jeudi 1 avril 2010

"Les Égyptiens ne connaissaient que le plan incliné, le levier, le rouleau ou le chariot ; et c'est avec ces simples éléments qu'ils ont accompli ces prodigieuses entreprises" (une encyclopédie de l'architecture, sous la direction de Jules Gailhabaud – XIXe s.)

Historien de l’architecture, administrateur du musée de l’Ustensillage (Carnavalet), Jules Gailhabaud (1810-1888) est le concepteur d'une encyclopédie de l'architecture qui sera publiée de 1840 à 1850 :  Monuments anciens et modernes, collection formant une histoire de l’architecture des différents peuples à toutes les époques.
Pour mener à bien ce projet "pharaonique", il a sollicité la collaboration de divers rédacteurs spécialiste d'architecture et d'archéologie, notamment Émile Prisse d'Avennes, Daniel Ramée et Edme-François Jomard. Pour la partie iconographique, il a fait appel, entre autres graphistes, à Viollet-le-Duc.
Le texte ci-dessous est extrait du tome 1 de l'ouvrage.
Il comporte une rapide description de l'extérieur et des caractéristiques architectoniques de la Grande Pyramide, puis la relation d'une visite, somme toute très "classique", de l'intérieur du monument. Son auteur a retenu, pour les techniques de construction de la pyramide, la théorie du "développement progressif", ce qui signifie que l'élévation de l'édifice cessait au moment du décès du pharaon et que les bâtisseurs procédaient alors au revêtement des degrés, puis aplanissaient "graduellement la surface jusqu'à la base".

"Depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, on a propagé les opinions les plus étranges et les plus contradictoires sur la destination des pyramides. L'opinion la plus généralement reçue est que ces monuments furent des tombeaux : cependant il y a encore beaucoup de gens, des académiciens même, qui ne peuvent se persuader que les Égyptiens, dont la sagesse était proverbiale, aient dépensé autant de temps et d'argent pour préserver simplement un cadavre ; que ces constructions colossales aient une destination si vulgaire ; enfin, que cette énigmatique Égypte n'ait pas caché de grands secrets sous cette forme éminemment symbolique. Nous ne nous arrêterons pas à citer et encore moins à réfuter toutes les hypothèses émises sur la destination mystérieuse ou utilitaire de ces monuments : leur description suffira pour montrer le peu de créance qu'on doit accorder à toutes les théories qui prétendent y trouver autre chose que des sépulcres.
Chez tous les peuples, tant de l'ancien que du nouveau monde, les premiers monuments funéraires ont été des buttes factices, des accumulations de pierres, des tombelles ou tumulus, qui prirent, avec le développement de la civilisation, des formes différant plus ou moins de leur origine commune. Il est très vraisemblable que les pyramides sont l'imitation des tumulus primitifs, et que la manie monumentale des Égyptiens arriva assez vite, et dès les temps les plus reculés, des simples buttes aux vastes proportions de ces masses cyclopéennes régulièrement conformées en talus sur quatre faces, solidement bâties en pierres, parfaitement orientées, et qui sont devenues, à ces divers titres, des merveilles du monde.
Les pyramides étaient, pour la moyenne Égypte, ce que les syringes royales étaient pour la Thébaide. Les hypogées les plus vastes appartiennent, comme on le sait, aux rois thébains dont le règne a été le plus long ; de même, les plus grandes pyramides sont dues aux pharaons memphites, qui passèrent de nombreuses années sur le trône. Dès qu'un roi était solennellement investi du pouvoir, on s'occupait de son tombeau, cette dernière habitation que les anciens Égyptiens considéraient comme la plus importante, et appelaient la demeure éternelle. On creusait un couloir dans le roc, et en même temps l'on élevait au-dessus un massif carré en grosse maçonnerie, dans laquelle on englobait souvent une élévation du sol, pour épargner la besogne. La syringe et le noyau pyramidal se développaient, et s'étendaient peu à peu et simultanément durant l'existence du pharaon auquel le monument était destiné. En quelques années, cette masse formait une petite pyramide à gradins qu'on pouvait revêtir immédiatement ou augmenter encore progressivement, en élargissant la base et en superposant de nouvelles assises, de façon à avoir toujours une forme pyramidale dont les degrés servaient à la pose et à l'élévation des matériaux.
Quand le roi venait à mourir, l'architecte s'empressait d'arrêter les travaux d'agrandissement et de procéder à l'achèvement du sépulcre. Pendant que les taricheutes, les cholchytes et autres membres de la caste sacerdotale vaquaient aux cérémonies de l'embaumement, les ouvriers s'occupaient de couvrir les degrés d'un revêtement dont les pierres, de bon appareil, étaient disposées également en gradins, et superposées à partir de la base au sommet. On y mettait la dernière main en abattant, de proche en proche, l'excédant de matière formé par la saillie de chaque degré, aplanissant graduellement la surface jusqu'à la base, de façon à obtenir sur les quatre faces des talus réguliers. Plus la pyramide était colossale, plus l'on pouvait aussi y employer d'ouvriers ; et, peu de temps après le dépôt de la momie royale dans son sarcophage de granit, les couloirs des chambres funéraires étaient comblés, les talus étaient parés ; et le tombeau achevé ne présentait plus que quatre immenses surfaces planes, sans aucune ouverture apparente, et décorées seulement de quelques légendes hiéroglyphiques.

