lundi 6 décembre 2010

“On admire [dans la Grande Pyramide] la plus belle structure qui se puisse rencontrer au reste de l’univers” (Jacques Goujon - XVIIe s.)

Ayant exercé le commerce de fourrures avant de devenir religieux de l’observance de saint François, Jacques Goujon (1621-1693) fit un voyage en Terre Sainte en 1636. Il y retourna en 1666. Comme il était de coutume pour ce genre de périple, il fit une halte en Égypte, au cours de laquelle il visita les pyramides de Guizeh.
Il relata ce second voyage dans Histoire et voyage de la Terre Sainte (1670).
Le récit de sa découverte des pyramides comporte des approximations, des  hésitations sur les chiffres, des erreurs, à commencer par l’attribution de la Grande Pyramide à... Pompée ! Mais l’on sent chez cet auteur le souci de transcrire au mieux ce qu’il voit et observe personnellement, au point d’effectuer son propre calcul du nombre de blocs de pierre, à l’unité près, sur chacune des quatre faces de la Grande Pyramide.

“Cet ouvrage [les pyramides] que les Rois ont fait bâtir pour leurs sépulcres, qui a eu tant d'éclat dans l'antiquité, passe encore aujourd'hui pour l'une des grandes merveilles du monde. Je confesse que ce n'est qu’une masse carrée également, de pierre de taille d’une largeur et d'une hauteur démesurée, qui monte toujours en diminuant, et en pointe pour terminer, et faire la pyramide. Mais il faut avouer qu'au-dedans l'on y admire la plus belle structure qui se puisse rencontrer au reste de l'univers. Les Rois, dis-je, les firent bâtir pour ne point laisser leurs trésors à leurs successeurs, pour ôter l'envie aux autres d'enchérir sur cet ouvrage, et enfin pour donner de l'occupation à leurs sujets, crainte qu'ils ne devinssent ou rebelles, ou vicieux dans l’oisiveté.
Il y a quantité de pyramides par toute l'Égypte ; mais les trois plus belles et les plus hautes ne sont qu'à deux lieues, ou deux lieues et demie du Caire, fondées sur un petit monticule de deux cents pas entre le Midi et l'Occident. La première qui est celle de Pompée, à ce que l'on dit, occupa trois cent soixante mille hommes, pendant vingt ans, pour la bâtir, et les deux autres éloignées de celle-ci de 250 pas, ou 300, furent faites en 78 ans et 4 mois, sans savoir certainement qui en a été le véritable auteur.

J’ai eu même la curiosité que peu de personnes prennent de compter combien il y a de rangs depuis le bas jusqu’au-dessus
La plus large de toutes les trois, qui est la première, contient 8 arpents de terre, et chacun des carrés a entre les angles 883 pieds ordinaires. Elles étaient toutes couvertes de tables de marbre, larges de 7 à 8 pieds, et longues de 10 à 12, que les soldats d’Égypte firent enlever, pour garnir le pont qu’ils avaient bâti sur le Nil. J’ai eu même la curiosité que peu de personnes prennent de compter combien il y a de rangs depuis le bas jusqu’au-dessus, dont les pierres qui les composent ont pour le moins 3 pieds de hauteur, et 4 et demi ou 5 de large. De chacun des 4 côtés, entre deux angles dans la plus basse ligne qui touche le sable, il y a 170 pierres, et de ce premier rang jusqu’à la pointe, qui est terminée par 5 pierres, il y a 204 rangs, lesquels en montant diminuent en chacun d’une pierre comme nous dirons.
L’entrée n’est pas tout à fait au bas au dernier rang, mais au 10 ou 12, où l’on grimpe sur les pierres qui les composent. Elle est de 4 pieds de hauteur, et 3 de large, couverte à la face de 4 pierres larges de 6 pieds, et longues de 14 ou 15, qui s’unissent au-dessus en dos d’âne, ou comme des chevrons brisés. Au bas de celle-ci, il y en a 4 autres de même largeur et longueur, qui sont unies et couchées à l’ordinaire, non élevées comme les autres. L’on y entre par ce trou, et l’on descend environ cent pas, sur le séant, appuyé des mains de chaque côté. On se retient par les talons dans certains trous que l’on a faits à coups de marteau entre les jointures des pierres de taille, si parfaitement unies qu’il est presque impossible de remarquer leurs jointures, tant est délicat le mortier, et tant bien elles sont polies.
Lorsqu’on est au bas de cette entrée faite en glacis, il faut se coucher tout de son long sur le ventre, passer la tête, et les bras premiers, par lesquels un Maure qui est au-dedans, après avoir ôté les pierres et le sable du trou, tire celui qui passe, qui a plus ou moins de peine à y passer, selon la grosseur ou petitesse de son corps.

