mardi 9 novembre 2010

Les monuments de l’architecture égyptienne “semblent voués à l’éternité par une race de géants” (J.-G. Legrand - XVIIIe-XIXe s.)

À l’occasion d’une présentation publique de croquis et dessins du peintre et architecte français Louis-Francois Cassas (1756-1827), qui s’est déroulée en 1806, l’architecte et historien de l’architecture française Jacques-Guillaume Legrand (1743-1807) a écrit la “notice explicative” de l’exposition, sous le titre Collection des chefs-d’oeuvre de l’architecture des différents peuples, exécutés en modèles, sous la direction de L.-F. Cassas, auteur des voyages d’Istrie, Dalmatie, Syrie, Phoenicie, Palestine, Basse-Égypte, etc
Dans le cadre de la ligne éditoriale de ce blog, je n’ai retenu que quelques extraits de la présentation générale, ainsi que la plus grande partie des Observations générales sur l’architecture égyptienne.

“Mais quoi, dira-t-on, faut-il, pour démêler les beautés de cet art [l’architecture], étudier péniblement Vitruve , et compasser les ordres avec Vignole ou Palladio ? Ne suffit-il pas qu'un homme de goût ait des connaissances en littérature, et s'il a ces connaissances, ne sera-t-il pas suffisamment éclairé en architecture ? Non, sans doute ; et s'il n'a pas voyagé, observé les monuments dans les différents pays ; s'il n'a pas conféré, par désir de s'instruire, avec de savants professeurs, cet homme de goût abusé ne rapportera de ses voyages que de la suffisance, et répétera quelques phrases banales sur les pyramides d'Égypte, sur Saint-Pierre de Rome, sur Sainte-Sophie de Constantinople, et portera des jugements tout-à-fait erronés sur les monuments des arts. (...)


L’architecture des Égyptiens est remarquable par sa proportion colossale, par la sévérité de ses lignes, la simplicité de ses masses, la gravité de son caractère, unies aux idées de savoir, de puissance et de richesse, que lui donne le plus souvent la sculpture hiéroglyphique dont elle est revêtue.
Ses monuments, exécutés avec des blocs d'une grandeur prodigieuse et d'une excessive dureté, semblent voués à l'éternité par une race de géants ; on dirait qu'ils ont voulu, tantôt rendre l'intérieur des montagnes habitable, en les distribuant à leur usage ; tantôt en former eux-mêmes, en taillant péniblement, mais avec art, des rochers, et les assemblant dans des masses régulières, religieusement consacrées à leurs dieux, à leurs chefs, à leurs illustres.
morts.
On ne devait, chez ces peuples, jamais penser à réparer, ni reconstruire des monuments, qu'ils avaient toujours pour but de rendre indestructibles ; ils ne voulaient qu'illustrer chaque siècle par un nouvel ouvrage ; lorsque ce siècle n'avait pu suffire à son achèvement, le siècle suivant le continuait avec constance, avec résignation, ou le léguait encore à ses descendants ; le temps ne se calculait point parmi ces pieux fondateurs, parce que l'édifice était consacré au temps dont la durée est infinie.
Toutes les sculptures, toutes les richesses empreintes sur les murailles sacrées étaient symboliques, religieuses ou historiques, mais toujours significatives.
C'était une écriture respectée, parce qu'elle était mystérieuse, et qu'elle n'était expliquée au peuple que comme une récompense de ses travaux, de sa docilité, ou comme un secours émané des dieux, lors des calamités dont il était affligé.
Les prêtres, les rois, faisaient parler à leur gré ces murailles sacrées, ou leur ordonnaient de rester muettes ; ils y puisaient seuls les secrets de la science, la morale religieuse, les principes du gouvernement, pour en user selon l'intérêt de l'état, ou suivant le leur, si les lois n'étaient point encore parvenues à ce degré de perfection qui doit rendre commun celui des pontifes, des peuples et des rois.
Illustration : cliquer ICI
(N’ayant pas obtenu l’autorisation de reproduire l’illustration sur mon blog,
je me contente d’y insérer le lien ci-dessus)

Ce qui peut donc maintenant nous paraître bizarre et fantastique dans ces formes d'architecture, et dans leurs ornements, cessait de l'être dans ces temps reculés, dont la plupart des usages nous sont inconnus ; mais on y découvre cependant des principes de sagesse et de science, ou des motifs religieux.
La nature du climat, la dureté des matériaux, la nécessité d'occuper des bras oisifs, ont beaucoup influé sur le caractère de cette architecture.
La chaleur étant excessive et les pluies très rares en Égypte, les inondations périodiques et les vents impétueux qui y règnent ont forcé à se garantir de ces fléaux, ou à profiter des avantages du climat dans la construction des édifices publics.


On a donc construit avec des pierres d'un immense volume, dont la base équarrie, fermement assurée, et le grain très dur, (pussent) résister au séjour des eaux, et au choc des vents et des tourbillons de sables lancés contre leurs parois.
L'épaisseur des murailles, la rareté des ouvertures défendit les habitants contre la chaleur du soleil, et assura d'autant plus la solidité et la durée des édifices. (...)
La décoration des édifices publics fut puisée dans les productions de la nature et dans les idées religieuses qu'on y attacha ; ainsi, la tige et les feuilles du palmier, la fleur du lotus et celle du papyrus, etc., formèrent ou enrichirent les colonnes des temples, leurs chapiteaux, leur couronnement, et d'autres ornements ; l'indication des phénomènes astronomiques décora les plafonds ; les dieux, les éléments, les saisons, les influences célestes, furent représentés par d'ingénieuses ou de naïves allégories ; les mystères de la religion, les secrets de la médecine, les axiomes de morale, les faits de l'histoire, furent écrits sur ces murailles par de savants hiéroglyphes, et leur imprimèrent un caractère vénérable, en attirant la curiosité du peuple, et ne permettant qu'aux seuls initiés de profiter de ces utiles leçons.
La sculpture, qui forma les statues colossales pour la plupart, et tous ces emblèmes hiéroglyphiques, fut le résultat d'une combinaison géométrique, et d'une imitation naïve de la nature : quant aux proportions et aux contours extérieurs, elle devint une convention fidèlement observée par les artistes, dont les prêtres, seuls dépositaires des sciences et régulateurs des arts, conduisaient le ciseau et prescrivaient les allégories.
Des principes secrets et constants les maintenaient toujours dans la même route, ou ne leur permettaient de s'en écarter qu'en indiquant celle qu'ils devaient suivre.
C'est d'après ces connaissances et ces observations préliminaires, que l'on doit envisager les différentes productions de l'architecture égyptienne (...).”


Source : Gallica


Familiarisé avec les monuments de l’antiquité grecque et romaine, L.-F. Cassas est resté quelque peu hermétique à l’architecture égyptienne, au point de se laisser guider par son imaginaire et sa fantaisie dans sa reconstitution des pyramides.

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