mardi 8 juin 2010

"Les Pharaons qui ont fait élever (les pyramides) n'ont été guidés par aucun autre désir que celui d'éterniser leurs noms et le souvenir de leurs règnes" (Félix Bogaerts - XIXe s.)

Les "conjectures" développées par Jean-Gilbert Victor Fialin, duc de Persigny (1808-1872) dans son mémoire De la destination et de l'utilité permanente des Pyramides d'Égypte et de Nubie contre les irruptions sablonneuses du désert, publié en 1845, eurent l'impact que l'on sait dans l'histoire des théories relatives à la construction des pyramides égyptiennes. On était pour ou contre, mais elles ne pouvaient laisser indifférent. Comment oser, avec quelque impertinence, allant à l'encontre d'une certaine "pensée unique", prétendre que la fonction des pyramides était de prévenir l'ensablement du Nil ? Les adeptes et les détracteurs avaient ainsi ample matière à débat, comme on peut le constater dans l'ouvrage De la destination des pyramides d'Égypte, publié en 1846 par Félix Bogaerts.
Si cet auteur pourfend, fort logiquement de son point de vue, la théorie élaborée par de Persigny, il n'en développe pas moins ses propres convictions sur le pourquoi et, d'une certaine manière, sur le comment des pyramides : elles "n'ont été construites que pour immortaliser le souvenir des règnes de quelques rois qui préféraient une gloire égoïste et stérile au bien-être de leurs sujets".
J'ai retenu le long texte qui suit, extrait de l'ouvrage de Bogaerts, non seulement pour son argumentation a contrario, mais encore pour le mode de raisonnement mis en œuvre. Chercher à comprendre, puis combattre les idées auxquelles on ne ne souscrit pas, sans pour autant vouer aux gémonies leur auteur, voilà bien un exemple de probité intellectuelle qui, me semble-t-il, mérite respect et réflexion.

"Tout le monde sait qu'il n'est pas de question d'histoire ou d'archéologie qui ait jamais excité un intérêt plus vif et plus général que celle qui a pour objet la recherche de la destination primitive des pyramides d'Égypte. Dans tous les pays et dans tous les siècles, pour ainsi dire, il s'est trouvé des écrivains qui s'en sont occupés avec ardeur, et qui, pour arriver à la solution de cet étrange problème, ont avancé des hypothèses plus ou moins ingénieuses, plus ou moins habilement développées.
Malheureusement, de tous ces systèmes, jetés ainsi à différentes époques dans le monde savant, aucun n'a provoqué une discussion large et approfondie : après avoir fixé, un moment, la curiosité des hommes de lettres et du public, ils ont subi le sort de toutes les questions qui n'obtiennent pas, du premier abord, les honneurs d'un examen sérieux et soutenu ; c'est-à-dire que bientôt on ne s'en est plus souvenu. De cette manière le nombre des conjectures s'est augmenté constamment, mais sans amener de résultat complet.
Une seule de ces conjectures continuait à jouir d'une popularité presque universelle ; nous voulons parler de celle qui accordait, pour destination unique aux pyramides, d'avoir servi de tombeaux aux pharaons égyptiens. Et pourtant, quelque généralement accréditée qu'elle fût, cette hypothèse ne satisfaisait point tous les savants. Selon les uns, cette destination, toute d'orgueil et de vanité, n'en excluait pas forcément une seconde quelconque : selon les autres, une raison d'utilité publique seule avait dû présider à la construction de ces gigantesques monuments. Mais quelle était cette utilité ? Hic labor, hîc opus. On rejetait les opinions émises déjà sur ce mystère, on en hasardait de nouvelles ; mais les écrivains dont le sentiment était repoussé n'étant plus là pour le défendre, aucune discussion ne s'engagea et, nous le répétons, on n'élargit guère le cercle dans lequel on semblait volontairement s'emprisonner.
Une discussion telle que nous la désirons, telle que la réclame l'importance du sujet, ne peut manquer, croyons-nous, de surgir aujourd'hui, grâce au travail que M. Fialin de Persigny a publié, il y a quelques mois, et qui a pour titre : De la Destination et de Futilité permanente des pyramides d'Égypte et de Nubie, contre les irruptions sablonneuses du désert. Le puissant intérêt que l'ouvrage du jeune et savant archéologue français a excité partout s'explique sans peine, car cet ouvrage est, sans contredit, le plus remarquable qu'on ait publié jamais sur le sujet dont il s'occupe. L'espoir que nous avons de voir des hommes de lettres de divers pays ouvrir une lutte scientifique sur cette importante question ne peut manquer, croyons-nous, de se réaliser bientôt.
