lundi 6 décembre 2010

“On admire [dans la Grande Pyramide] la plus belle structure qui se puisse rencontrer au reste de l’univers” (Jacques Goujon - XVIIe s.)

Ayant exercé le commerce de fourrures avant de devenir religieux de l’observance de saint François, Jacques Goujon (1621-1693) fit un voyage en Terre Sainte en 1636. Il y retourna en 1666. Comme il était de coutume pour ce genre de périple, il fit une halte en Égypte, au cours de laquelle il visita les pyramides de Guizeh.
Il relata ce second voyage dans Histoire et voyage de la Terre Sainte (1670).
Le récit de sa découverte des pyramides comporte des approximations, des  hésitations sur les chiffres, des erreurs, à commencer par l’attribution de la Grande Pyramide à... Pompée ! Mais l’on sent chez cet auteur le souci de transcrire au mieux ce qu’il voit et observe personnellement, au point d’effectuer son propre calcul du nombre de blocs de pierre, à l’unité près, sur chacune des quatre faces de la Grande Pyramide.

“Cet ouvrage [les pyramides] que les Rois ont fait bâtir pour leurs sépulcres, qui a eu tant d'éclat dans l'antiquité, passe encore aujourd'hui pour l'une des grandes merveilles du monde. Je confesse que ce n'est qu’une masse carrée également, de pierre de taille d’une largeur et d'une hauteur démesurée, qui monte toujours en diminuant, et en pointe pour terminer, et faire la pyramide. Mais il faut avouer qu'au-dedans l'on y admire la plus belle structure qui se puisse rencontrer au reste de l'univers. Les Rois, dis-je, les firent bâtir pour ne point laisser leurs trésors à leurs successeurs, pour ôter l'envie aux autres d'enchérir sur cet ouvrage, et enfin pour donner de l'occupation à leurs sujets, crainte qu'ils ne devinssent ou rebelles, ou vicieux dans l’oisiveté.
Il y a quantité de pyramides par toute l'Égypte ; mais les trois plus belles et les plus hautes ne sont qu'à deux lieues, ou deux lieues et demie du Caire, fondées sur un petit monticule de deux cents pas entre le Midi et l'Occident. La première qui est celle de Pompée, à ce que l'on dit, occupa trois cent soixante mille hommes, pendant vingt ans, pour la bâtir, et les deux autres éloignées de celle-ci de 250 pas, ou 300, furent faites en 78 ans et 4 mois, sans savoir certainement qui en a été le véritable auteur.

J’ai eu même la curiosité que peu de personnes prennent de compter combien il y a de rangs depuis le bas jusqu’au-dessus
La plus large de toutes les trois, qui est la première, contient 8 arpents de terre, et chacun des carrés a entre les angles 883 pieds ordinaires. Elles étaient toutes couvertes de tables de marbre, larges de 7 à 8 pieds, et longues de 10 à 12, que les soldats d’Égypte firent enlever, pour garnir le pont qu’ils avaient bâti sur le Nil. J’ai eu même la curiosité que peu de personnes prennent de compter combien il y a de rangs depuis le bas jusqu’au-dessus, dont les pierres qui les composent ont pour le moins 3 pieds de hauteur, et 4 et demi ou 5 de large. De chacun des 4 côtés, entre deux angles dans la plus basse ligne qui touche le sable, il y a 170 pierres, et de ce premier rang jusqu’à la pointe, qui est terminée par 5 pierres, il y a 204 rangs, lesquels en montant diminuent en chacun d’une pierre comme nous dirons.
L’entrée n’est pas tout à fait au bas au dernier rang, mais au 10 ou 12, où l’on grimpe sur les pierres qui les composent. Elle est de 4 pieds de hauteur, et 3 de large, couverte à la face de 4 pierres larges de 6 pieds, et longues de 14 ou 15, qui s’unissent au-dessus en dos d’âne, ou comme des chevrons brisés. Au bas de celle-ci, il y en a 4 autres de même largeur et longueur, qui sont unies et couchées à l’ordinaire, non élevées comme les autres. L’on y entre par ce trou, et l’on descend environ cent pas, sur le séant, appuyé des mains de chaque côté. On se retient par les talons dans certains trous que l’on a faits à coups de marteau entre les jointures des pierres de taille, si parfaitement unies qu’il est presque impossible de remarquer leurs jointures, tant est délicat le mortier, et tant bien elles sont polies.
Lorsqu’on est au bas de cette entrée faite en glacis, il faut se coucher tout de son long sur le ventre, passer la tête, et les bras premiers, par lesquels un Maure qui est au-dedans, après avoir ôté les pierres et le sable du trou, tire celui qui passe, qui a plus ou moins de peine à y passer, selon la grosseur ou petitesse de son corps.