 Illustration extraite de la Description de l'Égypte

Après avoir passé par ce trou, on marche sur ses pieds et sur ses mains l’espace de 10 ou 12 pas, et après les avoir achevés, on rencontre un autre trou un peu plus large, par où on va au pied d’un rocher de la hauteur de 9 à 10 pieds, sur lequel il faut grimper. Y étant monté, on avance 10 ou 12 pas de plain-pied, et puis il en faut faire autant les pieds de-çà et de-là de la muraille, tant que l’on les peut écarter, que l’on place dans des trous faits exprès dans la pierre de taille, pour monter 70 ou 80 pas, par un endroit tout semblable à celui par lequel on est descendu, excepté que de chaque côté, il y a une avance comme un accoudoir de plus d’un demi-pied, depuis le bas jusqu’en haut, tout de pierres de taille, si polies et si parfaitement unies que l’on prendrait le tout piqué et poli. Dans le roc, à droite et à gauche au-dessus des accoudoirs qui avancent, il y a des trous comme des niches de 3 en 3 pieds de largeur d’un, et de la hauteur de deux, où étaient des idoles.
Lorsqu’on est arrivé au-dessus sur la droite, on entre dans une chambre de 14 pas de long, et de 7 de large, 14 de hauteur, où 8 pierres en long et en large en font la couverture et le lambris tout plat. Les pierres qui sont à côté sont de 4 à 5 pieds en carré, unies parfaitement, comme le reste que l’on croirait, comme quelques-uns, qu’il n’y en a que 7 de chaque côté.
On voit dans le fond de cette chambre un grand sépulcre de 7 à 8 pieds de long, et 3 et demi de large, qui, frappé avec une pierre, résonne comme une cloche. On tient que c’est celui de Pompée.
Il y a une autre chambre à la gauche, qui est piquée dans le roc, plus petite que celle-ci. À côté de ce grand sépulcre est un trou à la gauche comme on regarde la porte où j’étais entré ; mais y ayant jeté quelques pierres qui y descendaient comme dans un précipice. Et n’étant suivi de pas un de ceux de ma compagnie, je ne fus pas plus avant.
On redescend par ce même endroit où étaient placées les idoles, dont le plancher est est de plus de 35 où 40 pieds de haut, fait de mêmes pierres qui anticipent les unes sur les autres, par l’espace de 70 ou 80 pas, et est terminé à la pointe en dos d’âne.
Après avoir passé cet endroit difficile, où l’on écarte les pieds de-çà et de-là, l’on entre au-dessous, où l’on marche 50 pas courbé, après lesquels on entre dans une autre chambre faite au-dessus en dos d’âne, de 12 pas de long, et 7 de large, de la même façon que la première : dans celle-ci, il n’y a point de sépulcre.
Au milieu de la pyramide est encore une petite ouverture bien moindre que celle du bas, où l’on n’entre point. Le dessus enfin qui, de loin, paraît si pointu, a plus de 14 ou 15 grands pieds en carré, terminé par 5 pierres de 3 ou 4 pieds de hauteur, et 4 ou 5 de long.
L’on voit encore tout au-dessus de la seconde pyramide plus de 8 ou 10 toises de la pointe en bas, un certain vernis qui paraît sur les tables de marbre qui y restent, et je pense que le soleil y donnant toujours à plomb après l’humidité et rosée de la nuit a fait comme éclat de toute couleur qu’on y admire.
Pour ne point s’étonner des sommes immenses que cet ouvrage de vanité a coûté, l’on tient (c’est Munster qui le rapporte) que la troisième a été bâtie par une femme débauchée, nommée Rhodope, qui, du gain de ses lascives libertés, la fit construire, qui est une chose bien plus étonnante.

6128 qui, partagées en 4, font pour chaque face 1532 pierres
J’ai dit que j’avais été assez curieux pour compter les rangs qui composent ce merveilleux édifice, et combien même il y avait de pierres en chaque rang. Il y a 204 rangs du bas à fleur du sable jusqu’au-dessus : ce plus bas étage, ou rang, est composé de 170 pierres qui font chacune de 4 à 5 pieds de long, et ainsi en montant le second rang diminue d’une pierre, le 3 de 2, et ainsi du reste jusqu’à la cime. Si bien qu’en comptant en toutes les 4 faces de cette pyramide les pierres qui les composent et paraissent au dehors, il y en a 6128 qui, partagées en 4, font pour chaque face 1532 pierres.
On en voit encore plusieurs autres, qui les unes entières, les autres à moitié démolies, les autres à fleur de terre, et l’on n’entre que dans deux : où il faut noter qu’elles étaient bâties proches d’une partie de l’ancien Caire au-delà le Nil en Afrique, sur le cimetière commun des Égyptiens, dont ils avaient si grand soin et d’y placer les corps embaumés de leurs parents, avec leurs idoles, et avec des cérémonies que l’on ne croira jamais. Ces cimetières étaient tout creux, distingués par cellules les unes plus grandes que les autres. Où l’on voit aujourd’hui les momies, c’est-à-dire les corps des anciens Égyptiens encore aujourd’hui tout entiers.”

samedi 4 décembre 2010

“Il est très douteux que l'Égyptien, qui n'a rien inventé, ait imaginé les pyramides” (Delisle de Sales - XVIIIe s.)

Le polygraphe français Jean-Baptiste Isoard de Lisle, dit Jean-Baptiste-Claude Delisle de Sales (1741-1816), est connu, dixit Wikipédia, “tant pour sa fécondité que pour la médiocrité de ses écrits philosophiques et historiques”.
Qualifié par Chateaubriand de “très brave homme”, mais également de “très cordialement médiocre”, sans doute est-ce cette seconde description qui le caractérise le mieux, notamment lorsqu’il se targue, dans l’un des 52 volumes de son Histoire des hommes, ou Histoire nouvelle de tous les peuples du monde (1780-1785), d’écrire sur les pyramides d’Égypte..
Après une longue description, sans réel intérêt, des pyramides de Saqqarah et de Guizeh, puis la relation d’une visite de l’intérieur de la pyramide de Khéops, qu’il emprunte totalement et pas à pas à de Maillet, il se livre rien moins qu’à des “vues philosophiques sur les pyramides”.
En fait de philosophie, il s’agit plutôt d’une violente et interminable diatribe, d’une attaque insensée de l’antique culture égyptienne.
De gré ou de force, Pyramidales se devait d’ouvrir ses pages à un tel brûlot dont je n’ai choisi que le best (!) of.