Il existe en Europe une foule d'académies et de sociétés archéologiques animées, la plupart, d'un courage d'investigation infatigable, et qu'on voit se donner des peines infinies pour retrouver un mot, une seule lettre quelquefois, effacés par le doigt du Temps dans une inscription. Certes, nous sommes les premiers à applaudir, et de tout notre cœur, aux travaux les plus modestes : tout a sa grande utilité dans le champ de la science ; aucune graine n'y est perdue, et le brin d'herbe y a sa valeur, tout aussi bien que l'arbre aux vigoureux rameaux chargés d'un riche feuillage. Mais quelque réel que soit l'intérêt qui se rattache aux recherches minutieuses dont nous venons de parler, il ne saurait être comparé à celui que présente l'étude du plus profond et du plus singulier mystère de tous les temps ; problème, dont l'explication ouvrirait une source féconde de conséquences précieuses pour l'histoire, si incomplète encore, des rois et du peuple égyptiens.
Il est certain que celle des sociétés savantes qui présenterait enfin une solution victorieuse obtiendrait, dans l'Europe entière, une brillante et légitime renommée ; car elle fournirait à notre siècle un titre de plus au droit de se croire, pour l'intelligence et le savoir, supérieur aux siècles passés.
Cette considération suffirait à elle seule, nous paraît-il, pour inspirer une noble ardeur à tous les érudits, jaloux non seulement d'ajouter à leur propre réputation, mais encore à celle de l'association littéraire à laquelle ils appartiennent plus spécialement.
Nous savons que la plupart de ces académies bornent leurs travaux à un cadre peu étendu, et que, guidées par un sentiment de nationalité bien louable, elles ne se livrent, pour ainsi dire, qu'à l'étude des monuments d'un seul pays, et même le plus souvent d'une seule province. Ceci n'est pas, pensons-nous, un motif qui doive les empêcher de tourner, pendant quelques jours, leurs regards sur les pyramides d'Égypte. Il y a, dans le sein de toutes ces sociétés, des hommes dont le savoir n'est pas renfermé dans une circonférence d'un petit nombre de lieues. Qu'on fasse un appel à leur zèle, et les soldats de Gédéon ne feront pas défaut, nous en sommes persuadé.


Le point essentiel est d'universaliser la discussion : pour arriver enfin à un résultat définitif, il faut des efforts multipliés, unanimes, et soutenus avec une courageuse persévérance : il faut qu'on examine, en même temps, toutes les opinions, tous les systèmes qui ont été proposés ; qu'on rappelle tous les témoignages des historiens, qu'on apprécie chaque fait à sa juste valeur : en un mot, il faut qu'on remue le terrain jusqu'à ce que tout le monde s'accorde à avouer qu'il est impossible de creuser plus avant. Et, ce moment venu, le grand secret sera dévoilé, ou du moins l'on pourra, sans trop de présomption, défier les générations futures de mieux réussir.
Pour nous, si nous avons osé prendre la plume pour présenter quelques observations sur le système de M. Fialin de Persigny, c'est surtout dans le but de fixer nettement un point de vue tout opposé à celui sous lequel le savant écrivain français a envisagé la question, en attribuant aux pyramides une destination d'utilité immense et permanente. Nous ne saurions admettre cette opinion, non plus qu'aucune de toutes celles qui ont été imaginées pour rattacher à ces monuments un motif quelconque d'intérêt public pour le peuple du Nil.
Nous n'ignorons pas que la tâche que nous avons entreprise est hardie, surtout à l'égard d'un adversaire aussi éloquent que M. de Persigny ; mais nous avons pour nous l'histoire et le raisonnement, et fort de ces deux appuis, nous avons une pleine confiance dans notre cause.
Le premier monument que les hommes aient songé à élever, pour transmettre à la postérité un témoignage impérissable de leur génie et de leur puissance, est la fameuse tour dont les descendants de Noé entreprirent la construction dans le pays de Sennaar. "Venez, se dirent-ils l'un à l'autre, faisons-nous une ville et une tour, qui soit élevée jusqu'au ciel, et rendons notre nom célèbre avant que nous nous dispersions par toute la terre."