Ce mode de construction par développement progressif, annuel (1), aussi simple que le travail des formations géologiques dont les Égyptiens semblent avoir pris modèle, est aujourd'hui bien connu, grâce aux fouilles faites dans les pyramides par les soins du colonel Vyse. Les plans et le mode d'édification de ces divers monuments ont subi quelques modifications, suivant le génie de l'architecte ; ainsi, au lieu de couches horizontales, on voit à Sakkara des plans inclinés ; mais le mode de développement revient toujours au même. Il a dispensé d'employer de gigantesques échafaudages, des chaussées de terre et de nitre, ou de coûteuses machines pour effectuer le levage et la pose de la quantité de pierres énormes dont les pyramides sont composées. Les Égyptiens ne connaissaient que le plan incliné, le levier, le rouleau ou le chariot ; et c'est avec ces simples éléments qu'ils ont accompli ces prodigieuses entreprises.
Les pyramides qu'on voit aujourd'hui en face du Kaire, sur le plateau qui domine la plaine de Gizeh, sont les plus célèbres monuments de ce genre, les plus anciennes constructions qu'il y ait en Égypte, et probablement à la surface du globe, où, depuis plus de quarante siècles, elles excitent l'étonnement et l'admiration des hommes. (...)
La plus grande et la plus célèbre, celle du roi Chéops, le Schoufou des légendes hiéroglyphiques, fut dépouillée tout à fait de son revêtement en 1395, sous le sultan Berqouq. Elle présente aujourd'hui une véritable pyramide à degrés, dont les énormes assises sont formées de pierres calcaires inégales, maçonnées avec un mortier composé de chaux, de terre et d'argile. La première assise est encastrée dans le rocher même, qui a été aplani et taillé régulièrement en forme de socle. La plate-forme qu'on voit maintenant au sommet a environ 10 mètres de côté, et s'accroît constamment par les dévastations de l'homme, bien plus que par l'effet du temps. Quoique les savants ne soient point d'accord sur la manière dont cette pyramide et celles qui l'avoisinent se terminaient au sommet, nous n'hésitons pas, d'après la pyramide de Daschour et les représentations figurées, à affirmer qu'elles étaient toutes couronnées par un pyramidion monolithe. (...)
Sur la face nord-est, à la hauteur de la quinzième assise, c'est-à-dire à 15 mètres environ au-dessus de la base, on remarque une espèce de portail auquel ou parvient par un monticule de sable et de débris. Au-dessous de ce portail, formé de grandes pierres posées en chevron pour servir de décharge à la masse supérieure, se trouve une ouverture carrée par laquelle on descend dans l'intérieur de la pyramide. Ce couloir de 1m,82 de large sur autant de hauteur, et long de 36m, conduit, suivant une pente d'environ 26°, à un petit repos où l'on rencontre deux blocs de granit qui fermaient ce conduit mystérieux. Les fouilleurs, arrêtés par cet obstacle, ont tourné autour des blocs, et forcé un passage dans le massif de la construction. Les parements du canal que nous venons de descendre, ainsi que ceux dont nous allons parler, sont formés par des pierres calcaires soigneusement appareillées. Au point où nous sommes parvenus, le couloir se bifurque dans la hauteur : le premier continue à se diriger, suivant sa pente primitive, au centre du monument, vers une salle inachevée et taillée dans le roc ; le second prend une direction ascendante, dont la pente, en sens contraire, est aussi raide que celle du premier : il a les mêmes dimensions, sur une longueur d'environ 24 mètres.
En descendant (2) , on parvient à un palier d'environ trois mètres, où se trouvent deux autres conduits : un horizontal qui mène à la chambre dite de la Reine ; un autre, beaucoup plus grand, faisant suite à celui qu'on vient de quitter ; et un peu à droite, un conduit vertical, irrégulier, taillé comme un puits. Son ouverture, de forme ovale, a dans sa plus grande largeur un peu plus d'un mètre : on y descend au moyen d'entailles pratiquées aux côtés opposés pour placer alternativement les pieds et les mains. On parvient ainsi, tantôt perpendiculairement, tantôt en suivant plusieurs coudes, à l'entrée de la chambre souterraine, dont les travaux ont été abandonnés, probablement pour construire une salle sépulcrale plus digne du monument, qui prenait avec les années des dimensions colossales.