“La gloire de l'Égypte ne vient point de l'antiquité de sa monarchie. Cette puissance ne naquit que d'hier, si on la compare avec ces Atlantes, ces Assyriens, ces Phéniciens et ces Perses, dont la généalogie semble se confondre avec l'origine du globe. Il ne faut pas attribuer cette gloire à la sagesse de ses lois. Nous verrons bientôt s'il peut y avoir des lois sages, quand l'exécution en est confiée à un despote. Il y aurait du délire à la chercher dans l'énergie du caractère de son peuple : espèces d'automates faits pour ouvrir leur intelligence à tous les préjugés, et pour plier leur tête docile sous le joug de tous les conquérants. Cette gloire dérive uniquement de la construction des pyramides, et c'est ici que l’historien des hommes a besoin de ses balances.
D'abord il est très douteux que l'Égyptien, qui n'a rien inventé, ait imaginé les pyramides. Les premiers peuples du globe ont été dans l’usage d'élever la terre autour de la tombe de leurs héros, et de revêtir ce tertre factice de pierres de taille, pour en prévenir l'éboulement. La hauteur du monument était proportionnée à la renommée du grand homme dont il renfermait la cendre, et je ne serais point étonné que toutes ces montagnes factices qu'on rencontre de temps en temps en Asie, ne fussent d'antiques tombeaux, dont la cupidité a fait disparaître le revêtement.
Le voyageur philosophe, Richard Pockoke, a rencontré dans la Syrie plusieurs de ces montagnes faites de main d'homme, dont les murs d'appui subsistaient encore, et qui portaient sur leur cime de petites forteresses ; et il ne doute point que ce ne fussent les tombeaux des héros du premier âge.

Origine “syrienne” des pyramides égyptiennes
Il est évident que les montagnes revêtues des Syriens ont fait naître l'idée des pyramides.
Encore la forme quadrangulaire adoptée par les Égyptiens étant bien plus commode pour le revêtement que la forme circulaire des modèles, on peut soupçonner que leurs artistes, en simplifiant la construction de leurs édifices funèbres, ont moins cherché à montrer du génie, qu'à éluder les difficultés de l'architecture.
Le but moral de ces monuments, si empreints dans les montagnes factices des peuples de l'Asie, est encore manqué dans les pyramides. On n'érigeait, dans les premiers âges, de pareils mausolées qu'aux grands hommes ; en plaçant leur cendre sur des hauteurs que la nature n'avait point faites, on indiquait à un peuple, ami des emblèmes, l'élévation de leur génie, et on commandait l'admiration aux siècles à naître. Mais quand, dans des temps postérieurs, on surchargea le sol de Memphis de pyramides, quel service leurs constructeurs rendirent-ils à la morale universelle ? Ce ne fut pas la voix des peuples qui décerna l'honneur de ces mausolées, mais le caprice d'un despote ; au lieu des mains libres de la reconnaissance qui devaient ériger un tombeau au bienfaiteur des hommes, on vit des esclaves, courbés sous le poids de leurs chaînes, arroser de leurs larmes et de leur sang ces monuments qu'ils élevaient pour éterniser la mémoire de leurs Nérons ou de leurs Sardanapales.

Les “prétendues” merveilles du monde
Il est très important d'observer que dans cette foule de pyramides, dont on voit encore les débris en Égypte, il n'y en a pas une qui renferme la cendre d'un grand homme. Les noms de toutes ces augustes momies qu'on y déposa, sont oubliés ou dignes de l'être. On ignore même quels furent les orgueilleux insensés qui élevèrent ces masses énormes ; les traditions orientales ne semblent s'accorder que sur celles de Cheops et de Rhodope ; l'un était un athée, et l'autre une courtisane.
Si du but moral des pyramides, on descend à un examen raisonné de leur structure, on ne tarde pas à s'étonner de son enthousiasme pour ces prétendues merveilles du monde.
L'idée d'enfermer une momie de cinq pieds entre près de deux millions de pieds cubes de pierres, est d'abord la suprême extravagance pour l'homme de goût, qui n'admire les ouvrages de l'art que dans leur proportion avec la belle nature.
Un mausolée, s'il n'est point fait au berceau de l'art, doit annoncer, par sa forme extérieure, le but de l'architecte. Tel fut l'antique monument de l'époux d'Artémise. Tels nous voyons dans nos temples les tombeaux du Maréchal de Saxe, ou du Cardinal de Richelieu. Mais que désigne un amas quadrangulaire de pierres de taille sans colonnes, sans ornements funèbres et sans statues ? Si l'histoire ne nous éclairait pas sur l'usage des pyramides, on serait moins tenté de les prendre pour des mausolées que pour des observatoires.