On sait de quelle manière les travaux, déjà fort avancés, de ce gigantesque monument furent brusquement interrompus.
Selon l'historien Josèphe, cet édifice aurait eu une tout autre destination que celle qui lui est reconnue par Moïse. "Dieu, dit l'écrivain juif, Dieu, voyant que le nombre des hommes croissait toujours, leur commanda d'envoyer des colonies en d'autres contrées, afin qu'en se multipliant et en s'étendant davantage, ils pussent cultiver plus de terre, recueillir des fruits en plus grande abondance, et éviter les contestations qui auraient pu autrement se former entre eux. Mais ces hommes rudes et indociles ne voulurent point obéir à cet ordre, et ajoutèrent à leur désobéissance l'impiété de s'imaginer que c'était un piège que Dieu leur tendait, afin qu'étant divisés, il pût les perdre plus facilement. Nemrod, petit-fils de Cham l'un des fils de Noé, fut celui qui les porta à mépriser Dieu de la sorte. Comme il aspirait à la tyrannie et voulait porter les hommes à le choisir pour chef et à abandonner Dieu, il leur offrit de les protéger contre lui, s'il menaçait la terre d'un nouveau déluge, et de bâtir pour ce sujet une tour si haute que les eaux ne pourraient s'élever au-dessus. Ce peuple insensé se laissa aller à cette folle persuasion qu'il serait facile de résister à Dieu, et travailla à cet ouvrage avec une chaleur incroyable."
Ce passage de Josèphe n'est pas seulement contraire au texte du livre de Moïse, il l'est encore à la plus simple critique. En effet, le souvenir de l'épouvantable cataclysme qui, un siècle auparavant, avait détruit la race humaine, moins une seule famille, n'aurait-il pas fait comprendre au peuple de Nemrod combien était vain, ridicule même, l'espoir de trouver dans cette tour un refuge assuré contre une nouvelle irruption des grandes eaux ? Pouvait-il avoir oublié que celles-ci, du temps de Noé, avaient couvert toutes les plus hautes montagnes qui étaient sous l'étendue du ciel ? Et puis, en supposant même que l'on parvint quelque jour à donner à ce monument une élévation prodigieuse, quelle apparence y avait-il que tout un peuple pourrait s'y tenir, avec l'énorme quantité de vivres qu'il lui faudrait pour lutter contre la faim, en même temps qu'il lutterait contre la colère de Dieu ?
Ces seules réflexions suffisent, croyons-nous, pour prouver que le récit de Josèphe doit être regardé comme une de ces traditions populaires dont fourmille l'histoire des premiers peuples. Aussi Bossuet n'a-t-il pas daigné en faire mention dans son Discours sur l'Histoire Universelle ; s'appuyant sur la version de la Genèse, l'illustre écrivain ne voit autre chose dans la tour de Babel, qu'un monument de l'orgueil et de la faiblesse des hommes ; monument qui, pour être élevé déjà fort haut, ne l'était cependant pas autant que le désirait la vanité humaine.

Au point de vue des études que nous avons entreprises sur la destination réelle des pyramides d'Égypte, il importe de bien apprécier celle de la tour de Babel ; car il existe, selon nous, entre celle-ci et les constructions pharaoniques, une analogie frappante, un rapprochement intime. L'achèvement de la première pyramide n'a été, sans doute, que la solution hardie du problème demeuré sans résultat dans les plaines de Sennaar. La seule différence qui caractérise le monument du peuple de Nemrod et ceux des rois égyptiens, c'est que le premier, véritable monument national, fut entrepris pour rendre célèbre dans la postérité tout un peuple, tandis que ceux d'Égypte, élevés par un despotisme égoïste, ne devaient transmettre aux siècles à venir que les noms des seuls princes qui les construisirent.
Quelle est donc la pensée qui a fait surgir les pyramides ? Est-ce une pensée politique, religieuse, scientifique ? Une pensée d'orgueil et de vanité, ou bien de haute intelligence et d'utilité publique.
Ces masses gigantesques, indestructibles, ont-elles servi, comme on l'a prétendu tour à tour, de tombeaux, de greniers publics, de phares, d'observatoires, d'obstacles opposés aux envahissements du désert, ou bien, n'ont-elles été, comme le croyait Pline, qu'une folle et vaine ostentation des rois ?