En revenant au palier, si l'on suit le couloir horizontal de 38m de longueur, on arrive à la première salle, dite de la Reine. Les murs sont en granit : le plafond, en forme de toit à double pente, est bâti avec de grandes travées de granit qui se réunissent, s'arc-boutent au milieu de l'angle. Cette disposition, qui tient lieu de voûte, lui a été donnée pour mieux soutenir le massif. Du reste, cette chambre, qui a environ 6m de longueur sur 5m,20 de large, n'est décorée d'aucun membre d'architecture, et l'on n'y remarque aucun vestige de sarcophage. Si cette pièce était destinée à contenir une autre momie que celle du roi, il y a eu probablement intervalle entre les deux décès, et des blocs de granit ont dû clore immédiatement toute communication.
Revenons sur nos pas à l'entrée du couloir horizontal où commence le grand corridor par lequel on monte à la chambre principale, appelée salle du Roi. Le bas de ce passage, auquel on parvient en se hissant de quelques pieds, est divisé en trois parties : deux forment banquettes le long des murs ; la troisième, celle du milieu, présente un couloir dont la largeur est de lm,047 sur 0m,758 de haut. La largeur de ces trois parties au-dessus des banquettes est de 2m,093, et la longueur totale de la galerie est de 58m,50. Ce couloir, de 20m de hauteur, est formé de neuf assises qui suivent la pente, et dont les sept rangs supérieurs posés en encorbellement ont une légère saillie, de façon que l'espace diminue insensiblement, et se trouve réduit au sommet à la largeur des couloirs.
Arrivé à la fin de cette majestueuse galerie tout en granit, on trouve un palier qui précède l'entrée d'un conduit horizontal, bas et étroit comme le premier couloir. Au-delà s'élève une espèce de vestibule dont la hauteur est divisée par des rainures verticales, espèces de coulisses où devaient s'engager des dalles de granit, afin de masquer et de clore à jamais le passage de la chambre sépulcrale.
Cette salle, la principale du monument, est bâtie tout en granit : elle a 10m,295 de long sur 5m,147 de large, et 6m,117 de hauteur. Les murs sont formés de six assises égales qui règnent tout autour, et le plafond est composé de neuf grandes pièces de granit qui portent sur les deux murs opposés dans le sens de la largeur. Tous ces blocs sont d'un appareil si soigné, qu'on distingue à peine les jointures. Vers l'extrémité occidentale de la chambre, à droite en entrant, se trouve un sarcophage de granit dénué de sculptures, espèce de cuve de 2m,273 de long sur près d'un mètre de large (0,974), dont le couvercle a été brisé et dispersé. On remarque dans cette pièce, sur les parois nord et sud, deux petits canaux ascendants qui ont été ménagés pour servir probablement de ventilateurs, et procurer un peu d'air aux ouvriers employés dans ces vastes constructions.
Au-dessus de la salle royale, on a trouvé, en 1763, une autre pièce très basse qui servait seulement de décharge au plafond de la chambre sépulcrale ; et les récentes recherches des explorateurs anglais ont fait découvrir quatre autres pièces, superposées dans le même but, et dont la dernière est couverte par des blocs arc-boutés l'un contre l'autre en chevron, de manière à offrir plus de résistance à la masse qu'elle devait porter. Le peu d'élévation de ces pièces, l'état brut de la bâtisse, et la disposition du dernier plafond, témoignent qu'elles n'étaient destinées qu'à soulager les travées de la chambre royale, en ménageant au-dessus des vides propres à diminuer l'énorme pression de la masse supérieure.
Les salles de la pyramide n'offrent aucune inscription, et celles qui devaient être gravées sur le revêtement ont disparu avec lui. Mais on a trouvé, sur les faces dégrossies des pierres employées aux cavités de décharge, des inscriptions tracées en rouge, et ayant servi de marque dans les carrières. On y voit à plusieurs reprises le cartouche du deuxième pharaon de la quatrième dynastie, Schoufou, le Chéops d'Hérodote, le Souphis Ier d'Ératosthène et de Manéthon. Ces lignes grossières ne laissent aucun doute sur le personnage enseveli dans la grande pyramide 5121 ans avant Jésus-Christ, et, tout en confirmant la donnée historique, viennent aussi attester la vérité de l'immortelle découverte de Champollion le jeune."

(1) pourquoi cet adjectif ? Peut-être une allusion au fait que le chantier de construction de la pyramide était rythmé par les périodes d'inondation du Nil.
(2) étrange ce "en descendant"! Il faut plutôt lire "en montant".

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