Les pyramides témoignent non de la grandeur du génie égyptien, mais de l’excès du despotisme des Pharaons 
La masse énorme de la pyramide n'atteste pas la grandeur du génie égyptien, mais seulement l'excès du despotisme des Pharaons. C'est Xerxès qui jette un pont sur la mer ; c'est Alexandre qui veut que le mont Athos devienne une de ses statues. 
Le transport de quelques blocs de pierre de douze pieds de diamètre à la hauteur de près de quatre-vingt toises, nous étonne d'abord ; cependant à faire taire l'enthousiasme de préjugé, on ne voit dans ces travaux d'autre prodige que celui de la patience. Un despote qui a trois cent mille bras d'esclaves à son service, pendant vingt ans, peut tout faire, excepté des ouvrages de génie. Le grand art eût été de former avec un petit nombre de bras ces montagnes de pierres de taille, ainsi que Michel-Ange a fait quand il a transporté le Panthéon sur le dôme de Saint-Pierre. Mais un Michel-Ange ne prostituerait pas son talent à faire des pyramides.
Il ne reste plus, pour justifier l'admiration de la multitude, que l'adresse ingénieuse avec laquelle les architectes des Pharaons fermaient les routes mystérieuses de leurs pyramides ; mais le talent qu'ils mettaient à exécuter en ce point les vues étroites du despotisme est d'un ordre très subalterne ; il y a peut-être vingt fois plus de combinaisons dans les automates d'un de nos fameux machinistes que dans ces pénibles jeux d'architecture, ordonnés par la jalousie des Pharaons. Cependant je doute que la célébrité de Vaucanson dure autant que les pyramides.
On peut augmenter tant qu'on veut le nombre des merveilles de l'ancien monde. Mais il me semble qu'un tombeau en pyramide, dût-il, par sa hauteur, défier les nuages, ne vaut pas, dans l'ordre des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, un monument comme le théâtre de Pompée, ou même un simple morceau de sculpture, comme l'Apollon du Belvedère, ou le groupe de Laocoon.

Des prêtres ignorants en astronomie
Parmi les enthousiastes de l'Égypte, il s’est trouvé encore des astronomes qui, prêtant aux prêtres d'Héliopolis un génie qu'ils n'avaient pas, ont tiré des résultats sans nombre de l'exactitude avec laquelle ils ont orienté les pyramides.
Il est vrai que les quatre faces des pyramides sont tournées vers les quatre points cardinaux, ce qui n'est pas un grand effort de génie ; l'ombre d'un style suffisait pour cela, sans même qu'on fût obligé d'observer une étoile au passage du méridien.
Les prêtres, qui orientaient si bien les tombeaux de leurs rois, étaient, dans l'origine de la civilisation de l'Égypte, si ignorants en astronomie, qu'ils furent obligés d'apprendre du philosophe Thalès comment on pouvait, par le moyen de l'ombre d'une pyramide, mesurer sa hauteur. L'orgueil de ces instituteurs du monde s'abaissa jusqu'à se laisser éclairer sur ces éléments des sciences par un sage de l'Archipel. (...)
Le “mauvais goût” des architectes égyptiens
Laissons les mausolées des pharaons attester aux siècles l'opulence de ces despotes ; mais  qu’ils attestent en même temps leur vanité frivole, l'abus insolent de leur pouvoir, et le mauvais goût de leurs architectes.
Ces vues sur les monuments de l'Égypte ne s'accordent ni avec les opinions ordinaires, ni avec les livres ; mais je n'ai laissé entrevoir mon sentiment qu'après une exposition impartiale des faits. On s'imagine bien que je n'ai aucun intérêt à fronder une admiration universelle ; le même motif qui m'engage à voir sans préjugé les hommes, me conduit à voir sans préjugé leurs monuments ; et j'espère que le lecteur droit, qui m'a su gré de dire la vérité sur les rois de l'Orient, me pardonnera de la dire aussi sur les pyramides.”

vendredi 3 décembre 2010

Les “greniers de Joseph”, sobrement décrits dans le vrai-faux récit de voyages de Jehan de Mandeville (XIVe s.)


Source : Wikimedia commons

Qui était le “chevalier” Jehan de Mandeville ? Et tout d’abord, a-t-il réellement existé ?
D’aucuns l’identifient comme étant un certain Jean d’Outremeuse. D’autres, Jehan à la Barbe. Le site internet Gallica se risque même à donner des dates pour ce mystérieux personnage : 1300 ?-1372.
Pour vous permettre de vous faire une idée de la complexité de la question, je vous suggère de consulter les deux pages internet suivantes : Wikipédia, et surtout Villemagne.net.
Pour faire bref, le récit de voyages attribué à ce Jehan de Mandeville et publié vers la moitié du XIVe siècle serait en fait une compilation de textes divers destinés à conseiller les futurs pèlerins vers Jérusalem, ledit périple comprenant certains détours, dont l’un vers le Caire. C’est en cela qu’il peut nous intéresser ici.
Quoi qu’il en soit, le contenu de ce texte est clair : si vous cherchez des tombeaux de rois dans les pyramides, passez votre chemin ! Les pyramides n’étaient que des greniers destinés à conserver du blé pour faire face aux périodes de disette.
Je vous propose ci-dessous deux versions de l’extrait consacré aux “greniers de Joseph” : l’une en anglais, l’autre en italien.