Depuis 4.000 ans, ce bizarre et profond mystère a préoccupé chaque siècle, et depuis 4.000 ans, il déjoue l'ardente curiosité et les efforts constants des hommes, avec une opiniâtreté égale à la résistance majestueuse que les pyramides opposent à la faux du Temps.
Vainement une foule d'historiens, de philosophes, de voyageurs, d'archéologues, se sont-ils flattés d'avoir trouvé le mot de cette grande énigme ; le sphinx de Giseh semble la reproduire à chaque génération nouvelle, comme pour humilier l'homme dans sa présomption, en lui faisant sentir combien sont étroites les bornes de cette intelligence dont parfois il se montre si fier.
Nous ne nous arrêterons pas à examiner séparément les diverses hypothèses qui tendent à découvrir dans les pyramides des monuments utiles ; nous espérons les réfuter toutes à la fois, en principe du moins, tout en ne nous occupant en particulier que de celle de M. de Persigny.
D'après cet auteur, les pyramides auraient été bâties pour empêcher les irruptions sablonneuses du désert. Cette opinion à la fois neuve et ingénieuse, M.de Persigny la soutient avec une sagacité, une érudition et une éloquence qui rendent bien légitime le succès que son livre obtient dans le monde savant. Mais quelque sincère que soit notre admiration pour le talent éminent dont l'écrivain français fait preuve, nous croyons que son système, combattu qu'il est par l'histoire, n'offre pas plus de probabilité que tous ceux qui ont été présentés avant lui.

Nous pensons, nous, que les pyramides n'ont jamais eu une destination d'utilité publique quelconque, et que les Pharaons qui les ont fait élever n'ont été guidés par aucun autre désir que celui d'éterniser leurs noms et le souvenir de leurs règnes. Cette croyance, nous osons même dire cette conviction, nous la fondons à la fois sur des témoignages historiques nombreux, et sur les raisonnements simples et logiques auxquels ces témoignages servent de base.
Un fait digne d'être remarqué, et qui explique, selon nous, l'origine de cette foule de conjectures contradictoires, émises sur la destination primitive des pyramides, c'est que, au lieu de suivre avec confiance les voies que l'histoire nous indique elle-même, et qui sont moins obscures, peut-être, qu'on ne le croit en général, la plupart des savants se sont volontairement aventurés loin d'elles, dans l'intention d'en tracer de nouvelles, se proposant bien moins d'arriver un jour au terme fixé que la satisfaction, si flatteuse pour l'amour-propre, de pouvoir s'écrier comme Christophe Colomb : J'ai ouvert un chemin nouveau !
Si ces écrivains s'étaient bornés à examiner avec attention les faits que nous allons rapporter de l'histoire des Pharaons et du peuple égyptiens, il y a longtemps que le sentiment que nous défendons aujourd'hui, serait regardé, sans aucune contestation, comme le seul admissible.

Voici, en effet, trois ou quatre réflexions bien simples, qu'ils se seraient faites à eux-mêmes, et dont la justesse les aurait déterminés à renoncer à leurs doctes utopies.
Si les pyramides avaient été bâties dans une intention d'utilité publique, Chéops et Chéphrem auraient-ils eu besoin de recourir aux traitements les plus tyranniques pour forcer le peuple à exécuter ces travaux, dont le peuple lui-même devait, tout le premier, retirer les plus précieux avantages ? Non, sans doute, car nous ne voyons pas que ceux des Pharaons, tels que Méris et Sésostris, qui ont enrichi l'Égypte d'ouvrages véritablement utiles, se soient servis du fouet et du bâton pour se faire obéir. Il ne faut pas de verges de fer pour exciter et soutenir l'ardeur d'une nation qui travaille pour son propre compte. Voyez, chez les Romains, les aqueducs et les cirques ; au Moyen Âge, ces vastes cathédrales et ces digues puissantes opposées au courroux de l'Océan : tous ces travaux n'exigeaient pas moins de temps, et n'offraient pas moins de difficultés à vaincre que les pyramides, et cependant ils ont été commencés et terminés, sans que l'on ait usé de la moindre violence à l'égard des ouvriers.