 Illustration extraite de la Description de l'Égypte

Après avoir passé par ce trou, on marche sur ses pieds et sur ses mains l’espace de 10 ou 12 pas, et après les avoir achevés, on rencontre un autre trou un peu plus large, par où on va au pied d’un rocher de la hauteur de 9 à 10 pieds, sur lequel il faut grimper. Y étant monté, on avance 10 ou 12 pas de plain-pied, et puis il en faut faire autant les pieds de-çà et de-là de la muraille, tant que l’on les peut écarter, que l’on place dans des trous faits exprès dans la pierre de taille, pour monter 70 ou 80 pas, par un endroit tout semblable à celui par lequel on est descendu, excepté que de chaque côté, il y a une avance comme un accoudoir de plus d’un demi-pied, depuis le bas jusqu’en haut, tout de pierres de taille, si polies et si parfaitement unies que l’on prendrait le tout piqué et poli. Dans le roc, à droite et à gauche au-dessus des accoudoirs qui avancent, il y a des trous comme des niches de 3 en 3 pieds de largeur d’un, et de la hauteur de deux, où étaient des idoles.
Lorsqu’on est arrivé au-dessus sur la droite, on entre dans une chambre de 14 pas de long, et de 7 de large, 14 de hauteur, où 8 pierres en long et en large en font la couverture et le lambris tout plat. Les pierres qui sont à côté sont de 4 à 5 pieds en carré, unies parfaitement, comme le reste que l’on croirait, comme quelques-uns, qu’il n’y en a que 7 de chaque côté.
On voit dans le fond de cette chambre un grand sépulcre de 7 à 8 pieds de long, et 3 et demi de large, qui, frappé avec une pierre, résonne comme une cloche. On tient que c’est celui de Pompée.
Il y a une autre chambre à la gauche, qui est piquée dans le roc, plus petite que celle-ci. À côté de ce grand sépulcre est un trou à la gauche comme on regarde la porte où j’étais entré ; mais y ayant jeté quelques pierres qui y descendaient comme dans un précipice. Et n’étant suivi de pas un de ceux de ma compagnie, je ne fus pas plus avant.
On redescend par ce même endroit où étaient placées les idoles, dont le plancher est est de plus de 35 où 40 pieds de haut, fait de mêmes pierres qui anticipent les unes sur les autres, par l’espace de 70 ou 80 pas, et est terminé à la pointe en dos d’âne.
Après avoir passé cet endroit difficile, où l’on écarte les pieds de-çà et de-là, l’on entre au-dessous, où l’on marche 50 pas courbé, après lesquels on entre dans une autre chambre faite au-dessus en dos d’âne, de 12 pas de long, et 7 de large, de la même façon que la première : dans celle-ci, il n’y a point de sépulcre.
Au milieu de la pyramide est encore une petite ouverture bien moindre que celle du bas, où l’on n’entre point. Le dessus enfin qui, de loin, paraît si pointu, a plus de 14 ou 15 grands pieds en carré, terminé par 5 pierres de 3 ou 4 pieds de hauteur, et 4 ou 5 de long.
L’on voit encore tout au-dessus de la seconde pyramide plus de 8 ou 10 toises de la pointe en bas, un certain vernis qui paraît sur les tables de marbre qui y restent, et je pense que le soleil y donnant toujours à plomb après l’humidité et rosée de la nuit a fait comme éclat de toute couleur qu’on y admire.
Pour ne point s’étonner des sommes immenses que cet ouvrage de vanité a coûté, l’on tient (c’est Munster qui le rapporte) que la troisième a été bâtie par une femme débauchée, nommée Rhodope, qui, du gain de ses lascives libertés, la fit construire, qui est une chose bien plus étonnante.

6128 qui, partagées en 4, font pour chaque face 1532 pierres
J’ai dit que j’avais été assez curieux pour compter les rangs qui composent ce merveilleux édifice, et combien même il y avait de pierres en chaque rang. Il y a 204 rangs du bas à fleur du sable jusqu’au-dessus : ce plus bas étage, ou rang, est composé de 170 pierres qui font chacune de 4 à 5 pieds de long, et ainsi en montant le second rang diminue d’une pierre, le 3 de 2, et ainsi du reste jusqu’à la cime. Si bien qu’en comptant en toutes les 4 faces de cette pyramide les pierres qui les composent et paraissent au dehors, il y en a 6128 qui, partagées en 4, font pour chaque face 1532 pierres.
On en voit encore plusieurs autres, qui les unes entières, les autres à moitié démolies, les autres à fleur de terre, et l’on n’entre que dans deux : où il faut noter qu’elles étaient bâties proches d’une partie de l’ancien Caire au-delà le Nil en Afrique, sur le cimetière commun des Égyptiens, dont ils avaient si grand soin et d’y placer les corps embaumés de leurs parents, avec leurs idoles, et avec des cérémonies que l’on ne croira jamais. Ces cimetières étaient tout creux, distingués par cellules les unes plus grandes que les autres. Où l’on voit aujourd’hui les momies, c’est-à-dire les corps des anciens Égyptiens encore aujourd’hui tout entiers.”

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