“And now also I shall speak of another thing that is beyond Babylon, above the flood of the Nile, toward the desert between Africa and Egypt; that is to say, of the garners of Joseph, that he let make for to keep the grains for the peril of the dear years.  And they be made of stone, full well made of masons' craft ; of the which two be marvellously great and high, and the tother ne be not so great.  And every garner hath a gate for to enter within, a little high from the earth ; for the land is wasted and fallen since the garners were made.  And within they be all full of serpents.  And above the garners without be many scriptures of diverse languages.  And some men say, that they be sepultures of great lords, that were sometime, but that is not true, for all the common rumour and speech is of all the people there, both far and near, that they be the garners of Joseph; and so find they in their scriptures, and in their chronicles.  On the other part, if they were sepultures, they should not be void within, ne they should have no gates for to enter within ; for ye may well know, that tombs and sepultures be not made of such greatness, nor of such highness; wherefore it is not to believe, that they be tombs or sepultures.”
Téléchargement (libre) de l’ouvrage, en format pdf : ICI

Version italienne : Tractato dele piu maravegliose cose e piu notabile che se trovano in le parte del mondo redute e collecte soto brevita in el presente compendio, 1496.
Source : Gallica

jeudi 2 décembre 2010

Dans leurs constructions, les Égyptiens “ne voulaient de durée que pour le séjour des morts” (Thomas Hope - XVIIIe-XIXe s.)

Le Britannique Thomas Hope (1769-1831) était auteur, philosophe, collectionneur d’art et spécialiste de la décoration intérieure, dans la lignée du mouvement Greek Revival.
Comme auteur, il est notamment connu pour son roman Anastasius, inspiré par la culture musulmane et le monde ottoman.
Dans son ouvrage An historical essay on architecture (édition posthume en 1835), traduit en français, sous le titre Histoire de l’architecture, par A. Baron en 1839, il dresse une comparaison entre les architectures indienne et égyptienne, dans le but de démontrer leurs rapprochements, mais surtout les spécificités de l’une et de l’autre.
Bien qu’aucun chapitre de son livre ne soit consacré à la construction des pyramides d’Égypte, Thomas Hope apporte toutefois ces deux précisions :
- reprenant ce qu’affirmait déjà Aristote, il pense que le recrutement massif des paysans égyptiens pour le chantier des pyramides était “un moyen tout naturel d'occuper cette population si nombreuse” ;
- apportant quelques nuances par rapport au “récit naïf d’Hérodote”, il affirme que Khéops, par-delà son “despotisme inouï”, payait ses ouvriers, au point d’ “épuiser son trésor dans l’entreprise”.



Hope en habit oriental, d’après un portrait de William Beechy 

(Wikimedia commons) 
“Les Égyptiens, dans leurs connaissances et leurs monuments astronomiques, dans leurs doctrines et leurs pratiques religieuses, dans leurs mœurs et leurs habitudes, dans leurs œuvres d'art et d'industrie, originales ou imitées, dans leur architecture surtout, ont avec les Indiens de frappantes analogies ; ils conservent certaines traditions semblables à celles des Indiens ; ils croient à la métempsycose ; ils admettent que les âmes, originairement dégagées de l'essence suprême, de l'âme universelle du monde, doivent finir par aller s'y confondre de nouveau ; comme les Indiens, ils ont de larges excavations et d'immenses monuments isolés ; les premières s'appuient sur des piliers massifs et écrasés, les seconds préfèrent la forme pyramidale, mais les unes et les autres ont pour ornements favoris le lotus, le palmier, et beaucoup d'autres symboles homogènes dans les deux pays ; les figures représentées sur les monuments égyptiens sont raides et immobiles comme celles des antiquités indiennes ; de tout cela, bien des personnes ont conclu que les arts et les sciences de l'Égypte, et particulièrement son architecture, ne sont qu'une dérivation ou plutôt une imitation de l'Inde ; à leurs yeux les grottes de la Thébaïde sont nées des excavations d'Ellora, et les pyramides d'Égypte des pagodes indiennes.

Analogies entre les arts égyptien et indien
Ces prémisses ne suffisent cependant pas pour amener une telle conclusion. En tout pays, les phénomènes naturels les plus généraux et les plus frappants, ceux qui exercent sur la condition des habitants l'influence la plus marquée et la plus étendue, doivent aussi devenir les premiers objets des observations, des recherches, de la science, en un mot. L'architecture, ainsi que tous les arts d'utilité positive, dérive essentiellement, comme nous l'avons vu, des spécialités du climat, de la localité et des matériaux que produit un pays ; elle doit donc nécessairement offrir certaines analogies dans deux pays divers, quand ces pays ont les mêmes caractères primitifs, et cette uniformité de traits n'empêche pas qu'elle soit originale dans l'un et dans l'autre, car il arrive souvent qu'ils n'ont eu aucune communication entre eux.