Si les pyramides avaient été construites dans un but d'intérêt national, et surtout, si elles rendaient au pays l'immense service de le protéger contre les envahissements du désert, il est certain que les Égyptiens ont dû avoir connaissance de cette importante destination. Par quelle fatalité inexplicable en auraient-ils perdu le souvenir, au bout de quelques siècles, alors que l'action de résistance opposée aux sables par ces monuments se reproduisait chaque jour à leurs yeux ? Par quel hasard étrange s'est-il donc fait que toute une génération, sans exception d'un seul homme, soit devenue tout à coup aveugle au point de ne pouvoir plus se rendre raison d'un effet aussi facile à comprendre ?
Dire que le peuple égyptien a pu en venir un jour à ne plus reconnaître la grande utilité des pyramides, utilité que M. de Persigny déclare avoir été permanente, c'est comme si l'on voulait soutenir qu'il aurait pu se faire que l'on ignorât aujourd'hui le but primitif des digues. La protection que celles-ci accordent aux pays riverains de la mer et des fleuves est absolument semblable à celle que, selon M. de Persigny, les Égyptiens, toujours menacés par le désert, trouvaient dans leur pyramides.
Si le savant archéologue français a raison, comment expliquer alors le mystère profond qui, du premier jour, a enveloppé ces constructions, tandis que pas un seul des nombreux travaux que d'autres Pharaons ont fait exécuter pour l'amélioration et la prospérité du royaume, n'a jamais soulevé le moindre doute ? Les Égyptiens savaient exactement pour quels motifs les deux monarques, que nous avons cités déjà, avaient ordonné de creuser, le premier, le lac qui porte son nom, le second, le nombre considérable de canaux qui sillonnaient le pays. Bien des siècles après que ces ouvrages avaient été faits, les prêtres en expliquèrent l'origine, de la manière la plus précise, à l'historien Hérodote. C'est que l'utilité de ce lac et de ces canaux étant réellement permanente, il était impossible qu'on la méconnût jamais.
4° Enfin, si ces pyramides avaient pour destination de sauver le pays d'une ruine inévitable, pourquoi, au lieu de bénir la mémoire de Chéops et de son frère Chéphrem, le peuple se vengea-t-il sur elle, en refusant d'appeler des noms de ces princes, les deux pyramides qu'ils avaient fait élever ?
Mais, dira-t-on peut-être, s'il est vrai que les pyramides n'ont été construites que pour immortaliser le souvenir des règnes de quelques rois qui préféraient une gloire égoïste et stérile au bien-être de leurs sujets, comment se fait-il que la nation n'ait pas été instruite du but que ces princes se proposaient dans leur orgueilleuse ambition ?
Nous répondrons plus loin à cette question : nous ferons seulement remarquer ici en passant que le peuple égyptien était entre les mains de ses monarques, ce qu'étaient entre celles de Sésostris, d'Alexandre, de César, d'Attila, les armées innombrables que ces conquérants traînaient à leur suite, c'est-à-dire, l'instrument passif d'une puissance suprême, laquelle, pour agir avec plus de liberté et d'énergie, s'entourait de mystère, et cachait à la multitude obéissante, le mobile secret et réel de ses desseins. (...)

Si Chéops, en concevant le projet de sa pyramide, n'avait eu en vue que le bien-être de ses états, pourquoi a-t-il cru, avant de faire commencer sa pyramide, devoir se débarrasser d'abord de ce puissant conseil d'état dont parle M. de Persigny ? Quelle opposition avait-il à redouter de la part de ces prêtres, dépositaires habituels des raisons de la politique ? Ceux-ci ne devaient-ils pas être les premiers à applaudir à l'inspiration heureuse du roi, de même que, sans aucun doute, leurs prédécesseurs avaient applaudi autrefois aux plans si sages, si éminemment utiles, de Ménès, de Méris et de Sésostris ? Pour quels motifs auraient-ils voulu contrarier une entreprise à laquelle se rattachait le salut de l'Égypte ? Loin de la blâmer et de la rejeter, ils se seraient bien plutôt servis de toute leur influence pour seconder les vues du prince, en engageant le peuple à entreprendre avec joie et ardeur ces pénibles, mais indispensables travaux. Et cependant, Chéops abolit la caste sacerdotale, et se priva ainsi, volontairement, par ce coup d'état despotique, du secours puissant qu'elle lui aurait accordé, on n'en peut douter, avec un empressement égal à l'inappréciable utilité que l'exécution du projet de ce prince devait procurer à la nation entière. Si l'on admet le sentiment de M. de Persigny, la conduite de Chéops n'a plus de sens. Or, nous verrons plus loin que le coup d'état qu'il osa tenter, et qui lui réussit, était, au contraire, le résultat d'une combinaison aussi habilement calculée qu'audacieusement exécutée.
