dimanche 7 octobre 2012

Aucun monument “n'a mieux bravé les efforts destructeurs du temps” (Achille Fouquier - XIXe s. - à propos de la Grande Pyramide)

De ses voyages (Europe, Balkans, Afrique du Nord, Proche et Moyen-Orient), Achille Fouquier (1817-1895), diplômé de l'École des mines de Paris, rapporta de nombreuses illustrations (croquis et dessins pris sur le vif). Il relata également ses périples dans quelques ouvrages, dont Hors de Paris : canal de Suez, Le Caire, Jérusalem, Damas, publié en 1869, dont on trouvera ici de larges extraits relatifs aux pyramides égyptiennes.
Le ton est parfois, au regard de nos “valeurs” et critères actuels, à la limite du supportable ou du ridicule. Ainsi en était-il très souvent des réactions des voyageurs, aux premières heures de ce que l’on n’appelait pas encore le “tourisme”, qui tenaient à voir les pyramides sans avoir à subir la présence des “Bédouins” ou “Arabes”, quémandeurs de l’incontournable bakchich.
Parfois, le “touriste” conquérant débarquait sur le sol d’une civilisation plurimillénaire avec son attirail moralisateur d’Occidental bien-pensant : “Combien ne reste-t-il pas de préjugés à détruire, lira-t-on ci-dessous, de superstitions à déraciner, de lumières à répandre, de mystères à arracher à la nature ?”
On pourra toutefois relever, dans la relation d’Achille Fouquier, des observations et remarques de bon sens concernant les “antiques sépultures des Pharaons”. Et comment aurait-il pu en être autrement tant le “magique panorama” des pyramides et la majesté de “monuments d'un autre âge et d'une autre civilisation” ne s’apprécient réellement que dans le silence des préjugés et des “idées confuses”...

“Bientôt dans quelques heures j'allais voir, éclairés par un soleil brillant, les Pyramides, ces sentinelles séculaires qui veillent aux portes du désert. les sphinx énigmatiques, les élégantes coupoles des mosquées, leurs innombrables minarets et aussi ces riches campagnes verdoyantes même au milieu de l'hiver. Que d'idées confuses traversent l'esprit ! Que de souvenirs lui apparaissent comme une lueur fugitive, dans ce berceau de la civilisation ! Que de noms magiques sont évoqués ! A côté de ceux des pharaons viennent se grouper ceux de Moïse, Cambyse, Alexandre, Antoine, César, Omar et Bonaparte ; en eux se résument, en quelque sorte, les grandes étapes de l'humanité depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Vainqueurs et vaincus dorment aujourd'hui dans la même poussière ; malgré leurs hauts faits et leurs méfaits, les siècles passent, et la terre qui les a nourris, indifférente aux actions des hommes, n'en continue pas moins sa marche silencieuse à travers les espaces. (...)
Dans l'ouverture d'un pli de terrain j'aperçus tout à coup le lointain profil des Pyramides, ces antiques sépultures des Pharaons dont les cendres ont été dispersées par d'avides profanateurs ou de trop curieux savants. Les morts de tous les âges qui se révélaient à moi par les pierres accumulées sur leurs dépouilles mortelles, contrastaient d'une étrange façon avec cette masse de courtisans dont je venais de m'éloigner. (...)
Arrivé au pied de la grande pyramide, je fus aussitôt entouré d'une foule d'Arabes qui voulaient s'emparer de ma personne pour me hisser au haut du monument. Ce ne fut qu'après avoir donné à leur chef le bakchich obligatoire, et en menaçant les bédouins d'un petit bâton dont je m'étais armé tout exprès pour me garantir de leur approche, que je pus commencer mon ascension. 




Un gigantesque escalier
La pyramide se compose d'assises successives qui sont en retraite les unes sur les autres jusqu'au sommet. L'inclinaison du plan des quatre faces est de 50°. La hauteur des marches de ce gigantesque escalier, de 1 mètre à 1 m 20 environ, ne dépasse que d'un dixième leur largeur ; on peut donc facilement cheminer sur l'espace horizontal que forme la retraite des assises.
On attaque l'escalade par une des arêtes ; et comme les pierres sont plus ou moins ébréchées par le temps, on trouve toujours aisément où poser le pied. Ce n'est que très accidentellement qu'il faut s'aider des mains pour franchir les gradins.
Toute personne qui n'a ni le vertige, ni la goutte ou l'équivalent, fera sans le secours de personne cette ascension, qui, après tout, n'est que d'une centaine de mètres. Car si la pyramide a 137 mètres de hauteur verticale, les sables qui se sont accumulés au pied de la face par laquelle on commence la montée, forment un plan incliné très doux qui diminue d'autant la portion un peu plus difficile. Arrivé au sommet on trouve une plate-forme carrée de 10 mètres de côté, car la pyramide est décapitée ; jadis elle se terminait en pointe.
Les bédouins, qui n'avaient cessé de tournoyer autour de moi comme des mouches, s'empressèrent à l'envi de m'offrir des couteaux pour graver mon nom dans la pierre tendre, comme ils le voient faire à tant de gens. Quelques-uns grattaient les noms des visiteurs qui m'avaient précédé pour me faire, disaient-ils, une jolie place. Mais je préférais contempler le magique panorama qui s'étendait autour de moi. Quel imposant tableau ! (...)

La plus parfaite et la plus étonnante régularité
Il existe probablement dans les vastes contrées de l’Asie, ou sur d'autres points du globe, quelques débris de monuments qui sont aussi anciens, qui le sont plus même que la grande pyramide ; mais, outre que l'histoire ne sait ordinairement à qui les attribuer, aucun n'est aussi imposant par sa masse, et n'a mieux bravé les efforts destructeurs du temps.
Après bien des discussions, bien des hypothèses souvent ridicules, on sait aujourd'hui à n'en pas douter, comme nous l'avons déjà dit, que cette pyramide a été construite par un pharaon de la IVe dynastie nommé Chéops, que les textes contemporains appellent Khoufou. Il l'a fait élever pour lui servir de tombeau. Cent mille hommes qui se relayaient tous les trois mois furent employés pendant trente ans à ce gigantesque travail. Les ingénieurs, les architectes modernes, seraient certes capables d'édifier un semblable monument, mais arriveraient-ils facilement à construire des chambres et des couloirs intérieurs qui, malgré les millions de kilogrammes qui pèsent sur eux, conserveraient à travers soixante siècles la plus parfaite et la plus étonnante régularité, ainsi que je l'ai constaté en visitant l'intérieur de la pyramide ?