L'Égypte a, comme l'Inde, un climat chaud, une rivière qui prend sa source dans de hautes montagnes et qui est sujette à des débordements annuels dont dépend la fertilité du sol, un terrain d'alluvion coupé par des canaux et des ruisseaux nombreux destinés aux irrigations indispensables ; les deux pays produisent des animaux et des végétaux de même espèce, dans les amphibies comme dans les autres classes ; la nymphaea croît sur les eaux, le bananier et le palmier, le long des rivages, avec une égale abondance. Autour de ce pays plat et humide, s'élève un cercle de roches arides, servant uniquement de magasins pour les provisions, de demeures pour les vivants, de tombeaux pour les morts, et produisant, en conséquence, chez les habitants, une grande conformité dans la manière de vivre, dans l'industrie, dans la nature des espérances, des craintes, des plaisirs, des études, des méditations. Aussi chacun de ces pays présente avec l'autre des analogies remarquables, mais qui s'expliquent aisément par le caractère même des contrées où elles existent. Ajoutez à cela que, partout, dans l'enfance de l'architecture, la difficulté de clore un vaste espace et d'allier la solidité à la légèreté, produit la lourdeur à l'intérieur, et à l'extérieur, la forme en talus.
De même, dans l'enfance de la sculpture, l'impuissance à saisir et à fixer les phénomènes toujours variés du mouvement et de l'expression, fait naître la raideur des membres et l'immobilité des traits ; c'est ce qui explique comment ces caractères se rencontrent les mêmes en divers lieux. On ne trouve donc rien, dans les arts de l'Égypte et spécialement dans son architecture, qui l'empêche de prétendre à l'originalité, ou qui oblige à la considérer comme une dérivation et bien moins encore comme une imitation de l'architecture indienne.
En effet, si l'art égyptien présente avec l'art indien quelques analogies qui pourraient faire soupçonner entre eux une sorte de filiation, il existe d'une autre part des différences assez notables pour éloigner complètement cette idée.(...)
Les Égyptiens, aussi admirables que les Indiens dans leurs excavations, leur sont de beaucoup supérieurs dans ces édifices qui, comme les temples de Thèbes et les pyramides de Memphis, se détachent de la surface du sol, et se composent de blocs de pierre d'un poids énorme, transportés à une distance immense de la carrière, élevés à une hauteur surprenante, taillés et unis entre eux de la manière à la fois la plus ingénieuse et la plus solide ; or, tout cela suppose des connaissances en mécanique et une adresse extraordinaire, dont les constructions de l'Inde n'offrent aucun exemple. (...)

Non pas imitation, mais similitude de circonstances
Ainsi donc, si l'architecture égyptienne semble devoir renoncer à la priorité d'origine, si elle n'est supérieure que par une plus grande originalité de formes à l'architecture indienne, d'ailleurs plus ancienne qu'elle, il faut reconnaître aussi que les analogies incontestables qui existent entre l'une et l'autre sont l'effet non de l'imitation, mais de la similitude de circonstances que nous avons signalée. (...)
(...) en Égypte, comme aux Indes, la facilité de l'alimentation ne tarda pas à multiplier le nombre des habitants ; ceux-ci quittèrent alors le voisinage des montagnes et se répandirent dans des plaines plus éloignées ; peu à peu ils furent forcés de bâtir à la surface de la terre, au lieu de se ménager des retraites dans son sein ; ils réservèrent dès lors pour les édifices d'une destination importante et durable, ces pierres solides, mais pesantes, qu'il fallait chercher au loin , et ensuite transporter, travailler et élever à grands frais. Quant aux constructions moins essentielles et plus transitoires, ils y employèrent des matériaux plus fragiles, comme la terre glaise et le jonc, que les eaux fournissaient en abondance ; leur architecture réunit ainsi les deux extrêmes, d'un côté la plus massive indestructibilité, de l'autre la fragilité la plus périssable.
Dans ce pays, comme nous l'apprend Diodore de Sicile, toutes les classes de la société, frappées de la rapidité de l'existence humaine sur la terre, se firent une règle d'attacher peu d'importance aux commodités de la vie, et de se donner peu de peine pour tout ce qui pouvait ajouter à la pompe de ce monde ; ils appelaient les passagères demeures de l'homme vivant du nom d'hôtelleries, et ne voulaient de durée que pour le séjour des morts ; il suivait de là que complètement indifférents à l'insignifiance de leurs maisons, ils s'appliquaient uniquement à donner toute la solidité possible aux asiles qui les attendaient après la mort, et aux temples des dieux immortels ; les habitations privées de toutes les classes, des nobles comme du peuple, des riches aussi bien que des pauvres, semblent avoir toutes été faites avec des matériaux également fragiles. C'était uniquement quand il s'agissait des monuments de la science, des lieux consacrés au culte, des temples, des aqueducs, des catacombes, que l'on transportait avec d'incroyables travaux, des entrailles des montagnes sur le dos des plaines, les blocs immenses de pierre ou de granit ; et c'est, sans doute, pour cette raison que, sur l'emplacement de leurs cités les plus fameuses, dans les lieux mêmes où l'on voit des restes d'édifices publics d'une grandeur extraordinaire, on ne trouve aucune trace de maisons particulières. Celles-ci disparurent avec la civilisation ; formées de boue et de roseaux, elles furent bientôt entraînées par les inondations périodiques et rentrèrent au sein des eaux, d'où elles étaient originairement sorties.