Cette conduite de Chéops suffirait, à elle seule, à défaut d'autres témoignages historiques, pour prouver que c'est au despotisme seul, à un despotisme prudemment mystérieux et muet, que les pyramides doivent leur origine. (…)
S'il en avait eu !e pouvoir, le corps des prêtres eût certainement empêché ces folies royales, ces fastueux et inutiles édifices dont chaque pierre était arrosée de la sueur et des larmes de milliers de malheureux. Mais ce pouvoir, le corps sacerdotal ne l'eut jamais. Sous Chéops et son digne successeur, ce corps avait cessé d'exister. Ces princes l'avaient dépouillé, non seulement de son influence dans les affaires politiques, mais encore de celle, réellement considérable, qu'il avait toujours exercée sur la multitude superstitieuse ; durant un siècle entier, les deux frères tinrent les temples des dieux fermés dans tout le royaume. Chassée du palais, persécutée, condamnée au silence le plus absolu, comment cette malheureuse caste aurait-elle pu opposer la moindre résistance à la volonté royale, désormais devenue toute puissante ?
La manière dont Chéops et Chéphrem traitèrent les prêtres prouve donc d'abord que l'autorité politique de ceux-ci n'était pas aussi grande, et, par conséquent, celle des Pharaons aussi limitée que le prétend M. de Persigny : elle prouve ensuite que Chéops aima mieux encore, en abolissant la caste sacerdotale, s'exposer aux chances d'une révolte parmi ses sujets, que de souffrir que cette caste eût connaissance de ses intentions. Il était persuadé quelle ne pouvait que condamner son projet, qu'elle en instruirait immédiatement le peuple , et qu'en même temps elle l'exciterait à refuser énergiquement de se laisser accabler, pendant un quart de siècle, de misère et de fatigue, pour satisfaire un caprice royal.
Voici donc dans quelle position ce prince se plaça : en conservant le corps sacerdotal, celui-ci devait inévitablement parvenir un jour à pénétrer le secret du monarque, et dès ce moment, une insurrection était certaine ; insurrection d'autant plus terrible qu'elle serait soutenue par les ministres des dieux eux-mêmes. Tandis que, en proscrivant cette caste, en en dispersant les membres, et en fermant tous les temples, une révolte était encore bien possible, sans doute, mais elle ne pouvait être ni aussi longue, ni aussi redoutable que celle dont nous venons de parler, privé que serait le peuple de ses prêtres, auxquels, dans son fanatisme, il était accoutumé à vouer une confiance et une soumission sans bornes.
De ces deux éventualités, Chéops préféra la seconde.
Nous savons que les rois qui érigèrent dans la suite des pyramides ne furent par tous des Chéops et des Chéphrem : il y en eut, au contraire, de très estimables dans le nombre, qui protégèrent la religion et permirent aux prêtres de jouir, sinon de toute l'autorité qu'ils avaient possédée autrefois, du moins d'une partie de leurs anciennes prérogatives. Si ces derniers n'ont pas tenté, sous ces bons princes, de s'opposer à ces frivoles et ruineuses constructions, il n'y a rien là qui doive nous étonner ; la crainte les rendait timides. Après ce qu'ils avaient souffert sous les deux frères, ils se seront, sans doute, bien gardés de vouloir lutter contre la puissance royale, laquelle, nous le répétons, était devenue absolue : toute tentative de résistance de leur part pouvait avoir le terrible résultat de les rendre victimes d'une nouvelle proscription. (...)