“Il y aurait à faire une série d'observations intéressantes sur la propagation de la chaleur à travers un corps aussi peu conducteur que la pierre.”
Dès que l'on pénètre dans le monument on sent une chaleur intense que le manque absolu d'air rend plus étouffante encore. J'ai regretté de ne pas avoir un thermomètre pour savoir au juste le degré qu'il aurait atteint au sein de cet immense bloc de pierre qui reçoit depuis tant de siècles l'action directe du soleil. La température y est-elle constante ? Présente-t-elle une différence entre l'été et l'hiver ? Il y aurait à faire une série d'observations intéressantes sur la propagation de la chaleur à travers un corps aussi peu conducteur que la pierre. Ce lieu d'observation n'a pas d'analogue dans le monde et tentera, j'espère, la curiosité de quelque savant.
Ce n'est pas sans une certaine difficulté qu'on chemine dans cette longue succession d'étroites galeries, qui montent, qui descendent, et dont on aura bien vite une idée précise en jetant les yeux sur les plans et coupes qui en ont été faits avec beaucoup de soin. Ces galeries aboutissent à deux chambres, celle de la reine et celle du roi ; dans cette dernière seulement on trouve un beau sarcophage de granit. Il est vide depuis longtemps, et nul ne sait où sont les illustres dépouilles qu'il contenait. Émouvant exemple de la vanité des conceptions humaines !
Dans ce sépulcre édifié jadis avec tant de peine, dont l'entrée avait été murée pour la dérober à toutes les recherches, où la nuit et le silence devaient régner jusqu'au moment d'une glorieuse résurrection, j'entendais la voix rauque et gutturale des Arabes qui m'accompagnaient, je voyais ces demi-sauvages promenant leurs lumières vacillantes et fumeuses dans toutes les parties de ce sanctuaire objet jadis d'une si grande vénération, et qui semblait profané par leur présence.
Chéops en construisant une pyramide pour son tombeau fut imité par un grand nombre de ses successeurs, car on en compte jusqu'à soixante-sept, réparties par groupes sur une étendue d'une dizaine de lieues seulement. Dans la basse comme dans la Haute -Égypte, on n'en voit aucune. Très dissemblables les unes des autres par la grandeur, elles diffèrent aussi toutes par certains détails de construction.

Une précision admirable


En montant sur le trône les pharaons commençaient leur tombeau, dans de petites proportions d'abord, et l'importance du monument allait en augmentant avec la longueur du règne. A la mort du roi, quand ses restes avaient été déposés dans la chambre sépulcrale, on murait la porte d'entrée, tournée invariablement du côté du nord, on revêtait la pyramide de pierre dure et de ciment, de manière à unir les faces et à faire disparaître les gradins qui la composaient.
Auprès de la grande pyramide de Chéops, on en voit trois de petite dimension. L'une d'elles, d'après Hérodote, aurait servi de sépulture à une fille de Chéops.
On remarque aussi les restes de la grande chaussée qui traversait toute la vallée du Nil pour aller jusqu'au fleuve, à l'endroit où l'on débarquait la pierre destinée à édifier ces monuments. Cette pierre, calcaire assez tendre extrait des immenses carrières situées au pied du mont Mockatan, aurait été bien vite détruite par le temps dans un autre pays que l'Égypte. Les galeries intérieures et les chambres sépulcrales sont seules formées de grands blocs de granit ajustés avec une précision admirable.
La pyramide de Khefren est à peu de distance de là. Elle a 135 mètres de hauteur verticale, et conserve encore une portion de son revêtement primitif, vers sa partie supérieure, qui n'en reste pas moins accessible aux bédouins, Ils grimpent en peu de minutes jusqu'à son sommet, si vous leur donnez les quelques pièces de monnaie qu'ils sollicitent de votre générosité.
La pyramide de Mycérinus, la troisième du groupe de Guiseh, n'a que 107 mètres de hauteur verticale. Les chambres sépulcrales étaient creusées dans le roc, de sorte qu'elle a été faite seulement pour recouvrir le tombeau, au lieu d'être le tombeau lui-même. La momie du pharaon son fondateur, Menkara ou Menkeres, a été trouvée par un Anglais en 1837 et enlevée par lui pour le Musée britannique, où elle est en ce moment. (...)

Le Sphinx, symbole de la puissance infinie
On ne peut s'éloigner de tous ces monuments d'un autre âge et d'une autre civilisation sans voir le grand sphinx. Tout mutilé qu'il est par le temps, qui lui a dévoré une partie du nez, entamé les joues, et malgré les proportions colossales de tout ce qui l'entoure, il n'en a pas moins un grand air.
Il date de Thoutmès IV, de la XVIIIe dynastie ; il a été sculpté à même la montagne ; la tête seule mesure 9 mètres de hauteur, et le corps en a 57. Divinité détrônée à jamais, ce grand corps de pierre a perdu une partie de son prestige, mais par ses proportions colossales il frappera d'étonnement, pendant bien des siècles encore, les générations futures.
Dans les idées des Égyptiens, le sphinx avec son corps de lion, sa poitrine et sa tête d'homme, symbolisait la puissance infinie, car dans cet emblème la force s'unissait à l'intelligence. Quand on donnait au sphinx une tête et une poitrine de femme, on représentait la déesse Neith, la déesse de la sagesse, la mère du soleil, la personnification enfin de toute fécondité. (...)
Je ne pouvais me décider à partir, et, tout en contemplant le panorama qui se déroulait à mes pieds, tout en rêvant aux choses du passé de gradin en gradin, sans pour ainsi dire m'en être douté, je me trouvai une seconde fois au sommet de la pyramide transformée alors en un vrai cabinet de lecture ; on y lisait le Guide Murray, on écrivait avec enthousiasme aux amis ou aux parents. Quelle joie de dater une lettre du sommet des Pyramides ! Quelle joie de la recevoir, de la communiquer aux intimes !

“Maintenant, il pleut des voyageurs !”
Quel effet cela eût produit il y a seulement quatre-vingts ans ! Maintenant il pleut des voyageurs; depuis que nos armées victorieuses ont pénétré jusque dans Pékin et dans tant d'autres lieux, depuis que les bateaux à vapeur et les chemins de fer sillonnent le globe dans tous les sens, il n'est presque personne qui n'ait plus ou moins fait le tour du monde. Et malgré cela, combien ne reste-t-il pas de préjugés à détruire, de superstitions à déraciner, de lumières à répandre, de mystères à arracher à la nature ? Ce sera l'œuvre des générations futures et nous verrons leurs efforts, de ces régions inconnues où s'envolent les âmes.
C'est seulement depuis la fin du règne de Méhémet-Ali que l'on peut faire sans crainte la course des pyramides. Avant cette époque on courait le risque, si l'on n'était pas en force, d'être enlevé par quelques-unes des tribus de bédouins qui erraient sans cesse sur les limites du désert. De rudes châtiments, qui ont chaque fois suivi de près leurs brigandages, rendent aujourd'hui la sécurité complète. (...)
Quant aux pyramides de Saqqarah, elles m'ont paru si petites et si délabrées à côté de celles de Guiseh, que je n'ai pas eu un instant l'envie de les aborder, elles ont encore cependant des dimensions fort respectables. Il y en a une dizaine dont la plus grande offre une particularité dont on ne peut se rendre compte que le mètre à la main. Sa base, au lieu d'être carrée comme toutes les autres, mesure 120 mètres sur deux de ses surfaces et 107 sur les deux autres.”
Source : Gallica