Traiter de l'architecture égyptienne, c'est parler de ce que l'art a produit de plus étonnant sous le rapport des dimensions, de l'énormité des parties, et de la solidité de l'ensemble. Les descriptions qu'Hérodote et Diodore de Sicile donnent des édifices de l'antique Égypte paraîtraient incroyables, s'il ne restait assez de ces merveilles pour témoigner en faveur de la véracité des écrivains. Elles ont survécu aux injures du temps et aux injures bien autrement funestes des derniers habitants, qui en ont changé quelques-unes en véritables carrières d'où ils tirent les matériaux de leurs maisons, et qui n'en ont laissé d'autres intactes que pour bâtir sur le faîte, comme au sommet d'autant de rocs, des villages entiers, qu'on dirait des oiseaux de proie perchés sur la carcasse d'un géant.
Peut-être ne sera-t-il pas inutile de s'arrêter ici pour faire une observation. L'Égypte n'est qu'une langue de terre étroite ; elle se forme tout entière des rives d'un seul fleuve ; elle n'est susceptible de culture qu'autant que son terrain tout d'alluvion peut recevoir, naturellement ou artificiellement, l'inondation annuelle de ses eaux ; cette étroite vallée est bornée des deux côtés par des déserts, et à son extrémité par une mer où les Égyptiens ne s'aventuraient jamais ; les dogmes de leur religion et leurs préjugés leur défendaient tout commerce, tout rapport avec les nations étrangères ; or, dans un tel état de choses, comment les maîtres de ce pays ont-ils pu, sans opprimer leurs sujets, élever un si grand nombre d'édifices tellement prodigieux qu'il en est plusieurs dont la construction défierait aujourd'hui les ressources et le pouvoir du plus grand potentat de la terre, de celui dont la plus petite province surpasse en étendue tout l'empire des Pharaons d'Égypte ?
Je dis sans opprimer leurs sujets, car Chéops, qui bâtit l'une des pyramides, est le seul que les prêtres aient accusé d'avoir employé des moyens tyranniques pour subvenir à ses dépenses. (1) Les autres fondateurs d'édifices non moins prodigieux n'ont pas été en butte aux mêmes reproches. Le frère et successeur de Chéops, Chephren, put trouver de quoi élever une seconde pyramide aussi magnifique que la première ; après Chephren, Mycerinus, qui en ajouta une troisième, non seulement n'encourut aucun blâme, mais est même cité avec éloge. Et quant à Chéops lui-même, le crime d'impiété qu'on a joint à celui de tyrannie fait supposer que, s'il fut exposé à cette dernière inculpation, c'est qu'au lieu de demander à la masse de la nation l'argent qui lui était nécessaire, il le chercha dans la bourse des prêtres qui l'accusèrent. (...)
Loin que le défaut de bras se fît sentir et qu'il fallût recourir à la tyrannie pour élever ces monuments, peut-être n'étaient-ils qu'un moyen tout naturel d'occuper cette population si nombreuse, si pressée, qui, sans eux, serait restée complètement oisive, et au sein de laquelle auraient pu fermenter des agitations destructrices de l'autorité souveraine ; peut-être la vénération superstitieuse envers les dieux et les soins religieux à l'égard des morts n'étaient-ils inspirés au peuple, que pour qu'il se soumît plus aisément au travail et oubliât de menacer l'existence des vivants.”


(1) Chéops, trouvant dans le calendrier égyptien trop de jours fériés et trop peu de jours de travail, prit la liberté de réduire le nombre des premiers, pour accélérer son ouvrage. Le clergé, par cette suppression, perdit une partie des sacrifices ordinaires, et représenta ce prince comme le pire des hommes et le plus cruel des tyrans. Dans le récit naïf d'Hérodote, les motifs qui déterminèrent le clergé se trahissent eux-mêmes ; car tout en prétendant qu'il força le peuple à travailler pour lui par un acte de despotisme inouï, les prêtres admettent qu'il payait les ouvriers, puisqu'ils ajoutent qu'il épuisa son trésor dans cette entreprise. Chephren qui, nonobstant la pénurie de son prédécesseur, trouva moyen de bâtir une autre pyramide, fut aussi dénigré par le sacerdoce pour avoir refusé de rétablir les fêtes abolies par son frère ; mais Mycerinus, le fils de Chephren, qui non seulement éleva une troisième pyramide, mais se rendit coupable de crimes odieux, ne fut point compris dans cette proscription, parce qu'il rouvrit les temples et remit en honneur les fêtes supprimées. Aucun reproche de tyrannie ou de prodigalité ne fut adressé ni à Asgekis qui, par la splendeur du temple de Vulcain et par ses pyramides en brique, chercha à éclipser tous ses prédécesseurs, ni aux rois qui bâtirent les trente autres pyramides qu'on vit s'élever successivement le long des rives du Nil.

Texte original en anglais : voir ICI

mercredi 1 décembre 2010

“Quel dommage que le Sphinx ne puisse parler ! Ou plutôt... quelle chance !” (A.B. de Guerville -XIXe-XXe s.)

Âmes sensibles, s’abstenir !
Dans le genre épique, les récits d’escalade de la Grande Pyramide m’ont réservé, au cours de mon inventaire, bien des surprises. On le sait en effet, pour de nombreux touristes ou “voyageurs”, le fait de grimper sur la plate-forme du célèbre monument représentait, à une époque plus ou moins lointaine, le meilleur de la visite, le summum de l‘exploit sportif qu’il fallait avoir accompli, quitte à ne pas se donner ensuite la peine d’en visiter l’intérieur.
J’ai jusqu’ici cherché à éviter ce genre de récit sans réelle importance pour le propos de notre blog. Il me faut toutefois faire ici une exception pour donner quelque idée de cette littérature d’un autre siècle, dont la teneur est peu conforme à nos critères actuels, abstraction faite de toute fausse pudibonderie.
Ce qu’écrit l’agent commercial américain, d’origine française, Amédée Baillot de Guerville (1868-1913) dans La nouvelle Égypte (1905) est, en ce domaine, très révélateur. Est-il besoin de le préciser ? C’est la première et la dernière fois que je me livre à un tel exercice. Et l’on remarquera, d’ailleurs, que l’auteur lui-même semble troublé par la teneur de son récit, au point de faire allusion à l’ “ombre” des pyramides... en pleine nuit !

