus grandes, je parle du moins de la dernière ; mais on en compte une centaine espacées depuis Abou-Rouch, près de Gizèh, jusqu'à Illahoun, dans le Fayoum, et dispersées en groupe que l'on désigne par le nom des villages arabes qui les avoisinent.

Les Pyramides se présentent sous des jours très différents : les unes, plus ou moins respectées par le temps et les hommes, conservent encore leurs formes régulières, comme les monuments de Chéops et de Chéphren ; d'autres (par exemple celle d'Abouroach qui est en ruines) victimes des injures des siècles ou plutôt des outrages des divers conquérants, n'ont plus de la pyramide que le nom ; masses énormes de pierres, potentae moles, comme dit Pline, audacia saxa, audacieux rochers, suivant le mot de Stace, elles affectent les formes les plus bizarres ; telles sont celtes de Dachour. On en voit enfin, comme les Pyramides de Saqqarah, de Matanyèh et de Meydoum. qui représentent de vastes tours carrées, entassées l'une sur l'autre. Toutes n'ont pas été ouvertes, violées et contraintes de livrer leurs secrets ; quelques-unes, toujours vierges, gardent encore intactes et à l'abri de toute profanation les tombes royales de leurs fondateurs, dont rien n'a pu troubler le repos quarante fois séculaire.
Quand on arrive au pied des Pyramides de Gizeh, leur aspect cause une première surprise ; à distance leurs triangles font l'effet de surfaces lisses et unies, tandis que, dépouillés depuis des siècles de leur revêtement de granit, ils offrent, en réalité, mille cassures et craquelures. C'est même grâce aux degrés très inégaux de ce gigantesque escalier de ruines que l'on peut faire l'ascension d'une des faces de la Grande Pyramide.
En se rapprochant de ces merveilles, on éprouve aussi une certaine déception ; le désert environnant les rapetisse, et ce n'est que de fort près qu'on apprécie leurs dimensions colossales. Alors les pyramides semblent grandir, au contraire, et j'ai pu reconnaître l'exactitude de l'observation formulée par Champollion le Jeune : "Ce n'est qu'en touchant les blocs de pierre dont elles sont formées qu'on a une idée juste de leur masse et de leur immensité." (…)
En opérant la descente de la Pyramide, j'aurais dû m'arrêter à l'entrée qui donne accès dans l'intérieur à vingt mètres de la base et située à égale distance des deux extrémités de la face. Mais cette excursion souterraine est des plus pénibles et n'offre d'ailleurs aucun intérêt. Le malheureux qui l'entreprend enfile plusieurs corridors en boyau ou serdab, étranglés et très glissants, dont l'un descend et les autres montent au cœur de la maçonnerie ; un Arabe le précède muni d'une torche, et après une marche très pénible de plusieurs minutes, on arrive à deux petites salles de granit absolument nues et toutes noires ; c'est une vraie mystification.
Les anciens Égyptiens avaient recours à toutes sortes de stratagèmes pour dépister les voleurs et leur donner le change sur l'endroit réel où était couchée la momie. En effet, le premier couloir en pente où l'on s'engage, et qui était primitivement obstrué de blocs énormes, aboutit à une chambre, celle où les parents du défunt s'assemblaient et apportaient des offrandes en son honneur. De là il faut revenir sur ses pas et chercher dans le serdab l'embranchement d'un second couloir également dissimulé et bouché par des monolithes ; l'a-t-on découvert, on est tenu de contourner cet obstacle pour gagner un palier qui conduit par un passage horizontal à un large caveau qui n'est pas encore le vrai et s'appelle la Chambre de la Reine.
Le touriste retourne alors sur ses pas et trouve au même vestibule, point de bifurcation qu'il venait de quitter, deux couloirs : l'un, le Puits, sorte de descente verticale quoique irrégulière (pour tromper encore le pauvre monde !), et l'autre long de cinquante mètres : la Grande Galerie, qui mène enfin à la Chambre au Sarcophage, sans hiéroglyphes ni ornement quelconque. C'est là que reposait la royale dépouille dans sa demeure de granit rouge. On voit quelles précautions prenaient les Égyptiens pour dérober aux chercheurs indiscrets ou profanes le véritable emplacement qu'occupait la momie.
Que dire de ces monuments extraordinaires qu'ont chantés les poètes depuis Horace jusqu'à Delille, auquel ils ont inspiré peut-être son plus beau vers : "Leur masse indestructible a fatigué le temps !"

Les Pyramides ont intrigué les savants, les historiens, les archéologues, les voyageurs de l'antiquité et des temps modernes depuis Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile et Pline, jusqu'à Volney, Belzoni, les géomètres de l'Institut d'Égypte fondé par Bonaparte, Denon qui les appelle "ces derniers chaînons qui lient les colosses de l'art à ceux de la nature", et bien d'autres. Des Arabes, comme Abdallatif, contemporain de Saladin, parlaient avec admiration de ces montagnes "taillées en carrière". "Toutes choses craignent le temps, dit un proverbe oriental, mais le temps craint les Pyramides."
De nos jours, Ampère, Gérard de Nerval, Maxime du Camp, Charles Blanc, Ebers, pour n'en citer que quelques-uns, ont exprimé dans des pages éloquentes l'émotion intense produite sur leur esprit par la vue de ces montagnes découpées en triangles. Enfin les Pyramides ont fourni la matière de descriptions détaillées et de commentaires fort érudits de la part de savants tels que le colonel Wyse ou le docteur Lepsius, sans parler des travaux des plus illustres égyptologues dont s'honore la France, les Champollion, les Mariette, les Maspero.
"Ce sont les monuments, a dit Mariette, les plus durables et les plus élevés sous le ciel que jamais l'homme ait bâtis !" (...)
Si nous nous plaçons au point de vue de l'esthétique, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ces lignes de Charles Blanc, qui a le sens de l'art si affiné : « Ces montagnes de calcaire, observe-t-il, ne sont pas seulement le produit de la force et de l'audace, elles ne sont pas une accumulation uniforme de pierres superposées ; elles sont au contraire d'une régularité parfaite et inconcevable pour le temps qui les vit s'élever. Dans leur grandeur démesurée, on trouve des mesures de prodigieuse exactitude ; leurs dimensions sont des proportions ; leur immensité est infinie ; elles sont délicatement énormes."
L'Anglais Osburn a bien rendu la sensation en quelque sorte d'ébahissement presque stupide que l'on éprouve en face de ces gigantesques triangles : "Lorsque le spectateur, placé à quelque point de vue favorable, arrive à se faire une idée distincte de l'immensité du monument, aucune parole ne peut décrire le sentiment d'écrasement qui s'abat sur son esprit. Il se sent oppressé et chancelle comme sous un fardeau. Au contraire de bien d'autres grandes ruines, les Pyramides, de quelque point qu'on les regarde, ne deviennent jamais des amas de débris ou des montagnes. Elles restent l'œuvre des mains humaines. La marque de leur origine apparaît et ressort toujours ; et c'est de là sans doute que vient ce confus sentiment de crainte et de respect qui bouleverse l'esprit, lorsqu'il reçoit pour la première fois l'impression distincte de leur immensité."

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