(les deux illustrations dans le corps de l'article ne sont pas extraites de l'ouvrage)

samedi 6 octobre 2012

Pour une visite du plateau de Guizeh, suivez le guide Nilsson (1907)

Cela ne fait aucun doute : les extraits du Guide pratique : Alexandrie, Le Caire, Port-Saïd et environs, publié en 1907 par Nilsson et édité par la Société de publications égyptiennes (Alexandrie), ne vont nullement révolutionner nos connaissances en égyptologie. Mais est-ce réellement une surprise ? Que peut-on attendre d’un ouvrage de vulgarisation touristique, censé s’adresser au plus grand nombre ? Compte tenu du décalage dans le temps, il pourrait à ce propos être intéressant de comparer le présent ouvrage aux informations et conseils proposés par nos guides touristiques contemporains. L’évolution dans le contenu serait-elle très sensible ?
Quoi qu’il en soit, il m’a paru intéressant de vous suggérer d’adopter, pour quelques instants, la situation d’un touriste du début du XXe siècle et de vous mettre à l’écoute du cicérone Nilsson.
Au besoin, reportez-vous à ce qu’écrivait un autre guide de renom - Karl Baedeker - dont les propos ont déjà été rapportés dans ce blog : “La visite de l'intérieur de la pyramide de Khéops n'offre presque rien d'intéressant au simple touriste.
Les “simples touristes” ont-ils changé aujourd’hui ? Sont-ils devenus plus exigeants ?

“La route qui conduit aux pyramides s'élève en pente douce jusqu'au plateau où on parvient en dix minutes. Ce plateau large (1 500 mètres du nord au sud et 2 000 mètres de l'ouest à l'est) domine la vallée. Les trois pyramides s'y élèvent par ordre de grandeur et d'époque du nord-est au sud-ouest : Khéops, Khéfren, Mykérinos. Le temple de granit et le Sphinx sont un peu sur la gauche du plateau. 



Pyramide de Khéops
Construite de quatre à cinq mille ans avant Jésus-Christ.
Les pyramides furent construites pour servir de tombeaux aux Pharaons de la quatrième dynastie.
“Le nom des pyramides, nous dit Ampère dans son Voyage en Egypte, est aussi ancien qu'elles. Volney l'a voulu tirer de l'arabe. Les Grecs, qui voyaient du grec partout, n'ont pas manqué d'y retrouver le mot pyr (feu), parce que les pyramides étaient, dit-on, consacrées au soleil et plus tard le mot pyros (blé), quand une tradition chrétienne en eut fait les greniers de Joseph.
Ce n'est ni dans l'arabe, ni dans le grec qu'il eût fallu chercher le nom des pyramides : ces origines sont trop récentes pour leur antiquité. C'est à l'ancienne langue de l'Egypte, conservée en partie dans le copte, qu'il fallait demander le nom qui a traversé des siècles. En copte, pirama veut dire la hauteur. Peut-on douter que ce ne soit là le véritable sens du nom donné par les hommes à ce qu'ils ont construit de plus élevé sur la face de la terre ?”
La pyramide de Khéops a été appelée par les Égyptiens Yekhouel Khoufou, c'est-à-dire,le lieu de la splendeur de Khoufou (Khéops) ou Akouil la brillante.
Les pyramides (tombes royales) avaient chacune leur nom. Ce nom, en général, était formé du nom royal du Pharaon qui les faisait construire.
“Khéops bâtit le vaste monument de sa gloire ou de sa folie, dans un siècle, si éloigné du temps où commencent les données certaines de l'histoire profane que nous n'avons pas de mesure qui nous permette d'évaluer les largeurs de l'abîme qui sépare les deux époques si étranges à toutes les sympathies et à tous les intérêts de la grande famille humaine qui peuple maintenant la terre, que même l'histoire sacrée ne sait rien des hommes de la génération de Khéops, rien, si ce n'est qu'ils vécurent, devinrent pères et moururent. Et pourtant, la pyramide de Khéops domine encore de haut le sable du désert, la blancheur sépulcrale de ses blocs de minnulite flamboie encore au soleil brûlant, son ombre immense s'allonge à travers les plaines stériles qui l'entourent et sur le déclin du jour vient assombrir les champs de maïs et de froment de Ghizeh.” Quand le spectateur, placé sur quelque point favorable, arrive à se faire une idée indistincte de l'immensité du monument, aucune parole ne peut décrire le sentiment d'écrasement qui s'abat sur son esprit, il se sent oppressé et chancelle comme sous un fardeau. Au contraire de bien d'autres grandes ruines, les pyramides, de quelque point qu'on les regarde, ne deviennent jamais des amas de débris ou des montagnes. Elles restent l'oeuvre des mains humaines. La marque de leur origine apparaît et ressort toujours et c'est de là, sans doute, que vient le confus sentiment de crainte et de respect qui bouleverse l'esprit lorsqu'il reçoit pour la première fois l'impression distincte de leur immensité.” (Maspero, traduction d'Osburn)

Nombre d'années qu'il fallut pour construire la pyramide de Khéops
Leur masse indescriptible a fatigué le temps.” (Delille.)
Khéops, nous dit Hérodote, contraignit tous les Égyptiens à travailler pour lui ; aux uns on assigna la tâche de traîner les blocs des carrières de la chaîne arabique jusqu'au Nil ; une fois les blocs passés en barque, il prescrivit aux autres de les traîner jusqu'à la chaîne lybique.
Ils travaillaient par cent mille hommes qu'on relevait chaque trimestre.
Le temps que souffrit le peuple se répartit de la sorte : dix années pour construire la chaussée sur laquelle on tirait les blocs, oeuvre qui dut être de fort peu inférieure à la pyramide, car sa longueur est de 5 stades (925 mètres), sa largeur de dix orgyies (19 mètres) et sa plus grande hauteur de huit (15 mètres), le tout en pierres de taille et couvert de figures ; on mit donc dix années à construire cette chaussée et les chambres souterraines creusées dans la colline où se trouvent les pyramides.

Aspect de la pyramide à l'extérieur
Masse compacte de granit d'un gris jaunâtre.
La pyramide a une teinte semblable à celle du sable du désert.
La pyramide a la forme d'un escalier gigantesque aux marches irrégulières.