“Il n’y a pas en ce monde route plus délicieuse que la large et belle avenue qui relie le Caire aux pyramides de Gizeh, construites à l’entrée du désert. Elle a une longueur d’une dizaine de kilomètres et est bordée de chaque côté de superbes et immenses arbres. L’animation y est grande à toutes les heures. Le matin, ce sont les cavaliers et les amazones ; les ânes, les mulets et les longues files de chameaux allant ou revenant du marché. L’après-midi, tout le Caire élégant s’y promène en voiture ou en automobile, et à gauche un tramway électrique apporte sa note moderne, criarde et monotone. Cette superbe route fut construite par le khédive Ismaïl, afin que l’impératrice Eugénie puisse se rendre en voiture jusqu'aux fameuses pyramides.

Le pèlerinage de curiosité et de plaisir
Ah ! ces pyramides, que de choses elles ont dû voir en quarante et quelques siècles, avant les exploits de Bonaparte et depuis ! Égyptiens, Grecs, Romains, Turcs, Français, Anglais y ont tour à tour planté leurs tentes et leurs drapeaux, et aujourd’hui, les touristes de tous ces pays et de bien d’autres encore y viennent chaque année par milliers, fraternisant et heureux, en un pèlerinage de curiosité et de plaisir.
On y vient pour plusieurs raisons. D’abord, parce que ce sont les Pyramides et qu’il faut avoir vu ces colosses de pierre ; ensuite parce que c’est un but de promenade agréable et que le désert avec son air pur et vivifiant exerce sur tous un très grand charme. D’aucuns y viennent pour de faire photographier avec les Pyramides, afin de pouvoir prouver aux incrédules “at home” qu’ils y sont bien venus, mais hélas ! combien de ceux-ci ont été déçus par le pseudo-photographe, dont l’appareil était une boîte à cigares vide recouverte d’un drap noir ! Après avoir posé une tête à gifles sur un corps raidi et inquiet, on donnait son nom, son adresse et son “louis” pour apprendre, quelques jours plus tard, qu’on avait tout fait rater par un mouvement nerveux quelconque !
Les abords des Pyramides sont envahis par une armée de Bédouins, ces sauvages du désert, qui ne connaissent, je crois, ni Dieu ni diable et vivent de deux désirs, assez souvent gratifiés : le vol et la femme. Habillés de longues robes, coiffés d’un turban et armés d’une solide matraque, ces chevaliers de la rapine et du viol entourent les malheureux touristes et leur font les offres les plus tentantes qui visiter le Sphinx et les Pyramides, ou pour faire l’ascension de celles-ci. (1) La plus grande prudence doit être exercée, surtout par les dames, à moins qu’elles ne soient à la recherche, ce qui arrive, paraît-il, d’une aventure bestiale.
L’ascension de la Grande Pyramide est difficile et fatigante. La rapidité avec laquelle les Bédouins l’effectuent est vraiment phénoménale. De nombreux touristes, hommes et femmes, se laissent tenter, à la grande joie des badauds.

La règle de trois
Deux Bédouins suffisent généralement à y hisser un homme, mais ils se mettent  trois au moins lorsqu’il s’agit d’une dame. Pendant que l’un des mécréants la tire par les mains, les deux autres poussent par derrière, se livrant sous les jupes à des attouchements savants et variés.
“Je ne puis comprendre, me disait un touriste, le faible que tant de femmes ont pour ces sales moricauds. L’autre jour, j’ai voulu grimper sur les Pyramides, mais je n’ai pu le faire, car je n’avais pas de gants, et il m’eût été impossible de supporter le contact de la main du Bédouin... froide, visqueuse... brr... j’aimerais mieux avoir un serpent entre les doigts.”
Mais le serpent, on le sait, a toujours un certain charme pour les femmes... ce qui les épouvante les attire en même temps.
“Voyez-vous, Monsieur, me disait un vieux portier d’hôtel, ce qui se passe à la tombée de la nuit dans tous les coins solitaires des Pyramides est incroyable... et des dames si bien, si comme il faut, et auxquelles on donnerait le bon Dieu sans confession ! Ah ! le climat égyptien est un grand coupable !”
Les Arabes commencent jeunes leurs excursions en pays étrangers. Le donkey boy qui suit en courant l’âne qu’il loue, sous le prétexte de maintenir la jupe en place, pose la main sur la jambe de l’amazone. Si celle-ci ne dit rien, il se livre à un léger chatouillement, et à moins d’être interrompu par un vigoureux coup de cravache, il ne s’arrêtera pas à si peu de chose. Certes, il y a de nombreuses femmes qui, au premier attouchement, mettent le holà en cravachant vigoureusement la brute, mais il y en a également, et elles sont nombreuses, qui, loin de se fâcher, encouragent la chose et doublent ou triplent le pourboire. Parmi ces dernières se trouvent quelques déséquilibrées à la recherche de sensations nouvelles et des centaines de vieilles filles qui, n’ayant jamais été chatouillées et tripotées, trouvent cela exquis et se sentent soudainement transportées au septième ciel de la volupté.(...)
C’est au clair de lune qu’il fait bon se promener dans le désert, et c’est alors que les Pyramides et le Sphinx mystérieux font l’effet le plus saisissant. Les amoureux le savent, et après un bon dîner à Mena House, les couples enlacés vont chercher la solitude et le bonheur à l’ombre des monstres de pierre qui, depuis des milliers d’années, servent de paravent à tout ce que l’imagination la plus folle peut rêver. Ah ! quel dommage que le Sphinx ne puisse parler ! Ou plutôt... quelle chance !”


(1) Il est incompréhensible que le gouvernement ne mette pas, une fois pour toutes, un terme à la conduite inqualifiable de ces Bédouins.

Source : Gallica  
Texte anglais