lundi 28 juin 2010

"Son bloc fatal semblait des ténèbres construit" (Victor Hugo - XIXe s. - à propos de la pyramide de Khéops)

Portrait de Victor Hugo, par Léon Joseph Bonnat (1833-1922) – Wikimedia commons


Notre septième Merveille française avait le verbe généreux, emphatique, lyrique à souhait.
Pour donner libre cours à sa célébration des mots, Victor Hugo (1802-1885) devait se sentir au large dans son costume de poète-dramaturge-écrivain politique. La légende était son domaine de prédilection et, tant qu'à faire, la "Légende des Siècles" (excusez du peu !).
Je n'ai lu nulle part que cet auteur ait visité l'Égypte. Corrigez-moi si je fais erreur. Mais qu'importe ! L'Égypte et sa magique splendeur ne pouvaient que l'inspirer, à commencer par les pyramides.
Les deux textes que j'ai retenus ici ne font pas, à proprement parler, progresser d'un pas nos connaissances en égyptologie. Ils sont toutefois issus d'une générosité littéraire et d'un souffle épique qui, à leur manière, glorifient le pays qui, mieux que tout autre, célébrait l'Astre-Roi.




Photo Marc Chartier

L'Égypte ! - Elle étalait, toute blonde d'épis,

Ses champs, bariolés comme un riche tapis,

Plaines que des plaines prolongent ;
L'eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardent
Se disputent l'Égypte ; elle rit cependant
Entre ces deux qui la rongent 

Trois monts bâtis par l'homme au loin perçaient les cieux
D'un triple angle de marbre, et dérobaient aux yeux
Leurs bases de cendre inondées ;
Et, de leur faîte aigu jusqu'aux sables dorés,
Allaient s'élargissant leurs monstrueux degrés,
Faits pour des pas de six coudées.

Un sphinx de granit rose, un dieu de marbre vert,
Les gardaient, sans qu'il fût vent de flamme au désert
Qui leur fît baisser la paupière.
Des vaisseaux au flanc large entraient dans un grand port.
Une ville géante, assise sur le bord,
Baignait dans l'eau ses pieds de pierre.

On entendait mugir le semoun meurtrier,
Et sur les cailloux blancs les écailles crier
Sous le ventre des crocodiles.
Les obélisques gris s'élançaient d'un seul jet.
Comme une peau de tigre, au couchant s'allongeait
Le Nil jaune, tacheté d'îles.

L'astre-roi se couchait. Calme, à l'abri du vent,
La mer réfléchissait ce globe d'or vivant,
Ce monde, âme et flambeau du nôtre ;
Et dans le ciel rougeâtre et dans les flots vermeils,
Comme deux rois amis, on voyait deux soleils
Venir au-devant l'un de l'autre. 

(extrait de "Le Feu du ciel" - Les Orientales -1829) 


Photo Marc Chartier
Et, comme dans un chœur les strophes s'accélèrent,
Toutes ces voix dans l'ombre obscure se mêlèrent.
Les jardins de Bélus répétèrent : - Les jours
Nous versent les rayons, les parfums, les amours ;
Le printemps immortel, c'est nous, nous seuls ; nous sommes
La joie épanouie en roses sur les hommes. -
Le mausolée altier dit : - Je suis la douleur ;
Je suis le marbre, auguste en sa sainte pâleur ;
Cieux ! Je suis le grand trône et le grand mausolée ;
Contemplez-moi. Je pleure une larme étoilée.
- La sagesse, c'est moi, dit le phare marin ;
- Je suis la force, dit le colosse d'airain ;
Et l'olympien dit : Moi, je suis la puissance. -
Et le temple d'Éphèse, autel que l'âme encense,
Fronton qu'adore l'art, dit : - Je suis la beauté.
- Et moi, cria Chéops, je suis l'éternité.
Et je vis, à travers le crépuscule humide,
Apparaître la haute et sombre pyramide.

Superposant au fond des espaces béants
Les mille angles confus de ses degrés géants,
Elle se dressait, blême et terrible, étagée
De plus de plis brumeux que l'âpre mer Égée,
Et sur ses flots, jamais par le vent secoués,
Avait au lieu d'esquifs les siècles échoués.
Elle était là, montagne humaine ; et sa stature,
Monstrueuse, donnait du trouble à la nature ;
Son vaste cône d'ombre éclipsait l'horizon ;
Les troupeaux des vapeurs lui laissaient leur toison ;
Le désert sous sa base était comme une table ;
Elle montait aux cieux, escalier redoutable
D'on ne sait quelle entrée étrange de la nuit ;
Son bloc fatal semblait des ténèbres construit ;
Derrière elle, au milieu des palmiers et ses sables, 
On en voyait surgir deux autres, formidables ;
Mais, comme les coteaux devant le Pélion,
Comme les lionceaux à côté du lion,
Elles restaient en bas, et ces deux pyramides
Semblaient près de Chéops petites et timides ;
Au-dessus de Chéops planaient, allant, venant,
Jetant parfois de l'ombre à tout un continent, 
Des aigles effrayants ayant la forme humaine ;
Et des foules sans nom éparses dans la plaine,
Dans de vagues cités dont on voyait les tours,
S'écriaient, chaque fois qu'un de ces noirs vautours
Passait, hérissé, fauve et sanglant, dans la bise :
- Voilà Cyrus ! Voilà Rhamsès ! Voilà Cambyse ! -
Et ces spectres ailés secouaient dans les airs
Des lambeaux flamboyants de lumière et d'éclairs,
Comme si, dans les cieux, faisant à Dieu la guerre,
Ils avaient arraché des haillons au tonnerre.
Chéops les regardait passer sans s'émouvoir.
Un brouillard la cachait tout en la laissant voir ;
L'obscure histoire était sur ses marches gravée ;
Les sphinx dans ses caveaux déposaient leur couvée ;
Les ans fuyaient, les vents soufflaient ; le monument
Méditait, immobile et triste, et,par moment,
Toute l'humanité, comme une fourmilière,
Satrape au sceptre d'or, prêtre au thyrse de lierre,
Rois, peuples, légions, combats, trônes croulants,
Était subitement visible sur ses flancs
Dans quelque déchirure immense des nuées.
Tout flottait sur sa base en ombres dénouées ;
Et Chéops répéta : - Je suis l'éternité.

(extrait de La Légende des Siècles - Ouvres complètes de Victor Hugo - Poésie 7)

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