Intérieur de la grande pyramide
L'intérieur de la pyramide peut être visité par les touristes, bien que l'air y soit vicié, ce qui peut
être une gêne pour certaines personnes ; on ne regrettera pas cette visite à l'hypogée millénaire.
L'entrée de la grande pyramide s'ouvre vers le milieu de la face nord. Elle débouche sur un couloir étroit de 1 m. 20 sur 1 m. 09 de large. Ce couloir descend obliquement jusqu'à 20 mètres environ de l'entrée de ce niveau ; on rencontre un orifice obturé par un bloc de granit, porte d'une
galerie ascendante. Il y a là comme une sorte de carrefour d'une galerie descendante conduisant à une chambre souterraine vide et d'une grande galerie ascendante.
Suivons tout d'abord le couloir descendant dont l'accès est pénible et en partie comblé par des décombres. On parvient, à 70 mètres environ de l'entrée de la pyramide, à une ouverture donnant accès dans une chambre vide et inachevée, qui devait être vraisemblablement le premier et le plus ancien sépulcre de la pyramide.
Au delà de cette chambre, vis-à-vis de son entrée, s'ouvre une galerie horizontale, longue de 16 mètres, qui se termine en cul-de-sac.
Il faut ensuite revenir sur ses pas jusqu'à l'endroit où la galerie d'entrée est fermée par un bloc de granit.
Ne pouvant déplacer celte lourde porte, on l'a contournée en creusant un long couloir de 38 mètres qui monte à la chambre de la reine.
Cette chambre est située dans le grand axe vertical de la pyramide, à 22 mètres au-dessus du niveau du sol et à 120 mètres au-dessous de la plate-forme supérieure.
On revient, par ce même couloir, au bloc de granit derrière lequel on trouve l'entrée de la grande
galerie.
C'est un corridor de 50 mètres de longueur, 1 m. 50 de largeur et 8 m. 50 de hauteur, qui
aboutit à une pièce de 5 mètres de hauteur, 5 m. 34 de largeur, 10 m. 33 de longueur. Cette chambre est dite chambre du roi.
C'est dans cette pièce qu'était déposée la momie royale ; elle contient encore, à l'heure actuelle, un sarcophage de granit rose sans aucune inscription.
Toute la chambre est revêtue de granit rose. Le plafond est formé de neuf poutres monolithes également en granit.
Au-dessus de cette chambre, cinq chambres basses avaient été ménagées. On y parvient par un étroit couloir. Très basses, elles sont superposées sur une hauteur de 17 mètres environ. C'est dans un de ces réduits que le colonel Wyse découvrit le nom du constructeur de la pyramide Khoufou (Chéops) gravé en hiéroglyphes rouges.
On revient par le même chemin à la grande galerie où l'on reprend les mêmes couloirs qu'en venant. 




Ascension de la grande pyramide
(en 10 ou i5 minutes)
Cette ascension est difficile et pénible à faire.
Les blocs de granit sont trop hauts pour qu'un homme puisse y monter d'une enjambée. Pour en
faire l'ascension, deux Bédouins hissent le voyageur de bloc en bloc. Au sommet, il y a une
plate-forme d'environ 10 mètres.
La vue qu'on y embrasse est superbe, surtout au soleil couchant ; le désert se colore alors de teintes douces roses violacées. Le Nil devant soi coule au milieu de plaines verdoyantes. Au delà,le Caire apparaît avec ses élégants minarets.
La descente s'effectue de la même façon que la montée, mais plus rapidement, toujours à l'aide de Bédouins.
A l'est de la grande pyramide se dressent la seconde pyramide Khefren et la troisième pyramide
Mykerinos.

Deuxième pyramide : Khéfren
A peu près à la même hauteur que la première, elle fut construite par Khéfren, frère de Khéops.
“D'après la tradition, ni Khéops, ni Khéfren ne jouirent des tombeaux qu'ils s'étaient préparés au prix de tant de souffrances ; le peuple exaspéré se révolta, arracha leurs corps des sarcophages et les mit en pièces.” (Maspero).

Troisième pyramide : Mykérinos
La plus petite (sa hauteur n'atteint guère le tiers de la plus haute pyramide, 60 mètres) fut construite par Mykérinos et fut terminée par la reine Nitokris “la belle aux joues de rose”.
D'après Maspero, cette princesse avait plus que doublé les dimensions du monument et elle lui avait ajouté ce coûteux revêtement de syénite qui excita plus tard, à juste titre, l'admiration des
voyageurs grecs, romains et arabes.
C'est au centre même de l'édifice, au-dessus de la chambre où le pieux Mykérinos reposait depuis plusieurs siècles, qu'elle fut ensevelie à son tour dans un magnifique sarcophage de basalte bleu dont on retrouve des fragments.
Cela donna lieu, plus tard, de lui attribuer, au détriment du fondateur réel, la construction de la
pyramide entière.
Les voyageurs grecs à qui leurs exégètes racontaient l'histoire de la belle aux joues de rose, changèrent la princesse en courtisane et substituèrent au nom de Nitaqrit le nom plus harmonieux de Rhodopis.
“Un jour quelle se baignait dans le fleuve, un aigle fondit sur une de ses sandales, l'emporta dans la direction de Memphis et la laissa tomber sur les genoux du roi qui rendait alors la justice en plein air. Le roi, émerveillé et par la singularité de l'aventure et par la beauté de la sandale, chercha par tout le pays la femme à qui elle avait appartenu et c'est ainsi que Rodopis devint reine d'Egypte.”
Les pyramides avaient été élevées pour abriter les corps des puissants pharaons, mais le sarcophage seul de Mykérinos demeura jusqu'au temps modernes dans la troisième pyramide.
Les cercueils antiques étaient des sortes de caisses en bois, en basalte ou en granit. Ils contenaient le corps enbaumé par des procédés spéciaux et réduit à un état parcheminé auquel on a donné le nom de Momie. (...)

Le Sphinx
Le sphinx est un monstre fabuleux dont l'origine est essentiellement égyptienne..
Les Égyptiens croyaient d'ailleurs à son existence. On le trouve généralement représenté sous la forme d'un lion couché avec le buste d'un homme, jamais avec celui d'une femme ; quelquefois il a une tête de bélier ; de là plusieurs classes de sphinx chez les Égyptiens : les andro-sphinx (hommes», les crio-sphinx (béliers).
Les sphinx hierocéphales à tête d'épervier : ils représentaient soit le soleil, soit le dieu thébain Amoura. (Larousse.)
Le sphinx mesure 17 mètres de hauteur, du sol au sommet de la tète et 39 mètres de long jusqu'à l'extrémité des pattes.
Il est l'image du dieu Harmakouli (“l'horus dans le soleil brillant”).
On a dû plusieurs fois le dégager des sables qui l'envahissent sans cesse. La première fois, en 1852 ,le duc de Luynes voulut le faire dégager ; ce fut M. Mariette qui dirigea les travaux.
Une deuxième fois, en 1880, Maspero, à l'aide d'une souscription du Journal des Débats se chargea du déblayement.
“Enfoui jusqu'au poitrail, rongé, dévoré par l'âge, tournant le dos au désert et regardant le fleuve, ressemblant par derrière à un incommensurable champignon et par devant à quelque divinité précipitée sur terre des hauteurs de l'Empyrée, il garde encore, malgré ses blessures, je ne sais
quelle sérénité puissante et terrible qui frappe et saisit jusqu'au profond du coeur.”
Le sphinx est antérieur à la pyramide de Khéops.
Source : Gallica

vendredi 5 octobre 2012

“Ce serait, même de nos jours, un problème bien difficile à résoudre que d'arriver, comme les architectes égyptiens de la première dynastie, à construire dans une masse telle que celle des Pyramides” (Jean-Baptiste Pitois - XIXe s.)