Les raisonnements que nous venons de faire ne permettent déjà plus, croyons-nous, d'admettre qu'un motif d'utilité publique, quel qu'il soit, ait donné lieu à la construction des pyramides. (…)
Quelque téméraire qu'il pût être, le grand coup d'état [que Chéops] osa frapper, était indispensable ; s'il ne réussissait pas, Chéops il est vrai, était perdu ; mais si, en revanche, sa tentative était couronnée de succès, sa pyramide s'élevait sans difficulté. Nous le répétons, sachant d'avance que les prêtres désapprouveraient son projet, Chéops comprit la nécessité qu'il y avait pour lui de se débarrasser d'une opposition d'autant plus dangereuse qu'elle trouverait un appui certain dans tout le pays. La ligne de politique suivie par Chéops est très simple : il avait devant lui les prêtres et la nation, se prêtant un soutien mutuel : il fallait donc séparer ces deux forces, et les attaquer l'une après l'autre. Avec la première, il n'y avait pas de transaction possible ; il fallait qu'elle fût brisée, sinon, de sa main victorieuse, elle brisait la couronne du Pharaon : c'était une lutte à mort entre l'autel et le trône ; lutte engagée avec une témérité extrême, sans doute, mais indispensable ; de son succès, qu'on nous pardonne de le répéter encore, dépendait celui du projet de Chéops. En effet, une fois les prêtres chassés, que pouvait encore le peuple abandonné qu'il serait à lui-même, sans défenseurs, placé seul à seul avec un despotisme qu'un premier triomphe rendait tout puissant ? Ce n'était plus qu'un faible et timide troupeau, livré à la merci du tyran. Aussi, à peine Chéops eut-il détruit la caste sacerdotale que, sûr désormais de la solidité de son absolutisme, il décréta la construction de sa pyramide, ordonnant que la nation entière se transformât, s'il nous est permis de nous exprimer ainsi, en une vaste machine qu'il ferait mouvoir selon son bon plaisir. Qui furent les architectes de cette première pyramide et de celles qu'on bâtit dans la suite ? On n'en sait rien ; les historiens anciens n'en citent pas un seul. Les Pharaons ne voulurent pas qu'un autre nom que le leur se rattachât à ces monuments, destinés à les immortaliser, eux seuls. Chéops, dit Hérodote, ordonna que tous les Égyptiens travaillassent pour lui.

Pourquoi, demandera-t-on peut-être, pourquoi ce prince préféra-t-il donc une pyramide à tout autre ouvrage ? Cette préférence est facile à expliquer, croyons-nous. Dépourvu de talents militaires, sans affection pour ses sujets, sans vénération pour les dieux, il dédaigna de marcher sur les traces de ses prédécesseurs, et d'illustrer son règne par des conquêtes, des obélisques, des propylées, des statues, ou par des travaux d'utilité publique.
Ces monuments et ces travaux n'allaient pas à la mesure de son ambitieuse pensée. Il voulait un monument qui résistât aux flammes, à la main de l'homme et à la faux du Temps ; un monument indestructible, éternel, en un mot. Et puis, une petite fraction du peuple seulement avait été employée à l'exécution des ouvrages des autres Pharaons : ce n'était pas assez pour Chéops ; il fallait que la nation entière travaillât au monument qu'il consacrait à la postérité. Aux yeux de ce roi, les obélisques et les statues n'étaient pour ainsi dire que de simples pages historiques ; il voulait pour lui un monument qui représentât toute une histoire. Pour se faire une idée de cette prétention de Chéops, qu'on se rappelle les paroles que prononça Napoléon après ses premières et magnifiques victoires : "Oui, disait-il, j'ai conquis en moins de deux ans le Caire, Milan, Paris ; eh bien, si je mourais demain, je n'aurais pas une demi-page dans une histoire universelle."
Puisque nous venons de parler des obélisques, nous ferons remarquer que l'on n'a jamais élevé le moindre doute sur leur destination. Jamais on n'a songé à leur attribuer un but d'utilité ; on les a toujours regardés comme des colonnes commémoratives destinées, comme l'assure Ammien Marcellin, à perpétuer les souvenirs glorieux de la vie et des conquêtes des premiers rois d'Égypte. Qui ne voit tout d'abord le rapprochement intime qui existe, au point de vue du but de leur construction, entre ces monolithes et les pyramides ? La matière des premiers était bien indestructible, si l'on veut ; mais plus d'une cause pouvait à chaque instant les renverser, les briser, et plonger ainsi dans l'oubli les faits qu'ils avaient été chargés de transmettre aux générations futures. Un monument aussi périssable, nous le répétons, ne pouvait convenir à un Chéops ; il adopta donc l'idée primitive de l'obélisque, mais en lui donnant l'extension la plus gigantesque possible."

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