Adepte des pseudonymes, dont celui de Paul Christian, Jean-Baptiste Pitois (1811-1872 ou 1877 ou 1881), exerça la fonction de bibliothécaire au ministère de l’Instruction publique et des Cultes, où il fut chargé d’inventorier un fonds d’ouvrages provenant de monastères fermés pendant la Révolution. C’est alors qu’il eut, semble-t-il, la révélation de sa vie : celle des sciences occultes, particulièrement de l’astrologie.
De ses nombreux ouvrages de vulgarisation historique, j’ai choisi son Histoire de la magie, du monde surnaturel et de la fatalité à travers les temps et les peuples (1870), dans laquelle il consacra tout un chapitre aux pyramides égyptiennes et au Sphinx, ce dernier monument captant plus particulièrement son attention et lui permettant de se lancer dans de longs développements à saveur d’occultisme, qui, bien entendu, ne retiendront pas ici notre attention.
On prendra par contre connaissance, ci-dessous, de ses considérations sur les pyramides de Guizeh qu’il découvrit, à l’évidence, d’un oeil neuf, en se basant sur des données préalables pour le moins approximatives.


“En face du Kaire, le plateau de Gizeh, qui se détache en éperon de la chaîne libyque, porte encore, sur la rive gauche du Nil, trois monuments qui ont défié l'action du temps et des hommes : ce sont les Pyramides.
Ces trois masses, à bases carrées, un peu inégales en grandeur, forment par leur situation respective un triangle dont une face regarde le Nord, une autre l'Occident, et la troisième l'Orient.  La plus grande, située à l'angle du nord et vers le Delta, symbolise la force de la Nature ; la seconde, élevée au sud-ouest, à distance d'une portée de flèche de la première, est le symbole du Mouvement ; et la dernière, bâtie au sud-est de celle-ci, à distance d’un jet de pierre de la seconde, symbolise le Temps. Au midi de cette dernière, à une médiocre distance, sur une ligne qui se prolonge de l'orient à l'occident, se dressent trois autres pyramides, formant des masses moins considérables, et près desquelles s'entassent d'innombrables pierres colossales que l'on pourrait considérer comme les ruines d'une septième pyramide. Il est, en effet, permis de supposer que les Égyptiens avaient voulu représenter par sept aiguilles, ou conoïdes flammiformes, les sept mondes planétaires dont les Génies régissent notre Univers, et dont Hermès fut le révélateur.
L'origine de ces monuments n'a point de chronologie avérée. Hérodote, le père de l'histoire grecque, prétend que la grande pyramide fut bâtie par le roi Chéops. Diodore de Sicile l'attribue à Chemmis. Georges le Syncelle à Souphis ; d'autres lui prêtent pour fondateur Athotès, Thoth ou Hermès.
La même obscurité enveloppe l'origine des autres. L'historien juif Flavien Josèphe avance sans preuves que toutes les pyramides sont l'oeuvre des Hébreux pendant leur captivité en Égypte, et je ne sais où j'ai lu que 365,000 ouvriers furent employés pendant 78 ans à ce gigantesque travail. Ce problème historique ne sera sans doute jamais résolu, pas plus que tant d'autres sur lesquels s'exercent en vain les rêveries des archéologues.

“Orientée avec une extraordinaire précision”
Le rocher qui fournit le socle des Pyramides, présente une surface absolument aride, élevée d'environ 100 pieds au-dessus des plus grandes eaux du Nil, et forme une masse granitique dont on n'a pas trouvé la base en sondant, jusqu'à 200 pieds de profondeur, le puits creusé dans le plus considérable de ces édifices. La base de la plus grande pyramide est longue d'environ 720 pieds : il en résulte pour la masse du monument un volume d'environ 75,000,000 de pieds cubes, c'est-à-dire assez de pierres pour bâtir une muraille haute de 6 pieds, qui aurait 1,000 lieues et pourrait faire le tour de la France. Au-dessus de la première assise, encadrée par un fossé très régulièrement creusé dans le roc vif, on en compte 202 autres, placées successivement en retraite, la supérieure sur l'inférieure, et formant autant de gradins. La somme .de ces gradins donne à la pyramide, pour hauteur verticale, environ 428 pieds ; mais on a reconnu que, dans l'état actuel du monument, deux assises au moins ont été détruites au sommet, et, en tenant compte de cette dégradation, la hauteur totale et primitive devait être de 450 pieds : c'est la hauteur du clocher de Strasbourg, ou plus de deux fois celle des tours de Notre-Dame de Paris.
Cette pyramide est orientée avec une extraordinaire précision : chacun de ses angles fait face à l'un des quatre points cardinaux. De cette parfaite orientation, l'on a tiré ce fait, d'une haute importance pour l'histoire physique du globe, que depuis plusieurs milliers d'années la position de l'axe terrestre n'a pas varié d'une manière sensible ; et la grande pyramide est le seul monument qui, par son antiquité, puisse fournir l'occasion d'une semblable observation.

Une entrée “masquée par une table de pierre qu'un mécanisme faisait mouvoir de droite à gauche”
La face Nord-Est est celle où se trouve l'entrée actuelle, au niveau de la quinzième assise, à 45 pieds environ d'élévation au-dessus de la base. Elle était masquée autrefois par une table de pierre qu'un mécanisme faisait mouvoir de droite à gauche, pour donner accès dans un canal incliné, à l'extrémité duquel se trouvait un palier longeant l'ouverture du puits dont j'ai parlé, et qui communiquait avec des souterrains dans lesquels l'air respirable circulait sans doute au moyen de ventilateurs savamment ménagés. De ce palier l'on remontait, par un autre couloir conduisant à deux chambres sépulcrales, placées l'une au-dessus de l'autre, et qui contenaient chacune, quand on les a découvertes, un sarcophage en granit, mais dépourvu de toute inscription.
Or, comme tous les obélisques, toutes les ruines des temples, tous les tombeaux sont revêtus d'hiéroglyphes, la nudité de la grande pyramide assigne sa première date à une époque antérieure, et doit la faire considérer comme le mystérieux témoin de la plus lointaine antiquité. Il est avéré qu'avec tous les progrès des sciences, ce serait, même de nos jours, un problème bien difficile à résoudre que d'arriver, comme les architectes égyptiens de la première dynastie, à construire dans une masse telle que celle des Pyramides, des chambres et des couloirs intérieurs qui, malgré les millions de kilogrammes qui pèsent sur eux, conservent, au bout de soixante siècles, toute leur régularité primitive et n'ont fléchi sur aucun point. 



“Un fantôme de pierre”
Le Sphinx, accroupi au pied et à peu de distance de la grande pyramide, est taillé dans le granit du plateau, et adhère au sol. Sa hauteur, qui est d'environ 75 pieds, donne une idée de l'énorme travail qu'il a fallu exécuter pour faire le vide autour de lui, et pour égaliser la surface sur laquelle il se dresse. Sa longueur totale est de 120 pieds ; la hauteur, depuis le ventre jusqu'au menton, mesure 50 pieds ; depuis le menton jusqu'au sommet de la tête, 25 pieds ; le contour de la tête, pris au front, 80 pieds. Les assises du granit dans lequel il a été découpé partagent sa face en zones horizontales d'un étrange effet ; sa bouche est tracée par une des lignes de séparation des couches.
Une excavation de quelques pieds avait été pratiquée sur la tête ; elle servait sans doute à y fixer quelques ornements symboliques, une tiare religieuse, ou une couronne royale. Ce monolithe, d'une teinte rougeâtre, encore debout au-dessus des sables, est d'un effet prodigieux. C'est un fantôme de pierre qui paraît attentif ; on dirait qu'il écoute et qu'il regarde ; sa grande oreille semble recueillir le bruit du passé ; ses yeux, tournés vers l'Orient, semblent épier l'avenir ; le regard a une profondeur et une fixité qui fascinent le spectateur. Sur cette figure, moitié statue, moitié montagne, on découvre une majesté singulière, une grande sérénité et même une certaine douceur.”
Source : Gallica

jeudi 4 octobre 2012

“Ce que l'homme a élevé de plus prodigieux sur terre” (Godefroid Kurth - XXe s. - à propos des pyramides égyptiennes)

Godefroid Kurth est un historien belge, né à Arlon le 11 mai 1847 et mort à Asse le 4 janvier 1916.
Il doit sa réputation scientifique à son ouvrage Les Origines de la civilisation moderne (1886) où, comme dans l’ensemble de ses travaux ultérieurs, il développe la thèse selon laquelle civilisation et christianisme sont inséparables.
Dans son livre Mizraim : souvenirs d'Égypte, publié en 1912, il donne à ses explications peu ou prou scientifiques (“Qu’entendons-nous par pyramides ?”) la couleur de notations plus personnelles, voire de l’émotion (“On a beau se cuirasser de scepticisme devant un spectacle qui a inspiré tant de banalités, on est saisi malgré soi par la solennité du lieu, par l'énormité de la vision, par la grandeur tragique du cadre”), tout en égratignant au passage les fauteurs de vacarme, Bédouins et Anglaises confondus.
La question récurrente des méthodes de construction des pyramides est absente de son propos. Seul le gigantisme des monuments attire son attention. Il repose, selon lui, à la fois
sur l’”absolutisme” des constructeurs égyptiens et sur le potentiel de vies humaines à leur disposition.

“Car enfin, n'est-ce pas? les Pyramides, c'est l'Egypte elle-même. Les voir, c'est l'avoir vue. Regardez plutôt les timbres-postes égyptiens ; ils portent les pyramides et le sphinx et il n'est pas un enfant à qui il soit besoin de dire quel pays ils désignent.
Je parlerai donc des Pyramides, et je commencerai par un aveu. Je n'ai pas osé me donner cette originalité d'aller en Égypte sans les voir. Je ne dis pas que je ne l'ai pas rêvé. Car enfin, qui ne connaît les Pyramides sans les avoir vues ! Le désert, les trois triangles ; devant le premier, un sphinx, qui n'a ce tableau gravé au plus profond de son imagination et à qui une visite des lieux en apprendra-t-elle davantage ?
Mais il y a le respect humain : s'il n'est pas absolument nécessaire d'avoir vu les Pyramides, il est indispensable de pouvoir dire qu'on les a vues. Et puis, il y a lieu de rendre la politesse aux quarante ou soixante siècles qui, dit-on, nous contemplent de là-haut. Allons donc les contempler à notre tour.

Qu’entendons-nous par pyramides?
Mais d'abord, qu'entendons-nous par pyramides ? Tout le monde se figure sous ce nom les trois monuments gigantesques bâtis par Chéops, par Chéfren et par Menkéré. Mais ils sont bien loin d'être les seuls de leur espèce : ils sont seulement les trois derniers et les plus grands de la vaste rangée de mausolées semblables qui s'aligne sur la rive gauche du Nil depuis le voisinage du Fayoum jusque près du Delta, au nombre de soixante-dix. Du temps des Pharaons, ils formaient comme une chaîne de collines artificielles ayant pour soubassement les terrasses du désert de Libye, et on les comptait par centaines. Toute la rive gauche, je l'ai déjà dit, était un vaste cimetière, et l'on a calculé qu'il y a là, cachés sous la terre et bien conservés, grâce à la parfaite sécheresse du sol, cent cinquante à deux cents millions de morts. Les Pyramides de Ghizeh forment à cette nécropole des propylées dignes d'elle.
J'ai dit les pyramides de Ghizeh,. pour parler comme tout le monde. L'expression est inexacte toutefois. Ghizeh est dans la vallée, sur les bords du Nil ; les Pyramides sont à Mena, à dix kilomètres de là, sur la lisière du désert. Un tramway électrique venant du Caire par Ghizeh vous conduit jusqu'au pied de la haute terrasse désertique où surgissent les trois colosses. Au pied de la terrasse est bâti l'hôtel Mena House, à l'usage des touristes. Il ne tient qu'au lecteur de constater que Mena ressemble furieusement au nom du premier roi d'Egypte, Ménès, et d'échafauder sur cette ressemblance des conclusions quelconques.
Après avoir été, comme je l'ai dit plus haut, sur le point de me singulariser en faisant un voyage d'Egypte sans aller aux Pyramides, j'ai fini par faire comme un vulgaire mouton du troupeau de Baedeker (*) ; je suis allé, comme il le recommande, les voir au clair de lune. Si le lecteur veut m'en croire, il n'écoutera pas les guides qui lui conseillent cette romantique promenade. Je ne dis pas que cela ne serait pas fort émouvant de contempler les grands témoins de l'histoire dans le demi-jour mystérieux des nuits égyptiennes Mais comme on fait la même recommandation à tout le monde, il s'ensuit que c'est par centaines que tous les soirs les touristes se précipitent vers la « solitude » ; je soupçonne même l'administration des tramways du Caire d'avoir des trams clair-de-lune. Si bien que quand vous arrivez, vous pourriez vous croire dans un marché, et la solitude est la seule chose que vous n'y trouvez pas. (...)

Le plus ancien cimetière du monde
Au bout de quelques minutes, nous sommes devant la pyramide de Chéops.
Plus loin se dresse celle de Chéfren, plus loin encore, celle de Menkéré. Devant nous, le Sphinx ; devant le Sphinx, les ruines du temple de Chéfren. Devant, derrière, à droite, à gauche, partout autour de nous des tombeaux, des ruines de pyramides, des mastabas, une ville souterraine entière qui fait moutonner le sol du désert. C'est ici le plus ancien cimetière du monde. Endroit propice, s'il en fut jamais, à une méditation philosophique dans le goût de celle de Volney, le mélodramatique auteur des Ruines. Peut-être m'y serais-je livré avec la fidèle complicité de la lune, qui me fut toujours propice, et aurais-je eu la chance, moi aussi, de voir apparaitre un “fantôme blanchâtre enveloppé d'une draperie immense”, qui m'aurait tenu un discours “analogue à la circonstance”, comme on disait en 1793. (...)
Eh ! sans doute, les Pyramides sont belles au clair de la lune, mais sans Arabes et sans
Anglaises ! Pour trouver la solitude ici, il faudrait y venir pendant les ardeurs de l'été, quand tous les touristes sont partis, planter sa tente à l'ombre de Chéops ou de Chéfren, comme font quelques vaillants, et laisser couler les heures du jour et de la nuit dans le tête-à-tête silencieux avec le désert et avec la mort.
Et pourtant, malgré les fâcheuses conditions que je viens de dire, l'effet que produit l'aspect nocturne des Pyramides reste grandiose et fantastique. On a beau se cuirasser de scepticisme devant un spectacle qui a inspiré tant de banalités, on est saisi malgré soi par la solennité du lieu, par l'énormité de la vision, par la grandeur tragique du cadre. Ils ont beau crier, rire et tapager, les barbares africains et européens qui m'entourent, leur vacarme se perd dans l'immensité de ce silence, et leur profane agitation ne saurait pas enlever son calme religieux et son éternelle sérénité à cet horizon sans pareil. Ah oui ! je la retrouve quand même, cette solitude que je craignais de ne pas rencontrer; je sens, ô lune, 6 étoiles, ô tombeaux, que vous n'avez qu'un témoin ici, et que je suis seul à m'entretenir avec vous du temps et de l'éternité.
Je ne crois pas qu'il y ait lieu de mettre par écrit notre dialogue. Considérez, ami lecteur, que nous voici devant ce que l'homme a élevé de plus prodigieux sur terre.
Il importe peu que les Pyramides soient ou non les plus hauts monuments du globe, la tour Eiffel n'étant pas encore un monument.
Je veux bien que les tours de Cologne aient 160 mètres de hauteur et la pyramide de Chéops seulement 137, comme le disent MM. Perrot et Chipiez. Mais avec ou sans le prix de hauteur, les Pyramides restent une œuvre stupéfiante. La base de celle de Chéops a 54,000 mètres carrés, et l'ensemble comprend 2,300,000 pierres d'un mètre cube chacune. Et que serait-ce si elles étaient intactes ! Mais il faut remarquer qu'elles sont littéralement écorchées : le magnifique revêtement qui les ornait autrefois a disparu avec l'éclat de ses couleurs, la vie de ses reliefs, l'intérêt de ses inscriptions. Seule, la pyramide de Chéfren garde à son sommet une partie de sa peau ; pour celle de Chéops, si on peut aujourd'hui la gravir, c'est parce qu'elle a perdu toute cette robe de marbre jetée autrefois sur son ossature massive. Mais Hérodote au Ve siècle avant notre ère et Abdollalif au XIIe après Jésus-Christ ont encore vu de leurs yeux la beauté complète de cette construction géante, que le temps avait respectée mieux que n'ont fait les hommes.

“Un secret, ou du moins des connaissances techniques infiniment supérieures aux nôtres”
L'état dans lequel ceux-ci ont mis ces nobles monuments est un opprobre pour l'humanité.
Ils ont essayé de les anéantir systématiquement, et il n'y ont pas réussi. Il faut lire dans Abdollalif le récit de cette entreprise de démolition ; on travailla pendant une année entière, sous le sultan Osman ben Yousouf, à détruire la pyramide de Menkéré, puis on perdit courage et on se contenta de l'avoir égratignée.
Il est une question que tout voyageur se pose à l'aspect des Pyramides : “Comment a-t-on pu ?” et on y fait diverses réponses.
Puisque aujourd'hui, avec le perfectionnement de nos instruments et la puissance de nos machines, nous nous sentons incapables de créer des œuvres pareilles, ne faut-il pas admettre que les Égyptiens avaient un secret, ou du moins des connaissances techniques infiniment supérieures aux nôtres et perdues depuis lors ?
Mais non : leur secret, si c'en était un, s'appelait l'absolutisme. Les gigantesques monuments qu'ils nous ont légués se sont édifiés à force de vies humaines sacrifiées.
D'immenses troupeaux de fellahs étaient amenés à pied d'œuvre sous le fouet des piqueurs, comme des bestiaux, et condamnés au travail jusqu'à ce que mort s'ensuive.
L'Exode nous dit comment cela se passait encore deux mille ans après, du temps de Moïse. Et un relief nous met le spectacle sous les yeux. On a sculpté dans la carrière la statue colossale de Duhotep, chef du nome du Lièvre; elle a six mètres et demi de hauteur, et il s'agit maintenant de l'amener à destination. A cette fin, on y a attaché des cordes auxquelles sont attelés 172 hommes qui tirent de toutes leurs forces : on en aurait employé le double ou le triple, s'il l'avait fallu.

“Condamnés au travail jusqu'à ce que mort s'ensuive”
Tous les chefs-d'œuvre architectoniques de l'Orient s'expliquent ainsi. Voici un passage que je retrouve dans des notes prises en 1880 au British Muséum de Londres sur l'art assyrien : “Sennachérib fait bâtir. On voit des multitudes d'hommes attachés à des cordes et traînant un de ces monstrueux taureaux ailés à figure humaine qui gardaient l'entrée des palais de Ninive. Ils tirent de toutes leurs forces, pendant que les piqueurs leur caressent les épaules à grands coups de fouet, et que' d'autres multitudes travaillent avec des leviers puissants à soulever le monstre. Le roi, ombragé par un dais, est debout sur son char au sommet de la colline, et il contemple ce grand effort de sueur et de sang.”
Mettez ici Pharaon à la place de Sennachérib et un sphinx ou un Ramsès à la place d'un taureau ailé, et il n'y aura rien à changer pour faire de ce tableau une scène égyptienne.
Et cela a duré des milliers d'années !
Lorsque l'Egypte devint un peuple conquérant, on attela de préférence les captifs à ces travaux forcés. Alors, sous un soleil de plomb, surveillés par des soldats sans pitié qui les bâtonnaient, ces malheureux peinaient aux carrières pour en extraire les blocs gigantesques, traînant des statues d'un million de kilogrammes, comme celle de Ramsès qu'on peut voir encore au Ramesseum. Diodore de Sicile a assisté aux drames cruels qui se sont déroulés dans ces enfers terrestres à une époque où les plus grands monuments étaient achevés : qu'était-ce donc du temps qu'on les bâtissait ?
Mais l'Egypte conserve tout, et le XIXe siècle a vu se reproduire les scènes qui ont marqué la construction des Pyramides. (...)
Voilà à quel prix on eut les Pyramides : il suffisait d'y mettre les vies humaines.
Elles sont les lugubres témoins des souffrances de l'humanité. Si leurs pierres pouvaient parler, quel poème de douleur et de mort chacune d'elles nous raconterait ! Et quelle pyramide d'un autre genre on ferait avec les ossements des multitudes infortunées qui ont succombé sous ce travail meurtrier!
Il faut prendre en pitié les braves gens qui viennent ici s'extasier sur la grandeur des civilisations d'autrefois et aussi les visionnaires qui rêvent je ne sais quelle explication mystique de leur architecture géante : art occulte, procédés perdus, symbolisme des nombres.
Non, les pyramides n'ont pas de secret, n'en déplaise au Sphinx et à ses dévots. (...)
Source : Gallica
(*) sur cet auteur : la page que Pyramidales lui a consacrée.

mercredi 3 octobre 2012

Représentation des pyramides de Guizeh sur les anciennes cartes de l'Égypte

Les premières représentations graphiques des pyramides égyptiennes cultivaient souvent l’approximation, dans la mesure où elles étaient établies sur des témoignages plus ou moins crédibles ou des considérations purement spéculatives.
De même pour leur implantation, la cartographie devant se contenter, pour les mêmes raisons, de données où l’imagination venait parfois pallier un manque de relevés établis ‘in situ’.
Les quelques cartes reproduites ci-dessous sont, à cet égard, particulièrement éloquentes.
Source : Gallica


Cairus quae olim Babylon ; Aegypti maxima urbs (Braun, Georg - 1541-1622)

Cairum (1500-1599). Noter la forme des pyramides

Auteur : Ortelius, Abraham (1527-1598)

Le Caire : auteur non précisé. Date : 1500-1599







Plan topographique d'une partie de la nécropole de Memphis, par Émile Prisse d'Avesnes


Une note de ce blog a déjà été consacrée à l'explorateur et égyptologue français Émile Prisse d'Avennes (1807-1879), fondateur de la Revue orientale et algérienne. Voir ICI
Je la complète par ce relevé topographique du site de Guizeh (source : Gallica)

Élévation d'une des grandes Pyramides d'Égypte, par Étienne Gravier marquis d'Ortières



Peu de renseignements sur cet illustrateur du XVIIe siècle, si ce n'est qu'il avait été mandaté par Louis XIV pour se rendre dans l'Empire Ottoman afin d'y effectuer des relevés et recueillir des informations, le souverain français nourrissant sur cet empire des "ambitions plus qu'imaginaires". (*)

Date d'édition de cette gravure : 1685-1687

Commentaire : "Appartient à : Estat des places que les princes mahométans possèdent sur les costes de la mer Méditerranée et dont les plans ont esté levez par ordre du Roy a la faveur de la visitte des Eschelles du Levant, que Sa Majesté a fait faire les années 1685, 1686 et 1687 avec les proiets pour y faire descente et s'en rendre maistres."

Noter l'emplacement de l'encoche sur l'une des arêtes de la pyramide (à l'évidence : celle de Khéops).

Source : Gallica

(*) "Si l’on connaît la qualité et l’étendue des relations diplomatiques nouées par le Roi Soleil avec son homologue pour l’Orient à Istanbul – relations relativement opposées à celles qu’il entretenait avec l’Empereur d’Autriche –, on ignore bien souvent que Louis XIV nourrissait des ambitions plus qu’imaginaires à l’égard de la capitale ottomane et des territoires sur lesquels celle-ci imposait sa domination. Quelques années avant le second siège, infructueux, des Ottomans devant Vienne (1683), l’idée se faisait jour dans l’esprit du roi d’une conquête d’Istanbul, précédée d’une mainmise sur ce que l’on considérait, encore à cette époque, comme le grenier à blé de l’empire du Sultan, l’Égypte.
De tous ces projets ambitieux, dont on trouve l’écho dans des récits de voyage et autres rapports officiels ou officieux depuis le Bas Moyen Âge, aucun ne se concrétisa autant dans les faits que celui qui aboutit à l’envoi, en 1685, d’un grand commis qui, sous couvert d’une mission commerciale, était chargé de collecter des informations de tout type sur l’état de l’Empire ottoman. Étienne Gravier – tel était son nom –, marquis d’Ortières, était accompagné d’officiers ingénieurs (Plantier, les frères de Combes) qui n’avaient d’autre rôle que de dresser, le plus fidèlement possible, des tracés, des plans et des élévations des places fortes qui se trouvaient sur la route de l’ancienne Constantinople et dont il fallait s’assurer la conquête en cas de coup de force. Mission hautement secrète s’il en fut, qui devint vite un secret de Polichinelle, les autorités ottomanes ayant rapidement remarqué les étranges simagrées auxquelles se livraient les ingénieurs pour mener leurs enquêtes de terrain. Si le projet qui alimentait cette mission de renseignements resta une chimère, au même titre que tous ceux qui l’avaient précédé, le roi de France étant trop préoccupé par les destinées de l’Europe et la place qu’il souhaitait y prendre, il eut le mérite d’assurer la conservation de données fondamentales qui permettent non seulement d’enrichir l’analyse de l’histoire politique à l’époque considérée, mais surtout de fournir des matériaux inédits aux spécialistes de l’histoire ottomane étant donné la précision des relevés et autres dessins qui ont été produits dans ce cadre. Le résultat tangible est en effet conservé dans plusieurs institutions françaises : les Archives de la Marine, le Service historique de la Marine (Vincennes) et la Bibliothèque nationale de France (départements des manuscrits français et des cartes et plans).
"


(Bilici Faruk, "Louis XIV et son projet de conquête d’Istanbul", Ankara, Imprimerie de la Société d’histoire turque (Publications de la Société d’histoire turque, xi. série, nº 11), 2004, XVII-369 p.)
Détails de l'illustration ci-dessus




Du même auteur : "Coupe de la pyramide qui fait voir la disposition du dedans, et du tombeau de porphir marqué et pratiqué dans une chambre de porphir avec le chemin qui y conduit". Source : Gallica